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Full text of "Histoire de Charles VI., roy de France"

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THE  BOSTON  PUBLIC  LIBRARY 


JOAN  OF  ARC  COLLECTION 


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HISTOIRE  DE  CHARLES  VI, 

ROY  DE  FRANCE, 

PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


1380. 

L'an  mille  trois  cent  quatre- vingt,  le  sei- 
ziesme  jour  de  septembre,  alla  de  vie  et  trespas- 
sement  le  noble  roy  Charles  cinquiesme  de  ce 
nom,  lequel  fut  nommé  Charles  le  Sage.  Car  il 
avoil  sens ,  prudence ,  et  discrétion  de  gouver- 
ner son  royaume  tant  en  fait  de  guerre,  en  ré- 
sistante ses  ennemis ,  et  conquester  et  recou- 
vrer ce  qu'ils  avoient  gaignc,  tenoient  et  occu- 

':■■  poicnl,  par  vaillans  chevaliers,  chefs  de  guerre 
à  ce  commis  et  députés  ,  comme  connestables , 
mareschaux  et  gens  de  guerre  en  armes  exer- 

i  ces,  comme  aussi  sur  le  faict  de  la  justice.  Et 
fit  visiter  les  ordonnances  anciennes  de  ses  pre- 

!  decesseurs ,  et  les  confirma  et  approuva.  En 

grand  honneur  et  révérence  avoit  TEglise  et 

-les  personnes  ecclésiastiques,  et  grande  espe- 

ï  rance  avoit  en  Dieu,  et  à  sainct  Remy ,  apostre 
de  France  ,  et  très-volontiers  il  faisoit  lire  les 

;  histoires.  Et,  en  l'église  de  Saincl-Remy  de 
Rheims  où  il  fut  sacré  ,  fit  de  belles  fondations 

,  et  leur  donna  de  beaux  et  grands  revenus. 
Belle  fut  sa  fin  ,  et  mourut  comme  vray  chres- 
lien.  Et  fut  porté  à  Sainct-Denys,  et  mis  en 
sépulture ,  les  solemnités  accoustumées  gar- 
dées. Et  laissa  deux  enfants ,  l'un  nommé 
Charles ,  aisné ,  et  le  deuxiesme  Louys  ;  les- 
quels etoient  en  bas  aage.  Et  si  avoit  .trois  fre- 

I  res ,  Louys  roi  de  Sicile  et  duc  d'Anjou,  Jean 
duc  de  Berry,  et  Philippes  duc  de  Bourgongne. 
Et  auquel  temps  du  trespassement  dudit  feu 

i  roi  Charles  cinquiesme,  l'an  mille  trois  cent 

l  quatre-vingt,  les  choses  en  ce  royaume  estoient 
en  bonne  disposition,  et  avoit  fait  plusieurs 
notables  conquestes.  Paix  et  justice  regnoienl. 
N'y  avoit  obstacle  sinon  l'ancienne  haine  des 
Anglois ,  desplaisans  et  comme  enragés  des 
pertes  qu'ils  avoient  faites,  qui  leur  sembloient 
esftre  irrécupérables  j  lesquels  sans  cesser  es- 
pioient  et  conspiroient  à  la  destruction  totale  de 
ce  royaume,  et  contemnoient  toutes  manières 
d'ouvertures  dé  paix.  Souvent  venoient  en  ar- 


mes d'Angleterre  en  France  ,  et  aucunes  fois 
descendoient  en  Guyenne,  autres  fois  en  Bre- 
tagne ,  Normandie,  Picardie  et  spécialement 
vers  les  rivages  de  la  mer,  bouloient  feu  es 
maisons  du  plat  pays,  comme  es  grains,  et  par- 
tout où  ils  pouvoient ,  prenoient  prisonniers , 
et  les  menoient  en  Angleterre,  et  piteusement 
les  traitoicnt.  Et  durant  sa  vie  y  avoil  ordonné 
pour  résister  les  ducs  d'anjou ,  de  Berry,  de 
Bourgongne,  et  de  Bourbon,  qui  estoient  es 
frontières  ,  faisans  le  mieux  qu'ils  pouvoient. 
Et  quand  on  vid  la  maladie  du  roy  non  sana- 
ble,  on  envoya  devers  lesdits  seigneurs  hasti- 
vement  qu'ils  s'en  vinssent,  lesquels  le  firent, 
en  laissant  provisions  à  leursdites  frontières 
pour  résister  aux  entreprises  des  ennemis,  et 
s'en  vindrenl  à  Pans.  Et  si  devant  ils  avoient 
esté  curieux  et  soigneux  du  faict  du  royaume  , 
encores  délibérèrent  de  l'estre  plus,  veu  l'aage 
des  deux  enfans  du  roy ,  à  ce  que  les  affaires 
du  royaume  fussent  bien  gouvernées. 

Et  le  roy  ,  comme  dit  est,  mis  en  sépulture 
à  Sainct-Denys  bien  et  honorablement,  lesdits 
seigneurs  firent  assembler  un  grand  et  notable 
conseil  auquel  furent  ceux  du  sang  royah,  et 
plusieurs  barons  et  gens  de  grande  science _eT 
anthorité  tant  de  la  coqr  de  parlement,  que 
des  comptes ,  Uesoriers  et  autres.  Et  furent 
mises  plusieurs  choses  en  délibération  touchanf 
le  gouvernement  du  royaume.  Et  y  eut  diver- 
ses opinions  et  imaginations.  Car  le  roy  de  Si- 
cile ,  frère  aisné  du  roy  Charles  cinquiesme  , 
disoit ,  que  selon  la  couslume  de  France ,  veu 
que  Charles,  l'aisné  fils  du  roy  n'avoilpas  qua- 
torze ans,  qu'il  devoit  avoir  le  gouvernement 
total  du  royaume,  et  de  tous  les  deux  onfans  , 
jusques  à  ce  que  l'aisné  eust  quatorze  ans.  Et 
ces  choses  requeroil  avoir  expressément  et  tres- 
instamment.  En  cette  matière  messire  Pierre 
dOrgemont,  qui  se  tcnoit  comme  principal  du 
conseil  du  roy  ,  parla  bien  grandement .  et  di- 
soit qu'on  devoit  attendre  qu'il  eust  plus  grapd 
aage,  alleguant.plusieurs  raisons,  et  spéciale- 


324 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


ment  que  le  roy  Charles  cinquiesme,  père  des 
enfans,  avoit  ordonné  et  voulu  qu'il  ne  fust 
sacré  ,  jusques  à  ce  qu'il  eust  plus  grand  aage , 
el  que  les  ducs  de  Bourgongne  et  de  Bourbon 
eussent  le  gouvernement  des  enfans.  Et  entre 
les  seigneurs  y  avoit  de  grandes  divisions,  et 
mandoit-on  gens  d'armes  de  toutes  parts,  les- 
quels se  mirent  sur  les  champs  ,  et  pilloient , 
et  roboient,  et  empeschoient  que  les  vivres  ne 
vinssent  à  Paris,  et  desja  y  avoit  grand  mur- 
mure entre  le  peuple ,  et  taschoient  fort  à  eux 
esmouvoir.  El  pource  messire  Jean  des  Mares, 
qui  estoit  advocat  du  roy  en  parlement ,  bien 
notable  clerc,  et  de  bien  grand  prudence, 
considérant  les  choses  dessus  dites ,  fit  une 
moult  et  notable  proposition,  en  monstrant 
qu'on  devoif  mener  le  roy  àRheims,  pour  estre 
sacré  ,  et  allégua  plusieurs  grandes  raisons , 
et  comme  plusieurs  roys  en  moindre  aage 
avoienteu  le  gouvernement  de  leurs  royaumes, 
et  mesmement  le  roy  sainct  Louis.  El  monstra 
ledit  maistre  Jean  des  Mares,  que  quelconque 
loy  ou  ordonnance  qui  auroit  esté  faite  au 
temps  passé ,  elle  se  pouvoit  muer  ou  changer 
pour  éviter  plus  grand  inconvénient,  lequel  es- 
toit  taillé  d'estre  bien  grand,  pour  la  division 
des  seigneurs  qu'on  voyoit  évidente  ;  et  que 
quand  le  roy  seroit  sacré,  toutes  telles  divisions 
cesseroient ,  et  prendroit  le  gouvernement  en 
son  nom  ,  et  auroit  bon  conseil.  Et  quand  ledit 
duc  d'Anjou  eut  ouy  parler  ledit  des  Mares,  et 
aussi  plusieurs  autres,  se  condescendit  à  son 
imagination.  Toutes  fois  ledit  duc  tousjours  re- 
queroit,  qu'il  ne  fust  point  defraudé  de  son 
droict  de  régent ,  non  mie  pour  convoitise  ou 
ambition  ,  mais  pour  garder  son  honneur.  Et 
quand  la  matière  eut  fort  esté  débatue,  fut  le 
conseil  fort  dissolu,  et  entre  les  serviteurs  des 
princes  y  avoit  plusieurs  paroles ,  et  aux 
champs  mesmes  entre  les  gens  de  guerre  avoit 
en  paroles  telles  manières  que  gueres  ne  s'en 
falloit ,  alloient  jusques  à  la  voye  de  faict.  El , 
par  l'admonestemcnt  d'aucuns  gens  de  bien, 
les  princes  se  condescendirent  qu'aucuns  gens 
de  bien  y  advisasscnt.  Lesquels  jurèrent  aux 
saincls  Evangiles  de  Dieu,  que  cessans  toute 
amour,  crainte  ou  peur,  ils  discuteroient  selon 
la  qualité  de  la  personne  du  roy.  Et  ainsi  fut 
juré  el  promis,  qu'on  liendroit  ce  qu'ils  ordon- 
ncroicnt  et  ticndroient.  Ceux  qui  esloient  eslous 
s'assemblèrent,  el  après  qu'ils  eurent  esté  qua- 
tre jours  ensemble,  desirans  dire  leur  advis  et 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1380) 

imagination,  selon  ce  que  la  matière  hastive- 
menl  le  requeroit,  dirent  et  prononcèrent  leur 
sentence  el  imagination  en  la  manière  qui  s'en- 
suit :  c'est  à  sçavoir  que  la  loy  des  prédéces- 
seurs roys  de  France,  ne  pouvoit  pas  teilement 
arresler  ou  relarder  ceux  de  la  lignée  royale  , 
qu'ils  ne  peussent  anticiper  le  terme  prefix  de 
leur  sacre.  El  à  ce  faire  fut  assigné  la  fin  d'oc- 
tobre, et  que  tous  les  vassaux  et  féaux  lui  fe- 
roient  fôy  el  hommage,  et  que  tout  le  fait  de  la 
guerre  et  de  la  justice  se  conduiroit  en  son  nom 
et  soubs  son  scel,  el  que  les  enfans  du  roy  se- 
raient baillés  au  gouvernement  des  ducs  de 
Bourgongne  elde Bourbon,  lesquels  les  feroient 
nourrir  doucement,  el  instruire  et  endoctriner 
en  bonnes  mœurs,  jusques  à  ce  qu'ils  fussent 
en  l'aage  de  puberté.  Et  que  toutes  les  finances 
tant  du  domaine  que  des  aydes  se  mettroient  au 
trésor  du  roy .  Et  au  regard  des  meubles ,  or , 
argent  el  joyaux  qui  furent  au  roy  son  père, 
le  duc  d'Anjou  les  auroit,  en  délaissant  toutes- 
fois  au  roy  sa  provision  compétente ,  et  que 
seulement  il  useroit  de  ce  mol  :  régent,  et 
qu'à  parler  des  négoces  et  affaires  il  seroit  ap- 
pelle. Le  dict  des  arbitres  fut  mis  par  escril , 
et  les  ducs  l'acceptèrent ,  en  remerciant  les- 
dils  arbitres  de  ce  que,  par  leur  bonne  dili- 
gence ,  les  questions  étoient  assoupies.  Et  com- 
bien qu'il  sembloitau  ducquel'aulhoritéde  la 
régence  estoit  fort  diminuée,  toulesfois  en  fa- 
veur du  roy  son  neveu ,  en  la  salle  du  Palais  il 
le  fil  publier.  Les  gens  de  guerre  estans  sur  les 
champs,  pilloient,  roboient,  prenoient  prison- 
niers, efforçoient  femmes,  violoienlet  despu- 
celoient  vierges  et  faisoient  tous  les  maux  que 
ennemis  pourroient  faire,  excepté  bouler  feux; 
el  se  retiroil  tout  le  peuple  es  forteresses  et 
bonnes  villes ,  marchands  esloient  destroussés, 
et  disoienl  qu'ils  se  payoienl  de  leurs  gages.  Le 
duc  regenl  envoya  vers  plusieurs  capitaines,  el 
aucuns  manda ,  el  parla  à  eux ,  et  fil  faire  dé- 
fenses par  cris  et  proclamations  sur  peine  de  la 
hard,que  plus  ne  usassent  de  telle  manière  do 
faire.  Mais  conte  n'en  tenoient,  et  pis  en  fai- 
soient. En  plusieurs  lieux  le  peuple  s'esmeul, 
el  pillèrent  ceux  qui  se  mesloicnt  de  receples 
des  aides,  gabelles,  et  impositions.  Le  duc  par 
douces  paroles  appaisa  ceux  de  Paris. 

Quand  on  délibéra  de  mener  le  roy  au  sacre, 
il  voulut  aller  par  IMelun,  voir  les  armures  qui 
y  esloient,  el  (ju'il  avoit  voues  durant  la  vie  de 
son  feu  perc Charles,  roi  doFrance, cinquiesme 


:i380) 


PAR  JEAN  JUVEINAL  DES  URSINS. 


325 


de  ce  nom.  El  avoil  eslé  délibéré  que  à  grande 
compagnie  de  gens  de  guerre  iliroit  àlVheims. 
Et,  du  temps  de  sondit  feu  père  la  grand  plai- 
sancequ'il  avoit,  cstoit  le  plus  en  beaux  harnois 
et  armures,  que  autrement.  Et  luy  monstra-on 
de  par  sondit  père,  et  en  sa  vie,  les  plus  grandes 
parties  des  trésors,  où  il  y  avoit  de  bien  nobles 
choses ,  et  si  lui  monstra-on  du  harnois  beau 
et  clair  et  bien  fourbi ,  et  luy  fut  demandé  le- 
quel il  aymoit  le  mieux,  et  il  respondit ,  que 
il  aymoit  mieux  les  harnois  que  les  richesses. 
Et  luy  fut  dit  qu'il  prist  ce  qu'il  voudroit,  et  en 
un  coin  il  vit  une  moult  belle  espée,  laquelle  il 
requit  luiestredonnée.  Et  un  autre  jour  après, 
le  Roy  son  père  fît  un  grand  convei,  et  moult 
beau  disner;  et  après  qu'on  fut  levé  de  table  , 
fit  apporter  une  moult  belle  et  riche  couronne, 
et  un  beau  bacinet,  et  les  monstra  à  son  fils 
Charles,  et  luy  demanda  lequel  il  aimoit  le 
mieux  ou  estre  couronné  roy  de  la  couronne  , 
ou  avoir  le  bacinet ,  et  estre  sujet  aux  périls  et 
fortunes  do  guerre ,  lequel  respondit  plaine- 
ment  que  il  aimeroit  mieux  le  bacinet  que  la 
couronne,  dont  apperceurenl  les  presens  qu'il 
seroit  chevaleureux.  Et  n'eut  pas  seulement  ce 
qu'il  demandoit,  mais  selon  son  corps  on  lui  fit 
faire  un  gentil  harnois,  lequel  on  fit  pendre  au 
chevet  de  son  lit.  Et  fille  roy  promettre  à  tous 
ses  parens  et  à  tous  les  presens ,  qu'ils  le  ser- 
viroient  loyaument  après  son  trespas. 

Le  principal,  comme  on  disoil,  qui  avoit 
trouvé  et  conseillé  à  mettre  aides  sus ,  c'estoit 
le  cardinal  d'Amiens,  lequel  estoil  moult  hay 
du  peuple ,  et  avoit  tout  le  gouvernement  des 
finances ,  et  l'avoit  le  roy  en  grande  indigna- 
tion. La  cause  on  disoil  qu'il  le  hayoil,  pour 
cause  qu'il  esloil  bien  rude  au  roy  durant  la 
vie  de  son  père  en  plusieurs  manières,  et  un 
jour  appella  Savoisi ,  et  luy  dit  :  «  Savoisi,  à 
1)  ce  coup  serons  vengés  de  ce  prestre,»  la- 
quelle chose  vint  à  la  cognoissance  du  cardinal, 
lequel  monta  lantosl  à  cheval ,  et  s'en  alla  de 
tire  à  Doué  en  une  place  qui  estoit  à  messire 
Jean  des  Mares,  et  de  là  le  plustost  qu'il  peut 
en  Avignon,  et  emporta  ou  fil  emporter  bien 
grande  finance  ,  comme  on  disoil. 

Avant  que  le  roy  fust  à  Rheims  pour  son 
sacre,  fut  ouverte  la  matière  de  faire  un  con- 
nestable.  Car  depuis  la  mort  de  messire  Ber- 
trand du  Glisquin  n'en  avoit  point  esté  esleu 
ou  fait  un.  El  disoil  le  duc  d  Anjou  ,  regenl, 
que  c'esloil  à  lui  de  le  faire.  Et  assez  lost  eut 


response  des  ducs  de  Berry  ,  Bourgongne  ,  et 
Bourbon  que  non  estoit,  et  que  seulement  de- 
voil  user  de  nom  de  régent,  et  que  le  faict  de 
la  guerre  se  devoil  conduire  cl  faire  parle  roy. 
Et  ainsi  fui  conclu.  El  à  conseiller  le  roy  qui 
seroit  connestable,  y  eut  diverses  opinions  et 
imaginations.  Car  lors  y  avoit  en  France  de 
Vcullans  princes,  barons  et  chevaliers,  et  y  eut 
un  prince  lequel  en  parla  à  messire  Louys  de 
Sancerre,  et  luy  demanda  s'il  le  vouloit  estre. 
El  il  respondit  que  non.  Car  il  n'y  avoit  si 
vaillant  au  royaume,  qui  peust,  ne  sceusl  faire 
de  si  vaillans  fails  d'armes,  qui  ne  fussent  ré- 
putés pour  néant  envers  ceux  dudil  Bertrand 
de  Glisquin.  El  desdites  paroles  ne  fut  nou- 
velles ,  et  vint-on  à  conseiller  le  roy.  El  par 
délibération  de  tous,  fut  nommé  messire  Oli- 
vier de  Clisson  ,  un  vaillant  chevalier  de  Bre- 
tagne ,  et  le  fit  le  roy  connestable,  et  luy  bailla 
l'espée,  et  fi  les  sermens  en  tels  cas  accoustu- 
més.  Et  luy  commanda  le  roy  d'assembler 
gens  d'armes  pour  le  conduire  à  Rheims  à  son 
sacre. 

Et  le  vingt-cinquiesme  jour  d'octobre  partit 
ledit  connestable  de  Melun,  et  prit  son  chemin 
â  Rheims.  El  le  roi  après  se  partit,  accom- 
pagné des  ducs  d'Anjou ,  de  Berry,  de  Bour- 
gongne. de  Bourbon  et  de  Bar,  des  comtes  de 
Hainault,  de  Harcourt,  et  d'Eu,  et  de  plu- 
sieurs barons,  chevaliers  et  escuyers ,  et  firent 
ceux  de  Rheims  beau  et  grand  appareil  pour 
recevoir  le  roy  ^  sa  compagnée.  Or  faut  estre 
adverti,  que  depuis  le  parlement  du  roy  de 
Melun ,  le  duc  d'Anjou  contraignit  Savoisi  à 
révéler  le  trésor ,  et  luy  cuida  faire  couper  la 
teste,  et  estoit  ledit  trésor  en  gros  lingots  d'or, 
et  si  y  avoit  plusieurs  joyaux.  Le  roy  vint  à 
Rheims,  où  il  fut  grandement  et  honorablement 
receu  à  processions,  et  mené  jusques  à  l'hostel 
archiépiscopal,  et  y  avoil  foison  de  peuple  tant 
nobles  que  autres.  El  après  que  ledit  duc  eut 
eu  ledit  trésor,  s'en  vint  hastivemenl  à  Rheims, 
et  fut  le  roy  sacré.  Tous  les  pairs  de  France 
ecclésiastiques  presens.  Le  duc  de  Bourgongne 
y  estoit,  mais  le  comte  de  Flandres  n'y  fut 
point.  Et  fut  moult  belle  chose  et  notable  de 
voir  le  mystère  du  Sacre  ,  la  manière  d'aller 
quérir  la  saincte  Ampoule,  et  de  l'apporter,  et 
bailler  es  mains  de  l'archevesque,  les  cérémo- 
nies de  la  messe  .  la  belle  et  douce  manière  du 
roy,  veu  l'aage  qu'il  avoit,  cl  aussi  constam- 
ment que  s'il  eust  eu  vingt  ou  trente  ans.  Et 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


326 

qui  voudroit  voir  le  livre  du  sacre  du  roy,  on 
diroit  bien  que  c'est  une  bien  précieuse  chose. 
La  messe  finie ,  et  le  service  fait,  le  roy  s'en 
vint  au  palais  de  l'Archevesque  pour  disner, 
où  tout  estoit  ordonné  et  appresté  ainsi  qu'il 
îippartenoit.  Et  à  l'assietedes  seigneurs,  yeust 
aucunes  controverses  et  dissenlions  entre  leduc 
d'Anjou  Louys,  et  Philippes  duc  de  Bour- 
gongne.  Car  Louys  disoit  qu'il  estoit  aisné,  et 
avant  son  frère  Philippes  maisné ,  il  devoit 
avoir  les  honneurs,  et  estre  le  premier  assis. 
Philippes  disoit  que  au  sacre  du  roy  les  prin- 
cipaux estoient  les  pairs  de  France,  et  comme 
pair  et  doyen  des  pairs  il  devoit  aller  devant, 
et  y  eut  plueieurs  paroles  d'un  costé  et  d'autre 
aucunement  arrogantes.  Car  Louys  se  tenoit 
pair,  et  tenoit  en  pairie  sa  duché.  Philippes 
respondit  qu'il  estoit  doyen  des  pairs ,  et  que 
son  frère  ne  tenoit  que  en  pairie.  Et  parce  le 
roy  assembla  son  conseil,  auquel  il  y  eut  di- 
verses opinions.  El  finalement  fut  conclu  par 
le  roy  que  Philippes  au  cas  présent  iroit  le  pre- 
mier, dont  Louys  ne  fut  pas  bien  content.  Et 
dient  aucuns  que  ce  nonobstant  Louys  s'en  alla 
seoir  assez  près  du  roy,  qui  avoit  son  siège 
paré  sur  le  banc  :  mais  Philippes  saillit  par 
dessus ,  et  se  vint  mettre  entre  le  roy  et  son 
frère  Louys  ,  lequel  prit  en  patience ,  et 
dissimula  le  tout.  Et  lors  Philippes  fut  ap- 
pelé le  Hardy.  Le  roy  fut  sacré  le  diman- 
che avant  la  Toussaincts.  Les  connestables  et 
mareschaux  servirent  portans  les  mets  à  che- 
val ,  le  roy  fit  des  chevaliers ,  et  receut  ses 
hommages,  et  s'en  vint  à  Paris  sans  passer  par 
aucunes  bonnes  villes  fermées  où  on  l'atten- 
doit,  pour  doute  des  requestes  que  on  eust  peu 
faire  touchant  les  aides.  La  manière  de  ses  pré- 
décesseurs estoit  qu'il  devoit  venir  à  Sainct- 
Denis  faire  ses  oraisons ,  et  l'attendoit  l'abbé. 
Mais  empesché  fut  par  mauvaises  gens.  Il  entra 
à  Paris  vestu  d'une  robbe  bien  r.ichc  toute  se- 
mée de  fleurs  de  lys.  Ceux  de  la  ville  de  Paris 
allèrent  au  devant  de  luy  bien  deux  mille  per- 
sonnes vestus  tout  un,  c'est  à  sçavoir  de  robbes 
my-parties  de  vert  et  de  blanc.  Et  estoient  les 
rues  tendues  et  parées  bien  et  notablement,  et 
y  eut  divers  personnages  et  histoires.  Elcrioit- 
on  Noël ,  et  fut  receu  à  très-grande  joie.  Et 
tout  droit  vint  à  Nostre-Dame,  si  fut  grande- 
ment receu  par  l'evesque,  et  s'en  alla  au  Palais. 
Et  receut  les  dons  que  la  ville  et  autres  luy  fai- 
soient ,  et  par  trois  Jours  fit  grands  convis  et 


(1380) 


joustes.  Et  furent  les  dames  présentes,  et  y 
eut  grande  joie  démenée. 

Le  comte  de  Sainct-Paul  fut  fort  chargé  d'a- 
voir esté  en  Angleterre ,  et  d'avoir  espousé  la 
sœur  du  roy  Richard  sans  le  consentement  du 
roy.  Il  usa  de  grandes  excusalions,  et  finale- 
ment le  roy  lui  pardonna.  Et  puis  il  chargea 
fort  messire  Bureau  de  La  Rivière  d'avoir  fait 
venir  les  Anglois,  et  leur  avoir  escrit  lettres. 
Parquoy  fut  absent  de  la  cour,  et  hastivement 
rescrivit  à  Clisson,  connestable,  lequel  tantosl 
le  veint  excuser  jusques  à  l'exposition  de  son 
corps,  et  à  gage.  Et  avoit  ledit  de  La  Rivière  à 
adversaires  tous  les  seigneurs  par  envie,  et  fut 
sa  paix  faite ,  si  fut  rappelle  en  cour  comme 
paravant. 

Grandes  divisions  s'esmeurent  derechef  entre 
les  seigneurs ,  et  estoient  les  gens  d'armes  sur 
les  champs  faisans  maux  innumerables,  com- 
bien que  commandemens  leur  eussent  esté  faits 
qu'ils  s'en  allassent  à  leurs  maisons  et  garni- 
sons. Et  en  donnoit-on  grand  charge  au  duc 
d'Anjou  ,  et  spécialement  Philippes  de  Bour- 
gongne,  qui  se  plaignoit  du  trésor  qu'il  avoit 
pris,  et  qu'il  n'estoit  point  compris  en  ce  qu'il 
devoit  avoir,  et  qu'il  n'avoit  fait  aucune  provi- 
sion au  roy,  ainsi  qu'il  devoit.  Et  estoit  le  feu 
de  toute  division  fort  allumé.  Prélats  et  autres 
se  mesloient  fort  de  tout  appaiser ,  et  leur 
monstroit-on  que  tout  ne  pouvoit  tourner  que 
au  dommage  du  peuple,  et  y  eut  accord.  Et  fit 
la  proposition  maistre  Jean  des  Mares ,  lequel 
loua  le  duc  d'Anjou,  et  monstra  ses  vertus  et 
despenses,  peines  et  travaux,  et  teut  celles  des 
autres.  Aucunes  gens  de  bas  estât  de  Paris 
s'assemblèrent  et  vindrent  vers  le  prevost  des 
marchands,  et,  luy  contraint  vint  à  une  as- 
semblée, et  requeroient  les  aydes  à  cheoir,  di- 
sans  que  sur  la  requeste  qu'ils  avoient  sur  ce 
autrefois  faite,  n'avoient  eu  quelque  response, 
et  le  contraignirent  à  aller  vers  le  duc.  Et  beau- 
coup de  gens  de  bien  estoient  d'opinion  qu'on 
attendist,  cuidans  rompre  le  coup,  mais  un 
savetier  se  leva  et  allégua  leurs  charges,  et  les 
pompes  de  ceux  de  la  cour,  et  tourna  tout  en 
grand  mal  et  sédition.  Et  parla  le  prevost,  et 
fit  la  requeste.  Le  chancelier  des  Dormans, 
evesque  de  Beauvais ,  leur  monstra  leur  folle 
manière  et  entreprise,  et  fit  tant  qu'ils  atten- 
dirent jusques  au  lendemain  ,  et  n'oublièrent 
pas  à  retourner,  car  on  leur  avoit  donné  espé- 
rance. Et  furent  mis  jus  les  aydes,  et  du  corn- 


(1380)  PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS 

mandement  du  loy,  et  par  son  ordonnance,  et 
aussi  des  seigneurs  du  sang.  Et  par  le  conseil 
fut  chargé  mcssire  Jean  des  Mares  de  parler  au 
peuple,  et  de  leur  dire  qu'ils  s'appaisassenl,  et 
que  le  roy  avoit  mis  et  meltoit  au  néant  les 
aydes ,  sans  ce  qu'elles  eussent  plus  de  cours. 
Ce  qu'il  fit,  et  print  son  thème  novus  rex,  no- 
va lex,novumgaudium,  et  le  déduisit  bien  et 
grandement,  aussi  en  estoit-il  bien  aise.  Et  la 
chose  qui  meut  à  conseiller,  qu'on  les  mist  jus, 
c'esloil  que  le  roy  Charles  cinquiesme,  père  du 
roy,  ordonna  à  cause  des  maux  infinis  qu'elles 
causoient,  qu'elles  cheussent.  El  si  monslra  au 
peuple  le  danger  où  ils  se  meltoient ,  de  faire 
telles  commotions,  et  comme  ils  dévoient  obeïr 
au  roy,  elle  servir,  et  fit  tellement  qu'il  sem- 
bloit  qu'on  en  fust  très-content,  et  cuidoit-on 
qu'ils  fussent  conlens,  mais  ils  requirent  que 
les  juifs  et  usuriers  fussent  mis  hors  de  Paris. 
Et  sur  ce  respondit  qu'il  en  parleroit  au  roy, 
et  qu'il  en  feroit  son  devoir.  Nonobstant  la- 
quelle response,  et  sans  attendre  la  publication 
de  par  le  roy,  s'esmeurent,  coururent  par  la 
ville,  rompirent  les  boueltes  des  fermiers,  jet- 
terent  l'argent  par  les  rues,  jetloient  et  deschi- 
roient  les  papiers ,  allèrent  environ  en  qua- 
rante maisons  de  juifs ,  pillèrent  et  roberent 
vaisselle  d'argent,  joyaux,  robbes,  et  les  obli- 
gations. Et  aucuns  nobles  et  autres  à  ce  les  in- 
duisoient,  aucuns  en  tuèrent,  et  despleut  la 
chose  bien  au  roy,  et  fit  crier  que  tout  fust 
rapporté,  mais  peu  y  fut  obey. 

Les  Anglois  voyans  que  les  seigneurs  de 
France  estoient  partis  des  marches  de  Guyenne, 
se  mirent  sus,  et  ensemble  coururent  les  pays 
de  Touraine,  d'Anjou  et  du  Maine ,  boutèrent 
le  feu  es  villages  du  plat  pays ,  pillèrent  et  ro- 
berent tout  ce  qu'ils  trouvèrent,  et  se  retirèrent 
es  marches  de  Bretagne ,  comme  avec  leurs 
amis  et  alliés.  Et  combien  que  plu.«ieurs  des 
barons  en  fussent  desplaisans,  toulesfois  ils  le 
souffrirent ,  considerans  que  c'estoit  le  plaisir 
de  leur  duc,  et  frequentoient  en  marchandise 
les  uns  avec  les  autres ,  comme  si  tous  eussent 
esté  Anglois.  Laquelle  chose  venue  à  la  co- 
gnoissance  de  messire  Olivier  de  Clisson,  escri- 
vit  à  messire  Robert  de  Beaumanoir  que  à 
telles  choses  il  voulust  obvier.  Car  telles  estin- 
celles  pouvoient  allumer  un  grand  feu  préju- 
diciable à  tout  le  royaume.  Ledit  de  Beauma- 
noir estoit  un  vaillant  et  gentil  chevalier,  lequel 
fit  lantost  venir  vers  luy ,  et  parla  aux  sei- 


32: 


gneurs  qui  avoienl  fait  le  serment  au  roy 
Charles  cinquiesme,  et  leur  monslra  les  mau- 
vaistiés  couvertes  du  duc  de  Bretagne  et  d'au- 
cuns autres,  et  que  le  roy  de  France  estoit  leur 
souverain  seigneur,  devers  lequel  ils  envoyèrent 
afin  d'y  trouver  aucun  expédient,  et  dont  se 
meslcrenl  les  ducs  d'Anjou  et  de  Bourgongne, 
et  plusieurs  ambassades  envoyées  de  coslé  et 
d'autre.  Et  finalement  envoya  le  roy  vers  le 
duc  et  ceux  du  pays,  l'evesque  de  Chartres,  le 
seigneur  de  Chevreuse ,  et  messire  Arnauld  de 
Corbie  président  en  parlement.  Et  en  la  pré- 
sence du  duc  et  des  barons,  furent  leues  les 
alliances  anciennes,  subjections  et  sermens  faits 
par  les  ducs  et  nobles,  et  les  jurèrent  garder  et 
observer,  et  les  jura  solemnellement  le  duc 
mesmement,  combien  que  aucuns  disoient  que 
bien  envis ,  et  non  de  bon  courage.  Et  furent 
toutes  les  choses  accordées ,  et  consommées  et 
appointées  au  nom  du  roy  par  lesdits  ambas- 
sadeurs. Quand  les  Anglois  eslans  à  puissance 
au  pays  de  Normandie,  faisans  tous  les  maux 
que  ennemys  peuvent  faire,  ouyrent  et  sceu- 
rent  que  le  duc  de  Bretagne,  qu'ils  lenoient 
pour  leur  amy,  estoit  tourné  et  déclaré  leur  en- 
nemy,  très-impatiemment  le  portèrent,  et  en 
Bretagne  entrèrent,  et  là  firent  forte  guerre,  et 
furent  en  Bretagne  bretonnant  faisans  maux 
innumerables.  Mais  les  nobles  du  pays  à  coup 
s'assemblèrent,  et  par  force  d'armes  les  rebou- 
terent.  Et  lors  les  Anglois  vindrent  devant 
Nantes  assez  soudainement ,  en  laquelle  cité 
assez  diligemment ,  et  hastivement  le  peuple 
du  plat  pays  se  retira  avec  leurs  biens,  laquelle 
chose  venue  à  la  cognoissance  de  messire 
Amaulry  de  Clisson,  capitaine  de  la  ville,  il  fit 
grande  diligence  de  pourveoir  à  la  garde,  tui- 
tion  et  défense  de  la  ville ,  et  ordonna  ses 
gardes.  Et  n'estoit  pas  la  ville  en  aucun  lieu 
forte  de  murailles.  Et  pource  délibérèrent  les 
Anglois  de  l'assaillir,  promettant  argent  à  ceux 
qui  premiers  y  entreroient.  Mais  ceux  de  de- 
dans vaillamment  se  defendoient,  et  jour  et 
nuict  estoient  assaillis ,  et  douloit  fort  le  capi- 
taine que  ceux  de  dedans  ne  se  lassassent.  Si 
envoya  devers  le  roy  hastivement,  afin  qu'il  luy 
envoyas!  gens,  par  lesquels  ils  peussent  esire 
secourus.  Et  fit  le  roy  grande  diligence  ,  et  y 
envoya  de  vaillans  gens  lesquels  diligemment 
chevauchèrent,  et  ne  se  donnoient  les  Anglois 
de  garde,  quand  soudainement  frappèrent  sur 
eux.  Lesquels  Anglois  furent  bien  esbahis,  et 


328 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


(1381) 


perdirent  leur  principale  bannière,  el  se  reli- 
roient.  Mais  leur  capitaine  les  commença  à  ar- 
guer de  la  lascheté  de  leur  courage,  el  leur  di- 
soit  que  les  François  n'estoient  pas  si  grand 
puissance,  comme  ils  estoient,  et  que  s'ils  se 
vouloient  rallier ,  qu'il  ne  faisoit  doute  qu'ils 
desconfiroient  les  François ,  et  approchèrent 
les  uns  des  autres  depuis  qu'ils  eurent  délibéré 
de  cornbatre ,  archers  et  arbalestriers  fort  ti- 
rèrent, el  y  avoil  si  g:rande  foison  de  Iraicts, 
que  le  jour  en  esloit  offusqué,  et  s'assemblèrent 
aux  lances,  haches  et  espées ,  et  combatirenl 
durement  et  asprement ,  el  fut  long -temps 
qu'on  ne  sçavoit  lesquels  avoienl  le  meilleur. 
Finalement  les  Anglois  ne  peurent  souslenir  la 
vaillance  des  François,  et  furent  desconfits,  et 
la  plus  grande  partie  morts  ou  pris,  et  les  autres 
s'enfuirent  navrés  et  blessés ,  et  se  retirèrent  à 
Brest,  et  y  laissèrent  garnison  et  le  demeurant 
à  toutes  leurs  playes,  se  retirèrent  et  allèrent  en 
Angleterre. 

Cependant  'es  princes  el  ducs  cognoissans  la 
pauvreté  du  domaine ,  et  qu'il  ne  pouvoit  suf- 
fire aux  choses  urgentes  et  nécessaires,  assem- 
blèrent une  partie  des  plus  notables  de  Paris. 
El  furent  assez  contents  qu'on  mist  douze  de- 
niers pour  livre.  Et  fut  ce  à  Paris  el  à  Rouen 
crié  ,  et  à  Amiens.  Mais  le  peuple  tout  d'une 
volonté  le  contredirent,  et  ne  fut  rien  levé  ne 
exigé. 

Le  roy  après  s'en  alla  à  Sainct-Denys  visiter 
les  corps  saincls,  et  fut  receu  par  l'abbé  et  re- 
ligieux, et  venu  quérir  jusques  à  la  porte,  et  le 
conduisirent  jusques  à  l'église  chantans  res- 
pons,  et  veid  les  reliques,  el  fit  ses  offrandes. 
El  selon  la  puissance  de  la  ville ,  luy  furent 
faits  presens. 

Et  de  là  s'en  alla  à  Senlis  pour  chasser.  El 
fut  trouvé  un  cerf  qui  avoit  au  col  une  chaisne 
de  cuivre  doré,  el  défendit  qu'on  ne  le  prit  que 
au  las,  sans  le  tuer,  et  ainsi  fut  fait.  El  trouva- 
on  qu'il  avoit  au  col  ladite  chaisne,  où  avoit 
escrit  :  <^Cœsar  hoc  mihi  donavit.  »  Et  dès  lors  le 
roy  de  son  mouvement  porta  en  devise  le  cerf 
volant  couronné  d'or  au  col ,  el  partout  où  on 
meltoil  ses  armes  y  avoit  deux  cerfs  tenans  ses 
armes  d'un  coslé  et  d'autre. 

1381. 

Audit  temps  de  l'an  mille  trois  cens  quatre- 
vingt  et  un  ,  les  ambassadeurs  des  roys  d'Es- 


pagne et  de  Hongrie  estoient  venus  devers  le 
roy,  lesquels  furent  ouys  en  la  présence  du  roy 
et  du  duc  d'Anjou.  Et  firent  une  bien  notable 
proposition  en  latin  touchant  le  faict  de  l'église, 
en  monslrant  que  l'eslection  faite  de  Urbain  en 
pape,  après  la  mort  de  Grégoire  onziesme,  fut 
juste  ,  saincle  et  canonique ,  el  qu'ils  avoient 
assemblé  toutes  les  personnes  ecclésiastiques  et 
clercs  de  leurs  pays  et  royaumes ,  et  que  telle 
avoil  esté  trouvée,  el  qu'ils  avoient  délibéré  et 
conclu  de  luy  obéir  comme  à  vrai  pape  et 
unique.  En  requérant  au  roy  qu'ainsi  le  voulust 
faire,  ou  autrement  leur  intention  esloit  de  eux 
départir,  et  se  departiroient  des  alliances  qu'ils 
avoient  avec  le  roy,  el  y  renonceroient.  Car 
ceux  qui  n'obeïroient  audit  Urbain,  ils  les  re- 
puloient  schismaliques.  El  avec  telles  gens  ils 
ne  vouloient  avoir  nulle  amour.  Après  la- 
quelle proposition  faite ,  on  les  fil  retirer.  Et 
sembla  aux  seigneurs  et  conseil  du  roy,  que 
lesdites  manières  estoient  bien  estranges  au 
regard  des  Hongres ,  de  eux  départir  de  l'al- 
liance du  roy  de  France,  sans  ce  que  oncques 
leur  eust  esté  fait  chose,  parquoy  ils  ledeussent 
estre.  Et  entant  qu'il  touche  les  Espagnols,  ils 
monslroient  bien  signe  de  grande  ingratitude, 
veu  que  par  le  roy  trespassé  et  les  François  il 
esloit  roy,  et  fut  par  eux  desconfit  son  adver- 
saire. Et  loutesfois  fut-il  conclu,  qu'on  leur  fe- 
roit  la  plus  gracieuse  response  que  faire  se 
pourroit,  et  les  fit-on  venir.  El  le  duc  mesme 
d'Anjou  fil  la  response,  el  comme  il  esloit 
sage,  prudent,  et  avoit  moult  beau  langage,  il 
recita  les  alliances  faites  par  feu  de  bonne  mé- 
moire son  frère  le  roy  Charles  cinquiesme,  les- 
quelles furent  jurées  el  promises  par  sermens 
solemnellement  faits  par  les  roys,  princes  et 
barons  du  pays ,  lesquelles  n'esloienl  pas  seu- 
lement personnelles,  mais  réelles  de  pays  à 
pays,  plus  pour  avoir  honneur,  que  pour  avoir 
mestier  de  eux.  Et  que  l'intention  du  roy  son 
fils  esloit  en  volonté  ,  et  avoil  intention  de  les 
entretenir  el  accomplir ,  et  de  non  icelles  en- 
fraindre  en  aucune  manière,  tant  que  lesdits 
roys  garderoienl  la  loyauté,  qu'ils  avoient  ju- 
rée et  promise  aux  roy  et  princes  de  ce  royaume 
de  France.  Et  puis  vint  au  faict  de  l'Eglise,  en 
leur  monslrant  que  après  la  mort  de  Grégoire 
onziesme,  on  procéda  à  eslire  un  Saincl  Père, 
el  furent  les  cardinaux  assemblés ,  mais  le 
peuple  de  Rome  en  grand  tumulte  cl  impé- 
tuosité vindrent  en  armes  dire  qu'ils  lueroicnl 


(1381) 

tout ,  s'ils  n'avoienl  en  pape  un  Romain  ,  et 
mesmemenl  celuy  qu'ils  appelloient  Urbain. 
Et  que  si  eslection  y  avoit  esté  faite,  elle  avoit 
esté  violente,  el  les  cardinaux  par  force  ou 
crainte  de  la  mort  s'absentèrent ,  le  pluslost 
qu'ils  peurent,  et  esleurent  Clément,  lequel 
après  son  eslection  envoya  vers  le  roy  son  frère 
trois  cardinaux,  pour  lesquels  ouyr,  le  roy  fil 
assembler  plusieurs  prélats ,  docteurs  et  clercs 
en  la  présence  desdits  cardinaux,  qui  propo- 
sèrent en  effet  ce  que  dit  est.  Et  pource  le 
roy  fit  assembler  tous  les  prélats,  chapitres  et 
couvents,  à  ce  qu'ils  envoyassent  vers  luy  gens 
clercs  et  notables,  et  pareillement  aux  univer- 
sités. Et  furent  à  Paris  assemblés,  et  ouys  de- 
rechef lesdits  cardinaux.  Et  conclurent  que  le 
roy  devoit  adhérer  à  Clément,  et  que  ausdits 
cardinaux  on  devoit  adjouster  foy.  Mais  que  en 
toutes  manières  le  roy  el  ceux  de  son  sang 
estoient  presls  d'entendre  à  eux  exposer  à 
trouver  bonne  union  en  l'Eglise ,  et  que  ainsi 
feroit-on  response.  Ce  qui  fut  fait.  Et  après  la- 
quelle response  ,  et  d'icelle  les  ambassadeurs 
furent  très- conlens.  Et  par  aucun  temps  de- 
meurèrent à  Paris ,  el  y  furent  grandement 
festoyés,  et  eurent  de  beaux  dons  du  roy  el  des 
seigneurs,  el  s'en  retournèrent. 

Ledit  schisme  fil  de  grands  dommages  en 
l'Eglise,  au  royaume  de  France,  el  autre  part. 
Avec  Clément  y  avoit  bien  trente  six  cardi- 
naux, lesquels  meus  de  grande  avarice,  souhel- 
terent  d'avoir  tous  les  bons  bénéfices  de  ce 
royaume  par  divers  moyens  ,  el  envoyèrent 
leurs  serviteurs  parmi  le  royaume,  enquerans 
de  la  valeur  des  prelateures,  priorés  et  autres 
bénéfices.  Et  usoil  Clément  de  réservations, 
donnoit  grâces  espectatives  aux  cardinaux  ,  et 
anteferri.  El  fut  la  chose  en  ce  poincl ,  que 
nul  homme  de  bien  ,  tant  de  l'université  que 
autres,  ne  pouvoient  avoir  bénéfices,  exactions 
se  faisoient,  tant  des  vacans,  que  des  dixiesmes, 
que  d'arrérages  des  choses  qu'on  disoil  estre 
deues  à  la  chambre  apostolique ,  el  poursui- 
voit-on  les  héritiers  des  gens  d'église ,  el  di- 
soit-on  que  tous  leurs  biens  dévoient  apparte- 
nir au  pape.  Et  seroil  chose  trop  longue  à 
réciter  les  maux  qui  se  faisoient,  el  les  incon- 
veniens  qui  en  advenoienl.  Et  tout  souffroit  le 
duc  d'Anjou  regenl,  et  disoit-on  qu'il  en  avoit 
son  butin.  Et  estoil  grande  pitié  de  voir  partir 
les  escoliers  de  Paris,  et  regens,  el  s'en  alloienl 
comme  gens  esgarés  et  abandonnés.  Lesquelles 


PAR  JEAN  JL'YENAL  DES  URSilNS. 


329 


choses  considérant  l'université  de  Paris,  déli- 
bérèrent de  le  remonstrer  au  roi,  et  audit  ré- 
gent espccialement.  Et  de  faict  y  allèrent,  et 
ordonnèrent  un  notable  docteur  en  théologie, 
natif  d'Abbeville,  nommé  maistre  Jean  Rousse, 
demeurant  au  cardinal  le  Woyne,  et  monstra 
au  roy,  le  moins  mal  qu'il  peut,  les  inconve- 
niens  dessus  dits ,  en  requérant  que  provision 
y  fust  myse.  Dont  ledit  duc  fut  tant  mal  con- 
tent que  merveilles,  et  le  monstra  bien.  Car 
il  envoya  de  nuict  furtivement  audit  lieu  du 
cardinal  le  Moyne,  et  furtivement  et  par  force 
entrèrent  dedans ,  et  vindrent  jusques  à  la 
chambre  dudit  proposant,  rompirent  l'huis, 
cl  le  menèrent  comme  tout  nud,  et  le  menèrent 
bien  vilainement  el  scandaleusement  en  Chas- 
lelet,  el  le  menèrent  en  une  trés-eslroite  prison. 
Laquelle  chose  engendra  un  grand  scandale  en 
l'université ,  et  non  sans  cause.  Et  se  assem- 
blèrent et  allèrent  devers  le  roy  et  le  régent, 
requerans  très-instamment  la  délivrance  de 
leur  sujet,  qui  esloit  si  notable  homme.  Fina- 
lement après  plusieurs  délais  et  refus  que  le 
duc  faisoit,  il  fut  rendu,  pourveu  qu'ils  obeï- 
roient  à  Clément.  El  avec  ce  duc  estoient  pre- 
sens  presque  tous  les  princes  et  nobles  du 
royaume.  El  estoil  bien  grand  crime  el  capital 
de  non  obeïr  à  Clément ,  et  fut  le  docteur  dé- 
livré, el  lantost  après  monta  à  cheval,  et  s'en 
alla  le  pluslost  qu'il  peut  vers  le  pape  Erbain. 
Or  advint  que  le  pape  Urbain  escrivit  une  lettre 
à  l'université  de  Paris  bien  gracieuse ,  en  les 
remerciant  et  exhortant  qu'ils  luy  voulussent 
obeïr.  El  furent  receues  lesdites  lettres  par  le 
recteur,  lequel  fit  faire  une  grande  assemblée, 
el  les  fil  lire  en  pleine  congrégation.  Dont  ledit 
duc  fut  tant  mal  content  que  merveilles,  et  or- 
donna gens  pour  prendre  et  aller  quérir  ledit 
recteur,  et  luy  amener.  Lequel  doutant  de  sa 
vie ,  s'en  partit  hastivement.  Car  il  en  fui  ad- 
verti.  Et  prenoit  le  duc  la  cause,  pource  que 
préalablement  ledit  recteur,  n'avoit  au  roy  ou 
à  luy  premièrement  présenté  les  lettres.  El 
tanlosl  après  ,  quand  plusieurs  notables  gens 
de  Paris  de  Tuniversité,  virent  les  manières  de 
procéder  ,  ils  délibérèrent  de  eux  en  aller ,  el 
départir.  El  de  faict  plusieurs  s'en  allèrent  à 
Rome,  el  mesmemenl  un  bien  notable  homme 
chantre  de  Paris,  nommé  maistre  Jean  Gilles, 
el  plusieurs  tant  avec  luy  que  après.  Et  Clé- 
ment, lousjours  voulant  capter  la  benevolence 
el  grâce  du  duc,  voulut  el  ordonna  que  le  duc 


^30 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


levast  un  dixiesme  entier,  et  le  fit  lever  non 
mie  par  gens  ecclésiastiques,  mais  par  gens 
purs  lais  et  officiers  de  justice  lave.  Plusieurs 
firent  certaines  appellations,  et  oppositions. 
Mais  ce  nonobstant  fut  levé  reaument  et  de 
faict,  et  par  force,  au  grand  dommage  des  gens 
d'église,  et  tels  bénéfices  y  avoit,  qu'on  levoit 
pour  le  dixiesme,  plus  que  les  bénéfices  ne  va- 
loient. 

Le  duc  de  Berry  voyant  que  le  duc  d'Anjou 
estoit  régent,  et  les  ducs  de  Bourgongne  et  de 
Bourbon  avoient  la  garde  du  roy,  luy  desplai- 
soit  qu'il  n'avoit  quelque  charge  ,  et  parla 
d'avoir  le  gouvernement  de  Languedoc  et  de 
Guyenne,  au  duc  d'Anjou  son  frère,  lequel  fut 
content  d'en  parler  au  roy,  et  de  lui  ayder  à 
obtenir  son  intention.  Et  de  faict,  lui  fit  avoir 
ledit  gouvernement,  et  en  furent  les  lettres 
scellées.  Et  quand  ce  vint  à  la  cognoissance  du 
comte  de  Foix,  il  assembla  à  Toulouze  grande 
foison  de  gens  de  tous  estats,  pour  sçavoir  qu'il 
estoit  à  faire.  Et  plusieurs  furent  d'opinion  , 
qu'on  devoit  obeïr  au  roy  et  à  ses  mandemens. 
Les  autres  et  la  plus  grande  partie  furent  d'o- 
pinion ,  qu'ils  ne  le  debvoient  point  souffrir,  et 
qu'ils  vivoient  sous  le  comte  de  Foix  en  bonne 
paix  et  justice ,  et  que  le  duc  de  Berry  ne  de- 
mandoit  qu'à  exiger  argent,  et  que  en  la 
comté  du  Poictou,  il  avoit  exigé  tous  les  ans,  à 
cause  de  ce  qu'il  la  tenoit ,  deux  ou  trois  tailles. 
Et  furent  délibérés  de  envoyer  devers  le  roy  , 
et  de  faict  y  envoyèrent,  en  lui  faisant  requé- 
rir qu'il  se  voulust  déporter  de  y  mettre  autre 
que  le  comte  de  Foix ,  lequel  le  roy  son  père  y 
avoit  mis,  et  en  avoit  osté  le  duc  d'Anjou  pour 
les  grandes  exactions  qu'il  faisoit.  Dont  le  roy, 
combien  qu'il  fust  jeune ,  fut  très-mal  content, 
et  renvoya  les  messages ,  et  dit ,  que  avant 
iroit-illui-mesme,  qu'il  ne  fist  que  son  oncle 
eust  le  gouvernement.  Et  de  faict,  s'en  alla  à 
Sainct-Denys ,  et  visita  les  corps  saincts ,  fit 
ses  offrandes,  fit  bénir  l'oriflambe  par  l'abbé, 
et  la  bailla  à  messire  Pierre  de  Yilliers ,  lequel 
fit  le  serment  accoustumé ,  et  la  garda  près  d'un 
an  entier.  Car  le  duc  de  Bourgongne  desmeut  le 
roy  d'y  aller,  et  qu'il  en  auroit  à  faire  en  lieux 
plus  prochains,  c'est  à  sçavoir  en  Flandres, 
lo8(iuels  se  rebelloient  fort.  Toutesfois  le  duc 
de  Berry  délibéra  d'aller  en  Languedoc,  et  d'en 
avoir  par  force  le  gouvernement,  et  assembla 
gens  d'armes  de  toutes  parts,  et  se  confioit  fort 
au  comte  d'Armagnac ,  et  s'en  vint  on  Langue- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1381) 

doc  accompagné  de  gens  de  guerre  qui  pilloient 
et  roboient  tout  le  pays ,  et  faisoient  tout  ce  que 
ennemis  pouvoient  faire,  hors  bouter  feux  et 
tuer,  et  prenoient  prisonniers  et  rançonnoient 
ou  mettoient  à  finance.  Le  comte  de  Foix  as- 
sembla à  Toulouze  presque  les  trois  estats  du 
pays,  gens  d'église,  nobles  et  marchands,  pour 
sçavoir  qu'il  estoit  à  faire.  Et  y  eut  diverses 
opinions.  Et  finalement  fut  délibéré  qu'il  falloit 
combatre  les  gens  du  duc  de  Berry ,  où  luy- 
mesme  estoit  en  personne^  et  se  mit  le  comte 
de  Foix  aux  champs  bien  accompagné,  et 
avoit  plus  de  gens  que  le  duc  de  Berry:  mais  il 
sembloit  au  duc  que  ses  gens  estoient  plus  usi- 
tés de  guerre.  Et  combien  qu'on  lui  conseillast, 
qu'il  se  retrahist,  et  qu'il  ne  combatisl  point,  il 
respondit  que  ce  luy  seroil  réputé  à  une  lascheté 
de  courage.  Et  de  faict  se  rencontrèrent  bien 
asprement  et  durement ,  et  eut  le  comte  la  vic- 
toire. Dont  ledit  duc  tascha  fort  à  recouvrer  son 
honneur.  Si  tint  les  champs  près  d'un  an  ,  et 
aucunes  fois  couroit  vers  Thoulouze ,  et  vers 
Besiers ,  et  en  divers  lieux.  Mais  tousjours  il 
trouvoit  les  autres  prests  à  résister,  et  y  eut  de 
ses  gens  morts  bien  trois  cens,  dont  il  fut  bien 
desplaisant.  Toutesfois  ledit  comte  de  Foix  con- 
sidérant la  dévastation  et  destruction  du  pays, 
qui  se  faisoit  sous  ombre  de  cette  guerre,  vou- 
lut préférer  le  bien  de  la  chose  publique  à  son 
faict  particulier,  fut  content  de  ce  qu'il  avoit 
combatu  et  vaincu  le  duc  notablement ,  et  en- 
voya vers  luy,  et  firent  paix  et  alliance,  et  luy 
laissa  tout  le  gouvernement  du  pays  paisible- 
ment ,  soi  offrant  au  service  du  roy  et  de  luy. 
Et  fut  tout  bien  appaisé  audit  pays, 

Hugues  Aubriot  natif  de  Bourgongne,  lequel 
par  le  moyen  du  duc  d'Anjou  fut  fait  prevosl 
de  Paris ,  riche  et  puissant  estoit ,  et  si  avoit  eu 
grand  gouvernement  des  finances.  Et  fit  plu- 
sieurs notables  édifices  à  Paris,  le  pont  Saincl- 
jMichel,  les  murs  de  devers  la  bastille  Sainct- 
Antoine,  le  Petit-Chaslelet,  et  plusieurs  autres 
choses  dignes  de  grande  mémoire.  Mais  sur 
toutes  choses  avoit  en  grande  irrévérence  les 
gens  d'église,  et  principalement  l'Université  de 
Paris.  Et  tellement,  que  secrettement  on  fit 
enqueste  de  son  gouvernement,  et  de  sa  vie, 
qui  estoit  tres-ordeetdeshonnesteen  toute  pu- 
terie  et  ribaudise,  à  décevoir  femmes ,  partie 
par  force,  partie  par  argent,  dons  et  promesses, 
et  avoit  conipagnée  charnelle  à  juifves,  et  ne 
croyoit  point  le  sainct  sacrement  de  l'autel ,  et 


(1381) 


PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS. 


331 


s'en  mocquoil,  et  ne  se  confessoil  point,  et  es- 
toit  un  tres-mauvais  catholique.  En  plusieurs 
et  diverses  hérésies  estoit  encouru  ,  et  ne  crai- 
gnoil  puissance  aucune,  pource  qu'il  estoit  fort 
en  la  grâce  du  roy  et  des  seigneurs.  Toutcsfois 
fut  fort  poursuivi  par  l'université  et  gens  d'é- 
glise, tellement  qu'on  le  print ,  et  eniprisonna- 
l'on ,  et  à  la  fin  fut  content  de  se  rendre  prison- 
nières prisons  de  monsieur  Tevesques  de  Paris. 
Et  fut  examiné  sur  plusieurs  poincts,  lesquels 
il  confessa,  et  fut  trouvé  par  gens  clercs  à  ce 
cognoissans,  qu'il  esloit  digne  d'estre  brûlé. 
Mais  à  la  requeste  des  princes,  cette  peine  luy 
fut  relaschée,  et  seulement  aux  parvis  Nostre- 
Dame  fut  publiquement  presché  et  mictré  par 
l'evesque  de  Paris,  vestu  en  habit  pontifical ,  et 
fut  déclaré  en  efTet  estre  de  la  loy  des  juifs,  et 
contempteur  des  sacremens  ecclésiastiques,  et 
avoir  encouru  les  sentences  d'excommuniement 
qu'il  avoit  par  long  temps  contemnées  etmes- 
prisées.  Et  le  condemna-on  à  estre  perpétuelle- 
ment en  la  fosse  au  pain  et  à  l'eau. 

Le  comte  de  Flandres  Louys  s'efTorçoit  de 
faire  grandes  exactions  sur  ses  subjets ,  et  les 
vouloit  souvent  tailler  ainsi  qu'on  faisoit  en 
France,  Et  pource  firent  dire  au  comte ,  qu  il 
s'en  voulust  déporter ,  dont  il  ne  fut  pas  con- 
tent. Et  s'en  alla  à  la  ville  de  Gand  requérir 
aide  d'argent  par  manière  de  taille,  et  usa  d'au- 
cunes hautes  paroles ,  et  luy  fut  refusé  sa  re- 
queste, dont  il  fut  bien  mal  content.  Et  se  partit 
delà  ville,  et  délibéra  de  se  monstrer  leur  sei- 
gneur par  voye  de  faict.  Et  avoit  un  bastard 
bien  vaillant  homme  d'armes  ,  auquel  il  char- 
gea ceste  besongne.  El  de  fait,  il  fit  grande  as- 
semblée de  gens  de  guerre,  et  s'en  vindrent 
loger  assez  près  de  la  ville  de  Gand  comme  à 
une  lieue ,  et  faisoient  à  ceux  de  Gand  guerre 
mortelle.  On  tuoit,  on  prenoit,  et  mettoit-on  à 
rançon  ,  et  boutoient  feu,  ardoient  moulins, 
faisoient  toute  guerre  que  vrays  ennemis  pou- 
voient  faire.  Et  ledit  comte  pour  luy  aider,  fit 
mander  des  Anglois ,  lesquels  vindrent  à  son 
service.  Ceux  de  Gand,  voyans  les  manières 
qu'on  leur  tenoit ,  plusieurs  fois  s'assemblèrent 
et  conclurent  que  pour  mourir  ils  ne  laisseroient 
leurs  libertés  ,  et  fort  se  defendoient ,  et  por- 
toient  desdommages  au  comte.  Et  à  seureté  de- 
mandèrent parler  à  luy,  ce  qui  leur  fut  octroyé. 
Et  envoyèrent  de  bien  notables  gens  devers  le 
comte,  lesquels  de  par  les  habitans  le  suppliè- 
rent qu'il  leur  voulust  pardonner,  si  aucune 


chose  luy  avoientniesfait.  En  luy  suppliantqu'ils 
ne  feussent  point  subjets  à  aucuns  subsides  or- 
dinaires :  mais  sil  avoit  affaire  d'aucunes  cho- 
ses en  ses  nécessités  ,  ils  esloicnt  prêts  de  luy 
aider  de  certaine  somme,  et  tant  faire  qu'il  se- 
roit  content.  Et  culdoienl  lesdits  ambassadeurs 
avoir  satisfait  :  mais  aucuns  jeunes  hommes  ee- 
lans  près  du  comte,  commencèrent  à  dire , 
qu'il  auroil  par  force  les  vilains  s'il  vouloit,  cl 
qu'il  les  falloit  poindre  à  bons  espérons ,  et  les 
subjuguer  de  tous  poincts  ,  et  ainsi  s'en  al- 
lèrent lesdits  ambassadeurs.  Le  comte  les  cui- 
doit  tousjours  subjuguer  et  suppediler,  et  les 
mettre  en  estât  qu'ils  n'eussent  que  manger  , 
tellement  qu'ils  se  misssent  à  sa  volonté,  et 
tousjours  faisoit  forte  et  terrible  guerre.  Et  lors 
ceux  deGand  délibérèrent  de  y  résister  par  voye 
de  faict.  Et  pour  estre  leur  capitaine,  esleurent 
un  nommé  Jacques  Artevelle,  qui  estoit  un  e 
belle  personne,  haut  et  droit,  vaillant  et  de  très- 
bel  langage ,  et  estoit  fils  d'un  nommé  Arte- 
velle qui  se  voulut  faire  comte,  lequel  eut  le  col 
couppé;  et  se  mit  sus,  et  assembla  foison  de 
gens  et  délibéra  de  se  mettre  sur  les  c'nanips. 
La  chose  venue  à  la  cognoissance  du  comte  . 
manda  gens  à  Bruges  et  de  toutes  parts.  Et  ys- 
sit  Artevelle  et  sa  compagnée,  et  tant  que  luy 
et  les  gens  du  comte  se  rencontrèrent  et  appro- 
chèrent. D'un  costé  et  d'autre  y  fut  combatu 
de  traict  tant  d'arbalestriers  que  d'archers,  et 
à  la  fin  combatirent  main  à  main  longuement , 
et  tellement  que  le  comte  fut  desconfit.  Et  y  eut 
bien  cinq  mille  de  ses  gens  morts  et  tués  sur  la 
place,  et  puis  se  retrahit  à  Bruges.  Et  parla 
Artevelle  au  peuple  tousjours  les  animant  à  la 
guerre.  Et  combien  qu'il  estoit  nouvelles  que 
les  François  aideroient  au  comte,  toutesfois  ils 
ne  dévoient  point  craindre  leurs  jolivetés  su- 
perflues, qui  estoient  cause  de  leur  destruction, 
et  qu'ils  dévoient  poursuivre  leur  guerre  en- 
commencée,  veu  la  victoire  qu'ils  avoient  eue. 
Et  donna  tel  courage  au  peuple,  qu'il  leur  sem- 
bloit  qu'ils  estoient  taillés  de  conquester  tout 
le  royaume.  Et  tellement  que  les  bonnes  gens 
du  plat  pays,  et  autres,  laissèrent  leurs  labou- 
rages et  mestiers,  et  prindrent  les  armes,  telles 
qu'ils  peurent  finer.  Et  tousjours  se  soullivoit 
Artevelle,  comme  il  pourroit  grever  le  comte, 
qui  estoit  dedans  Bruges.  El  de  tout  ancien 
temps  ceux  de  la  ville  de  Bruges,  ont  accous- 
tumé  de  faire  une  belle  et  notable  procession , 
et  porter  le  précieux  sang  de  Bruges,  et  là 


332 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1382) 

sire  Philippes ,  et  du  mary  de  ladite  Jeanne  , 


abonde  foison  de  peuple  de  Bruges  et  du  plat 
pays.  Et  là  ordonna  Artevelle  deux  mille  hom- 
mes des  plus  vaillans,  lesquels  seulement  es- 
loient  vestus  de  leurs  robbes,  mais  dessous  ar- 
més et  bien  garnis.  Et  à  diverses  fois,  et  par 
divers  lieux  entrèrent  dedans  la  ville,  et  se 
trouvèrent  tous  ensemble  au  marché,  ainsi 
qu'on  faisoit  ladite  procession  ,  et  crièrent 
alarme  au  long  des  rues,  dont  le  comte  fut  bien 
esbahi.  Toulesfois  assez  diligemment  assembla 
gens ,  et  se  efforça  de  résister.  Mais  à  la  fin  il 
fut  vaincu,  et  se  retrahit  en  son  hostel,  et  fut 
suivi  par  les  Gantois,  lesquels  violemment  en- 
trèrent en  son  hostel,  le  cuidans  trouver.  Mais 
il  se  sauva  par  une  fenestre,  et  se  bouta  en 
l'hostel  d'une  pauvre  vieille  femme,  et  y  fut 
jusques  à  la  nuict,  et  de  là  s'en  alla  à  l'Escluse. 
Les  Gantois  le  imputèrent  à  ceux  de  Bruges  , 
disans  que  c'étoit  par  eux  qu'il  s'estoit  sauvé, 
et  leur  coururent  sus,  et  en  pillèrent  et  robe- 
rent,  et  à  toute  leur  proye  s'en  retournèrent  à 
Gand. 

La  reyne  Jeanne  de  Sicile  et  de  Jérusalem , 
comtesse  de  Provence ,  fille  de  Charles  duc  de 
Calabre ,  fils  de  Robert  roy  de  Sicile  et  de  Na- 
ples,  et  de  Marie  sœur  du  roy  de  France  Phi- 
lippes ,  laquelle  avoit  régné  trente  et  un  an ,  et 
n'avoit  peu  avoir  lignée,  adopta  Louys  duc 
d'Anjou ,  et  en  fit  son  héritier  -,  lequel  l'en  re- 
mercia ,  et  délibéra  de  y  entendre.  Et  de  ce , 
Charles,  prince  de  Tarente,  qui  avoit  espousé 
la  niepce  de  ladite  dame,  fut  très-mal  content, 
et  à  luy  allia  les  plus  grands  seigneurs  du  pays, 
et  le  pape  Urbain  mesme  luy  aida  et  conforta. 
Car  il  ne  faisoit  doute ,  si  le  duc  Louys  fust 
venu  ,  qu'il  n'eust  adhéré  à  Clément.  Laquelle 
chose  venue  à  la  cognoissance  du  duc  Louys,  il 
fit  grande  assemblée  de  gens  de  guerre  ,  et  es- 
crivit  à  messire  Philippes  d'Artois ,  qui  estoit 
vaillant  chevalier,  qu'il  voulust  prendre  la 
charge  d'aller  combalre  ledit  Charles.  Lequel 
s'en  chargea ,  assembla  gens,  et  s'en  alla  audit 
pays ,  et  ledit  Charles  se  prépara  à  le  recevoir. 
El  ladite  Jeanne  et  son  mary  délibérèrent  d'ai- 
der audit  Philippes  5  et  de  faict  le  firent,  et  y 
eut  bataille  dure  et  aspre.  Et  avoit  le  pape  Clé- 
ment envoyé  gens  avec  ledit  Philippes,  lequel 
fut  desconfit,  et  furent  pris  Jeanne  et  son  mary, 
et  ledit  messire  Philippes  d'Artois,  et  détenus 
prisonniers.  Et  se  fit  ledit  Charles  couronner 
par  l'ordonnance  de  Urbain  en  roy  de  Sicile,  et 
eut  bien  grande  finance  de  la  rançon  dudit  mes- 


laquelle  assez  tost  après  alla  de  vie  à  Irespasse- 
ment.  Quant  le  pape  Clément  sceut  ces  nou- 
velles, doutant  que  plusieurs  seigneurs  se  mis- 
sent hors  de  son  obéissance,  escrivit  au  roy 
duc  Louys  qu'il  pensast  de  se  mettre  sus,  et  de 
venger  la  mort  de  ladite  Jeanne ,  sa  mère,  par 
adoption.  Lequel  délibéra  de  ainsi  le  faire,  et 
d'y  aller  l'esté  ensuivant. 

En  ceste  année ,  le  mareschal  de  Sancerre 
s'en  alla  en  Limosin  pour  résister  aux  ennemis, 
spécialement  aux  gens,  qui  estoient  en  une 
ville  fermée,  nommée  la  Souteraine ,  devant 
laquelle  il  mit  le  siège,  et  y  fut  par  aucun 
temps ,  et  par  composition  les  Anglois  rendirent 
la  place,  et  s'en  allèrent  vers  Limosin,  pillant 
et  robant,  et  plusieurs  maux  innumerables  fai- 
soient,  et  les  suivit  ledit  mareschal ,  et  y  eut 
plusieurs  rencontres  et  petites  batailles,  mais 
le  mareschal  estoit  toujours  victorieux,  et  s'en 
retourna  à  Paris  vers  le  roy. 

Le  roy  accompagné  de  ses  oncles,  et  de  plu- 
sieurs notables  prélats,  et  autres,  le  seiziesme 
jour  de  septembre  alla  à  Sainct-Denys ,  et  fit 
faire  un  bien  notable  service  pour  l'ame  de  son 
père. 

Et  pource  qu'il  y  avoit  jour  assigné  pour  le 
faict  de  la  paix  entre  luy  et  les  Anglois ,  il  en- 
voya à  Boulongne  l'archevesque  de  Rouen, 
l'evesque  de  Bayeux,  le  comte  de  Brenne  ,  et 
messire  Arnaud  de  Corbie,  et  se  assemblèrent 
à  Lelinguehan  ,  et  là  eut  plusieurs  choses  ou- 
vertes, et  finalement  ne  firent  rien,  sinon  de 
prolonger  les  trefves  en  espérance  de  bonne 
paix. 

Le  duc  de  Bretagne  fit  son  hommage  au  roy 
le  vingt-cinquiesme  jour  de  septembre.  Et  es- 
toit le  roy  bien  accompagné  de  prélats,  princes 
et  barons,  et  gens  de  conseil.  Et  aussi  estoit 
le  duc  venu  à  tout  bien  belle  compagnée  et 
gente. 

1382. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et  deux  , 
le  duc  d'Anjou ,  et  aussi  les  autres  seigneurs  et 
ceux  de  la  cour,  considcrans  que  depuis  que  les 
aydcs  avoient  esté  mis  jus,  ils  n'avoient  pas  les 
profils  qu'ils  souloient  avoir,  desiroient  fort  à 
remellre  sur  les  aydes,  et  firent  plusieurs  as- 
semblées ,  mais  jamais  le  peuple  ne  leur  vou- 
loit  soufl'rir.  Combien  que  messire  Pierre  de 
Villiers  et  messire  Jean  des  Marcs,  qui  estoient 


(1382) 

en  la  grâce  du  peuple,  comme  on  disoit,  en 
faisoient  grandement  leur  devoir,  de  leur  mons- 
trer  les  grands  dangers  et  périls  qui  leur  en 
pourroient  advenir,  et  de  encourir  l'indigna- 
tion et  malveillance  du  roy.  Lesquelles  de- 
monslrances  ils  prenoient  en  grande  impa- 
tience ,  et  reputoient  tous  ceux  qui  en  parloient 
ennemis  de  la  chose  publique,  en  concluant 
qu'ils  garderoient  les  libertés  du  peuple  jus- 
ques  à  l'exposition  de  leurs  biens,  et  prindrent 
armures  et  habillemens  de  guerre,  firent  dixe- 
niers  ,  cinquanleniers  ,  quarteniers  ,  mirent 
chaisnes  par  la  ville ,  firent  faire  guet ,  et 
garde  aux  portes.  Et  ces  choses  se  faisoient 
presque  par  toutes  les  villes  de  ce  royaume  ;  et 
à  ce  faire ,  commencèrent  ceux  de  Paris.  Et  à 
Rouen  se  mirent  sus  deux  cens  personnes  mé- 
caniques, et  vindrent  à  l'hostel  d'un  marchand 
de  draps ,  qu'on  nommoit  le  Gras,  pource  qu'il 
estoit  gros  et  gras ,  et  le  firent  leur  chef  comme 
roy,  et  le  mirent  sur  un  chariot  comme  en  ma- 
nière de  roy,  voulust  ou  non  ,  et  contre  sa  vo- 
lonté-, et  pour  doute  de  la  mort  fallut  qu'il 
obeïst,  et  le  menèrent  au  grand  marché,  et  luy 
firent  ordonner  que  les  subsides  cherroient,  et 
qu'ils  n'auroient  plus  cours.  Et  si  auscuus  vou- 
loient  faire  un  mauvais  cas ,  il  ne  falloit  que 
dire  :  «  Faites,  »  si  estoit  exécuté.  Et  procédèrent 
à  tuer  et  meurtrir  les  officiers  du  roy  au  faict 
des  aydes.  Et  pource  qu'on  disoit  ceux  de  l'ab- 
baye de  Sainct-Ouen  avoir  plusieurs  privilèges 
contre  la  ville ,  ils  allèrent  furieusement  en 
l'abbaye,  rompirent  la  tour  où  estoient  leurs 
chartes ,  et  les  prindrent  et  deschirerent.  Et  y 
eussent  eu  l'abbaye  et  religieux  grand  dom- 
mage, si  le  roy  depuis  deuement  informé,  ne 
leur  eust  confirmé  leursdits  privilèges.  Et  après 
s'en  allèrent  devant  le  chasteau ,  cuidans  en- 
trer dedans  pour  l'abbatre.  Mais  ceux  qui  es- 
toient dedans ,  se  défendirent  vaillamment ,  et 
plusieurs  en  tuèrent  et  navrèrent.  Fresques 
par  tout  le  royaume ,  telles  choses  se  faisoient 
et  regnoient ,  et  mesmement  en  Flandres  et  en 
Angleterre ,  où  le  peuple  se  esmeut  contre  les 
nobles ,  tellement  qu'il  fallut  qu'ils  se  retiras- 
sent, et  s'en  allassent.  Aucuns  demeurèrent 
avec  le  roy  d'Angleterre ,  cuidans  estre  asseu- 
rés  :  mais  le  peuple  y  alla ,  et  en  la  présence 
du  roy  tuèrent  cinq  ou  six  chevalier  des  plus 
notables,  et  son  chancelier,  l'archevcsque  de 
Cantorbie.  Et  puis  leur  coupperent  les  testes 
comme  à  ennemis  de  la  chose  publique ,  par 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


333 


grande  cruauté  et  inhumanité  les  traînèrent 
parmy  la  ville,  et  mirent  la  teste  dudit  arche- 
vesque  au  bout  d'une  perche  sur  le  pont,  et 
fouloient  son  corps  aux  pieds  emmy  la  boue. 
Or  faut  retourner  à  la  matière  du  peuple  esmeu 
à  Rouen  et  à  Paris,  et  par  tout.  Le  duc  d'Anjou 
différa  à  faire  aucunes  punitions ,  ou  mettre  re- 
mède aux  choses  dessus  dites ,  dès  le  mois  d'oc- 
tobre jusques  en  mars ,  et  cependant  cuidoit 
toujours  mettre  les  aydes  sus ,  et  mesmement 
l'imposition  du  douziesme  denier,  et  trouva  des 
cautelles  en  diverses  manières  pour  amuser  le 
peuple.  Mais  rien  n'y  valoit,  à  ce  qu'ils  s'y 
fussent  consentis.  Toutesfois  en  Chastelet,  il  fit 
crier  ladite  ferme  de  l'imposition  ,  et  bailler  et 
délivrer  pour  la  lever  mandement  exprés,  dont 
on  murmuroit  et  grommeloit  par  tout  très-fort. 
Et  devoit  commencer  ladite  ferme  le  premier 
jour  de  mars.  Et  desja  se  assembloient  mes- 
chans  gens,  et  y  eut  une  vieille  qui  vendoit  du 
cresson  aux  halles ,  à  laquelle  le  fermier  vint 
demander  l'imposition ,  laquelle  commença  à 
crier.  Et  à  coup  vindrent  plusieurs  sur  ledit 
fermier,  et  luy  firent  plusieurs  playes ,  et  après 
le  tuèrent  et  meurtrirent  bien  inhumainement. 
Et  tantost  par  toute  la  ville  le  menu  peuple 
s'esmeut ,  prindrent  armures ,  et  s'armèrent 
tellement,  qu'ils  firent  une  grande  commotion 
et  sédition  de  peuple ,  et  couroienl  et  recou- 
roient,  et  s'assemblèrent  plus  de  cinq  cens. 
Quand  les  officiers  et  conseillers  du  roy,  et  l'e- 
vesque  de  Paris,  virent  et  apperceurent  la  ma- 
nière de  faire,  ils  se  partirent  le  plus  secrette- 
ment  qu'ils  peurenl  de  la  ville,  et  emportèrent 
ce  qu'ils  peurent  de  leurs  biens  meubles  petit 
à  petit.  Et  ceux  qui  ce  faisoient  estoient  mes- 
chans  gens  et  viles  personnes  de  pauvre  et  petit 
estât,  et  si  l'un  crioit,  tous  les  autres  y  accou- 
roient.  Et  pource  qu'ils  estoient  mal  armés  et 
habillés,  ils  sceurent  que  en  l'Hostel  de  la  Ville 
avoit  des  harnois,  ils  y  allèrent,  et  rompirent 
les  huis  où  estoient  les  choses  pour  la  défense 
de  la  ville,  prindrent  les  harnois  et  grande 
foison  de  maillets  de  plomb,  et  s'en  allèrent 
par  la  ville ,  et  tous  ceux  qu'ils  trouvoient  fer- 
miers des  aydes,  ou  qui  en  estoient  soupçonnés, 
tuoient  et  mettoient  à  mort  bien  cruellement. 
Il  y  en  eut  un  qui  se  mit  en  franchise  dedans 
Sainct-Jacques-de-la-Boucherie,  et  luy  estant 
devant  le  grand  autel,  tenant  la  représentation 
de  la  Vierge  Marie,  le  prindrent  et  tuèrent 
dedans  l'église  -,  s'en  alloient  aux  maisons  des 


334 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1382) 

tonnerre  ne  vent ,  et  le  temps  estant  doux  et 


morts,  pilloient  et  roboienl  tout  ce  qu'ils  trou- 
voient ,  et  une  partie  jettoient  par  les  feneslres, 
dcschiroient  lettres ,  papiers  et  toutes  telles 
choses ,  effonçoient  les  vins  après  ce  que  tout 
leur  saoul  en  avoient  beu.  Et  de  tant  furent  en- 
corcs  plus  pires  à  exercer  leur  mauvaislié.  Si 
vint  à  leur  cognoissance  qu'il  y  avoit  des  im- 
positeurs  dedans  l'abbaye  de  Sainct-Germain- 
des-Prés,  si  saillirent  hors  de  la  ville,  et  là  via- 
drent  et  s'efforcèrent  d'entrer  dedans,  et  de- 
mandèrent ceux  qui  s'y  estoient  retraits.  Mais 
ceux  de  dedans  se  défendirent  vaillamment , 
tellement  que  point  n'y  entrèrent.  Et  de  là  se 
partirent,  et  vindrent  au  Chaslelet  de  Paris,  où 
il  y  avoit  encores  deux  cens  prisonniers  pour 
dèlicts  et  debtes  qu'ils  dévoient,  et  rompirent 
les  prisons  ,  et  les  laissèrent  aller  franchement. 
Pareillement  firent-ils  aux  prisonniers  de  Te- 
vesque  de  Paris,  et  rompirent  tout ,  et  délivrè- 
rent ceux  qui  y  estoient,  et  mesmement  Hu- 
gues Aubriot,  qui  estoit  condamné,  comme 
dit  est.  Et  luy  fut  requis  qu'il  fust  leur  capitaine, 
lequel  le  consentit,  mais  la  nuict  s'en  alla.  Et 
tousjours  croissoit  la  multitude  de  peuple  ainsi 
desvoyé.  On  le  cuidoit  refréner,  mais  rien  n'y 
valloit,  et  la  nuict  entendoient  en  gourmande- 
ries  et  beuveries.  Et  le  lendemain  vindrent  à 
l'hostel  de  Hugues  Aubriot,  et  le  cuidoient 
trouver  pour  le  faire  leur  capitaine.  Et  quand 
ils  virent  qu'il  n'y  estoit  pas ,  furent  comme 
enragés  et  desplaisans ,  et  commencèrent  en- 
trer en  une  fureur,  et  vouloient  aller  abatre  le 
pont  de  Charenton.  Mais  ils  furent  desmeus  par 
messire  Jean  des  Mares ,  et  commençoient  ja 
aucunement  à  eux  repentir  et  refroidir. 

Merveilles',  en  un  village  auprès  Sainct- 
Denys,  un  jour  une  vache,  avant  ladite  com- 
motion ,  eut  un  monstre  en  semblance  d'une 
beste,  qui  avoit  com.me  deux  visages  ,  et  trois 
yeux,  et  en  sa  bouche  fourchée  deux  langues, 
qui  sembla  chose  merveilleuse  à  l'abbé,  qui 
estoit  un  bon  prud'homme.  Et  dit,  que  telle.s 
choses  jamais  ne  venoient,  que  ce  ne  fussent 
mauvais  signes  et  apparences  de  grands  maux. 

Paravant  aussi  au  cardinal  le  Moyne  appa- 
rut feu  à  gros  globeaux  sur  la  ville  de  Paris, 
coruscant  et  courant  de  porte  en  porte,  sans 

'  Merville  est  le  nom  du  lieu  où  arriva  le  phéno- 
mène; l'historien  anonyme  de  Saint-Denis  dit  :  «  Le 
jour  précédent  de  la  sédition,  il  naquit  en  la  mai- 
son de  Merville,  prés  Saint-Dcnys,  un  veau  mons- 
trueux, elr.  » 


serein  ,  qu'on  tenoit  chose  bien  merveilleuse. 

Quand  les  choses  que  avoient  fait  ceux  de 
Paris,  vindrent  à  la  cognoissance  du  roy  et  de 
son  conseil ,  il  en  fut  moult  desplaisant  et  non 
sans  cause.  Et  délibéra  d'en  faire  une  bien 
cruelle  punition.  Laquelle  chose  venue  à  la  co- 
gnoissance de  ceux  de  Paris,  ils  envoyèrent  de- 
vers le  roy,  et  aussi  fit  l'université,  plusieurs 
notables  clers  et  docteurs,  lesquels  monstrerent 
bien  grandement  et  notablement,  comme  les 
plus  grands  de  la  ville  et  principaux  en  estoient 
courroucés  et  desplaisans  ;  et  que  ce  qui  avoit 
esté  fait ,  estoit  par  meschans  gens  et  de  bas 
estât,  en  implorant  sa  miséricorde,  et  qu'il 
leur  voulust  pardonner  toute  l'offense,  et  sur- 
seoir de  mettre  plus  aydes  sus.  Et  y  eut  de 
grandes  difficultés,  et  le  roy  très-esmeu 
n'en  vouloit  ouyr  parler.  Finalement  meu  de 
grande  miséricorde,  fut  content  que  le  peuple 
jouyst  de  ses  immunités  et  franchises  ,  et  faire 
cesser  ce  qui  estoit  mis  sus,  et  leur  pardonna 
tout  ce  qui  avoit  esté  fait ,  pourveu  que  justice 
se  feroit  de  ceux  qui  avoient  rompu  le  Chas- 
telet.  Et  de  sa  response  furent  les  embassa- 
deurs  très-conlens,  et  en  remercièrent  le  roy. 
Et  se  fit  mettre  messire  Jean  des  Mares  en  une 
litière ,  à  cause  de  sa  maladie ,  et  mener  par 
les  carrefours,  et  le  publia  au  peuple.  Desja 
le  prevost  de  Paris  avoit  pris  plusieurs  des 
malfaiteurs  pour  en  faire  justice.  Et  quand  le 
peuple  sceut  qu'on  en  prenoit  foison ,  et  qu'on 
en  vouloit  faire  punition,  derechef  s'esmeu- 
rent  aucunement,  en  disant  que  c'estoit  chose 
trop  estrange ,  de  faire  mourir  si  grande  mul- 
titude de  gens.  Laquelle  chose  venue  à  la  co- 
gnoissance du  roy,  manda  que  tout  fust  sur- 
sis jusques  à  une  autre  fois.  Toutesfois  souvent 
on  en  prenoit ,  et  les  jettoit-on  en  la  rivière. 
Le  roy ,  ses  oncles  et  son  conseil  cuidoient 
par  simulation  induire  le  peuple  à  consentir 
les  aydes  estre  levées ,  comme  du  temps  de 
son  père ,  et  assembla  les  trois  estais  à  Com- 
piegne,  et  à  la  my-avril  manda  les  plus  nota- 
bles des  villes  à  estre  devers  luy ,  et  obéirent. 
Et  là  proposa  messire  Arnaud  de  Corbie,  pre- 
mier président  en  parlement,  et  monstra  bien 
grandement  et  notablement  les  grandes  affaires 
du  roy,  tant  pour  le  faict  de  la  guerre,  que 
aussi  pour  l'entrctenement  de  son  estât.  Et 
qu'il  n'estoit  pas  possible  que  sans  aydes  la 
chose  publique  se  peusl  conduire,  ou  qu'il  fal- 


(1382) 


^^^"ivTlP  tJi^rZiVAL  Dï:^' .-/INS. 


335 


loit  que  le  royaume  vinst  à  perdition,  et  fust 
subject  à  pilleries  et  roberies ,  en  requérant 
qu'ils  n'empeschassent  que  le  roy  ne  usast 
de  sa  puissance,  et  aulhorilé,  de  le  pouvoir 
et  devoir  faire.  Lesquels  respondirent  qu'ils 
n'estoient  venus  que  pour  ouyr  et  rapporter, 
mais  qu'ils  s'employeroient  de  leur  pouvoir 
à  faire  consentir  ceux  qui  les  avoient  envoyés , 
à  faire  le  plaisir  du  roy.  Et  leur  ordonna-on 
que  à  Meaux  ils  fissent  sçavoir  la  response,  et  à 
Pontoise.  Ce  qu'ils  firent.  Et  tous  presques 
firent  response  que  ainçois  aimeroient  mieux 
mourir,  que  les  aydes  courussent.  Et  combien 
que  ceux  de  Sens ,  qui  furent  à  Compiegnc ,  se 
firent  forts  que  ceux  de  Sens  le  consentiroient, 
loutesfois  quand  ils  y  furent,  le  peuple  dit  que 
jamais  ne  le  consentiroient,  ne  souffriroient. 
Le  roy  fut  fort  pressé  de  pardonner  à  ceux  de 
Paris ,  et  de  trouver  moyen  d'y  aller  joyeuse- 
ment, et  parlera  eux.  Et  furent  aucuns  en- 
voyés à  Paris ,  lesquels  rapportèrent  que  très- 
volontiers  ils  verroient  le  roy,  et  joyeusement 
le  recevroient ,  et  le  roy  dit  que  très-volontiers 
il  iroit.  Mais  ces  deux  choses  requeroit.  L'une, 
que  à  sa  venue,  ceux  de  la  ville  laissassent 
leurs  armures  et  harnois,  et  qu'ils  ne  se  ar- 
massent point.  L'autre ,  que  les  chaisnes  de 
nuict  ne  fussent  point  tendues ,  et  que  les  por- 
tes jour  et  nuict  fussent  ouvertes  ;  et  que  seule- 
ment ceux  qui  stoient  natifs  de  la  ville  de  Pa- 
ris ,  et  qui  avoient  à  perdre ,  allassent  armés 
par  la  ville  -,  et  que  par  six  de  la  ville  de  Paris, 
on  luy  fist  sçavoir  à  Melun  la  response.  Si 
s'assemblèrent  en  la  ville  de  Paris ,  et  leur  fut 
rapporté  la  volonté  du  roy,  et  y  eut  de  mes- 
chans  gens  qui  commencèrent  à  murmurer,  et 
dirent  que  jamais  ne  se  consentiroient  à  mettre 
aydes  ne  tailles,  et  estoient  plus  enflambés 
que  devant.  Et  furent  six  envoyés  devers  le 
roy ,  et  y  eut  plusieurs  allées  et  venues ,  et 
journées  prises  à  Sainct-Denys  ,  où  il  y  avoit 
plusieurs  conseillers  du  roy.  Et  de  ceux  de  Paris 
y  eut  ordonnés  aucuns  qui  y  allèrent,  et  à  la 
fin  y  alla  messire  Jean  des  Mares.  Et  fut  là 
une  conclusion  finale  prise.  C'est  à  sçavoir  que 
le  roy  iroit  à  Paris,  et  pardonneroit  tout,  et 
la  ville  lui  feroit  cent  mille  francs.  Et  de  ce  fu- 
rent les  parties  contentes,  et  fut  fait  grande  joye, 
et  en  l'église  de  Sainct-Denys  chanla-l'on  Te 
Deum  laudamus.  Et  ceux  de  Paris  furent  bien 
joyeux ,  et  y  vint  le  roy,  et  à  grande  joie  fut 
receu.  Mais  à  payer  l'argent  de  cent  mille 


francs ,  derechef  y  eui  .  "ines  dj^«'ncullés  ou 
contradictions ,  pource  que  les  habitans  vou- 
loient  que  les  gens  d'église  y  contribuassent. 
Qui  estoit  contre  raison. 

En  ce  temps  la  comtesse  de  Flandres  Mar- 
guerite, descendue  de  la  couronne  de  France, 
bien  aagée  alla  de  vie  à  trespassement,  et  avoit 
son  fils  Louys  lequel  avoit  toujours  en  volonté 
d'estre  Anglois.  Mais  à  chacune  foi  la  bonne 
dame  luy  rompoit  son  propos  et  volonté,  en 
lui  monstrant  la  haute  folie  qu'il  feroit.  Et  en 
monstrant  !edit  Louys  sa  mauvaise  volonté,  il 
avoit  une  fille  seule  nommée  IMarguerile,  la- 
quelle il  vouloit  bailler  en  mariage  au  duc  de 
Lanclastrc  d'Angleterre.  Mais  la  bonne  dame 
l'empescha,  et  fit  tant  que  ladite  fille  fut  mariée 
au  duc  de  Bourgongne  Philippes  le  Hardy,  le 
quel  par  ce  moyen  fut  comte  de  Flandres,  d'Ar- 
tois et  de  Rhelhel. 

Audit  an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et 
deux,  le  duc  d'Anjou  considérant  qu'il  avoit  eu 
du  roy  moult  grandes  finances  et  trésors,  eut 
conseil  avec  aucunes  jeunes  gens  nobles  de 
s'en  aller  en  Provence ,  et  de  là  à  Naples ,  et 
print  son  chemin  par  Avignon  devers  le  pape 
Clément.  Et  de  faict  y  alla ,  et  fut  receu  bien 
grandement  et  honorablement.  Et  envoya  le 
pape  au  devant  de  lui  des  cardinaux  et  autres, 
et  à  le  recevoir  y  eut  de  grandes  solemnilés,  El 
assez  tost  après  le  pape  l'ordonna  et  déclara  es- 
tre  roi  de  Sicile  et  de  Naples ,  et  le  couronna 
en  roy ,  et  le  receut  en  foi  et  hommage  tant 
des  royaumes  que  de  la  comté  de  Provence. 
Puis  s'en  alla,  et  fit  forte  et  aspre  guerre,  en 
destruisant  tout  le  pays.  Belle ,  grande  et  nota- 
ble compagnée  y  avoit  amené  avec  luy,  la- 
quelle il  bouta  en  Provence ,  et  faisoient  les 
Provençaux  forte  résistance ,  et  se  defendoient 
fort.  Plusieurs  villes,  chasteaux  et  forteresses 
y  eut  prises,  et  grande  quantité  de  gens  morts 
et  pris.  Et  dura  ladite  guerre  près  de  huict 
mois.  Et  finalement  les  Provençaux ,  voyans 
qu'ils  n'avoient  aide  ou  secours  aucun  ,  se  mi- 
rent en  l'obéissance  du  roy  Louys ,  comme 
vray  comte  de  Provence.  Et  receut  les  foy , 
hommages  et  sermens  des  gens  d'église,  no- 
bles, et  autres  du  pays,  et  y  commit  officiers, 
ainsi  qu'il  est  accoustumé  de  faire  en  tel  cas. 
Et  assez  tost  après  se  partit  ledit  roy  Louys , 
et  tira  vers  les  marches  de  Naples.  Et  se  fai- 
soient au  pays  de  Provence  et  à  l'environ  chan- 
sons, comédies  et  balades  à  la  louange  dudil 


HISTOIRE  n^CHARLÉS^-  Vï  ..RHtJ^^;^ FRANCE , 


336  's 

roy.  Non  ac'lendans  n  ^.-isiderans  les  fortu- 
nes de  guerre  qui  pouvoient  survenir  ,  luy  et 
ses  gens  entrèrent  au  pays  de  Lombardie  ,  où 
ils  trouvèrent  de  grands  empeschemens  ,  spé- 
cialement entre  les  montagnes  d'Italie,  où  ils 
trouvèrent  plusieurs  grandes  résistances.  Et  y 
perdit  ledit  roy  beaucoup,  tant  de  gens  que  de 
richesses. Et  souvent  ceux  qui  passoient  devant, 
et  aussi  ceux  qui  estoient  à  la  queue  de  Tost, 
estoient  destroussés ,  et  mis  à  pied  ;  et  d'au- 
cuns on  ne  sçavoit  qu'ils  devenoient,  ne  onc- 
ques  puis  ne  furent  veus.  Toutesfois  luy  et  son 
armée  passèrent  outre-,  et  contre  ceux  qui  le 
vouloient  empescher,  eut  en  plusieurs  lieux 
victoires  et  rencontres.  Et  arriva  le  roy  Louys 
et  son  armée  vers  les  marches  de  Naples.  Et  ce 
vint  à  la  cognoissance  de  Charles  soy  disant 
roy  de  Naples  et  de  Sicile,  lequel  avoit  as- 
semblé grand  compagnée  de  gens  de  guerre , 
et  avoit  trop  plus  grande  puissance  et  quan- 
tité de  gens,  que  le  roy  Louys.  Et  avoient 
tous  espérance  qu'il  y  auroit  bataille ,  et  autre 
chose  ne  demandoient  les  François.  Mais  Char- 
les usa  fort  de  subtilités ,  et  partout  où  les 
François  dévoient  passer,  faisoit  retraire  le 
peuple  en  bonnes  places  et  fortes,  et  leur  vi- 
vre et  bestail ,  et  mit  grandes  et  grosses  garni- 
sons en  ses  places.  Et  couroient  souvent  ses 
gens  sur  l'ost  des  François  ,  et  leur  portoient 
de  grands  dommages.  Et  souvent  en  estoient 
les  François  advertis,  et  reboutoient  les  par- 
lies  adverses  bien  hastivement  en  leurs  places, 
et  jamais  peu  ou  point  n'arrestoient  emmy  les 
champs.  Charles  soy  disant  roy  de  Sicile,  par 
toutes  voyes  et  manières  faisoit  diligence  de 
trouver  moyen  comme  il  pourroit  grever  le 
roy  Louys  son  adversaire.  Et  vint  à  lui  un 
compagnon,  qu'on  disoit  estre  ouvrier  de  mer- 
veilleuses manières  de  poisons.  Et  entre  autres 
choses,  il  avoit  une  petite  lancette,  qui  estoit 
comme  la  tierce  partie  d'une  lance,  de  laquelle 
il  avoit  tellement  envenimé  le  fer,  que  si  en 
aucune  manière  celui  qui  l'avoit ,  touchoit  à  la 
robbe,  chapperon  ou  vestement  d'un  homme, 
voire  encores  si  une  personne  y  fichoit  ferme- 
ment son  regard ,  ladite  personne  tantost  estoit 
empoisonnée,  et  mouroit.  Et  ordonna  ledit 
Charles  que  ledit  empoisonneur,  en  guise  de 
messager,  héraut  ou  poursuivant,  iroit  vers  le 
roy  Louys,  pour  le  défier  et  demander  jour 
de  combatre ,  afin  qu'il  le  peust  empoisonner. 
De  laquelle  chose  faire,  il  se  faisoit  fort,  et 


v^l 


1382) 


n'en  faisoit  doute.  Et  de  laquelle  chose  le  roy 
Louys,  par  un  Italien,  qui  avoit  cognoissance 
dudit  mauvais  homme,  fut  adverli.  Et  ainsi 
qu'il  venoit  pour  accomplir  sa  mauvaise  vo- 
lonté, fut  pris  sans  voir  la  présence  dudit  roy 
Louys.  Tantost  fut  interrogé,  et  assez  légère- 
ment confessa  le  cas,  et  fut  décapité  par  justice. 
Dont  ledit  Charles  fut  bien  desplaisant,  et, 
tant  qu'il  pouvoit,  faisoit  diligence  d'empes- 
cher  de  venir  vivres  en  l'ost  du  roy  Louys.  Et 
de  ce ,  estoient  luy  et  ses  gens  très-fort  grevés. 
Les  Flamens  se  rebellèrent  contre  Louys 
comte  de  Flandres,  lequel  assembla  plusieurs 
gens,  tant  de  Bruges,  que  d'Artois  et  d'ailleurs, 
pour  refréner  la  fureur  desdits  Flamens ,  et  se 
mit  sur  les  champs.  Et  en  cette  rébellion,  n'y 
avoit  que  ceux  de  G  and-,  et  estoit  leur  capitaine 
Philippes  Artevelle,  lequel  estoit  fort  affecté 
contre  ledit  comte.  Car  on  disoit  qu'il  avoit  fait 
coupper  la  teste  à  son  père.  Et  estoit  beau  lan- 
gager,  hardy  et  courageux.  Mais  les  autres  vil- 
les comme  Bruges,  Liste,  Audenarde  et  autres, 
se  tenoientdu  parti  du  comte.  Quand  le  comte 
sceut  que  Artevelle  estoit  sur  les  champs,  il  pré- 
para et  assembla  ses  gens,  et  tant  que  les  ba- 
tailles se  veirent,  et  s'approchèrent  les  uns  des 
autres.  Et  à  l'assembler,  firent  d'un  costé  et 
d'autre  merveilleux  et  grands  cris,  et  d'un  costé 
et  d'autre,  traict  se  tiroit,  et  dards.  El  y  eut 
dure  et  aspre  bataille ,  et  vaillamment  de  tou- 
tes paris  se  combatirenl.  Foison  de  communes 
aussi  y  avoit  du  costé  du  comte,  et  de  vaillans 
archers  Boulonnois  et  d'Artois.  Et  de  la  partie 
d'Artevelle  ,  arrivoienl  de  tous  costés  gens  de 
communes  du  platpays,  lesquels  vindrent  har- 
diment frapper  en  la|bataille  contre  les  gens  du 
comte,  par  les  costés  et  aussi  par  derrière  -,  et 
tellement  que  Artevelle  et  ses  gens  eurent  la 
victoire.  Et  s'enfuit  ou  retrahit  le  comte  et  ses 
gens,  et  s'en  vint  ledit  comte  par  bois  et  che- 
mins estranges  jusques  à  Lisle,  les  autres  de  ses 
gens  à  Bruges,  et  les  François  à  Audenarde.  Et 
y  en  eut  de  morts  en  ladite  bataille  des  gens 
d'Artevelle  quatre  mille,  et  de  ceux  du  comte 
dix  mille.  Artevelle  en  sa  compagnée  avoit  en- 
viron quatre  cens  Angloijç ,  et  quarante  mille 
hommes  sans  les  bannis ,  Et  continuellement 
arrivoienl  vers  luy  communes  de  toutes  parts, 
et  leur  disoit  Artevelle  plusieurs  paroles  par 
lesquelles  il  les  animoit  fort  contre  leur  sei- 
gneur, et  que  ce  qu'ils  faisoient,  estoit  pour 
leurs  libertés  et  franchises  garder  et  observer. 


(1382) 

En  leur  demonslrant  par  divers  langages  , 
qu'ils  avoienl  juste  et  sainclc  querelle. 

Quand  Arlevclle  veid  la  grande  compagnôe 
qu'il  avoit,  si  disposa  d'aller  mellre  le  siège 
devant  Audenarde,  où  il  sçavoit  que  les  Fran- 
çois s'estoient  retraits  :  et  de  faict  y  alla  ,  et  y 
mit  le  siège.  Et  à  Taborder,  les  François  sailli- 
rent vaillamment  sur  les  Flamens ,  et  grand 
foison  en  tuèrent,  mais  ils  ne  peurenlsoustenir 
la  grande  charge  et  quantité  de  gens  que  Arte- 
velle  avoit.  Et  se  retrahirent  en  leur  place , 
laquelle  ils  firent  fortifier  diligemment,  et  firent 
visiter  les  vivres  et  habillemcns  de  guerre,  et 
se  trouvèrent  assez  competemment  garnis.  Et 
pource  délibérèrent  et  conclurent  de  eux  tenir, 
et  souvent  faisoient  saillies ,  et  plusieur  Fla- 
mens tuoient  tant  de  traict  que  autrement.  Au 
pays  de  Flandres ,  avoit  un  seisçneur  ,  nommé 
le  seigneur  de  Ilanselles,  lequel  se  joignit  avec 
Artevelle  ,  et  envoya  défier  le  comte,  et  se  mit 
audit  siège  aves  les  Flamens. 

Artevelle  se  douloit  fort  que  le  roi  ne  aidast 
au  comte  encores,  veu  que  ceux  de  dedans  Au- 
denarde esloient  François.  Et  pour  ce  envoya 
Artevelle  un  chevaucheur  vers  le  roi,  en  ma- 
nière de  poursuivant  ou  héraut,  en  luy  faisant 
sçavoir  par  paroles  arrogantes,  qu'il  ne  voulust 
donner  faveur  aucune,  aide,  ou  confort  au 
comte;  ou  autrement  ils  se  allieroient  aux  An- 
glois,  etescrivit  une  lettre  laquelle  le  messager 
présenta  au  roy  en  la  présence  de  ceux  du  sang, 
et  de  ceux  du  conseil.  Et  après  que  la  lettre 
eut  esté  leue,  veu  que  ce  n'estoit  qu'un  messa- 
ger, il  fut  gralieusemcnt  renvoyé  sans  aucune 
response. 

Et  tantost  le  comte  vint  devers  le  roy,  en  luy 
exposant  la  rébellion  de  ses  sbujets,  et  qu'il  es- 
toit  son  vassal  tant  à  cause  de  la  comté  de 
Flandres,  que  de  plusieurs  autres  grandes  terres 
et  seigneuries ,  en  le  requérant,  qu'il  voulust 
l'aider  et  donner  confort.  Et  combien,  selon  ce 
que  aucuns  disoient,  qu'il  avoit  fait  des  fautes, 
en  ayant  plusieurs  grandes  conjonctions  avec 
les  Anglois-,  loutesfois  le  roi  délibéra  de  luy 
aider  comme  à  son  vassal,  pour  plusieurs  cau- 
ses cl  raisons  lors  alléguées.  El  pource  qu'on 
voyoit ,  qu'il  esloil  cxi)edienl  d'avancer  la  bc- 
songne,  le  roy  tres-diligemmenl  manda,  et  fil 
mander  gens  de  toutes  parts,  qu'on  fusl  vers 
luy  à  my-octobrc  en  armes  ,  el  que  chacun  se 
disposasl  d'eslre  le  mieux  habillé  qu'il  pourroit. 
El  fut  obéi  par  les  vassaux  ,  capitaines  el  au- 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


337 


1res,  el  firent  tellement  que  au  jour  assigné, 
Ires-grande  compagnie  et  merveilleuse  ,  et  de 
vaillans  gens  esloient  sur  les  champs  par  tout, 
en  tirant  vers  Arras  el  les  marches  de  Picardie. 
Quand  le  roy  sceul  que  ses  gens  esloient  prests, 
el  si  belle  et  si  grandes  compagnées,  il  délibéra 
de  parlir  el  se  mettre  sur  les  champs.  El  en 
ensuivant  la  louable  manière  de  ses  prédéces- 
seurs, délibéra  d'aller  à  Saincl-Denys,  si  y  alla  et 
fut  grandement  et  honorablement  reccu  par  les 
abbé  et  religieux.  Et  le  lendemain  malin  fut 
par  l'abbé  el  les  religieux  chantée  une  bien  no- 
table messe ,  avec  un  sermon  par  un  maistre  en 
théologie.  Et  ce  fait,  les  corps  de  sainct  Denys 
elde  ses  compagnons  furent  descendus  et  mis 
sur  l'autel.  Le  roy  sans  chaperon  el  sans  cein- 
ture les  adora  ,  el  fil  ses  oraisons  bien  et  dévo- 
tement, cl  SCS  offrandes,  et  si  firent  les  seigneurs. 
Ce  fait,  il  fit  apporter  Torillambe,  et  fut  baillée 
à  un  vieil  chevalier  vaillant  homme,  nommé 
messire  Pierre  de  Villiers  l'ancien.  Lequel  ré- 
cent le  corps  de  Nostre-Seigneur,  el  fil  les  ser- 
mons en  tel  cas  accouslumés.  El  après  s'en  re- 
tourna le  roi  au  bois  de  Yincennes, 

Le  peuple  de  Paris  tousjours  fort  grommeloit, 
el  fui  assemblé ,  et  en  leur  présence  le  duc  de 
Bourgongne  fil  une  proposition  bien  notable,  en 
exhortant  le  peuple  à  pacification,  el  à  obéir 
au  roy  leur  souverain  seigneur. 

Trefves  y  avoit  entre  les  François  el  les  An- 
glois, très-mal  gardées  el  entretenues  par  les 
Anglois,  et  tousjours  en  Guyenne  les  rompoient, 
et  sur  la  mer  vers  Normandie,  pilloient  et  ro- 
boient,  et  faisoient  plusieurs  grands  exceds  et 
dommages  aux  François.  Pour  laquelle  cause 
ceux  de  Normandie,  eux  voyans  ainsi  foulés , 
firent  finances  de  navire  el  se  mirent  sur  la 
mortel  rencontrèrent  les  Anglois  lesquels  es- 
loient en  une  grande  nef,  et  joignirent  ensem- 
ble ,  cl  y  fut  fort  combalu  d'un  costé  et  d'autre, 
et  finalement  les  Normands  eurent  victoire  et 
furent  les  Anglois  desconfits,  dont  lesdits  Nor- 
mands se  habillèrent  très-pompeusement  de 
leurs  biens,  tant  qu'ils  durèrent. 

En  ce  temps  le  mareschal  deSanccrre  etoit 
dans  le  Poictou,  Xaintonge  el  Guyenne,  et  mit 
en  Tobeissancc  du  roy  plusieurs  places ,  les 
unes  par  composition  ,  les  autres  par  force, 
el  si  eut  diverses  rencontres  d'Anglois.  Car 
plusieurs  fois  se  trouvèrent  en  escarmouches 
sur  les  champs,  et  tousjours  en  venoit  à  l'hon- 
neur el  profit  du  roy,  el  au  sien. 

22 


338 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


Le  roi  Jean  d'Espagne  sceut,  que  une  bien 
grande  quantité  d'Anglois  tant  nobles  que  ar- 
chers estoient  descendus  en  une  isle  estant  sur 
la  mer  près  de  La  Rochelle,  et  là  les  vint  assié- 
ger. Geste  isle  estoit  très-peu  peuplée  ,  et  mal 
garnie  de  vivres.  Et  tant  fut  devant  eux,  que 
après  qu'il  eut  gaigné  leur  navire ,  et  que  les 
Anglois  eurent  défaut  de  vivres ,  ils  commen- 
cèrent à  traiter.  Et  par  composition  fut  ordonné 
qu'ils  s'en  iroient  tous  desarmés  en  leur  pays, 
et  leur  bailla  le  roi  d'Espagne  vaisseaux,  et 
promirent  de  eux  non  armer  jusques  à  trois 
ans.  Et  s'en  allèrent  ainsi.  Et  disoit-on,  et  es- 
toit  commune  renommée,  que  si  le  roy  d'Es- 
pagne eust  encore  demeuré  par  aucun  temps,  il 
les  eusl  eus  à  sa  volonté,  et  menés  en  son  pays. 
Et  que  par  ce  très-aisement  eust  esté  trouvé 
Iraicté  entre  les  François  et  les  Anglois. 

Or  faut  retourner  aux  Flamens,  qui  tenoient 
le  siège  devant  Audenarde,  où  estoient  les  Fran- 
çois. Et  faisoient  Artevelle  et  les  Flamens  de 
grandes  diligences  d'assaillir  la  place,  et  avoir 
à  leur  volonté  lesdils  François,  qui  estoient  fort 
lassés  et  travaillés  de  eux  défendre,  et  non  sans 
cause-,  et  envoyèrent  vers  le  ducdeBourgongne 
et  vers  le  comte  les  advertir,  que  si  en  bref 
n'avoient  secours,  ils  ne  se  pourroient  plus  te- 
nir, et  que  aussi  vivres  leur  defailloient.  Le  duc 
de  Bourgongne  faisoit  grande  diligence  d'assem- 
bler gens  de  guerre,  pour  aller  lever  le  siège  ; 
et  de  faict  en  assembla.  Ce  qui  vint  à  la  cognois- 
sance  de  Philippes  Artevelle,  et  luy  fut  rappor- 
té par  aucuns  Flamens  espies,  et  le  sceurent 
ceux  de  sa  compagnée.  Et  en  y  eut  un  de  la  ville 
deGand,  bien  notable  homme,  lequel  leur  mons- 
tra  bien  doucement,  et  le  plus  gratieusement 
qu'il  peut,  par  manière  de  prédication,  qu'ils  fe- 
roient  bien  de  trouver  accord,  et  qu'il  se  devoit 
requérir,  en  déclarant  les  inconveniens  qui  s'en 
pouvoient  ensuivre.  Mais  incontinent  il  fut  tué 
et  mis  en  pièces,  et  si  vouloient-ils  faire  le 
mesme  à  plusieurs  autres.  Mais  Artevelle  les  pa- 
cifia et  appaisa,  et  prescha  contre  les  raisons  de 
celuy  qui  fut  tué,  en  contemnant  et  mesprisant 
les  François  et  leur  puissance,  etleappelloient 
les  Flamens  leur  prince  et  leur  seigneur.  Et.au 
plus  près  de  Audenarde,  avoit  bien  cinq  cens 
pourceaux,  qui  paissoient  et  avoient  gardes.  Ce 
que  apperceurcnt  ceux  de  dedans,  lesquels  es- 
toient bien  despourveus  de  vivres.  Et  se  assem- 
blèrent aucune  petite  compagnée  à  cheval  et  à 
pied,  et  saillirent  hors  de  la  ville,  et  se  mirent 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1382) 

ceux  de  cheval  entre  ceux  de  pied  et  le  siège 
des  Flamens,  et  vindrent  aucuns  de  ceux  de 
pied  jusques  au  lieu  où  estoient  les  pourceaux, 
et  en  prindrent  deux  ou  trois  qu'ils  traisnerent 
vers  la  ville,  et  moult  fort  se  prindrent  à  crier 
lesdils  pourceaux,  et  tous  les  autres  les  sui  voient; 
et  pour  abréger  tous  entrèrent  dedans  la  ville. 
Et  s'esmeurent  aucuns  des  Flamens  pour  empes- 
cher  que  les  François  n'eussent  les  pourceaux, 
mais  ceux  de  cheval,  et  autres  qui  saillirent  de  la 
ville,  résistèrent.  Plusieurs  des  Flamens  y  eut 
de  tués  sans  dommage  des  François,  lesquels 
des  pourceaux  furent  fort  reconfortés.  Et  avoient 
bonne  volonté  de  eux  tenir,  veu  encores  qu'il 
estoit  ja  venu  à  leur  cognoissance,  que  le  roy 
estoit  sur  les  champs.  Et  estoit  merveilles  des 
vaillances  que  faisoient  les  François  dedans  la 
place,  et  tous  les  jours  tuoient  plusieurs  Fla- 
mens tant  de  traict  que  autrement. 

Le  roy  environ  la  fin  d'octobre  vint  en  la 
cité  d'Arras,  et  envoya  un  gentilhomme,  qui  en- 
tendoit  et  parloit  bien  flamend,  par  devers  Phi- 
lippes Artevelle  et  les  Flamens,  pour  les  des- 
mouvoir et  monstrer  qu'ils  avoient  mal  fait, 
d'avoir  fait  l'entreprise,  et  les  choses  qu'ils  fai- 
soient. Et  sur  ce  leur  monstra  plusieurs  incon- 
veniens qui  leur  pourroient  advenir,  le  plus 
gratieusement  qu'il  peut,  et  firent  bonne  chère 
au  gentilhomme.  Mais  la  response  de  Artevelle 
fut,  que  en  nulle  manière  ils  nelaisseroient  leurs 
harnois,  et  poursuivroient  ce  qu'ils  avoient  com- 
mencé, veu  que  c'estoit  pour  la  liberté  du  pays. 
Et  à  tout  ladite  response,  s'en  retourna  ledit 
gentilhomme  devers  le  roy,  auquel  il  dit,  ce 
qu'il  avoit  trouvé.  Quand  le  comte  sceut  la  ve- 
nue du  roy,  il  envoya  deux  chevaliers  devers  le 
roy,  lesquels  bien  grandement,  et  en  assez 
briefves  paroles  et  gratieuses  exposèrent  le  bon 
droict,  et  la  juste  querelle  que  avoit  ledit  comte, 
en  le  suppliant,  que,  comme  son  vassal,  il  le 
voulust  aider,  et  rebouter  l'orgueil  et  les  com- 
motions des  Flamens.  Le  roy,  qui  estoit  jeune, 
respondif  de  son  mouvement  ausdits  chevaliers: 
«  Retournez-vous-en  devers  mon  beau  cousin, 
«  et  luy  dites,  que  en  bref  il  aura  de  nos  non- 
ce vellcs,  »  dont  ils  furent  bien  conlens.  Et  quand 
ledit  comte  le  sceut,  avec  la  compagnée  qu'il 
avoit,  il  fut  bien  joyeux. 

Le  roy  diligemment  se  mit  sur  les  champs, 
et  ordonna  ses  batailles  par  le  conseil  des  con- 
nestable,  mareschaux  et  capitaines.  Et  quand  le 
comte  le  sceut,  il  considéra  que  le  passage  se- 


(1382) 

roit  bien  difficile  au  roy  cl  à  ses  gens,  sinon 
par  le  pont  de  Comniincs,  lequel  les  Flamens 
occupoicnt,  en  intention  de  défendre  le  passage. 
Et  pource  pour  le  gaigner  et  occuper  sur  les- 
dits  Flamens,  envoya  le  seigneur  d'An  toing  Guil- 
laume, baslard  de  Flandres,  le  seigneur  de  Bur- 
degand,  son  bastard  de  Flandres,  et  autres  capi- 
taines accompagnés  de  gens  de  guerre,  lesquels 
en  belle  et  bonne  ordonnance  approchèrent  du- 
dit  pont.  Si  les  receurent  les  Flamens  vaillam- 
ment. Et  y  fut  fait  de  vaillans  faicts  d'armes 
tant  d'un  costé  que  d'autre,  et  très-asprement  et 
durement  combatirent,  et  tellement  résistèrent 
les  Flamens,  que  les  gens  dj  comte  ja  ne  fus- 
sent venus  à  leur  intention,  si  ce  n'eust  esté  le- 
dit Guillaume,  lequel  se  lira  et  ses  gens  vers  un 
moulin,  où  il  trouva  des  bateaux,  et  trouva 
moyen  de  passer  de  l'autre  part  de  la  rivière. 
Et  vindrent  luy  et  sa  compagnée  audit  pont, 
pour  frappersurlesditsFlamens,  lesquels  furent 
desconfits,  et  la  plus  grande  partie  morts  et 
tués.  Et  assez  tost  après  se  rassemblèrent  et  ral- 
lièrent les  Flamens  en  nombre  de  huict  mille 
combatans,  et  vindrent  bien  aspremcnt  audit 
pont  de  Commines.  Et  combien  que  les  gens  du 
pont  vaillamment  résistassent  et  se  défendissent, 
toulesfois  il  fallut  qu'ils  démarchassent  et  se  re- 
Irahissent,  et  mesmement  se  relrahil  ou  enfuit 
le  bastard  de  Flandres  et  plusieurs  autres.  Guil- 
laume dessusdit  résista,  et  demeura,  et  fit  mer- 
veilles d'armes,  dont  les  Flamens  esloientbien 
esbahis.  Et  combien  qu'il  fust  environné  de  ses 
ennemis,  lesquels  de  leur  puissance  taschoient  à 
le  prendre  ou  tuer  5  toutesfois  il  fit  tant  par  sa 
vaillance,  à  l'aide  de  ses  gens,  qu'il  se  sauva,  et 
revint  devers  le  comte,  qui  fut  bien  dolent  et 
desplaisant  de  ce  que  les  Flamens  avoient  re- 
couvert ledit  pont.  Et  fit  très-bonne  chère  audit 
Guillaume,  et  le  rémunéra,  et  donna  de  ses  biens 
grandement.QuandArtevellesceutles  premières 
nouvelles  de  la  perdition  du  pont,  etque  ses  gens 
avoient  esté  desconfits,  il  fut  bien  courroucé,  et 
délibéra  de  lever  son  siège,  et  venir  luy  et  sa 
compagnée  vers  ledit  pont.  Et  tantost  après  luy 
vindrent  nouvelles,  qu'il  avoitesté  recouvert  et 
regaigné.  Et  pource  demeura. 

Le  roy,  comme  dessus  est  dit,  se  mit  sur  les 
champs,  en  intention  et  volonté  de  combatre 
les  Flamens,  et  avoit  grande  foison  de  peuple 
avec  luy,  et  ordonna  par  délibération  des  gens 
de  guerre,  que  les  gens  débilités  de  leurs  corps, 
le  les  mal  habillés  et  armés,  demeureroient  à  la 


PAR  JEAN  JUYENAL  DES  URSINS. 


330 


garde  du  bagage.  Et  au  surplus,  pource  que  né- 
cessaire estoil  de  gaigner  le  pont  de  Commines, 
que  les  Flamens  lenoient  comme  dessus  est  dit, 
pour  avoir  passage  furent  ordonnés  messire  Oli- 
vierdeClisson  connestablede  France,  et  messire 
Louys  de  Sancerre  marcschal  de  France,  à  tout 
deux  mille  combatans,  qu'ils  iroient  audit  pont, 
duquel  les  Flamens  avoient  rompu  une  arche, 
pour  empcscher  le  passage.  Et  à  la  gardeduquel 
estoient  commis  des  plus  vaillans  gens  de  guerre 
qu'ils  eussent,  et  y  avoit  des  Anglois,  et  mons- 
Iroient  bien  qu'ils  avoient  grande  volonté  de  eux 
défendre.  Les  François,  c'est  à  sçavoir  Clisson 
et  Sancerre,  et  leurs  gens  allèrent  devant  ledit 
pont,  et  faisoient  les  Flamens  guet  merveilleuse- 
ment. Et  considérèrent  les  François,  que  veu  la 
rupture  du  pont,  il  estoit  impossible  que  par  le- 
dit lieu  ils  les  peussent  gaigner.  Et  pource  trou- 
vèrent moyen  et  manière  de  passer  la  rivière  par 
au  dessus,  la  nuict  ensuivant,  et  par  lieux  dont 
les  Flamens  en  rien  ne  se  doutoient.  Et  quand 
ils  le  sceurent,  ils  furent  bien  esbahis,  et  se  mi- 
rent en  bataille  au  devant  du  pont.  Et  les  Fran- 
çois vigoureusement  et  vaillamment  les  assail- 
lirent, et  furent  iceux  Flamens  desconfits,  et  y 
en  eut  plusieurs  morts  et  tués,  et  les  autres  s'en- 
fuirent ou  retrahirent  vers  leurs  gens.  Le  pont 
qui  avoit  esté  par  eux  rompu,  fut  remparé  et  re- 
fait, et  bien  fortifié.  Et  à  la  garde  et  défense 
d'iceluy,  fut  commis  un  vaillant  chevalier  le 
seigneur  de  Sempy,  accompagné  de  gens  de 
guerre.  Et  par  ledit  pont  passèrent  tous  les 
François.  Quand  Artevelle  sceut  les  nouvelles 
de  ladite  desconfiture,  il  fut  moult  diligent  de 
bien  enhorter  ses  gens  d'estre  vaillans  en  armes, 
et  de  eux  apprester  à  combatre.  Et  leur  vint 
dire  une  vieille  sorcière,  qu^elle  feroit  tant, 
qu'il  gagneroit,  si  on  combatoit  en  bataille. 
Artevelle  ordonna  de  neuf  à  dix  mille  Flamens 
pour  y  aller,  et  à  un  poinct  du  jour  vindrent 
frapper  sur  aucuns  logis  des  François.  Et  à 
grande  et  belle  ordonnance  vindrent  pour  ac- 
complir ce  qui  leur  avoit  esté  enchargé.  Et  de 
faict,  approchèrent  d'un  lieu,  où  esloient  logées 
aucunes  parties  de  l'ost  des  François,  et  frappè- 
rent sur  ledit  logis.  Mais  les  François  vaillam- 
ment se  défendirent.  Et  à  l'heure  Clisson,  qui 
estoit  logé  vers  lesdites  marches,  qui  sceut  et 
ouyt  le  bruit,  s'en  vint  au  lieu,  et  si  tost  qu'il 
fut  arrivé,  les  Flamens  ne  tindrent  gueres,  et 
furent  desconfits.  Et  y  en  eut  de  trois  à  quatre 
mille  morts,  les  autres  s'enfuirent  où  bon  leur 


340 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


sembla. Philippes  Ai  (evelle,doulant  que  ses  gens 
donl  U  avoit  grand  nombre,  ne  sceussent  ces 
nouvelles,  se  prit  à  parler  avant  que  aucune 
chose  vinst  à  leur  cognoissance,  et  leur  dit,  que 
en  bref  il  recouvreroit  ledit  pont,  et  que  les 
François  à  ladite  besongne  avoient  esté  descon- 
flts. 

Le  roy  après  ses  gens  passa  audit  pont  de 
Commines,  visitases  gens  et  en  trouva  plusieurs 
qui  avoient  esté  navrés  et  blessés  aux  dites  be- 
songnes,  et  bien  peu  de  morts.  Messire  Jean  de 
Vienne  admirai  de  France,  bien  vaillant  cheva- 
lier, fut  ordonné  d'aller  par  le  pays,  faire  ame- 
ner et  conduire  vivres  pour  Tost,  et  print  son 
chemin  vers  Ipre.  Plusieurs  Flamens  tant  de  la 
ville  que  du  pays  s'estoient  assemblés,  et  s'ef- 
forçoient  de  courir  sus,  et  de  combatre  ledit 
messire  Jean  de  Vienne,  lequel  se  disposa  à  y 
résister,  et  les  combatit  et  desconfit,  et  y  en  eut 
plus  de  trois  cens  de  tués.  Quand  ceux  de  Ipre 
veirent  ladite  desconfiture  de  leurs  gens,  se  ren- 
dirent, et  mirent  en  Tobeissance  du  roy.  Et 
pour  ceste  cause,  envoyèrent  un  religieux  de- 
vers le  roy,  le  suppliant  qu'il  leur  voulust  par- 
donner, et  qu'il  les  voulust  prendre  à  sa  grâce 
et  mercy.  Ce  que  le  roy  fit  très-volontiers. 

Artevelle  animoit  tousjours  ses  gens,  et  leur 
donnoit  courage,  et  envoya  douze  hommes  de  sa 
compagnée  en  l'ost  du  roy  pour  sçavoir  quelles 
gens  il  avoit  pour  conserver  le  faict  de  l'ost  du 
roy,  et  de  ses  gens.  Et  aussi  le  roy  envoya  en 
habits  dissimulés  messire  Guillaume  de  Langres 
etdouze  autres,  lesquelsentendoientet'parloient 
flamend,  pour  sçavoir  Testât  de  l'ost  des  Fla- 
mens, lesquels  y  furent;  et  en  eux  retournans, 
rencontrèrent  les  douze  que  Artevelle  avoit  en- 
voyés en  l'ost  du  roy,  lesquels  ils  tuèrent,  et 
rapportèrent  au  roy  ce  qu'ils  avoient  trouvé,  et 
comme  les  Flamens  se  disposoient  à  combatre 
le  roy  et  son  est.  Et  cependant  les  François  en 
divers  lieux  faisoient  forte  guerre,  et  soudaine- 
ment allèrent  une  partie  devant  la  ville  du  Dam, 
qui  estoit  forte  ville,  et  la  prindrent  d'assaut. 
Et  tous  les  jours  les  François  dommageoient  les 
Flamens,  et  se  commença  Artevelle  aucunement 
à  esbahir,  quelque  semblant  qu'il  monstrast. 
-  Le  seigneur  de  liancelles ,  dont  dessus  est 
faite  mention  ,  lequel  se  joignit  avec  les  Fla- 
mens et  Artevelle,  quant  il  sccut  et  apperceut 
la  puissance  du  roy  et  de  ses  gens ,  cognut  sa 
folie ,  et  le  danger  et  péril ,  si  le  monstra  à  ses 
gens  :  mais  ils  n'en  lindrent  compte,  et  se  ani- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1382) 

merenl  plus  que  devant.  Et  pource  il  monta 
secrètement  à  cheval ,  et  s'en  alla  et  les  laissa. 
Et  dient  aucuns  que  ainsi  cuida  faire  Arte- 
velle, et  dist  au  peuple,  qu'on  lui  laissast 
prendre  jusques  à  dix  mille  combatans,  et  il 
se  faisoit  fort  de  desfaire  la  plus  grande  partie 
de  l'ost  du  roy ,  et  leur  monslroit  la  maniera 
assez  apparente.  Mais  ils  respondirent  qu'ils 
ne  soufTriroient  point  qu'il  se  partist  d'avec 
eux,  comme  avoit  fait  le  seigneur  de  Han- 
celles. 

Les  batailles  du  roy  furent  ordonnées ,  et 
eurent  Clisson  etSancerre,  et  Mouton  de  Blain- 
ville  l'avant-garde.  Et  avec  eux  se  joignirent 
les  comtes  de  Sainct-Paul,  de  Harcourt,  de 
Grand-Pré,  de  Salm  en  Allemagne,  et  de  Ton- 
nerre ,  le  vicomte  d'Aulnay ,  et  les  seigneurs 
d'Antoing,  de  Chastillon,  d'Anglure,  et  de 
Hanguest.  Les  ducs  de  Berry  et  de  Bourbon , 
l'evesque  de  Beauvais ,  et  le  seigneur  de 
Sempy  faisoient  les  aisles.  Le  comte  d'Eu ,  et 
autres  faisoient  l'arriere-garde.  En  la  grosse 
balaile  estoit  le  roy,  le  comie  de  Valoys  frère 
du  roy,  et  le  duc  de  Bourgongne  Philippes, 
avec  grande  et  grosse  compagnée.  Et  fut  crié 
de  par  le  roy,  que  personne,  sur  peine  de 
perdre  corps  et  biens ,  ne  se  mist  en  fuite.  Et 
fut  ordonné,  que  tous  descendissent  à  pied,  et 
renvoyassent  leurs  chevaux.  Et  ainsi  fut  fait. 
Excepté  que  le  roy  seul  estoit  à  cheval.  Et  au- 
tour de  luy  furent  ordonnés  certains  cheva- 
liers, le  Besgue  de  Villaines,  le  seigneur  de 
Pommiers  ,  le  vicomte  d'Acy  ,  messire  Guy  le 
Baveux  ,  Enguerrand  Hubin  ,  et  autres.  Tou- 
tesfois  aucuns  dient  que  un  chevalier,  nommé 
messire  Robert  de  Beaumanoir ,  fut  ordonné  à 
tout  cinq  cens  lances  pour  les  verdoïer  et  es- 
carmoucher,  pour  voir  leur  estât  et  gouverne- 
ment. Ce  qu'il  fit  bien  diligemment,  et  retourna 
vers  l'avant-garde  ,  et  descendirent  à  pied,  et 
renvoyèrent  leurs  chevaux  comme  les  autres. 
Deux  choses  advindrent,  qu'on  tenoit  merveil- 
leuses. L'une,  qu'il  survint  tant  de  corbeaux 
qui  environnoient  l'ost  tant  d'un  costé  que 
d'autre,  que  merveilles,  et  ne  cessoicnt  de  vo- 
leter. L'autre,  que  par  cinq  ou  six  jours  le 
temps  fut  si  obsour,  et  chargé  de  bruines, 
que  h  peine  on  pouvoit  voir  l'un  l'autre.  Et 
quand  le  roy  sceut  que  les  Flamens  venoient 
pour  le  combatre  ,  il  fit  une  manière  de  pro- 
messe qu'il  les  combatroit,  et  fit  marcher  ses 
gens,    et   desployer   l'oriflambe.  Et  aussitôt 


(1382) 

qu'elle  fut  desployée,  le  lemps  à  coup  se  cs- 
claircit,  et  devint  aussi  beau  et  clair  qu'on 
avoit  oncques  veu  ,  tellement  que  les  batailles 
se  entre-veirent.  Et  anima  fort  Artevelle  ses 
Flamens.  Pareillement  messire  Olivier  de  Clis- 
son  parla  ,  et  monstra  aux  François  qu'ils  dé- 
voient avoir  bon  courage  à  combatre  ,  et  plu- 
sieurs mots  et  bonnes  paroles  leur  dit.  Les  ba- 
tailles marchèrent  les  unes  contre  les  autres  , 
tant  qu'ils  approchèrent  pour  combatre  main 
à  main.  Et  y  eut  bien  aspre  et  dure  besongne-,  et 
se  portèrent  les  Flamens  si  vaillamment,  que , 
eux  assemblés  ils  firent  reculer  les  François  un 
pas  et  demy.  Et  lors  un  François  commença 
fort  à  crier  :  «  Nostre-Dame,  Mont- Joie,  Sainct- 
»  Denys!  »  à  eux,  et  plusieurs  autres  aussi.  Et 
en  ce  poinct,  prindrent  vertu  et  courage  les 
François ,  et  tellement  qu'ils  firent  reculer  les 
Flamens ,  elles  rompirent,  et  furent  desconfits 
en  peu  d'heures.  Et  d'un  costé  et  d'autre,  y  eut 
de  vaillans  faicts  d'armes.  Et  cheurent  les  Fla- 
mens les  uns  sur  les  autres  à  grands  tas,  et  y 
en  eut  plusieurs  morts  estoufTés  ,  et  sans  coup 
ferir.  Et  estoit  commune  renommée ,  qu'il  y 
en  avoit  bien  eu  quarante  mille  morts  ;  les  au- 
tres disent  vingt-cinq  ou  trente  miWe  de  morts. 
Et  des  gens  du  roy  environ  quarante-trois  per- 
sonnes. Messire  Guy  de  Baveux,  un  vaillant 
chevalier,  y  fut  blessé. 

Après  ladite  desconfîture,  on  douta  fort  que 
les  Flamens  ne  se  ralliassent  pour  combatre. 
Et  pource  furent  ordonnés  les  seigneurs  d'Al- 
bret  et  de  Coucy,  à  tout  quatre  cens  hommes 
d'armes  à  cheval  à  les  poursuivre,  et  firent  tel- 
lement que  les  Flamens  n'eurent  loisir  de  eux 
assembler;  et  là  où  ils  se  Irouvoient  frappoient 
dessus,  et  y  en  eut  plus  de  mille  morts.  Et 
quands  les  Flamens,  qui  s'en  estoient  fuys  de  la 
bataille ,  virent  qu'on  les  poursuivoit  ainsi 
chaudement,  ils  s'enfuirent  es  bois ,  mares- 
cages  et  rivières.  Et  y  en  eut  plusieurs  noyés 
esdits  rivières  et  marescages,  où  ils  se  boutoient 
si  avant ,  qu'ils  ne  s'en  pouvoient  avoir  ,  et  là 
mouroient. 

Et  quand  on  eut  bien  sceu  par  les  Flamens 
la  quantité  d'eux,  on  trouva  que  véritablement 
il  falloit  qu'il  y  en  eust  bien  quarante  mille  de 
morts.  Et  si  y  avoit  mesme  des  Flamens  de  la 
partie  du  comte  qui  sçavoient  les  adresses  des 
bois,  lesquels  s'y  boutèrent,  et  plusieurs  en 
tuèrent.  Le  roy  fut  moult  joyeux  de  cette  vic- 
toire. Et  en  eurent  grand  honneur  les  connes- 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


341 


table  Clisson  ,  et  Sancerre  maresclial ,  et  ceux 
de  l'avant-garde. 

El  quand  ceux  de  Flandres  qui  estoient  de- 
meurés au  siège  de  Audenarde,  et  l'a  voient  fort 
fortifié  ,  sceurcnt  que  leurs  gens  estoient  des- 
confits ,  ils  levèrent  leur  siège  comme  sans 
arroi  ,  et  s'en  allèrent  par  diverses  pièces.  Et 
alors  saillirent  ceux  de  dedans,  et  les  pour- 
suivirent ,  et  les  trouvoient  par  petites  parties 
ou  compagnées,  et  les  luoicnt.  Et  y  eut  dere- 
chef grande  quantité  de  Flamens  tués  et  mis  à 
mort. 

Le  roy  voyant  et  cognoissant  la  grande  grâce 
que  Dieu  lui  avoit  faite,  et  bien  dévotement 
avec  ses  parens,  et  tous  ceux  de  son  ost,  en  re- 
mercièrent Dieu. 

Le  comte  de  Flandres,  en  faisant  son  devoir, 
vint  en  Tost  du  roy  bien  accompagné,  et  en  la 
présence  des  seigneurs  du  sang,  et  de  plusieurs 
capitaines,  barons  et  seigneurs,  remercia  le  roy 
du  grand  bien  et  plaisir  qu'il  luy  avoit  fait,  et 
pareillement  remercia  tous  les  assistans.  Auquel 
le  roy  respondit  :  «  Beau  cousin,  je  vous  ay  aidé 
))  et  secouru  tellement ,  que  vos  ennemis  sont 
»  desconfits.  Combien  que  du  temps  de  feu 
»  monsieur  mon  père,  dont  Dieu  veuille  avoir 
»  l'ame,  vous  fustes  fort  chargé  d'avoir  eu  al- 
))  liance,  et  favoriser  nos  ennemis  les  Anglois  ; 
»  si  vous  en  gardez  doresnavant,  et  je  vous 
»  auray  en  ma  grâce.  » 

Le  roy  avoit  grand  désir  de  sçavoir  si  Arte- 
velle estoit  mort  ou  non.  Et  y  eut  un  Flamcnd 
bien  navré  et  blessé  ,  qui  estoit  l'un  des  prin- 
cipaux capitaines,  auquel  on  demanda  s'il  en 
sçavoit  rien.  Et  il  respondit  qu'il  croyoit  cer- 
tainement qu'il  estoit  mort,  et  estoit  à  la  beson- 
gne assez  prés  de  luy.  El  fut  mené  sur  le  champ, 
et  fit  telle  diligence  qu'il  trouva  le  corps  d'Ar- 
tevelle  mort ,  et  le  montra  au  roy,  et  aux  assis- 
tans. Et  pource  le  roy  voulut  le  faire  guérir,  et 
donner  sa  vie.  Mais  le  Flamend  ne  voulut ,  et 
dit  qu'il  vouloil  mourir  avec  les  autres.  Et  par 
l'évacuation  du  sang  et  des  playes  mourut. 

Le  roy  voulut  venir  à  Courtray,  etabalreles 
portes ,  et  y  tuèrent  les  gens  d'armes,  et  y  fu- 
rent trouvés  largement  vivres  et  biens.  El  com- 
bien que  1  ;  roy  eust  fait  crier  qu'on  ne  tuast 
personne,  et  qu'on  nefist  desplaisir  à  nul,  lou- 
tesfois  en  dcspil  de  la  bataille  de  Courfray  ,  où 
les  François  avoient  esté  desconfits,  les  gens 
de  guerre  tuèrent  presque  tous  ceux  de  la  ville, 
et  les  pillèrent  et  roberenf,  et  puis  boutèrent 


342 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


feux  partout,  et  ardirent  et  bruslerent.  Et  en 
ladite  ville  furent  trouvées  lettres ,  que  ceux  de 
la  ville  de  Paris  avoient  escrites  aux  Flamens, 
très-mauvaises  et  séditieuses.  Desquelles  choses 
le  roy  fut  bien  desplaisant.  Et  advinrent  les 
choses  dessus  dites  environ  la  vigile  deSainct- 
Martin. 

Le  roy  avec  ceux  de  son  sang,  joyeux  de  la 
victoire  que  Dieu  leur  avoit  donné,  délibéra  de 
s'en  retourner  à  Paris  pour  remédier  à  leurs 
mauvaises  volontés,  et  passa  par  les  villes  de 
Picardie,  esquelles  il  fut  grandement  et  hono- 
rablement receu.,  et  lui  furent  faits  plusieurs 
beaux  dons  et  de  grande  valeur.  Et  à  tout  son 
conseil,  et  à  tout  son  aise  s'en  venoit.  Et  pour 
aucunement  passer  l'hiver,  il  vint  en  la  ville 
de  Compiegne  chasser  et  déduire,  et  y  fut  par 
aucun  temps  pour  soy  esbalre.  Et  après  il  vint 
à  Sainct-Denys  en  France  prés  de  Paris,  accom- 
pagné de  ses  oncles,  et  de  plusieurs  barons  et 
seigneurs.  Les  abbé,  religieux  et  couvent,  et 
ceux  de  la  ville  de  Sainct-Denys ,  le  receurent 
bien  grandement  et  notablement  selon  leur 
pouvoir.  Et  vint  le  roy  à  l'église,  et  print  l'ori- 
(lambe  luy  estant  nue  leste  et  sans  ceinture,  et 
la  rendit  en  moult  grande  dévotion  devant  les 
corps  saincts,  et  la  bailla  à  l'abbé.  Et  donna  à 
l'église  un  moult  beau  poille  de  drap  d'or.  Et 
avoient  les  ducs  de  Berry  et  de  Bourgongne,  et 
tous  les  notables  barons,  grande  joye,  et  moult 
se  esjouyssoient  de  voir  les  maintiens  du  roy, 
et  à  l'église  firent  aucuns  dons. 

Et  cependant  qu'ils  s'esbaloient  à  Sainct-De- 
nys, le  roy  délibéra  en  toutes  manières  d'ab- 
batre  l'orgueil  de  ceux  de  Paris ,  lesquels  es- 
toient  moult  esbahis,  et  non  sans  cause.  Et  vint 
le  prevost  des  marchands ,  qui  lors  estoit,  vers 
le  roy,  et  luy  dit,  que  toutes  les  choses  estoient 
appaisées,  et  qu'il  pouvait  entrer  à  tout  son 
plaisir  et  volonté  en  la  ville  et  le  pria  très-hum- 
blement qu'il  eust  pitié  du  peuple  ,  et  leur 
voulust  pardonner  et  remettre  l'offense  qu'ils 
avoient  faite.  Et  dient  aucuns,  que  de  ce  que  le 
prevost  des  marchands  avoit  dit  au  roy ,  le 
peuple  n'en  sçavoit  rien.  Toutesfois  il  s'offroit, 
el  plusieurs  notables  de  la  ville ,  de  le  faire  en- 
trer à  ses  plaisirs  et  volonté.  Et  le  roy  respon- 
dit  qu'il  estoit  content  d'entrer  dedans  la  ville, 
et  ordonna  audit  prevost  le  jour.  Et  fit  crier  le 
roy  en  son  ost,  que  tous  fussent  prests  et  ar- 
més pour  entrer  en  ladite  ville  de  Paris.  Le 
jour  au  matin  les  gens  du  roy  approchèrent  la 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1382) 

porte  Sainct-Denys,  et  furent  les  barrières  rom- 
pues et  abbatues,  et  pareillement  le  fut  la  porte. 
Et  ce  fait,  y  eut  trois  batailles  ordonnées  toutes 
à  pied.  En  la  première  estoit  Clisson  le  connes- 
table,  et  le  mareschal  de  Sancerre.  En  la  se- 
conde ,  estoit  le  roy ,  grandement  accompagné 
de  ses  parens ,  et  estoient  tous  à  pied,  excepté 
le  roy,  combien  que  aucuns  disent,  que  ses 
oncles  estoient  à  cheval.  Au  devant  du  roy  vin- 
drent  à  pied  humblement  le  prevost  des  mar- 
chands ,  et  foison  de  ceux  de  la  ville  ,  qui  vin- 
drent  pour  faire  la  révérence  au  roy,  et  aucune 
briefve  proposition.  Mais  il  les  refusa,  et  ne 
voulut  qu'ils  fussent  ouys,  ne  qu'ils  fissent  ré- 
vérence, ne  dissent  parole,  et  passa  outre,  et 
vint  à  Nostre-Dame,  descendit  de  dessus  son 
cheval ,  et  vint  à  l'oglise,  et  en  bien  grande 
dévotion  fit  son  oraison,  et  son  offrande.  Aussi 
firent  ses  oncles  et  autres  seigneurs.  Et  s'en  re- 
vint au  portail  de  l'église,  et  monta  à  cheval , 
et  s'en  vint  descendre  au  palais.  Ses  gens  d'ar- 
mes estoient  logés  par  les  quartiers  es  hostelle- 
ries,  et  fut  crié  à  son  de  trompes  ,  qu'on  ne  dist 
aucunes  paroles  injurieuses,  ne  qu'on  ne  print 
biens,  ou  que  on  fist  dommage  à  autruy.  D'eux 
y  eut ,  lesquels  usèrent  d'aucunes  manières  sé- 
ditieuses, et  de  mauvais  langages,  lesquels  fu- 
rent tantost  pris ,  et  pendus  à  leurs  fenestres. 
Les  ducs  de  Berry  et  de  Bourgongne,  chevau- 
chèrent par  la  ville  bien  accompagnés.  Et  y  eut 
des  habitans  de  la  ville  bien  trois  cens  de  pris.  Et 
entre  autres  messire  Guillaume  de  Sens,  mais- 
tre  Jean  Filleul,  maistre  Martin  Double,  et  plu- 
sieurs autres ,  jusques  audit  nombre.  Et  n'y 
avoit  celuy  à  Paris,  qui  n'eust  grand  doute  et 
peur.  Et  y  en  eut  de  décapités  aux  halles,  qui 
estoient  des  principaux  de  la  commotion.  La 
femme  d'un  d'eux,  qui  estoit  grosse  d'enfant , 
comme  désespérée  se  précipita  des  fenestres  de 
son  hostel,  et  se  tua.  Après  ces  choses,  furent 
encores  gens  par  la  ville,  pour  oster  les  chais- 
nés,  lesquelles  furent  emportées  hors  de  la  ville 
au  bois  de  Vincennes,  El  furent  tous  les  harnois 
pris  es  maisons  de  ceux  de  Paris, et  fut  une  par- 
lie  portée  au  Louvre,  et  l'autre  au  Palais.  El  di- 
soit-on  qu'il  y  avoit  assez  pour  armer  cent  mille 
hommes.  La  duchesse  d'Orléans  et  l'université 
de  Paris  vindrent  devers  le  roy  le  prier  et  re- 
quérir, que  seulement  on  procedasl  à  punir 
ceux  qui  estoient  principaux  des  séditions.  Un 
nommé  Nicolas  le  Flamend ,  qui  estoit  l'un  des 
principaux .  eut  aux  halles  le  col  couppé.  E*. 


(1382) 

après  ces  choses  ainsi  faites,  on  mil  sus  les  ay- 
des,  c'est  à  sçavoir  gabelles,  impositions,  cl  le 
qualriesme.  Et  fut  l'eschevinage  oslé,  et  or- 
donné, qu'il  n'y  auroit  plus  nulseschevins,  ne 
prevost  des  marchands,  et  que  tout  le  gouver- 
nement se  feroit  par  le  prevol  de  Paris.  Messirc 
Jean  des  Mares,  qui  esloit  un  bien  notable  hom- 
me, conseiller  et  advocat  du  roy  au  parlement, 
lequel  avoit  esté  du  temps  du  roy  Charles  cin- 
quiesme  en  grande  auclorilc,  el  croyoil  le  roy 
fort  son  conseil ,  fut  pris  el  emprisonne.  Etes- 
toit  commune  renommée,  que  ce  n'csloil  pas  , 
pour  cause  qu'il  eusl  esté  consentant  des  sédi- 
tions et  commotions,  qui  avoienl  couru.  Car 
elles  lui  esloienl  moult  desplaisantes,  et  y  eusl 
volontiers  mis  remède.  Mais  es  brouillis  et  dif- 
férends qui  avoienl  esté  entre  le  roy  Louys  de  Si- 
cile, cuidanlbien  et  loyaument  faire,  les  ducs  de 
Berry  et  de  Bourgongne  avoienl  conceu  grande 
haine  contre  luy.  El  luy  imposa-on,  qu'il  avoit 
eslé  comme  cause  desdiles  séditions.  Si  fut  mis 
en  Chaslelel,  el  n'y  fallut  gueres  de  procès,  el 
sans  à  peine  l'examiner  ne  dire  les  causes,  fut 
dit  qu'il  auroit  le  col  couppé.  El  combien  qu'il 
requist  eslre  ouy  en  ses  justifications  et  défen- 
ses, et  aussi  qu'il  esloit  clerc,  marié  avec  une 
seule  vierge  et  pucelle,  quand  il  espousa  ,  ce 
nonobstant  fut  mené  aux  halles.  El  en  allant 
disoil  ce  pseaume  :  «  Judica  me  Deus,  et  discerne 
causam  meam  de  gente  non  sancta.^)  Eut  la 
teste  couppce ,  à  la  grande  desplaisance  de  plu- 
sieurs gens  de  bien  el  notables,  tant  parens  du 
roy  et  nobles ,  que  du  peuple.  Avec  ledit  des 
Mares,  y  en  eut  douze  autres  qui  furent  déca- 
pités. Et  esloit  grande  pitié  de  voir  la  grande 
perturbation  qui  esloit  à  Paris.  Après  plu- 
sieurs exécutions  faites,  le  roy  ordonna  qu'on 
lui  fist  un  siège  royal  sur  les  degrés  du  palais , 
devant  la  présentation  du  beau  roy  Philippes. 
Et  tantost  fut  grandement  cl  notablement  paré. 
El  s'assit  en  chaire,  accompagné  de  ses  oncles 
des  ducs  de  Berry  el  de  Bourgongne,  et  de  foi- 
son de  nobles  gens  de  conseil.  El  là  fit-on  venir 
le  peuple  de  Paris ,  qui  esloit  grande  chose  de 
voir  la  quantité  du  peuple  qui  y  esloit.  El  com- 
manda le  roy  à  messire  Pierre  d'Orgemonl,  son 
chancelier,  qu'il  dit  ce  qu'il  luy  avoit  enchargé 
de  dire.  Lequel  commença  bien  grandement  el 
notablement  dire  le  trespassemenl  du  roy  Char- 
les cinquiesme,  elle  sacre  et  couronnement  du 
roy  présent ,  le  voyage  de  Flandres,  et  la  vic- 
toire ,  el  l'absence  du  roy,  les  grands  el  mau- 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  UBSINS. 


343 


vais,  et  merveilleux  cas  de  crimes  etdelicts, 
commis  el  perpétrés  en  effecl  par  tout  presque 
le  peuple  de  Paris,  dignes  de  très-grandes  pu- 
nitions. Et  qu'on  ne  se  devoit  esmerveiller  des 
exécutions  ja  faites,  en  monstranl  que  encores 
y  avoit  des  prisonniers  dignes  de  punitions,  et 
d'autres  à  punir  el  à  prendre,  en  déclarant  les 
matières  suffisantes  de  ce  faire.  El  tint  ces  pa- 
roles assez  longuement.  El  en   prenant  issue 
demanda  au  roy  si  c'esloil  pas  ce  qu'il  luy  avoil 
enchargé.  Lequel  respondil  que  ouy.  Après  ces 
choses,  les  oncles  du  roy  se  mirent  à  genoux 
aux  pieds  du  roy,  en  le  priant  qu'il  voulust  avoir 
pitié  de  son  peuple  de  Paris.  Après  vindrenl  les 
dames  cl  damoiselles  toutes  deschevelécs,  les- 
quelles, en  plorant,  pareille  requesle  firent.  Et 
les  gens  et  le  peuple  à  genoux,  nue  leste,  bai- 
sansla  terre,  et  commencèrent  à  crier:  «.Mise- 
ricordel  »  Et  lors  le  roy  respondil,  qu'il  esloit 
content  que  la  peine  criminelle  fust  converlie  en 
civile.  El  furent  tous  les  prisonniers   mis  en 
pleine  délivrance.  Et  fut  la  peine  civile  imposée 
à  chacun  des  coupables,  selon  ce  qu'ils  avoienl 
mespris.Mais  elleestoit  qu'il fallutqu'ils  payas- 
sent el  baillassent  de  meuble  ou   la  valeur, 
la  moitié  de  ce  qu'ils  avoienl.  El  y  eut  moult 
grande  finance  exigée  et  à  peine  croyable.  Et 
n'en  vint  au  profit  du  roy  le  tiers.  El  fut  la  che- 
vance  distribuée  aux  gens  d'armes.  Lesquels 
en   furent  bien    payés  et  contentés.  El  leur 
donna  le  roy  congé,  el  promirent,  veu  qu'ils 
esloyent  bien  payés  et  contentés  ,  de  ne  faire 
eux   en  allant  aucunes  pilleries    ne  roberies. 
Mais  ils  lindrent  très-mal  leur  promesse.  Car 
aussilost  qu'ils  furent  sur  les  champs,  ils  com- 
mencèrent merveilleuses  pilleries  à  faire,  en 
rançonnant  le  peuple,  el  faisoient  maux  innu- 
merables. 

Quand  ceux  de  Rouen,  qui  esloienl,  comme 
dit  est  encores,  en  courage  de  leur  fureur,  sceu- 
renl  comme  ceux  de  Paris  s'esloient  esmeus ,  et 
qu'ils  se  gouvernoienlàla  manière  dessus  dite, 
ils  firent  pareillement  el  pis  que  devant.  Mais 
quand  ils  virent  ce  que  le  roy  avait  fait  à  Paris, 
ils  eurent  grande  crainte  et  peur.  Et  non  sans 
cause.  Ils  envoyèrent  devers  le  roy  demander 
miséricorde,  el  qu'il  leur  voulust  pardonner  ce 
qu'ils  avoienl  mcspris.  El  pour  celle  cause,  le 
roy  nnvoya  messire  Jean  de  Vienne,  admirai  de 
France ,  vaillant  chevalier  el  preud'homme  , 
accompagné  de  gens  de  guerre.  El  avec  luy  mes- 
sire Jean  Paslourel,  et  messire  Jean  Le  Mercier 


344 


PlISTOIRE  DE  CHARLES  YI ,  ROI  DE  FRANCE, 


seigneur  de  Noujant.  El  entrèrent  dedans,  et 
firent  abatre  aucunes  des  portes,  et  prendre 
grande  quantité  des  habitans,  spécialement 
ceux  qui  avoient  contredit  à  payer  les  aydes  , 
et  qui  avoient  couru  sus  et  injurié  les  fermiers. 
El  de  ceux-cy  y  eut  plusieurs  exécutés,  et  leurs 
lestes  couppées.  Et  lors  les  habitans  deman- 
dèrent pardon  et  miséricorde.  Et  pource  que 
c'estoit  près  de  Pasques,  c'est  à  sçavoir  la  se- 
maine pcneuse,  et  la  Résurrection  de  Nostre- 
Sauveur  Jesus-Christ,  les  prisonniers  furent  dé- 
livrés. Et  comme  à  Paris,  le  criminel  fut  con- 
verti en  amende  civile.  Et  furent  exigées  Irés- 
grandes  finances  très-mal  employées,  et  en 
bourses  particulières  comme  on  dit ,  et  non 
mie  au  bien  de  la  chose  publique.  Et  ainsi  fu- 
rent les  choses  appaisées  à  Rouen. 

1383. 

En  l'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et  trois, 
en  Angleterre  y  eut  de  grandes  séditions  et  com- 
motions. Et  estoit ,  pource  que  à  un  parlement, 
qui  fut  tenu  à  Londres ,  fut  mis  en  délibération, 
si  on  feroit  guerre  au  roy,  et  au  royaume  de 
France.  El  des  notables  prélats  et  nobles  fu- 
rent d'opinion,  qu'on  trouvast  manière  d'avoir 
la  paix,  et  qu'il  estoit  plus  expédient  et  plus  pro- 
fitable, que  de  faire  guerre.  Et  sentoienl  bien 
que  la  volonté  du  roy  Richard  d'Angleterre  , 
estoit  plus  à  paix  que  à  guerre.  El  celuy  qui 
souslenoit  plus  fort  cesle  matière ,  c'estoit  l'ar- 
chevesqucdeCantorbie,  vaillant prclat,  elpreu- 
d'homme ,  contre  lequel  plusieurs  s'esmeurenl, 
et  firent  une  grande  commotion,  elle  luerenlet 
meurtrirent  bien  inhumainement,  et  plusieurs 
autres  de  sa  compagnée.  El  disoient  que  leur 
roy  estoit  bien  lasche  de  courage,  et  qu'ils  fe- 
roient  guerre.  El  pource  ordonnèrent  que  Tho- 
mas fils  du  roy,  Hugues  de  Carvelay,  Cres- 
sonnal,  et  Robin  Canole  assembleroient  gens 
de  guerre,  et  viendroienl  en  France.  El  se  trou- 
vèrent huicl  cens  hommes  d'armes,  et  dix  mille 
archers  pour  venir  en  France.  Et  firent  appa- 
reiller leur  navire  et  se  mirent  sur  mer.  Mais 
merveilleux  vents  se  levèrent,  tellement  qu'ils  se 
reboulcrent  vers  Angleterre.  El  y  eut  plusieurs 
de  leurs  nefs  peries,  cl  de  leurs  gens.  Et  quand 
les  vents  furent  cessés ,  derechef  préparèrent 
plusieurs  autres  navires,  et  rafrcschirent  leurs 
gens  qui  estoienl  demeurés  en  ladite  Icmpesle. 
El  bien  orgncillcusemenf,  comme  ils  ont  bien 


(1383) 

accouslume,  se  mirent  sur  mer  derechef ,  et 
eurent  vent  assez  propice,  el  s'en  vindrenl  des- 
cendre à  Calais.  Puis  se  mirent  sur  les  champs^ 
et  cheminèrent  jusques  en  Flandres,  où  ils 
furent  en  aucuns  lieux  festoyés  grandement, 
et  leur  furent  vivres  administrés. 

El  de  ces  choses  le  roy  rien  ne  sçavoit ,  le- 
quel se  disposa  d'aller  en  pèlerinage  à  Chartres, 
et  visiter  l'église  qui  est  belle  et  notable,  fondée 
deNoslre-Dame.  Et  y  fut  grandemenlel  hono- 
rablement receu ,  ainsi  qu'il  appartenoit  -,  el  fit 
ses  oraisons  el  offrandes.  El  luy  estant  audit 
lieu ,  on  lui  apporta  nouvelles  que  ceux  d'Or- 
léans s'estoient  esmeus ,  et  avoient  les  aucuns 
fait  aucuns  grands  excès,  et  avoient  refusé  de 
payer  les  aydes,  et  qu'ils  avoient  fait  grande 
sédition  et  commotion  contre  les  fermiers  et 
officiers  du  roy.  El  pource  y  alla,  et  fut  gran- 
dement el  honorablement  receu  par  ceux  de  la 
ville.  Mais  pourtant  ne  demeurèrent  pas  les 
fautes  qu'ils  avoient  faites  impunies.  Car,  com- 
me à  Paris  et  à  Rouen  ,  fit  abatre  aucunes 
portes ,  et  osier  les  chaisnes,  et  aux  principaux 
delinquans  fit  coupper  les  testes,  et  payèrent 
aucuns  certaine  finance.  El  tout  futappaisé. 

El  s'en  retourna  à  Paris,  où  il  ouyt  nouvelles 
des  Anglois  ,  qui  estoienl  en  Flandres,  el  fai- 
soient  maux  infinis,  pilloienl,  roboienl  et  pre- 
noienl  places.  Le  roy  délibéra  d'y  remédier,  et 
manda  gens  de  toutes  parts.  Ceux  de  Gand  sça- 
chans  que  le  roy  faisoil  armée,  envoyèrent  vers 
luy  des  nobles  de  la  ville,  lesquels  cuiderent 
avoir  accès  au  roy,  pour  lui  exposer  les  causes 
de  leur  venue.  Mais  le  roy  qui  avoil  esté  infor- 
mé qu'ils  s'estoient  alliés  aux  Anglois,  el  leur 
avoient  baillé  vivres  el  confort ,  ne  les  voulut 
voir  ne  ouyr  ;  et  leur  fil  dire  qu'ils  s'en  retour- 
nassent en  leurs  maisons.  Gens  venoient  de 
toutes  parts  au  roy,  el  tant  qu'on  trouva  que  le 
roy  avoil  bien  de  seize  à  dix-huit  mille  cheva- 
liers et  escuyers ,  el  foison  de  gens  de  traicl.  Et 
voulut  et  ordonna,  que  tous  ceux  qui  venoient 
à  son  service ,  eussent  estai  en  toutes  leurs  cau- 
ses, jusques  à  deux  mois  après  leur  retour.  Et 
gens  aagés,  et  aussi  trop  jeunes  s'en  retournas- 
sent à  leurs  maisons ,  sans  qu'ils  fussent  tenus 
d'aller  audit  voyage.  Les  Gantois  lousjours 
poursuivoienl  de  trouver  moyen  de  parler  au 
roy,  et  le  prier,  que  si  aucunes  choses  ils  avoient 
faites,  qui  fust  à  sa  desplaisance ,  qu'il  leur  vou- 
lust  pardonner,  et  faire  leur  paix  envers  le  duc 
de  Bourgongne,  et  le  comte  de  Flandre»,  et  ils 


(1384)  PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS 

tôt  qu'il  peuf,  et  s'en  alla  en  Bretagne.  El  fut 
ordonné  par  le  roy,  que  son  oncle  le  duc  de 
Berry  iroit  devers  Calais  ,  pour  avoir  conven- 
tion avec  le  duc  de  Lanclastre,  et  y  furent  bien 
par  l'espace  de  deux  mois.  Et  sur  les  matières, 
pourparlerent  souvent  lesdits  deux  ducs,  et  en- 
voyèrent devers  leurs  roys.  El  finalement  Icur- 
dile  assemblée  ne  porta  nul  fruict,  sinon  une 
trefve  laquelle  ne  dura  gueres. 

Le  comte  de  Flandres,  audit  an,  alla  de  vie  à 
trespassement.  Duquel  le  duc  de  Bourgongne , 
Philippcs  le  Hardy,  avoil  espousé  la  fille  nom- 
mée IMarguerile.  Et  par  ce  moyen  eut  la  comlé 
de  Flandres,  et  y  fut  bien  obey.El  à  Theure  de 
sa  mort  se  levèrent  les  plus  terribles  et  horri- 
bles vcnls  qu'on  avoit  oncques  veu  ,  dont  plu- 
sieurs gens  disoient  ce  que  bon  leur  sembloit. 

Les  trefves ,  dont  dessus  est  fait  menlion, 
furent  publiées  en  Guyenne,  où  esloit  le  mares- 
chal  de  Sancerre.  El  après  ce ,  plusieurs  bri- 
gands et  gens  de  guerre,  se  mirent  soudaine- 
ment sus,  et  se  mirent  sur  les  champs,  sans  ce 
que  ledit  mareschal  s'en  donnast  de  garde.  Et 
vindrenl  frapper  sur  ledit  mareschal  et  ses  gens, 
et  le  cuiderent  tuer  et  meurtrir.  Mais  vaillam- 
ment il  se  défendit,  et  y  eut  une  bien  dure  et 
asprebesongne.Eln'csloienlpas les  François  au 
quart  autant  que  les  autres.  Et  trouva  moyen 
ledit  mareschal  de  se  retraire  el  ses  gens.  Et  y 
en  eut  d'un  costé  et  d'autre  de  morls.  Et  esloit 
pilié  des  maux  que  faisoienl  lesdits  de  Guyenne, 
de  piller ,  rober,  el  prendre  places,  el  faisoient 
guerre  à  toutes  personnes,  où  ils  pouvoient.  El 
esloient  commune  renommée  que  les  Anglois 
le  faisoient  faire.  Car  ils  sont  cauts  et  malicieux, 
et  en  telles  manières  ont  accouslumé  d'user  de 
paroles  ambiguës  et  diverses.  Et  par  effect 
monslroient  que  leurs  paroles  n'estoient  qu'une 
manière  de  feintise  sans  ferme  volonté.  Et  au 
temps  passé,  plusieurs  fois  l'ont  fait. 

Et  en  ce  temps  ou  environ  ,  le  duc  Louys  de 
Bourbon  se  partit  de  ce  royaume  pour  aller  en 
Barbarie.  En  sa  compagnée  esloient  le  comte 
de  Harcourt,  el  le  seigneur  de  La  Trimouille, 
et.aulres  jusques  au  nombre  de  huictcens  che- 
valiers, escuyers,  el  plusieurs  autres  de  nations 
eslranges.  Et  vers  Afrique  fil  de  grands  dom- 
mages aux  Sarrasins,  vaillans  en  armes,  et  tous 
les  jours  y  avoit  escarmouches ,  et  de  belles  ar- 
mes faites.  Et  y  fut  six  semaines ,  en  grande 
souffreté  et  indigence  de  vivres,  el  avoienl  les 
Sarrasins  relraicl  Ions  leurs  vivres  en  Afrique. 


34o 

Et  tellement  que  ledit  duc  Louys  cl  les  chres- 
tiens,  furent  contraints  de  lever  leur  siège  qu'ils 
avoienl  mis,  et  retourner  en  leur  pays. 

1384. 


L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  el  quatre, 
les  trefves  qui  avoienl  esté  pourparlées  entre  les 
ducs  de  Berry  el  de  Lenclaslre  à  Calais ,  furent 
derechef  publiées  el  par  terre  et  par  mer,  et 
assez  compelemmenl  gardées. 

El  délibéra  le  duc  de  Berry  d'aller  visiter  le 
pape  en  Avignon.  El  en  y  allant,  il  vint  nou- 
velles audit  duc  que  les  païsans,  laboureurs, 
el  gens  mécaniques  en  Auvergne,  Poictou  ,  et 
Limosin  ,  se  melloienl  sus  ,  et  tenoient  les 
champs,  et  faisoient  maux  innumerables,  et 
firent  un  capitaine  nommé  Pierre  de  Bruyères. 
Et  quand  ils  Irouvoient  nobles  gens ,  ou  bour- 
geois, ils  melloienl  tout  à  mort,  et  les  tuoienl. 
Ils  rencontrèrent  un  bien  vaillant  homme  d'ar- 
mes et  noble  d'Escosse,  et  luy  mirent  un  baci- 
net  tout  ardent  sur  la  teste  ,  el  piteusement  le 
firent  mourir.  Ils  prindrenl  un  preslre,  el  luy 
coupperent  les  doigts  de  la  main,  luy  escorche- 
renl  la  couronne,  et  puis  le  boulèrent  en  un 
feu,  elle  bruslerent.  Ils  trouvèrent  un  Hospi- 
talier, et  le  prindrenl ,  el  pendirent  à  un  arbre 
par  les  aisselles  ,  et  le  transpercèrent  de  glai- 
ves, virelons  ,  et  sageltes,  et  ainsi  mourut.  Et 
ne  sçauroit-on  songer ,  dire  ne  penser  maux, 
qu'ils  ne  fissent,  el  les  plus  grandes  cruautés 
el  inhumanités  que  oncques  furent  faicles.  Et 
pource  le  duc  de  Berry  assembla  des  nobles  et 
des  gens  de  guerre,  dont  il  fina  assez  aisément, 
et  sceut  où  lesdiles  communes  esloient.  Et  à  un 
matin  frappa  sur  eux  ,  et  ne  firent  gueres  de 
résistance,  el  légèrement  furent  desconfils,  et 
grande  foison  en  y  eut  de  tués  sur  le  champ, 
et  de  prins,  lesquels  furent  tous  pendus.  El  les 
autres  se  mirent  en  fuite,  et  retournèrent  à  leurs 
maisons  labourer,  comme  ils  faisoient  para- 
vant,  el  furent  délaissés,  et  leur  fut  tout  par- 
donné. Et  de  cet  exploit ,  fut  le  duc  de  Berry 
moult  loué  ,  et  recommandé  ,  s'en  alla  outre 
vers  le  pape.  Lequel  quand  il  sceut  sa  venue,  il 
envoya  des  gens  de  son  palais  et  serviteurs ,  et 
si  envoyèrent  tous  les  cardinaux ,  et  fut  gran- 
dement et  honorablement  receu  par  le  pape, 
lequel  le  festoya,  et  fil  festoyer  en  plusieurs  et 
diverses  manières,  et  monslra,  à  chacune  fois 
qu'il  alloil  devers  luy,  son  palais,  cl  ses  joyaux. 


346 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


saillirent  dehors.  Mais  on  les  tuoit  A  mesure 
qu'on  les  trouvoit ,  et  n'y  en  eut  comme  nuls 
sauvés,  qui  fussent  de  défense.  Plusieurs  jeunes 
hommes  et  enfans ,  furent  pris  et  réduits  en 
servitude ,  pour  avoir  finance  et  rançons. 

Après  ces  choses  ainsi  faites,  le  connestable 
Clisson  et  les  l'rançois  sceurent,  que  lesdits 
Anglois  s'esloient  retraicts  à  Bourbourg,  et 
vint  Clisson  devant  ladite  ville  avec  l'ost  des 
François,  et  fit  tant  Clisson  qu'il  trouva  manière 
déparier  à  leurs  capitaines,  et  par  belles  et 
douces  paroles  les  cuida  induire ,  à  ce  qu'ils 
s'en  allassent  en  leurs  pays,  et  délaissassent  le 
pays  du  roy.  Mais  ils  en  furent  plus  aigres,  et 
fort  abandonnés  en  grosses  paroles ,  et  firent 
des  saillies,  et  de  merveilleuses  armes  et  vail- 
lances, aussi  trouverent-ils  les  François  forts  et 
roides  à  résister,  et  les  rebouter  dedans.  Le 
siège  fut  mis  devant  eux  de  toutes  parts ,  et 
dressa  et  assit-on  les  engins,  et  les  fit-on  jcttcr 
et  tirer-,  et  environ  la  fin  d'octobre  fut  ordon- 
né, qu'on  feroit  assaillir  la  ville.  Et  de  faict , 
fut  assaillie,  et  estoit  merveille  de  la  vaillance 
des  François.  Et  entre  les  autres,  fit  moult,  et 
se  porta  vaillamment  messire  Philippes  d'Ar- 
tois comte  d'Eu ,  et  print  la  bannière  du  roy  à 
fleurs  de  lys ,  et  monta  en  une  eschelle^  et  si 
chacun  eust  fait  comme  luy,  on  disoit  que  la 
ville  eust  esté  prise  d'assaut,  combien  que  les 
Anglois  fort  se  defendoient.  Et  demandèrent  à 
parler  au  duc  de  Bretagne ,  qui  estoit  en  la  com- 
pagnée,  et  leur  fut  accordé,  et  cessa  l'assaut. 
Et  vint  ledit  duc  de  Bretagne  parler  à  eux.  Au- 
quel ils  ramenteurent  le  service  qu'ils  luy  firent 
en  Bretagne,  et  que  tousjours  luy  et  ses  prédé- 
cesseurs avoient  servi  la  maison  d'Angleterre, 
elqu'il  leur  voulust  aider  à  trouver  moyen,  que 
honneslementilspeussent  saillir,  etretourneren 
leur  pays  (car  ils  voyoient  bien ,  qu'ils  ne  pou- 
voient  résister  à  la  volonté  des  François),  el  qu'il 
devoit  bien  considérer,  que  si  n'eussent  esté  les 
Anglois,  il  ne  futpasducde  Bretagne.  Lorsleduc 
leur  promit,  qu'il  y  feroit  le  mieux  qu'il  pour- 
roit.  Et  s'en  alla  devers  le  roi ,  et  parla  à  luy, 
non  mie  par  manière  de  supplication,  mais  d'une 
forme  de  admonnestement,  en  lui  monslrant, 
que  les  faicls  de  guerre  estoient  adventureux , 
et  qu'ils  estoient  puissans  gens  dedans,  et  que  à 
les  avoir  d'assaut,  il  y  pourroit  perdre  foison  de 
ses  gens,  et  des  plus  vaillans  qu'il  eust,  et  si 
ne  sçavoit  quelle  en  scroil  l'issue ,  et  que  l'hy- 
ver  approchoit  fort  ;  et  que  le  pays  de  Flandres 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1383) 

estoit  froid,  en  luy  monstrant  qu'il  y  devoit  ad- 
viser,  et  luy  conseillant  qu'il  devoit  trouver 
expédient  et  moyen  qu'ils  s'en  allassent,  et  que 
la  ville  demeurast  au  roy.  Autres  seigneurs  et 
capitaines  estoient  d'opinion  contraire,  et  que 
le  roy  ne  devoit  point  lever  son  siège,  ne 
partir,  sans  les  avoir  à  son  plaisir  et  volonté.  El 
spécialement  y  eut  un  vieil  chevalier,  vaillant 
homme,  nommé  messire  Pierre  de  Villiers,  le- 
quel monstroit  au  roy  bien  évidemment ,  que 
ses  ennemis  estans  dedans  la  ville,  estoient 
perdus,  qui  conlinueroil  à  les  assaillir,  et  que  à 
l'opinion  et  imagination  du  duc  de  Bretagne  ne 
se  devoit  arrester,  veu  que  aulresfois  les  avoit 
eus  à  son  service,  et  avoit  esté  leur  allié.  El  si 
dit  plusieurs  autres  paroles  aucunement  poi- 
gnans,  lesquelles  le  duc  pour  venir  à  son  in- 
tention dissimula  ,  et  allrahit  à  sa  cordellc  plu- 
sieurs des  seigneurs  du  sang  et  du  conseil ,  tel- 
lement que  le  roy  conclud  qu'il  Iraileroit,  et 
s'en  iroit,  et  retourneroit  à  Paris.  Et  par  le 
moyen  dudit  duc  fut  traité  et  accordé,  que  les 
Anglois  s'en  iroient  sauves  leurs  corps,  el  biens, 
et  iaisseroiont  la  ville  à  la  volonté  du  roy.  Ce 
qui  fut  fait,  et  se  partirent  de  la  ville,  et  vin- 
drent  au  roy  le  remercier  et  rcgralier  du  gra- 
tieux  traité  qu'il  leur  avoit  fait ,  et  vindrent 
bien  pompeusement  parés  et  habillés,  el  puis 
s'en  allèrent  à  Calais.  Et  dudit  traité,  furent 
la  plus  grande  partie  des  gens  de  guerre  très- 
mal  contens,  et  maudissoient  le  duc  de  Bre- 
tagne, en  disant  diverses  paroles.  Les  François 
entrèrent  dedans  la  ville,  et  y  en  eut  un  de  la 
compagnée,  qui  par  force  entra  dedans  l'église, 
et  rompit  l'huis,  et  y  avoit  une  moult  belle 
image  de  sainct  Jean,  d'argent,  laquelle  il  cuida 
empoigner  et  prendre,  mais  l'image  luy  tourna 
le  dos.  Et  devint  celuy  qui  ce  fit,  enragé,  et 
hors  du  sens.  Et  de  ce,  tous  les  autres  compa- 
gnons de  guerre  se  mirent  en  grande  dévotion , 
tellement  que  dedans  Tcglise,  n'y  eut  aucun 
mal  fait,  et  en  la  ville  se  portèrent  doucement 
et  gratieusement. 

Et  retourna  le  roy  à  Paris.  Et  vint  à  Sainct- 
Denys,  où  il  fit  ses  oraisons  cl  offrandes,  et  re- 
mit l'oriflambe  en  la  forme  el  manière  dessus 
déclarée.  Et  quand  il  fui  à  son  hoslel  à  Paris, 
et  il  eut  ouy  aucuns  capitaines  parler ,  il  con- 
sidéra la  fraude  et  malice  dudit  duc  de  Bretagne. 
Mais  il  la  dissimula.  Et  après  le  roy,  ledit  duc 
retourna  à  Paris.  El  apporta  une  manière  d'abs- 
tinence de  guerre.  Et  de  là  s'en  partit,  le  plus- 


(1383) 

esloient  prests  d'obeïr.  Mais  le  roy  ne  fut  con- 
seillé à  ce  faire,  et  leur  fut  dit,  qu'ils  s'en  re- 
tournassent. Et  au  roy  venoient  tousjours  nou- 
velles, que  les  Anglois  descendoient,  et  nies- 
mement  que  le  comte  de  Warwic  estoit  descen- 
du à  bien  mille  hommes  d'armes ,  et  cinq  mille 
archers,  et  estoit  arrivé  et  abordé  à  Bourbourg. 
Le  roy  assembla  ses  gens ,  et  fit  crier  que ,  sur 
peine  de  la  hart ,  ils  ne  fissent  pilleries ,  ne 
roberies.  Car  ils  furent  bien  payés.  Difficulté  y 
eut  grande,  comme  un  si  grand  ost  pourroit 
avoir  vivres.  Et  fut  mandéun  marchand  et  bour- 
geois d.e  Paris ,  nommé  Colin  Boulart,  lequel 
se  fit  fort  de  trouver  du  bled  ,  et  mener  à  Tost 
pour  cent  mille  hommes,  quatre  mois.  Et  luy 
fut  ordonné,  afin  qu'il  le  fist,  et  aussi  qu'il  se- 
roitbien  payé,  lequel  fit  ses  diligences. 

Le  roy  se  partit  de  Paris ,  et  vint  à  Sainct- 
Denys,  ouyt  messe  ^  print  l'oriflambe  en  grande 
révérence,  et  la  bailla  à  messire  Guy  de  La  Tri- 
mouille,  vaillant  chevalier.  Lequel  receut  le 
corps  de  Nostre-Seigneur,  et  fit  le  serment  ac- 
coustumé,  et  la  prit. 

Et  vint  à  la  cognoissance  du  roy,  que  les  Gan- 
tois mesmes,  lesquels  faisaient  si  bien  la  manière 
d'être  bons  François,  prièrent  aux  Anglois  qu'ils 
voulussent  mettre  le  siège  devant  Ipre  en  Flan- 
dres. Lesquels  le  firent,  et  ceux  de  dedans  vail- 
lamment se  defendoient.  La  chose  venue  à  la 
cognoissance  du  roy,  il  délibéra  de  aider  ausdits 
de  Ipre,  et  de  débouter  ses  ennemis,  qui  estoient 
au  pays  de  Flandres.  Et  se  mit  sur  les  champs , 
et  vint  jusques  à  Arras  accompagné  de  son  ost. 
Et  de  là  se  partit,  et  entra  au  pays  de  Flandres, 
et  sceut  que  ceux  de  Ipre  estoient  bien  oppres- 
sés ,  et  fort  travaillés  des  Anglois,  si  print  son 
chemin  vers  Ipre,  où  les  Anglois  estoient,  et 
tenoienl  le  siège.  Et  eux,  sentans  que  le  roy  et 
son  ost  approchoient  d'eux ,  ils  levèrent  leur 
siège  assez  hastivement.  Et  au  partir,  boutèrent 
le  feu  aux  faux-bourgs,  lesquels  valoient  mieux 
que  la  ville,  dont  ce  fut  grand  dommage.  Et 
tout  le  pays  destruisirent,  pillèrent  et  roberent, 
en  prenant  hommes,  femmes  et  enfans,  et  en  fai- 
sans maux  innumerables.  Et  de  là,  s'en  allèrent 
devant  Cassel,  feignans  d'y  mettre  le  siège,  et 
de  résister  à  la  puissance  du  roy  ;  et  de  fait 
mirent  le  siège.  Ceux  qui  avoient  l'avant-garde 
du  roy,  c'est  à  sçavoir  Clisson  le  connestable, 
et  le  duc  de  Bretagne,  commencèrent  à  tenir 
leur  chemin  vers  lesdits  Anglois.  Et  aussi-tost 
qu'ils  le  sceurent,  ils  levèrent  leur  siège,  et  bou- 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


347 


terent  le  feu  en  leurs  tentes,  et  s'en  allèrent  la 
nuict  à  Bergues ,  Bourbourg,  et  Gra vélines ,  se 
retrahirent ,  et  faisoient  merveilleux  et  grands 
signes  de  résister  à  l'entreprise  du  roy,  et  de  son 
armée. 

RobertCanole  estoit  devers  Bergues,  etpource 
qu'il  estoit  renommé  d'estre  le  plus  vaillant  et 
mieux  accompagné  d'Anglois,  le  roy  délibéra 
d'aller  devant  l'assiéger.  Et  quand  Canole  sceut 
les  nouvelles ,  il  partit  de  ladite  ville,  et  sen  alla 
à  Gravelines,  où  les  gens  du  roy  le  suivirent. 
Et  fut  mis  le  siège  devant  ladite  ville,  et  y  eut 
de  belles  armes  faites ,  et  très-vaillamment  se 
portoient  les  Anglois,  en  monstrant  toutes  ma- 
nières de  eux  vouloir  bien  défendre ,  et  aussi 
faisoient-ils.  Et  pource  les  capitaines  françois 
firent  approcher  l'artillerie ,  c'est  à  sçavoir  ca- 
nons ,  bombardes ,  et  autres  habillemens  propi- 
ces à  assiéger  et  à  assaillir  villes.  Et  quand  les 
Anglois  apperceurent  et  veirent  les  préparations 
qu'on  leur  faisoit,  ils  délibérèrent  de  eux  partir, 
et  s'en  aller.  Ceux  de  la  ville  résistèrent  le  plus 
fort  qu'As  peurent,  et  s'efforcèrent  de  les  rete- 
nir, et  empescher  leur  partement.  Ce  qu'ils  ne 
peurent  faire,  et  secrettement  partirent  par  une 
porte  non  assiégée  -,  lequel  partement  les  Fran- 
çois ignoroient.  Ce  qui  fut  rapporté  à  ceux  qui 
estoient  devant  au  siège,  mais  ils  ne  le  pouvoienl 
croire.  Et  supposé  qu'ils  ne  vinssent  point  escar- 
moucher,  ne  eux  monstrer  ainsi  qu'ils  souloient, 
toutesfois  les  François  cuidoientet  imaginoient 
que  ce  fust  une  fiction,  pour  cuider  faire  quel- 
que grosse  entreprise  ou  saillie  sur  les  François. 
Et  y  eut  trois  de  la  nation  de  Picardie ,  qui  es- 
toient dedans,  lesquels  pource  que  par  les  portes 
on  ne  laissoit  personne  saillir,  descendirent  par 
dessus  les  murs  et  fossés,  et  affermèrent  aux 
François  que  sans  doute  les  Anglois  estoient  par- 
tis, et  encores  on  ne  les  vouloit  pas  croire.  El 
pource  y  eut  des  plus  vaillans  de  ceux  qui  es- 
toient au  siège,  qui  prindrent  un  petit  vaisseau , 
et  se  mirent  dedans  ^  et  par  l'eaue  allèrent  jus- 
ques aux  murs,  et  à  eschelles  assez  aisément 
entrèrent  dedans  la  ville  en  assez  génie  compa- 
gnée.  Et  y  eut  aucuns  qui  s'assemblèrent  en  la 
ville  pour  résister.  Mais  tous  furent  mis  à  l'es- 
pée.  Et  après  tous  ceux  de  l'ost  y  entrèrent,  et 
fut  tout  pillé  et  pris ,  et  en  aucunes  extrémités 
de  la  ville,  fut  le  feu  boulé,  tellement  que 
toute  la  ville  fut  comme  bruslée  et  arse.  Plu- 
sieurs y  avoit  des  habitans  retraicls  en  leurs 
maisons,  lesquels  pour  éviter  le  péril  du  feu, 


348 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


el  très-longuement  parloient  ensemble ,  et  se 
faisoient  très-bonne  chère.  Le  duc  de  Berry 
voulut  prendre  congé  du  pape.  Car  il  avoit  à 
faire  en  plusieurs  manières  pour  les  besongnes 
du  roy,  et  du  royaume.  Et  au  partir,  n'y  eut  si 
petit  serviteur  du  duc  ,  à  qui  le  pape  ne  fist 
donner  aucune  chose.  Et  au  duc  donna  une  bien 
pretieuse  chose,  c'est  à  sçavoir  une  partie  des 
clous  dont  Nostre-Seigneur  fut  crucifié. 

1385. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et  cinq,  il 
y  eut  aucune  rumeur  et  renommée ,  que  le 
corps  de  monseigneur  sainct  Denys ,  n'estoit 
pas  en  l'abbaye  ou  église  Sainct-Denys.  Et 
disoient  aucuns  religieux  de  estrange  pays , 
qa'ils  l'avoient  en  leur  pays  et  église.  Et  y  eut 
aucunes  enquesles  faites,  et  trouva-on  qu'il  es- 
toit  en  ladite  abbaye  de  Sainct-Denys  en  France. 
Et  en  signe  de  ce,  on  ouvrit  la  chasse,  el  trouva- 
on  les  enseignemens  dedans,  par  lesquels  appa- 
roissoit,  que  lesdites  reliques  estoient  Qedans , 
et  y  eut  de  beaux  miracles.  Car  il  y  avoit  un 
homme  enragé  ou  démoniaque ,  terriblement 
vexé  el  travaillé,  qui  fut  mené  devant  le  cruci- 
fix, et  de  là,  devant  les  corps  saincts,  et  y  eut 
des  religieux  faisans  oraisons  et  prières,  reque- 
rans  l'aide  des  corps  saincts,  et  fut  tout  guary, 
et  ne  luy  souvenoit  de  chose  qu'il  eust  faite  ou 
dite,  durant  sa  maladie.  Il  y  avoit  le  fils  d'une 
bonne  femme,  auquel  une  espine  estoit  entrée 
dans  l'œil,  et  disoient  les  chirurgiens  qu'il  n'y 
avoit  remède,  et  qu'il  perdroit  l'oeil,  et  elle  le 
voua,  et  mena  à  monseigneur  sainct  Denys ,  et 
fut  de  tout  poinct  soudainement  guary.  Et  un 
homme  y  eut,  qui  fut  mors  d'un  chien  enragé, 
tellement  qu'il  devint  hors  du  sens  et  enragé, 
si  fut  mené  devant  la  chasse  de  sainct  Denys  , 
et  tantost  recouvra  santé. 

En  ce  temps  un  Sarrasin  prince  des  Turcs  , 
nommé  l'Amaurabaquin,  avait  promis  et  voué 
au  souldan  de  Babylone  de  faire  guerre  aux 
chrestiens,  et  qu'il  avoit  songé  que  Apollon  luy 
apportoit,  et  bailloit  une  moult  belle  couronne, 
laquelle  douze  personnes  portant  la  croix  ado- 
roient.  Et  luy  sembloitque  ce  fussent  religieux 
de  Sainct-Jean-de-riIopital,  el  que  la  lueur  et 
resplendisseur  de  ladite  couronne  alloil  jusques 
en  Occident.  Et  de  fait  se  mit  sus,  et  fit  guerre 
mortelle  aux  chrestiens  jusques  à  bien  dix  jour- 
nées, et  conquesla  tout  le  pays,  et  fit  tellement 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1385; 

qu'il  mit  l'empereur  de  Constanlinople  en  telle 
nécessité  qu'il  fallut  qu'il  se  rendist  tributaire 
à  luy,  et  en  avoit  tous  les  ans  certaine  pension. 

Le  roy  d'Arménie,  qui  estoit  vaillant  roy, 
sage,  prudent,  el  riche,  fut  tellement  vexé  et 
travaillé  des  Turcs,  qu'il  fut  contraint  à  soy 
partir  de  son  royaume,  et  délibéra  de  s'en  venir 
vers  le  roy.  Et  sur  la  mer,  eut  moult  à  faire  par 
les  terribles  vents  et  tempestes.  El  finalement 
après  plusieurs  vexations  et  travaux,  arriva  en 
France.  Si  vint  devers  le  roy,  où  il  fut  moult 
honorablement  receu,  et  luy  fille  roy  une  Ires- 
grande  chère  ,  en  l'accolant  et  baisant ,  et  or- 
donna ,  et  voulut  que  à  ses  despens  son  estât 
fust  tenu,  et  ainsi  faire  le  promit  le  roy. 

Comme  dessus  a  esté  louché,  le  duc  Louys, 
soy  disant  roy  de  Sicile,  estoit  allé  vers  Naples, 
et  eut  bien  à  faire  à  passer  les  montagnes,  et  y 
fit  grande  perte  de  gens ,  et  de  biens.  Car  les 
premiers  qui  passoienl,aussi-lost  qu'ils  estoient 
outre,  les  Lombards  les  destruisoient,  et  met- 
toient  à  pied.  Et  pareillement  ceux  qui  passoient 
les  derniers  estoient  deslroussés,  et  en  y  eut  de 
morts  aucuns.  El  quand  ils  furent  passés,  en- 
cores  furent-ils  plus  esbahis.  Car  Charles ,  qui 
se  disoit  roy  de  Sicile,  avoit  tellement  fait  re- 
traire les  gens  et  vivres,  qu'ils  ne  trouvoienl  que 
manger  pour  eux  ,  ne  pour  leurs  chevaux,  et 
estoient  en  grandes  pauvreté  el  misère.  Le  roy 
Louys  envoya  à  Charles  lui  signifier ,  que  la 
royne  l'avoit  adopté  à  son  fils  ,  el  donné  le 
royaume  qui  luy  appartenoit,  en  luy  requérant 
qu'il  luy  voulust  laisser,  sans  luy  donner  aucun 
empeschement.  Et  promptement  ledit  Charles 
luy  fil  response,  que  le  royaume  lui  appartenoit 
par  succession,  el  que  son  intention  n'estoit  pas 
de  luy  laisser  :  mais  l'empescheroit  et  luy  resis- 
teroit  en  toutes  manières  possibles.  El  lors  le 
roy  de  Sicile  estant  en  grande  indigence  el  per- 
plexilé  d'avoir  conseil  sur  ce  qu'il  avoilàfaire, 
veu  que  leurs  chevaux  mouroient,  el  que  lou- 
tes  leurs  jolivelés  estoient  vendues,  el  à  peine 
pouvoient-ils  avoir  du  pain  d'orge  ou  d'espeau- 
tre  ',  ou  trouver  moulins  pour  moudre,  l'envoya 
sommer  et  requérir  qu'il  le  voulust  combalre, 
el  plusieurs  fois  y  envoya,  el  bien  par  dix  fois, 
et  Charles  tousjours  usoit  de  feintes  paroles 
couvertes.  El  une  fois  jura  et  promit  de  le  venir 
voir  en  champs.  El  pourcele  roy  Louys  cuidanl 
que  son  adversaire  le  vint  combalre,  lequel 

'  Espèce  de  blé  que  les  Italiens  nomment  spella,  et 
ceux  iJu  Languedoc  spcut.  {Codefroy.) 


(1385)  PAR  JEAJN  JUVENAL  DES  URSINS. 

estoil  en  la  cité  de  Barlctle,  alla  devant  en  belle  j  furent  comme  de  nul  fruict 


349 


bataille  arrangée.  Et  estoient  les  François  assez 
bien  armés,  mais  petitement  habillés,  et  telle- 
ment que  le  roy  n'avoit  qu'une  cotte  d'armes  de 
toile,  peinte  seulement.  Charles  voulut  accom- 
plir sa  promesse  de  le  voir  aux  champs,  et  par- 
tit par  une  des  portes  do  la  ville ,  et  cuidoicnt 
les  François  qu'il  les  vint  combatre ,  mais  il 
rentra  par  une  autre  porte.  Le  roy  Louys,  se 
voyant  illudé  de  son  adversaire,  et  en  la  néces- 
sité dessus  dite ,  et  que  en  son  ost  avoit  forte 
mortalité,  délibéra  de  s'en  partir  et  retourner. 
Et  de  courroux  et  desplaisance  mourut,  et  alla 
de  vie  à  trespassement  le  vingt  et  uniesmejour 
de  septembre.  On  mit  son  corps  en  un  coffre  de 
plomb,  et  luy  fit-on  ses  obsèques  possibles  se- 
lon l'adventure.  Et  au  regard  de  ses  gens  tant 
nobles  que  non  nobles  ,  ils  s'en  retournèrent  à 
grande  peine  à  pied  ,  ayans  chacun  un  baston 
en  leur  main,  et  estoit  grande  pitié  de  les  voir. 
Et  ainsi  toute  la  chevance  que  le  roy  Louys  avoit 
eue  du  royaume,  qui  estoit  merveilleuse,  fut  per- 
due. Et  ce  fut  bel  exemple  à  princes,  de  ne  faire 
telles  entreprises,  si  on  ne  sçait  bien  comment. 

Or  est  vray,  que  le  roy  Louys  de  Sicile,  con- 
sidérant la  grande  despense  qu'il  avoit  esté  né- 
cessité de  faire  en  Provence ,  à  conquester  la 
comté  de  Provence,  et  les  pertes  qu'il  avoit  eues 
à  passer  les  monts ,  envoya  messire  Pierre  de 
Craon ,  auquel  moult  i\  se  fioit,  en  France  vers 
sa  femme  fille  du  comte  de  Blois ,  afin  d'avoir 
argent.  Car  il  luy  en  avoit  laissé  une  partie. 
Laquelle  bonne  dame,  bailla  audit  messire 
Pierre  ce  qu'elle  avoit.  Et  mit  ledit  de  Craon  à 
soy  partir  plus  qu'il  ne  devoit,  et  vint  à  Venise 
bien  grandementetorgueilleusement  habillé.  Et 
là  sceut  la  mort  du  roy  Louys,  dont  comme  on 
disoit,  il  fut  bien  joyeux  ,  et  s'en  retourna  ,  et 
vint  en  grande  pompe  à  Paris.  Et  un  jour  en- 
tra au  conseil  du  roy,  auquel  étoit  monseigneur 
de  Berry.  Et  quand  il  veid  ledit  de  Craon  ,  il 
lui  dit  :  «  Ha  I  faux  traistre,  mauvais  et  desloyal, 
»  tu  es  cause  de  la  mort  de  mon  frère.  Si  tu  eus- 
))  ses  fait  diligence,  de  luy  porter  l'argent  que 
»  tu  avois  receu,  les  choses  autrement  fussent 
»  advenues,  »  en  disant  :  «  Prenez-le,  et  que  jus- 
))  tice  en  soit  faite.  »  Mais  il  ne  fut  pas  pris , 
ne  arresté.  Car  il  n'apparoissoit  en  rien,  de  ce 
que  monseigneur  de  Berry  disoit. 

En  ladite  année,  depuis  le  printemps  jusques 
en  aoust,  y  eut  si  grande  sécheresse  que  mer- 
veilles ,  tellement  que  tous  les  biens  de  la  terre 


Et  depuis  ledit 
mois  d'aoust  jusques  en  mars ,  et  y  eut  si  mer- 
veilleux et  si  mauvais  hyver  et  mcschant,  que 
tous  les  raisins  et  autres  biens  de  la  terre  fu- 
rent pourris.  On  faisoit  diligemment  durant 
ledit  temps  processions ,  mais  rien  n'y  vallut. 

Audit  temps  les  Anglois  firent  sçavoir  qu'ils 
estoient  contens  qu'on  s  assemblast  derechef 
pour  adviser  si  on  pourroit  trouver  traité  entre 
eux  et  les  François.  Et  pour  ce  faire,  envoyè- 
rent le  duc  de  Lenclastre  à  Calais.  Le  roy  alla 
en  pèlerinage  à  Sainct-Denys,  et  en  sa  compa- 
gnée  estoient  ses  oncles.  Et  delà  envoya  le  duc 
de  Berry  vers  Calais  en  bien  grand  estât  et 
pompe,  et  y  eut  tentes  tendues  et  dressées.  Et 
quand  les  ducs  estoient  assemblés,  faisoient 
très-bonne  chère,  et  disnoient  et  souppoient  le 
plus  souvent  ensemble,  et  tous  seuls  devisoient, 
ainsi  que  bon  leur  sembloit.  Et  aucune  fois 
parloient  du  faict  de  trouver  traité  et  accord. 
Et  se  mettoit  fort  le  duc  de  Berry  en  son  de- 
voir, faisant  plusieurs  offres  grandes.  Mais  le 
duc  de  Lenclastre  n'y  vouloit  entendre.  Et  avoit 
le  duc  de  Berry  très-grand  désir  d'avoir  paix 
bonne  et  ferme.  Et  fut  ordonné  que  par  tout  on 
fist  processions,  et  dévotes  prières  à  Dieu  pour 
avoir  paix.  Mais  par  la  manière  que  tenoient 
les  Anglois,  qui  sont  cauts  et  malicieux,  et  de 
la  condition  dessus  déclarée,  apparoissoient 
cuidement  qu'ils  n'avoient  intention  aucune 
d'entendre  à  paix.  Et  pource  s'en  retourna  à 
Paris  le  duc  de  Berry,  devers  le  roy.  Et  se  dis- 
posa d'aller  ôs  pays ,  dont  il  avoit  le  gouverne- 
ment, vers  les  marches  de  Languedoc  et  de 
Guyenne.  Et  fit  mandement  de  gens  de  guerre, 
et  en  assembla  conpetemment. 

Ledit  an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et  cinq 
y  eut  mutation  de  monnoye.  Et  disoit-on  que  le 
roy  y  avoit  merveilleux  profit,  et  au  grand 
dommage  du  peuple  ,  et  de  la  chose  publique 
du  royaume.  El  y  eut  de  grands  murmures  tant 
des  gens  d'église,  que  nobles,  marchands  et  au- 
tres. Et  la  faisoit-on  plus  foibles,  que  celle  qui 
avoit  paravant  couru.  Et  à  peine  la  vouloit-on 
prendre,  et  mesmement  les  créditeurs,  à  qui  es- 
toitargent  deu  de  prest,  de  rentes,  et  autres  ma- 
nières de  debtes.  Et  disoit-on,  qu'il  n'estoit  ja 
mestier  de  la  muer,  veu  que  le  royaume  estoit 
opulent  et  riche.  Toutesfois  la  chose  demeura 
en  la  manière  qu'elle  avoit  esté  ordonnée.  Et 
donna-on  coursa  la  monnoye  qui  souloitestre, 
pour  certain  prix. 


350 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


Mariage  fat  traité  entre  le  comte  de  Nevers, 
et  la  fille  du  comte  de  Hainaut;  et  le  fils  du 
comte  de  Hainaut ,  et  la  fille  du  duc  de  Bour- 
gongne ,  afin  que  alliance  fust  faite  ferme  et 
stable ,  et  à  ce  qu'il  se  declarast  au  roy,  et 
qu'il  se  joignist  à  faire  guerre  aux  Anglois.  Les- 
quelles choses  furent  jurées  et  promises ,  et  fu- 
rent les  nopces  à  Cambray.  Ety  eut  grandefeste, 
et  belles  joustes.  Et  combien  que  les  roys 
n'ayent  pas  accoustumé  de  eux  exercer  en  telles 
manières  de  joustes,  toulesfois  le  roy  voulut 
jouster  contre  un  nommé  Colart  d'Espinay,  fort 
jousteur  réputé.  Et  de  faict  jousta,  et  se  porta 
très-vaillamment,  et  de  tous  en  fut  loué  et  prisé. 

Le  roy  de  Navarre  eut  intention  de  faire  em- 
poisonner les  ducs  de  Berry  et  de  Bourgongne, 
et  de  la  matière  parla  à  un  nommé  Jean  Des- 
tan ,  Anglois,  et  lui  fit  de  grandes  promesses, 
en  cas  qu'il  le  feroit,  et  luy  offrit  bailler  argent 
promptement.  Lequel  Destan  luy  promit  d'en 
faire  son  devoir.  Et  ainsi  il  eut  argent  comptant 
assez  largement.  Et  fit  faire  ledit  roy  de  Na- 
varre une  poudre ,  laquelle  il  bailla  audit  Des- 
tan. Laquelle  estoit  de  telle  force  et  vertu,  que 
si  une  personne  en  eust  mangé ,  tant  fust  petit, 
il  fust  entré  en  une  chaleur,  que  les  cheveux 
et  poils  de  la  teste  lui  fussent  cheus ,  et  au  bout 
de  trois  jours  fust  mort,  et  allé  de  vie  à  tres- 
passement.  Et  mangeoient  souvent  lesdits  deux 
ducs  ensemble.  Aussi  estoient-ils  frères,  et  fort 
s'entr'aimoient.  Et  toutes  et  quantes  fois  qu'ils 
dévoient  disner  ou  soupper  l'un  avec  l'autre , 
tousjours  ce  Jean  Destan  frequentoit  les  lieux 
où  on  dressoit  la  viande,  et  plusieurs  et  diver- 
ses fois  y  vint,  et  tellement  que  aucuns  de  leurs 
serviteurs  eurent  imagination ,  que  ledit  Des- 
tan qu'ils  ne  cognoissoient  point,  et  ne  sça- 
voient  qui  il  estoit,  n'y  venoit  point  pour  bien. 
Et  pource  le  firent  prendre  et  mettre  en  pri- 
son ,  et  faisoit  trop  bien  la  manière  d'estre  in- 
nocent, et  qu'il  n' estoit  venu  que  pour  voir 
l'honneur  de  la  cour,  et  apprendre  la  forme  de 
servir.  Toutesfois  il  fut  interrogé,  et  aucune- 
ment aux  interrogations  varioit ,  et  pource  on 
luy  monstra  la  question ,  et  incontinent  après 
confessa  ce  que  dessus  est  dit.  Et  pource  fut 
décapité  et  escartelé. 

Le  roy  estoit  encores  à  marier,  et  plusieurs 
grands  seigneurs  laschoient  fort  à  avoir  son  al- 
liance ,  et  non  sans  cause.  Et  envoya-on  en  plu- 
sieurs et  divers  pays  peintres,  pour  luy  appor- 
ter, au  plus  près  que  faire  se  pourroit,  les  phi- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1385) 

sionomies  de  celles  dont  on  luy  parloit.  Et 
finalement  celle  qui  plus  lui  pleut,  fut  Isabeau 
de  Bavière,  qui  estoit  belle,  jeune,  et  gente 
et  de  très-belle  manière. 

En  ce  temps  avoit  en  France  de  vaillans  che- 
valiers, et  escuyers,  et  de  gens  de  traict,  et 
bien  largement.  Et  sembloit  aux  capitaines  et 
chefs  de  guerre,  que  si  une  fois  ils  descendoient 
en  Angleterre ,  que  très-aisement  la  conqueste- 
roient.  Et  tant  que  les  paroles  allèrent  jusques 
en  la  présence  du  roy,  lequel  estoit  jeune ,  et 
de  vaillant  courage  Et  assembla  ceux  de  son 
sang,  et  aussi  des  capitaines.  Et  fut  conclud 
d'entreprendre  le  voyage ,  et  descendre  en  An- 
gleterre. Et  furent  mis  en  escrit  les  choses  né- 
cessaires pour  exécuter  ce  qui  avoit  esté  entre- 
pris ,  et  mesmement  de  faire  diligence  d'avoir 
navires.  Lesquelles  choses  ne  se  pouvoient  exé- 
cuter, ne  faire,  sans  grande  finance.  Et  pource 
fut  mise  sus  une  grande  et  excessive  taille.  La- 
quelle fut  cause  que  une  grande  partie  du  peu- 
ple, s'en  alla  hors  du  royaume  en  autres  pays. 
Et  estoit  pitié  de  l'exaction.  Car  on  prenoit  en 
divers  lieux  à  peu  près  tout  ce  qu'on  avoit  vail- 
lant, sans  quelque  considération,  ou  avoir  re- 
gard à  la  faculté  des  personnes.  Grands  navi- 
res et  de  divers  pays  furent  assemblés.  Et  es- 
toit renommée,  qu'il  y  en  avoit  si  grande 
quantité,  qu'on  en  eust  fait  un  pont  à  passer 
jusques  en  Angleterre.  Et  fit-on  grande  provi- 
sion de  vivres,  habillemens  de  guerre,  et  autres 
choses  nécessaires.  Et  estoient  les  choses  bien 
ordonnées  pour  passer.  Et  toutesfois  tout  vint  à 
néant ,  et  ne  portèrent  lesdites  provisions  aucun 
fruit.  Et  disoit-on  ,  et  estoit  commune  renom- 
mée, que  aucuns  seigneurs  du  sang  de  France 
en  furent  cause.  Et  que  la  grosse  somme  de  de- 
niers, qui  fut  levée  à  cause  de  ladite  taille,  fut 
entre  eux  butinée.  Et  qui  pis  estoit,  aucuns 
avoient  eu  argent  et  grands  dons  des  ennemis, 
pour  rompre  ladite  entreprise. 

Quand  messire  Jean  de  Vienne,  admirai  de 
France,  veid  et  sceut  que  l'entreprise  dessus 
dite  estoit  rompue,  il  fut  moult  desplaisant,  et 
non  sans  cause ,  si  furent  plusieurs  autres  capi- 
taines. Ledit  admirai  délibéra  d'assembler  gens, 
et  de  passer  en  Escosse ,  pour  faire  guerre  à 
l'aide  des  Escossois  aux  Anglois,  et  fit  tant  qu'il 
eut  soixante  navires  et  autres  vaisseaux,  garnis 
de  gens  de  guerre  et  de  vivres,  et  autres  choses 
nécessaires.  Et  se  mit  sur  mer  environ  après  le 
commencement  du  printemps,  ety  fut  jusques 


(1385) 

au  commencement  d'esté  ,  avant  qu'il  peust  en- 
trer en  Escosse.  Pendant  lequel  temps  les  An- 
glois  à  bien  grosse  puissance,  et  plus  deux  fois 
que  n'estoient  les  François,  se  mirent  sur  mer 
pour  combatre  les  François ,  et  avoient  fait  faire 
un  vaisseau  tout  fourré ,  farcy  et  garny  de  poix, 
pour  le  faire  joindre  aux  vaisseaux  des  Fran- 
çois. Et  leur  sembloit  que  par  ce  moyen,  avec 
autres  habillemens  qu'ils  avoien.t,  qu'ils  brusle- 
roient  et  arderoient  les  vaisseaux  des  François. 
Cependant  y  eut  merveilleuses  tempestessur 
mer  de  vents  et  tonnerre,  et  tellement  que  les 
aucuns  vouloient,  comme  que  ce  fust,  retourner 
en  France.  Et  par  aucun  temps  après,  le  temps 
s'appaisa,  et  cessèrent  les  tempestes,  et  fut  le 
temps  bien  clair  et  net.  Et  en  une  belle  grève 
sur  la  mer  descendirent  les  François  pour  eux 
aisier.  Et  la  plus  grande  partie  de  la  compagnée 
de  ceux  qui  là  estoient,  estoient  d'opinion  et  vo- 
lonté de  retourner  en  France.  Mais  ledit  admi- 
rai, qui  estoit  un  vaillant  chevalier  et  coura- 
geux, commença  à  parler  à  eux  si  gratieusement 
et  doucement,  et  tellement  que  les  principaux, 
qui  estoientd'opinion  de  retourner,  délibérèrent 
d'aller  en  Escosse  avec  ledit  admirai.  Les  gens 
d'église  cognoissans  la  vaillance  dudit  admirai, 
et  son  entreprise,  et  aussi  le  peuple,  faisoient 
belles  processions  et  bien  dévotes,  en  priant 
Dieu  pour  luy,  et  sa  compagnée.  Ils  allèrent 
tant  par  mer,  que  ils  vindrent  en  Escosse,  et  ar- 
rivèrent à  Edimbourg.  Et  allèrent  ledit  admirai 
et  aucuns  de  sa  compagnée  vers  le  roy  d'Escosse, 
et  luy  firent  la  révérence  et  l'honneur  qui  luy 
apparlenoit,  en  luy  exposant  qu'ils  estoient  là 
venus  pour  faire  guerre  aux  Anglois  en  sa  com- 
pagnée, et  pour  l'aider  à  les  combatre,  en  le 
priant  et  requérant  que  le  plustost  qu'il  pour- 
roit,  il  livrast  bataille  auxAnglois,  et  ils  estoient 
prests  et  disposés  d'y  employer  leurs  personnes. 
Et  sembloit  par  ses  manières  qu'il  n'estoit  pas 
joyeux  de  leur  venue.  Toutesfois  il  respondit 
qu'il  falloil  bien  trois  semaines  avant  qu'il  peust 
avoir  mandé  et  assemblé  ses  gens,  et  qu'il  en 
feroit  diligence.  Et  fit  crier  que  aux  François 
on  baillast  vivres  en  les  très-bien  payant,  et  non 
autrement.  Et  seulement  le  roy  d'Escosse  bailla 
trois  mille  combatans  aux  François,  lesquels 
délibérèrent  à  ladite  compagnée  passer  outre, 
et  sçavoir  s'ils  trouveroient  les  Anglois,  et  se 
partirent  ensemble,  et  passèrent  par  merveil- 
leux déserts,  et  tant  cheminèrent  qu'ils  arrivè- 
rent en  Angleterre,  en  un  pays  aucunement  peu- 


PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS. 


351 


plé,  et  où  avoit  aucunes  forteresses,  et  firent 
tout  ce  que  ennemis  ont  accoustumé  de  faire,  en 
boutant  feux,  et  prenant  tout  tant  qu'ils  pou- 
voient  et  trouvoient,  et  tuoient  ceux  qui  resîs- 
toient.  Et  lindrent  par  huict  jours  les  champs, 
sans  qu'ils  trouvassent  empeschement,  ne  gens 
qui  les  voulussent  combatre.  Et  vindrent  de- 
vant un  chasteau  nommé  Drouart,  que  les  An- 
glois et  Escossois  tenoient  comme  imprenable. 
Et  advisa  l'admirai  ladite  place,  et  luy  sembla 
que  par  un  endroit  elle  estoit  prenable  d'assaut, 
et  en  parla  à  ses  compagnons,  lesquels  furent 
tous  d'opinion  qu'on  l'assaillist.  Les  Escossois 
au  contraire  disoient  que  ce  seroit  folie,  et  qu'ils 
la  tenoient  comme  imprenable.  L'admirai  fit  ses 
préparatoires,  et  fît  sonner  ses  trompettes  à  l'as- 
saut. Et  combien  qu'il  y  eut  gens  de  défense  de- 
dans, toutesfoisles  François  assaillirent  si  vigou- 
reusement et  asprement  la  place,  qu'ils  y  entrè- 
rent, etla  gaignerent  à  la  veue  des  Escossois  qui 
les  regardoient  sans  faire  semblant  d'aider  aux 
François,  et  estoient  comme  statues  de  pierre, 
esbahis  de  la  grande  vaillance  des  François- 
Autres  places  y  avoit,  qu'on  tenoit  fortes  au 
pays:  mais  rien  n'arrestoit  devant  eux.  Et  y 
gagnèrent  assez  competemment.  Et  fort  dou- 
toientles  Escossois,  qu'ils  ne  leur  jouassent  un 
mauvais  tour,  et  se  séparèrent  des  François. 
Toutesfois  ils  trouvèrent  tousjours  le  comte  du 
Glas  bon  et  loyal  envers  eux,  et  les  aidoit  et 
confortoit  en  toutes  les  manières  qu'il  pouvoit. 
Les  exploits  que  faisoient  les  François  vindrent 
à  la  cognoissance  du  roy  d'Angleterre,  lequel 
fut  fort  sommé  et  requis  par  les  gens  desdites 
marches,  qu'il  voulust  résister  à  l'entreprise  des 
François,  et  qu'il  y  mist  remède.  Et  diligem- 
ment assembla  des  gens  de  guerre,  le  plus  qu'il 
peut,  et  escrivit  à  l'admirai  en  luy  improperanl 
sa  folle  entreprise  d'estre  venu  en  son  pays,  et 
que  en  bref  il  lui  feroit  monstrer.  L'admirai 
receut,  le  plus  honorablement  que  il  peut,  le 
message  qui  estoit  venu,  en  luy  donnant  large- 
ment du  sien,  et  escrivit  au  roy  d'Angleterre, 
qu'il  ne  se  devoit  point  esbahir,  s'il  estoit  entré 
en  son  pays,  et  qu'il  ne  faisoit  chose,  que  en- 
nemy  ne  deust  faire  à  autre.  Et  que  si  en  sa 
présence  il  vouloit  qu'on  fist  armes,  il  offroità 
les  faire  faire  de  dix  François  contre  trente  An- 
glois, ou  de  cent  François  contre  trois  cens  An- 
glois. Et  le  roy  d'Angleterre  respondit,  que 
telles  offres  n'estoient  ne  raisonnables  ne  fai- 
sables, et  ne  les  acceptoit  point.  Mais  il  assem- 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


35-2 

bla  foison  de  gens,  et  les  envoya  es  marches  où 
estoil  ledit  admirai.  Et  quand  il  le  sceut,  il 
parla  aux  Escossois  bien  et  doucement,  en  leur 
priant  et  requérant  que  par  vertu  des  alliances, 
que  les  roys  de  France  et  Escosse  et  leur  pays 
avoient  ensemble,  qu'ils  les  voulussent  aider  et 
conforter.  Si  respondirent  les  Escossois,  que  là 
eu  les  Anglois  les  suivroient  jusques  à  l'entrée 
d'Escosse,  et  qu'ils  s'efforçassent  d'y  entrer,  ils 
resisteroient  le  plus  qu'ils  pourroient,  et  rece- 
vroient  les  François,  Quand  l'admirai  sceut  la 
venue  des  Anglois,  et  qu'ils  estoient  si  grosse 
puissance,  et  plus  dix  fois  qu'il  n'avoit  de  gens, 
et  que  les  Escossois  n'avoient  pas  intention  de 
leur  aider  à  combalre  les  Anglois,  ils  se  retra- 
hirent vers  les  marches  d'Escosse  en  la  comté 
du  Glas,  où  ils  furent  receus.  Quand  les  An- 
glois sceurent  qu'ils  estoient  audit  pays,  ils 
s'en  retournèrent,  et  ne  poursuivirent  plusles- 
dits  François. 

Esdiles  marches  furent  par  aucun  temps  les 
Françoispoureuxaisier,  et  leur  faisoit-on  bonne 
chère.  Et  commença  l'admirai  à  fréquenter  les 
nobles  dames  et  damoiselles  du  pays,  lesquelles 
estoient  bien  joyeuses  de  voir  les  François,  et 
joyeusement  les  receurent.  Et  tellement  que 
l'admirai  s'accointa  d'une  dame,  prochaine  pa- 
rente du  roy,  et  estoit  aucune  renommée  qu'il 
avoit  sa  compagnée.  Si  fut  adverty  par  ladite 
dame  qu'il  se  sauvast,  ou  il  estoit  en  adventure 
d'avoir  à  faire  de  sa  personne,  et  ses  gens  aussi. 
Et  tantost  et  bien  diligemment  envoya  visiter 
ses  vaisseaux  et  les  mettre  à  poinct.  Et  le  plus 
secrettement  qu'ils  peurent,  luy'et  ses  gens  en- 
trèrent dedans,  et  s'en  vindrcnt  en  France.  Et 
ne  rapportèrent  aucun  profit,  mais  seulement 
renommée  de  vaillance  et  hardiesse,  et  sans 
comme  nulle  perle  de  gens.  Et  par  le  roy,  les 
seigneurs  et  autres  furent  bien  receus. 

Au  temps  que  ledit  admirai  estoit  allé  en  Es- 
cosse, pource  que  l'armée  qui  vouloit  passer  en 
Angleterre  estoit  rompue,  il  demeura  à  l'Es-- 
rluse  très-grande  foison  de  beaux  et  grands  na- 
vires. Et  y  eut  aucuns  de  la  ville  de  Gand,  les- 
quels meus  d'une  grande  mauvaistié,  délibérè- 
rent d'ardre  les  navires  et  y  faire  bouler  le  feu. 
Et  celui  qui  en  avoit  la  charge,  estoil  homme  de 
bas  estai,  nommé  Francon,  et  luy  fit-on  de 
grandes  promesses.  El  de  faict  s'en  vint  à  l'Es- 
cluse,  cuidanl  exécuter  sa  mauvaise  volonté,  et 
luy  et  ses  alliés  arrachèrent  les  verouils  et  ser- 
rures dos  portes.  Le  capitaine  de  l'Escluse  s'en 


(1385) 


apperceul  et  le  fit  sçavoir  au  roy,  qui  estoit  au 
pays.  Le  roy  manda  qu'on  print  les  malfaic- 
leurs,  et  qu'on  en  fist  bonne  justice.  Mais  ils 
s'enfuirent  et  partirent  de  la  ville,  et  se  relrahi- 
rent  en  la  ville  de  Dam,  en  laquelle  avoit  plu- 
sieurs Anglois,  qui  s'en  dévoient  aller  en  Angle- 
terre, lesquels  ceux  de  Dam  relindrent,  doulans 
que  le  roy  ne  leur  donnast  des  affaires,  comme 
il  fit.  Car  il  ordonna  que  le  siège  fust  mis  devant 
la  ville,  ce  qui  fut  fait.  Et  quand  ceux  de  de- 
dans virent  qu'on  y  meltoit  le  siège,  ils  com- 
mencèrent à  se  mocquer  des  François,  et  leur 
disoient  plusieurs  injures,  opprobres,  et  vilen- 
nies.  On  y  fil  plusieurs  assauts,  qui  peu  profi- 
tèrent. Car  ceux  de  dedans  estoient  vaillantes 
gens,  et  fort  se  defendoient,  et  merveilles  d'ar- 
mes faisoienl,  et  avoient  fort  traict,  et  alloient 
les  pierres  de  leurs  canons  jusques  aux  tentes 
du  roy.  Les  François,  voyans  leurs  manières, 
firent  dresser  leurs  canons  et  firent  faire  en- 
gins de  bois  nommés  chars,  pour  approcher  des 
murs,  tellement  que  ceux  de  dedans  ne  les 
eussent  peu  grever.  El  quand  les  assiégés  co- 
gnurentles  préparatoires  que  faisoienl  les  Fran- 
çois, et  puis  que  le  roy  y  esloil  en  personne, 
jamais  ne  partiroienl  jusques  à  ce  qu'il  les  eusl, 
ils  s'assemblèrent,  et  conclurent,  et  délibérè- 
rent, s'ils  pouvoient  avoir  traité  qu'ils  y  enlen- 
droient.  Et  pour  ce  faire,  ils  envoyèrent  devers 
le  roy,  et  offrirent  bailler  la  ville,  et  qu'on  les 
laissasl  aller  eux  et  leurs  biens  sauves.  Et  leur 
fut  respondu,  que  le  roy  auroit  advis  s'il  le  fe- 
roit  ou  non,  et  dilayoil-on  à  faire  response.  Et 
doutoient  aucuns  de  dedans  que  les  délais  ne  se 
fissent,  que  pour  leur  faire  dommage.  Or  il  y 
avoit  d'un  costé  de  la  ville  marests  très-grands, 
et  ne  cuidoient  pas  les  François  qu'on  les  peust 
passer,  cl  pource  n'y  avoienl-ils  point  mis  de 
garde  ^  et  par  là  aucuns  et  quasi  lous  les  An- 
glois s'en  allèrent.  El  au  malin ,  environ  le 
poinct  du  jour,  ceux  qui  tenoienl  le  siège  s'en 
apperceurent^  et  afin  que  plus  n'en  parlist  par 
là,  fut  mis  un  siège  par  devers  lesdits  marests, 
cl  fut  la  ville  tout  en  l'environ  assiégée,  dont 
ceux  de  dedans  furent  bien  esbahis.  Et  quand 
les  murs  furent  aucunement  battus,  les  Fran- 
çois conclurent  d'assaillir  la  ville,  combien  que 
encores  dedans  y  avoit  de  vaillantes  gens.  Et 
après  aucuns  préparatoires  faits ,  nécessaires 
à  assaillir,  y  cul  fait  assaut  dur  et  aspre,  et  de 
grandes  armes  faites.  Et  finalement  fut  d'as- 
saut la  ville  prise,  et  sans  gucres  grande  perle 


(1382) 

de  Françofs,  veu  la  grande  vaillance  et  défense 
de  ceux  de  dedans.  En  ccsle  ville  y  avoit  de 
grandes  richesses  et  largement.  Tout  fut  pillé 
cl  pris  par  les  François,  et  tuoienl  et  mettoient 
i\  mort  tout  ce  qu'ils  Irouvoient.  Le  roy  lan- 
tost  fit  crier  que  sur  peine  de  la  hart  on  ne 
luast  les  desarmés  ,  et  y  eut  grande  occision. 
Les  uns  se  cuiderent  sauver,   et  allèrent  par 
une  des  portes  :  mais  Clisson   conncstable  les 
suivit ,  et  ne  cessa  Ton  de   tuer  des  ennemis 
jusques  à  la  nuicl.   El  Francon  ,  qui  devoit 
bouler  le  feu  aux  navires ,  se  retrahit  en  une 
bien  forle  place  à  sixmiiliesdcGand.  On  déli- 
béra d'y  aller  l'assiéger,  mais  quand  il  le  sceul, 
il  s'en  alla  relraire  dedans  Gand.  Les  François 
vindrent  devant  ladite  place  ,  et  la  prindrenl, 
et  fut  toute  rasée  jusques  à  terre.  Et  est  chose 
comme  incroyable  des  grandes  richesses  que 
les  François  y  trouvèrent.   Le  roy ,   voulant 
pourvoir  à  la  garde  et  seurelé  des   navires 
eslans  à  l'Escluse  ,  fit  faire  une  belle  et  grosse 
tour  à  l'Escluse  au  havre.  Et  depuis ,   comme 
on  dit ,  donna  le  roy  lesdiles  navires  et  la  ville 
de  l'Escluse  au  duc  de  Bourgongne  son  oncle. 
On  rapporta  au  roy  que  sur  les  marches  de 
Zelande  avoit  un  pays  assez  fort,  où  il  y  avoit 
beaux  pasturages,  et  largement  vivres  et  gens, 
lesquels  favorisoient  les  Gantois  ,  et  s'estoient 
préparés  à  résister  à  la  puissance  du  roy.  Si  or- 
donna le  roy  qu'on  y  allast  et  qu'on  y  menast 
son  armée.   Forle  résistance  y  cul  faite  par 
ceux  du  pays,  nonobstant  laquelle  les  François 
y   passèrent  et   entrèrent.  Et  trouvèrent  un 
bien  riche  pays  plein  de  biens,  tant  de  vivres 
pour  eux  et  leurs  chevaux,  que  autres  ri- 
chesses.   Et  prirent  ce  qu'ils  trouvèrent ,  et  y 
eut  grande  occision  de  gens.  Car  ils  s'estoient 
mis  en  défense,  cuidans  résister.  Et  si  y  eut 
des  prisonniers  pris  des  plus  riches.  Et  cui- 
doient  ceux  qui  les  prirent,  les  mettre  à  fi- 
nance et  avoir  quelques  grandes  sommes  d'ar- 
gent :  mais  le  roy  les  fit  prendre,  afin  que  de 
eux  punition  en  fust  faite.  Mais  plusieurs  des 
princes  et  seigneurs  eslans  en  la  compagnée  du 
roy,  luy  firent  requesles  et  prières  qu'il  leur  vou- 
iusl  pardonner  la  morl,  et  ils  se  declareroient 
ses  subjels.  Laquelle  chose  le  roy  esloit  prest 
de  faire,  et  leur  fut  dit.  Mais  ils  respondirent, 
qu'ils  aimoient  mieux  mourir,  et  que  après 
leur  mort,  leurs  os,   s'ils  pou  voient,  resiste- 
roient  à  ce  qu'ils  ne  fussent  en  l'obcissance  du 
roy,  et  très-constamment  pcrsislcrenl  en  ceste 


PAU  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS  353 

opinion  et  volonté.  El  pource  fut  ordonné,  que 
tous  seroient  décapités.  El  en  y  eut  l'un  d'eux 
cuidanl  éviter  la  mort ,  lequel  s'offrit  à  les  dé- 
capiter, et  les  décapita.  El  le  plus  loin,  qui  fut 
en  degré  de  ceux  qu'il  décapita  ,  estoit  son  ar- 
riere-cousin.  Et  pource  le  roy,  veuc  Tinhu- 
manilé  d'iceluy,  et  le  courage  qu'il  eut  de  dé- 
capiter ses  parens ,  le  fil  mourir,  et  non  sans 
cause. 

I]n  Avignon  avec  le  pape  y  avoit  trente-six 
cardinaux ,  et  si  n'esloil  obeï  en  toute  chres- 
licnlé,  que  à  peine  en  France.  Il  n'y  avoit  celuy 
qui  ne  voulusl  mener  un  grand  estai,  et  tout  le 
principal  du  profit  qu'ils  pouvoienl  trouver  et 
avoir ,  venoit  du  royaume  de  France.  Et  en 
toutes  manières  qu'ils  pouvoienl  trouver  d'a- 
voir argent,  ils  le  faisoienl.  El  lors  y  avoit  un 
abbé  de  Sainct-Nicaise  de  Rheims  ,  bien  no- 
table homme,  auquel  le  pape  commenda  qu'il 
vinsl  en  France,  et  que  de  tous  bénéfices  il  prit 
la  moitié  des  revenus  ,  pour  estre  employée  à 
tenir  les  estais  de  luy  et  ses  cardinaux.  Et  que 
ceux  qui  desobéiroient,  il  les  privast  de  leurs 
bénéfices.  Lequel  abbé  obéît  au  commande- 
ment du  pape.  Et  s'en  vint  en  France,  et  se 
transporta  en  Bretagne  et  Normandie,  pour 
exécuter  sa  commission.    El  faisoil  de  bien 
aspres  contraintes,  et  grande  somme  de  deniers 
commençoil  à  exiger,  et  des  bénéfices  mesmes 
d'aucuns  escholiers  estudians  à  Paris,  lesquels 
se  pleignirent  à  l'université.  Et  fut  conclu,  que 
le  recteur  cl  aucuns  députés  iroient  devers  le 
roy.  El  y  vindrent,  et  y  eut  une  proposition 
bien  notable  faite  par  un  docteur  en  théologie, 
etmonslra  que  la  chose  n'esloil  ne  soustenable 
ne  faisable  par  le  pape.  Et  leur  fut  respondu, 
que  le  roy  y  pourvoiroit.  Et  y  eut  ordonnances 
faites,  par  lesquelles  fut  défendu,  que  nul  or, 
ne  argent,  ne  se  transporlast  hors  du  royaume. 
El  outre  qu'on  saisisl  tous  les  bénéfices,  et  que 
les  fruicls  fussent  mis  en  la  main  du  roy.  Et 
que  le  tiers  en  fust  mis  es  réparations  des  mai- 
sons el  édifices,  l'autre  liers  à  payer  les  charges, 
et  l'autre  au  vivre  des  personnes  ecclésiastiques. 
Et  quand  ils  sceurent  en  Avignon  ces  nouvelles, 
ils  furent  bien  csbahis.  Le  roy  pour  cesle  cause 
envoya  vers  le  pape  messire  Arnaud  de  Corbie, 
lequel  exposa  au  pape  les  complaintes  que  fai- 
soienl et  avoienl  faites  au  roy  Tuniversité  et 
les  gens  d'église,  louchant  ladite  exaction.  Et 
le  pape  et  les  cardinaux  cognoissans  que  à 
bonne  et  juste  cause  ils  se  plaignoient,  pro- 

23 


354 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


mirent  cesser,  et  de  faict  cessèrent  lesdiles 
exactions.  Et  s'en  retourna  ledit  de  Corbie  à 
Paris  devers  le  roy.  Et  ainsi  Tuniversité  fut 
contente  de  la  response. 

Le  roy  après  la  prise  de  la  ville  de  Dam,  s'en 
retourna  à  Paris ,  bien  desplaisant  de  ce  que 
l'entreprise ,  qui  avoit  esté  faite  de  passer  en 
Angleterre,  avoit  esté  rompue,  et  qu'on  n'y 
estoit  passé.  Et  donna  congé  aux  gens  d'armes 
qu'ils  s'en  allassent  en  leurs  maisons,  et  qu'ils 
fussent  prests  de  retourner  au  printemps.  Ce- 
pendant ceux  de  Bruges  et  de  Ipre  envoyèrent 
devers  le  roy  un  orfèvre  bien  éloquent,  en 
priant  et  requérant  au  roy  qu'il  luy  pleust 
avoir  bonne  paix  avec  ses  subjets  de  Flandres. 
A  laquelle  chose  le  roy  estoit  fort  enclin ,  et 
accorda  d'y  entendre.  Et  fut  conclu  qu'il  en- 
voyeroit  à  Tournay,  et  aussi  vers  les  Flamens, 
et  que  là  on  adviscroit  si  aucun  bon  accord  ou 
expédient  s'y  pouvoit  trouver.  Et  de  faict,  le 
roy  y  envoya  de  bien  noiables  gens,  et  aussi  fît 
le  duc  de  Bourgongne.  Ceux  de  Gand  y  en- 
voyèrent cinquante  personnes  bien  pompeu- 
sement habillées,  tant  en  chevaux  que  vestures 
et  habillemens,  dont  les  gens  du  roy  ne  furent 
pas  bien  conlens.  Car  il  leur  sembloit  qu'ils 
deussent  estre  venus  en  toute  humilité.  Mais 
en  paroles  ,  langages  et  manières  ,  ils  se  por- 
tèrent si  doucement  et  gralieusemenl,  que  tous 
les  gens  du  roy  et  du  duc  en  furent  très-con- 
lens.  Et  y  eut  accord  et  traité  fait,  dont  on  fit 
grande  joye.  Et  se  mirent  en  l'obéissance  du 
roy  et  du  duc,  selon  les  poincls  contenus  en  la 
charte  faite  dudit  traité. 

En  ce  temps  fut  le  mariage  du  roy  à  Amiens, 
et  de  dame  Isabeau  de  Bavière,  et  y  eut  joustes 
et  grandes  festes  faites. 

La  disme  de  l'église  de  Sainct-Donys  en 
France,  qui  souloit  estre  deneuf  cens  soixante 
et  une  livres  treize  sols  parisis,  fut  réduite  par 
le  pape  à  la  requesle  du  roy  à  quatre  cens.  Et 
h  cette  cause  l'abbé  fit  faire  deux  images  d'ar- 
gent, l'une  de  sainct  Nicolas,  et  l'autre  de 
saincte  Catherine. 

Pierre  de  Courtenay,  Anglois  d'Angleterre, 
lequel  estoit  des  plus  prochains  du  roy  d'An- 
gleterre en  service  et  auquel  il  se  fioit  moult, 
vint  en  France  voulant  faire  armes  contre  le 
seigneur  de  La  Trimouille.  Et  se  présenta  en 
la  présence  du  roy  audit  de  La  Trimouille,  en 
luy  requérant  qu'il  voidust  accomplir  ce  qu'il 
rcqueroit.  Et  le  conseil  du  roy  rcspondil,  que 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1386) 

telles  manières  de  faire  n'estoit  à  souffrir  ne 
point  honnestes  ,  veu  qu'il  n'y  avoit  point  de 
matière.  Et  le  seigneur  de  La  Trimouille  res- 
pondit  qu'il  le  combatroit ,  et  qu'il  y  avoit  as- 
sez cause,  veu  qu'il  estoit  François  et  Courte- 
nay Anglois.  Et  fut  journée  assignée  à  la  cous- 
ture  Sainct-Martin.  Il  y  avoit  des  astronomiens 
à  Paris  lesquels  vindrent  dire  au  seigneur  de 
La  Trimouille,  qu'il  combatist  hardiment.  El 
que  au  jour  assigné  il  feroit  très-beau  temps, 
et  qu'il  vaincroit  son  adversaire.  Au  jour  as- 
signé ,  ils  apparurent  en  champ  en  la  présence 
du  roy  et  des  seigneurs,  et  faisoit  un  temps 
très-pluvieux.  Et  quand  ils  furent  tous  prests 
de  besongner ,  et  de  faire  armes,  le  roy  les  fit 
prendre ,  et  défendre  qu'ils  ne  combalissent 
point.  Et  ainsi  se  départirent.  Ledit  Anglois 
s'en  partit  de  Paris,  et  le  fit  le  roy  deffrayer 
et  donner  du  sien  bien  et  honnestement.  Et 
s'en  vint  devers  le  comte  de  Sainct-Pa\il ,  qui 
avoit  espousé  la  sœur  du  roy  d'Angleterre  ,  et 
se  vantoit  qu'en  la  cour  du  roy,  il  n'avoit  trou- 
vé François  qui  l'eust  ozé  combatre.  Un  gen- 
tilhomme seigneur  de  Clary  estoit  présent  qui 
luy  respondit ,  que  s'il  vouloit,  il  le  combatroit 
le  lendemain ,  ou  quand  il  luy  plairoit.  El 
estoit  homme  de  petite  stature,  mais  de  grand 
courage.  Et  en  fut  l'Anglois  content,  et  jour 
assigné  au  lendemain,  et  comparurejitle  Fran- 
çois et  l'Anglois  au  champ ,  et  combatirent 
vaillamment.  Et  finalement  l'Anglois  fut  bles- 
sé, etcheut  à  terre,  et  fut  desconfit,  et  y  eut  le 
seigneur  de  Clary  grand  honneur.  La  chose 
venue  à  la  cognoissance  du  duc  de  Bour- 
gongne, il  en  fut  très-mal  content,  et  disoit 
que  ledit  de  Clary  avoit  gagné  de  mourir,  et 
qu'on  luy  coupast  la  teste,  pource  que  sans  le 
congé  du  roy,  il  avoit  fait  armes  et  combalu 
ledit  Anglois.  Et  il  respondit  que  ce  pouvoit 
avoir  lieu  entre  gens  d'un  party  :  mais  un 
François  pouvoit  combatre  un  Anglois  son  en- 
nemy  mortel  en  tous  les  lieux  qu'il  le  trou- 
voit.  Toutesfois  ledit  de  Clary,  craignant  le 
courroux  et  mal-talent  du  duc  de  Bourgongne, 
se  absenta  ,  et  en  divers  lieux  se  lalila  et  mus- 
sa.  Et  à  la  fin ,  le  roy  luy  pardonna  l'offense 
qu'il  luy  avoit  peu  faire,  en  faisant  armes  sans 
son  congé. 

1386. 

L'an  mille  trois  cens  qiiairc-vingl  ot  six-,  le 
roy,  désirant   lousjouis  de  passer  en  Angle- 


(!38G) 

terre,  manda  le  duc  de  Touraine  son  frcrc,  cl 
les  ducs  de  Berry,  de  Bourgongne,  et  de  Bour- 
bon ,  el  autres  princes ,  tous  délibérés  de  non 
plus  entendre  à  aucun  traité  avec  les  Anglois. 
Quand  le  roy  d'Arménie  sceul  ladite  délibéra- 
tion ,  il  vint  en  la  présence  du  roy  ,  et  desdils 
seigneurs  et  du  conseil,  et  fil  une  belle  propo- 
sition ,  en  monstrant  le  faict  des  ennemis  de  la 
foy,  et  la  conquesle  qu'ils  avoient  faite  ,  el  les 
tirannies  qu'ils  faisoient  aux  chresliens.  El  que 
le  souverain  remède  estoit,  que  les  roys  de 
France  et  d'Angleterre  fussent  bien  unis  en- 
semble, et  qu'ils  esloient  assez  puissans  pour 
résister  à  l'entreprise  des  Turcs,  et  les  confon- 
dre el  conquesler  leur  pays ,  en  exhortant  le 
roy  qu'il  voulusl  encores  entendre  à  faire  paix. 
Et  s'offroil  à  aller  en  Angleterre,  el  parler  au 
roy,  de  laquelle  chose  le  roy  fut  très-content. 
El  dit,  que  le  plus  grand  désir  qu'il  eut,  c'estoit 
qu'il  eusl  bonne  paix  avec  ses  ennemis.  De  la- 
quelle response  le  roy  d'Arménie  fui  Irés- 
joyeux.  Elle  plustost  qu'il  peut,  se  mil  en 
chemin  devers  les  Anglois.  Et  de  faict,  arriva 
en  Angleterre,  où  il  fut  receu  grandement  el 
honorablement ,  et  vint  en  la  présence  du  roy 
d'Angleterre.  Et  là  recita  les  causes  de  sa  ve- 
nue. Et  si  en  la  présence  du  roy  il  avoit  fait 
belle  proposition  ,  encores  se  porla-il  mieux 
en  monstrant  quel  profit  la  paix  d'entre  les 
deux  royaumes  pouvoit  faire  au  bien  de  la 
chreslienté.  Et  conclud  le  roy  d'Angleterre 
d'y  entendre,  et  qu'il  envoyeroit  à  Calais  de 
ses  gens  en  certain  temps.  Et  retourna  le  roy 
d'Arménie  devers  le  roy,  el  luy  dit  la  response 
qu'avoit  fait  le  roy  d'Angleterre.  El  estoit  le 
roy  très-joyeux  d'y  entendre.  El  pource  en- 
voya à  Boulogne  bien  notable  ambassade.  Et 
estoit  le  médiateur  ledit  roy  d'Arménie,  et  là 
furent  six  semaines.  Et  esloil  merveilles  de 
voir  l'orgueil  des  Anglois  el  leur  arrogance,  et 
demandoient  plus  beaucoup  qu'ils  ne  souloyent 
faire.  El  par  leurs  manières  apparoissoil  évi- 
demment qu'ils  n'avoient  aucune  volonté  d'ac- 
corder ne  traiter,  el  n'y  eut  rien  de  fait.  Si 
s'en  retournèrent  les  Anglois  en  Angleterre,  et 
les  François  à  Paris  devers  le  roy ,  auquel  ils 
récitèrent  les  allées,  venues  el  paroles ,  qui 
avoient  esté  faites  el  dites.  El  estoit  tout  évident 
et  clair,  que  les  Anglois  ne  vouloienl  aucun  ac- 
cord, s'ils  n'avoient  tout  ce  qu'ils  demandoienl. 
El  cependant  de  Brest  en  Bretagne,  el  de  Cher- 
bourg en  Normandie  qu'ils  lenoient,  faisoient 


P\R  JEAN  JUYENAL  DES  ERSINS. 


355 


forte  guerre  sur  la  mer.  El  leur  rcsisloient  les 
François ,  el  esloient  les  frontières  bien  gar- 
nies de  vaillantes  gens  -,  et  tellement,  que  quand 
les  Anglois  sailloient  desdites  places,  le  plus 
souvent  bien  chaudement  elaspremenl esloient 
reboutés  jusques  dedans  leurs  places  dessus- 
dites, à  leur  grande  confusion. 

Quand  le  roy,  ceux  du  sang,  el  le  conseil 
sceurenl  et  appcrceurent  la  manière  des  An- 
glois ,  ils  conclurent  de  faire  armée ,  et  de  pas- 
ser en  Angleterre.  El  pource  faire,  estoit  chose 
nécessaire  d'avoir  argonl.  El  furent  faits  gros 
emprunts  des  gens  d'église,  elune  grosse  taille 
sur  le  peuple,  montans  à  grandes  sommes  de 
deniers.  Et  se  chargea  le  duc  de  Berry  d'en 
faire  les  diligences.  El  envoya  monseigneur  le 
conneslable  de  Clisson  en  Bretagne,  messire 
Jean  de  Vienne ,  admirai  de  France  ,  en  Nor- 
mandie, et  le  seigneur  de  Sempy  en  Picardie, 
pour  faire  provision  de  navires,  et  aussi  de  gens. 
El  esloil  commune  renommée,  que  ledit  duc  de 
Berry  assembla  assez  de  gens,  pour  conquesler 
et  combalre  toutes  nations  eslrangeres.  Et  fut 
ordonné,  que  tous  se  rendroienl  à  certain  temps 
à  l'Escluse.  Et  pour  avoir,  quand  on  seroil  des- 
cendu, quelque  retraicl,  on  fist  faire  certaines 
clostures  de  bois,  en  manière  de  murs  de  ville, 
qu'on  devoil  dresser  audit  pays  d'Angleterre. 
El  pour  les  choses  dessus  dites  accomplir,  y 
eut  de  grandes  mises  el  despenses. 

Il  fut  grande  renommée  que  le  duc  de  Breta- 
gne favorisoit  fort  les  Anglois,  el  furent  trou- 
vées certaines  lettres  de  ce  faisans  mention  ,  et 
y  avoit  très-grande  apparence.  Et  vint  la  chose 
à  la  cognoissance  du  duc,  lequel  envoya  bien 
diligemment  une  notable  ambassade  devers  le 
roy ,  en  soy  excusant ,  et  monstrant  que  lesdiles 
leltres  ne  vindrenl  oncques  de  luy,  el  que  les 
Anglois  les  avoient  contrefaites,  pour  luy  don- 
ner charge.  Et  receul  le  roy  benignemenl  son 
excuse,  considéré  mesmcment  qu'il  fit  dire, 
qu'il  monstreroil  si  cuidemment  qu'il  esloil  bon 
François ,  qu'on  s'en  appercevroil ,  el  qu'on  en- 
voyaslàBrest  en  Bretagne,  pour  avoir  la  place, 
el  qu'il  y  aideroil  de  tout  son  pouvoir.  Mais 
plusieurs  disoicnl  que  ce  n'esloit  que  fiction. 
Toulesfois  le  duc  fit  grand  appareil  de  navires 
bien  garnis,  el  fit  assiéger  Brest  sur  mer.  Et 
sur  les  vaisseaulx,  fit  faire  chasteaux  de  bois, 
tellement  que  les  Anglois  par  la  mer  n'eussent 
peut  sortir  ne  s'en  aller.  Et  pareillement  par 
terre  fit  faire  grosses  bastilles  de  bois ,  el  mettre 


356  HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE. 


pens  dedans,  et  fit  tout  bien  garnir  de  vivres. 
Elesloienlles  choses  très-bien  disposées  à  avoir 
la  place.  Le  duc  de  Lanclaslre  délibéra  daller 
en  Espagne  faire  guerre ,  et  assembla  foison  de 
gens  de  guerre,  et  grande  foison  de  navires, 
pour  y  aller.  Et  de  faict ,  se  mit  sur  mer ,  et  fut 
prié  et  requis,  que  en  passant  il  voulust  faire 
lever  le  siège  par  mer,  mis  par  le  duc  de  Breta- 
gne; ce  qu'il  promit  de  faire.  Et  de  faict ,  ap- 
procha les  marches  de  Bretagne,  et  vint  vers  la 
place  où  les  vaisseaulx  du  duc  de  Bretagne 
estoient,  les  cuidant  gagner,  ou  au  moins  faire 
départir,  et  par  trois  jours  les  assaillit  :  mais 
les  Bretons  si  vaillamment  se  défendirent,  que 
le  duc  de  Lanclastre  ne  vint  pas  à  son  intention. 
Et  se  départit  de  l'entreprise,  qu'il  cuidoit 
faire ,  et  print  son  chemin  en  Espagne.  Et  fu- 
rent les  Anglois  dedans  Brest  tellement  affamés, 
qu'ils  estoient  contraints,  et  comme  délibérés 
d'eux  rendre ,  et  laisser  la  place  ,  n'cust  esté 
que  les  Bretons  furent  contraints  de  lever  le 
siège,  pource qu'il  n'estoient payés. 

En  ce  temps  y  eut  grande  guerre  entre  le  roy 
d'Espagne  et  le  roy  de  Portugal ,  lequel  estoit 
fort  allié  des  Anglois.  Et  l'année  de  devant ,  le 
roy  d'Espagne  avec  dix  mille  combatans  estoit 
entré  au  royaume  de  Portugal ,  et  y  faisoit  forte 
«t  aspre  guerre,  et  vint  devant  Lisbonne,  une 
grosse  ville  de  Portugal.  Le  roy  de  Portugal 
assembla  gens  de  toutes  parts,  et  si  avoit  des 
Sarrasins  et  des  Anglois.  Et  avec  le  roy  d'Espa- 
gne estoit  messire  Geoffroy  de  Roye ,  avec  huict 
cens  hommes  bien  armés.  Et  furent  contons  les 
Espagnols  ellesPortugalois  de  combalre  ,  et  se 
mirent  sur  les  champs,  et  se  rencontrèrent  l'un 
l'autre ,  et  y  eut  dure  et  aspre  bataille ,  et  foison 
de  morts  d'un  costé  et  d'autre ,  et  finalement  les 
Espagnols  furent  desconfits,  et  s'enfuit  le  roy 
d'Espagne.  Et  le  roy  de  Portugal  encores,  non 
content  d'avoir  gagné  la  bataille ,  voulut  faire 
forte  guerre ,  et  envoya  en  Angleterre  pour 
avoir  gens ,  et  en  escrivit  au  duc  de  Lanclastre, 
lequel  avoit  espousé  la  fille  de  Pierre,  qui  se 
disoit  roy  d'Espagne.  Et  se  disposa  le  duc  de 
Lanclaslre  de  venir  en  aide  au  roy  de  Portugal, 
et  passa  par  emprès  Brest ,  comme  dessus  est 
dit.  Quand  la  chose  vint  à  la  cognoissance  du 
roy  d'Espagne,  il  envoya  aussi  hastivcmcnl  de- 
vers le  roy  de  France,  quérir  aide  et  secours.  Le 
duc  de  Bourbon ,  un  vaillant  prince ,  s'offrit  d'y 
aller,  et  d'y  mener  gens  le  plus  qu'il  pourroit. 
Kl  cependant  qu'il  faisoil  son  armée  ,  le  roy  y 


Cl  386*. 

envoya  mille  combatans  estant  soubs  messire 
Pierre  de  Villaines,  et  Olivier  de  Glisquin,  et 
firent  grande  diligence  d'aller  vers  le  roy  d'Es- 
pagne. Dont  il  fut  moult  joyeux  ,  et  les  mit  en 
garnison  en  ses  villes.  Quand  le  duc  de  Lan- 
clastre sceut  que  les  François  estoient  venus ,  il 
fut  bien  esbahi ,  et  leur  envoya  dire  que  la  chose 
ne  touchoit  le  roy  de  France,  et  que  s'ils  le 
vouloient  servir,  il  les  contenteroit  très-bien. 
Les  François  respondirent ,  que  si  la  chose  tou- 
choit le  roy  ou  non ,  ils  n'en  avoient  point  à 
cognoistre,  et  qu'il  leur  avoit  commandé  qu'ils 
vinssent  servir  le  roy  d'Espagne,  et  pour  ce  y 
estoient-ils  venus ,  en  luy  obéissant,  pour  le  ser- 
vir. 

Et  commencèrent  à  faire  forte  guerre,  et 
aspre,  et  merveilleuse,  et  se  monstroient  bien 
les  François  estre  vaillans  en  armes.  Leduc  de 
Lanclastre  considérant  que  aisément  il  ne  pou- 
rolt  pas  venir  à  son  intention,  et  que  grandes 
nouvelles  estoient  de  la  venue  du  duc  de  Bour- 
bon ,  et  que,  dès  avant  son  parlement,  il  sçavoit 
que  les  François  dévoient  passer  en  Angleterre, 
et  faisoient  grand  appareil ,  délibéra  d'entendre 
à  trouver  moyen  d'aucun  traité ,  et  accord.  Et 
y  eut  aucunes  trefves  entre  les  deux  roys  ,  et 
finalement  ils  furent  amis.  Et  avoit  le  duc 
de  Lanclastre  deux  filles,  et  les  deux  roys 
estoient  à  marier,  et  eut  le  roy  d'Epagne  l'une 
des  filles,  et  le  roy  de  Portugal  l'autre.  Et  y 
eut  paix  et  bon  accord ,  et  par  ce  moyen  les 
François  s'en  retournèrent,  et  ne  fut  aucune 
nécessité  que  le  duc  de  Bourbon  s'en  allast  en 
Espagne.  Et  devoit  ledit  duc  de  Lanclastre  por- 
ter des  armes  d'Espagne  un  quartier.  Et  tous 
les  ans  avoit  certaine  somme  d'argent,  à  cause 
de  sa  femme  qui  estoit  fille  de  Pierre,  soy  di- 
sant roy  d'Espagne.  Et  après  ces  choses  survint 
une  merveilleuse  et  piteuse  mortalité  esdils 
pays,  et  tellement  qu'on  disoit,  qu'il  n'y  de- 
meura pas  le  quart  du  peuple  qui  y  estoit.  Et  y 
moururent  la  femme  dudit  duc  de  Lanclastre  et 
son  fils.  Et  y  eut  sur  la  mer  telle  et  si  grande 
tempesle,  et  vents  merveilleux  ,  que  les  navires 
dudit  duc  furent  toutes  peries  et  perdues  :  tou- 
tesfois  il  fit  diligence  d'en  trouver  d'autres,  et 
en  eut,  et  s'en  retourna  en  Angleterre,  Et  y  eut 
bien  pileuse  venue ,  quand  on  sceut  la  merveil- 
leuse mortalité  qui  avoit  esté,  par  le  moyen  de 
laquelle  plusieurs  chevaliers  et  escuyers  de  bien 
esloienl  Irespassés.  Et  ne  sçauroit-on  à  peine 
déclarer  la  douleur  qn'avoienl  les  dames  et  da- 


(1386) 

moiselles ,  elles  enfans,  qui estoient  demeurés 
vefves  et  orphelins. 

Le  roy  se  lenoit  à  Paris ,  et  lousjours  faisoit- 
011  préparatoires  pour  passer  en  Angleterre.  Le 
roy  avoit  une  sœur  nommée  Catherine ,  qui  n'a- 
voil  que  de  neuf  à  dix  ans.  Monseigneur  de 
Berry  oncle  du  roy,  avoit  grand  désir  que 
son  fils  l'eust  en  mariage,  et  envoya  vers  le 
pape  pour  en  avoir  dispense,  laquelle  il  eut  bien 
aisément.  El  donna  le  roy  sa  sœur  au  fils  du 
duc  de  Berry,  et  en  fit  le  mariage. 

Et  après  se  partit  de  Paris,  et  vint  à  Sainct- 
Denys  faire  ses  offrandes.  Et  y  eut  difficulté  s'il 
prendroit  l'oriflambe,  et  disoient  le  plus  des 
chevaliers  et  escuyers  que  non  ,  et  qu'elle  ne  se 
devoit  prendre  sinon  à  la  défense  du  royaume, 
mais  non  mie  quand  on  veut  conquester  autre 
pays.  Il  se  partit  de  Sainct-Denys,  et  vint  à 
Sentis,  et  delà  à  Amiens,  et  de  Amiens  à  Ar- 
ras,  esquelles  cités  il  fut  grandement  et  nota- 
blement receu,  comme  il  luy  appartenoit.  Il  fit 
enquérir  s'il  y  avoit  navires  presls.  Et  trouva- 
on,  qu'il  y  avoit  neuf  cens  nefs  ou  vaisseaux 
tous  prêts  et  garnis  de  vivres,  et  huict  mille 
chevaliers  et  escuyers ,  et  gens  de  traict  et  gros 
varlets  sans  nombre.  Et  sembloit  que  les  choses 
estoient  bien  fort  appreslées  pour  passer.  Et  fut 
ordonné  que  partout  on  fist  prières ,  oraisons,  et 
processions ,  ce  qui  fut  fait  bien  diligemment. 
On  vint  devers  le  roy  lui  dire  qu'il  attendoit 
trop  à  partir ,  et  que  tout  estoit  prest,  et  le  temps 
doux  et  paisible.  Et  il  respondit,  qu'il  attendoit 
son  oncle  le  duc  de  Berry,  qui  estoit  à  Paris, 
auquel  il  manda  qu'il  s'avançast.  Lequel  duc 
rescrivit  au  roy  qu'il  fist  bonne  chère  ,  et  ves- 
cust  joyeusement  sans  partir.  Les  gens  de  guerre 
et  autres  de  bonne  volonté  estoient  en  grande 
desplaisance  de  ce  qu'on  ne  parloit,  veu  que  le 
temps  estoit  propice,  et  convenable ,  et  estoient 
de  très-grand  désir  et  affection  de  exploiter  sur 
leurs  ennemis.  Et  de  très-grande  desplaisance 
commencèrent  à  piller,  dérober,  et  détrousser 
gensallans  parle  pays.  Et  fut  l'entreprise  rom- 
pue, et  de  nulle  valeur.  Et  si  furent  lesdites 
pilleries  si  merveilleuses ,  que  au  pays  ne  trou- 
vèrent plus  que  manger,  et  furent  contraints 
eux  en  aller  et  départir  par  défaut  de  vivres  et 
de  payement,  combien  qu'on  eust  levé  grand 
argent. 

Auditan  le  vingt-cinquiesme  jour  de  septem- 
bre ,  la  royne  eut  un  fils  nommé  Charles.  Par- 
quoy  furent  ordonnés  chevaucheurs  par  tout  le 


PAR  JEAN  JUVEINAL  DES  URSINS. 


357 


royaume,  pour  le  faire  sçavoirauxgeusd'église, 
nobles  et  peuple.  Si  en  fut  faite  grande  joye  par- 
tout. Et  combien  que  au  temps  passé,  on  eust 
accoustumé  de  faire  aumosnes,  et  relever  le  peu- 
ple d'aucunes  charges  qu'on  leur  faisoit  ;  tou- 
tesfois  de  ce  ne  fut  rien  fait,  ne  monstre  semblant 
de  le  vouloir  faire.  Et  le  jour  des  Innocens  en- 
suivant ,  ledit  enfantalla  de  vie  à  trespassemenl. 
Et  fut  enterré  à  Sainct-Denys  en  la  chapelle  de 
son  ayeul  Charles  cinquiesme  de  ce  nom. 

En  ce  temps  y  eut  merveilleux  vents  et  tem- 
pestes ,  es  forests  et  jardinages ,  arbres  arrachés 
de  terre  et  maisons ,  cheminées  abatues  sans 
nombre  et  si  fit  merveilleux  tonnerres  5  et  si 
advint  en  une  ville  sur  la  rivière  de  Marne,  que 
le  tonnerre  et  foudre  cheut  sur  une  église ,  tel- 
lement que  ladite  église  fut  toute  arse,  et  la 
custode  où  estoit  le  corps  de  Nostre-Seigneur  , 
mais  on  trouva  l'hostie  sacrée  tout  entière  sur 
l'autel. 

Le  duc  de  Berry,  après  l'entreprise  faillie  de 
passer  en  Angleterre,  et  par  sa  faute  ,  comme 
on  disoit  feignif  de  vouloir  tant  faire  qu'on 
passast.  Et  disoit  en  soy  excusant,  qu'il  ne 
pouvoit  plustost  venir.  Et  estoient  les  excusa- 
tions  apparemment  vaines  et  frivoles.  Et  de 
faict ,  vint  jusques  à  lEscluse,  où  le  roy  estoit. 
Mais  le  temps  n'estoit  pas  bien  disposé.  Car 
sur  mer  estoient  merveilleuses  tempestes.  Et  si 
estoient  les  gens  de  guerre  tellement  séparés  en 
divers  lieux,  qii'il  estoit  tout  apparent  qu'il 
n'estoit  pas  possible  de  passer,  et  les  manières 
que  lenoit  le  duc  de  Berry,  n'estoient  que  moc- 
queries  et  dérisions.  Et  estoit-on  très-mal  con- 
tent, et  en  disoit-on  plusieurs  meschantes  pa- 
roles. Et  furent  tous  les  navires  péris  par  la 
tempeste  de  la  mer,  ou  gagnés  par  les  Anglois. 
Et  y  avoit  vaisseaux  pleins  de  vivres  et  de  vins, 
jusques  à  deux  mille  tonneaux,  lesquels  furent 
gagnés  par  les  Anglois.  Et  fut  contrainct  le  roy 
s'en  retourner  à  Paris ,  et  donna  la  ville  de 
bois,  dont  dessus  est  fait  mention,  au  duc  de 
Bourgongne  son  oncle. 

En  ladite  année,  Charles  I,  roy  de  Navarre, 
(qui  estoit  fils  de  la  royne  Jeanne  II,  fille  uni- 
que du  roy  Louys  X,  dit  Hulin),  lequel  au 
royaume  de  France  par  plusieurs  et  diverses 
fois  fil  maux  innumerables,  alla  de  vie  à  tres- 
passemenl. A  sa  mort  y  avoit  un  evesque ,  le- 
quel fit  une  manière  d'escrire  à  sa  sœur,  en 
louant  fort  sa  vie  et  sa  fin.  IMais  autres,  qui  en 
sçayoicnt,  affermèrent   que  pource  que  oar 


358 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


\ieillesse  il  esloit  tout  refroidi ,  on  conseilla 
qu'il  fust  enveloppé  en  un  drap  mouillé  en 
eaue  de  vie,  et  y  fust  cousu  dedans,  et  que 
quand  le  drap  seroit  sec ,  qu'on  l'arrousast  de 
ladite  eaue.  Celui  qui  le  cousoit  avoit  devant 
luy  de  la  chandelle  de  cire  aimée,  et  pour  rom- 
pre son  fil ,  il  prit  la  chandelle  de  cire  pour  le 
brusler.  Mais  il  advint  que  le  feu  du  filet  alla 
jusques  au  drap. 

Et  fut  ledit  drap  mis  en  feu  et  en  flamme, 
et  n'y  peut-on  oncques  mettre  remède,  et  ves- 
quit  trois  jours,  criant  et  brayant  à  très-gran- 
des et  aspres  douleurs  ,  et  en  cet  estât  alla  de 
vie  à  trespassement.  Et  disoit-on  que  c'estoit 
une  punition  divine. 

En  ce  temps  y  avoit  un  gentil  chevalier 
nommé  messire  Jean  de  Carrouget,  qui  avoit 
espousé  une  très-belle  et  vaillante  dame,  le- 
quel par  aucun  temps  avoit  esté  absent.  Et 
quand  il  revint,  la  dame  en  plorant  dit  à  son 
mary,  qu'elle  avoit  esté  prise  à  force  et  cognue 
charnellement  par  un  escuyer  nommé  .Tacques 
le  Gris.  Lequel,  quand  il  sceut  qu'on  le  vou- 
loit  charger  d'un  tel  cas,  fut  bien  desplaisant, 
et  souvent  affermoit  par  serment ,  que  oncques 
le  cas  ne  luy  esloit  advenu.  Toulesfois  Carrou- 
get ne  le  creut  point,  et  le  fit  adjourner  en  la 
présence  du  roy  en  cas  de  gage  de  bataille,  et 
comparut,  et  fut  jette  le  gage,  et  celte  malicre 
renvoyée  en  la  cour  du  parlement.  Et  le  tout 
veu  et  considéré,  fut  dit  qu'il  y  escheoit gage, 
ei  fut  adjugé  le  gage ,  et  ordonné  que  la  dame 
seroit  détenue  prisonnière.  Et  feroit  serment, 
que  ce  qu'elle  imposoit  à  Jacques  le  Gris  esloit 
vray,  et  ainsi  le  jura  et  afferma,  et  ledit  Jac- 
ques aussi  pareillement  le  contraire.  Si  furent 
les  parties  mises  au  champ,  et  les  cris  faits  en 
la  forme  et  manière  accoustumée.  Et  disoit-on 
que  messire  Jean  de  Carrouget  avoit  fièvres,  et 
que  à  ceste  heure  le  prirent,  si  combalirent 
lesdils  champions  bien  et  asprement  l'un  contre 
l'autre.  Et  finalement  Jacques  le  Gris  clicut. 
Et  lors  Carrouget  monta  sur  luy,  l'espée  traite, 
en  luy  requérant  qu'il  luy  dist  vérité.  Et  il  res- 
pondit  que  sur  Dieu ,  et  sur  le  péril  de  la  dam- 
nation de  son  ame,  il  n'avoit  oncques  commis 
le  cas  dont  on  le  chargeoit.  Et  pourtant  Carrou- 
get, qui  croyoit  sa  femme  ,  luy  bouta  l'espée 
au  corps  par  dessous,  et  le  fit  mourir,  qui  fut 
grande  pitié.  Car  depuis  on  sceut  verilablemcnl 
qu'il  n'avoit  oncques  commis  le  cas,  et  que  un 
autre  l'avoit  fait,  lequel  mourut  de  maladie  en 


VI,  ROI  DE  FRANCE,    ,  (1387) 

son  lict,  et,  en  l'article  de  la  mort,  il  confessa 
devant  gens  que  ce  avoit-il  fait. 

En  Bretagne  audit  temps  avoit  un  chevalier 
nommé  messire  Robert  de  Beaumanoir,  qui  fit 
appeller  devant  le  duc  un  autre  chevalier 
nommé  Pierre  de  Tournemine ,  en  gage  de  ba- 
taille. Et  disoit  qu'il  avoit  un  sien  parent  de  son 
nom  et  armes,  lequel  on  chargeoit  d'entretenir 
la  fille  d'un  laboureur,  devers  lequel  vint  ledit 
de  Tournemine,  et  luy  dit,  qu'il  esloit  bien 
meschanl,  qu'il  ne  tuoit,  ou  faisoit  mourir  le 
parent  dudit  de  Beaumanoir,  veu  la  cause  des- 
sus dite,  et  luy  conseilloit  qu'il  le  fist;  et  telle- 
ment il  enhorta  ledit  laboureur,  qu'il  se  mit  en 
aguet  de  le  tuer  par  plusieurs  fois,  et  le  trouva 
une  fois  à  son  advantage,  et  le  tua.  Et  disoit 
ledit  de  Beaumanoir,  que  le  meurtre  avoit  esté 
fait  par  l'induction  dudit  de  Tournemine,  et 
que  faussement  et  mauvaisement  il  l'avoit  fait; 
et  s'il  le  vouloit  nier,  il  estoit  prest  de  l'en  com- 
batre  ,  et  jelta  son  gage.  Tournemine  respon- 
dit,  en  niant  tout  ce  que  disoit  Beaumanoir.  Et 
finalement  veue  la  matière,  et  tout  considéré  , 
le  gage  fut  adjugé,  et  dit  qu'il  y  avoit  gage  de 
bataille.  Et  y  eut  jour  et  lieu  assigné ,  auquel 
les  parties  comparurent  en  la  présence  du  duc, 
et  furent  les  sermens  faits  en  la  manière  ac- 
coustumée. Et  après  cry  fait ,  que  chacun  fist 
son  devoir,  ils  s'approchèrent  l'un  de  Taulre, 
et  combatirent  bien  longuement,  et  ne  sça- 
voit-on  à  peine  lequel  avoit  le  meilleur  5  et  fi- 
nalement de  Tournemine  fut  desconfil,  san» 
recognoistre  le  cas ,  et  comme  mort  fut  mis 
hors  du  champ. 

1387. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et  sept,  y 
eut  en  France  une  merveilleuse  et  comme  gé- 
nérale mortalité,  et  si  piteuse  que  à  peine  trou- 
voit-on  qui  cnsevelist  les  morts,  et  estoit  de 
bosses  et  de  flux  de  ventre.  Et  ne  sçavoit-on 
remède  humain  trouver.  Si  fut-il  advisé,  qu'il 
falloil  avoir  recours  à  Dieu ,  et  ordonna-on  à 
faire  processions ,  et  dévotes  oraisons.  Et  es- 
toit grande  pilié  de  voir  les  pleurs  et  gemisse- 
mens  des  créatures  humaines.  Les  uns  prians 
à  Dieu  ,  qu'elle  voulust  cesser,  les  aulr^s  pleu- 
rans  leurs  parens  et  amis  trespassés.  Et  comme 
soudainement  cessa  ladite  mortalité,  ce  qu'on 
Icnoit  œuvre  de  Dieu. 

Les  nobles  de  Normandie  et  autres  gens  de 


(1387) 

guerre ,  voyans  que  en  rien  on  ne  les  occupoil, 
délibérèrent  de  faire  finance  de  vaisseaux,  et 
eux  mettre  sur  mer,  pour  grever  les  Anglois , 
s'ils  pou  voient-,  et  de  faict  ils  le  firent.  Laquelle 
chose  vint  à  la  cognoissance  des  Anglois ,  les- 
quels s'appareillèrent  à  résister ,  et  équipèrent 
les  Anglois,  et  fournirent  de  gens ,  et  de  choses 
nécessaires  à  ce  apparlenans,  leurs  navires,  et 
se  mirent  sur  mer  en  intention  de  trouver  les 
François,  lesquels  aussi  ne  dcniandoient  autre 
chose.  Et  estoit  chef  des  Anglois  messire  Hue 
le  Despensier,  et  cinglèrent  tant  par  mer  qu'ils 
s'apperceurent  les  uns  les  autres,  et  se  dispo- 
sèrent les  Anglois  et  François  à  combatre,  et 
approchèrent  et  commencèrent  à  tirer  canons, 
arbalesles ,  et  sagetles ,  et  y  eut  bien  dure  et 
aspre  besongne,  et  plusieurs  blessés  d'un  costé 
et  d'autre.  Or  advint  que  le  traict  faillit  aux 
Anglois ,  et  se  joignirent  à  eux  les  François,  et 
finalement  les  Anglois  ne  peurent  soustenir 
l'assaut  que  les  François  leur  faisoient,  dont 
ils  furent  desconfits ,  et  presque  tous  morts  et 
jettes  en  la  mer.  Et  fut  messire  Hue  le  Despen- 
sier pris  et  amené  en  Normandie.  Dedans  les 
vaisseaux  des  Anglois  qui  furent  pris,  y  avoit 
peu  de  vivres ,  mais  de  grandes  richesses ,  et 
fut  tout  butiné  entre  les  François.  Et  dient  au- 
cuns ,  que  messire  Hue  les  Despensier  fut  déli- 
vré sur  sa  foy,  et  comme  sans  finance. 

Le  cardinal  de  Luxembourg,  lequel  fut  fait 
pour  le  bien  qui  estoit  en  sa  personne ,  cardi- 
nal en  l'aage  de  dix-huict  ans ,  alla  de  vie  à 
Irespassement,  et  fut  enterré  en  Avignon  aux 
Celestins.  Et  à  son  enterrement,  y  eut  foison 
de  peuple.  Et  y  eut  des  aveugles,  qui  par  les 
mérites  du  glorieux  sainct,  recouvrèrent  veue, 
et  des  boiteux,  qui  allèrent  droit.  Aussi  plu- 
sieurs créatures  humaines,  malades  de  diverses 
maladies,  vindrent  faire  leur  dévotions,  en  re- 
quérant le  glorieux  cardinal  trespassé,  qu'il 
voulust  prier  Dieu  ,  qu'il  leur  donnast  santé , 
lesquels  au  neufiesme  jour  estoient  guaris ,  et 
tous  sains. 

En  ce  temps  y  avoit  grandes  divisions  en 
Angleterre.  Messire  Ollivier  de  Clisson  ,  con- 
nestable  de  France,  et  messire  Jean  de  Vienne 
admirai ,  voyans  et  considerans  le  voyage  de 
passer  en  Angleterre  rompu  ,  délibérèrent  d'y 
passer  à  tout  trois  mille  combatans ,  et  qu'ils 
prendroient  assez  de  navires  et  gens  aux  mar- 
ches de  Bretagne,  Normandie ,  et  Picardie ,  et 
leur  sembloit,  veue  ladite  division  qui  estoit  en 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


359 


Angleterre,  qu'on  porleroil  grand  dommage 
aux  Anglois.  Et  pour  faire  aucuns  préparatifs, 
Clisson  s'en  alla  en  Bretagne.  Les  Anglois,  qui 
en  curent  cognoissance,  escrivirenl  au  duc  de 
Bretagne,  conmie  à  leur  accointe,  qu'il  les  vou- 
lust aider,  avec  plusieurs  autres  chosfs.  Quand 
le  duc  de  Bretagne  sceul  que  le  coniioslable  de 
Clisson  estoit  en  Bretagne ,  il  lui  manda  comme 
à  son  amy  et  serviteur  de  venir  disner  avec 
luy,  et  qu'il  luy  foroit  très-bonne  chère.  Le 
conneslable,  cuidant  que  ce  fust  à  bonne  in^ 
lentioii ,  y  alla  volontiers,  cuidant  estre  très- 
bien  en  la  bonne  grâce  du  duc,  et  qu'il  n'cust 
aucune  malveillance  contre  luy.  Et  estoit  le  duc 
à  Yennes,  et  aussi-lost  que  Clisson  y  fut,  par 
l'ordonnance  du  duc  fut  pris ,  et  mis  en  une 
trés-nmuvaise  prison  ,  et  très-durement  traité, 
et  souvent  on  le  menaçoit  de  le  faire  mourir  , 
et  le  traitoit-on  moult  durement  et  meschain- 
ment.  Et  après ,  par  le  moyen  d'aucuns  barons 
de  Bretagne,  qui  monstrerent  au  duc  le  mal 
qu'il  faisoit,  veu  que  Clisson  estoit  si  vaillant 
chevalier,  et  le  père  duquel,  et  Clisson  mesmes, 
l'avoient  grandement  servi ,  et  qu'il  estoit  con- 
neslable de  France,  qui  estoit  grande  chose, 
et  parce  il  pouvoit  encourir  l'indignation  du 
roy,  y  eut  aucun  traité  et  accord.  Et  requeroit 
le  duc,  que  Clisson  mist  toutes  les  places  qu'il 
lenoit  en  la  main  du  duc ,  et  qu'il  luy  fist  cer- 
tains sermens  et  promesses  de  le  servir,  et 
autres  choses ,  comme  on  disoit  non  bien  hon- 
nestes.  El  quand  on  dit  à  Clisson ,  ce  qu'il  fal- 
loit  qu'il  fist,  et  ce  que  le  duc  vouloit,  ou  au- 
trement il  seroit  en  grand  danger  de  sa  vie,  il 
luy  fit  grand  mal  de  l'accorder.  Toutesfois  il 
s'y  accorda ,  et  mit  ses  places  en  la  main  du 
duc,  etfitcedequoy  on  le  requeroit,  ou  promit 
de  le  faire  et  accomplir,  et  à  ce  s'obligea.  Et 
par  ce  moyen  fut  délivré,  très-mal  content,  et 
monslroit  bien  par  ses  manières ,  que  il  avoit 
bien  intention  de  s'en  venger.  Et  en  le  déli- 
vrant ,  le  duc  dit  qu'il  voyoit  bien  que  la  déli- 
vrance ,  qu'il  faisoit  de  Clisson ,  une  fois  re- 
tourneroit  au  grand  dommage  du  pays.  La 
chose  venue  à  la  cognoissance  du  roy,  il  fut 
bien  mal  content,  et  non  sans  cause,  et  envoya 
une  ambassade  vers  le  duc ,  et  luy  manda  que 
comme  que  ce  fust,  il  mist  les  places  de  Clisson 
en  sa  main ,  ou  autrement  qu'on  l'adjourneroit 
à  comparoir  en  personne  en  parlement.  El  ce- 
pendant Clisson  ariva  devers  le  roy,  soy  plai- 
gnant du  duc ,  et  luy  recita  la  manière  comment 


360 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1387) 


il  avoit  esté  gouverné  par  le  duc ,  et  les  pro- 
messes qu'il  luy  avoit  faites  5  et  pleinement  de- 
vant le  roy,  ceux  du  sang,  et  le  conseil,  dit 
que  le  duc  estoit  «  faux  et  mauvais  envers  le 
w  roy  et  la  couronne  de  France.  »  Le  roy  et  le 
conseil  considerans  que  le  cas  estoit  très-mau- 
vais, et  que  c'estoit  crime  de  lèse  majesté ,  or- 
donnèrent qu'on  luy  envoyeroit  certains  com- 
missaires, à  l'adjourncr  pour  comparoir  en 
personne  à  Orléans,  par  devant  luy.  Etdefaicl, 
y  furent  certaines   personnes  notables  ,  les- 
quelles firent  diligence  de  venir  en  Bretagne  en 
la  présence  du  duc ,  lequel  les  receut  bien  dou- 
cement et  honorablement.  Et  luy  exposèrent 
les  causes  pourquoy  le  roy  les  avoit  envoyés  , 
en  aucunement  délestant  le  plus  doucement 
qu'ils  [icurent  le  cas  par  luy  commis  en  la  per- 
sonne du  conneslable,  et  que  pour  ceste  cause 
lis  estoient  chargés  de  l'adjourner  à  comparoir 
en  personne  devant  le  roy  à  Orléans ,  ce  qu'ils 
faisoient.  Et  après  ces  choses  ainsi  dites ,  le  duc 
responditen  brefves  paroles  qu'il  estoit  serviteur 
du  roy,  et  luy  voudroil  obeïr  en  toutes  choses. 
Et  que  ce  qu'il  avoit  fait,  ce  n'estoit  au  con- 
empt  du  roy,  ny  comme  à  connestable,  mais 
\l  estoit  son  vassal ,  et  en  plusieurs  et  diverses 
manières,  il  avoit  mespris  vers  luy,  et  qu'il 
avoit  assez  de  matière  de  monstrer  qu'il  avoit 
envers  luy  confisqué  corps  et  biens,  et  que  trop 
doucement  et  gratieuscmenl  il  avoit  procédé 
contre  luy.  Ce  qu'il  monstreroit  en  temps  et 
lieu.  Et  que  très-volontiers  en  l'esté  ,  il  compa- 
restroit  en  personne  par  devant  le  roy,  espérant 
qu'il  n'auroit  que  justice  et  raison  ,  et  leur  fit 
très-bonne  chère.  El  prirent  congé ,  et  s'en 
vindrent  devers  le  roy,  auquel  ils  dirent  la  res- 
ponse  du  duc. 

En  celen>ps  y  eut  un  doclour  en  théologie, 
»le  l'ordre  des  Frères  Prescheurs,  nommé  mais- 
îre  .lean  de  Monlesono,  qu'on  lenoit  bien 
notable  homme, et  bon  clerc,  lequel  souvent 
preschoil.  En  une  prédication  dit  et  lint  pu- 
bliquement, que  la  glorieuse  Ylergc  Marie, 
mère  de  Noslre-Sauvcur  et  Rédempteur  Jesus- 
(]hrist,  fut  engendrée  en  péché  originel.  L'e- 
\esque  de  Paris  le  sceut,  et  sur  ce  assembla 
plusieurs  notables  clercs  tant  séculiers,  que  ré- 
guliers, etmendians.  l^t  fut  la  matière  ouverte, 
et  disputée,  et  debatue  en  son  hoslel ,  et  fut 
conclu  que  ladite  conclusion  dudil  rnaislrc  en 
llieologio  scroit  et  devoil  eslre  condamn'^e.  El 


tre-Dame  de  Paris.  Et  par  l'evesque  de  Paris  , 
vestu  en  estât  pontifical,  fut  ladite  proposition 
condamnéebienetsolemnellemenl.  EtàRoueny 
y  eut  un  autre  docteur  en  théologie,  qui  pres- 
cha  publiquement,  comme  avoit  fait  l'autre,  et 
estoit  dudil  ordre  ;  et  en  preschant  dit,  que  s'il 
ne  le  sçavoil  monstrer,  qu'il  vouloil  qu'on  l'ap- 
pelast  Huet.  Et  au  contempt  de  ce ,  quand  on 
voyoil  aucuns  de  ladite  religion ,  on  les  appel- 
loit  Huets,  et  mesmement  les  jeunes  enfans  de 
l'université  le  crioient  à  haute  voix  ,  quand  ils 
les  voyoient. 

En  Angleterre  y  avoit  grande  division ,  et  di- 
soit-on  que  le  roy  Richard  II  du  nom  se  gou- 
vernoit  par  gens  non  nobles ,  et  non  mie  de 
grand  estai ,  dont  les  nobles  du  pays  estoient 
très-mal  contens.  Et  s'assemblèrent  les  oncles 
et  parens,  et  avec  eux  les  plus  nobles  qui  y  fus- 
sent ,  et  pource  que  aucuns  contredisoient  au- 
cunement au  roy,  il  fit  coupper  aucunes  lestes. 
Lesquelles  choses  enflammèrent  plus  Icsdits 
nobles  ,  et  soudainement ,  et  comme  on  ne  se- 
donnoil  de  garde,  vinrent  devant  Londres  ar- 
més ,  tous  presls  de  combalre.  El  y  avoit  avec 
le  roy,  le  duc  de  Hibernie ,  et  sembloit  au  peu- 
ple de  Londres,  que  lantost  les  desconfiroit  : 
et  furent  les  uns  devant  les  autres  en  bataille 
rangée ,  et  s'approchèrent  d'un  coslé  et  d'autre, 
et  tirèrent  largement  sagettes ,  et  puis  s'assem- 
blèrent aux  haches ,  lances  et  espées.  Et  en 
peu  d  heures  les  nobles  desconfirent  le  roy  Ri- 
chard ,  et  ceux  qui  estoient  avec  luy  :  car  ils 
estoient  exercés  en  armes,  et  qui  sçavoient  ce 
que  c'esloit  de  guerre,  et  les  autres  non.  Le  roy 
Richard  se  retraliil  aux  prochains  chasleaux, 
et  avec  luy  le  duc  de  Hibernie,  et  les  princi- 
paux de  son  conseil.  Aucuns  y  en  eut  de  pris, 
ausquels  on  coupa  les  lestes,  et  estoient  ceux 
qui  estoient  avec  le  roy  bien  esbahis,  et  leur 
conseilla  le  roy,  qu'ils  se  retrahissent  en  Fran- 
ce, ce  qu'ils  firent.  Et  combien  qu'ils  fussent 
ennemi»  du  roy  do  France,  toutesfoisles  receut- 
il,  doucement  cl  benignemenl,  et  leur  fil  or- 
donner leur  estai  bien  grandement.  Et  firent 
sçavoir  au  roy  d'Angleterre  leur  gralieuse  ré- 
ception. De  laquelle  chose  il  envoya  remercier 
le  roy  de  France  :  et  appaisa  les  nobles,  et  par 
eux  se  gouverna  :  et  y  eut  aucunes  trefves. 

En  Guyenne  vers  Limosin  y  a  une  place  bien 
forte  nomn)éeChalucet,  cl  y  avoil  grosse  gar- 
nison de  gens,  et  en  esloit  capitaine  un  nonuné 


pource.  fui  l'ail  une  procession  générale  à  Nos-  |  Tc^ile-Noire,  vaillant  homme  d'armes,  lequel 


(1388) 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


361 


endommageoit  forlles  François,  et  couroil  sou- 
vent le  pays  :  il  assembla  bien  quatre  cens  com- 
batans  tous  gens  de  guerre ,  porlans  habille- 
niens  pour  escheller  et  prendre  places,  et  s'en 
vinrent  devant  Montferrand ,  sçachans  que  de- 
dans n'y  avoit aucunes  gens  de  défense,  et  ar- 
riva en  une  nuict  obscure,  et  mit  une  assez 
grosse  embusche  au  plus  près  de  la  ville,  et 
ordonna  dix  ou  douze  compagnons  ausquels  le 
plus  ilsefioit,qui  esloient  vaillans  et  armés 
dessous ,  menans  huict  ou  neuf  chevaux  char- 
gés de  diverses  marchandises,  lesquels  vinrent 
au  poinct  du  jour,  au  pont  levis ,  crier  et  requé- 
rir qu'on  les  mist  dedans ,  et  leurs  marchandi- 
ses. Aucuns  de  la  ville  vinrent ,  qui  se  disoienl 
portiers  pour  le  jour,  et  avalèrent  le  pont  levis. 
Les  Anglois,  qui  se  disoient  marchands,  ti- 
rèrent leurs  dagues  ,  et  tuèrent  les  portiers,  et 
saillit  l'embusche,  et  entrèrent  dedans  la  ville. 
Les  habilans  se  cuiderent  allier,  pour  les  rebou- 
ler, mais  ils  ne  peurent  résister.  Et  pillèrent  et 
dérobèrent  la  ville,  prirent  prisonniers,  et 
firent  tous  les  maux  que  ennemis  ont  accous- 
tumé  de  faire.  Laquelle  chose  vint  à  la  cognois- 
sance  du  mareschal  de  Sancerre,  qui  estoit  vers 
lesdiles  marches ,  lequel  tantost  assembla  gens 
de  guerre,  en  intention  d'aller  assiéger  Teste- 
Noire  dedans  Montferrand  :  mais  Teste-Noire 
en  sceul  les  nouvelles ,  et  chargea  sur  chevaux, 
charettes  et  chariots ,  ce  qu'il  avoit  pillé,  et  le 
plustost qu'il  peut,  avec  ce  qu'il  avoit ,  se  re- 
trahit à  Chalucet ,  dont  il  estoit  venu. 

Jean  de  Bretagne  espousa  la  fille  de  messire 
Olivier  deClisson. 

Il  y  eut  un  cardinal  de  l'antipape  Urbain  , 
qui  vint  vers  Clément,  feignant  qu'il  vouloit 
estreen  son  obéissance ,  et  délaisser  Urbain,  et 
y  fut  par  aucun  temps ,  et  luy  faisoit-on  beau- 
coup de  biens.  El  sceul  et  enquil  de  tout  le  faict 
de  Clément,  et  amassa  de  l'argent  largement, 
et  puis  s'en  alla  par  Allemagne,  et  de  là  vers 
Urbain  l'antipape. 

1388. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et  huit, 
comme  dessus  a  esté  touché,  le  duc  de  Breta- 
gne avoit  esté  adjourné  à  comparoir  en  per- 
sonne à  Orléans  par  devant  le  roy.  Mais  au 
jour  assi;îné,  combien  qu'il  fut  longuement  at- 
tendu, il  ne  vint  ny  ne  comparut  en  aucune 
manière.  Ouand  Clisson  vi'id  (ju'il  ne  vcnoit 


point,  il  s'agenouilla  devant  le  roy,  en  disant 
que  autresfois  il  avoit  dit,  et  encores  mainle- 
noit,  que  le  duc  luy  avoit  faussement  fait  les 
choses  dessus  dites ,  et  comme  faux ,  Iraistre , 
et  desloyal,  estoit  content  de  le  combalre,  et 
autre  qui  le  voudroit  soustenir.  Et  jella  son 
gand  par  manière  de  gage  sur  le  lict,  lequel 
aucunement  ne  fut  receu  par  personne.  Le  roy 
retourna  à  Paris ,  très-fort  indigné  contre  le 
duc,  et  avoit  le  duc  grande  crainte  et  doule 
que  le  roy,  par  le  moyen  de  son  connestable 
Clisson ,  ne  fist  armée  pour  aller  en  Bretagne 
contre  luy  :  et  plusieurs  de  ses  barons  y  avoit, 
lesquels  luy  remonstroient  qu'il  avoit  mal  fait, 
et  qu'il  seroit  bon  d'y  trouver  aucun  expédient . 
el  pour  ceste  cause,  le  duc  envoya  vers  le  roy 
certains  ambassadeurs,  pour  aucunement  ap- 
paiser  l'indignalion  du  roy.  Et  quand  ils  furent 
à  Paris,  y  eut  aucunes  difficultés,  si  le  roy  les 
oiroitou  non.  Car  le  connestable  toujours  chau- 
dement poursuivoit.  Et  finalement  fut  dit  que 
le  roy  les  oiroit.  Ils  excusoient  le  duc,  de  ce 
qu'il  n'estoit  venu  à  Orléans,  en  offrant  qu'il 
estoit  content  de  venir  jusques  à  Blois,  et  il 
pleust  au  roy  envoyer  personnes ,  ausquelles 
il  se  peust  fier,  cl  à  seurelé  il  viendroit  jusques 
en  la  présence  du  roy.  El  pour  ceste  cause,  le 
roy,  considérant  la  matière  estre  haute  et 
grande,  envoya  ses  deux  oncles  les  ducs  de 
Berry  et  de  Bourgongne  jusques  à  Blois.  Et  là 
vint  le  duc  ,  auquel  les  deux  ducs  monslrerent 
qu'il  avoit  grandement  failly  el  offensé,  mais 
que  s'il  s'en  vouloit  venir  à  Paris  devers  le  roy, 
il  leur  sembloit  qu'ils  trouveroicnt  moyen  de 
toutappaiser,  tant  envers  le  roy,  que  Clisson. 
Et  délibéra  le  duc  de  soy  y  en  venir  avec  les- 
dils  deux  seigneurs.  Et  luy  sembloit  bien  veu 
qu'ils  le  supporleroient,  que  par  leur  moyen 
tout  s'appaiseroit.  Et  de  faict,  s'en  vint  comme 
eux  à  Paris,  et  le  présentèrent  au  roy,  lequel, 
quand  il  veid  que  ses  deux  oncles  le  presen- 
loionl,  trôs-joyeusemenl  et  gralieusement  le 
receut,  et  luy  fist  très- bonne  chère,  dont 
plusieurs  s'esbahissoicnt  :  etiuy  disoit-on  plu- 
sieurs paroles  aucunement  contre  l'honneur  de 
sa  personne,  touchant  lesdils  cas.  Et  des  ma- 
nières dessus  dites,  Clisson  esloit  très-mal  con- 
tent et  desplaisant,  et  eust  volontiers  usé  de 
faict ,  s'il  eust  ozé,  et  s'arresloit  fort  à  sçavoir  si 
le  duc  ou  autre  voudroit  lever  son  gage  ,  qu'il 
avoit  jette.  Mais  Icsdits  deux  ducs  de  Berry  et 
de  Bourgongne  parlèrent  par  diverses  fois  à 


362 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


luy,  en  disant,  que  s'il  se  vouloit  sousmellre 
du  tout  au  conseil  du  roy,  en  monstrant  que 
autre  chose  ne  pouvoit-il  demander,  et  que  le 
duc  estoit  content.  Et  finalement  Clisson  fut 
d'accord,  que,  les  parties  ouyes,  le  roy  en  son 
conseil  luy  fit  justice  et  raison  -,  et  fut  fort  à 
émouvoir  de  s'y  consentir,  jaçoit  que  autre 
chose  ne  pouvoit-il  raisonnablement  requérir  : 
il  sceut  que  le  roy,  à  la  requesle  desdits  deux 
seigneurs  ses  oncles ,  avoit  tout  pardonné  audit 
duc,  entant  qu'il  luy  touchoit,  l'offense,  et  les 
cas  commis  et  perpétrés  par  iceluy  duc,  et  en 
avoit  eu  remission,  et  appercevoit  qu'il  n'avoit 
que  son  interest  civil.  Si  vinrent  et  comparu- 
rent en  la  présence  du  roy  et  de  son  conseil,  et 
fit  proposer  Clisson  les  exceds  que  le  duc  luy 
avoit  faits,  et  la  forme,  qui  estoit  pour  le  duc 
bien  deshonorable.  Par  le  conseil  du  duc  fut 
défendu ,  en  proposant  plusieurs  excusations  , 
plus  tendans  à  excusation  et  couvrir  sa  faute, 
que  autrement.  Et  les  parties  ouyes ,  fut  ap- 
pointé, et  dit  par  le  chancelier,  que  le  roy  les 
avoit  ouys,  et  qu'il  feroit  tout  ce  qu'il  appar- 
liendroit  par  raison  :  si  fut  le  conseil  du  roy 
plusieurs  et  diverses  fois  assemblé,  tant  en  la 
l»resencedu  roy,  queautrement.  Et  finalement 
fut  la  sentence  prononcée  par  la  bouche  du 
chancelier,  par  laquelle  le  duc  de  Bretagne  fut 
condamné  à  délivrer  les  places  de  la  Rôcheda- 
rion  ,  Tosselin,  et  autres  qui  estoient  audit  con- 
neslable  Clisson,  avec  tous  les  joyaux,  trésors, 
et  autres  biens  meubles  estans  dedans  lesdites 
places:  et  en  faisant  du  criminel  civil,  fut 
condamné  en  cent  mille  francs.  Et  sur  ce,  fu- 
rent lettres  royaux  faites ,  et  scellées  ,  et  bail- 
lées à  chacune  des  parties.  Et  par  ce  moyen 
fut  la  paix  faite  entre  le  duc  et  le  connestable, 
et  ne  dura  gueres. 

En  ce  temps  il  vint  à  la  cognoissance  du  roy, 
que  le  docteur  religieux  prescheur  qui  avoit 
presché  de  la  conception  de  la  benoiste  et  glo- 
rieuse Vierge  Marie,  mère  de  Dieu  ,  esloit  de- 
vers le  pape  Clément.  Et  pource  y  envoya  l'u- 
niversité certains  ambassadeurs,  et  fut  appelé 
et  evocqué  de  Monlesono  en  la  présence  du 
pope,  cl  fut  ouy,  et  aussi  ceux  de  l'université 
bien  et  au  long.  Et  finalement  fut  condamné 
ledit  Montesono  à  retourner  à  Paris,  et  à  près- 
cher,  et  à  soy  revocquer  publiquement.  La- 
quelle chose  il  promit  de  faire,  mais  la  nuict 
se  partit,  et  s'en  alla  en  Arragon  dont  il  estoit. 

La  cité  de  Boulongne  en  Lombardic  fit  obcïs- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1388) 

sance  à  Clément  estant  en  Avignon  ,  et  non  à 
Urbain  estant  à  Rome.  Et  envoya  l'université 
de  Boulongne  vers  le  pape  en  Avignon  deman- 
der roolle  pour  les  escoliers  à  avoir  bénéfices, 
et  l'eurent. 

La  royne  eut  une  fille  nommée  Jeanne ,  la- 
quelle alla  de  vie  à  trespassement.  Il  y  eut  un 
hermite,  ayant  une  croix  rouge  à  son  bras 
dextre ,  et  sembloit  une  bien  dévote  créature, 
et  de  bien  dure  et  aspre  vie ,  et  faisant  une 
grande  pénitence,  lequel  vint  à  la  cour  du  roy, 
requérant  trés-instamment  qu'il  parlast  au  roy, 
et  fut  par  aucun  temps  qu'on  n'en  tenoit  conte. 
Et  finalement  fut  dit  au  roy,  et  en  parla-on  en 
plein  conseil  devers  deux  fois.  Et  faisoit-on 
grande  difiicullé  de  luy  laisser  parler  ,  et  es- 
toient plusieurs  d'opinion  qu'on  ne  le  souffrist 
point  venir  en  la  présence  du  roy,  et  finale- 
ment par  la  volonté  du  roy  mesme  il  luy  parla. 
Car  le  roy  dit  qu'il  le  vouloit  ouyr.  Et  dit  au 
roy  qu'il  avoit  eu  révélation  de  Dieu  ,  que  s'il 
ne  faisoit  cheoir  les  aydes  ,  que  Dieu  se  cour- 
rouceroit  à  luy,  et  en  sa  personne  le  puniroit. 
Et  si  n'auroit  lignée  qui  vesquit.  A  laquelle 
chose  le  roy  pensa  fort,  et  y  eust  diverses  ima- 
ginations ,  et  fut  le  roy  en  volonté  de  faire 
cheoir  les  aydes.  Et  quand  il  vint  à  la  cognois- 
sance des  ducs  de  Berry  et  de  Bourgongne, 
que  le  roy  estoit  aucunement  en  ceste  volonté, 
ils  vinrent  vers  luy,  en  luy  disant  que  ledit 
hermite  n'estoit  qu'un  folastre,  et  qu'on  ne  se 
devoit  arrester  à  chose  qu'il  dist.  Et  que  n'es- 
toit  les  aydes,  ni  ne  sçauroit  de  quoy  soustenir 
le  faict  de  la  guerre,  ni  soustenir  son  estât,  ny 
celuy  de  la  royne.  Et  tellement  firent,  qu'ils 
desmeurent  le  roy ,  et  tousjours  coururent  les 
aydes. 

En  l'année  dessus  dite ,  le  duc  de  Gueldres, 
en  Allemagne,  envoya  défier  le  roy,  et  es  let- 
tres de  défiance  n'y  avoit  contenu  aucunes 
causes,  mais  que  simples  défiances.  Le  roy  ré- 
cent le  héraut  assez  honorablement.  Et  luy  fit 
bonne  chère,  et  luy  fut  respondu,  qu'on  voyoit 
bien  ce  que  son  maistre  avoit  rescrit,  et  que  le 
roy  y  pourvoyeroit,  et  luy  fit-on  assez  beau  don, 
et  luy  dit-on  qu'il  s'en  relournast  à  celuy  qui 
l'avoit  envoyé,  ce  qu'il  fit.  Le  roy  assembla 
son  conseil,  et  ceux  de  son  sang,  pour  sçavoir 
ce  qu'il  avoit  à  faire.  Et  y  eut  diverses  opi- 
nions. Car  les  uns  conseilloient  que  le  roy  ne 
se  bougeast,  et  qu'il  mist  les  gens  d'armes  sur 
les  marches  et  frontières  dudit  duc  de  GucI- 


(t388) 

dres ,  et  que  s'il  commençoil  et  arrivoil  que 
aucunement  il  fit  guerre,  que  le  roy  y  pour- 
voyeroit.  Les  autres  disoient  que  puis  (jue  le 
roy  estoit  défié ,  que  c'estoit  commencer  en 
etTet  guerre,  et  ce  luy  feroil  grand  deshonneur, 
s'il  ne  se  revenchoit,  et  rnonstroit  sa  puissance 
contre  le  duc.  Et  fut  conclu  par  le  roy,  qu'il 
iroit  jusques  en  Gueldres  ,  et  assembla  gens  de 
guerre  de  toutes  parts.  Et  partit  le  roy  bien 
accompagné  et  tira  es  marches  d'Ardenne,  et 
l'aisoit  grande  diligence  de  avancer  son  allée, 
et  de  approcher  du  duc  de  Gueldres,  et  tant 
qu'il  arriva  à  Verdun,  où  il  fut  grandement  et 
notablement  receu.  Le  roy  envoya  vers  le 
comte  de  Julliers,  lequel  estoit  père  dudit  duc 
de  Gueldres,  entant  qu'il  avoit  espousé  sa  fille, 
pour  sçavoir  s'il  vouloit  faire  guerre,  et  sous- 
tenir  son  fils.  Lequel  respondit  qu'il  estoit  ser- 
viteur du  roy  ,  et  luy  voudroit  complaire  en 
toutes  manières.  Et  vint  l'archevesque  de  Co- 
logne vers  le  roy  ,  et  amena  avec  luy  ledit 
comte  de  Julliers,  auquel  le  roy  fit  très-bonne 
chère,  et  aussi  parla-il  au  roy  très-doucement 
et  humblement ,  et  luy  jura  foy,  loyauté  et  ser- 
vice ,  et  si  promit  à  son  pouvoir  de  faire  hu- 
milier son  fils  envers  le  roy.  Et  pource  qu'on 
avoit  vivres  à  grande  difficulté,  Colin  Boulart, 
marchand  de  Paris  ,  envoya  vers  le  Rhin  ,  et 
par  sa  diligence  on  amenoit  et  faisoit  venir 
\ivres  largement.  Ceux  aussi  du  Traict*  et  de 
Jîrabant  en  amenoient  assez.  Car  les  gens  du 
roy  estoient  très -bien  payés,  parquoy  ils 
payoient  bien.  Le  comte  de  Julliers  envoya  à 
son  fils  ,  en  luy  monstrant  la  folie  qu'il  avoit 
faite,  de  défier  le  roy  ainsi  légèrement,  et  qu'il 
estoit  taillé  d'estre  détruit  s'il  ne  se  venoit  hu- 
milier vers  le  roy.  J^equel  duc  n'en  tint  conte, 
et  pour  son  père  ne  voulut  rien  faire.  Et  toutes- 
fois  tous  les  pays  voisins  vinrent  capter  la  be- 
nevolence  du  roy,  et  eux  offrir  à  luy  complaire 
en  toutes  manières.  Quand  le  comte  veid  que 
son  fils  ne  luy  vouloit  obéir,  il  envoya  la  merc 
du  duc,  laquelle  parla  à  son  fils  le  plus  douce- 
ment qu'elle  peut,  en  luy  monstrant  qu'il  ne 
pourroit  résister  à  la  puissance  du  roy.  Mais  il 
fut  plus  obstiné  que  devant,  et  en  ce  poinct  et 
en  ceste  volonté  fut  bien  quinze  jours,  et  jus- 
ques à  ce  que  l'archevesque  de  Cologne  y  al- 
last.  Et  tousjours  le  roy  ,  le  plus  doucement 
qu'il  pouvoit,  approchoit  les  marches  du  pays 

•  l'trechl. 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  LRSINS. 


363 


dudit  duc  de  Gueldres.  Auquel  l'archevesque 
de  Cologne  monstra  sa  faute,  et  haute  folie,  et 
s'il  ne  se  advisoit,  il  estoit  taillé  d'estre  perdu, 
et  sa  terre  destruite.  Et  à  la  fin  se  modéra,  et 
fut  d'accord  d'aller  à  seureté  devers  le  roy,  et 
le  amena  l'archevesque  où  estoit  le  roy  et 
toute  son  armée  emmy  un  champ.  Et  quand 
le  duc  veid  toute  la  compagnée ,  il  s'esmer- 
veilla  de  la  haute  et  grande  puissance  que  le 
roy  avoit,  et  de  la  chevalerie.  Parquoy  il  déli- 
béra d'avoir  paix,  et  pria  son  père  et  l'arche- 
vesque qu'ils  voulussent  traiter  avec  le  roy,  ce 
qu'ils  firent  très-volontiers,  et  en  fut  le  roy 
très-content.   Et  fit  certains  sermens  ,  et  fut 
très-joyeux  d'avoir  veu  le  roy ,  et  de  sa  très- 
gratieuse  réception  ,  et  prit  congé  du  roy,  le- 
quel luy  fit  aucuns  dons.  El  par  toutes  les  Al- 
lemagnes  publia  la  douceur  gratieuse,  vail- 
lance  et   puissance  du  roy.  Et  environ  la  fin 
d'octobre,  le  roy  se  mit  en  chemin  pour  re- 
tourner, et  passer  certaine  rivière,  laquelle  en 
esté  estoit  passable.  Mais  lors  les  eaues  estoient 
devenues  si  grandes  et  grosses,  qu'on  n'y  eust 
peu  passer,  et  mesmemcnt  les  chariots,  cha- 
rettes ,  sommiers  et  bagages.  Et  y  eut  des  gens 
qui  essayèrent  à  passer,  et  en  y  eut  une  partie 
de  noyés  et  de  morts.  La  plus  grande  partie 
du  bagage  demeura  en  la  rivière,  et  y  eut  grand 
dommage.  Et  on  imputoit  tout  cela  au  duc  de 
Bourgongne. 

Le  roy  arriva  à  Rheims  à  la  Toussaincls,  et 
y  ouy  t  le  service  ,  et  se  logea  en  l'hostel  de  l'ar- 
chevesque. Et  quand  la  feste  fut  passée ,  et  le 
service  des  morts,  il  assembla  ceux  de  son  sang 
et  conseil  en  la  salle  dudit  hostel ,  et  y  avoit 
grande  assemblée,  où  estoient  les  oncles,  cou- 
sins et  parens  du  roy ,  et  des  prélats  et  gens 
d'église.  Et  y  estoit  le  cardinal  de  Laon,  l'ar- 
chevesque de  Rheims  et  autres.  Et  fut  mis 
en  délibération  ce  que  doresnavant  il  avoit  à 
faire ,  veu  l'aage  qu'il  avoit,  et  considérées  les 
affaires  du  royaume.  Car  combien  qu'il  fust 
assez  jeune  d'aage  ,  toutesfois  il  avoit  grand 
sens  et  entendement ,  et  estoit  très-belle  per- 
sonne, bénigne,  et  douce,  et  voyoit  faire  à  ses 
oncles  et  autres  par  leur  moyen  ,  choses  qui 
estoient  plus  au  profit  d'eux,  et  d'aucuns  par- 
ticuliers, que  du  bien  public.  Le  chancelier, 
qui  presidoit  au  conseil  après  le  roy,  demanda 
au  cardinal  de  Laon  ce  qu'il  luy  en  sembloif, 
et  ce  que  le  roy  avoit  à  faire ,  lequel  moult  se 
excusa  de  vouloir  délibérer ,  ou  parler  !c  prc- 


364 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


(1388) 


mier.  Toufesfois  après  que  le  roy  luy  eut  com- 
mandé, il  monstra  que  le  roy  estoit  en  aage 
compétent  pour  cognoistre  et  sçavoir  le  faict 
de  son  royaume,  et  pour  osier  de  tous  poincts 
plusieurs  envies  des  seigneurs,  qu'ils  avoient 
lésons  envers  les  autres ,  dont  inconveniens 
advenoient  et  pouvoient  advenir  plus  grands. 
Il  fut  d'opinion  que  le  roy  seul  eust  le  gouver- 
nement de  son  royaume  ,  et  qu'il  ne  fust  plus 
sous  le  gouvernement  d'autruy,  c'est  à  sçavoir 
de  ses  oncles,  et  spécialement  du  duc  de  Bour- 
gongne,  combien  qu'expressément  il  ne  les 
nomma  pas,  mais  on  les  pouvoit  assez  en- 
tendre. Après,  l'archevesque  de  Rheims  et  les 
chefs  de  guerre  furent  de  ceste  opinion,  et  ainsi 
fui  conclu.  Et  bien  et  gralieusement  le  roy  re- 
mercia ses  oncles  des  peines  et  travaux  qu'ils 
avoient  eus  de  sa  personne ,  et  des  affaires  du 
royaume,  en  les  priant  que  tousjours  ils  l'eussent 
pour  recommandé.  Lesquels  prirent  congé  du 
roy,  lequel  leur  donna  du  sien  le  mieux  qu'il 
peut.  Et  s'en  alla  le  duc  de  Berry  en  Langue- 
doc, dont  il  avoil  le  gouvernement,  et  le  duc 
de  Bourgongne  en  ses  terres  el  seigneuries, 
très-mal  content,  et  ses  gens  desplaisans,  de 
ce  que  ils  n'avoient  l'administration  et  Taucto- 
rité  qu'ils  avoient  eu  auparavant,  quand  ils 
gouvernoient.  Or  advint  que  ledit  cardinal, 
qui  avoitditle  premier  son  opinion,  assez  tost 
après  alla  de  vie  à  Irespassement  bien  piteuse- 
ment. Car  il  fut  sceu  que  véritablement  il  avoit 
esté  empoisonné  ,  el  le  cognut  et  sentit  bien, 
et  pria  et  requit  très-instamment,  que  nulle 
enqueste  ou  punition  en  fust  faite.  Il  fut  ou- 
vert, et  trouva-on  les  poisons.  Le  roy  en  fui 
très-deplaisant  et  courroucé. 

Elle  roy  de  son  mouvement  advisa  quelles 
gens  il  vouloit  avoir  près  de  luy,  et  choisit  prin- 
cipalement le  seigneur  de  La  Rivière  pourestre 
fn  sa  compagnée.  Et  près  de  sa  personne,  le 
seigneur  de  Noujant,  lequel  il  fit  son  grand 
maistre  d'hostel ,  et  avoit  à  nom  messire  Jean 
le  Mercier.  Gentilhonmie  et  noble  estoit  de  père 
et  de  mère ,  lesquels  n'esloient  pas  si  bien  héri- 
tés ,  qu'on  pourroit  bien  dire ,  mais  ils  en  vi- 
voienl.  En  jeunesse  fut  moult  nourry  avec  le 
roy.  Sage  et  prudent  estoit,  et  de  grande  dis- 
crétion. Et  en  elTect  avoient  presques  tout  le 
gouvernement  des  finances,  luy,  et  le  fils  d'un 
secrétaire  nommé  jMontagu.  Et  s'en  vint  le  roy 
d  Paris,  et  fit  voir  et  visiter  les  ordonnances  an- 
ciennes que  ses  predccetteurs  uvoien!  fait  en  les 


confirmant,  et  adjoustant  où  mestier  estoit,  et 
les  fit  publier,  el  ordonna  qu'elles  fussent  gar- 
dées el  observées  sans  enfraindre.  Et  gouver- 
noit  tellement  ledit  seigneur  de  Noujant,  qu'il 
fit  un  bien  grand  trésor  pour  le  roy,  lequel  il 
gardoit  pour  les  affaires  du  roy,  qui  luy  pou- 
voient survenir.  El  tousjours  estoit  fort  desplai- 
sant le  duc  de  Bourgongne,  qu'il  ne  gouver- 
noit. 

Or  est  vray  ,  comme  dessus  a  esté  dit,  que 
comme  le  roy  revint  de  Flandres,  après  la  com- 
motion faite  par  le  peuple,  nommée  les  Mail- 
lets ou  Maillolins,  il  abolit,  et  mit  au  néant  les 
prevoslé  et  eschevinage  de  la  ville  de  Paris ,  et 
fut  tout  uny  à  la  prevoslé  de  Paris,  cl  avoit  le 
prevost  de  Paris  toute  la  charge,  gouvernement 
et  administration.  Et  pour  le  temps  estoit  pre- 
vost de  Paris  un  nommé  messire  Jean  de  Sol- 
leuille,  qui  avoit  esté  des  seigneurs  de  parle- 
ment, qui  estoit  bon  clerc,  et  avoit  très-bien 
fait  son  devoir  Lequel  à  certain  jour  s'en  vint 
devers  le  roy  et  son  conseil,  et  leur  exposa  les 
charges,  peines  et  travaux  qu'il  avoil  pour  le 
gouvernement  des  deux  prevostés  de  Paris  et 
des  marchands ,  et  que  bonnement  les  deux  en- 
semble ne  se  pouvoient  pas  bien  exercer.  Et 
fut  advisé  par  le  conseil,  que  les  prevost  et  es- 
chevins  des  marchands  jamais  ne  se  remet- 
troientsus,  comme  ils  esloienl,  veu  les  incon- 
veniens et  les  cas  dessus  déclarés  :  mais  ils 
esloienl  bien  d'opinion ,  que  on  advisast  un 
notable  clerc  et  preud'homme ,  qui  eust  le  gou- 
vernement de  la  prevoslé  des  marchands  de 
par  le  roy,  ne  plus  ne  moins  que  le  prevost  de 
Paris,  pareillement  celuy  qui  y  seroil  commis, 
s'appelleroit  Garde  de  la  prevosté  des  mar- 
chands pour  le  roy.  Et  furent  aucuns  chargés 
de  trouver  une  personne  qui  fust  propre  et  ha- 
bille à  ce,  et  que  celuy  qu'ils  auroient  advisé, 
ils  le  rapportassent  au  conseil.  Lesquels  enqui- 
rent  en  parlement ,  chaslelet ,  et  autres  lieux. 
El  entre  les  autres  ,  ils  rapportèrent  au  roy  el 
au  conseil ,  que  en  parlement  y  avoit  un  advo- 
cat,  bon  clerc  et  noble  homme,  nommé  mais- 
tre Jean  Juvenal  des  Ursins  ',  el  qu'il  leur 
sembloil  qu'il  seroil  très-propre.  En  ce  conseil 
l)lusieurs  y  avoit,  et  mesmement  des  nobles  de 
Bourgongne,  qui  lui  appartenoient,  qui  plei- 
nement dirent  qu'ils  respondoienl  pour  luy , 
qu'il  gouvernoroit  bien  rolîice  de  la  garde  de  la 

'  Lv  p<ic  de  l'auleui  de  ccUc  liisloire. 


(1389) 

prevoslé  des  marchands.  Et  estoient  ses  prédé- 
cesseurs extraits  des  Ursins  de  devers  Naplcs, 
et  de  Rome  du  mont  Jourdain ,  et  furent  ame- 
nés en  France  par  un  leur  oncle,  nommé  mes- 
sire  Neapolin  des  Ursins,  evesque  de  Mets,  Et 
fut  son  père,  Pierre  Juvenal  des  Ursins,  bien 
vaillant  homme  d'armes,  et  l'un  des  princi- 
paux qui  résista  aux  Anglois  avec  l'evesque  de 
Troyes ,  qui  estoit  de  ceux  de  Poictiers ,  et  le 
comte  de  Vaudemont.  Et  quand  les  guerres 
furent  faillies  en  France,  s'en  alla  avec  autres 
sur  les  Sarrasins ,  et  là  mourut ,  auquel  Dieu 
fasse  pardon.  Ledit  maistre  Jean  Juvenal,  ins- 
titué audit  office  de  garde  de  la  prevosté  des 
marchands,  vint  demeurer  en  Thostel  de  la 
ville,  et  trouva  que  les  affaires,  droicts ,  et 
privilèges  de  la  ville  avoient  esté  délaissés.  Et 
à  laide  d'aucuns  notables  bourgeois  de  la  ville, 
trouva  moyen  de  les  remettre  sus.  Et  fallut 
commencer  procès  tant  contre  la  ville  de 
Rouen  que  autres,  et  obtint  plusieurs  arrests, 
tant  des  compagnées  françoises  que  autres. 
Et  si  trouva  que  plusieurs  empeschemens  y 
avoit  sur  les  rivières,  obslans  lesquels,  les 
vaisseaux,  amenans  vivres  à  Paris,  estoient 
empeschés,  et  ne  pouvoient  passer,  et  mesme- 
ment  en  la  rivière  de  Marne.  Et  pource,  à  la 
requeste  du  procureur  du  roy,  fut  obtenu  un 
mandement  adressant  à  luy-mesme,  qui  estoit 
officier  royal,  et  garde  de  la  prevosté  pour  le 
roy,  qu'il  pourveust,  et  mit  remède  tellement, 
que  les  vaisseaux  librement  et  sans  empesche- 
ment  peussenl  venir  à  Paris,  en  démolissant 
ce  qui  seroit  trouvé  nuisible  et  dommageable. 
Et  au  cas  que  aucuns  seigneurs  des  lieux  y 
auroient  dommages,  le  roy  vouloit  qu'ils  fus- 
sent recompensés,  pour  un  denier  de  revenu  , 
de  dix ,  fust  de  moulins  ou  autres  choses.  Si  en- 
voya par  vertu  dudit  mandement,  sur  la  rivière 
de  Marne ,  pour  soy  informer  quels  empesche- 
mens il  y  avoit,  et  les  eut  par  déclaration,  et 
envoya  pour  faire  les  démolitions,  bien  trois 
cens  compagnons  pour  y  aller,  et  leur  distri- 
bua par  nombre  les  lieux  où  ils  iroient,  et  le 
jour  et  l'heure  qu'ils  exploicteroient.  Et  en  une 
nuicf  rompirent  et  abbatircnl  tous  lesdils  em- 
peschemens. De  laquelle  chose  les  seigneurs 
furens  très-mal  conlens ,  et  envoyèrent  à  Paris, 
et,  voulussent  ou  non,  fallut  que  de  un  denier 
de  dommage,  qu'ils  y  pouvoient  avoir,  pris- 
sent dix,  et  leur  fut  permis  de  faire  des  mou- 
lins ,  tellement  que  le  navigage  des  vaisseaux 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS.  365 

no  fust  point  empesché.  Et  ainsi  fut  fait ,  la- 
quelle chose  fut  très-profitable  pour  la  ville  de 
Paris. 

Comme  dessus  a  esté  dit ,  le  duc  de  Berry 
avoit  le  gouvernement  de  Languedoc ,  et  faisoit 
de  merveilleuses  exactions  sur  le  peuple.  Pour 
laquelle  cause  plusieurs  habitans  s'en  alloient 
demeurer  hors  du  royaume,  tant  en  Provence 
qu'en  Arragon,  et  aucuns  es  marches  de  France. 
El  y  eut  un  religieux  de  l'ordre  de  Sainct-Be- 
noist,  qui  fust  envoyé  devers  le  roy.  Et,  en  la 
présence  du  roy  et  dudit  duc ,  déclara  les  exac- 
tions que  faisoit  le  duc,  bien  hautement  et  gran- 
dement, et  sans  lespargner,  et  que  le  pays  re- 
queroil  qu'ils  eussent  derechef  le  comte  de 
Foix.  Et  pource  qu'il  doutoit  que  monseigneur 
de  Berry  ne  luy  fit  desplaisir,  le  roy  le  mit  en 
sa  garde ,  en  défendant  au  duc  qu'il  ne  luy 
mcflit,  ou  fit  meffaire  en  corps  ne  en  biens,  en 
aucune  manière.  Ce  que  promit  le  duc,  nonobs- 
tant qu'il  fust  bien  desplaisant  et  courroucé, 
de  ce  qu'on  l'avoit  blasonné  en  la  présence  du 
roy.  Et  s'excusa,  en  disant  qu'il  n'en  sçavoit 
rien,  et  escrivit  qu'on  cessas! ,  et  aussi  fit-on. 

Un  hérétique  vint  à  Paris,  lequel  semoitbeau- 
coup  d'erreurs ,  et  avoit  un  livre  en  quoy  il  es- 
ludioit,  auquel  plusieurs  mauvaises  choses 
estoient  contenues,  lequel  fut  pris,  et  son  livre 
aussi,  et  fut  presché  publiquement,  et  son 
livre  ars ,  bruslé  et  mis  au  feu.  Quant  à  l'hereli- 
que,  il  fut  mis  en  prison,  sans  ce  qu'on  pro- 
cedast  en  sa  personne.  Car  on  trouva  qu'il  es- 
toit altéré  d'entendement. 


1389. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  neuf,  le 
roy  voulut  que  la  reyne  sa  femme  entrast  à 
Paris.  Et  il  le  fil  notifier,  et  à  sçavoir  à  ceux 
de  la  ville  de  Paris,  afin  qu'ils  se  préparassent. 
El  furent  toutes  les  rues  tendues,  par  lesquelles 
elle  dcvoit  passer.  Et  y  avoit  à  chaque  carre- 
four diverses  histoires,  et  fontaines  jettans  eaue, 
vin  ,  et  laict.  Ceux  de  Paris  allèrent  au  devant 
avec  le  prevosl  des  marchands,  à  grande  mul- 
titude de  peuple  criant  Noël.  Le  pont  par  où 
elle  passa  estoit  tout  tendu  d'un  tafl'elas  bleu  à 
fleurs  de  lys  d'or.  Et  y  avoit  un  homme  assez 
léger,  habillé  en  guise  d'un  ange,  lequel  par 
engins  bien  faits ,  vint  des  tours  Nostre-Dame 
de  Paris  à  l'endroit  dudit  pont ,  et  entra  par 
une  fente  de  ladite  couverture,  à  l'heure  que 


3G6 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


la  reyne  passoit ,  et  luy  mit  une  belle  couronne 
sur  la  leste.  Et  puis,  par  les  habillemens  qui 
estoient  faits ,  fut  retiré  par  ladite  fente,  comme 
s'il  s'en  fust  retourné  de  soy-mesmes  au  ciel. 
Devant  le  grand  Chastelet  y  avoit  un  beau  lict 
tout  tendu  et  bien  ordonné  de  tapisserie  d'azur 
à  Ileurs  de  lys  d'or.  Et  disoit-on  qu'il  estoit  fait 
pour  représentation  d'un  lict  de  justice,  et  estoit 
bien  grand  et  richement  paré.  Et  au  milieu  y 
avoit  un  cerf  bien  grand  à  la  mesure  de  celuy 
du  Palais,  tout  blanc,  fait  artificiellement,  les 
cornes  dorées,  et  une  couronne  d'or  au  col.  Et 
estoit  tellement  fait  et  composé  ,  qu'il  y  avoit 
homme  qu'on  ne  voyoit  pas ,  qui  luy  faisoif 
remuer  les  yeux,  les  cornes ,  la  bouche  ,  et  tous 
les  membres ,  et  avoit  au  col  les  armes  du  roy 
pendans,  c'est  à  sçavoir  l'escu  d'azur  à  trois 
fleurs  de  lys  d'or ,  bien  richement  fait.  Et  sur 
le  lict  emprès  le  cerf,  y  avoit  une  grande  espée, 
toute  nue,  belle  et  claire.  Et  quand  ce  vint  à 
l'heure  que  la  reyne  passa,  celui  qui  gouver- 
noit  le  cerf,  au  pied  de  devant  dextre  luy  fit 
prendre  l'espée,  et  la  tenoit  toute  droite,  et  la 
faisoit   trembler.  Au  roy  fut  rapporté  qu'on 
faisoit  lesdits  préparatoires,  et  dit  à  Savoisi, 
qui  estoit  un  de  ceux  qui  estoient  des  plus  près 
de  luy  :  «  Savoisi,  je  te  prie  tant  que  je  puis , 
«que  tu  montes  sur  un  bon  cheval,  et  je 
»  monteray  derrière  loy,  et  nous  nous  habille- 
»  rons  tellement ,  qu'on  ne  nous  cognoistra 
»  point ,  et  allons  voir  l'entrée  de  ma  femme.  » 
Et  combien  que  Savoisi  fit  bien  son  devoir  de 
le  desmouvoir,  loutesfois  le  roy  le  voulut,  et 
luy  commanda  que  ainsi  fust  fait.  Si  fit  Savoisi 
ce  que  le  roy  avoit  commandé,  et  se  desguisa 
le  mieux  qu'il  peut,  et  monta  sur  un  fort  che- 
val ,  et  le  roy  derrière  luy  et  s'en  allèrent  parmy 
la  ville  en  divers  lieux ,  et  s'advancerent  pour 
venir  au  Chastelet,  à  l'heure  que  la  reyne  pas- 
soit, et  y  avoit  moult  de  peuple  et  grande  presse. 
Et  se  boula  Savoisi  le  plus  près  qu'il  peut,  et 
là  y  avoit  sergens  de  tous  costés  tenans  grosses 
boulayes  :  lesquels  pour  défendre  la  presse,  et 
qu'on  ne  fist  quelque  violence  au  lict,  où  estoit 
le  cerf,  frappoienl  d'un  costé  et  d'autre  de  leurs 
boulayes  bien  fort ,  et  s'eflorçoit  tousjours  Sa- 
voisi d'approcher.  Et  les  sergens  qui  ne  co- 
gnoissoienl  ny  le  roy,  ny  Savoisi,  frappoienl 
de  leurs  boulayes  sur  eux  :  et  en  eut  le  roy 
plusieurs  coups  et  horions  sur  les  espaules  bien 
assis.  Et  au  soir  en  la  présence  des  dames  et 
damoiicllcs  fut  la  chose  sceuc  cl  récitée,  et 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1389) 

et  s'en  commença-on  à  farcer,  et  le  roy  mesme 
se  farçoit  des  horions  qu'il  avoit  receus.  La 
reyne ,  à  l'entrée,  estoit  en  une  lictiere  bien  ri- 
chement ornée  et  habillée,  et  aussi  estoient  les 
dames  et  damoiselles  ,  qui  estoit  belle  chose  à 
voir.  Ils  souperent,  et  firent  grande  chère.  Et 
qui  voudroil  mettre  tous  les  habillemens  des 
dames  et  damoiselles,  des  chevaliers  et  es- 
cuyers,  et  de  ceux  qui  menoient  la  reyne,  ce 
seroienl  choses  longues  à  reciter ,  et  ne  servi- 
roient  de  gueres.  Après  souper,  y  eut  chansons 
et  danses  jusques  au  jour,  et  fait  une  très-grande 
chère.  Le  lendemain  y  eut  jouslcs ,  et  autres 
esbalemens. 

Le  pape  Clément  envoya  vers  le  roy  le  car- 
dinal de  Thury,  pour  déclarer  la  pileuse  cala- 
mité et  misère  du  royaume  de  Sicile.  Lequel 
arriva  devers  le  roy ,  et  luy  exposa  la  charge 
qu'il  avoit,  en  luy  priant  et  requérant  qu'il 
voulust  adviser,  comme  on  y  pourroit  remé- 
dier, et  offrit,  de  par  le  pape,  à  y  employer  et 
gens,  et  argent,  de  tout  son  pouvoir.  Le  roy  fit 
respondre  par  son  chancelier,  que  très-volon- 
tiers il  y  adviseroil. 

Le  roy  voulut  aller  à  Saincl-Denys  en  France, 
et  y  mena  la  reyne,  et  y  fut  receu  bien  grande- 
ment, et  le  lendemain  y  eut  messe  bien  notable. 
Audit  lieu  estoit  venue  la  reyne  de  Sicile,  bien 
et  grandement  accompagnée,  et  y  amena  ses 
deux  fils.  Lesquels  le  roy  à  grande  solemnilé 
fit  chevaliers  ,  à  la  joye  de  tous  les  assistans. 
Car  ils  estoient  très-beaux  enfans.doux  et  gra- 
lieux,  et  les  faisoit  beau  voir.  Le  roy,  pour  fes- 
toyer la  reyne,  et  plusieurs  seigneurs  tant  es- 
trangers  que  autres,  ordonna  audit  lieu  de 
Saincl-Denys  certaines  jousles  eslre  faites ,  et 
y  fit-on  grands  préparatoires,  tant  d'eschafauls 
que  d'habillemens ,  et  durèrent  trois  jours.  Le 
premier  jour  jousterent  les  chevaliers.  A  l'en- 
trée au  champ,  les  chevaliers  qui  dévoient 
jouster  estoient  menés  par  dames  veslues  de 
robes  semées  et  bordées  d'eschels.  El  y  avoit 
au  col  du  coursier  un  gros  las  d'or  et  de  soye 
lié  ,  que  les  dames  lenoient  en  leurs  mains,  et 
au  champ  les  presentoient,  montées  sur  grosses 
hacquenées.  Les  chevaliers  présentés  au  champ, 
les  dames  descendoienl,  et  montoienlsur  escha- 
fauts.  Pareillement  furent  menés  les  cscuyers 
par  damoiselles,  veslues  comme  celles  du  i)re- 
mier  jour.  Le  Iroisiesme  jour  n'y  eut  ny  dames 
ny  damoiselles  qui  menassent  les  jousteurs. 
Aussi  jousluit-il  qui  vouloil,  fussent  chevaliers 


(1389) 

ou  escuyers.  Une  belle  salle  fui  faite  de  lentes 
longue  et  large  ,  où  les  disners  et  soupers  fu- 
rent préparés.  Et  pource  que  lesdites  jousles 
ont  esté  faites  tapisseries,  on  s'en  passe  en  bref. 
Et  esloil  commune  renommée  que  desdites 
joustes  estoient  provenues  des  choses  deshon- 
nesles  en  matière  d'amourettes,  et  dont  depuis 
beaucoup  de  maux  sont  venus.  Et  dit  une 
chroniquequeesdites  joustes /Mbrica /acfa  sunf. 

Le  roy,  voulant  honorer  la  personne  de  mcs- 
sire  Bertrand  Du  Guesclin,  en  son  vivant  con- 
neslable  de  France,  et  lequel  estoit  (respasséau 
service  du  roy  son  père,  et  enterré  en  sa  cha- 
pele  à  Sainct-Denys,  fit  faire  en  ladite  église  de 
Sainct-Denys  un  très-beau  service  des  morts , 
où  y  avoit  très-grand  luminaire  de  cierges  et 
de  torches.  Et  estoient  le  connestable  messire 
Olivier  de  Clisson  ,  le  mareschal  Sancerre  ,  et 
huict  autres  tous  vestus  de  manteaux  noirs , 
faisans  le  deuil.  L'evesque  d'Auxerre  chanta 
la  messe.  Et  quand  ce  vint  à  l'offrande,  l'eves- 
que et  le  roy  vinrent  à  l'entrée  du  chœur.  Et 
premièrement  vinrent  quatre  hommes  d'armes 
armés  de  toutes  pièces ,  montés  sur  quatre 
coursiers  bien  ordonnés  et  parés,  represcntans 
la  personne  du  mort  quand  il  vivoit.  Seconde- 
ment après  vinrent  quatre  hommes  d'armes, 
ayans  les  cottes  d'armes  du  trespassé  quand  il 
vivoit,  porlans  les  bannières  ausdites  armes. 
Ce  fait,  l'evesque  retourna  à  l'autel,  et  vinrent 
à  l'offrande  ceux  qui  faisoient  le  deuil ,  lenans 
chascun  un  escu  aux  armes  du  mort ,  et  une 
espée  nue,  la  pointe  dessus.  Et  après  seconde- 
ment allèrent  à  l'offrande  ceux  du  sang  et  pa- 
rens  du  roy.  Et  puis  vinrent  huict  gentilshom- 
mes armés  ou  habillés  de  haubergeons ,  qui 
porloient  les  heaumes,  et  quatre  bannières  aux 
armes  du  mort,  et  les  mirent  sur  l'autel  :  et 
après  ces  choses,  y  eut  un  beau  sermon  par  un 
docteur  en  théologie,  bien  notable,  lequel  dé- 
clara les  vertus,  vaillance,  et  preud'hommie  du 
trespassé.  Et  fut  la  messe  achevée,  et  s'en  al- 
lèrent disner.  Il  y  eut  aumosne  générale  aux 
pauvres,  qui  y  voulurent  venir.  Et  estoient  les 
seigneurs  et  tous  les  presens  joyeux  de  l'hon- 
neur que  le  roy  avoit  fait  à  un  si  gentil  cheva- 
lier et  vaillant,  comme  estoit  le  feu  connestable. 
Et  ce  fait,  s'en  retourna  à  Paris. 

Le  duc  de  Berry,  oncle  du  roy,  prit  à  femme 
la  fille  du  comte  de  Bolongne,  laquelle  estoit 
très-belle  damoiselle.  Mais  enfans  n'en  pou  voit 
avoir,  dont  il  estoit  moult  desplaisant. 


PAR  JEAN  JLVEISAL  DES  LKSIINS. 


367 


Le  comte  d'Estampes  fut  conjoint  par  ma- 
riage avec  la  duchesse  d'Athènes,  laquelle  alla 
de  vie  à  trespassement ,  et  fut  ensepulturée  à 
Sainct-Denys  en  France. 

Tousjours  y  avoil  allées  cl  venues  des  Fran- 
çois aux  Anglois,  et  aussi  des  Anglois  aux  Fran- 
çois ,  pour  trouver  les  manières  d'avoir  paix  , 
et  souvent  pour  ceste  cause  on  s'asscmbloit.  Et 
après  plusieurs  choses,  furent  accordées  et  or- 
données trefves  jusques  à  trois  ans  entre  les 
roys  et  royaumes,  sur  espérance  cependant  de 
faire  paix,  et  furent  jurées  et  promises. 

Le  pape  Clément  plusieurs  et  diverses  fois 
escrivit  au  roy,  qu'il  le  voulust  visiter  ,  et  il 
avoit  très-grand  désir  de  le  voir,  et  communi- 
quer avec  luy  du  faictde  l'Eglise,  et  du  royau- 
me de  Naples  et  de  Sicile.  Et  le  roy,  sous  om- 
bre d'y  vouloir  aller  ,  fil  des  exactions  sur  les 
gens  d'église  bien  griefves,  et  à  leur  bien  grande 
desplaisance.  El  estoit  large  et  abandonné  à 
l'argent  distribuer,  et  donner  les  finances.  Et 
là  où  son  feu  père  donnoit  cent  escus,  il  en  don- 
noit  mille.  Dont  estoient  ceux  de  la  chambre 
des  comptes  trés-mal  contens.  Et  tellement  que 
quand  les  receveurs  venoient  en  ladite  chambre 
rendreleurs  comptes,  ainsi  qu'ilsdevoient  faire, 
et  ils  voyoient  les  dons  excessifs ,  ils  mettoient 
ou  faisoient  mettre  en  teste  sur  l'article  de  ce 
faisant  mention  :  i(Nimishabuit,recuperetur.» 
Et  fut  lors  advisé  parle  seigneur  de  Noujant,  qui 
avoit  la  charge  principale  des  finances,  et  autres 
du  conseil  du  roy,  qu'on  ne  gardast  point  d'or 
monnoyé,  et  que  tout  tantost  fust  amassé  en 
gros  lingots,  comme  le  faisoit  faire  le  roy  Char- 
les cinquiesme.  Et  advisa  ledit  de  Noujant  qu'il 
feroit  un  cerf  d'or,  pareil  à  la  grandeur  et  cor- 
pulence de  celuy  qui  est  au  Palais  entre  deux 
pilliers.  Et  fut  commencé  et  en  fut  fait  la  leste , 
et  tout  le  col,  et  non  plus. 

La  reyne  fui  grosse  d'enfant  sentant,  dont  le 
roy  et  tout  le  peuple  fut  bien  joyeux,  et  voulut 
le  roy  qu'elle  entrast  bien  et  honorablement  à 
Paris.  El,  en  signe  d'aucune  joyeuseté ,  à  tous 
bannis  et  prisonniers  donna  franchise  et  immu- 
nité jusques  à  quatre  mois,  sans  ce  que  rien  on 
leur  peust  demander.  Et  en  outre  voulut  que  la 
reyne  fust  couronnée  et  sacrée.  El  s'en  retourna 
à  Sainct-Denys ,  et  dudil  lieu  s'en  partit  pour 
venir  et  entrer  à  Paris  à  belle  et  noble  compa- 
gnée,  tant  de  ceux  du  sang,  que  de  gens  de- 
glise,  nobles  et  peuple.  El  s'en  vint  au  Palais 
à  Paris,  et  le  lendemain  à  grande  solemnilé  fut 


368 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE 


(1389) 


couronnée  el  sacrée,  el  estoil  richement  habillée 
et  vestue,  el  de  joyaux  bien  garnie. El  si  esloienl 
ses  dames  el  damoisclles,  les  seigneurs,  cheva- 
liers, el  escuyers  chacun  selon  son  eslal.  Ets'en 
vinrent  à  Saincl-Paul  au  disner,  qui  estoil  or- 
donné. Et  là  le  roy  l'altendoit,  el  y  eut  grande 
et  notable  feste ,  et  trompettes  et  menestriers 
cornoient.Et  si  y  avoit  bas  instrumens,  hérauts 
et  poursuivans,  ausquels  le  roy  fit  donner  lar- 
gement. Et  y  eut  joustes  ,  el.jousta  le  roy,  le- 
quel fil  bien  son  devoir.  Mais  plusieurs  gens  de 
bien  furent  très-mal  contens  de  ce  qu'on  le  fit 
jousler.  Car  en  telles  choses  peut  avoir  des 
dangers  beaucoup,  el  disoient  que  c'estoit  très- 
mal  fait.  Et  l'excusation  estoil ,  qu'il  l'avoil 
voulu  faire. 

Le  peuple  avoit  grande  espérance  que,  à  la 
venue  de  la  reyne,  et  pour  son  couronnement, 
ils  deussent  avoir  aucune  allégeance,  louchant 
les  tailles  et  aydes  extraordinaires.  Mais  rien 
n'en  fut  diminué,  ains  la  gabelle  du  sel  aug- 
mentée. Et  si  fut  la  monnoye,  qu'on  faisoil  du 
temps  du  père,  du  tout  annullée,  sans  ce  qu'on 
luy  donnast  aucun  cours,  dont  ils  furent  moult 
grevés  et  travaillés. 

Après  ces  choses  ainsi  faites,  le  roy,  veues 
les  prières  du  pape,  délibéra  de  le  visiter.  Et , 
ainsi  qu'il  estoil  sur  son  parlement,  vinrent  de- 
rechef du  pays  de  Languedoc  au  roy  grandes 
plaintes  du  duc  de  Berry  son  oncle ,  en  eux 
complaignans  des  grandes  exactions  qu'il  fai- 
soil sur  le  peuple,  el  tellement  qu'il  s'en  estoil 
parly  plus  de  quarante  mille  mesnages.  Si  sup- 
plioient  el  requeroienl  ceux  qui  esloienl  venus 
de  la  partie  du  pays,  qu'il  y  voulust  remédier. 
Le  roy,  dolent  et  desplaisanl  des  plaintes  qu'on 
faisoil  de  son  oncle,  respondit  qu'il  iroit  au  pays 
de  par  delà  ,  et  y  mettroit  remède.  Et  manda  à 
son  oncle,  qu'il  ne  se  bougeasl,  et  qu'il  remc- 
diast  ausdites  exactions  ,  ou  sinon  il  y  pour- 
voyeroit  tellement  que  les  autres  y  prendroienl 
exemple. 

Le  roy,  pour  accomplir  son  voyage  d'aller  de- 
vers le  pape,  s'en  alla  à  Saincl-Denys,  soy  re- 
commander à  Dieu ,  et  aux  corps  saincls,  et  y 
fil  ses  offrandes,  el  donna  à  l'Eglise  de  très- 
beaux  veslemens.  Et  s'en  vint  à  Monlargis,  puis 
à  la  Charité,  et  de  là  à  Nevers,  el  passa  par  Au- 
vergne cl  Mascon.  Et  esditcs  villes  fut  notable- 
ment receu,  et  à  grande  et  joyeuse  chcre.  Et  luy 
fit-on  dons  et  presens,  selon  la  possibilité  et  fa- 
culté des  pays.  Et  s'en  vint  à  Lion  ,  cl  les  habi- 


tans  furent  moult  joyeux  de  sa  venue,  et  parè- 
rent les  rues.  Et  à  l'entrée  de  la  ville,  joignant 
la  porte,  y  avoit  un  bien  riche  poille  sur  quatre 
basions,  que  lenoicnt  quatre  belles  jeunes  filles, 
el  se  mit  le  roy  dessous.  Et  en  certains  lieux 
en  la  ville ,  y  avoit  jusques  à  mille  enfans  ves- 
tus  de  robes  royales  ,  louans  ,  el  chantans  di- 
verses'chansonssur  la  venue  du  roy.  Chères  se 
faisoient,  feux  et  tables  furent  mises  par  les 
rues,  el  ne  cessèrent  pendant  quatre  jours  de 
ce  faire ,  jour  el  nuicl.  Jeux  et  esbatemens  se 
faisoient,  et  tous  signes  qu'ils  pouvoienl  faire 
de  joyeusetés  ,  de  la  venue  du  roy  leur  sou- 
verain seigneur,  el  de  le  voir  en  bonne  santé  et 
prospérité.  De  ladite  ville  de  Lion,  après  ce 
qu'il  y  eut  esté  par  aucun  temps  ,  se  partit,  et 
son  vint  à  Rocquemeure ,  une  belle  place  sur 
le  Rhosne ,  qui  estoil  au  roy  assez  près  d'Avi- 
gnon. Laquelle  chose  vint  à  la  cognoissance 
du  pape  ,  dont  il  fut  moult  joyeux.  Et  se  dis- 
posa le  roy  d'aller  en  Avignon  ,  où  le  pape  es- 
toil. Lequel  envoya  au  devant  certains  cardi- 
naux avec  evesques  el  prélats ,  lesquels  firent 
les  révérences  au  roy,  el  le  roy  à  eux  ,  ainsi 
qu'il  appartenoit.  Et  esloit  le  pape  en  son  palais 
en  consistoire ,  où  il  attendoit  le  roy  en  son 
siège  papal.  En  Avignon  faisoient  grande  joye 
de  la  venue  du  roy,  et  le  receurent  bien  ho- 
norablement. Et  s'en  vint  le  roy  jusques  au 
palais,  entra  dedans,  el  jusques  au  lieu  où  le 
pape  estoil.  Et  luy  fit  le  roy  la  révérence  qu'il 
appartenoit,  comme  fils  de  l'Eglise,  en  mettant 
un  gtnouil  à  terre  ,  baisant  le  pied  ,  la  main  et 
la  bouche.  El  emprès  le  siège,  où  estoil  le  pape 
assis,  y  avoit  une  chaire  bien  ordonnée  el  pa- 
rée, non  mie  si  haute  que  celle  du  pape,  en 
laquelle  le  roy  fut  assis.  Or  après  aucuns  signes 
de  joyeuselé  ,  monstres  l'un  à  l'autre,  le  roy 
dit,  qu'il  esloit  venu  vers  luy  le  visiter,  en  soy 
offianl  à  son  service  el  de  l'Eglise,  en  toutes 
manières  à  luy  possibles  ,  dont  le  pape  et  les 
cardinaux  le  remercièrent  bien  grandement. 
Et  luy  dit  le  pape  que  aussi  à  luy  «  comme  à 
))  bras  dextre  de  l'Eglise,  el  vray  champion,  et 
))  très-chresticn  roy  »  il  avoit  singulière  fiance. 
El  ce  fait  ils  se  partirent  du  conclave ,  el  al- 
lèrent prendre  leur  réfection.  Avec  le  roy  esloit 
Louys  qu'il  avoit  fait  chevalier,  et  Charles  son 
frerc,  et  aussi  la  reyne  de  Sicile  leur  mcre.  Et 
à  la  messe  couronna  le  pape  en  roy  de  Sicile 
Louys.  Le  pape  et  le  roy  à  part  eux  deux  tous 
seuls  curent  plusieurs  paroles  et  colloculions 


(1389) 

ensemble ,  tant  du  faict  de  l'Eglise ,  que  d'au- 
tres choses ,  et  depuis  en  la  présence  des  car- 
dinaux. Puis  se  disposa  le  roy  à  soy  partir,  et 
prendre  congé  du  pape ,  et  luy  furent  faits  au- 
cuns presens ,  et  aux  seigneurs  et  serviteurs 
estans  en  sa  compagnée.  Et  si  octroya  au  roy 
nominations  pour  avoir  et  obtenir  bénéfices  à 
ses  serviteurs  et  offîciers.  Et  si  y  en  eut  plu- 
sieurs qui  demandèrent  dispenses  de  diverses 
manières ,  et  rien  ne  leur  fut  refusé.  Et  prit 
congé  et  sa  compagnée  du  pape ,  et  des  car- 
dinaux. 

Le  quatriesme  jour  de  novembre  partit  le 
roy  d'Avignon  ,  et  prit  son  chemin  vers  Mont- 
pellier, et  par  Carcassonne  et  Narbonne  passa. 
Esquels  lieux  fut  grandement  et  notablement 
receu  comme  il  appartenoit ,  et  luy  fit-on 
beaux  et  grands  presens.  Et  s'en  vint  à  Thou- 
louse,  qui  estoit  le  lieu  principal  de  Langue- 
doc ,  et  y  fut  jusques  au  huictiesme  jour  de 
janvier.  Et  pendant  le  temps  qu'il  y  fut  plu- 
sieurs plaintes  et  requestes  luy  furent  faites. 
A  toutes  lesquelles  choses  le  roy  fit  et  fit  faire 
si  douces  et  gratieuses  responses,  que  tous  en 
estoient  contens ,  et  donna  provisions  où  il  les 
falloit  donner.  Et  quand  il  entra  à  Thoulouse, 
trouva  que  en  la  prison  de  l'archevesque,  estoit 
un  nommé  Oudart  de  Atenville,  qui  avoit  esté 
baillif  et  officier  du  roy,  auquel  on  imposoit 
aucuns  cas  sentans  hérésie.  Le  roy  à  sa  bien- 
venue le  délivra ,  et  ce  nonobstant  ordonna 
que  le  procès  qui  avoit  esté  fait  fust  veu  et  vi- 
sité par  notables  clers ,  lesquels  en  fi^rent  leur 
rapport.  Et  fut  trouvé  que  à  tort  et  contre  rai- 
son on  avoit  procédé  contre  luy  injustement. 
Et  par  les  valets  d'un  surnommé  Betizas,  fa- 
milier et  serviteur  du  duc  de  Berry,  il  avoit 
esté  chargé.  Et  en  aucun  endroit  du  procès, 
on  trouvoil  ledit  Betizas  aucunes  fois  entaché 
du  péché  de  sodomie  Et  en  fut  fuite  informa- 
tion, et  icelle  veue  fui  mis  en  prison,  puis  exa- 
miné ,  et  confessa  les  cas  à  luy  imposés  assez 
pleinement.  Et  pour  ce  fut  ars  etbruslé. 

Le  roy  délibéra  d'aller  voir  le  comte  de  Foix, 
et  se  partit  de  Thoulouse  pour  venir  à  Ma- 
seres ,  qui  est  la  ville  principale  de  la  comté 
de  Foix.  En  icelle  estoit  le  comte,  qui  estoit 
bien  vieil ,  mais  riche  homme,  et  puissant  de 
chevance  et  de  gens.  Au  devant  du  roy  en- 
voya cent  chevaliers,  et  de  gras  moulons  sans 
nombre ,  et  cent  bœufs  gras ,  et  après  douze 
beaux  destriers  ou  coursiers ,  lesquels  avoienl 


PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS. 


369 


au  col  sonnettes  d'argent ,  comme  celles  qui 
estoient  au  col  de  bœufs,  et  sailloienleii  pleine 
terre  merveilleusement.  Et  ceux  qui  condui- 
soient  ledit  beslail,  et  aussi  chevauchoienl  les- 
dits  destriers,  estoient  vestus  en  habits  de  va- 
chers et  bouviers,  encores  que  ce  fussent  des 
plus  nobles  gentilshommes  qui  fussent  au  pays 
de  Foix.  Dont  le  roy,  et  sa  compagnée,  et  ceux 
du  pays  mesmes  rioient,  else  devisoient,  en 
disant  :  u  Quels  vachers  et  bouviers  à  mener 
))  bestail,  et  pages  à  mener  coursiers  !  »  Et  de 
toutes  les  choses  dessus  dites  fut  fait  présent 
au  roy  de  par  ledit  comte  de  Foix.  A  Maseres 
le  roy  fut  receu  grandement  et  notablement, 
et  festoyé  par  le  comte  plusieurs  et  diverses 
fois.  Et  ordonna  un  jeu  nommé  joculatoires, 
à  jeter  dards  et  javeline» ,  et  promettoit  au 
mieux  jouant  et  jettant  une  belle  couronne  qu'il 
avoit ,  qui  estoit  moult  riche.  Et  de  ce  faire  le 
roy  dès  jeunesse  se  delectoit  à  jetter  verges  de 
couldre,  et  souvent  à  Paris  en  jettoit  en  sa  cour 
de  Sainct-Paul  par  dessus  les  salles ,  et  n'y 
avoit  en  son  hostel  personne  qui  de  ce  l'eust 
mieux  fait.  Et  audit  jeu  se  essaya  de  jouer, 
et  de  faict  gagna  le  prix  ,  et  luy  fut  baillée  la 
couronne,  laquelle  aussitost  donna  aux  cheva- 
liers et  escuyers  du  comte.  Lequel  fit  au  roy 
foy  et  hommage  de  la  comté  de  Foix ,  et  de 
toutes  les  autres  terres  qu'il  tenoit  au  royaume 
de  France.  Et  encores  vouIut-il  donner,  céder 
et  transporter  au  roy  la  comté  après  sa  mort, 
car  il  n'avoit  lors  aucuns  enfans.  Et  est  vray 
que  aucun  temps  paravant  il  avoit  un  très-beau 
fils ,  duquel  il  tenoit  Testât  moyennement  le 
mieux  qu'il  pouvoit,  mais  non  mie  si  grande- 
ment que  le  fils  eust  bien  voulu.  El  estoit  fils 
de  la  sœur  du  roy  de  Navarre,  et  s'en  alla  au- 
dit roy  de  Navarre  son  oncle  soy  plaindre  de 
son  père ,  en  disant  qu'il  ne  tenoit  conte  de 
luy,  non  plus  que  d'un  simple  gentilhomme  de 
son  hostel.  Et  fut  par  aucun  temps  avec  sondit 
oncle,  lequel  conseilla  à  sondit  neveu  qu'il 
empoisonnast  son  père,  et  ainsi  il  seroit  comte 
de  Foix  et  seigneur  de  tout,  et  qu'il  luy  feroit 
finance  de  bonnes  et  fortes  poisons,  et  presclia 
tant  sondit  neveu  ,  fils  dudit  comte,  qu'il  s'y 
consentit.  Et  prit  les  poisons,  et  s'en  vint  vers 
son  père  ,  cuidant  mettre  à  exécution  le  con- 
seil que  sondit  oncle  luy  avoil  donné.  Et  tous 
les  jours  espioit  l'heure  qu'il  le  pourroil  faire, 
et  aucunes  fois  alloit  en  la  cuisine  de  son  père, 
ce  qu'il  n'avoit  accoustumé  de  faire.  Et  d'ad- 

24 


370 


HISTOIRE  DE  CHARLES  YI,  ROI  DE  FRANCE, 


(1390) 


venture  la  petite  bouette  de  lalile  poison  cheut 
à  terre,  et  fut  levée  par  un  des  gens  du  comte, 
et  monstrée  aux  physiciens  et  apolicaires,  qui 
disoient  que  c'estoient  Irôs-mauvaises  poisons. 
Si  fut  le  fils  pris  et  arre-slé.  Un  homme  esloit, 
qui  avoit  gagné  à  mourir,  auquel  en  fut  baillé 
avec  autres  viandes ,  et  tanlost  mourut.  Le 
comte  fit  interroger  son  fils ,  et  examiner,  le- 
quel confessa  la  chose  ,  ainsi  que  dessus  est 
escrite.  Et  pour  cesle  cause ,  il  luy  fit  coupper 
la  teste.  Et  aimoit  mieux  que  le  roy  eust  ladite 
comté,  que  nul  autre,  et  pource  luy  donna. 

L'antipape  Urbain  VI  moarut  à  Rome  ,  les 
Romains  en  esleurent  un  autre,  qu'on  appel- 
loit  Boniface. 

Il  y  avoit  un  nommé  Paulus  Tigrin,  lequel 
se  disoit  patriarche  de  Constanlinople  ,  et  sur 
les  marches  de  devers  Orient  leva  de  merveil- 
leuses finances,  et  vint  en  Cypre,  où  par  le  roy 
fut  receu  grandement  et  honorablement,  et  le 
tenoit-on  riche  desja  de  trente  mille  florins,  et 
commença  sa  renommée  à  croistre  par  tout  le 
pays,  et  donnoit  bénéfices ,  et  faisoit  merveil- 
leuses assemblée*  de  finances ,  et  vint  à  Rome 
du  temps  d'Urbain  l'antipape  ,  lequel  fit  faire 
information  de  la  vie  dudit  Paule,  et  de  son 
gouvernement,  et  trouva-on  que  ce  n'estoit 
qu'un  abuseur  -,  si  le  fit  prendre  et  emprison- 
ner ,  et  eut  sa  finance ,  qui  estoit  grande.  A 
l'antipape  Urbain,  comme  dit  est,  Boniface 
luy  succéda ,  et  délivra  à  sa  coronalion  ledit 
Paule,  et  le  laissa  aller  où  il  voulut,  lequel 
s'en  vintleplustost  qu'il  peut,  vers  les  marches 
de  Savoye ,  et  dit  au  comte  qu'il  estoit  son  pa- 
rent, luy  déclarant  une  grande  généalogie,  la- 
quelle ledit  seigneur  de  Savoye  creut ,  et  une 
très-bonne  chère  eut  de  luy ,  et  luy  donna  du 
sien  grandement.  Et  le  fit  veslir  et  habiller  se- 
lon Testât  de  patriarche  et  notablement.  Et  à 
douze  chevaux  l'envoya  vers  le  pape  en  Avi- 
gnon ,  en  le  recommandant  comme  son  parent 
et  vray  patriarche  de  Constanlinople.  Parquoy 
le  receut  le  Sainct  Père  bien  honorablement. 
Auquel  récita  maux  infinis  que  luy  avoit  fait 
l'antipape  Urbain  ,  sous  ombre  de  ce  qu'il  fa- 
vorisoit  le  pape  Clément,  et  luy  donna  le  pape 
plusieurs  beaux  et  bons  dons.  Si  demanda 
congé  de  visiter  le  roy  de  France,  et  y  vint,  et 
le  receut  le  roy  honorablement,  et  luy  fit  très- 
bonne  chère  ,  et  se  monstroit  une  très-devole 
créature ,  et  frequentoit  bien  et  dévotement 
l'église.  Et  voulut  visiter  l'église  et  l'abbaye 


de  Sainct-Denys,  et  après  plusieurs  choses  dit 
à  l'abbé  et  religieux  qu'il  sçavoit  qu'ils  avoient 
le  corps  de  monseigneur  sainct  Denys,  mais  il 
avoit  de  belles  choses  de  sainct  Denys,  comme 
sa  ceinture,  et  plusieurs  bons  livres,  qu'on 
n'avoit  pas  par  deçà.  Et  que  si  on  luy  vouloil 
bailler  deux  religieux  ,  qu'il  les  leur  feroit 
avoir.  Et  luy  fut  accordé  que  ainsi  se  feroit,  et 
furent  deux  religieux  ordonnés.  Et  cauteleuse- 
ment  et  malitieusement  se  tira  vers  les  marches 
de  la  mer ,  et  se  mit  en  un  vaisseau  avec  ses 
richesses ,  et  s'en  alla.  Les  deux  religieux  al- 
lèrent après ,  le  cuidans  trouver ,  et  furent 
jusques  à  Rome,  et  s'en  enqueroient  le  mieux 
qu'ils  pouvoient.  Mais  ils  sceurent  que  ce  n'es- 
toit  qu'un  trompeur  et  abuseur.  Parquoy  ils 
s'en  revinrent. 

1390. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et  dix  , 
quand  le  roy  fut  retourné  de  Languedoc,  com- 
bien qu'il  avoit  dit,  et  faiit  sçavoir  à  son  oncle 
que  son  plaisir  n'estoit  pas  qu'il  fist  si  grandes 
exactions  sur  le  peuple  ,  dont  il  avoit  le  gou- 
vernement, pourtant  ne  cessa-il  point  qu'il 
ne  fist  tailles  trop  merveilleuses,  et  sans  ce  que 
nécessité  en  fust.  Lesquelles  choses  vinrent  à  la 
cognoissance  du  roy,  dont  il  fut  très-desplai- 
sant,  et  dit  qu'il  n'y  sçavoit  remède,  sinon  de 
le  desapointer.  Messire  Jean  Herpedenne  le 
sceut,  et  fit  sçavoir  au  duc  de  Berry  comme  on 
le  vouloit  desapointer  du  gouvernement  qu'il 
avoit.  Et  fut  le  duc  très-mal  content  de  ceux 
qui  estoient  alentour  du  roy,  et  de  son  conseil, 
et  spécialement  du  connestable  Clisson.  Et  es- 
toit le  roy  fort  indigné  contre  sondit  oncle;  et 
de  faicl  le  desapointa,  et  envoya  seulement  un 
simple  chevalier,  nommé  messire  Pierre  de  La 
Capreuse,  homme  sage  et  prudent,  lequel  en 
peu  de  temps  s'y  transporta,  et  s'y  porta  gran- 
dement bien  et  notablement,  et  en  estoit  le 
peuple  très-content.  Mais  il  vint  à  sa  cognois- 
sance que  le  duc  de  Berry  très-impatiemment 
portoit  son  desapointement  dudit  gouverne- 
ment. Et  de  faict  fit  à  sçavoir  audit  de  La  Ca- 
preuse que  s'il  s'en  mesloit  plus  qu'il  le  feroit 
courroucer  du  corps.  Et  luy  qui  n'estoit  qu'un 
simple  chevalier,  et  pour  ce  doutoit  sa  per- 
sonne, et  s'en  retourna  devers  le  roy. 

Les  Turcs  faisoienl  forte  guerre  aux  chres- 
liens,  et  merveilleuse  jusques  à  Gennes.  Pour 
laquelle  cause  les  Genevois  envoyèrent  une 


(13£0J 

bien  notable  ambassade  devers  le  roy.  El  firent 
par  la  bouche  d'un  clerc  qui  esloit  là  une  pro- 
position bien  notable,  et  louoit  fort  le  roy,  la 
la  maison  de  France  et  le  royaume,  puis  ex- 
posa les  tyrannies  que  faisoient  les  Sarrasins 
aux  chrestiens,  et  que  à  luy  comme  à  roy  très- 
chrestien  ils  requeroient  à  avoir  ayde  et  con- 
fort pour  résister  à  l'entreprise  du  Turc.  On 
les  fit  reiraire,  et  fut  mise  leur  rcquestc  en  dé- 
libération, laquelle  sembloit  bien  haute,  et  y 
cheoit  bien  advis,  et  diverses  fois  y  adviserent. 
Et  audit  conseil  estoient  le  duc  de  Bourbon,  le 
comte  d'Eu,  l'admirai  de  Vienne,  et  autres.  Et 
dit  le  bon  duc  de  Bourbon,  que  ensuivant  le 
bon  roy  sainct  Louys,  il  iroit  volontiers ,  s'il 
plaisoit  au  roy.  Pareillement  firent  les  dessus 
dits,  et  le  seigneur  de  Coucy,  le  comte  de  Har- 
court,  et  plusieurs  chevaliers  et  escuyers,  dont 
le  roy  fut  très-content.  Si  furent  mandés  les 
ambassadeurs  ou  messagers  en  la  présence  du 
roy,  lequel  leur  fit  response,  que  volontiers  il 
les  aideroit  et  conforleroit,  et  que  en  bref  il 
leur  bailleroit  gens  tant  de  son  sang ,  que  au- 
tres, et  leur  fit  dons  et  presens.  De  laquelle 
response  ils  furent  très-joyeux  et  contens  du 
roy.  Et  avec  ce  que  lesdits  seigneurs  s'offroient 
d'aller  contre  les  Sarrasins,  et  faisoient  comme 
bons  et  vrays  chrestiens,  toutesfois  volontiers 
aussi  ils  y  alloient  pour  distraire  eux  de  la 
cour.  Car  ils  voyoient  sourdre  aucunes  divi- 
sions, et  si  faisoit-on  des  choses  qui  leur  sem- 
bloient  estre  non  bien  honnestes,  lesquelles  es- 
toient à  leur  grande  desplaisance.  Lesdits 
seigneurs  faisoient  diligence  bien  grande  pour 
assembler  gens,  et  tant  qu'ils  se  trouvèrent 
bien  quinze  cens  chevaliers  et  escuyers,  avec 
les  arbalestriers,  et  autres  gens  de  traict.  Les 
nouvelles  furent  en  Angleterre,  comme  aucuns 
seigneurs  de  France  se  disposoient  d'aller  sur 
les  Sarrasins.  Et  àceslecause,  le  comte  Derby, 
un  vaillant  chevalier  d'Angleterre  ,  délibéra 
d'aller  avec  lesdits  seigneurs  de  France,  et  vint 
vers  eux  avec  une  compagnée  de  ceux  de  son 
pays  non  mie  grande.  Et  s'en  partirent  du 
royaume  de  France,  et  prirent  leur  chemin  à 
Marseille.  Et  partout  où  ils  passoient,  on  leur 
faisoit  bonne  chère,  car  ils  payoient  compe- 
lemment  ce  qu'ils  prenoient.  Et  de  Marseille 
tirèrent  àGennes,où  ils  furent  grandement 
receus,  et  leur  faisoit-on  grande  chère.  Et  en 
passant  faisoient  diligence  de  trouver  gens  de 
traict,  et  trouvèrent  jusques  à  mille  arbales- 


PAR  JEAN  JLYENAL  DES  URSINS. 


371 


triers,  sans  ceux  qui  estoient  es  navires,  qu'on 
estimoit  bien  à  quatre  mille  combatans  bien 
armés  et  habillés ,  et  trouvèrent  des  vaisseaux 
de  mer  bien  largement.  Et  pource  qu'on  dou- 
toit  qu'il  y  cust  aucuns  débats  pour  le  schisme 
qui  estoit  en  l'Eglise  (car  les  François  et  au- 
tres tenoicnt  Clément  '^''11  pour  vray  pape  à 
Avignon  ,  et  les  autres  Boniface  IX  à  Rome), 
fut  ordonné  et  défendu  que  de  ladite  matière 
ne  fust  faite  aucune  mention  ou  parole,  et  que 
chacun  sans  avoir  en  ce  regard ,  en  bonne 
amour  ,  fraternité  et  diiection  comme  bons 
chrestiens,  en  bonne  et  parfaite  union  s'em- 
ployassent contre  les  mescreans,  en  la  défense 
de  la  foi  catholique. 

Après  que  les  choses  furent  prestes  et  dispo- 
sées à  monter  sur  mer,  les  chrestiens  entrèrent 
es  vaisseaux  et  firent  chef  un  nommé  Jean  de 
Oultremarins  ,  qui  estoit  vaillant  homme  ,  et 
tout  son  temps  s'estoit  tenu  sur  mer  à  faire 
guerre  aux  Sarrasins,  et  scavoit  et  cognoissoit 
leurs  manières  de  faire.  Après  leur  partement, 
quand  ils  furent  aucunement  bien  avant  sur  la 
mer ,  survinrent  merveilleuses  tempestes  de 
vents,  et  très-merveilleux  et  horrible  temps, 
desplaisant,  et  non  sans  cause,  à  ceux  qui  n'a- 
voient  pas  accouslumé  la  mer.  Mais  tousjours 
ledit  Jean  leur  capitaine  les  confortoit,  leur 
donnant  fiance  et  espérance  en  Dieu,  et  arri- 
vèrent en  l'isle  de  Sardaigne.  Et  là  descendi- 
rent, et  estoient  très-ennuyés  et  desplaisans  d'y 
estre  venus,  et  très-volontiers  les  aucuns  s'en 
fussent  retournés.  Mais  ce  vaillant  duc  de  Bour- 
bon si  doucement  les  confortoit  et  donnoit  cou- 
rage que  tous  délibérèrent  de  le  suivre,  et  ren- 
trèrent en  leurs  vaisseaux,  et  voguèrent  sur  mer. 
Et  si  paravant  ils  avoient  eu  forte  tempeste, 
encores  l'eurent-ils  plus  merveilleusement  et 
terrible,  et  n'y  sceurent  trouver  remède,  si- 
non avoir  recours  à  Dieu ,  et  à  sa  glorieuse 
mère,  et  à  tous  les  saincts  ausquels  ils  avoient 
fiance.  Et  se  mirent  tous  en  oraisons  et  prières, 
et  comme  à  coup  toute  la  tempeste  cessa.  Le 
roy  de  Thunes  mit  dedans  Carthage  deux  mille 
combatans.  Et  aux  champs  en  avoit  bien  qua- 
rante mille.  Car  il  avoit  sceu  la  venue  des 
chrestiens  ,  lesquels  approchoient  de  terre  en 
lieu  propice  pour  descendre.  Et  lors  le  capi- 
taine nommé  Jean  commença  à  parler  aiix 
chrestiens,  en  leur  exposantla  manière  des  Sar- 
rasins à  combatre,  et  qu'ils  eussent  bon  cou- 
rage et  fiance  en  Dieu ,  et  il  avoit  espérance 


372 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


qu'ils  auroicnt  victoire  des  mescreans.  Et  vin- 
rent jusques  à  descendre  sur  la  grève,  où  des- 
cendirent les  Anglois  bien  vaillamment  les  pre- 
miers. Et  d'un  costé  et  d'autre  y  eut  traict 
abondamment.  Et  firent  bien  hardiment  les 
archers  d'Angleterre,  et  tellement  que  les  Sar- 
rasins reculèrent.  Et  tousjours  descendoient  les 
chrestiens ,  et  y  eut  de  vaillantes  armes  faites, 
spécialement  par  l'admirai  de  Vienne,  le  sei- 
gneur de  Coucy,  le  comte  Derby,  et  autres.  Et 
les  animoient  fort  le  duc  de  Bourbon  et  le  comte 
d'Eu,  qui  estoient  tousjours  les  premiers  à  faire 
leur  devoir  et  donnoient  courage  aux  autres. 
Ceux  de  dedans  Thunes  saillirent  à  escarmou- 
cher,  qui  faisoient  merveilles  d'armes,  et  se 
raonstroient  bien  vaillantes  gens  et  habiles  en 
armes,  et  finalement  parla  vaillance  des  chres- 
tiens furent  reboutés  dedans  Thunes.  Parquoy 
délibérèrent  les  chrestiens  y  mettre  le  siège  de- 
vant, et  là  y  eut  divers  assauts.  Ceux  de  dedans 
estoient  trop  forts  et  bien  se  defendoient.  Et 
avoit-on  ordonné  des  chrestiens  pour  tenir  les 
champs,  lesquels  les  Sarrasins  souvent  venoient 
assaillir  bien  hardiment ,  et  plusieurs  fois  re- 
boutoient  les  chrestiens  jusques  à  leurs  navires. 
Il  y  avoit  des  Genevois,  qui  parloient  et  enten- 
doientbien  le  langage  des  Sarrasins,  et  avoient 
aucune  cognoissance  du  capitaine  de  dedans 
Thunes,  et  eurent  paroles  ensemble,  et  le  cui- 
derent  induire  qu'il  se  fist  chrestien,  et  qu'il 
rendisl  la  ville,  et  qu'on  la  luy  laisseroit  comme 
sienne,  et  si  luy  faisoit-on  plusieurs  promesses 
et  offres  bien  grandes.  Et  il  respondit  qu'il 
avoit  bonne  loy,  en  laquelle  il  avoit  esté  nourri 
dès  sa  jeunesse,  et  que  jamais  ne  la  laisseroit, 
ne  la  ville  ne  rendroit,  avec  plusieurs  autres 
paroles .  El  quand  les  chrestiens  sceurent  sa  res- 
ponse  et  la  volonté  de  ceux  de  dedans,  ils  li- 
vrèrent plusieurs  assauts  et  par  mer  et  par 
terre,  et  en  divers  lieux.  Mais  tousjours  estoient 
reboutés  les  chrestiens  à  leur  dommage,  et 
voyoient  bien  qu'ils  ne  pouvoient  faire  chose 
qui  peust  profiter,  et  pource  levèrent  le  siège, 
et  délibérèrent  de  tenir  les  champs  et  comba- 
tre  les  Sarrasins,  qui  estoient  sur  les  champs  en 
belles  tentes,  et  grande  foison.  Quand  les  Sarra- 
sins apperceurent  la  volonté  des  chrestiens,  ils 
vinrent  au  devant  d'eux,  et  s'assemblèrent  en 
bataille,  laquelle  fut  dure  et  aspre.  Mais  après 
que  les  Sarrasins  virent  la  force  et  vaillance 
des  chrestiens,  ils  se  mirent  en  fuite,  et  furent 
desconfils,  et  y  en  eut  grande  quantité  de 


(1390) 

morts,  et  en  leurs  tentes  les  chrestiens  boutè- 
rent le  feu  après  qu'ils  eurent  pris  ce  qui  es- 
toit  dedans.  Et  s'assemblèrent  les  capitaines  des 
chrestiens  pour  sçavoir  ce  qu'ils  avoient  à  faire, 
et  trouvèrent  qu'ils  ne  se  pouvoient  tenir  au 
pays  par  défaut  de  vivres.  Et  aussi  que  leur 
puissance  estoit  fort  diminuée  de  gens,  tant  par 
mortalité  et  guerre,  que  autrement.  Et  pource 
conclurent  qu'ils  s'en  retourneroient  d'où  ils 
estoient  venus.  Et  ainsi  le  firent,  et  se  mirent 
en  leurs  navires.  Quand  le  roy  de  Thunes  sceut 
la  desconfiture  de  ses  gens,  il  douta  que  ce  que 
les  chrestiens  s'en  alloient  ne  fust  qu'une  fic- 
tion ,  et  pour  assembler  derechef  gens  et  eux 
renforcer.  Et  fit  tant  qu'il  parla  aux  principaux 
des  Genevois,  à  la  requeste  desquels  ladite  ar- 
mée avoit  esté  faite,  en  volonté  de  traiter  avec 
eux,  et  de  faict  y  eut  accord,  c'est  à  sçavoir 
que  le  roy  rendroit  tous  les  prisonniers  chres- 
tiens qu'il  detenoit,  et  dix  mille  ducats,  et  tref- 
ves  jusques  à  un  certain  temps,  se  doutant  que 
les  chrestiens  ne  retournassent.  Et  en  ce  voyage 
eut  le  duc  de  Bourbon  grand  honneur. 

Le  duc  de  Milan,  et  les  Florentins,  et  Bou- 
lonnois  de  Lombardie ,  eurent  forte  guerre  en- 
semble. Et  estoit  le  duc  comme  on  disoit.  plus 
puissant  que  les  autres.  Parquoy  ils  envoyèrent 
devers  le  roy  une  bien  notable  ambassade ,  en 
luy  suppliant  qu'il  les  voulust  prendre  en  sa 
seigneurie,  et  pour  ses  subjets ,  et  qu'ils  luy 
obeïroient  en  toutes  manières ,  comme  à  leur 
seigneur.  Et  sur  ce  assembla  le  roy  son  con- 
seil, et  fut  trouvé  que  entre  le  roy  et  le  duc  de 
Milan  y  avoit  grandes  alliances  jurées  et  pro- 
mises, et  que  ce  ne  seroit  pas  son  honneur  de 
les  prendre  en  sa  seigneurie ,  et  ceste  response 
leur  fut  faite.  Mais  aussi  si  le  duc  de  Milan  les 
vouloit  aucunement  travailler  ou  vexer,  qu'il 
leur  aideroit. 

Les  Anglois  qui  conversoient  aucunes  fois 
avec  les  François  à  Calais ,  disoient  que  les 
François  estoient  lasches  de  courage.  Et  y  avoit 
deux  barons  ou  chevaliers  d'Angleterre,  qui 
mainlenoient  qu'ils  n'avoient  trouvé  François, 
qui  avec  eux ,  ou  contre  eux  voulussent  faire 
armes  ;  laquelle  chose  venue  à  la  cognoissance 
de  messire  Regnaud  de  Roye ,  et  de  messire 
.Jean  Boussicaut,  vinrent  devers  le  roy,  en  luy 
suppliant  qu'il  leur  voulust  donner  congé  de 
faire  armes.  Et  de  ce  le  roy  fut  très-content,  et 
s'en  allèrent  à  Boulongne,  et  les  Angloisestoient 
à  Calais.  El  comparurent  les  Anglois,  et  aussi 


(1391) 

firent  les  François,  El  combalirenl  fort  et  as- 
prement ,  et  assez  longuement.  Et  finaierrient 
fut  dit  par  les  juges ,  que  c'estoit  assez  fait ,  et 
eurent  honneur  les  uns  et  les  autres,  et  dis- 
nerent  et  soupperenl  ensemble,  et  firent  très- 
bonne  chère  les  uns  aux  autres  ,  et  se  firent  de 
beaux  et  gratieux  presens.  Les  François  pré- 
sentèrent leurs  chevaux  et  harnois  en  Teglise 
de  Nostre-Dame  de  Boulongne,  et  se  rendirent 
à  Paris  à  grand  honneur. 

Audit  an  ,  le  roy  s'en  alla  esbatre  à  Sainct- 
Germain-en-Laye ,  et  la  reyne  aussi,  et  plu- 
sieurs des  seigneurs,  dames  et  damoiselles,  et 
devisoient  ensemble  ,  et  s'esbatoient  es  bois  de 
Poissy.  Et  une  fois  survint  un  terrible  tonner- 
re, si  se  retirèrent  au  chasleau.  Et  disoient  au- 
cuns que  oncques  n'avoient  veu  si  horrible  ne 
terrible  tonnerre,  et  entre  Sainct-Germain  et 
Poissy  y  eut  quatre  hommes  morts  et  foudroyés. 
Et  après  ce  toute  la  nuict  fit  le  plus  merveil- 
leux vent  que  oncques  on  eust  veu,  qui  arracha 
arbres  es  forests  et  jardins,  et  abbatit  cheminées 
et  hauts  des  maisons ,  et  aucuns  clochers ,  et  fit 
des  dommages  innumerables.  Et  disoit-on  ,  et 
aussi  estoit-iivray,  que  leconseilestoit  assemblé 
pour  faire  une  grosse  taille  sur  le  peuple,  et 
quand  on  veid  lesdites  tempestes,  le  conseil  se 
sépara ,  et  fut  rompu.  Et  à  la  requeste  de  la 
reyne  fut  expressément  défendu  qu'on  n'en  le- 
vast  aucunement. 

Le  roy  d'Espagne  un  jour  s'en  alloit  esbatre 
aux  champs  pour  chasser.  Si  trouva  un  lièvre 
lequel  ses  chiens  chassèrent ,  si  frappa  son 
cheval  des  espérons,  et  courut  après,  son  che- 
val cheut,  et  luy  aussi,  et  de  ladite  cheute  en 
fut  si  malade,  qu'il  en  mourut.  Etpource  son 
fils  envoya  devers  le  roy,  pour  renouveller  les 
alliances ,  qu'ils  avoient  son  feu  père  et  Luy 
ensemble.  Laquelle  chose  le  roy  fit  volontiers. 

Il  vint  un  homme  en  guise  de  hermite  à  Pa- 
ris, disant  qu'il  vouloit  parler  au  roy,  comment 
que  ce  fust.  Et  vint  jusques  à  Sainct-Paul  en 
Ihostel  du  roy,  et  que  ce  qu'il  vouloitdire,  estoit 
sur  le  faict  du  schisme  qui  estoit  en  l'Eglise. 
Et  furent  aucuns  du  conseil  commis  et  dépu- 
tés de  parler  à  luy,  et  luy  parlèrent.  Et  futde- 
liberé  que  le  roy  ne  luy  parleroit  point,  ny  ne 
le  verroit,  et  luy  dit-on,  qu'il  s'en  allast. 

L'université  de  Paris  faisoit  grande  dili- 
gence d'exciter  le  roy  pour  mettre  paix  en 
l'Eglise,  etappaiser  le  schisme  qui  y  estoit.  Et 
de  ce  faire  avoit  le  roy  grande  volonté  d'y  cn- 


PAR  JEAN  JUYENAL  DES  LRSINS. 


373 


tendre.  Et  dit  que  on  advisast  les  moyens,  et 
ce  qu'il  avoit  à  faire,  et  il  l'cxecuteroit  très-di- 
ligemment, et  ne  tiendroit  point  à  luy. 

Grandes  dissentions,  haynes  et  divisions  y 
avoit  en  l'hoslel  du  roy,  et  par  tout  le  royau- 
me, tant  entre  les  princes  que  les  populaires , 
spécialement  entre  les  gens  pour  le  faicl  des 
aydes  et  finances  qu'on  exigeoitsur  le  peuple, 
sans  ce  que  comme  point  rien  en  fust  mis  au 
bien  de  la  chose  publique.  IMais  pourtant  au- 
tre chose  ne  s'en  faisoit,  et  s'en  alloit  la  finance 
en  bourses  particulières ,  et  ne  sçavoit-on  que 
tout  devenoit. 

En  la  fin  de  ladite  année  y  eut  sur  mer  et  sur 
terre  les  plus  merveilleux  vents  qu'on  veid 
oncques ,  et  tellement  qu'il  n'arracha  pas  seu- 
lement les  arbres ,  et  abbatit  les  autres  choses 
dessus  dites,  mais  il  y  eut  cités  abbatues  et 
fondues,  et  estoienten  la  mer  les  ondes  si  gran- 
des, qu'elle  vomissoit  poissons  de  diverses  es- 
pèces jusques  sur  la  terre.  Et  disoit-on  que 
c'estoit  signe  de  tout  mal. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et  onze, 
le  roy  voulant  aucunement  appanager  son  frère 
Louys,  luy  bailla  la  duché  d'Orléans,  laquelle 
après  la  mortdePhilippes  duc  d'Orléans  estoit 
venue  à  la  couronne,  et  l'en  receut  en  foy  et 
hommage.  Dont  ceux  d'Orléans  furent  très- 
mal  contens,  disans  que  le  roy  leur  avoit  pro- 
mis que  jamais  ne  partiroient  de  la  couronne, 
et  en  firent  forte  poursuite,  mais  finalement  la 
chose  demeura  en  ce  poinct,  et  fut  nommé 
duc  d'Orléans.  Et  combien  qu'il  fust  jeune 
d'aage,  toutesfois  il  estoit  sage  et  de  bon  enten- 
dement, desiroit  fort  d'acquérir  loyaument  et 
à  bon  prix  terres  et  seigneuries;  et  acquesla  la 
comté  de  Blois ,  la  seigneurie  de  Coucy ,  la 
comté  de  Soissons,  et  plusieurs  autres  terres  et 
seigneuries. 

Quand  les  Florentins  et  Boulonnois  sceu- 
rent  que  le  roy  ne  les  vouloit  pas  prendre  en 
sa  subjetion  et  seigneurie ,  ils  s'allièrent  du 
comte  d'Armagnac,  en  luy  requérant  qu'il  leur 
voulust  aider  à  faire  guerre  au  duc  de  Milan. 
Et  combien  que  il  fist  plusieurs  doutes,  crai- 
gnant à  prendre  si  grande  charge,  toutesfois  il 
sy  accorda.  Car  plusieurs  luy  conseilloient,  et 
luy  disoit-on  que  s'il  vouloit  mener  plusieurs 
cstans  au  royaume  de  France,  qu'on  nommoil 


374 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE 


compag  lées ,  qui  pilloicnt  el  deroboient,  il  fe- 
roit  un  grand  bien.  Et  principalement  pour 
ceste  cause  il  s'y  condescendit,  et  les  assembla, 
se  mit  sur  les  champs ,  et  passa  les  monts  pour 
venir  devant  Alexandrie.  De  laquelle  chose  le 
duc  de  Milan  fut  adverti ,  et  dedans  Alexandrie 
mit  des  gens  très-vaillans  secrètement.  Et 
quand  il  sceut  la  venue  du  comte  d'Armagnac, 
qui  se  disposoit  à  mettre  le  siège,  le  duc  fit 
mettre  une  bien  grosse  embusche  assez  pr^ès  de 
la  ville.  Le  comte  d'Armagnac  et  ses  gens  se 
mirent  devant  la  ville  :  ceux  qui  estoient  en 
embuscheenvoyerentcerlains  coureurs,  comme 
pour  escarmoucher  les  gens  du  comte,  lesquels 
non  sçachans  qu'il  y  eust  grosse  garnison  de- 
dans, et  aussi  l'embusche,  coururent  sus  aux 
coureurs,  et  les  suivirent  jusques  à  l'embus- 
che, et  la  passèrent,  et  lors  ceux  de  l'embusche 
saillirent,  et  y  fut  fort  combatu.  Le  comte  d'Ar- 
magnac voulant  secourir  ses  gens  ,  y  alla  bien 
accompagné.  Et  quand  la  garnison  ,  qui  estoit 
dedans  la  ville ,  ainsi  que  dit  est ,  le  veid ,  ils 
saillirent,  et  fut  le  comte  desconfit,  el  y  en  eut 
bien  trois  cens  de  morts ,  et  luy-mesme  fut 
navré  de  huict  playes,  et  en  disant  «/w  manus 
tuas  Domine  commendo  spiritum  meum,  «  alla 
dévie  à  trespassement.  Vaillant  homme  estoit, 
et  avoit  guidé  bien  faire. 

Audit  an  le  bon  comte  de  Foix  aagé  de  qua- 
tre-vingts ans .  en  soy  voulant  mettre  à  table 
pour  soupper  fut  frappé  d'apoplexie,  parquoy 
alla  de  vie  à  trespassement.  Il  avoit  esté  vail- 
lant prince  en  son  temps,  et  subjugua  tous  ses 
voisins.  Et  estoit  bien  aimé,  honoré,  et  prisé, 
craint,  et  redouté.  Et  estoit  très-bon  François, 
et  pource  estoit-il  en  hayne  du  roy  de  Navarre. 
Riche  estoit,  et  avoit  grand  trésor.  Un  fils  bas- 
tard  avoit,  bel  et  vaillant  homme,  et  bien 
ayiné  de  ceux  du  pays.  Et  comme  dessus  est 
dit,  il  avoit  donné  la  comté  au  roy,  et  en  ef- 
fcct  l'avoit  fait  son  héritier.  Mais  le  roy  qui  es- 
toit libéral,  donna  au  bastard  tout  le  comté,  et 
tout  le  trésor,  et  en  fut  receu  par  le  roy  en  foy 
el  hommage. 

Dessus  a  esté  faite  mention  de  l'arrest  et  ap- 
pointement  du  duc  de  Bretagne,  et  de  messire 
Olivier  de  Clisson,  connestable  de  France,  que 
le  duc  n'a  voulu  eiLeculer.  Et  quand  il  fut  au 
pays,  rien  n'accomplit  de  chose  qui  fust  or- 
donnée ,  ne  par  luy  promise.  Dont  ledit  con- 
nestable se  plaignit  au  roy,  dont  il  fut  très- 
mal  content,  el  desplaisaril.  Parquoy  il  envoya 


(1391) 

vers  le  duc  pour  ceste  cause  ,  en  luy  mandant 
qu'il  accomplis!  ce  qu'il  luy  avoit  esté  ordonné . 
Mais  il  n'en  tint  conte.  Et  pource  Clisson  sus- 
cita une  grande  guerre  en  Bretagne ,  qui  fut 
bien  aspre,  et  y  eut  de  grands  dommages  faits 
au  pays  ,  et  furent  comme  presques  destruits , 
où  les  frontières  estoient.  Et  y  eut  de  vaillan- 
tes rencontres  et  armes  faites  aucunes  fois  inhu- 
maines. Les  choses  estoient  fort  à  la  desplai- 
sance du  roy,  et  de  son  conseil ,  et  pource  le 
roy  commanda  à  son  oncle  le  duc  de  Berry, 
qu'il  allast  en  Bretagne  parler  au  duc.  Quand 
le  duc  de  Bretagne  sceut  la  venue  du  duc  de 
Berry,  il  se  mit  en  un  vaisseau  bien  accompa- 
gné, et  contremont  la  rivière  vint  au  devant  de 
luy,  et  ensemble  arrivèrent  à  Nantes.  La  du- 
chesse de  Bretagne  ,  qui  estoit  sœur  du  roy  de 
Navarre,  vint  avec  ses  enfans  au  devant  dudit 
duc  de  Berry  :  plusieurs  convis  y  eut,  où  on  fit 
très-grande  chère,  et  y  eut  de  beaux  dons  don- 
nés d'un  costé  et  d'autre.  Et  requit  le  duc  de 
Berry  au  duc  de  Bretagne,  qu'il  assemblast  ses 
barons  et  son  conseil,  et  ainsi  furent  convoqués 
et  assemblés  en  bien  grand  nombre.  Et  avec  le 
duc  de  Berry,  avoit  envoyé  le  roy  de  bien  nota- 
bles gensde  conseil,  et  autres.  Et  en  sa  présence 
et  de  son  conseil  furent  exposées  les  doléances 
quefaisoitle  roy.  C'est  à  sçavoirdelamonnoye, 
qu'il  faisoit  d'or  et  d'argent,  et  toutesfois  il  ne 
la  devoit  faire  que  noire.  Secondement  fut  ex- 
posé comme  il  n'avoit  obey  à  l'arrest,  que  le 
roy  avoit  donné  touchant  son  connestable,  et 
qu'il  n'avoit  voulu  délivrer,  ny  ne  delivroit  les 
chasteaux,  et  autres  terres  dessus  déclarées,  et 
autres  estans  à  Jean  de  Bretagne.  En  comman- 
dant et  requérant  qu'il  se  desistast  de  forger 
lesdiles  monnoyes,  el  qu'il  voulust  accomplir 
ce  qui  estoit  ordonné  touchant  le  connestable, 
et  qu'on  cessast  de  faire  guerre ,  veu  que  ce 
n'estoit  que  destruction  de  pays,  et  que  desja 
y  en  avoit  qui  estoient  moult  endommagés. 
Quand  le  duc  et  ses  barons  eurent  ouy  ce  que 
les  ambassadeurs  avoient  dit  et  proposé,  les 
barons  furent  très-conlens ,  en  disant  assez 
pleinement  que  les  requesles  estoient  raison- 
nables. Mais  le  duc  à  chose  qu'ils  dissent  ne 
voulut  ouvrir  les  oreilles,  cl  en  estoit  très- 
mal  content.  Et  s'en  allant  en  son  hoslel  dit 
qu'il  feroit  emprisonner  tous  les  ambassadeurs 
du  roy,  et  les  arrester.  Messire  Pierre  de  Na- 
varre, qui  estoit  frère  de  la  duchesse,  sceut  la 
volonté  du  duc,  et  vint  à  sa  sœur,  en  luy 


(1391) 

priant  qu'elle  voulust  advertir  le  duc  ,  qu'il  ne 
mit  pas  à  exécution  cequ'ilvouloit  faire,  en  luy 
monstrant  les  inconvenicns  qui  en  pouvoient 
advenir.  Laquelle  très-benigncment  ouyt  ce 
que  son  frère  luy  disoit,  et  en  cognoissant  qu'il 
luy  disoit  vérité ,  luy  dit  et  promit  qu'elle  y 
feroit  ce  qu'elle  pourroit.  Et  pour  ceste  cause 
le  duc  estant  au  soir  en  sa  chambre,  la  du- 
chesse et  ses  enfans  avec  elle  vinrent  à  la 
chambre,  et  entrèrent  dedans,  et  aux  pieds  du 
duc  se  jetterent ,  en  pleurans  abondamment, 
et  en  luy  supplians  humblement  qu'il  voulust 
avoir  esgard  à  ce  que  les  ambassadeurs  du  roy 
luy  avoienldit,etqu'il  nevoulustfairece  qu'on 
disoit,  qu'il  avoit  entrepris  de  les  arresler. 
Quand  le  duc  veid  sa  femme  et  ses  enfans,  il  y 
pensa  aucunement,  et  finalement  leur  dit  qu'il 
accompliroit  leur  requeste.  Toulesfois  plu- 
sieurs de  ses  gens  mesmes  disoientque  cen'es- 
loit  que  fiction.  Et  quelque  chose  qu'il  en  fust, 
il  ordonna  que  le  lendemain  ils  fussent  à  l'é- 
glise pour  ouyr  la  response  qu'il  leur  vouloit 
faire,  qui  seroil  douce,  raisonnable,  et  paisi- 
ble. Et  lendemain  le  duc  de  Berry,  et  les  au- 
tres ambassadeurs  allèrent  en  ladite  église  ,  et 
fut  la  response  du  duc  faite.  C'est  à  sçavoir 
qu'il  iroit  devers  la  personne  du  roy  mesme , 
et  lui  feroit  telle  response  qu'il  en  seroit  con- 
tent. De  laquelle  response  lesdits  ambassa- 
deurs furent  contens  ,  et  s'en  retournèrent  de- 
vers le  roy,  et  le  duc  de  Berry  s'en  alla  à 
Poictiers.  Et  en  accomplissant  ce  que  le  duc 
de  Bretagne  avoit  promis ,  il  se  disposa  de  ve- 
nir devers  le  roy  bien  grandement  accompa- 
gné. Car  il  avoit  quatre  cens  gentilshommes, 
tous  armés  de  haubergeons  bien  beaux,  et  s'en 
vint  à  Paris.  Et  avant  qu'il  y  fust ,  et  vint  en  la 
présence  du  roy,  il  y  eut  aucuns  brouillis  et  dif- 
ferens  en  jeux  et  esbatemens ,  dont  inconve- 
nicns eussent  pu  venir  :  mais  le  duc  d'Orléans 
appaisa  tout.  Et  s'en  vint  le  duc  en  la  présence 
du  roy,  qui  le  receut  très-gratieusement  et  be- 
nignement,  dont  le  duc  fut  très-content,  et  en- 
semble firent  bonne  chère  tant  en  convis  que 
autremcnl,  et  bien  joyeuse.  Et  s'excusa  le  duc 
en  la  présence  du  roy  et  du  conseil ,  le  mieux 
qu'il  peut  et  sceut ,  tant  par  luy-mesme  de 
bouche  ,  que  par  son  conseil.  Et  spécialement 
des  choses  louchant  le  connestable ,  et  disoit 
qu'il  luy  faisoit  grand  mal ,  que  son  vassal  et 
subjetseportoitsi  orgueilleusement  contre  luy. 
Et  que  s'il  n'avoil  point  rendu  aucunes  places, 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  IIRSINS. 


375 


on  ne  s'en  devoit  point  esbahir;  car  il  doutoil 
que  Clisson  desdites  places  ne  luy  fist  guerre, 
comme  sans  icelles  il  avoit  ja  fait  un  an  entier. 
Finalement  après  plusieurs  responses  de  coslé 
et  d'autre  faites  et  alléguées,  fut  par  le  roy  ap- 
pointé, que  le  premier  appoinlcment  parle 
roy  fait ,  tiendroit  et  vaudroil.  Et  quelque  vo- 
lonté que  les  parties  eussent  ou  monslrassent, 
ils  monstroient  semblant  qu'ils  feroienl  le  plai- 
sir du  roy. 

Le  sixiesme  jour  de  février  en  ladite  année, 
la  reyne  eut  un  fils  nommé  Charles ,  lequel  fut 
baptisé  par  l'archevesque  de  Sens ,  accompagné 
de  dix  autres.  Et  de  ladite  nativité  furent  en- 
voyés messagers  par  tout  le  pays ,  et  fit-on  son- 
ner les  cloches  de  Paris,  et  y  eut  grandes  joyes 
et  fesles ,  tant  de  feux  faits  parmy  la  ville,  que 
de  tables  mises  parles  rues. 

En  ceste  année ,  y  eut  par  plusieurs  fois  faites 
diverses  assemblées  et  coUocutions,  pour  trou- 
ver moyen  et  manière  d'avoir  paix  entre  le  roy 
et  les  Anglois.  Et  pource  que  entre  Calais  et 
Boulongne  avoient  esté  diverses  voyes  ouvertes, 
le  roy  d'Angleterre  désirant  d'en  avoir  une  fin 
et  conclusion ,  délibéra  d'envoyer  le  duc  de 
Lanclastre  son  oncle  jusques  vers  le  roy  de 
France.  Et  de  faict  vint  jusques  à  Amiens,  où 
il  fut  receu  joyeusement  par  le  roy ,  lequel  avoit 
bien  accousluméde  faire  bonne  chère  àeslran- 
gers,  et  à  ses  ennemis  mesmes.  Et  demanda  le 
duc  au  roy  jour  et  heure  qu'il  peust  parler  à 
luy ,  et  exposer  les  causes  pourquoy  il  estoit 
venu.  Jour  luy  fut  assigné  en  la  présence  du 
roy  et  de  ceux  de  son  sang,  et  autres  de  son 
conseil.  Et  fit  le  duc  plusieurs  demandes ,  et 
mesmement  demandoit  le  demeurant  de  l'or  ou 
argent  qui  fut  promis  pour  la  rédemption  du 
roy  Jean,  montant  à  un  million  ,  la  duché  de 
Guyenne  jusques  au  portereau  d'Orléans,  et  la 
comté  de  Poictou.  Et  qu'en  ce  faisant  bonne 
paix  se  tiendroit.  Lesdites  nouvelles  ouyes,  on 
les  fit  retraire.  Et  cependant  le  conseil  du  roy 
eut  advis  qu'on  feroit  la  response,  laquelle  au- 
Iresfois avoit  esté  faite  en  autres  conventions, 
esquelles  ils  faisoient  les  requestes  dessus  dites. 
C  est  à  sçavoir  que  aux  demandes  que  on  faisoit 
pour  les  Anglois  on  ne  donneroit  aucune  res- 
ponse ,  pour  denier  ou  refuser  ce  qu'ils  deman- 
doient,  ne  leur  rien  accorder.  Mais  simplement 
leur  fut  respondu  qu'ils  rendissent  le  roy  Jean, 
et  les  oslages  qui  estoient  en  Angleterre  avec 
luy  ,  et  qui  estoient  morts  par  leur  faule.  Et 


376 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


que  par  le  traité  qu'ils  avoient  fait  dévoient  faire 
vuider  les  gens  des  places,  qui  y  firent  dom- 
mages irréparables,  pour  lesquels  on  leur  de- 
manda trois  millions.  Et  quand  ils  auroient  fait 
ce  que  dit  est,  ils  rendroient  response  à  ladite 
requeste,  et  aux  demandes  qu'ils  faisoient.  Le 
duc  de  Lanclastre  quand  il  ouy t  ladite  response, 
il  dit  qu'il  rapporteroit  à  son  roy  ce  qui  luy 
avoit  esté  dit.  Et  au  surplus  prit  congé  du  roy, 
et  s'en  alla  à  son  pays. 

1392. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et  douze, 
on  disoit  aucunement  que  le  duc  d'Orléans , 
(qui  estoit  jeune  d'aage ,  mais  avoit  assez  bon 
sens  et  entendement,  et  estoit  beau  prince  et 
gratieux),  par  le  moyen  d'aucuns  qui  estoient 
près  de  luy,  oyoit  volontiers  gens  supersti- 
tieux ,  qu'on  maintenoit  exercer  sortilèges.  Et 
pource  que  messire  Pierre  de  Craon  se  tenoit 
bien  son  serviteur ,  il  délibéra  de  l'en  adverlir. 
El  de  faict,  par  la  manière  qu'il  peut,  l'en  ad- 
vertit ,  et  luy  dit  la  renommée  qui  de  luy  cou- 
roit.  Dont  le  duc  ne  fut  pas  bien  content.  Car 
il  luy  sembloit  que  Craon  le  tenoit  sorcier,  et 
le  fit  bouter  hors  de  la  cour.  Et  pource  que  le 
duc  d'Orléans  avoit  aucune  atîection  au  con- 
nestable  Clisson,  et  qu'il  le  croyoit,  et  qu'une 
fois  y  avoit  eu  paroles  entre  Clisson  et  luy  d'une 
manière  de  hautaineté,  Craon  cuida  que  ce 
qu'il  avoit  esté  bouté  hors  de  la  cour,  que  ce 
fusl  par  le  moyen  de  Clisson,  et  qu'il  luy  eust 
conseillé,  il  délibéra  en  luy-mesme  qu'il  le 
courrouceroit,  et  feroit  mourir  ou  battre.  Et 
pour  exécuter  son  intention  et  propos,  manda 
gens ,  et  en  venant  de  l'hostel  Sainct-Paul  où 
le  roy  estoit,  en  un  hostel ,  en  un  lieu  ,  Craon 
se  mit  en  une  manière  d'embusche ,  et  vingt 
compagnons  avec  luy  bien  habillés,  couverts , 
et  armés.  Et  le  jour  du  Sainct-Sacremcnt ,  le 
qualorziesme  jour  de  juin  ,  que  Clisson  s'en  ve- 
noit  de  devers  le  roy,  de  Sainct-Paul  en  son 
hostel ,  les  compagnons  saillirent  et  l'assailli- 
rent. Et  tantost  tira  son  espée,  et  merveilleu- 
sement se  défendit.  Et  disoit-on  qu'il  estoit 
tousjours  garny  de  haubergeon  par  dessous ,  ou 
d'autre  forte  garniture,  et  fut  jette  de  dessus 
son  cheval  à  terre,  mais  habilement  il  se  re- 
leva, et  mit  dans  une  maison  ,  et  eut  es  fesses 
trois  coups.  Ceux  qui  firent  l'exploict,  bien 
haslivement  s'enfuirent,  doutons  le  peuple,  et 


YI,  ROI  DE  FRANCE,  (I3S2) 

aussi  que  les  gens  de  Clisson  ne  s'assemblassent, 
lesquels  desja  s'assembloient.  Parquoy  ils  se 
mirent  en  fuite  ,  mais  ils  ne  sceurent  si  bien 
fuir,  qu'il  n'y  en  eust  trois  de  pris,  qui  furent 
mis  en  Chastelet,  et  là  par  les  gens  du  roy 
examinés,  confessèrent  le  cas,  parquoy  eurent 
les  testes  couppées.  Craon  fut  appelle  à  ban ,  et 
necomparut  point,  parquoy  il  fut  banni,  et  ses 
biens  confisqués.  L'admirai  se  transporta  pour 
exécuter  la  sentence  en  un  chastel,  où  on  cui- 
doit  qu'il  fust  retrait,  mais  il  n'y  estoit  pas,  et 
s'en  estoit  parti.  Et  prit  la  place,  et  entra  de- 
dans, et  y  trouva  force  meubles,  qui  montoient 
bien  jusques  à  quarante  mille  escus.  Et  ne  laissa 
rien  à  la  femme  dudit  Craon  qui  estoit  dedans, 
sinon  de  très-pauvres  habillemens,  et  la  mit 
dehors,  pour  s'en  aller  où  bon  luy  sembleroit. 

En  ce  temps  le  roy  bailla  à  monseigneur  d'Or- 
léans Pierrefons ,  et  la  Ferté-Millon. 

Clisson  futguary  des  playes  qu'il  avoit  eues, 
et  faisoit  grande  diligence  d'enquérir  où  estoit 
Craon  ,  et  disoient  aucuns  qu'il  estoit  es  Alle- 
magnes,  ou  en  Bretagne,  ou  en  Hainaut,  hors 
du  royaume.  Et  enfin  on  trouva  qu'il  estoit  allé 
vers  le  duc  de  Bretagne ,  lequel  l'avoit  receu,  et 
luy  faisoit  très-bonne  chère.  Et  estoit  commune 
renommée  que  de  ladite  bature  le  duc  de  Bre- 
tagne estoit  consentant,  et  estoit  bien  desplai- 
sant qu'on  ne  l'avoit  tué.  Quand  le  roy  et  son 
conseil  furent  aucunement  advertis  que  le  duc 
de  Bretagne  estoit  consentant  de  la  bature  de 
Clisson  ,  et  qu'il  avoit  receu  Craon  ,  et  luy  avoit 
fait  bonne  et  joyeuse  chère,  combien  qu'il  eust 
commis  un  si  horrible  et  damné  cas  et  crime  de 
leze-majesté,  et  que  pource  il  estoit  banni  du 
royaume  de  France,  il  fut  délibéré  etconclu  par 
le  roy  que  luy-mesme  iroit  en  Bretagne  :  veu 
mesmement  que  le  duc  touchant  la  prise  do  Clis- 
son n'accomplissoit  ce  qui  avoit  esté  ordonné 
par  le  roy,  et  que  luy-mesme  avoit  prom.is  d'ac- 
complir. Et  manda  le  roy  à  ses  oncles  de  Berry, 
et  de  Bourgongne,  la  délibération  qu'il  avoit 
faite  d'aller  en  Bretagne,  en  les  requérant  qu'ils 
vinssent  vers  luy  le  mieux  accompagnés  qu'ils 
pourroient.  Lesquels  furent  bien  esbahis  quand 
ils  sceurent  l'entreprise ,  et  comme  ceux  qui  es- 
toient au  conseil  du  roy,  avoient  ozé  estre  si 
hardis,  d'avoir  fait  ladite  conclusion,  sans  les 
appcller,  eux  qui  estoient  oncles  du  roy,  veu 
que  l'entreprise  estoit  grande,  et  à  l'exécuter  il 
y  pouvoil  avoir  des  diflicullés  et  dangers  beau- 
coup. Et  pource  furent  très-mal  oonlensdeccux 


(1392) 


i^AR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


377 


qui  estoient  autour  du  roy,  et  qu'on  disoit  le  1  le  roy  bien  notable  ambassade,  car  il  redouloil 


gouverner,  c'est  à  sçavoir  Clisson,  La  Rivière 
etNoujant,  et  si  estoient  plusieurs  autres.  Car 
ils  tenoient  le  roy  de  si  près,  que  nul  office 
n'estoit  donné  sinon  par  eux,  ou  de  leur  con- 
sentement. Et  sembloit  parleurs  manières  qu'ils 
cuidoient  estre  perpétuels  en  leurs  offices  ,  et 
qu'on  ne  leur  pouvoit  nuire  :  hautement  et  en 
grande  auctorité  se  gouvernoient.  Et  si  estoient 
les  gens  d'esgliseet  de  l'université  tres-mal  con- 
tens  d'eux,  car  ils  grevoient  eux,  et  leurs  juris- 
dictions  ecclésiastiques,  et  leurs  privilèges.  Et 
voloient  de  si  haute  aisle  qu'à  peine  en  ozoit-on 
parler.  Et  afin  qu'on  n'eust  pas  léger  accès 
devers  le  roy,  ils  le  firent  partir  cje  Paris,  et 
aller  à  Sainct-Germain-en-Laye.  Ce  nonobstant 
l'université  délibéra  d'envoyer  une  notable  am- 
bassade devers  le  roy  audit  lieu  de  Sainct-Ger- 
main.  Et  y  furent  députés  le  recteur  mesme,  et 
plusieurs  nobles  clercs  de  toutes  les  quatre  fa- 
cultés. Et  quand  ils  furent  à  Sainct-Germain,  ils 
firent  sçavoir  à  monseigneur  le  chancelier,  et 
au  conseil,  qu'ils  avoient  à  parler  au  roy,  et 
qu'il  leur  pleust  de  leur  faire  avoir  audience,  et 
par  plusieurs  fois  interpellèrent,  et  firent  dili- 
gence de  l'avoir.  Et  après  plusieurs  responses 
et  choses  dites  parle  chancelier,  il  leur  dit  que 
le  roy  estoit  occupé  en  très-grandes  et  hautes 
besongnes,  et  que  de  présent  n'auroient  au- 
dience, et  qu'ils  ne  se  souciassent  de  leurs  privi- 
lèges, et  qu'on  les  garderoit  très-bien,  et  qu'ils 
s'en  allassent.  Et  pource  s'en  retournèrent  à 
Paris,  sans  estre  ouys.  Ce  qu'on  lenoit  à  chose 
bien  estrange. 

Le  roy  pour  exécuter  ce  qui  avoit  esté  en- 
trepris et  conclu  en  son  conseil,  se  partit  des 
marches  de  devers  Paris,  et  se  mit  en  chemin 
pour  venir  au  Mans,  et  y  arriva  environ  la  fin 
de  juillet.  En  ladite  vdle  il  attendit  ses  oncles 
les  ducs  de  Berry  et  Bourgongne.  Et  estoit  le 
duc  de  Berry  fort  occupé  à  la  conqueste  de 
Guyenne,  où  il  labouroit  et  travailloit  fort,  et 
en  avoit  conqueste  la  plus  grande  partie,  et 
presques  tout.Toutesfois  il  faisoit  la  meilleure 
diligence  qu'il  pouvoit  de  s'en  venir.  On  envoya 
devant  Sablé,  une  place  forte,  faire  commande- 
ment qu'ils  rendissent  la  place  au  roy,  et  luy 
fissent  obéissance.  Mais  ils  firent  les  sourds,  et 
n'obeïrent  en  aucune  manière,  et  disoit-on  que 
Craon  estoit  dedans.  Quand  le  duc  de  Bretagne 
sceut  que  le  roy  approchoit,  et  qu'il  avoit  in- 
tention de  venir  en  armes  sur  luy,  il  envoya  vers 


fort  la  venue  du  roy,  et  qu'il  n'entrast  en  ar- 
mes en  son  pays.  Si  prsenterent  ses  ambassa- 
deurs leurs  lettres  qui  estoient  de  créance,  qui 
fut  que  le  duc  s'esmerveilloit  que  le  roy  vouloit 
venir  audit  pays,  et  qu'il  n'estoit  ja  nécessité 
qu'il  amenast  armée,  et  qu'il  le  feroil  obeïr  en 
toute  la  duché  de  Bretagne,  et  que  tout  estoit 
sien,  et  à  son  commandement.  Et  s'offroit  à  luy 
faire  tout  service,  commeson  bon,  vray,  etioyal 
vassal  et  subjct.  Or  est  vray  que  environ  le  com- 
mencementd'aoust,  ons'appercevoitbienquele 
roy  en  ses  paroles  et  manières  de  faire  avoit 
aucune  altération,  et  diversité  de  langage  non 
bien  entretenant.  Lequel  dit  que  comme  que  ce 
fust  il  vouloit  aller  aux  champs  en  armes.  Et  de 
faict  monta  à  cheval,  pour  aller,  et  au  devant 
de  luy  vint  un  meschant  homme  mal  habillé, 
pauvre,  et  vile  personne,  lequel  vint  au  devant 
du  roy,  en  luy  disant:  «  Roy  où  vas-tu?  Ne 
»  passes  plus  outre,  car  tu  es  trahy,  et  le  doit- 
»  on  bailler  icy  à  tes  adversaires.  »  Le  roy  en- 
tra lors  en  une  grande  frénésie,  et  merveilleuse, 
et  couroit  en  divers  lieux  et  frappoit  tous  ceux 
qu'il  rencontroil,  et  tua  quatre  hommes.  Lors 
on  fit  grande  diligence  de  le  prendre,  et  fut  pris 
et  amené  en  son  logis,  et  fut  mis  sur  un  lict,  et 
ne  remuoit  ny  bras,  ny  jambes,  et  sembloitqu'i! 
fust  mort.  Les  physiciens  vinrentqui  le  veirent, 
lesquels  le  jugèrent  mort  sans  remède.  Tout  le 
peuple  pleuroit  et  gemissoit,  et  en  cet  estât  le 
voyoit  chacun  qui  vouloit.  Des  Angloismesmes 
par  le  moyen  du  seigneur  de  La  Rivière  le  vin- 
rent voir.  Et  de  ce  fut  le  duc  de  Bourgongne  très- 
mal  content.  Et  dit  au  seigneur  de  La  Rivière 
qu'un  jour  viendroit  auquel  il  s'en  repentiroit. 
C'estoit  grande  pitié  de  voir  les  pleurs  et  dou- 
leurs qu'on  menoit.  La  chose  vint  à  la  cognois- 
sance  du  pape  et  du  roy  d'Angleterre,  qui  en 
furent  très-desplaisans.  Et  partout  on  faisoit 
processions,  et  oraisons  très-devotes.  Si  recou- 
vra santé,  et  se  voua  à  Nostre-Dame,  et  à  mon- 
seigneur sainct  Denys.  Il  fut  en  une  abbaye  de 
religieuses,  et  y  fit  sa  neufvaine.  Puis  bien  dé- 
votement vint  à  Chartres,  fit  sa  dévotion  en  l'é- 
glise, et  y  donna  un  beau  don.  Et  fut  ramené  à 
Paris. 

Et  tousjours  faisoient  les  seigneurs  de  La  Ri- 
vière et  Noujant  le  mieux  qu'ils  pouvoient.  Les 
ducs  de  Berry  et  de  Bourgongne  reprirent  le 
gouvernement  du  royaume.  Et  combien  que  les- 
dits  de  La  Rivière  et  Noujant  eussent  bien  nota- 


378 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


(1392) 


blement  gouverné,  et  espargné  une  grande  fi- 
nance, toutesfois  lesdits  ducs  ne  queroient  que 
manière  de  les  vouloir  deslruire.  Et  advint  que 
le  duc  de  Bourgongne  rencontra  le  seigneur  de 
Noujant  au  Palais  et  luy  dit  :  «  Seigneur  de  Nou- 
.)  jant,  il  m'est  survenu  une  nécessité,  pour  la- 
»  quelle  me  faut  avoir  présentement  trente  mille 
»  escus,  faites  me  les  bailler  du  trésor  de  mon- 
»  seigneur  le  roy,  je  les  restitueray  une  autre 
M  fois.  »  Lequel  luy  respondit  bien  doucement 
et  en  grande  révérence  que  ce  n'estoit  pas  à  luy 
à  faire,  et  qu'il  en  parlast  au  roy,  et  au  conseil, 
et  qu'il  feroit  ce  qu'il  luy  seroit  ordonné.  Ledit 
duc  qui  vouloit  avoir  ladite  somme,  sans  ce  que 
personne  en  sceut  rien  (ce  qui  eust  esté  en  la 
charge  dudit  seigneur  de  Noujant),  respondit  : 
«  Yous  ne  me  voulez  pas  faire  ce  plaisir,  je  vous 
))  asseure  que  en  bref  je  vous  deslruiray.  »  Et 
lantost  après  ne  furent  pas  contens  lesdils  ducs 
d'avoir  desappointé  ceux  qui  gouvernoient,  et 
de  leur  avoir  osté  tout  le  gouvernement  qu'ils 
avoient,  mais  les  persécutèrent  eux  et  leurs  al- 
liés en  plusieurs  et  diverses  manières,  et  spécia- 
lement le  connétable  messire  Olivier  de  Clis- 
son,  lesdits  de  La  Rivière  et  Noujant.  Et  fut 
mandé  Clisson  par  le  roy,  qui  respondit  à  ceux 
qui  y  vinrent  que  le  roy  n'avoit  mesticr  de  con- 
nestable,  et  n'y  voulut  venir,  car  il  se  doutoit, 
et  non  sans  cause.  Si  fut  desappointé,  etle  comte 
d'Eu  fait  conneslable.  Et  procédèrent  au  ban- 
nissement dudit  Clisson,  et  de  faict  fut  banni. 
Et  quand  ledit  duc  de  Bourgongne  eut  dit  audit 
de  Noujant  les  paroles  dessus  dites,  de  Noujant 
vint  audit  Juvenal,  garde  de  la  prevosté  des 
marchands  (duquel  Noujant,  Juvenal  avoit  es- 
pousé  la  niepce),  et  luy  dit  ce  que  le  duc  de 
Bourgongne  luy  avoit  dit.  Dont  ledit  Juvenal  le 
conforta,  en  luy  disant,  que  souvent  les  grands 
seigneurs  disent  des  paroles  qu'ils  ne  mettent 
pas  à  exécution,  et  qu'il  falloit  trouver  moyen 
de  capter  sa  benevolence.  Et  ledit  de  Noujant, 
qui  estoit  sage  et  prudent,  et  cognoissant  bien 
les  gens,  responditqu'il  cognoissoitbien  les  con- 
ditions du  duc,  et  qu'il  avoit  accoustumé  de 
mettre  ses  volontés  à  exécution.  Etqu'ill'avoit 
bien  monstre  au  faict  de  messire  Jean  des  Ma- 
res, et  d'autres.  Et  tantost  après  fut  mis  en  la 
bastille  de  Sainct-Antoine,  et  bien  gardé,  et  ne 
trou  voit  amy,  parent,  ny  autre  qui  s'en  ozast 
mesler.  Eltouslesjoursdisoit-on,etestoitcom- 
munercnornmée,  qu'on  luy  coupperoit  la  teste, 
et  vcnoient  plusieurs  de  ses  haineurs  qui  l'accu- 


soient,  et  luy  bailloient  de  grandes  charges. 
Comme  dit  est,  ledit  Juvenal  avoit  espousé  la 
niepce  dudit  seigneur  de  Noujant,  lequel  Juve- 
nal se  gouvernoit  tellement  en  son  ofRce,  qu'il 
avoit  l'amour  et  la  grâce  du  roy,  et  de  tout  le 
peuple,  tant  de  gens  d'église,  que  nobles,  mar- 
chands, et  commun.  Et  par  les  paroles  mesmes 
que  le  roy  disoit  souvent,  qu'il  n'avoit  fiance 
en  sa  maladie  ne  autrement  qu'en  son  prevost 
des  marchands  et  ceux  de  sa  ville.  Or  est  vray, 
que  ledit  duc  fit  emprisonner  pareillement  le 
seigneur  de  La  Rivière,  et  plusieurs  autres,  du- 
quel de  La  Rivière  ledit  Juvenal  estoit  parent. 
Et  sçavoit  ledit  Juvenal  que  eux  estans  en  gou- 
vernement, avoient  grandement  fait  leur  devoir, 
et  que  ce  qu'on  leur  faisoit  n'estoit  que  par  en- 
vie. Et  pource  il  délibéra  de  leur  aider,  et  en 
parla  ausdits  seigneurs,  et  à  ceux  qui  se  mes- 
loient  du  gouvernement  de  la  justice,  en  toute 
douceur  et  humilité,  requérant  qu'on  leur  fist 
justice,  accompagnée  de  miséricorde  si  mestier 
estoit.  Et  de  ce  le  duc  de  Bourgongne,  quelque 
semblant  qu'il  monstrast,  feignant  que  la  re- 
questeestoitraisonnable,  estoit  très-mal  content. 
Et  dès  lors  commença  à  machiner  contre  ledit 
Juvenal  pour  le  destruire.  Et  finalement  la  chose 
par  le  moyen  dudit  Juvenal  fut  tellement  con- 
duite, que  esdits  de  La  Rivière  et  de  Noujant  ne 
fut  trouvée  chose,  pour  laquelle  ils  eussent  des- 
servi à  avoir  forfait  ny  corps,  ny  biens,  et  fu- 
rent seulement  bannis  de  la  cour  du  roy,  en 
leur  défendant  qu'  ils  n'en  approchassent  de  qua- 
torze ou  quinze  lieues,  et  seulementeurent  dom- 
mage es  biens  qui  furent  pris  en  leurs  maisons, 
après  leur  prise,  et  en  plusieurs  frais  et  mises 
qu'il  fallut  faire.  Et  le  tout  considéré,  Dieu  leur 
fit  belle  grâce  d'ainsi  eschapper. 

Les  seigneurs  dessus  dits  recognoissans  la 
faute  qu'ils  avoient  faite  touchant  Clisson,  et 
aussi  que  le  roy  recouvroit  souvent  santé,  et 
luy  donnoit-on  le  plus  de  plaisance  qu'on  pou- 
voit,  voulurent  que  tout  ce  qui  avoit  esté  fait 
contre  Clisson  fust  rappelle,  révoqué,  et  mis  au 
néant.  Toutesfois  toujours  estoit  en  l'indigna- 
tion du  duc  do  Berry. 

Audit  temps  le  roy  avoit  aucunement  recou- 
vert santé,  et  luy  donnoit-on  le  plus  de  plaisance, 
comme  dit  est,  qu'on  pouvoit.  Et  fut  ordonné 
une  feste  au  soir  en  l'hostcl  de  la  reyne  Blanche, 
à  Sainct-Marcel  près  Paris,  d'hommes  sauvages 
enchaisnés,  tous  velus.  El  estoient  leurs  habil- 
lemens  propices  au  corps,  velus,  faits  de  lin,  ou 


ri  392) 

d'estoupes  attachées  à  poix-raisinc,  et  engrais- 
sés aucunement  pour  mieux  reluire.  Et  vinrent 
comme  pour  danser  en  la  salle,  où  il  y  avoit 
torches  largement  allumées.  El  commença-on  à 
jetter  parmy  les  torches  torchons  de  foucrre.  Et 
pour  abréger,  le  feu  se  bouta  es  habillemens, 
qui  estoient  bien  lacés  et  cousus.  Et  estoit 
grande  pitié  de  voir  ainsi  les  personnes  embra- 
sées, etcombien  qu'ils  s'entretinssent,  toutcsfois 
se  delaisserent-ils.  Et  d'iceux  hommes  sauvages 
est  à  noter  que  le  roy  en  estoit  un.  Et  y  eut 
une  dame  vefve,  qui  avoit  un  manteau,  dont 
elle  affeubla  le  roy,  et  fut  le  feu  tellement  es- 
touffé  qu'il  n'eut  aucun  mal.  Il  y  en  eut  aucuns 
ars  et  brûlés,  qui  moururent  piteusement.  Un 
yeutquise  jettaen  un  puits,  l'autre  se  jetla  dans 
la  rivière.  Et  fut  la  chose  moult  piteuse  et  mer- 
veilleuse. Plusieurs  diligences  furent  faitesd'en- 
querir  d'où  ce  venoit,  el  en  parloit-on  en  diver- 
ses manières,  et  ne  peut-on  oncques  sçavoir  ny 
avérer  le  cas.  Et  pour  l'enormité  du  cas,  fut 
ordonné  queledithostel,  où  advinrentleschoses 
dessus  dites,  qu'on  disoit  l'hostel  de  la  reyne 
Blanche,  seroit  abbatu  et  demoly.  Le  roy  le- 
quel s'etoit  voué  à  monseigneur  sainct  Denys, 
y  alla  en  pèlerinage,  et  ses  oncles  avec  luy.  Et 
fit  mettre  le  corps  de  monseigneur  sainct  Louys 
en  une  chasse,  et  voulut  qu'elle  fust  couverte 
d'or.  Et  pour  la  faire  belle  et  bien  faite,  il 
donna  deux  cens  cinquante  deux  marcs  d'or,  et 
mille  livres  parisis  pour  au  dessus  de  la  chasse 
faire  un  chapiteau  decuivre.  Aussi  messieurs  de 
Berry  et  de  Bourgongne  donnèrent  de  beaux  et 
riches  vestemens,  en  remerciant  Dieu,  et  mon- 
seigneur sainct  Louys  de  la  gracequeDieu  avoit 
faite  au  roy,  d'avoir  recouvert  santé. 

Clisson  nonobstant  toutes  les  choses  dessus 
dites  faisoit  tousjours  forte  guerre ,  et  merveil- 
leuse ,  et  avoit  toujours  plusieurs  qui  luy  ai- 
doient,  comme  le  seigneur  d'Aigreville,  lequel 
alloit  vers  luy  pour  le  servir,  et  menoit  certaine 
quantité  de  gens.  Mais  il  fut  rencontré  par  les 
gens  du  duc  de  Bretagne,  et  fort  se  défendit. 
Et  y  eut  d'un  costé  cl  d'autre  des  morts.  El  à  la 
fin  fut  ledit  seigneur  d'Aigreville  pris  prison- 
nier, et  mis  à  rançon  et  finance ,  laquelle  il 
paya,  et  fut  délivré. 

Le  pape  en  faveur  du  roy  de  Sicile,  ordonna 
un  dixiesme  pour  lui  aider  à  trouver  moyen  de 
recouvrer  son  royaume,  et  pour  ses  autres  né- 
cessités. Les  gens  d'église  s'y  opposèrent ,  et 
l'université,  et  appellerent  des  commissaires 


PAR  JEAN  JLYENAL  DES  LRSINS. 


370 


ordonnés,  cl  eurent  npostres  refulatoires  :  mais 
il  leur  fut  dit  pleinement ,  que  nonobstant  leurs 
appellations  el  oppositions ,  ils  le  payeroient. 
Et  ainsi  le  firent. 

Soubs  ombre  d'aucunes  différences  el  divi- 
visions  dessus  déclarées,  plusieurs  seigneurs 
tenoienl  des  gens  sur  les  champs,  lesquels  fai- 
soient  des  maux  beaucoup.  Et  pour  ce  fut  ad- 
visé  qu'il  falloil  trouver  moyen  de  les  meltre 
hors.  El  fut  ordonné  que  le  marcschal  de  Bous- 
sicaut  en  meneroit  une  partie  en  Guyenne.  Et 
ainsi  le  fit. 

Le  comte  de  Sainct-Paul  avoit  une  grandi-^ 
guerre  contre  le  roy  de  Bohême.  El  disoit  que 
son  père  avoit  preste  grande  foison  d'argent 
audit  roy  ,  et  de  ce  avoit  obligation.  Et  avoit 
envoyé  vers  ledit  roy,  requérant  qu'il  le  vou- 
lusl  payer,  lequel  voulut  voir  son  obligation  , 
et  luy  envoya-l'on  ^  il  la  vcid  ,  et  la  Icut,  puis 
la  jetla  au  feu,  et  respondit  que  jamais  n'en 
payeroil  rien.  Et  pource  ledit  comte  délibéra 
de  faire  guerre  audit  roy,  lequel  lenoit  la  du- 
ché de  Luxembourg.  El  pource  ledit  comte 
prit  le  demeurant  desdits  gens  de  guerre,  et 
les  mena  en  la  duché  de  Luxembourg,  en  la- 
quelle on  ne  se  donnoil  garde  d'avoir  guerre  , 
el  n'en  estoit  nouvelles,  et  occupa  la  plus  grande 
partie,  et  luy  obeïssoit-on.  Le  roy  de  Bohême 
le  sceut,  et  tantost  envoya  gens  d'armes  pour 
défendre  son  pays,  et  fit  meltre  le  siège  en  au- 
cunes places.  Le  comte  envoya  prier  au  roy 
qu'il  luy  envoyast  ayde  de  gens.  Ce  que  le  roy 
fil,  el  y  envoya  le  conneslable  avec  huict  cens 
hommes  d'armes.  Les  gens  du  roy  de  Bohême, 
qui  tenoienl  le  siège ,  le  sceurent,  et  doutèrent 
que  les  François  ne  fussent  plus  qu'ils  n'es- 
toient.  Et  pource  se  levèrent,  s'enfuirent  hasti- 
vemenl,  laissèrent  leurs  tentes,  el  tout  ce  qui 
estoit  dedans ,  el  des  biens  plusieurs ,  dont  les 
François  furent  moult  riches. 

En  ladite  année ,  les  eaues  furent  si  très- 
basses  et  petites ,  que  les  rivières  furent  non 
navigeables. 

Une  loy  fut  faite  ou  une  constitution  dont 
dessus  est  faite  mention,  que  en  France  les  roys 
seroient  majeurs  et  couronnés  en  l'aage  de  qua- 
torze ans,  laquelle  n'avoil  pas  esté  publiée.  El 
pource  le  roy  ordonna  qu'elle  fust  publiée,  et 
enregistrée,  tant  en  parlement,  que  es  autres 
chambres.  Et  ainsi  fut  fait. 

Il  y  eut  deux  chartreux,  qui  s'en  allèrent  à 
Rojne,  devers  l'antipape  Bonifacc,  en  l'exhor- 


380 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


tant  qu'il  voulust  entendre  à  avoir  union  en 
l'Eglise,  et  que  sur  ce  il  voulust  escrire  au  roy 
de  France.  Lequel  se  condescendit  fort  à  leur 
requeste.  Et  fit  faire  une  epistre  bien  faite  et 
dictée  adressée  au  roy,  laquelle  il  bailla  ausdits 
chartreux.  Et  vinrent  en  France,  et  la  présen- 
tèrent au  roy.  Et  la  vcid  et  fit  lire  le  roy,  et  en 
estoitbien  content.  Et  en  icelle  ofTroit  Boniface 
à  faire  toutes  choses  licites  à  avoir  union  en 
l'Eglise.  Le  pape  Clément  le  sceut,  et  voulut 
faire  prendre  et  emprisonner  lesdils  deux  char- 
treux, tant  par  le  moyen  de  l'université,  que 
autrement.  Mais  le  roy  les  en  garda,  et  défen- 
dit qu'on  ne  mist  la  main  sur  eux,  ne  que  aucun 
empeschement  leur  en  fusl  fait ,  ny  en  corps , 
ny  en  bien ,  et  les  receut  le  roy  très-doucement 
et  gratieusement.  Tanlost  le  pape  Clément  en- 
voya devers  le  roy  diligemment,  en  lui  signi- 
fiant qu'il  estoitprestde  faire  cesser  le  schisme 
en  toutes  manières.  Combien  que  plusieurs  di- 
soient que  ce  n'estoit  que  toute  fiction ,  et  qu'il 
avoit  intention  que  ja  accord  ne  se  feroit,  ne  à 
union  n'entendroit,  sinon  qu'il  fusl  tousjours 
pape.  Et  plusieurs  seigneurs  et  notables  clercs 
tiroit  à  son  intention  et  cordele.  Processions 
et  oraisons  se  faisoient  bien  et  diligemment 
pour  la  paix  de  l'Eglise  et  union.  Et  y  eut  une 
propre  messe  ordonnée  et  faite ,  et  pardon  à 
ceux  qui  la  diroient,  et  pour  l'union  de  l'Eglise 
prieroient, 

La  duchesse  d'Orléans  nommée  Blanche  l'An- 
cienne ,  fille  de  feu  Charles  le  Bel ,  fils  de  Phi- 
lippes  le  Bel ,  alla  de  vie  à  trespassement.  Et 
disent  aucuns  que  ce  fut  celle  à  laquelle  le  roy 
Philippes  de  Valois ,  ou  le  roy  Jean  son  fils , 
parla  aucunement  aigrement.  Et  elle  luy  res- 
pondit  que  si  elle  eust  esté  homme ,  il  ne  luy 
eust  ozé  dire  ce  qu'il  luy  disoit.  Et  elle  estoit 
de  belle ,  honneste  et  saincte  vie ,  et  grande  au- 
mosniere  en  sa  vie ,  distribuant  aux  pauvres 
tous  ses  biens  meubles,  tellement  qu'on  n'y 
trouva  comme  rien.  Le  corps  fut  porté  à  Sainct- 
Denys,  et  y  eut  beau  service  de  mort,  auquel 
le  roy  estoit  présent,  et  faisoient  le  deuil  les 
oncles  du  roy,  et  ceux  du  sang.  Et  disoit-on 
merveilles  de  bien  d'elle.  Et  par  tout  prières 
et  oraisons  se  faisoient  pour  le  salut  de  son 
ame. 

Quand  on  sceut  la  grâce  que  Dieu  avoit  faite 
au  roy  du  feu  qui  fut  bouté,  quand  le  roy  et 
autres  faisoient  les  hommes  sauvages,  dont  il 
cs:liappa  sain  et  sauf,  par  le  moyen  de  la  dame 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1393) 

qui  le  couvrit  de  son  manteau ,  on  fit  deux 
choses  :  l'une,  un  service  pour  ceux  qui  y  Ires- 
passerent,  bel  et  notable;  l'autre,  le  roy  et 
ceux  du  sang  allèrent  en  pèlerinage  à  pied  à  la 
chappelle  des  Martyrs,  au  pied  de  Mont-Mar- 
tre, pour  revenir  à  Nostre-Dame  en  dévotion. 
Et  estoit  le  roy  seul  à  cheval ,  ses  frères  et  on- 
cles, et  autres  du  sang,  et  foison  de  gentils- 
hommes, nuds  pieds.  Et  en  cest  estât,  vinrent 
jusques  à  Nostre-Dame,  où  ils  furent  receus 
par  l'evesque ,  chanoines ,  chappelains,  et  gens 
d'église  bien  honorablement,  firent  leurs  of- 
frandes et  oraisons ,  et  y  eut  une  très-belle 
messe  chantée ,  et  maintes  larmes  des  yeux  jet- 
tées,  en  remerciant  Dieu  de  la  grâce  qu'il  avoit 
faite  au  roy. 

Le  duc  d'Orléans ,  frère  du  roy ,  se  gouver- 
noit  aucunement  trop  à  son  plaisir,  en  faisant 
jeunesses  estranges ,  à  luy  qui  estoit  si  prochain 
parent  du  roy  et  de  la  couronne ,  lesquelles 
ne  faut  ja  déclarer.  Si  fut  ordonné  qu'on  lui 
monstreroit  doucement  et  gratieusement.  Le- 
quel fit  semblant  de  le  prendre  en  patience, 
car  il  estoit  assez  caut,  et  sage  de  son  aage. 
Mais  il  avoit  jeunes  gens  prés  de  luy,  et  aussi 
les  vouloit-il  avoir,  qui  l'induisoient  à  faire 
plusieurs  choses,  que  bien  adverty  il  n'eust 
pas  fait.  Et  une  journée  le  dessus  dit  Juvenal , 
lequel  le  duc  avoit  retenu  de  son  conseil,  se 
advisa  qu'il  luy  diroit,  et  de  faict  luy  dit  par 
une  manière  joyeuse.  Si  le  prit  ledit  duc  trop 
plus  en  gré  qu'il  ne  fit  de  ses  oncles ,  et  res- 
pondit  qu'il  pourvoyeroit  aux  charges  qu'on 
luy  donnoit.  Et  commença  à  faire  faire  une 
belle  chapelle  aux  Celestins  de  Paris,  et  autres 
bonnes  œuvres. 

1393. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et  treize,  il 
y  eut  plusieurs  collocutions  etparlemens  faits, 
pour  trouver  moyen  d'avoir  paix  entre  les  roys 
de  France  et  d'Angleterre,  dont  s'entremet- 
toient  plusieurs  notables  personnes  gens  d'é- 
glise, et  plusieurs  autres  tant  nobles  que  autres, 
tant  d'un  costé  que  d'autre.  Et  fit  le  roy  dAn- 
gleterre  à  Wesmontier  auprès  Londres  un  par- 
lement ,  où  les  trois  estais  estans  assemblés , 
fut  mis  en  délibération  si  on  traiteroit  de  paix 
avec  le  roy  de  France,  et  y  eut  diverses  ima- 
ginations. Car  les  jeunes  princes  et  nobles  es- 
loicnt  d'opinion  qu'on  n'entendist  point  à  paix. 
El  leur  sembloit  que  qui  vicndroil  en  France 


(1393) 

en  grande  puissance,  qu'on  la  conquesleroit , 
veu  la  maladie  du  roy ,  et  qu'il  y  avoit  eu  en 
aucuns  lieux  des  différences  et  divisions,  et 
mesmement  en  Bretagne.  Les  anciens  princes, 
seigneurs  et  prélats  furent  d'opinion  contraire, 
et  alleguoient  plusieurs  grandes  et  belles  rai- 
sons ,  par  le  moyen  desquelles  la  plus  grande 
et  saine  partie  se  condescendit  à  ouvrir  traité 
de  paix  avec  les  François,  et  que  s'ils  y  vou- 
loient  entendre,  qu'on  y  envoyast  notable  am- 
bassade. Et  fut  ce  fait  à  sçavoir  au  roy  de 
France,  lequel  fut  très-content  d'y  entendre. 
Et  y  eut  jour  el  lieu  pris  à  y  besongner.  El  y 
envoyèrent  les  Anglois  les  ducs  de  Lanclastre, 
de  Clocestre,  el  aucuns  comtes,  prélats  et  gens 
d'église,  qui  vinrent  à  Calais.  De  la  partie  du 
roy  y  furent  envoyés  les  ducs  de  Berry  et  de 
Bourgongne,  et  gens  d'église,  et  autres,  qui 
vinrent  à  Abbeville,  en  Ponlhieu.  Et  fut  or- 
donné et  accordé ,  que  l'assemblée  se  feroit  à 
Lelinguehan  en  une  cliappelle,  en  laquelle  fut 
ordonné  qu'on  feroit  deux  huis  opposiles  Tun 
de  l'autre,  pour  entrer  et  yssir  les  princes  en 
ladite  cliappelle ,  et  d'un  costé  et  d'autre  se 
lendroient  tentes  pour  eux  retrairc.  Le  duc 
de  Bourgongne  fit  dresser  une  moult  belle 
tente,  en  forme  et  manière  d'une  ville  envi- 
ronnée de  tours,  et  en  icelle  y  avoit  grand 
logis,  et  y  avoil  assez  d'espace  pour  retraire 
trois  mille  hommes,  et  entour  par  dedans  y 
avoit  salles  el  chambres ,  où  estoient  tendues 
diverses  tapisseries,  les  unes  de  laine,  à  ba- 
tailles diverses ,  toutes  battues  en  or,  et  es  au- 
tres esloil  signée  la  Passion  deNostre-Sauveur 
Jesus-Christ,  et  estoient  tenues  moult  belles, 
et  moult  riches.  El  puis  y  avoil  les  sièges  des 
seigneurs  à  eux  asseoir,  Irés-noblemenl  parés, 
qui  esloil  bien  plaisante  chose  à  voir,  et  le  bas 
comme  le  plancher  couvert  de  tapis  velus.  Et 
disoient  les  Anglois  que  oncques  n'avoient  veu 
chose  en  tel  cas  si  riche  ,  ne  si  bien  ordonnée. 
Et  là  furent  les  feries  de  Pasques  tous  les  sei- 
gneurs assemblés  en  ladite  chappelle.  Et  dé- 
layèrent h  ouvrir  les  matières  ouvertures  de 
paix  (pource  qu'on  leur  avoil  envoyé  aucunes 
choses  sccreltes  par  escrit),  jusqu'au  mois  de 
mai  ensuivant.  Auquel  temps,  et  d'un  costé  et 
d'autre,  fut  promis  de  retourner.  El  cependant 
y  eut  les  plus  merveilleuses  tempestes  de  ton- 
nerre ,  grcsle ,  el  vents  horribles  qu'on  veid 
oncques.  Et  disoil-on  que  ce  faisoienl  les  dia- 
bles, courroucés  el  indignés  de  ce  qu'on  ou- 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSFNS. 


381 


vroit  les  matières  de  paix.  El  audit  mois  de 
mai ,  revinrent  lesdils  seigneurs  bien  parés,  et 
richement,  tant  d'un  costé  que  d'aulre.  El  très- 
diligemment  enlendoient  à  ouvrir  les  moyens 
de  paix.  Or  esloil  le  cardinal  de  la  Lune  à 
Paris ,  lequel  y  esloil  venu  par  l'ordonnance  et 
commandement  du  pape  Clément,  pour  l'union 
de  l'Eglise.  Lequel  vint  où  lesdils  seigneurs 
estoient,  pour  parler  aux  Anglois  du  faict  de 
l'Eglise ,  el  leur  demanda  à  avoir  audience.  Ce 
que  lesdils  princes  d'Angleterre  ne  luy  voulu- 
rent donner  en  aucune  manière,  et  plusieurs 
fois  le  refusèrent,  disans  qu'ils  n'esloient  en- 
voyés de  leur  roy  pour  ceste  matière.  Toutes- 
fois  à  la  requeslc  des  princes  de  France,  el  par 
son  imporlunité,  il  eut  audience ,  et  leur  fit 
une  notable  proposition  de  l'esleclion  de  Clé- 
ment, pour  monstrer  qu'elle  esloil  bonne,  juste 
et  canonique ,  et  qu'on  luy  devoil  obeïr,  et  le 
repuler  pour  pape,  en  détestant  le  faict  de 
l'antipape,  et  es  matières  deduisoil  plusieurs 
el  grandes  auctorilés  de  la  saincle  Escrilure.  Et 
quand  il  eut  tout  au  long  dit  tout  ce  qu'il  vou- 
lut dire  et  proposer,  la  rcsponse  des  Anglois 
fut  bienbrieve,  en  disant  ce  que  dilesl^  que 
de  la  matière  n'avoient  point  de  charge  de  leur 
roy,  mais  bien  sçavoient  qu'il  lenoit  pour  pape 
Boniface ,  et  que  pour  tel  le  lenoient  tous  ceux 
du  pays  d'Angleterre.  El  que  s'il  vouloil  aller 
audit  pays  d'Angleterre,  prescher  et  dire  ce 
qu'il  leur  avoit  dit,  qu'ils  luy  feroient  avoir 
sauf-conduit.  IMais  ledit  cardinal  n'y  voulut 
aller,  el  s'en  retourna.  Lesdils  seigneurs  de 
France  el  d'Angleterre  ouvrirent  plusieurs 
moyens  d'avoir  paix  ensemble,  et  leur  sem- 
bloit  que  les  choses  y  estoient  très-bien  dispo- 
sées. Et  les  choses  estoient  secrettes ,  et  eussent 
esté  mises  à  effect,  si  ce  n'eust  esté  la  maladie 
du  roy.  Et  conclurent  que  le  roy  iroil  jusques  à 
Abbeville ,  et  le  roy  d'Angleterre  jusques  à  Ca- 
lais. Et  derechef  le  roy  devint  malade,  et  en  la 
frenaisie  où  il  avoil  esté  au  Mans.  Qui  esloit 
grande  pitié,  tant  pour  le  royaume  ,  que  pour 
sa  personne,  car  il  esloil  beau,  et  bien  formé 
de  tous  ses  membres ,  el  de  grand  el  vaillant 
courage. 

Le  duc  de  Berry,  qui  long-temps  avoit  eu  en 
grande  indignation  messire  Olivier  de  Clisson, 
conneslable  de  France  ,  le  receul  en  sa  grâce, 
et  fut  sa  paix  faite. 

Plusieurs  grandes  divisions  avoil  en  la  cour 
du  roy,  mais  tousjours  Juvenal  metloil  tout  à 


382 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


poinct,  dont  plusieurs  l'honoroient  et  prisoient. 
Les  autres  qui  ne  pensoient  que  à  leur  profit, 
luy  en  sçavoient  nnauvais  gré  ,  disans  qu'il  se 
inesloit  déplus  de  choses  qu'il  ne  luy  apparle- 
noit.  Et  de  faict  y  en  eut  qui  dirent  au  duc  de 
Bourgongne  ,  qu'il  avoit  dit  plusieurs  paroles 
de  luy  et  d'autres ,  et  fait  plusieurs  choses 
dignes  de  grande  punition,  si  luy  en  dirent  au- 
cunes ,  qui  n'estoient  que  toutes  bourdes.  Le 
duc  de  Bourgongne,  qui  ne  l'avoit  pas  trop 
bien  en  sa  bonne  grâce,  pour  cause  qu'il  avoit 
pourchassé  la  délivrance  desdits  de  Noujant 
et  de  La  Rivière,  légèrement  ouvrit  les  oreilles, 
et  les  creul ,  et  furent  les  cas  mis  par  escrit,  et 
baillés  à  deux  commissaires  deChastelel,  pour 
en  faire  information.  Et  subvertit-on  bien 
trente  tesmoins  tous  faux,  qui  deposoienll'un 
comme  l'autre.  Puis  apporta-on  l'information 
audit  duc  ,  un  jeudy  après  disner,  et  lui  dirent 
que  l'information  estoit  faite,  et  qu'il  ne  la  fal- 
loit  que  grossoyer.  Lequel  leur  dit  qu'elle  sulïi- 
soit  ainsi ,  et  qu'ils  la  baillassent  aux  advocats 
et  procureur  du  roy  de  parlement ,  afin  qu'ils 
fussent  instruits  le  samedy  malin  de  proposer 
les  cas  contre  ledit  Juvenal.  Ce  qui  fut  fait. 
Mais  ledit  procureur  respondit  qu'il  ne  se  fe- 
roit  ja  partie  contre  ledit  Juvenal ,  ny  ne  pro- 
poseroit  ce  qu'ils  apportoient.  Car  par  plu- 
sieurs conjectures  voyoil  bien  ,  que  c'estoient 
toutes  choses  conlrouvées.  Parquoy  lesdits  cas 
furent  baillés  à  un  advocat  de  parlement,  nom- 
mé maistre  Jean  Andriguet,  lequel  se  chargea 
de  les  proposer  le  samedy  matin  ,  comme  de 
par  le  roy  et  commandement  du  grand  con- 
seil. Or  advint  que  lesdits  commissaires  de 
Chastelet,  quand  ils  se  partirent  du  duc  de 
Bourgongne ,  s'en  vinrent  soupper  à  l'eschi- 
quier  en  la  Cité ,  et  se  tinrent  assez  aises.  Car 
aussi  estoicnt-ils  bien  payés,  et  beurent  fort, 
tellement  qu'ils  mirent  leur  information  sur  le 
bord  de  la  table,  etd'adventureen  janglant  et 
caquetant  ensemble,  avec  aucuns  des  sollici- 
teurs et  conducteurs  de  la  besongne,  lesditcs 
informations  cheurent  à  terre.  Et  le  lieu  où 
ils  souppoient  estoit  la  chambre  du  maistrede 
l'hostel,  si  y  survint  un  chien,  qui  estoit  de 
l'hostel,  qui  les  prit  pour  ronger,  et  les  porta  en  la 
ruelle  du  lict,  dont  lesdits  commissaires  ne  s'ad- 
viserenl,  car  l'un  s'attendoitque  l'autre  les  eust 
en  sa  manche.  Et  quand  vint  que  le  seigneur  fut 
couché,  la  dame  en  se  voulant  coucher  prés  de 
son  mary ,  s'en  alla  à  la  ruelle ,  et  toucha  de 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (l39:n 

son  pied  ausdiles  informations ,  et  dit  à  son 
mary  qu'elle  avait  trouvé  un  gros  roole  en  la 
ruelle  du  lict.  Lequel  luy  dit  qu'elle  luy  bail- 
lasl,  ce  qu'elle  fit.  El  quand  il  veid  que  c'esloit 
une  information  contre  maislre  Jean  Juvenal, 
garde  de  la  prevosté  des  marchands  de  par  le 
roy,  il  fut  bien  fort  esbahy,  en  disant  :  «  HelasI 
»  qui  sont  ces  mauvaises  gens  qui  le  veulent 
»  grever?  »  Si  se  leva  à  l'heure  presque  de  mi- 
nuict  et  vint  à  l'hostel  de  la  ville ,  frappa  à 
l'huis  et  parla  au  concierge  qui  couchoit  en 
bas ,  en  disant  qu'il  vouloit  parler  au  prevost. 
Si  se  leva,  le  fit  entrer  en  sa  chambre,  et  tan- 
lostluy  bailla  lesdiles  informations.  Et  quand 
le  prevost  les  veid  ,  il  remercia  le  bourgeois, 
lequel  après  qu'il  luy  eut  conté  comme  il  les 
avoit  trouvées ,  s'en  retourna  en  son  hostel. 
Encore  fut  ledit  prevost  bien  joyeux  quand  il 
fut  advcrty  des  bourdes  et  charges  qu'on  lui 
imposoit,  et  cognoissoit  bien  aucuns  des  tes- 
moins. Et  ne  se  sccut  le  lendemain  lever  si 
matin  ,  qu'il  n'arrivast  à  sa  porte  un  huissier 
d'armes ,  nommé  Jésus ,  qui  le  vint  adjourner 
à  comparoir  en  personne  pardevant  le  roy  et 
son  conseil,  au  bois  de  Yincennes  (où  le  roy 
estoit,  qui  estoit  retourné  à  convalescence  )  au 
samedy  matin  ensuivant ,  à  l'heure  de  neuf 
heures.  Et  audit  lieu,  fut  ordonné  une  forte 
tour  et  prison  pour  le  mettre.  Et  ledit  samedy 
fut  renommée  comme  publique,  qu'on  lui  de- 
voit  coupper  la  teste,  dont  tout  le  peuble  s'es- 
bahissoit.  A  ladite  heure  et  jour,  ledit  prevost 
ne  s'y  trouva  pas  seul ,  car  il  fut  accompagné 
de  (rois  à  quatre  cens  des  plus  notables  de  la 
ville  de  Paris,  et  vint  au  bois,  non  de  rien  es- 
bahi.  Si  comparut  devant  le  roy  et  son  conseil. 
Et  proposa  ledit  maistre  Jean  Andriguet,  en  al- 
léguant les  cas  qu'on  lui  avoit  baillés  par  es- 
crit, et  prenant  conclusions  criminelles.  Et  lors 
se  leva  ledit  Juvenal,  qui  estoit  adverty  du  cas 
par  ladite  (elle  quelle  information,  et  se  voulut 
défendre  «omme  il  en  estoit  bien  aisé,  et  avoit 
un  beau  langage,  et  si  estoit  plaisant  homme, 
aimé,  honoré  et  prisé  de  toutes  gens.  Mais 
ledit  Andriguet  dit  qu'il  ne  devoit  point  estre 
ouy,  et  qu'on  le  devoit  envoyer  en  prison.  Et 
sur  ce  y  eut  plusieurs  paroles.  Et  finalement 
le  roy  en  sa  personne  dit ,  qu'il  vouloit  que 
son  prevost  des  marchands  fust  ouy.  Lequel 
sexcusa  bien  et  grandement  des  cas  qu'on  luy 
imposoit,  et  se  défendit,  en  soy  deschargeant 
bien  et  honorablement.  Et  outre  dit,  que  contre 


(1393) 

un  officier  royal ,  on  ne  devoit  pas  procéder 
par  informations.  Et  aussi  qu'il  necroyoitpas, 
quelque  chose  que  disl  Andriguet,  qu'il  y  eust 
informations  faites,  veu  que  ce  n'estoient  que 
toutes  choses  conlrouvées.  Et  lors  ledit  Andri- 
guet qui  cerlifioit  qu'il  en  appcrroit  bien,  de- 
manda aux  commissaires  qui  estoient  derrière 
luy,  qu'ils  luy  baillassent,  qui  cuidoient  les 
avoir,  et  demandoient  l'un  à  l'autre  :  «  Ne  les 
))  avez-vous  pas  ?  »  Pour  abréger,  ils  ne  sça voient 
qu'elles  estoient  devenues.  Et  quand  le  roy 
veid  la  manière,  luy-mesmedit  :  «Je  vous  dit 
»  par  sentence  que  mon  prevost  est  preud'- 
»  homme,  et  que  ceux  qui  ont  fait  proposer  les 
))  choses  sont  mauvaises  gens,  »  Et  dit  audit 
Juvenal  :  «Allez-vous-en,  mon  amy,  et  vous 
»  mes  bons  bourgeois.  »  Si  s'en  retournèrent. 
Et  quand  les  faux  tesmoins  sceurent  l'issue, 
ils  furent  moult  esbahis ,  et  parlèrent  l'un  à 
l'autre,  en  cognoissant  leur  faute,  et  estoient  en 
bien  grande  perplexité,  et  sceurent  que  leur 
information  estoit  perdue.  Et  les  commissaires 
leur  dirent,  qu'il  falloit  qu'ils  déposassent  en- 
cores  ainsi  qu'ils  avoient  fait.  Et  ils  respon- 
dirent  qu'ils  n'en  feroient  rien,  et  qui  plus  est, 
qu'ils  sçavoient  ledit  Juvenal  estre  preud'- 
homme  ,  et  demeura  la  chose  en  ce  poinct. 

En  ce  temps  y  eut  un  beau  miracle  à  Nostre- 
Dame  de  Sainct-Martin-des-Champs.  Il  y  avoit 
une  créature  pécheresse,  qui  estoit  enceinte 
d'enfant,  et  elle  mussoit  sa  grossesse  le  mieux 
qu  elle  pouvoit,  tellement  qu'on  ne  s'enapper- 
ceut  oncques.  Toute  seule  se  délivra  et  cuida 
couvrir,  et  celer  son  cas  advenus,  et  elle- 
niesme  mussa  son  enfant  dans  du  fiens.  Un 
chien  sentit  aucunement  qu'il  y  avoit  quelque 
chose,  et  gratta  tellement  au  lieu  qu'il  descou- 
vrit l'enfant.  Une  bien  dévote  femme  le  veid, 
qui  passoit  d'adventure  par  là  ,  et  prit  cet  en- 
fant et  le  porta  à  Sainct-Martin-des-Champs 
devant  l'autel  Nostre-Dame ,  en  faisant  une 
oraison  telle  qu'elle  lasçavoit.  L'enfant  ouvrit 
les  yeux,  cria  et  alaila,  et  fut  baptisé,  et  vesquit 
trois  heures,  puis  après  mourut. 

C'estoit  grande  pitié  de  la  maladie  du  roymoult 
merveilleuse,  comme  dit  est,  et  ne  cognois- 
soit  personne  quelconque.  Luy-mesme  se  des- 
cognoissoit,  et  disoitque  ce  n'estoit-il  pas.  On 
luy  amenoit  la  reyne,  et  sembloit  qu'il  ne  l'eust 
onques  veue,  et  n'en  avoit  mémoire,  ne  co- 
gnoissance,  ne  d'hommes  ou  femmes  quelcon- 
ques, excepté  de  la  duchesse  d'Orléans  ;  car  il 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  L'RSINS. 


383 


la  voyoit  et  regardoit  très-volontiers,  et  l'ap- 
pelloit  belle  sœur.  Et  comme  souvent  il  y  a  de 
mauvaises  langues ,  on  disoit  et  publioient  au- 
cuns qu'elle  Tavoit  ensorcelé,  par  le  moyen  de 
son  père  le  duc  de  Milan,  qui  estoit  Lombard, 
et  qu'en  son  pays  on  usoit  de  toiles  choses.  El 
fut  malade  depuis  le  mois  de  juin  jusques  en 
janvier  :  et  l'une  des  plus  dolentes  et  courrou- 
cées qui  y  fust  c'estoit  la  duchesse  d'Orléans. 
Et  n'est  à  croire  ou  présumer  qu'elle  l'eust 
voulu  faire  ou  penser.  Il  vint  à  Paris  un  mes- 
chant  homme,  lequel  à  proprement  parler  es- 
toit sorcier.  Et  se  vanta  que  qui  le  voudroit 
laisser  faire  qu'il  guariroit  le  roy.  Et  qu'il  avoit 
un  livre  qui  s'adressoità  Adam,  de  la  consola- 
lion  de  son  fils  Abel ,  qu'il  pleura  et  en  fit  le 
deuil  cent  ans.  On  fit  parler  à  luy,  et  trouva- 
l'on  que  c'estoit  un  trompeur.  Et  de  luy  fut  faite 
punition  telle  qu'au  cas  appartenoit.  L'on  fit 
partout  processions  ,  bien  dévotes  oraisons  et 
prières  pour  la  santé  du  roy,  car  autre  remède 
on  ne  trouvoit.  Et  diverses  fois  les  physiciens 
du  roy  furent  assemblés,  et  autres  physiciens 
mandés  de  divers  pays.  Mais  on  n'y  sçavoit 
trouver  ny  la  cause  de  la  maladie,  ny  la  forme 
comment  on  la  pourroit  guarir.  Et  luy  cessa 
ladite  frenaisie  ,  et  disoit-on  que  c'estoit  par  le 
moyen  des  prières  et  oraisons  qu'on  avoit  faites, 
et  qui  de  jour  en  jour  se  faisoient. 

Le  vingt-qualriesme  jour  d'aoust,  la  reine 
eut  une  fille,  qui  fut  nommée  Marie.  Et  fit  la 
reyne  promesse  et  vœu ,  que  si  elle  vivoit , 
qu'elle  seroit  religieuse. 

Afin  que  les  Anglois  ne  cuidassent  pas  qu'on 
ne  voulust  entendre  à  paix  en  toutes  manières 
licites  et  raisonnables,  on  envoya  messire  Phi- 
lippes  vicomte  de  Melun  devers  les  Anglois, 
leur  requérir  qu'ils  voulussent  continuer  les 
journées  entreprises  sur  le  faict  de  la  paix.  A 
laquelle  parfaire  le  roy,  ses  parens,  et  ceux  de 
son  sang  avoient  très-bonne  volonté. 

Le  roy  alla  en  pèlerinage  à  Saint-Denys  en 
France ,  et  aussi  au  mont  Sainct-Michel.  Et 
avoit  de  belles  et  grandes  dévotions  en  Dieu , 
et  s'en  retourna  esbatre  à  Sainct-Germain-en- 
Laye.  Et  lui  faisait-on  toutes  les  plaisances 
qu'on  pouvoit. 

La  guerre  estoit  tousjours  fort  en  Bretagne 
entre  le  duc  et  Clisson ,  laquelle  estoit  bien  des- 
plaisante à  plusieurs.  Et  y  envoya  le  roy  l'e- 
vesque  de  Langres ,  messire  Hervé-Lere  che- 
valier, et  maistre  Pierre  Blanchet,  lesquels 


384 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE 


vinrent  en  Bretagne,  et  parlèrent  à  Clisson ,  en 
luy  monstrant  les  inconveniens  qui  estoient  ad- 
venus ,  et  advenoient  tous  les  jours  à  cause  de 
ladite  guerre.  Lequel  respondil  qu'il  esloitprest 
de  faire  le  plaisir  du  roy,  et  très-gratieuse- 
ment  se  porta.  Puis  allèrent  vers  le  duc,  mais 
il  ne  les  voulut  voir,  ne  ouyr,  et  sembloit  qu'il 
fust  fort  indigné  contre  le  roy  mesme.  Et  après 
ce  que  plusieurs  de  ses  gens  luy  eurent  remons- 
tré,  qu'au  moins  nepouvoit-il  que  de  les  ouyr, 
il  les  fit  venir  en  sa  présence.  Si  luy  exposèrent 
bien  humblement  et  doucement  la  charge  qu'ils 
avoient  de  par  le  roy.  Ce  qu'il  prit  en  grande 
impatience.  Toutesfois  il  respondit  assez  gra- 
lieusemenl,  mais  on  appercevoit  bien  qu'il  es- 
toit  fort  indigné.  Les  ambassadeurs  s'en  retour- 
nèrent, et  dirent  la  response  qui  leur  avoit  esté 
faite. 

Le  roy  estant  à  Sainct-Germain-en-Laye  et 
son  conseil,  l'université  de  Paris  envoya  une 
notable  ambassade  par  devers  luy  ,  le  prier  et 
requérir  qu'on  voulust  entendre  à  l'union  de 
l'Eglise.  Et  leur  octroya  leuc  requeste,  et  vou- 
lut qu'on  advisast  toutes  les  manières,  par  les- 
quelles l'union  se  pourroit  faire,  et  il  estoit  prest 
d'y  entendre.  De  laquelle  chose  les  ambassa- 
deurs au  nom  de  l'université  rendirent  grâces 
et  mercis  au  roy,  et  aux  seigneurs  qui  estoient 
avec  luy,  et  en  firent  leur  rapport  à  l'univer- 
sité. Laquelle  fit  une  bien  notable  procession  à 
Sainct-Martin-des-Champs,  en  remerciant  Dieu 
et  le  roy  de  sa  bonne  response.  Et  pource  que 
plusieurs  craignoient  et  douloient  de  dire  publi- 
quement leur  imagination  et  opinion,  il  fut  dit 
qu'on  auroit  un  coffre,  auquel  par  un  pertuis 
on  metlroit  l'imagination  des  opinans.  Et  furent 
ordonnés  de  chacune  nation  députés  qui  ver- 
roient  les  cedules.  Et  fut  trouvé  que  la  com- 
mune opinion  de  ceux  qui  mirent  les  cedules, 
esloitque  la  voye  de  cession  ou  de  compromis, 
estoit  la  plus  seure.  Et  sur  ce  un  bien  notable 
clerc,  et  grand  orateur,  nommé  maistre Nicole 
de  Clemangis,  fit  une  très-belle  epistre ,  qui  fut 
monslrée  au  roy,  et  présentée  de  par  l'univer- 
sité. Lequel  très-benignement  et  doucement  la 
receut. 

Boniface  l'antipape  de  Rome  escrivit  aussi 
une  lettre  au  roy  ,  par  laquelle  il  sembloit 
bien ,  qu'il  avoit  bonne  volonté  à  l'union  de 
l'Eglise. 

Le  roy  de  Hongrie  escrivit  au  roy  de  la  vic- 
toire que  les  Sarrasins  avoient  eue  alenconlre 


(1393) 

de  luy,  et  la  forme  et  manière  de  la  bataille,  en 
luy  requérant  aide  et  confort.  A  laquelle  chose 
faire  ,  le  roy  estoit  fort  enclin  ,  et  si  luy  escri- 
vit la  moquerie  et  dérision  que  les  Sarrasins  fai- 
soient  et  disoienl  de  la  division  qui  estoit  entre 
les  chrestiens,  louchant  l'Eglise ,  et  le  schisme 
d'icelle. 

Le  roy  d'Arménie,  qui  avoit  esté  assez  lon- 
guement en  France,  seigneur  de  belle  et  bonne 
vie,  honneste,  et  catholique,  alla  de  vie  à  tres- 
passement.  Et  fut  mis  en  sépulture,  vestu  de 
vestemens  tous  blancs.  Et  à  son  enterrement 
furent  les  princes  et  seigneurs,  et  foison  de  peu- 
ple. Et  estoit  assez  riche  de  meubles,  car  quand 
il  vint  il  apporta  de  grandes  richesses ,  lesquel- 
les il  distribua  en  quatre  parties  :  l'une  à  un 
baslard  qu'il  avoit,  la  seconde  aux  pauvres 
mendians ,  la  tierce  à  ses  familiers  et  servi- 
teurs, et  la  quarte  aux  maitres  et  gouverneurs 
de  son  hoslel.  Et  estoit  fort  plaint  pour  sa  belle 
vie,  et  honnesle  conversation. 

Quand  le  roy  et  son  conseil  eurent  ouy  la 
response  des  ambassadeurs,  qu'on  avoit  en- 
voyés vers  le  duc  de  Bretagne,  on  douta  fort 
qu'il  ne  fust  mal  content  de  ce  qu'on  ne  luy  avoit 
envoyé  aucun  du  sang  du  roy.  Et  pource  fut 
advisé  parle  conseil  que  le  duc  de  Bourgongne 
y  iroit ,  lequel  y  alla,  et  le  receut  le  duc  gran- 
dement,  notablement,  et  joyeusement.  Et  fut 
mandé  Clisson  par  les  ducs  tous  seuls ,  lequel 
parla  à  eux  en  toute  douceur  et  humilité ,  et 
tellement  qu'il  y  eut  bonne  paix  et  accord  fait, 
dont  tout  le  pays  fut  bien  joyeux.  Et  monslroit 
le  duc  à  Clisson  tous  signes  d'amour.  Et  pource 
qu'on  avoit  parlé  de  mariage  de  la  fille  du  roy, 
et  du  fils  du  duc ,  il  s'en  vint  à  Paris ,  et  laissa 
en  Bretagne  Clisson  son  lieutenant  et  gouver- 
neur de  tout  le  pays. 

En  ladite  annnée  monseigneur  de  Berry  fut  à 
Sainct-Denys  en  France.  Et  avoit  volonté  et 
grand  désir  d'avoir  une  partie  du  chef  sainct 
Hilaire,  qui  estoit  en  ladite  abbaye.  Et  de  ce 
avoit  plusieurs  fois  requis  l'abbé  et  les  religieux. 
Dont  après  plusieurs  diflicullés  luy  fut  accordé, 
et  luy  en  baillèrent  partie.  Pour  laquelle  en- 
châsser il  fit  faire  un  beau  chef  tout  d'or,  et  le 
fil  mettre  dedans,  et  l'apporta  à  Poicliers,  et  le 
donna  à  l'église  de  Saincl-Hilaire.  Et  en  re- 
compensation de  ce,  il  donna  à  ladite  église 
de  Sainct-Denys  une  partie  du  chef  et  du  bras 
de  monseigneur  sainct  Benoist. 

Les  juifs  ci  Paris  furent  accusés  d'avoir  en 


(1394) 

despit  de  INostre-Sauveur  Jesus-Christ  tué  un 
chreslien  ,  et  quoy  que  ce  fust  ils  l'avoienl  vil- 
lené  et  battu.  El  en  faisant  information  fut 
trouvé  qu'ils  faisoienl  plusieurs  choses  non  bien 
honnestes,  en  despit  des  chrestiens.  Plusieurs 
y  en  eut  de  pris,  et  emprisonnés,  et  battus  de 
verges  par  les  carrefours ,  et  condamnés  en  dix- 
huict  mille  escus  ,  lesquels  ils  payèrent,  qui  fu- 
rent employés  à  faire  le  Petit-Pont  à  Paris.  Et 
si  y  en  eut  plusieurs  qui  se  firent  chrestiens,  et 
furent  baptisés. 

Le  roy  qui  n'avoit  pas  mis  en  oubly  la  re- 
queste  que  luy  avoit  fait  le  roy  de  Hongrie,  de 
luy  envoyer  aide  et  secours ,  luy  envoya  le 
comte  d'Eu  connestable  de  France,  bien  gran- 
dement accompagné.  Et  quand  le  prince  des 
Turcs  sceut  que  les  François  venoient  pour  luy 
faire  la  guerre,  il  se  retrahit,  et  laissa  les  entre- 
prises qu'il  avoit  faites  contre  ledit  roy  de  Hon- 
grie. Le  comte  d'Eu  desplaisant  qu'il  n'avoit  fait 
quelque  exploit  de  guerre  sur  les  Sarrasins, 
sceut  par  le  rapport  de  gens  de  bien,  que  le  roy 
de  Bohême  senloit  mal  en  plusieurs  articles  de 
la  foy,et  ne  valoit  gueres  mieux  que  Sarrasin, 
et  pource  se  bouta  audit  royaume.  Et  mit  le 
roy  et  tout  le  pays  en  sa  subjection ,  et  s'en 
retourna  à  grand  honneur  et  louange. 

H  y  avoit  en  l'université  de  Paris  un  bien  no- 
table clerc  nommé  maistre  Jean  de  Varennes, 
lequel  estoit  très-bien  bénéficié  en  plusieurs  et 
divers  lieux.  Lequel  délaissa  tous  ses  bénéfices, 
excepté  sa  prébende  de  Rheims ,  délibéré  de 
soy  retraire.  Et  s'en  vint  au  pays ,  et  esleut  son 
lieu  et  sa  demeure  assez  prés  de  la  cité  de 
Rheims  à  Ville-Dommange,  en  une  chappelle 
fondée  de  Sainct-Dié ,  assise  au  dessus  dudit 
village. 

1394. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et  qua- 
torze, y  eut  plusieurs  allées  et  venues,  pour  le 
fait  de  trouver  moyen  de  paix  entre  les  roys  de 
France  et  d'Angleterre.  Et  de  ce  faire  avoient 
grand  désir  d'un  costé  et  d'autre  d'y  entendre. 
Et  mesmement  le  roy  d'Angleterre  desiroit  d'a- 
voir alliance  sur  toutes  choses  par  mariage, 
combien  que  la  plus  aisnée  des  filles  du  roy 
n'avoit  que  sept  ans.  Et  fut  advisé  qu'il  estoit 
expédient  que  derechef  fussent  envoyés  nota- 
bles ambassadeurs  pour  traiter  de  la  matière. 
Et  de  ce  furent  contens  les  deux  roys.  Et  envoya 
le  roy  à  Boulongne  nos  seigneurs  les  ducs  de 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


385 


Berry  et  Bourgongne  avec  notables  gens  de  con- 
seil ,  et  autres.  Et  aussi  de  la  partie  des  Anglois 
furent  envoyés  plusieurs  notables  princes,  et 
grands  seigneurs.  Et  furent  entre  eux  ordon- 
nées et  conclues  certaines  trcfves  en  espé- 
rance de  paix ,  durant  quatre  ans.  Et  disoit-on 
que  entre  les  princes  y  avoit  conclusions  tcn- 
dans  à  finale  conclusion  de  paix.  Et  pource 
que  souvent  les  Anglois  usent  de  paroles  de- 
ccptives ,  fut  advisé  qu'on  revisileroit  les  bon- 
nes villes,  et  qu'on  les  fortifieroit.  Et  en  outre 
fut  défendu  qu'on  ne  jouast  à  quelque  jeu  que 
ce  fust,  sinon  à  l'arc,  ou  à  l'arbalestre.  Et  en 
peu  de  temps  les  archers  de  France  furent  tel- 
lement duits  à  l'arc  ,  qu'ils  surmontoient  à  bien 
tirer  les  Anglois,  et  se  mettoient  tous  commu- 
nément à  l'exercice  de  l'arc  et  de  l'arbalestre. 
Et  en  effect  si  ensemble  se  fussent  mis,  ils 
eussent  esté  plus  puissans  que  les  princes  et 
nobles.  Et  pource  fut  enjoint  par  le  roy  qu'on 
cessast,  et  que  seulement  y  eust  certain  nombre 
en  une  ville  et  pays ,  d'archers  et  d'arbales- 
triers.  Et  en  après  commença  le  peuple  à  jouer 
à  autres  jeux  et  esbatemens,  comme  ils  fai- 
soient  auparavant. 

En  ce  temps  vint  à  Paris  comme  légat  le 
cardinal  de  La  Lune,  commis  pour  le  faict  de 
l'union  de  l'Eglise, 

Et  environ  le  caresme,  lesdits  faux  lesmoins, 
qui  avoient  déposé  contre  maistre  Jean  Juve- 
nal  des  Ursins ,  garde  de  par  le  roy  de  la  pre- 
vosté  des  marchands ,  eurent  contrition  et 
repentance  de  leur  péché.  Et  vinrent  un  jour 
à  leur  curé ,  en  luy  exposant  la  faute  qu'ils 
avoient  faite,  le  plus  secrètement  et  douce- 
ment qu'ils  peurent  tous  ensemble,  et  en  une 
mesme  manière,  et  estoient  bien  trente  ou  en- 
viron. Quand  le  curé  les  eut  ouys,  il  leur  dit 
qu'il  ne  les  ozeroit  absoudre ,  et  qu'ils  allassent 
au  pénitencier  de  l'evesque  de  Paris,  et  y  allè- 
rent; et  les  envoya  à  l'evesque,  et  y  furent ,  et 
les  ouyt.  Et  leur  dit  que  le  cas  de  soy  estoit  si 
grand  et  si  mauvais ,  qu'il  craignoit  bien  de  les 
absoudre.  Et  pource  qu'ils  allassent  au  cardi- 
nal de  La  Lune,  qui  estoit  à  Paris,  et  légat  de 
nostre  Sainct  Père,  lesquels  y  furent,  et  fai- 
soient  toutes  ces  choses  le  plus  secrètement 
qu'ils  pouvoient.  Lequel  cardinal  les  ouyt,  et  les 
absolut,  et  leur  donna  en  pénitence  que  le  ven- 
dredy  sainct  au  matin ,  ils  fussent  à  l'huis  dudit 
prevost  tous  nuds ,  en  luy  confessant  leur  cas 
et  mauvaisetié ,  et  le  priant  qu'il  leur  voulust 

25 


386 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


pardonner.  Et  ils  respondirent  que  si  ledit  Ju- 
venal  les  voyoit  il  les  cognoistroit  bien.  Et 
pource  ledit  cardinal  fut  content  qu'ils  eussent 
chacun  un  drap  affeuble ,  et  fussent  nuds  des- 
sous. Lesquels  ledit  matin  vinrent  à  Thuis  du- 
dit  Juvenal ,  lequel  s'estoit  levé  bien  matin , 
pour  aller  gagner  les  pardons ,  qui  trouva  à 
,  son  huis  les  dessus  dits  ainsi  affeublés,  dont  il 
fut  bien  esbahy.  Si  leur  demanda  ce  qu'ils 
vouloient,  desquels  l'un  dit  leur  faute  et  péché. 
Et  tous  d'une  voix  en  pleurant  luy  requirent 
pardon.  Et  adonc  ledit  Juvenal  et  ses  serviteurs 
commencèrent  à  pleurer.  Aussi  n'y  pensoit-il 
plus ,  et  leur  demanda  qui  ils  estoient  qui  luy 
demandoient  pardon.  Lesquels  dirent  que  par 
leur  pénitence  ils  ne  se  dévoient  point  nom- 
mer. Mais  parce  qu'il  avoit  veu  l'information, 
dont  dessus  est  faite  mention ,  il  les  nomma 
chacun  par  leur  nom  ,  tellement  qu'il  n'en  ou- 
blia nul,  et  leur  dit  :  u  Vous  êtes  tel,  et  tel.  » 
Puis  bien  doucement  leur  pardonna.  Dont  ils 
le  remercièrent  humblement,  en  baisant  la 
terre,  et  pleurant  effondemenl.  Et  puis  par  le 
moyen  d'aucuns  des  dessus  dits  à  qui  il  parla  , 
il  sceut  toute  la  mauvaiselié ,  et  d'où  elle  es- 
toit  venue ,  et  pourquoy. 

Et  entre  ledit  cardinal ,  et  ceux  de  l'univer- 
sité, pour  le  faict  de  l'union  de  l'Eglise,  il  y 
eut  plusieurs  diversités  merveilleuses,  et  pro- 
positions bien  et  trop  rigoureuses.  Et  baillèrent 
ceux  de  l'université  une  proposition ,  que  le 
cardinal  veid  et  leut,  et  eurent  aussi  de  luy 
response  bien  rigoureuse.  Et  en  outre,  de  l'auc- 
torité  apostolique  leur  défendit,  qu'ils  n'usas- 
sent plus  de  telles  manières  de  langages,  dont 
ils  ne  furent  pas  bien  contens ,  et  de  tout  leur 
pouvoir  poursuivoient  ladite  union.  Et  escrivit 
le  papeau  roy, qu'il  luy  voulust  envoyer  maistre 
Pierre  d'Ailly,  et  maistre  Gilles  des  Champs  , 
qui  estoient  deux  solemnels  docteurs  en  théo- 
logie. Lesquels  quand  on  leur  en  parla,  dirent 
pleinement  qu'ils  n'y  iroient  point  ^  car  ils  se 
doutoient  de  leurs  personnes.  Quand  le  pape 
veid  que  ceux  de  l'université  estoient  si  aigres, 
il  s'advisa  qu'il  falloit  qu'il  se  joignist  aves  les 
seigneurs  et  ceux  qui  estoient  près  du  roy.  Et 
envoya  messages  bien  garnis  d'or  et  d'argent  , 
et  de  choses  plaisantes,  et  spécialement  fit  faire 
un  plaisir  au  duc  de  Berry,  tellement  que  luy 
et  le  cardinal  se  joignirent  ensemble,  et  mena- 
cèrent fort  aucuns  de  l'université.  Lesquels  s'en 
allèrent  au  duc  de  Bourgongne ,  et  lui  supplie- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1394j 

rent  qu'il  fisl  tant  envers  le  roy  qu'ils  fussent 
ouys.  Lequel  le  fît ,  et  tellement  qu'ils  furent 
ouys  et  firent  une  epistre ,  laquelle  le  roy  vou- 
lut estre  mise  en  françois ,  ce  qui  fut  fait.  Puis 
tout  veu  et  considéré,  leur  fut  défendu  que  d'i- 
celle,  ny  du  contenu  ils  ne  parlassent,  ne  usas- 
sent point.  Dont  ils  furent  très-mal  contens,  et 
délibérèrent  que  toujours  poursuivroient  le 
contenu  en  ladite  epistre.  Et  pource  qu'on  les 
vouloit  empescher ,  intimèrent  cessations ,  et  se 
sentoient  bien  avoir  aucun  port  d'aucuns  es- 
tans  près  du  roy.  Et  en  l'intimation  desdites 
cessations  estoit  présent  ledit  cardinal: mais  le 
duc  de  Berry  estoit  absent. 

Et  cependant  les  cardinaux  estant  en  Avi- 
gnon, desirans  l'union  de  l'Eglise,  considerans 
comme  il  leur  sembloit,  que  le  pape  très-sage- 
ment y  entendoit,  s'assemblèrent  en  intention 
d'y  remédier.  Et  de  ce  fut  le  pape  tant  mal 
content  que  merveilles.  Et  s'en  retourna  ledit 
cardinal  de  La  Lune  vers  le  pape,  lequel  le  sei- 
ziesme  jour  de  septembre  cheut  malade  d'apo- 
plexie, dont  il  mourut  comme  soudainement. 
Riche  et  puissant  estoit,  tant  en  meubles  que 
autrement,  et  est  chose  comme  incroyable  de 
la  chevance  qu'il  avoit.  Et  lors  les  cardinaux 
après  qu'il  eut  esté  mis  en  sépulture  honora- 
blement, ainsi  qu'il  appartenoit  bien  ,  délibé- 
rèrent de  eux  mettre  en  conclave.  Laquelle 
chose  le  roy  cuida  plusieurs  fois  empescher  par 
messagers,  et  autrement,  espérant  d'y  mettre 
union.  Dont  ils  firent  difficulté,  disans  qu'il  leur 
falloit  un  chef,  et  aussi  que  messire  Raymond 
de  Turaine,  qui  se  disoit  neveu  du  feu  pape, 
leur  menoit  guerre  très-grande ,  et  avoit  pris 
par  la  vaillance  de  son  corps,  plusieurs  places 
ausquelles  il  avoit  mis  garnisons,  parquoy  il 
tenoitles  cardinaux  en  Avignon  en  grande  sub- 
jection.  Dont  les  cardinaux  escrivirent  au  roy, 
dequoy  il  fut  bien  desplaisant  contre  ledit  Ray- 
mond, et  luy  escrivit  qu'il  se  deportast.  Lequel 
craignant  le  roy,  le  fit  par  aucun  temps,  et 
s'abstint  de  faire  guerre.  Et  eux  considerans  et 
voyans  qu'il  leur  falloit  un  chef,  esleurent  le 
cardinal  de  La  Lune,  lequel  fut  nommé  Bene- 
dict. 

Et  assez  tost  après  recommença  ledit  mes- 
sire Raymond  à  faire  guerre,  et  estoit  sa  que- 
relle, qu'il  demandoit  les  biens  meubles  et  suc- 
cessions du  pape  Clément  son  oncle.  Et  disoit- 
on  ,  qu'il  faisoit  guerre  au  pape  sans  Rome ,  et 
au  roy  sans  couronne ,  c'est  à  sçavoir  au  roy 


(1394) 

de  Sicile  ,  el  au  prince  d'Orenge  sans  terre  , 
car  toutes  ses  terres  esloient  occupées. 

Le  roy  avoit  dévotion  d  allei"  à  Saincl-Denys, 
el  y  alla  et  fit  ses  offrandes.  Car  continuelle- 
ment estoit  en  oraisons  et  prières  ,  croyant  par 
l'intercession  de  monseigneur  sainct  Denys, 
éviter  l'inconvénient  de  maladie  qui  luy  esloit 
advenue ,  doutant  d'y  recheoir. 

Et  après  l'eslectiondudit  cardinal  dcLaLune, 
il  envoya  devers  le  roy  avant  sa  consécration, 
en  luy  signifiant  son  eslectioUj  laquelle  par  l'im- 
pression et  importunité  des  cardinaux  il  avoit 
accepté.  Et  faisoil  sçavoir  au  roy,  que  par  toutes 
voyes  qu'on  adviseroit ,  il  estoit  prest  d'enten- 
dre à  l'union  de  l'Eglise.  Dont  le  roy  et  aussi 
ceux  de  l'univcrsilé  furent  bien  joyeux.  Et  dé- 
libérèrent ceux  de  l'université  d'envoyer  vers  le 
pape.  Et  de  faict,  ils  envoyèrent  une  bien  no- 
table ambassade,  et  escrivirent  lettres  exhor- 
tatoires  à  entendre  à  union.  Et  vinrent  en  Avi- 
gnon, et  présentèrent  les  lettres  au  pape,  lequel 
vouloit  aller  disncr.  Et  quand  il  eut  veu  les 
lettres  ,  par  lesquelles  on  l'exhortoit  si  douce- 
ment, il  respondit  en  dépouillant  sa  chappe, 
qu'il  estoit  aussi  prest  de  céder,  comme  il  avoit 
esté  prest  de  despouiller  sa  chappe,  laquelle  de 
faict  il  despouilla.  Et  depuis  demandèrent  au- 
dience en  public,  et  l'eurent,  et  les  ouyt  le  pape 
à  leur  plaisir,  et  leur  dit  qu'il  estoit  content  de 
leur  octroyer  roolles  pour  avoir  des  bénéfices. 
Et  que  pour  ouvrir  la  forme  et  manière  de  venir 
à  la  voye  de  cession  ,  il  faudroit  avoir  aucunes 
collocutions  secrettes.  Et  s'en  retournèrent  les- 
dits  embassadeurs  trés-joycux.  Et  la  response 
ouye  à  Paris,  le  roy  y  envoya  son  aumosnier, 
nommé  maistre  Pierre  d'Ailly ,  qui  estoit  un 
bien  notable  docteur  en  théologie.  Lequel  pré- 
senta les  lettres  du  roy,  et  eut  audience.  Et  luy 
fit  le  pape  pareille  response,  comme  à  ceux  de 
l'université.  Et  après  s'en  retourna  à  Paris ,  et 
rapporta  au  roy  la  bonne  volonté  que  le  pape 
avoit  pour  Tunion  de  l'Eglise.  Mais  plusieurs 
doutoient  que  ce  ne  fust  que  toute  fiction,  et 
qu'il  disoit  d'un,  et  pensoit  d'autre. 

Le  roy  par  la  délibération  de  son  conseil,  el 
de  ceux  de  l'université,  voulut  et  ordonna  que 
les  archevesques,  evesques,  abbés,  religieux,  et 
autres  personnes  ecclésiastiques  fussent  assem- 
blés, et  leur  manda  qu'ils  fussent  à  Paris  à  cer- 
tain jour,  pour  avoir  leur  advis  de  procéder  en 
la  manière.  Et  combien  que  tous  n'y  vinrenlpas 
(car  aucuns  avoient justes  excusalions)  toules- 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


.'^87 


fois  la  plus  grande  partie  y  vint.  Et  si  y  avoit 
plusieurs  grands  et  notables  clercs,  tant  de  l'u- 
niversité de  Paris,  que  d'autres  universités  et 
lieux  de  ce  royaume.  Et  estoit  belle  chose  el 
notable  de  voir  l'assemblée.  El  pour  demander 
les  opinions,  el  en  faire  les  relations  au  roy,  el 
à  son  conseil ,  fut  ordonné  messire  Simon  de 
Cramaull,  patriarche  d'Alexandrie  el  evesquo 
de  Carcassonne,  qui  estoit  un  des  principaux  du 
conseil  du  roy,  et  notable  clerc.  Les  prélats  et 
autres  personnes  ecclésiastiques,  furent  tous  as- 
semblés au  Palais  à  Paris.  El  là  esloient  prcsens 
ledit  maistre  Pierre  d'Ailly  aumosnier  du  roy, 
docteur  en  théologie ,  et  les  ambassadeurs  de 
l'université,  qui  avoient  esté  en  Avignon  vers 
le  pape  Benedicl.  Lesquels  firent  leur  relation 
des  responses  que  leur  avoit  fait  le  pape  Bene- 
dicl, disant  qu'il  estoit  prest  el  appareillé  d'en- 
tendre à  l'union  de  l'Eglise  en  toutes  manières, 
jusques  à  céder  son  droict,  si  mestier  estoit.  Et 
ce  fait,  le  patriarche  leur  exposa  comme  le  roy 
les  avoit  mandés,  pour  avoir  leur  advis  el 
conseil  des  manières  de  procéder,  el  de  trouver 
la  voye  d'y  parvenir.  Lors  lesdits  prélats ,  en 
gardant  les  louables  coustumes  anciennes,  firent 
une  procession  par  la  grande  salle  du  Palais, 
et  par  la  cour,  pour  venir  à  la  Saincle-Chap- 
pelle,-  où  fut  dite  une  messe  du  Sainct-Esprit 
par  un  prélat,  pour  invoquer  l'aide  de  Dieu,  à 
ce  qu'il  les  voulust  inspirer  à  bien  délibérer , 
puis  s'en  retournèrent  en  ladite  salle.  Et  les  fil 
le  palriarchejurer ,  qu'ils  diroient  leur  vrayc 
opinion,  sans  aucune  fiction,  ny  partialité  ,  el 
demanda  à  chacun  son  opinion,  dont  yen  eut 
plusieurs  belles  el  hautes.  Et  finalement  tous 
furent  d'opinion,  que  la  voye  de  cession  esloil 
la  plus  expediente,  imô  nécessaire  à  trouver 
union  el  meilleure  que  la  voye  de  compromis , 
dont  aucuns  avoient  touché.  Laquelle  délibéra- 
tion fut  rapportée  au  roy,  aux  seigneurs  du 
sang,  et  du  grand  conseil ,  lesquels  en  furent 
très-contens.  Et  fut  conclu  que  ladite  voye  di- 
ligemment se  pratiqueroil.  El  y  eut  gens  or- 
donnés à  faire  les  instructions.  El  donna  le  roy 
congé  aux  prélats  de  eux  en  retourner,  et  leur 
fut  chargé  expressément  de  faire  procession  et 
oraisons  pour  l'Eglise,  el  aussi  pour  la  santé  du 
roy. 

En  ladite  année,  la  duchesse  d'Orléans  eut 
un  fils  nommé  Charles  ,  el  à  le  baptiser  y  eut 
grande  solemnilé. 

Et  le  douziesme  jour  de  janvier  ensuivant  la 


388 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE 


rcyne  eut  une  fille  nommée  Michelle.  Et  vou- 
lut le  roy  que  la  porte  de  Paris,  par  laquelle 
on  va  aux  Chartreux,  à  Yanvres,  et  plusieurs 
autres  villages,  qu'on  appelloit  la  porte  d'En- 
fer y  eust  nom  la  porte  Sainct-Michel ,  et  la 
fit  faire  plus  grande  et  ample  qu'elle  n'estoit. 

Depuis  le  mois  de  décembre  jusques  au  pre- 
mier jour  de  mars ,  les  rivières  tant  grandes 
que  petites  furent  si  giandes,  terribles  et  mer- 
veilleuses qu'on  veid  oncques,  et  firent  plu- 
sieurs grands  dommages.  Et  estoit  pitié  de 
voir  les  maisons ,  hommes,  femmes  et  en- 
fans  ,  qui  par  ravines  venoient  à  val  les 
eaues.  Et  fut  ce  comme  tout  généralement  en 
ce  royaume.  Qui  estoit  chose  bien  piteuse,  et 
merveilleuse. 

1395. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et  quinze, 
le  roy,  comme  très-chresticn  et  catholique ,  et 
bras  dextre  de  l'Eglise,  de  tout  son  pouvoir 
voulut  et  délibéra  d'entendre  à  mettre  union 
en  l'Eglise.  Et  combien  que  les  Anglois  eus- 
sent fait  une  epistre  par  l'une  de  leurs  univer- 
sités, adressante  au  roy  Richard,  différente 
de  l'université  de  Paris,  leur  semblant  la  voye 
de  cession  n'estre  la  plus  convenable  ,  et  plu- 
sieurs grandes  raisons  sur  ce  alleguoient ,  res- 
ponsables à  ceux  de  France,  maintenansque  la 
voye  de  compromis  ou  de  faire  concile  gêne- 
rai ,  où  toutes  les  deux  parties  fussent  présen- 
tes ,  ou  deuement  appellées,  estoit  la  plus  con- 
venable. Toutesfois  le  roy  délibéra  d'avoir 
union  par  voye  de  cession,  selon  la  délibéra- 
tion qui  avoit  esté  faite  en  son  Palais ,  et  en- 
voya vers  Benedict  une  bien  notable  ambas- 
sade ,  c'est  à  savoir  les  ducs  de  Berry  et  de 
Bourgongne,  et  son  frère  le  duc  d'Orléans,  ac- 
compagnés de  l'evesque  de  Senlis ,  de  maistre 
Oudart  de  Moulins ,  du  vicomte  de  Melun  ,  et 
de  messire  Gilles  des  Champs,  et  autres,  qui 
arrivèrent  à  Avignon  le  quatriesme  jour  de 
may,  environ  quatre  heures  après  midy,  et  al- 
lèrent tout  droit  vers  le  pape,  et  luy  présentè- 
rent les  lettres  du  roy  escrites  et  signées  de  sa 
main.  Et  pareillement  l'evesque  d'Arras  en 
présenta  une  au  collège  des  cardinaux.  Et  les 
receut  le  pape  bien  grandement  et  honorable- 
ment, et  luy  baisèrent  le  pied  ,  la  main  ,  et  la 
bouche.  Et  après  prit  la  parole  le  duc  de  Ber- 
ry, en  disant  les  causes  pourquoy  le  roy  les 
avbit  envoyés.  Et  le  pape  respondit  qu'ils  cs- 


(1395) 

toient  las  et  travaillés,  et  qu'ils  s'en  allassent 
reposer ,  et  que  le  lendemain  vinssent  disner 
avec  luy,  et  il  leur  diroit  quand  ils  auroient  au- 
dience. Ceux  aussi  de  l'université  de  Paris 
avoient  pour  la  matière  mesme  envoyé  une  no- 
table ambassade  ,  et  lettres  ,  lesquelles  furent 
présentées  aux  pape  et  aux  cardinaux  par 
maistre  Jean  Luquet,  qui  furent  receus  en  la 
manière  dessus  dite ,  et  leur  fut  dit  comme 
ausdits  seigneurs.  Et  les  fit-on  retraire  en  la 
chambre  de  parement,  et  prirent  vin,  et  espi- 
ces,  et  s'en  allèrent  à  Yille-Neufve,  où  ils  es- 
toient  logés.  Et  là  fut  le  conseil  assemblé,  pour 
sçavoir  s'ils  auroient  audience,  et  aussi  si  mais- 
tre Gilles  des  Champs  proposeroit,  qui  en  estoit 
chargé.  Lequel  recita  ce  qu'il  avoit  intention 
de  dire.  El  luy  fut  ordonné  ce  qu'il  diroit,  et 
aussi  ce  qu'il  tiendroit. 

Et  le  lendemain  retour  erent  au  palais,  dis- 
nerent  avec  le  pape  ,  et  furent  grandement  et 
honorablement  servis,  et  de  divers  mets.  Et 
après  disner  leur  fut  dit  par  le  pape  qu'ils  vins- 
sent le  lendemain  et  qu'ils  auroient  audience. 
Lesquels  vinrent,  et  furent  ouys  en  la  pré- 
sence du  pape  et  de  vingt  cardinaux,  où  pro- 
posa maistre  Gilles  des  Champs,  et  prit  son 
thème  :  «  Illuminare  his ,  qui  in  tenehris  et  in 
umhra  mortis  sedent,  ad  dirigendos  pedes  nos- 
tros  inviampacis.  »  Lequel  il  déduisit  bien  no- 
tablement, en  monstrant  le  bien  de  paix,  en 
recommandant  le  roy  et  les  seigneurs,  et  le 
royaume ,  et  aussi  la  bonne  volonté  du  pape, 
de  tendre  à  fin  d'union.  Et  demandèrent  au- 
dience à  part  et  particulière,  et  à  leur  donner 
jour.  Le  pape  fît  response  incontinent,  et  prit 
son  thème  :  aSubditi  estote  omni  creaturœ  prop- 
ter  Deum ,  sive  regem  tanquam  prœcellenti , 
sive  ducibus,  tanquam  ab  eo  missis.  »  El  Irès- 
benignemenl  et  gralieusement  le  déduisit,  et 
pour  conclusion  dit,  qu'il  entendoit  à  trouver 
union  en  l'Eglise  en  toutes  manières  deues  et 
raisonnables ,  qui  luy  seroienl  conseillées. 

Et  au  lendemain  assigna  jour  à  avoir  au- 
dience particulière,  et  y  vinrent,  et  proposa 
l'evesque  de  Senlis,  et  prit  son  thème  :  ((.Spiri- 
tus  sanctus  docebit  vos  omnem  veritatem.  »  La 
division  de  son  discours,  et  la  fondation  de  son 
thème  estant  faites,  il  requit  au  pape  qu'il 
baillast  la  cedule ,  et  toutes  les  escrilures  qui 
avoient  esté  faites  tant  en  son  eslection,  que  en 
son  entrée  du  conclave ,  et  que  expressément 
ils  avoient  charge  de  ce  requérir,  et  qu'il  avoit 


(1395) 

escrit  au  roy  qu'ainsi  le  fcroit.  Le  pape  rcspon- 
dit,  que  sur  ceste  matière  il  parleroit  aux 
seigneurs  à  part.  Lesquels  respondirenl  que 
s'il  y  parloit,  si  ne  fcroienl-ils  aucune  res- 
ponse  jusques  à  ce  qu'ils  eussent  eu  et  veu  au- 
tant de  ladite  cedule.  Et  lors  il  l'envoya  quérir 
parle  cardinal  de  Pampelune,  qui  l'avoit  en 
garde,  et  fut  leue,  et  en  fit  maistre  Gonlier- 
Coul,  notaire  et  secrétaire  du  roy ,  autant.  La- 
quelle il  envoya  au  roy  et  leur  sembloit  qu'elle 
serviroit  très-bien  à  l' intention  pour  laquelle  ils 
estoient  venus;  car  expressément  à  l'entrée  du 
conclave  les  cardinaux  jurèrent  et  promirent 
d'entendre  àla  voje  d'union,  et  que  si  l'un  d'eux 
estoit  esleu  il  y  entendroit  usque  ad  cessionem 
inclusive.  Et  estoit  signée  de  toutes  les  mains 
des  cardinaux.  Toutesfois  le  pape  requit  et  sup- 
plia qu'elle  fust  tenue  secrette.  Et  le  vingt-hui- 
tiesme  jour  de  may ,  le  pape  en  bref  dit,  que 
luy  et  ses  cardinaux  avoient  advisé,  que  luy  et 
l'antipape,  et  ses  cardinaux  d'un  coslé  et  d'au- 
tre fussent  assemblés  en  quelque  lieu,  près  du 
royaume  de  France,  et  soubs  la  protection  du 
roy,  et  qu'il  falloit  qu'ils  fussent  ouys,  et  qu'il 
n'y  avoit  autre  voye  plus  seure,  car  il  falloit 
avoir  le  consentement  des  deux  parties. 

Le  mardy  premier  jour  de  juin,  les  ducs  et 
ambassadeurs  retournèrent  vers  le  pape,  et  les 
cardinaux.  Et  pour  respondre  à  la  voye  que  le 
pape  avoit  ouvert,  proposa  maistre  Gilles  des 
Champs,  et  prit  son  thème  :  af^'iam  veritatis 
elcgi,  et  judicia  tua  non  sum  obligatus.  »  Lequel 
il  déduisit,  et  déclara  les  voyes  qui  avoient 
esté  ouvertes  au  conseil  de  l'Eglise  à  Paris. 
Dont  la  première  estoit  d'avoir  concile  gêne- 
rai ;  la  seconde ,  de  s'assembler  en  un  lieu 
soubs  la  protection  du  roy.  Et  en  ce  estoit  com- 
prise la  vo.ye  de  compromis.  La  tierce  estoit , 
la  voye  de  franche  cession  ,  et  volontaire  re- 
nonciation des  deux  parties  à  leur  droict.  Et 
qu'en  ceste  manière  s'esloient  tous  arrestés,  le 
roy  et  le  conseil.  Le  pape  persista  en  son  ima- 
gination ,  et  usa  de  gratieuses  paroles,  en  dé- 
clarant plusieurs  choses,  et  demanda  qu'on  lui 
baillast  ladite  voye ,  souslenue  et  roborée  de 
toutes  raisons,  et  la  manière  de  la  pratiquer.  Et 
luy  fut  respondu  qu'il  pouvoit  assez  entendre 
ce  qui  luy  avoit  esté  dit ,  sans  rien  bailler  par 
escrit.  Et  lors  usa  d'aucunes  paroles  ,  mons- 
trant  qu'il  estoit  aucunement  desplaisant ,  di- 
sant que  nul  ne  le  pouvoit  en  rien  contraindre 
sinon  Dieu,  dont  il  esloii  \icaire.Et  à  tant  s'en 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


389 


allèrent  les  seigneurs  disncr.  Et  de  par  le  roy 
privement  fit-on  prier  aux  cardinaux ,  qu'il 
leur  pleust  de  venir  devers  eux  à  Villc-Neufve, 
lesquels  y  allèrent  très-volonlicrs.  Et  leur  re- 
quit monseigneur  de  Berry,  qu'en  leurs  privés 
noms  ils  voulussent  dire  et  déclarer  leurs  ima- 
ginations. Lesquels  tous  en  effect  furent  d'opi- 
nion, qu'il  n'y  avoit  voye  sinon  de  faire  bouler 
l'antipape  dehors ,  ou  la  voye  advisée  par  le 
pape  ,  de  convention.  Et  s'en  retournèrent  les 
cardinaux  à  leurs  maisons.  Et  envoya  le  pape 
aux  seigneurs  un  evesque,  leur  prier  qu'à  cha- 
cun d'eux  parlast  à  part.  Dont  ils  voulurent 
avoir  l'opinion  de  leur  conseil,  qui  fut  différent, 
car  aucuns  disoient  qu'ils  dévoient  parler,  les 
autres  non. 

Et  le  mercredy,  veille  de  la  Feste-Dieu  ,  al- 
lèrent vers  le  pape,  et  disnerenl  avec  luy,  et 
tous  les  principaux  de  l'ambassade  ,  et  y  de- 
meurèrent jusques  au  vendredy  malin,  et  fu- 
rent à  vespres.  Après  lesquelles  les  ducs  de 
Berry  et  d'Orléans  allèrent  souper  ,  et  Bour- 
gongne  demeura  avec  le  pape,  et  parla  à  luy  à 
son  aise,  car  tous  deux  jeusnoient.  Le  jeudy  il 
parla  à  part  à  monseigneur  de  Berry,  et  le  ven- 
dredy malin  à  Orléans,  lequel  se  confessa  à  luy 
et  de  sa  main  receut  le  saint  sacrement  de  l'au- 
tel. Si  s'en  retournèrent  à  Yille-Neufve ,  et  au 
conseil  récitèrent  ce  que  le  pape  leur  avoit  dit, 
qui  estoit  tout  un  ,  qui  estoit  qu'il  se  plaignoit 
fort  de  ce  qu'on  vouloit  ouvrir  la  voye  de  ces- 
sion ,  et  dit  aucunes  paroles  bien  poignantes. 
A  quoy  le  duc  de  Bourgongne  luy  avoit  bien 
respondu,  en  soustenanl  l'opinion  du  roy. 

Si  luy  fut  requis  par  les  seigneurs  qu'il  vou- 
lus! bailler  conclusion  finale  de  sa  volonté 
en  public.  Et  y  eut  un  jacobin  nommé  frère 
Jean  Halonis,  qui  mit  aucunes  conclusions  er- 
ronnées,  parquoy  fut  requis  qu'il  fustarresté, 
et  saisi  de  son  corps.  Et  finalement  le  pape  le 
vingt-cinquiesme  jour  du  mois  de  juin  fit  venir 
les  seigneurs,  et  disnerenl  avec  luy.  El  après 
disner  leur  bailla  certaine  bulle  déclarative  de 
son  intention.  Et  lesdits  seigneurs  respondi- 
renl qu'ils  la  feroienl  voir  et  visiter,  et  se  par- 
tirent cl  allèrent  à  Ville-Neufve.  El  les  con- 
duisoient  les  cardinaux  d'Albanie ,  et  de  Pam- 
pelune. Entre  lesquels  cardinaux  y  eut  de 
grosses  paroles  sur  le  faicl  du  contenu  dans  la- 
dite bulle.  En  imposant  l'un  à  l'autre  que  ce 
a  voit-il  fait  faire,  et  qu'il  vouloit  gouverner,  et 
tant  qu'ils  procédèrent  jusques  à  démentir  l'un 


390 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1395) 

messeigneurs  les  ducs,  de  ce  qu'ils  avoient  pris 


l'autre  bien  hautement.  Et  dit  Albanie  à  Pam- 
pelune  qu'il  avoit  menti  par  la  gueule  et  y  eut 
entre  eux  plusieurs  meschantes  paroles,  dont  se 
rioienlles  seigneurs.  Et  la  nuict  fut  le  feu  bouté 
en  deux  arches  dû  pont,  qui  estuit  de  bois ,  tel- 
lement qu'il  falloit  passer  à  bateaux.  Et  de  ce, 
ceux  de  la  ville  d'Avignon  ,  et  plusieurs  cardi- 
naux furent  fort  troublés.  Et  disoient  aucuns 
que  ce  avoit  fait  faire  le  pape  à  caulelle.  Mais 
il  s'en  excusa  grandement ,  en  affermant  qu'il 
n'en  sçavoit  rien  ,  et  en  estoit  desplaisant,  et 
très-diligemment  le  fît  refaire.  Et  qui  voudroit 
mettre  toutes  les  allées,  venues,  propositions  , 
et  allégations  d'un  costé  et  d'autre,  la  chose 
seroit  longue.  Et  doit  suffire  de  monstrer  la 
bonne  et  vraye  affection  qu'avoit  le  roy  et  nos 
seigneurs  de  son  sang  à  l'union  de  l'Eglise. 

Les  jacobins  d'Avignon  ,  quand  ils  sceurent 
les  conclusions  de  Hatonis,ils  vinrent  vers  les- 
dits  seigneurs,  et  ambassadeurs  de  l'université, 
déclarer  que  lesdites  conclusions  n'avoient  onc- 
ques  esté  faites  de  leur  sceu  ou  consentement , 
et  qu'en  rien  ils  n'y  adheroient. 

Plusieurs  assemblées  et  consultations  furent 
faites,  tant  aux  cordeliers  d'Avignon,  comme  à 
Yille-Neufve ,  et  autrement.  Et  fut  conclu  que 
lesdits  seigneurs ,  et  autres  ambassadeurs  du 
roy,  et  de  l'université,  se  tiendroient  fermes  à 
la  voye  de  cession,  et  non  à  la  volonté  du  pape. 
Et  en  ce  s'adjoignirent  tous  les  cardinaux,  ex- 
cepté deux ,  ou  un  nommé  Pampelune.  Et  en 
rien  n'approuvèrent  la  bulle  que  le  pape  avoit 
baillée.  Et  firent  mettre  par  escrit  leurs  volon- 
tés, et  offrirent  de  les  signer.  Et  envoyèrent 
lesdits  seigneurs  et  ambassadeurs  vers  le  pape, 
luy  requérir  audience  publique,  et  par  deux 
fois  :  mais  à  chacune  fois  pleinement  les  refusa, 
et  ne  leur  vouloit  octroyer.  Qui  plus  est,  il  dé- 
fendit aux  cardinaux  qu'ils  ne  signassent  leurs 
opinions.  Et  lors  lesdits  ambassadeurs  du  roy 
requirent  auxdits  cardinaux,  qu'ils  voulussent 
dire  leurs  opinions  publiquement.  Laquelle 
chose  ils  firent  très- volontiers ,  en  recitant  la 
conclusion  faite  au  conclave,  et  les  sermens  et 
promesses,  et  en  effecl  le  contenu  de  la  cedule, 
à  laquelle  ils  se  tenoient.  Et  par  ce  adhérèrent 
à  la  voye  conclue  par  le  roy  et  l'EgUse  de 
France.  Et  eussent  bien  voulu  qu'on  leur  eust 
déclaré  la  forme  et  manière  de  pratiquer  ladite 
voye.  Par  lesdits  seigneurs  leur  fut  respondu 
qu'ils  ne  s'en  doutassent ,  et  qu'ils  le  pratique- 
l'oienl  très-bien.  Et  remercièrent  grandement 


la  peine  et  travail  d'avoir  passé  le  Rhosne  à 
bateaux,  veue  la  roide  eaue,  et  le  fort  vent  qu'il 
faisoit.  L'université  de  Paris  avoit  envoyé  une 
epislre ,  laquelle  fut  leue  en  la  présence  des 
seigneurs ,  lesquelles  conclurent  qu'elle  ne  se- 
roit point  présentée.  Et  ce  jour  mesme  au  ma- 
tin, qui  estoit  le  vingt-sixiesme  jour  de  juin, 
fut  mise  la  première  pierre  en  l'église,  de  nou- 
veau édifiée,  de  Sainct-Pierre-Celestin,  où  es- 
toit enterré  sainct  Pierre  de  Luxembourg.  Et  y 
avoit  foison  de  gens,  et  y  eut  un  beau  sermon 
fait  par  maistre  Gilles  des  Champs,  lequel  re- 
commanda fort  la  vie  dudit  cardinal.  Et  fit-on 
deux  cedules,  l'une  de  l'intention  du  pape,  l'au- 
tre de  celle  du  roy.  Et  esleva-on  le  cercueil  où 
estoit  le  corps,  et  dessus  mit-on  les  deux  cedu- 
les, en  priant  audit  cardinal,  qui  avoit  eu  tant 
grand  désir  et  affection  à  l'Eglise,  qu'il  voulust 
ficher  au  cœur  des  gens,  laquelle  voye  estoit  la 
meilleure.  Et  se  tenoit  tousjours  fort  le  pape 
en  son  imagination ,  et  aussi  faisoient  lesdits 
seigneurs  et  ambassadeurs ,  et  les  cardinaux 
avec  eux  ,  excepté  le  cardinal  de  Pampelune. 
Et  après  plusieurs  allées  et  venues  vers  le  pape, 
de  Ville-Neufve  aux  cordeliers ,  et  augustins 
d'Avignon  ,  nos  seigneurs  desirans  avoir  issue 
et  conclusion,  et  aussi  les  cardinaux  requirent 
au  pape  d'avoir  audience  publique.  El  de  ce 
faire  délaya  longuement. 

Et  finalement  le  jeudy  huictiesme  jour  de 
juillet,  nosdits  seigneurs  et  aussi  les  cardinaux 
vinrent  au  palais  du  pape ,  en  la  chambre  de 
parement ,  et  là  firent  supplier  au  pape  qu'ils 
parlassent  à  luy. Et  après  aucunes  excusations, 
il  issit  hors  de  sa  chambre,  et  vint  en  ladite 
chambre  de  parement.  Et  les  seigneurs  s'age- 
nouillèrent, et  par  la  bouche  de  monseigneur 
de  Berry,  le  prièrent  qu'il  voulust  ouyr  lesdits 
cardinaux  publiquement  en  paroles  très-douces 
et  humbles.  Et  allégua  plusieurs  raisons ,  en 
monstrant  qu'il  estoit  plus  raisonnable  de  les 
ouyr  à  part.  Et  à  la  fin  Irès-envis  et  malgré  luy 
se  condescendit,  et  fit  le  cardinal  de  Florence 
pour  tous  les  autres  (excepté  le  cardinal  de 
Pampelune)  la  proposition,  et  bien  grandement 
recita  tout  le  démené  de  la  matière ,  et  toutes 
les  voyes  qui  avoient  esté  ouvertes  de  venir  à 
union,  et  que  tous  estoient  condescendans  à  la 
voye  esleue  par  le  roy  et  l'Eglise  de  France, 
c'est  à  sçavoir  de  cession.  Et  luy  firent  aucunes 
rcquesles  raisonnables,  mais  en  effecl  il  les  re- 


(1395) 

fusa,  et  disoit  qu'on  les  luy  baillast  par  escrit, 
et  esloienl  paroles  toutes  frustratoires  évidem- 
ment. Et  pource  lesdits  seigneurs  requirent  au- 
dience publique  ,  et  estoient  desplaisans  de  ce 
qu'il  ne  vouloit  bailler  la  cedule ,  et  qu'il  ne 
vouloit  pas  révoquer  le  commandement  qu'il 
avoit  fait  aux  cardinaux,  de  non  signer  et  scel- 
ler leurs  opinions.  Laquelle  audience  le  pape 
leur  refusa.  Dont  lesdits  seigneurs  furent  moult 
courroucés ,  et  prirent  congé  du  pape ,  en  di- 
sant qu'ils  rapporteroient  au  roy  ce  qui  avoit 
esté  fait  et  dit.  Après  laquelle  chose ,  le  pape 
les  pria  bien  affectueusement  qu'ils  disnassent 
le  lendemain  avec  luy.  Et  mondit  seigneur  de 
Berry  respondit  qu'ils  avoient  assez  mangé  et 
parlé  à  luy  tout  à  son  aise.  Et  que  s'il  n'avoit 
volonté  de  condescendre  à  la  voye  que  le  roy 
luy  conseilloit,  qu'ils  ne  revicndroicnt  plus. 
Et  à  tant  se  départirent ,  et  allèrent  à  Ville- 
Neufve  à  leur  logis.  Et  de  là  tirèrent  à  Paris 
devers  le  roy. 

Le  jour  de  Sainct-Barthelemy,  lesdits  sei- 
gneurs et  ambassadeurs  arrivèrent  à  Paris  de- 
vers le  roy,  et  en  briefves  paroles  récitèrent  au 
roy  et  à  son  conseil  ce  qui  avoit  esté  fait.  Et 
supplièrent  au  roy,  qu'il  luy  pleustde  poursui- 
vre ce  qu'il  avoit  commencé  pour  Tunion  de 
l'Eglise,  et  que  ce  luy  seroil  grand  honneur  que 
la  chose  se  conduisist  tellement  qu'elle  peust 
parvenir  à  son  intention.  Et  fut  lors  conclu  par 
le  roy  et  son  conseil  que  le  roy  envoyeroit  vers 
les  autres  roys  et  princes  chrestiens  pour  ceste 
matière.  Et  de  faict,  furent  ordonnés  d'aller  es 
Allemagnes  l'abbé  de  Sainct-Gilles  de  Noyon  , 
et  maistre  Gilles  des  Champs,  notable  docteur 
en  théologie;  lesquels  y  allèrent,  et  firent 
grandement  et  notablement  leur  devoir,  mais 
très-petit  fruict  en  rapportèrent.  Et  en  Angle- 
terre furent  envoyés  messire  Simon  deCramault, 
patriarche  d'Alexandrie,  et  l'archevesque  de 
Tienne,  et  autres,  lesquels  y  furent  receus 
grandement  et  honorablement.  Et  après  la  pro- 
position faite,  et  la  cause  déclarée  pourquoy  ils 
estoient  venus,  eurent  du  roy  d'Angleterre  res- 
ponse  gralieuse,  disant  que  la  voye  que  le  roy 
de  France  avoit  esleue  estoit  bonne  et  louable, 
à  laquelle  il  s'adjoignoit.  Et  donna  de  ses  biens 
ausdits  ambassadeurs ,  puis  s'en  revinrent  à 
Paris  devers  le  roy,  et  firent  leur  relation  bien 
notablement.  Et  quand  le  pape  Benedict  sceut 
Jes  diligences  que  le  roy  faisoit,  il  fut  bien  es- 
bahi.  Et  pour  leaucunementcuider desmouvoir, 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


391 


et  aussi  les  seigneurs  qui  avoient  esté  devers 
luy,  de  son  mouvement ,  et  sans  ce  qui  en  fust 
requis,  octroya  au  roy  un  dixiesme.  Dont  les 
gens  d'église  n'estoient  pas  bien  contens.  Et 
aussi  pourtant  ne  fut  pas  la  poursuite  délaissée. 
En  ce  temps,  comme  dit  est,  s'enlrelenoient 
tousjours  les  traités  des  roys  de  France  et  d'An- 
gleterre. Et  entre  les  seigneurs  y  avoit  un  cer- 
tain accord,  que  le  roy  d'Angleterre  devoil 
avoir  en  mariage  madame  Isabeau,  fille  du  roy, 
laquelle  n'avoit  d'aage  que  sept  ans ,  et  il  en 
avoit  trente,  et  qu'il  y  auroit  trefve  de  trente- 
huict  ans,  csquelles  il  y  eut  plusieurs  et  diverses 
clauses  concernans  le  bien  public  des  deux 
royaumes.  Et  pour  parfaire  ledit  traité,  le  roy 
d'Angleterre  envoya  à  Paris  le  comte  Roland 
de  Corbe  ,  admirai  d'Angleterre  ,  le  comte  de 
Norlhampton,  mareschal  d'Angleterre,  et  mes- 
sire Guillaume  Sirop  ,  grand  chambelan  ,  et 
autres  nobles  d'Angleterre,  pour  demander  la 
fille  du  roy.  Et  avoient  procuration  suflisanle 
pour  espouser,  et  passer  l'accord  en  la  forme 
et  manière  dessus  déclarée.  Et  par  aucuns  jours 
furent  assemblés  messeigneurs  les  ducs  de 
Berry  et  de  Bourgongne,  lesquels  avoient  con- 
duit ceste  matière ,  et  finalement  accordèrent 
ledit  traité.  Ledit  comte  Roland,  par  le  moyen 
de  sa  procuration,  au  nom  et  comme  procureur 
du  roy  d'Angleterre,  espousa  madame  Isabeau 
de  l'aage  dessus  dit.  Et  furent  les  nopces  au 
Palais ,  et  y  avoit  trois  roys ,  c'est  à  sçavoir  le 
roy  de  France ,  le  roy  de  Sicile  et  le  roy  de 
Navarre,  et  plusieurs  ducs,  comtes,  princes  et 
barons,  archevesques,  evesques,  abbés  et  pré- 
lats, nobles  ,  bourgeois  et  habitans  des  bonnes 
villes ,  et  y  eut  huict  mets ,  et  chacun  mets  en 
huict  paires  de  manières.  El  si  on  vouloit  dé- 
clarer les  assietes  des  personnes,  les  paremens 
et  habillemens,  tant  en  tapisseries,  que  robbes, 
trompettes ,  et  menestriers ,  et  ceux  qui  ser- 
voient .  la  chose  seroit  trop  longue  à  reciter. 
Toutesfois  le  commun  langage  estoit ,  que  là 
pouvoit-on  voir  la  pompe  et  superQuité  des 
François,  et  les  bombans.  Et  dons  merveilleux 
s'entre-donnoient  les  roys  et  les  princes  les  uns 
aux  autres.  El  pource  que  plusieurs  choses , 
comme  on  disoit,  se  ftiisoient,  qui  n'estoient  ho- 
norables ne  profitables  pour  les  royaumes,  on  se 
passe  de  les  déclarer.  Une  chose  toutesfois  n'est 
pas  à  délaisser,  que  pour  ledit  temps,  le  roy 
d'Angleterre  tenoit  Cherbourg,  qui  est  une  place 
très-forte  en  Normandie,  et  Brest  en  Bretagne, 


392 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


qui  sont  places,  comme  on  dit ,  à  faire  guerre 
très-grande  esdils  pays,  et  comme  imprenables, 
si  gens  de  faict  y  esloient,  et  qui  eussent  vivres. 
Lesquelles  n'esloient  que  engagées  de  certaine 
somme  d'argent.  Desquelles  sommes  ledit  roy 
de  France  paya  et  contenta  ledit  roy  d'Angle- 
terre, Et  pource  rendit-il  lesdites  places  en  l'o- 
beïsssance  du  roy,  qui  fut  un  grand  bien  pour 
le  royaume  et  pour  le  pays. 

En  cesle  année  furent  merveilleux  vents  par 
l'espace  de  trois  mois,  et  spécialement  au  mois 
de  septembre  furent  si  horribles  et  si  grands , 
qu'ils  abatoient  gros  arbres  portans  fruicts,  fo- 
resls ,  maisons  et  cheminées  ,  et  estoit  grande 
pitié  des  dommages  qu'ils  faisoient  au  diocèse 
de  Maguelone. 

AU  pays  de  Languedoc  fut  veue  au  ciel  grosse 
estoile,  et  cinq  petites.  Lesquelles,  comme  il 
sembloit,  assailloient  et  vouloient  combatre  la 
grosse,  et  la  suivirent  bien  par  l'espace  de 
demie  heure.  Et  oyoit-on  voix  au  ciel  par  ma- 
nière de  crys.  Et  après  fut  veu  un  homme  qui 
sembloit  estre  de  cuivre,  tenant  une  lance  en  sa 
main,  et  jettant  feu, qui  empoignit  la  grande 
estoile,  et  la  frappa.  Et  oncques  plus  rien  ne  fut 
veu. 

En  aucunes  marches  de  Guyenne  furent  ouyes 
voix,  et  froissemens  de  harnois,  et  de  gens  qui 
se  combatoient.  Lesquelles  choses  donnoient 
aux  gens  grande  crainte  et  peur ,  et  non  sans 
cause.  Et  pource  que  lesdites  choses  advin- 
rent  avant  la  bataille  de  Hongrie,  aucuns  di- 
soient que  ce  en  estoit  la  signification. 

Or  estoient  les  trefves  fermées  entre  les  deux 
roys  de  France  et  d'Angleterre ,  et  alloit-on  de 
l'un  à  l'autre  qui  vouloit.  Et  pour  lors  faisoit- 
on  grandes  chères  et  esbatemens ,  comme 
jousles,  disners,  etsoupers,et  estoit  toute  abon- 
dance d'or  et  d'argent.  Et  regnoient  en  France 
merveilleuses  pompes ,  tant  en  vesturcs  et  ha- 
billemens ,  que  chaisnes  d'or  et  d'argent.  Et 
combien  qu'il  ne  fust  point  de  guerre,  toutes- 
fois  levoit-on  toujours  les  aydes  et  l'argent  sur 
le  peuple,  lequel  fort  murmuroit,  et  disoit  que 
Dieu  punissoit  le  royaume  pour  la  cause  dessus 
dite ,  par  la  maladie  du  roy. 

Aucuns  disent  qu'en  ceste  année  le  mares- 
chal  de  Boussicaut  eut  le  gouvernement  de 
Gcnnes  pour  le  roy,  et  avoil  bien  dix  ou  douze 
mille  chevaux,  et  mit  en  l'obeïssance  du  roy 
Milan  ,  Plaisance  ,  Pavie ,  et  plusieurs  autres 
i)laces.  Et  assez  tost  après  fut  deux  fois  sur 


YI,  ROI  DE  FRANCE,  (1395) 

les  Sarrasins.  Et  estoit  chef  des  Sarrasins  le  . 
Basac,  qui  fut  longuement  devant  Contanti- 
nopte  ,  où  ledit  mareschal  fit  moult  de  belles 
vaillances  et  armes ,  et  aida  fort  à  secourir  la 
ville  de  Constantinople,  qui  estoit  assiégée  des- 
dits Sarrasins.  Et  dedans  estoit  un  chevalier 
françois  nommé  Chasteaumorant ,  lequel  vail- 
lamment se  porta ,  et  tellement  que  le  Basac 
leva  son  siège.  Et  s'en  allèrent  luy  et  ses  Sar- 
rasins. 

Les  Turcs ,  qui  comme  dessus  est  touché, 
s'estoient  retraits  quand  ils  avoient  sceu  la  ve- 
nue des  chrestiens ,  et  mesmement  de  France, 
s'assemblèrent  en  bien  grand  nombre.  Et  es- 
toit merveilleuse  chose  de  la  grande  quantité 
qui  estoit,  et  leur  sembloit  qu'ils  pouvoient  et 
dévoient  conquester  toute  chrestienté.  Le  roy 
d'Hongrie  assembla  gens  pour  leur  résister 
bien  cinquante-deux  mille  chrestiens,  et  se  mit 
sur  les  champs,  et  aussi  y  estoient  les  Sarra- 
sins. Et  quand  ils  furent  aucunement  près  l'un 
de  l'autre,  le  roy  d'Hongrie  envoya  environ 
quatre  cens  hommes  d'armes ,  pour  voir  et 
conjecturer  l'ost  des  Sarrasins.  Lesquels  furent 
enclos  :  mais  vaillamment  et  longuement  se 
défendirent,  tellement  que  plusieurs  Sarrasins 
tuèrent  5  et  finalement  ne  peurent  résister  à  la 
puissance  de  leurs  ennemis,  et  tous  furent  mis 
à  mort.  Quand  les  chrestiens  veirent  ceste  des- 
confiture, et  sceurent  la  grande  compagnée  que 
les  Turcs  estoient ,  ils  eurent  ensemble  advis 
de  ce  qu'ils  avoient  à  faire.  Et  fut  la  plus 
grande  partie  d'opinion,  qu'ils  s'en  retournas- 
sent. Mais  le  roy,  qui  estoit  vaillant  chevalier, 
et  autres  des  plus  grands  seigneurs,  eurent  au- 
tre imagination  ,  c'est  à  sçavoir  qu'on  les  com- 
batist.  Et  ne  fallut  gueres  marchander  :  car  ils 
esloient  les  uns  près  des  autres.  Si  frappèrent 
nos  gens  sur  la  première  bataille ,  contre  la- 
quelle lesdits  quatre  cens  avoient  combatu,  et 
y  en  avoit  de  las  et  de  blessés.  Et  y  eut  forte  et 
aspre  besongned'un  costé  et  d'autre.  Et  ne  peu- 
rent lesdits  Sarrasins  de  la  première  bataille 
soutenir  la  vaillance  des  chrestiens,  et  se  trou- 
vèrent desconfits.  Lors  le  roy  d'Hongrie  leva 
sa  baniere,  en  donnant  courage  à  ses  gens.  Si 
frappa  sur  les  Sarrasins,  lesquels  n'arrcsterent 
point,  et  furent  desconfits,  et  y  en  eut  plusieurs 
mille  de  morts.  Et  fut  tué  le  fils  dudit  Basac, 
nommé  l'Amaurabaquin.  Et  son  neveu,  ac- 
compagné de  grand  nombre  de  Sarrasins,  qui 
vcnoit  à  l'aide  de  son  oncle  pour  combatre  les 


(1396) 

chresliens ,  quand  il  sceut  ladite  desconfiture , 
il  s'en  retourna  d'où  il  estoit  venu.  Lesquelles 
choses  venues  à  la  cognoissance  du  roy,  il  fil 
faire  processions  par  tout  son  royaume,  et  ren- 
dit el  fit  rendre  grâces  à  Dieu. 

Aucuns  seigneurs  du  pays  de  France  es- 
toient  allés  en  Lombardie  en  armes,  el  mes- 
memenl  plusieurs  de  la  comté  d'Armagnac , 
dont  estoit  capitaine  un  chevalier  nommé  mes- 
sire  Amaury  de  Severac,  qui  vaillant  chevalier 
estoit,  et  pour  lors  jeune  d'aage.  El  furent  con- 
traints les  François  tant  par  famine  que  mor- 
talité de  eux  en  retourner  mal  habillés,  et 
comme  tous  nuds ,  et  à  grande  difficulté  pas- 
soienl  par  les  destroits  de  Savoye,  el  du  Dau- 
phiné ,  et  n'avoient  aucun  argent ,  pour  eux 
deffrayer  en  retournant.  Et  pource  falloil  qu'ils 
se  pourveussent  de  vivres  ,  dont  ils  se  pour- 
voyoienl  le  plus  doucement  el  gralieusement 
qu'ils  pouvoient,  en  demandant  et  requérant 
qu'on  leur  donnast  à  manger,  en  les  laissant 
passer  et  aller  à  leur  pays.  Et  s'assemblèrent 
les  nobles  du  Dauphiné,  pour  leur  courir  sus. 
Et  pour  ce  faire  assemblèrent  le  comte  de  Va- 
lentinois,  l'evesque  de  Valence,  le  prince  d'O- 
renge,  el  le  seigneur  de  la  Vernouilliere-,  et 
pour  abroger,  tous  les  nobles  du  Dauphiné ,  et 
leurs  alliés.  Et  les  estimoit-on  à  bien  huictcens 
chevaliers  cl  escuyers,  el  de  faictse  mirent  sur 
les  champs.  Laquelle  chose  venue  à  la  cognois- 
sance  dudit  Severac,  il  envoya  devers  eux  un 
héraut,  en  les  priant  et  requérant,  qu'ils  le 
laissassent  passer  luy  el  ses  gens  seurcmenl , 
et  leur  ordonnassent  quelque  peu  de  vivres.  El 
encores  estoient-ils  contens  de  ce  queDieu  leur 
avoit  donné  d'en  payer  partie  selon  leur  pos- 
sibilité. Lesquels  n'en  voulurent  rien  faire: 
mais  persistèrent  en  leur  imagination  et  opi- 
nion. Et  pource  Severac  parla  à  ses  compa- 
gnons, en  leur  monstrant  qu'il  valoil  mieux 
qu'ils  se  défendissent,  que  de  eux  laisser  pren- 
dre et  tuer,  et  qu'il  avoit  espérance  en  Dieu  el 
en  leurs  courages.  Elfaisoientlesdits  seigneurs 
la  nuicl  grands  feux ,  mais  petit  guet,  car  en 
rien  ils  ne  craignoient  la  puissance  dudit  Se- 
verac, el  des  siens,  lesquels,  comme  dit  est,  es- 
toienl  la  grande  partie  tous  nuds  et  sans  arroy. 
Au  poinct  du  jour  vinrent  frapper  sur  les  no- 
bles du  Dauphiné ,  el  les  desconfirent  :  el  y 
furent  pris  ledit  comte  de  Valenlinois,  l'eves- 
que de  Valence ,  le  prince  d'Orengc,  el  plu- 
sieurs autres.  El  pource  que  ledit  Severac  dou- 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


393 


toit  que  ceux  qui  s'en  esloient  fuys  ne  se  ral- 
liassent ensemble,  cognoissant  que  leur  des- 
confiture  estoit  une  chose  soudaine,  el  que 
quand  on  vint  frapper  sur  eux,  ils  n'avoient 
pas  eu  le  loisir  de  s'armer,  ny  de  s'habiller, 
désira  de  trouver  une  manière  d'expédient  avec 
eux.  Car  à  tout  considérer,  combien  que  ses 
gens  fussent  armés  de  leurs  harnois,  toulcsfois 
il  y  avoit  plusieurs  passages  difficiles.  El  quand 
il  n'y  eusl  eu  que  les  paysans  du  pays,  si  y 
eust  eu  fort  à  faire.  Et  pource  lesdils  seigneurs 
mesmes  ayans  désir  d'estre  hors  de  ses  mains, 
et  se  doutans  que  si  leurs  gens  s'assembloient, 
pour  luy  courir  sus,  qu'on  ne  les  tuast,  de- 
mandèrent audit  Severac  qu'il  leur  fisl  bonne 
compagnée  ,  et  on  les  laisseroit  passer  seure- 
ment.  Lequel  en  fut  d'accord,  et  ses  gens.  El 
au  regard  desdils  princes,  ce  qu'ils  voulurent 
donner  de  leur  franche  volonté,  Severac  el  ses 
gens  en  furent  contens ,  el  des  autres  gentils- 
hommes chacun  paya  un  marc  d'argent.  Et 
par  ce  moyen  ledit  Severac ,  el  ses  gens ,  qui 
esloient  tous  nuds ,  mal  habillés ,  et  sans  ar- 
gent, s'en  vinrent  à  leur  pays  ,  et  devers  leur 
seigneur,  le  nouveau  comte  d'Armagnac,  mon- 
tés ,  armés  ,  et  bien  garnis.  Ainsi  va  aucunes- 
fois  des  advenlures  de  la  guerre.  Et  desdits  du 
pays  de  Dauphiné  se  mocquoient  les  François, 
Anglois,  et  toutes  autres  nations. 

Ceux  de  la  cité  et  pays  de  Gcnnes ,  eux  sça- 
chans  et  sentans  fort  grevés,  envoyèrent  vers 
le  roy,  en  luy  priant  et  requérant  qu'il  les  vou- 
lust  prendre  en  sa  garde.  A  laquelle  chose  le 
roy,  et  ceux  de  son  sang  et  conseil  délibérèrent 
d'entendre  diligemment. 

Le  roy  devint  en  ceste  saison  merveilleuse- 
ment malade,  el  estoit  grande  pitié  de  le  voir, 
el  les  choses  qu'il  faisoil.  Et  n'y  Irouvoit-on 
remède  sinon  prier  Dieu.  Et  estoit  belle  chose 
cl  piteuse  des  dévotions,  qu'avoienl  toutes  gens. 
Et  faisoit-on  aumosnes  à  églises,  Hostels-Dieu, 
et  pauvres  gens. 

1396. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  et  seize,  le 
roy  el  son  conseil  advisercnl ,  que  le  schisme 
de  l'Eglise  estoit  bien  merveilleux ,  et  par  ice- 
luy  pouvoit  avoir  plusieurs  erreurs  en  la  foy, 
et  que  à  luy  comme  à  roy  très-chrestien,etbras 
dextre  de  l'Eglise,  appartenoitde  faire  diligence 
de  mettre  paix  en  l'Eglise.  Et  pource  conclud 
d'y  entendre  de  son  pouvoir,  et  envoya  diver- 


394 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


ses  ,  grandes ,  et  notables  ambassades  par  de- 
vers presques  tous  les  roys  et  princes  chresliens, 
et  y  fit  le  roy  de  moult  grandes  despenses.  Et 
en  la  matière ,  furent  ouvertes  par  lesdits  am- 
bassadeurs voyes,  de  mettre  paix  et  union  en 
l'Eglise,  qui  estoit  chose  bien  nécessaire. 

En  ce  temps  le  roy  d'Arragon  lequel  sou- 
venlesfois  prenoit  plaisir  et  déduit  de  chasser 
tant  de  grosses  bestes,  que  de  lièvres,  et  vo- 
lontiers couroit  après  ses  chiens.  Advint  un 
jour  luy  prit  volonté  de  voir  courre  un  lièvre  , 
et  vint  aux  champs  bien  monté  et  accompagné, 
et  fut  par  les  petits  chiens  trouvé  et  levé  un 
lièvre,  qui  commença  fort  à  courir,  et  le  sui- 
voient  les  lévriers,  et  aussi  le  roy  alloit  après, 
et  faisoit  fort  courir  son  cheval,  lequel  cheut 
et  tresbucha  des  pieds  de  devant.  Parquoy 
le  roy  cheut  à  terre  et  se  rompit  le  col,  et 
mourut,  qui  fut  grand  dommage,  comme  on 
disoit.  Et  pource  roys,  princes,  chevaliers,  es- 
cuyers,  et  autres  personnes  prenans  plaisir  à 
tels  déduits  ,  doivent  bien  entendre  à  eux.  Et 
est  bien  grande  simplesse  ,  de  se  mettre  trop  à 
telles  choses  ardemment,  dont  la  mort  se  peut 
ensuivre  sans  profit  et  honneur.  Et  esloit  lors 
le  patriarche  d'Alexandrie  en  Arragon  ,  si  fut 
aucunement  retenu.  Le  service  du  roy  fut  fait 
bel  et  notable.  Et  ce  fait  furent  renvoyés  ledit 
patriarche,  et  les  autres  ambassadeurs  du  roy, 
sans  autre  response,  à  cause  de  la  mort  du 
roy. 

Les  autres  ambassadeurs  aussi  qui  avoient 
esté  envoyés  en  divers  royaumes,  retournèrent 
devers  le  roy,  et  firent  leur  relation,  disans  que 
la  plus  saine  partie  estoit  d'opinion ,  que  la 
voye  par  le  roy  esleue  estoit  la  meilleure ,  et 
qu'elle  estoit  bonne,  saincte,  et  juste. 

De  par  le  roy  d'Angleterre  ,  et  le  clergé  de 
son  pays  furent  envoyés  certains  clercs  bien 
aigus  devers  le  roy,  touchant  le  faict  de  l'E- 
glise, et  firent  une  proposition  ,  et  à  la  fin  di- 
rent que  le  roy  n'acceploitpoint  la  voyc  de  ces- 
sion, et  qu'il  sembloit  que  la  voye  d'assembler 
gênerai  concile  esloit  la  plus  expcdienle.  Et  on 
leur  requit  que  avec  aucuns  ils  voulussent  par- 
ler de  la  matière,  et  conférer  ensemble,  pour 
sçavoir  les  causes  qui  les  mouvoient,  et  ouyr 
aussi  les  causes  du  roy.  A  quoy  ne  voulurent 
entendre  en  aucune  manière,  et  s'en  retour- 
nèrent en  Angleterre,  combien  que  depuis  ils 
changereiil  leur  imagination. 

Le  comte  de  Hainaul  avoit  forte  guerre  con- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1396) 

tre  les  Frisiens ,  et  envoya  devers  le  roy  luy 
prier  qu'il  luy  envoyast  des  gens  d'armes  pour 
luy  aider.  Laquelle  chose  le  roy  luy  octroya  5 
et  de  faict  luy  envoya  gens  de  guerre  large- 
ment ,  parquoy  il  surmonta  ses  ennemis. 

En  ce  temps  fut  advisé  par  le  roy,  et  ceux 
de  son  sang  et  conseil,  et  aussi  par  les  Anglois, 
qu'il  falloit  achever  ce  qui  avoit  esté  encom- 
mencé  touchant  l'alliance  par  mariage  de  ma- 
dame Isabeau  de  France.  Et  requeroient  les 
Anglois  qu'on  leur  livrast  ladite  dame.  Et  fut 
advisé  qu'il  estoit  expédient  que  les  roys  s'en- 
tre-veissent  en  quelque  lieu,  et  qu'ils  parlassent 
ensemble.  Et  de  faict  pour  la  cause  le  roy  vint 
à  Boulongne,  et  de  là  à  Ardres,  et  le  roy  d'An- 
gleterre vint  à  Calais.  Et  furent  ordonnées 
certaines  lentes  ,  où  chacun  roy  en  la  sienne 
seroit.  Et  entre  les  deux  tentes  dévoient  les 
deux  roys  parler  ensemble,  accompagnés  cha- 
cun de  quatre  cens  chevaliers  et  escuyers  bien 
ordonnés  et  habillés. 

Le  vingt-septiesme  jour  d'octobre  audit  an, 
le  roy  issit  d'Ardres  accompagné  de  ses  oncles 
et  de  plusieurs  ducs  et  comtes  sesparens,  et  de 
quatre  cens  chevaliers  el  escuyers,  bien  ordon- 
nés et  habillés ,  comme  en  bataille  rangée.  El 
devant  le  roy  estoit  le  comte  de  Harcourt  son 
prochain  parent,  lequel  portoit  l'espèe  du  roy. 
Et  quand  ils  vinrent  à  un  traict  d'arc  des 
tentes,  ils  descendirent  tous  à  pied,  excepté  le 
roy  et  ses  prochains  parens ,  puis  quand  ils 
vinrent  aux  cordes  qui  soustenoient  les  tentes, 
le  roy  et  les  autres  descendirent  à  pied.  Et  se 
divisa  l'armée  en  deux,  deçà  et  delà  les  tentes. 
Et  leur  fut  ordonné  qu'ils  ne  se  bougeassent, 
et  se  tinssent  sans  mouvoir.  Et  pource  que  le 
roy  doutoil  qu'aucuns  de  jeune  courage  ne 
s'esmeussent,  parquoy  il  eust  peu  s'ensuivre 
aucun  inconvénient,  il  parla  à  eux  bien  douce- 
ment el  gratieusemenl,  en  les  exhortant  et  com- 
mandant qu'ils  ne  se  bougeassent ,  en  mons- 
trant  quel  deshonneur  ce  seroit,  s'ils  rompoient 
les  formes  et  manières  pourparlées  entre  luy 
et  son  adversaire  d'Angleterre.  Et  lesdiles 
formes  el  manières  gardèrent  aussi  les  Anglois, 
sans  les  enCraindre.  Eux  estans  à  la  veue  l'un 
de  l'autre,  vinrent  vers  le  roy  les  ducs  deLan- 
claslre  et  de  Clocestre,  el  autres  comtes  et  sei- 
gneurs d'Angleterre.  Lesquels  bien  humble- 
ment s'agenouillèrent ,  disans  qu'ils  venoient 
vers  luy,  pour  sçavoir  en  quelle  forme,  habits, 
et  ordonnance  ils  se  dévoient  assembler.  Et 


(1396) 

pour  cesle  mesme  cause,  estoicnt  allés  vers  le 
roy  d'Angleterre  nos  seigneurs  les  ducs  de 
Berry  et  de  Bourgongne.  Leroy  receullesdils 
princes  d'Angleterre  honorablement.  El  la  ros- 
ponse  ouye,  le  roy  leur  donna  à  chacun  un  bel 
anneau.  Lesquels  les  receurent,  en  remerciant 
le  roy  très-humblement,  et  s'en  retournèrent 
devers  leur  maistre.  Et  voulut  le  roy,  avant  le 
parlement  desdils  princes,  boire  avec  eux,  et 
prirent  vin  et  espices.  Et  pareillement  fit  le  roy 
d'Angleterre  à  nos  seigneurs.  Et  quant  à  la  re- 
queste  qu'on  faisoit,  de  sçavoir  quels  habille- 
mens ,  et  les  manières  qu'ils  feroient  l'un  à 
l'autre ,  le  roy  d'vVngleterre  respondit,  que  les 
convenances  ou  pactions  de  paix  et  amitié  ne 
consistoient  ou  gisoient  pas  en  superfluité  de 
robbes  et  vestures ,  mais  en  cordial  amour  et 
affection.  Laquelle  chose  fut  fort  notée,  car 
par  ce  il  monstroit  la  grande  affection  qu'il 
avoit  au  bien  de  paix. 

Or  il  est  vray  qu'entre  la  distance  des  tentes, 
et  comme  au  milieu  du  chemin ,  y  avoit  un 
grand  pal  ou  pieu  fiché  en  terre,  et  à  ce  pal  là 
se  dévoient  assembler  les  deux  roys.  Etenviron 
trois  heures  après  midy  se  mirent  en  chemin 
à  pied.  Car  la  distance  n'estoit  pas  longue.  Le 
roy  vint  en  un  simple  habit  jusques  au  genouils, 
fourré  de  martres,  son  chapperon  à  une  longue 
cornette  entour  sa  teste,  troussée  en  forme  de 
chappeau,  et  estoit  accompagné  de  ses  oncles. 
Et  d'autre  part  le  roy  d'Angleterre  sortit  hors 
de  sa  tente,  vestu  d'une  robbe  longue,  jusques 
aux  talons  5  et  devant  luy  avoit  messire  Jean  de 
Hollande,  qui  portoit  son  espée,  et  le  comte 
Mareschal ,  qui  portoit  un  baston  royal  doré. 
Et  tantost  que  les  deux  roys  se  veirent  l'un 
l'autre,  tous  leurs  gens  se  mirent  d'un  costé  et 
d'autre  à  genoux,  j"usques  à  ce  qu'ils  fussent  ve- 
nus audit  pal.  Et  quand  ils  y  furent,  ils  se  bai- 
serentetsaluerent  l'un  l'autre,  en  bonne  amour, 
paix  et  dilection  ,  et  lors  on  demanda  les  es- 
pices et  le  vin.  Et  servirent  les  ducs  de  Berry 
et  de  Bourgongne,  et  les  ducs  de  Lanclastre  et 
de  Clocestre.  Et  estoit  grande  noblesse  et  pitié 
de  voir  ladite  assemblée,  etde  joye  pleuroient 
ceux  qui  les  voyoient.  Et  en  signe  d'amour  et 
de  dilection  donna  le  roy  au  roy  d'Angleterre 
une  très-belle  couppe  d'or ,  garnie  de  pierres 
pretieuses ,  et  une  aiguière.  Et  aussi  le  roy 
d'Angleterre  luy  donna  un  très-beau  vaisseau 
à  boire  cervoise,  avec  un  vaisseau  aussi  à  met- 
tre caue,  garnis  de  pierres  pretieuses,  lesquels 


PAR  JEAN  JIIYENAL  DES  URSINS. 


395 


dons  ils  receurent  bcnignement,  en  se  remer- 
cians  l'un  l'autre.  Et  à  la  requeste,  au  moins 
parla  persuasion  des  princes  et  seigneurs  pre- 
sens ,  ils  jurèrent  et  promirent  l'un  à  l'autre, 
que  si  Dieu  leur  donnoit  grâce  de  venir  à  bonne 
et  finale  paix  ,  qu'ils  fonderoicnl ,  et  feroient 
faire  à  communs  frais  et  despens ,  pour  mé- 
moire de  leur  vision  mutuelle  faite  audit  lieu, 
une  chappclle. 

Quand  les  roys  veirent  que  leurs  gens,  tant 
d'un  costé  que  d'autre,  gardoient  si  bien  cl 
fermement  ce  qui  leur  avoit  esté  commandé, 
en  monstrans  le  désir,  l'affection  et  joye  qu'ils 
avoient,  que  bonne  paix  fusl  entre  les  deux 
roys ,  leurs  royaumes  et  peuples ,  lors  le  roy 
d'Angleterre,  et  lesdits  ducs  et  seigneurs  de  son 
sang,  vinrent  en  la  tente  du  roy  de  France,  la- 
quelle estoit  bien  parée  et  ornée  de  beaux 
draps  d'or  riches ,  en  laquelle  y  avoit  deux 
chaires  bien  richement  habillées.  Et  fut  offerte 
par  plusieurs  et  diverses  fois  au  roy  d'Angle- 
terre ,  la  chaire  dextre.  Ce  qu'il  ne  voulut  ac- 
cepter, et  tant  plus  luy  offroit-on  ,  tant  plus  la 
refusoit.  Et  finalement  se  assit  à  senestre,  et  le 
roy  en  la  dextre.  Et  ne  demeura  en  ladite  lente 
que  lesdits  roys,  les  ducs  de  Berry,  de  Bour- 
gongne, de  Bourbon ,  de  Lanclaslre  et  de  Clo- 
cestre, et  les  comtes  Roland  et  Mareschal.  El 
là  ouvrirent  et  traitèrent  les  matières  pour- 
quoy  ils  estoient  assemblés ,  tendans  à  bonne 
amour,  à  fin  de  paix  et  alliance  par  mariage. 
Ce  qui  fut  fait  entre  eux  fut  secret,  car  il  n'y 
avoit  que  les  roys  et  princes  dessus  dits  ,  les- 
quels aucunement  rien  ne  révélèrent ,  sinon 
du  mariage  d'Angleterre,  et  de  la  fille  du  roy. 
Car  dès  lors  le  roy  appelloit  le  roy  d'Angleterre 
son  fils,  et  l'autre  l'appelloitson  père.  Et  après 
que  leur  conseil  fut  finy,  prirent  vin  et  espices, 
et  furent  servis  en  la  forme  dessus  dite.  Et  au 
partir  le  roy  donna  à  son  fils  une  nef  d'or,  de 
grand  poids ,  garnie  de  pierres  qui  estoient  de 
grand  prix,  laquelle  il  prit  en  le  remerciant. 
Et  s'en  a'ierent  eux-deux  jusques  à  l'autre 
lente  d'Angleterre,  parlans  ensemble,  et  eux 
esbatans.  Et  eux  à  la  tente  venus,  le  roy  d'An- 
gleterre donna  à  son  père  un  beau  fermai! 
garni  de  pierres  pretieuses ,  et  s'en  revinrent 
ensemble  jusques  au  pal.  Et  là  venus  ils  s'en- 
Ir'accollerent ,  et  baisèrent ,  et  s'en  retourna 
chacun  en  sa  tente,  en  se  recommandant  à  Dieu 
l'un  l'autre.  Et  s'en  retourna  le  roy  à  Ardres, 
et  laissa  à  la  garde  de  sa  tente  les  comtes  de 


396 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI.  ROI  DE  FRANCE 


Sainct-Paul,  et  de  Sancerre,  le  seigneur  d'Al- 
bret ,  messire  Jean  de  Bueil  maistre  des  arba- 
leslriers  de  France ,  et  messire  Jean  de  Trie. 
Et  pareillement  firent  les  Anglois ,  et  mirent 
des  princes  et  seigneurs  du  pays  en  la  leur. 

Le  samedy  au  matin  environ  neuf  ou  dix 
heures  avant  midy  ,  comparurent  en  leurs  es- 
tats  et  habits ,  comme  ils  estoient  en  la  jour- 
née de  devant ,  excepté  que  le  roy  d'Angleterre 
avoit  un  chapperon  mis  sur  sa  teste,  et  vinrent 
lesdils  deux  roys  jusques  au  pal ,  et  se  bail- 
lèrent la  main  l'un  à  l'autre,  en  se  saluant  en 
tout  amour  et  dilection,  et  les  cérémonies  gar- 
dées de  chacune  part,  et  comme  dessus.  Puis 
le  roy  de  France  prit  le  roy  d'Angleterre  par 
la  main  ,  et  le  mena  en  sa  tente,  accompagnés 
chacun  de  douze  de  leurs  parens  et  conseil- 
lers. El  tanlost  survint  un  terrible  temps  de 
pluye  ,  gresle  et  vent ,  par  telle  manière  que 
ceux  qui  estoient  hors  des  lentes,  furent  con- 
traints d'eux  bouler  dedans.  Et  furent  lesdits 
roys,  et  leurs  parens  et  conseillers,  bien  quatre 
bonnes  heures  ensemble.  Et  quand  le  conseil 
fut  finy,  aucuns  s'enquirenlsecretlementde  ce 
qui  avoit  esté  conclu.  Et  fut  respondu  qu'on 
fit  bonne  chère,  et  que  les  roys  en  parole  de 
roys,  avoienl  sur  les  saincts  Evangiles  touchés, 
juré  que  doresnavant  ils  seroient  bons  et  loyaux 
amis  ensemble,  et  que  comme  père  et  fils  s'en- 
tr'aimeroient ,  et  aideroient  l'un  à  l'autre  en- 
vers tous  et  contre  tous.  Et  firent  alliances 
perpétuelles  pour  eux  et  leurs  successeurs,  de 
pays  à  pays  et  de  peuple  à  peuple,  tant  réelles 
que  personnelles.  Et  les  assistans  tant  d'une 
partie  que  d'autre  ,  commencèrent  à  faire 
grande  joye  et  grande  chère,  et  louchoient  l'un 
à  l'autre,  en  rendant  grâces  à  Dieu  dudil  traité. 
El  fit-on  venir  vin  et  espiccs,  et  beurcnl  tous 
ensemble.  Et  lors  le  roy  à  grande  joye  et  liesse 
donna  au  roy  d'Angleterre  son  gendre,  quatre 
paires  d'ornemens  d'église ,  semés  do  perles  à 
or  baltu  (esquels  estoient  signés  la  représenta- 
tion de  la  benoisle  Trinité  et  du  mont  Olivet, 
et  les  images  de  saincl  Michel  et  de  saincl 
Georges)  et  deux  gros  pots  d'or,  ornés  de 
pierres  preticuses ,  valions  de  seize  à  vingt 
mille  escus,  dont  il  remercia  le  roy,  et  s'en  re- 
vinrent au  pal,  en  disant  adieu  l'un  à  l'autre. 
Et  depuis  revint  le  roy  d'Angleterre ,  lequel 
joyeusement  et  de  bon  cœur  donna  au  roy  un 
beau  collier  d'or,  riche  et  bien  garni  de  pierres 
prclieuses.  puis  s'en  retournèrent,  et  esloil  ja 


(1396) 

tard  près  de  soleil  couchant ,  et  envoya  le  roy 
avec  son  gendre  pour  le  conduire  jusques  à 
Guines,  les  ducs  de  Berry  et  de  Bourgongne, 
et  souperent  avec  luy.  Et  pareillement  les  ducs 
de  Lanclastre  et  de  Cloceslre  convoyèrent  le  roy 
jusques  à  Ardres,  et  avec  luy  souperent  et  tous 
firent  joyeuse  chère,  et  y  furent  jusques  à  neuf 
heures  au  soir.  Et  après  se  partirent  desdits 
lieux  lesdits  ducs  de  Berry  et  de  Bourgongne, 
comme  aussi  lesdils  ducs  de  Lanclastre  et  de 
Cloceslre,  pour  revenir  chacun  devers  son  roy. 
Mais  ce  ne  fut  pas  sans  empeschcmenl  ;  car  en 
icelle  heure  que  lesdils  princes  se  parloienl 
pour  eux  en  retourner,  survint  une  pluye  si 
grosse  et  si  terrible  ,  qu'il  sembloil  que  Dieu 
voulusl  faire  un  nouveau  déluge.  Et  qui  plus 
est,  un  vent  si  horrible  et  véhément,  que  tous 
les  luminaires  furent  esteints,  et  ne  pouvoil-on 
cognoislre,  ny  s'appercevoir  l'un  l'autre.  Et 
comme  les  besles  sauvages  vont  parmy  mon- 
tagnes el  bois,  ainsi  alloient  lesdits  seigneurs, 
et  n'y  sceurent  trouver  remède,  sinon  recourir 
à  Dieu.  Ce  qu'ils  firent  bien  et  dévotement, 
parquoy  ils  vinrent  à  port  de  salut.  Et  pour  la 
grande  violence  du  vent  y  eut  des  tentes  du  roy 
cent  et  quatre  cordes  rompues,  et  du  roy  d'An- 
gleterre quatre  seulement ,  dont  la  cause  fut 
qu'elles  estoient  en  bas  lieu.  El  furent  les  draps 
tant  de  soye  que  de  laine  rompus  et  déchirés, 
dont  il  y  avoit  foison  de  moult  beaux.  Plu- 
sieurs gens  disoient  qu'en  icelle  paix  faisant  y 
avoit  trahison,  ou  qu'elle  y  adviendroil.  Mais 
ceux  qui  sceurent  etcognurent  le  vray  amour, 
dont  procedoienl  les  parties  ,  conclurent  et 
creurent  fermement  que  le  diable  d'enfer ,  ad- 
versaire de  paix,  fit  losdites  tempesles,  comme 
desplaisant  de  ce  qu'il  n'avoit  peu  empescher 
le  bien  de  paix.  Ce  fut  grande  chose,  comme 
les  parens  ,  gens  et  serviteurs  gardèrent  sans 
enfraindre  les  ordonnances  ,  qui  leur  avoienl 
esté  enjointes.  La  première  chose  qui  fut  dite, 
esloil  que  chacun  roy  auroil  quatre  cens  che- 
valiers et  escuyers,  lesquels  ne  seroient  point 
armés,  el  n'auroienl  que  chacun  son  espée,  ou 
autre  couslcau,  el  que  autre  harnois  ils  n'au- 
roienl soubs  ombre  d'achapl,  ne  autrement. 
En  outre  que  soubs  peine  delà  hard  nul  n'ap- 
prochast  les  lentes  des  roys.  Avec  ce  fut  dé- 
fendu que  au  parlement  des  roys,  c'est  à  sça- 
voir  du  roy  de  France  de  Saint-Omcr  et  du  roy 
d'Angleterre  de  Calais,  nul  ne  les  suivist  soubs 
pareille  peine,  sinon  ceux  qui  estoient  député» 


(1396) 

et  ordonnés,  et  furent  contés  et  nommés  ceux 
qui  dévoient  suivre.  Toutesfois  il  csloit  permis 
aux  marchands  menans  vivres  ,  merceries  et 
autres  choses ,  d'aller  exercer  leur  faict  de 
marchandise  àArdres,  ou  à  Guines,  sans  eux 
bouger  de  là.  Et  fut  en  outre  ordonné  ,  que 
nulles  rioles ,  clameurs,  débats,  noises,  dis- 
cords,  ou  paroles  injurieuses  ,  ne  se  mcussent 
entre  les  gens,  ny  d'un  coslé,  ny  d'autre;  et 
qu'on  ne  jouasl  à  jetter  la  pierre,  luclcr,  tirer 
de  l'arc,  ne  à  quelque  autre  jeu,  dont  peut  venir 
murmure,  impatience  ou  débat.  Et  que  durant 
le  temps  que  les  roys  parleroient  ensemble,  on 
ne  sonnast,  ne  fil  sonner  trompettes,  ne  autres 
instrumens  de  musique,  et  que  chacun  obeï- 
roit  sommairement  et  de  plain  à  tout  ce  qui 
seroil  ordonné.  Toutes  lesquelles  choses  furent 
gardées  grandement  et  notablement ,  tant  d'un 
costé  que  d'autre,  sans  les  enfraindre. 

Le  lendemain  au  matin  que  lesdites  tempes- 
tes  cstoient  survenues ,  lesdits  roys  et  leurs 
parens  voulans  procéder  à  la  consommation  et 
perfection  des  choses,  pour  lesquelles  ils  estoicnt 
assemblés,  vinrent  en  leurs  tentes ,  et  chacun 
d'eux  se  départit  pour  venir  au  pal.  Et  en  ve- 
nant arriva  madame  Isabeau  de  France,  ac- 
compagnée du  duc  d'Orléans  son  oncle  et  de 
barons ,  chevaliers  et  escuyers ,  dames  et  da- 
moiselles,  et  avoient  belles  et  grandes  hacque- 
nées,  lictieres,  chevaux  et  chariots  bien  garnis. 
Et  quant  à  ladite  dame,  elle  esloit  moult  riche- 
ment habillée,  de  chappeau  d'or,  colliers  et 
anneaux  de  grand  prix.  Quand  elle  fut  assez 
prés  desdits  roys,  elle  fut  descendue  de  dessus 
sa  hacquenée  et  prise  par  les  ducs  d'Orléans, 
de  Berry  et  de  Bourgongne.  Et  aussi-tost  qu'elle 
fut  descendue  ,  vinrent  en  grand  appareil  les 
duchesses  de  Lanclaslreetde  Clocestre,  accom- 
pagnées de  foison  de  dames  et  damoiselles  bien 
ornées  et  appareillées,  lesquelles  firent  la  ré- 
vérence en  la  manière  accoustumée.  Et  n'avoit 
onques  esté  veu  de  mémoire  d'homme  chose  si 
haute,  ny  si  notable,  ne  dames  et  damoiselles 
si  richement  habillées.  Et  la  présentèrent  les- 
dits ducs  ,  accompagnés  desdites  duchesses,  au 
roy  d'Angleterre.  El  en  allant  vers  luy  s'age- 
nouilla deux  fois.  Lors  le  roy  d'Angleterre  se 
leva  de  sa  chaire ,  et  la  vint  embrasser  et  bai- 
ser. Alors  le  roy  lui  dit  :  «  Mon  fils ,  c'est  ma 
«  fille  que  je  vous  avois  promise.  Je  la  vous 
)>  livre  et  délaisse,  en  vous  priant  que  la  veuil- 
»  liez  tenir  comme  vostre  espouse  et  femme.  » 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  UKSINS. 


397 


Lequel  ainsi  le  promit.  El  lors  les  père,  mary 
cl  oncles  la  baisèrent ,  et  la  délaissèrent  es 
mains  desdiles  duchesses,  qui  la  menèrent  à 
Calais.  Et  peut-on  penser  que  ce  n'esloit  pas 
que  plusieurs  ne  pleurassent  à  grosses  larmes, 
et  spécialement  ladite  dame,  en  faisant  grands 
sanglots  et  merveilleux.  Le  roy  d'Angleterre 
pria  son  père  qu'il  disnast  avec  luy,  ce  qu'il  fit 
volontiers.  Si  luy  fit  tout  le  plus  d'honneur 
qu'il  peut,  tellement  qu'il  le  fil  seoir  à  la  dex- 
Ire ,  et  n'y  avoil  que  eux  deux  à  table ,  et  le  fit 
servir  par  les  ducs  de  Lanclastre  et  de  Cloces- 
tre. El  après  disner  prirent  vin  et  espices.  Et 
servit  le  duc  d'Orléans  le  roy  son  frère,  et  le 
duc  de  Lanclaslre  le  roy  d'Angleterre.  Puis 
donna  le  roy  à  son  fils  un  drageoir,  garny  de 
pierres  pretieuses,avecun  très-riche  fermillet. 
El  le  roy  d'Angleterre  donna  à  son  père  un 
autre  fermillet,  qui  avoil  esté  au  feu  roy  Jean, 
et  esloit  le  plus  riche  de  tous  les  dons  qui  avoient 
esté  faits.  Et  ce  fait,  les  roys  montèrent  à  che- 
val ,  et  vinrent  jusques  au  pal,  pour  prendre 
congé  l'un  de  l'autre,  et  dirent  adieu,  en  eux 
baisans  de  bon  et  loyal  amour.  Et  donna  le  roy 
à  son  fils  au  partir  un  beau  et  riche  diamant  cl 
un  saphir.  Et  son  fils  luy  donna  deux  beaux 
coursiers  bien  ornés  et  parés.  Puis  se  départi- 
rent, et  s'en  revint  le  roy  à  Paris  et  son  fils  à 
Calais. 

En  cesle  année  combien ,  comme  dessus  a 
esté  louché,  que  le  roy  d'Hongrie  eust  eu  grande 
victoire  sur  les  Sarrasins ,  toutesfois  ils  s'assem- 
blèrent très-grande  quantité  de  Sarrasins ,  et 
se  mirent  sur  les  champs  pour  destruire  les 
chrestiens,  et  mesmement  ceux  d'Hongrie  et 
leurs  voisins ,  et  leur  faisoient  maux  innume- 
rables.  Pour  laquelle  cause  le  roy  d'Hongrie 
envoya  devers  le  roy  une  ambassade  de  gens 
de  bien.  Lesquels  exposèrent  en  effet  ce  que  dit 
est,  en  suppliant  et  requérant  au  roy,  qu'il  luy 
pleust  d'envoyer  gens  pour  résister  à  la  mau- 
vaise volonté  des  mescreans.  Et  les  ouyt  le  roy 
très -doucement  et  benignemenl.  Et  comme 
ayant  pitié  des  maux  qu'ils  faisoient  aux  chres- 
tiens, assembla  son  conseil  pour  y  envoyer.  Et 
au  conseil  esloit  présent  le  duc  de  Bourgongne, 
nommé  Philippes  le  Hardy,  lequel  dit  qu'il  y 
envoyeroilson  fils  aisné  Jean  comte  de  Nevers. 
De-laquelle  offre  il  fut  honoré  et  prisé;  et  fut 
dit  qu'il  y  venoit  de  vaillant  courage  d'olTrir 
son  fils  aisné.  Et  lors  le  comte  d'Eu  connesta- 
ble  de  France,  messire  Jean  Le  Maingre,  dit 


398 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


Roucicaut,  mareschal,  et  messire  Jean  de 
Vienne  admirai  de  France  ,  et  les  seigneurs  de 
Coucy,  deRoye,de  La  Trimouille,  et  plusieurs 
chevaliers  et  escuyers  s'offrirent  d'y  aller,  ce 
qui  leur  fut  accordé.  Puis  assemblèrent  gens 
d'armes  et  de  traict ,  et  se  mirent  en  chemin  , 
en  intention  de  passer  le  plustost  qu'ils  pour- 
roient.  Le  duc  de  Rourgongne  conduisit  son 
fils  jusques  à  Saincl-Denys,  et  là  fit  ses  offran- 
des ,  et  le  recommanda  à  la  garde  de  Dieu  et 
de  monseigneur  sainct  Denys;  puis  pria  aux 
seigneurs  qui  esloient  en  sa  compagnée,  qu'ils 
l'eussent  pour  recommandé.  Si  s'en  partirent 
et  passèrent  par  les  Allemagnes,  où  ils  trouvè- 
rent plusieurs  plaisirs  et  gratuités:  mais  pour- 
tant ne  laissoicnt-ils  point  qu'ils  ne  pillassent 
et  dérobassent,  et  fissent  maux  innumerables 
depillerieset  roberies,  lubricités  et  choses  non 
honnestes.  Et  mirent  à  passer,  avant  qu'ils 
fussent  es  marches  où  ils  avoicnt  à  besongner, 
bien  trois  mois.  Et  sans  avoir  dommage  de  leurs 
gens  et  biens,  passèrent  la  Dunoue,  qui  est 
une  grosse  rivière,  et  envoyèrent  un  vaillant 
chevalier  de  Rourgongne,  nommé  messire  Gau- 
cher de  Rupes ,  devers  le  roy  d'Hongrie ,  pour 
avoir  conseil  de  ce  qu'ils  avoient  à  faire,  et  de 
la  manière  d'entrer  en  la  terre  des  Sarrasins  et 
de  les  assaillir,  et  aussi  de  eux  défendre  si  on 
les  assailloit.  Et  leur  fit  à  sçavoir  le  roy  qu'ils 
ne  fussent  pas  chauds  ne  trop  hastés  en  ceste 
guerre,  et  qu'il  conseilloit  qu'on  laissast  en- 
commenccr  les  gens  de  pied  du  pays  et  autres 
qui  avoient  accouslumé  la  guerre  es  frontières 
et  cognoissoient  la  manière  des  Sarrasins ,  et 
puis  qu'ils  allassent  après.  Et  qu'ils  seroient 
tous  frais  et  les  Sarrasins  lassés,  par  les  affai- 
res qu'on  leur  auroitja  baillées.  Dont  les  Fran- 
çois ne  furent  pas  contens ,  ny  de  ceste  opi- 
nion ,  et  disoient  qu'ils  iroient  des  premiers. 
Les  gens  d'église  sceurent  que  les  François 
avoient  des  manières  bien  lubriques  d'excès  en 
mangeries ,  beuveries,  jeux  de  dés,  puteries 
et  ribauderies,  et  leur  monstrerent  le  danger 
où  ils  esloient,  et  que  les  Sarrasins  estoient 
grande  quantité  de  peuple.  Et  que  supposé 
qu'ils  fussent  suffisans  pour  résister,  toulesfois 
s'ils  ne  se  mettoient  en  bon  estât,  comme  bons 
chrestiens,  il  estoil  à  douter  qu'il  ne  leur  mes- 
cheust,  mais  de  tout  ce  que  dit  est  ne  tinrent 
conte.  Ils  avoient  grandes  poulennes  à  leurs 
souliers ,  et  estoit  grande  pitié  des  dissolutions 
qu'ils  avoient.  Toutesfois  ils  sceurent  qu'en  un 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1396) 

lieu  y  avoit  grand  peuple  de  Sarrasins,  assez 
près  d'un  chasteau  lequel  on  nommoit  Richo, 
lesquels  en  rien  ne  se  doutoient.  Les  François 
et  autres  chrestiens  vinrent  soudainement  frap- 
per sur  eux ,  et  y  eut  bien  trente  mille  Sarra- 
sins morts  ou  pris ,  et  les  autres  se  mirent  en 
fuite.  Et  assez  tost  après  les  chrestiens  assiégè- 
rent ledit  chasteau  de  Richo.  Et  premièrement 
n'y  envoyèrent  que  cinq  cens  combatans  et  les 
autres  suivirent.  Quand  le  roy  d'Hongrie  le 
sceut,  il  s'en  vint  par  la  Dunoue  et  assaillirent 
la  place.  Ceux  de  dedans  se  défendirent  vail- 
lamment, et  finalement  fut  le  chasteau  pris ,  et 
ceux  de  dedans  mis  à  mort  et  tués. 

Après  vinrent  devant  Nicopoli  forte  cité,  bien 
garnie  de  Sarrasins  vaillans  en  armes,  et  l'as- 
siegerent,  et  tousjours  leuraidoit  et  confortoit 
le  roy  d'Hongrie  et  les  gens  du  pays.  Et  par 
diverses  fois  livrèrent  plusieurs  assauts,  telle- 
ment que  ceux  de  dedans  furent  si  lassés  qu'ils 
n'en  pouvoient  plus.  Et  y  furent  les  chrestiens 
dix-sept  jours  devant.  Mais  les  Sarrasins  estans 
dedans  la  place  sceurent  la  venue  du  Rasac  et 
de  ses  gens,  pour  combalrc  les  chrestiens.  Et 
parlèrent  les  chrestiens  au  roy  d'Hongrie,  pour 
sçavoir  ce  qu'ils  avoient  à  faire.  Trop  bien 
Yoyoient  et  appercevoient  qu'ils  estoient  venus 
à  la  bataille  et  qu'il  falloit  combatre.  Car  le 
Rasac  venoit,  lequel  avoit  grande  multitude  de 
Sarrasins.  Et  d'autre  part  aussi  le  roy  d'Hon- 
grie, et  les  princes  du  pays  et  marches  voisines 
assemblèrent  le  plus  de  gens  qu'ils  peurent  avec 
les  François,  lesquels  demandèrent  àavoirl'a- 
vant-garde.  Et  sur  ce  eurent  conseil,  et  assem- 
blèrent des  chefs  de  guerre.  Et  le  roy  d'Hon- 
grie bien  grandement  s'acquitta,  et  monstra 
qu'il  estoit  expédient  qu'il  eust  l'avanl-garde. 
Et  disoit  que  ses  gens  cognoissoient  les  Sarra- 
sins ,  et  sçavoient  leur  manière  de  combatre , 
car  tous  les  jours  ils  avoient  escarmouches  en- 
semble, ce  que  les  François  ignoroient.  Et  si 
disoit  plus,  que  si  ses  gens  estoient  devant,  et 
ils  voyoient  les  François  en  volonté  de  bien 
faire,  ils  s'efforceroient  de  bien  combatre,  et 
si  ne  pourroient  fuir  ou  reculer,  car  les  Fran- 
çois les  suivroient  de  près.  Et  que  si  au  con- 
traire se  faisoit ,  et  que  les  François  eussent 
l'avant-garde ,  et  il  venoit  une  rupture  tant  fust 
petite,  tous  les  Hongres  et  autres  des  pays 
d'Allemagne  se  mettroient  en  fuite ,  et  demeu- 
reroient  les  François  perdus  et  desconfils.  Les 
seigneurs  de  France  persistèrent  en  leur  opi- 


(1396) 

nionet  requesle  d'avoir  l'avant-garde,  combien 
que  le  seigneur  de  Coucy  fust  de  l'opinion  du 
roy  d'Hongrie,  disant  que  la  bataille  scroit  plus 
scurement  conduite.  IMais  messire  Guy  de  La 
Triniouille  luy  dit  qu'il  avoit  peur.  Lequel  de 
Coucy ,  qui  esloit  grand  seigneur  et  vaillant 
chevalier,  luy  dit  qu'il  ne  le  faisoit  uiie  par 
crainte  ne  peur,  mais  pource  que  c'estoit  le  plus 
seur.  Et  qu'on  doit  prendre  sur  ses  ennemis 
tout  l'avantage,  et  ouvrer  le  plus  sagement  et 
prudemment  que  faire  se  peut.  Et  que  à  la  be- 
songne  il  monstreroit  qu'il  n'avoil  pas  peur,  et 
qu'il  mettroit  la  queue  de  son  cheval  en  tel  lieu, 
où  il  n'ozeroit  mettre  le  museau  du  sien.  Et 
loua  grandement  le  roy  d'Hongrie  la  vaillance 
et  le  courage  des  François  :  mais  il  se  doutoit 
fort  de  la  fuite  de  ses  gens,  et  estoit  bien  des- 
plaisant qu'on  ne  vouloit  croire  son  conseil.  H 
envoya  visiter  les  Turcs  par  le  comte  d'Hon- 
grie ,  lesquels  venoient  pour  combatre.  Ce  qu'il 
fit  à  sçavoir  aux  François  ,  dont  ils  furent  bien 
joyeux,  et  en  louèrent  Dieu.  Et  combien  qu'ils 
eussent  plusieurs  prisonniers ,  ausquels  ils 
avoient  promis  de  non  les  tuer,  mais  les  met- 
tre à  finance  5  toutesfois  ils  les  firent  tous  mou- 
rir. Et  pour  abréger,  les  François  eurent  l'a- 
-vant-garde,  et  furent  les  batailles  ordonnées 
tant  d'un  costé  que  d'autre,  c'est  à  sçavoir  des 
chresliens  et  Sarrasins.  Et  quand  ce  vint  à  l'as- 
sembler, les  François  moult  fièrement  et  vail- 
lamment se  portèrent,  et  avec  eux  y  avoit  au- 
tres nations.  Les  Sarrasins  aussi  faisoient  le 
mieux  qu'ils  pouvoient.  Et  entre  les  autres 
François  estoient  le  seigneur  de  Coucy,  l'admi- 
rai de  Vienne,  et  autres  qui  merveilles  de  leurs 
corps  faisoient  et  soustenoient  grand  faix  en  la 
bataille,  comme  ceux  qui  de  tous  temps  estoient 
réputés  vaillans ,  et  aussi  faisoient  les  autres. 
Mais  finalement  les  Sarrasins  entamèrent  et 
firent  ouverture  es  chresiiens  ,  ayans  l'avant- 
garde.  Aussi  estoient  les  Sarrasins  dix  contre 
un.  El  finalement  les  autres  nations  estans  en 
la  grosse  bataille  et  arriere-garde  se  relrahi- 
renl,  et  n'ozerent  attendre  le  faix  des  batailles 
des  Sarrasins.  Et  furent  les  François  et  ceux 
de  leur  compagnée  desconfits,  et  tous  morts  ou 
pris.  Et  plusieurs  furent  pris  sans  tuer,  et  mes- 
mement  le  comte  de  Nevers ,  le  mareschal  Bou- 
cicaut ,  Vienne ,  Coucy  et  autres ,  lesquels  fu- 
rent menés  devant  le  Bazac.  Et  dit-on  une  chose 
merveilleuse,queleseigneurdeCoucy,  qui  estoit 
vaillant  et  bon  preud'homme ,  estoit  mené  tout 


PAR  JEAN  JU  VENAL  DES  URSINS. 


399 


nud ,  et  le  chassoil-on  en  le  boulant  et  frappant 
devant  les  autres.  Mais  au  bout  d'une  haye  un 
manteau  soudainement  le  couvrit.  D'où  il  vint 
on  ne  sçait.  Après  quand  on  les  eut  amenés  de- 
vant le  Basac,  qui  estoient  environ  trois  cens 
chrestiens  ,  il  ordonna  et  commanda  que  tous 
fussent  tués  en  sa  présence  et  mis  à  mort.  La 
cause  si  fut,  car  les  chrestiens  avoient  pris  une 
cité  nommée  Craco,  où  ils  trouvèrent  plusieurs 
Sarrasins ,  lesquels  ils  mirent  tous  à  l'espée.  Là 
eust-on  veu  grande  pitié  de  voir  chresliens 
ainsi  mettre  à  mort,  lesquels  par  apparence  pa- 
tiemment la  rcceurent.  Entre  les  autres  fut  ré- 
servé et  gardé  de  mourir  le  mareschal  Bouci- 
caut.  Car  autresfoi»  en  guerre  avoit  fait  bonne 
compagnée  à  plusieurs  Sarrasins.  El  combien 
que  le  comte  de  Nevers  fut  en  bien  grand  dan- 
ger d'eslre  tué,  toutesfois  il  fut  sauvé.  Etdisoit- 
on  communément  qu'il  y  eut  un  Sarrasin,  nom- 
mé Nigromancien ,  devin  ou  sorcier,  qui  dist 
qu'on  lesauvasl,  et  qu'il  estoit  taillé  de  faire 
mourir  plus  de  chrestiens  que  le  Basac ,  ny 
tous  ceux  de  leur  loy  ne  sçauroient  faire.  Et  par 
ce  moyen  fut  sauvé,  et  les  autres  mis  à  mort 
piteuse.  Et  estoit  comme  commune  renommée, 
que  ladite  desconfiture  esloit  venue  sur  les 
François  et  chresliens  ,  par  l'orgueil  des  Fran- 
çois, et  parce  qu'ils  n'avoienl  pas  voulu  croire 
le  roy  d'Hongrie.  Et  aussi  que  Dieu  le  permit 
pour  leurs  péchés ,  car  ils  firent  en  allant  moult 
de  maux,  et  avoient  toujours  ribaudcs,  et 
jouoient  à  jeux  dissolus.  Helas  I  la  chose  fut  tant 
douloureuse  et  piteuse  au  royaume  de  France 
que  merveilles,  comme  gens  ayans  entende- 
ment peuvent  considérer.  El  y  en  eut  plusieurs 
qui  s'enfuirent  de  la  bataille,  quand  ils  veirent 
que  les  Sarrasins  avoienlle  dessus.  Et  presque 
tous  ceux  du  pays  s'enfuirent.  Une  chose  mer- 
veilleuse et  miraculeuse  advint.  Car  les  Sarra- 
sins laissèrent  les  chresliens  morts  emmy  les 
champs,  pour  les  faire  dévorer  aux  loups  et 
besles  sauvages,  sans  vouloir  souffrir  qu'ils 
fussent  mis  en  terre.  Et  furent  treize  mois  tous 
nets  et  blancs ,  sans  ce  que  oncques  beste  y 
louchasl,  et  disoienlles  Sarrasins  que  les  bes- 
les n'en  daignoient  manger.  Le  comte  de  Ne- 
vers fut  mis  à  finance,  et  pareillement  Bouci- 
caul,  lesquels  la  payenînt,  puis  s'en  revinrent 
en  France.  Quand  en  France  les  nouvelles  fu- 
rent sceues,  y  eut  grandes  pleurs  et  douleurs , 
et  non  sans  cause.  Elmesmemenl  les  dames  et 
damoiselles  demeurées  vefves  sans  maris  et  les 


400 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


enfans  sans  pères.  Et  furent  ordonnés  par  les 
églises  services ,  et  mesmement  en  la  ville  de 
Paris  furent  en  toutes  les  églises  faites  de  Irôs- 
belles  vigiles,  et  des  coinmendaces  ,  et  messes 
le  neutîesme  jour  de  janvier. 

En  ceste  année,  le  roy  estant  en  compagnée 
de  ses  oncles,  la  duchesse  de  Brabant  vint  le  voir 
et  visiter.  Et  s'offrit  à  lui  aie  servir  envers  tous, 
et  contre  tous.  Et  déclara  au  duc  de  Bourgon- 
gne  en  la  présence  du  roy,  que  la  duché  de 
Brabant  après  la  mort  d'elle  lui  competoit  et 
appartenoit.  Mais  elle  le  prioitque  Antoine,  fils 
second  dudit  duc,  eust  la  duché  après  sa  mort. 
De  laquelle  chose  ledit  duc  fut  d'accord.  Le  roy 
la  receutbien  et  honorablement,  et  lui  fit  très- 
bonne  chère,  et  au  partir  luy  donna  de  ses 
biens. 

Quand  le  duc  de  Milan  sceut  que  les  Gene- 
vois s'estoient  adressés  au  roy  pour  estre  en  sa 
garde,  il  n'en  fut  pas  bien  content,  et  tascha 
par  toutes  manières  à  rompre  le  coup,  et  les  en 
faire  départir  par  gralieuses  paroles.  Mais  les 
Genevois  en  rien  n'y  voulurent  entendre,  et  en- 
voyèrent à  Paris,  etsesousmirentde  touspoincts 
à  la  seigneurie  du  roy. 

En  ce  temps  fut  fait  le  mariage  du  fils  du  duc 
de  Bretagne,  et  d'une  des  filles  du  roy,  et  luy 
fut  promis  trois  cens  mille  francs,  mais  elle 
trespassa. 

Le  roy  d'Angleterre  voulant  tousjours  com- 
plaire à  son  père,  lui  fit  à  sçavoir  qu'il  vouloit 
espouser  sa  femme  à  Calais,  en  face  de  saincte 
Eglise ,  en  priant  aux  ducs  de  Berry  et  de  Bour- 
gongne,  qu'ils  voulussent  estre  audit  lieu  à  cer- 
tain jour,lesquels  par  le  vouloir  du  roy  y  allèrent. 
Etl'espousabienetsolemnellementen  l'église  en 
la  forme  accoustumée.  Et  y  eut  un  bien  notable 
disner,  où  on  fut  servi  de  plusieurs  mets,  et  di- 
verses manières  de  jeux  et  esbatcmens,  et  le  len- 
demain joustes.  Et  se  monstrerent  en  toutes  cho- 
ses les  Anglois  bien  pompeusement,  ainsi  qu'ils 
ont  bien  accoustumé  de  faire.  Et  quand  la  gran- 
de solemnité  des  nopces  fut  passée,  ils  tinrent 
un  grand  conseil  pour  sçavoir  ce  qu'on  avoit  à 
faire,  pour  tousjours  entretenir  les  alliances.  El 
fut  ordonné  que  les  trefves,  qui  avoient  esté  or- 
données, et  par  mer  et  par  terre,  seroient  criées 
publiquement,  gardées  et  observées.  Et  qu'on 
ordotmeroit  conservateurs,  qui  seroient  commis 
à  les  faire  garder  et  observer.  Et  pource  que  le 
roy  requeroit  diligemment  à  son  fils  le  roy 
d'Angleterre,  qu'il  voulust  entendre  avec  luy  à 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (i39Ci 

l'union  de  l'Eglise,  à  laquelle  chose  sondit  fils 
estoit  fort  enclin,  et  y  avoit  grande  volonté,  il 
délibéra  d'envoyer  vers  les  deux  contendans.  Et 
de  faict  y  envoya  bien  notable  ambassade,  la- 
quelle vint  premièrement  à  Avignon  devers  Be- 
nedict.  Mais  oncques  il  ne  les  voulut  voir,  ny 
ouyr-,  et  pource  ne  passèrent  point  outre,  ny 
n'allèrent  devers  l'antipape,  mais  s'en  retour- 
nèrent en  Angleterre.  Et  fut  lors  délibéré  que 
pour  ceste  matière  lesdits  ducs  de  Berry  et  de 
Bourgongne  s'assembleroient  avec  le  roy  d'An- 
gleterre le  dimanche  de  Lœtare  Jérusalem.  Et 
s'arresta  fort  le  roy  à  la  voye  de  cession.  Et  que 
cependant  tous  les  deux  roys  envoyeroient  cha- 
cun ambassade  devers  les  contendans,  à  cequ'ils 
voulussent  consentir,  et  avoir  agréable  la  voye 
de  cession,  et  pareillement  vers  le  roy  des  Ro- 
mains, pour  le  requérir  qu'il  voulust  accepter, 
et  avoir  agréable  ladite  voye  de  cession.  El  de 
faict  y  envoyèrent. 

En  ce  temps  vinrent  en  l'église  de  monsei- 
gneur sainct Denys  aucuns  qui  avoient  esté  ma- 
lades. Lesquels  s'estoient  voués  à  monseigneur 
sainct  Denys,  et  à  ses  compagnons,  et  par  leurs 
mérites  affermoient  avoir  esté  guaris.  L'un  avoit 
esté  empoisonné,  l'autre  estoit  enragé,  et  hors 
du  sens  et  entendement,  et  le  tiers  avoit  un  flux 
de  sang,  et  ne  le  pouvoit-on  reslraindre,  et  s'en 
vinrent  à  l'église  de  Sainct-Denys  rendre  grâces 
à  Dieu,  et  aux  glorieux  saincts. 

Audit  temps  la  reyne  eut  un  fils,  lequel  mon- 
seigneur le  duc  d'Orléans  leva  sur  les  fons.  Et  fut 
au  sainct  sacrement  de  baptesme  nommé  Louys. 
Et  en  fit-on  à  Paris,  et  par  tout  le  royaume 
grande  joie  et  solemnité. 

Le  roy  d'Espagne  envoya  vers  le  roy  et  aussi 
vers  Benedict  pour  le  faict  de  l'union  de  l'E- 
glise. Et  quand  ils  furent  vers  Benedict,  il  les 
corrompit  par  argent,  tellement  qu'ils  ne  vou- 
lurent oncques  dire  ce  qui  leur  estoit  enchargé. 
Toutesfois  le  patriarche  d'Alexandrie  fit  tant 
quand  lesdits  ambassadeurs  vinrent  devers  le 
roy,  qu'il  eut  les  lettres  et  instructions  que  ledit 
roy  d'Espagne  leur  avoit  baillé.  Par  lesquelles 
apparoist  assez,  que  si  Benedict  ne  s'advisoit, 
qu'il  avoit  volonté  de  luy  faire  substraction.  Et 
fut  la  matière  mise  au  conseil  du  roy,  et  ouverte 
par  divers  clercs.  Et  finalement  fut  advisé  et 
presque  conclu,  veu  la  manière  de  procéder 
de  Benedict,  qu'on  lui  pouvoit  faire  substrac- 
tion. 

Or  est  ainsi  que  le  roy  d'Angleterre  avoit 


(1397) 

renvoyé  après  le  retour  de  ses  autres  ambassa- 
deurs àBoniface  luy  signifier  d'entendre  à  l'u- 
nion de  l'Eglise,  et  qu'il  voulust  accepter  la  voye 
de  cession.  Mais  ils  s'en  vinrent  sans  response 
elTectuelle.  Et  disoit-on  que  c'estoitpource  qu'il 
avoit  sceu,  que  Benedict  l'avoit  refusée.  Revin- 
rent aussi  les  ambassadeurs,  qui  avoient  esté 
envoyés  par  les  roys  de  France,  et  d'Angleterre 
ensemble.  Et  furent  vers  les  deux  contendans, 
et  leur  exposèrent  les  prières  et  requestes  des 
deux  roys,  touchant  ladite  union,  et  affection 
qu'ils  avoient  au  bien  de  l'Eglise.  En  leur  re- 
quérant qu'ils  y  voulussent  entendre,  en  la  for- 
me et  manière  qu'ils  declareroient.  Mais  ils  s'en 
retournèrent  et  rapportèrent  que  tous  les  deux 
contendans  estoient  tant  pleins  de  convoitise  et 
d'avarice,  et  aveugles  de  vraye  connoissance, 
qu'à  autre  chose  ils  ne  vouloient  entendre. 

Au  royaume  de  France  regnoient  plusieurs 
péchés,  et  lenoient  plusieurs,  que  les  maux,  et 
les  accidens  qui  venoient,  estoient  pour  les  pé- 
chés publics  qu'on  y  faisoit ,  non  corrigés  ne 
punis.  Et  pource  que  principalement  il  n'y  avoit 
si  meschant,  qui  en  jeux  et  manières  de  parler, 
ne  reniassent  Dieu ,  maugréassent  et  despitas- 
sentses  saincts,  et  la  benoiste  glorieuse  "Vierge 
Marie,  y  eut  certaines  ordonnances  par  le  roy 
faites,  et  publiées  par  mandemens  patens,  con- 
tenans  les  punitions  qu'on  devoit  faire.  Les- 
quelles par  aucun  temps  durèrent  et  furent 
exécutées.  Mais  pource  que  des  plus  grands 
aucune  punition  n'en  estoit  faite,  les  choses  re- 
tournèrent en  leur  premier  estât,  à  la  très- 
prande  desplaisance  des  gens  de  bien. 

1397. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt-dix-sept,  le 
roy  de  Navarre  envoya  devers  le  roy,  pour  luy 
requérir  qu'il  luy  fîst  justice,  et  envoya  l'eves- 
que  de  Pampelune ,  qui  estoit  un  très-notable 
clerc,  lequel  présenta  ses  lettres  au  roy,  qui 
estoient  seulement  de  créance,  en  luy  priant  et 
requérant ,  qu'il  luy  voulust  bailler  audience 
pour  dire  sa  créance,  et  assigner  jour  à  la  dire, 
lequel  luy  fut  assigné.  Et  bien  notablement  re- 
cita ce  qui  luy  estoit  enchargé ,  en  déclarant  la 
prochaineté  de  lignage,  que  le  roy  de  Navarre 
avoit  au  roy,  et  les  terres  et  seigneuries  qu'il 
devoit  avoir  au  royaume  de  France,  et  mesme- 
ment  en  Normandie,  en  requérant  qu'il  les  luy 
voulust  faire  bailler  et  délivrer ,  et  qu'aussi- 


PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS. 


401 


lost  son  maistre  et  seigneur  estoit  prest  et  ap- 
pareillé de  faire  ce  qu'il  apparticndroit.  Iceluy 
evesque  fut  grandement  rcceu  par  le  roy,  et 
aussi  par  les  seigneurs.  Et  luy  fut  dit,  que  les 
demandes  estoient  grandes  et  pesantes ,  et  que 
le  roy  y  auroit  regard,  ad  vis  et  conseil.  Et  en 
cesle  matière  y  eut  de  grandes  difficultés.  Et 
disoient  aucuns ,  que  ce  seroit  mal  fait  de  luy 
rien  bailler,  veu  les  horribles  et  détestables 
maux  que  son  père  avoit  fait  en  ce  royaume. 
Et  qu'on  ne  sçavoit  la  volonté  de  son  fils,  et 
que  s'il  avoit  en  Normandie  les  places  qu'il 
demandoit,  et  il  vouloit  faire  guerre,  que 
grands  inconveniens  en  pourroient  advenir. 
Les  autres  disoient  qu'il  y  avoit  eu  accord  avec 
le  père,  et  ferme  paix  faite,  et  qu'on  ne  devoit 
point  avoir  regard  au  temps  passé.  Et  pour 
pourvoir  à  l'inconvénient  allégué ,  s'il  avoit 
places  en  Normandie,  fut  dit  par  ceux  de  cesle 
opinion  qu'on  luy  en  baillast  ailleurs.  Et  ainsi 
fut  fait.  Et  fut  érigé  Nemours  en  duché.  Et  en 
Gastinois  et  Champagne  luy  furent  baillées  ter- 
res et  seigneuries  jusques  à  dix  milles  livres 
tournois  de  revenu.  El  à  messire  Pierre  de  Na- 
varre ,  son  frère ,  le  comté  de  Mortaing.  Et  à 
tant  se  partit  ledit  evesque ,  et  disoit-on  que 
son  maistre  en  avoit  esté  content. 

Et  pource  que  toujours,  et  comme  continuel- 
lement on  faisoit  diligence  tant  en  ce  royaume 
que  dehors,  de  trouver  moyen  de  guarir  le  roy^ 
et  remède  de  pourvoir  à  son  inconvénient,  vin- 
rent deux  augustins  à  Paris,  qui  s'offroient  à 
guarir  le  roy.  Et  demandèrent  plusieurs  cho- 
ses à  faire  les  remèdes ,  et  n'y  voulut-on  rien 
espargner.  Et  couroient  divers  langages  entre 
le  peuple,  en  disant  que  la  maladie  du  roy  es- 
toit punition  divine,  pour  les  grandes  exactions 
qui  se  faisoient  sur  le  peuple,  sans  rien  en  em- 
ployer au  faict  de  la  chose  publique. 

Quand  le  roi  Richard  d'Angleterre  se  veid 
au-dessus  de  ses  besongnes,  comme  il  luy  sem- 
bloit,  et  il  fut  en  Angleterre,  il  cuidoit  que  tous 
murmures  cessassent  contre  luy.  Si  fit  grande 
exaction  sur  son  peuple  d'or  et  d'argent,  di- 
sant que  c'estoit  pour  son  mariage  avec  la  fille 
de  France ,  et  aussi  que  les  Irlandois  se  rebel- 
loient  contre  luy,  et  qu'il  y  vouloit  aller.  Et  de 
ces  exactions  et  tailles  la  plus  grande  partie  du 
peuple,  nobles,  et  gens  d'église  estoient  très- 
mal  contens.  Et  de  faict,  le  duc  de  Glocestre 
et  le  comte  d'Arondel  murmurèrent  fort  en 
plusieurs  manières,  et  faisoient  alliances  secret- 

26 


402 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


tes.  Lesquelles  choses  vinrent  à  la  cognoissance 
du  roy  Richard.  Si  les  fit  tous  deux  prendre , 
et  examiner,  et  après  qu'ils  eurent  confessé  le 
cas,  il  leur  fit  coupper  les  testes,  c'est  à  sçavoir 
au  duc  de  Glocestre  son  oncle  à  Calais,  et  au 
comte  d'Arondel  à  Londres.  A  cause  dequoy  se 
levèrent  plusieurs  divisions,  et  paroles.  Et  di- 
soient les  aucuns,  que  c'estoit  sans  cause,  et 
que  ce  n'estoit  que  pource  qu'ils  advertissoient 
le  roy  qu'il  faisoit  mal  de  souffrir  à  faire  faire 
les  griefves  exactions  qui  se  faisoient  sur  le 
peuple.  Les  autres  disoient ,  qu'ils  avoient 
voulu  attenter  à  la  personne  du  roy,  sous  om- 
bre qu'il  avoit  trefves  avec  le  roy  de  France,  et 
baillé  Cherbourg  et  Brest.  Et  quelque  chose 
qu'il  en  fust ,  les  deux  princes  moururent ,  et 
furent  exécutés. 

Le  roy  revint  à  santé,  mais  elle  ne  luy  dura 
gueres.  Et  estoit  chose  bien  piteuse  d'ouyr  les 
regrets  qu'il  faisoit  quand  il  sentoit  qu'il  de- 
voit  renchoir ,  en  invoquant  et  reclamant  la 
grâce  de  Dieu,  et  de  Nostre-Dame,  et  de  plu- 
sieurs corps  saincts.  Les  gentilshommes,  da- 
mes ,  et  damoiselles ,  et  tous  ceux  qui  le 
voyoient ,  pleuroient  à  chaudes  larmes ,  et 
ceux  aussi  qui  l'oyoient  reciter,  de  grande  pi- 
tié et  compassion  qu'ils  en  avoient.  On  prit 
son  barbier ,  et  aucuns  des  serviteurs  du  duc 
d'Orléans,  pour  sçavoir  si  on  ne  luy  avoit  rien 
fait,  dont  la  maladie  en  peust  venir.  Mais  à  la 
fin  on  trouva  qu'ils  esloient  innocens  en  toutes 
manières,  et  furent  délivrés. 

En  ce  temps  y  eut  grande  mutation  d'offi- 
ciers, car  plusieurs  estoient  morts  en  la  bataille 
de  Hongrie,  et  fut  fait  connestable  Sancerre, 
lequel  paravant  estoit  mareschal,  et  messire 
Jean  Le  Maingre  dit  Boucicaut,  fut  fait  et  or- 
donné mareschal,  messire  Jacques  de  Bourbon 
grand  chambellan ,  et  messire  Hutin  d'Omont 
ordonné  à  porter  l'oriflambe.  Et  furent  ces 
choses  faites  le  vingt-sixiesme  jour  de  juillet. 

Et  combien  que  comme  dit  est  que  le  ma- 
riage eust  esté  tout  accordé ,  de  Jean  V,  fils  du 
duc  de  Bretagne,  et  de  Jeanne  dite  la  Jeune, 
quatriesme  fille  du  roy,  et  qu'il  y  eust  desja  eu 
quelques  solemnités  faites,  toutesfois  encores 
de  nouveau  furent-elles  faites  à  Paris  en  gran- 
des pompes,  tant  de  vestures,  que  de  joyaux,  et 
habillemens  des  dames  et  damoiselles,  et  y  eut 
joustcs ,  et  autres  choses  accoustumées  d'eslre 
faites. 

Madame  Marie  de  France ,  qui  dès  le  temps 


YI,  ROI  DE  FRANCE,  (1397) 

de  sa  nativité  avoit  esté  ordonnée  à  estre  reli- 
gieuse, fut  menée  à  Poissy,  et  là  rendue,  reli- 
gieuse de  son  bon  gré  et  volonté.  Et  lui  fut  ha- 
billé et  ordonné  son  hoslel  et  logis  ainsi  comme 
il  appartenoit  bien,  et  lui  ordonna-on  assigna- 
tion à  tenir  son  estât,  et  luy  furent  baillées  des 
dames  de  religion ,  estans  en  ladite  abbaye , 
pour  luy  tenir  compagnée. 

Le  roy  revint  derechef  en  santé.  Et  pource 
qu'à  Sainct-Denys,  estoit  l'un  des  clous,  dont 
Nostre-Sauveur  fut  crucifié,  lequel  n'estoit  pas 
bien  envaisselé  ainsi  qu'il  appartient,  le  roy  fit 
faire  un  beau  et  riche  reliquaire,  et  le  donna  à 
l'église  de  Sainct-Denys,  à  ce  que  ledit  clou  fut 
mis  richement  et  honorablement. 

En  ladite  année  l'empereur  de  Conslantino- 
ple  envoya  vers  le  roy  demander  aide  et  con- 
fort contre  les  Turcs,  lesquels  lui  faisoient  forte 
guerre ,  et  laschoient  d'avoir  la  cité  de  Cons- 
tantinople.  Et  y  vinrent  de  bien  notables  gens, 
qui  monstroient  que  sans  aide  l'empereur  ne 
pourroit  résister,  et  en  toute  humilité  firent 
leur  proposition  :  eux  retirés  la  matière  fut  ou- 
verte au  conseil.  Et  furent  tous  d'opinion,  que 
combien  que  l'année  de  devant  le  roy  y  eust  eu 
grand  dommage,  encores  devoit-on  entendre 
à  leur  aider.  Et  lors  s'agenouilla  monseigneur 
le  duc  d'Orléans  frère  du  roy,  en  luy  suppliant 
et  requérant  qu'il  luy  pleust  luy  donner  congé 
d'y  aller,  et  que  très-volontiers  il  y  employe- 
roit  sa  personne.  Laquelle  requeste  luy  fut  ré- 
putée à  bien  grand  honneur  et  vaillant  courage. 
Et  sur  ce  le  roy  ne  luy  fit  aucune  response.  Et 
appella-on  les  ambassadeurs ,  et  leur  fit  faire 
response  le  roy,  qu'en  temps  convenable  il  ai- 
deroit  et  conforteroit  l'empereur,  et  luy  envoye- 
roit  gens.  Et  leur  fut  fait  dons  beaux  et  hono- 
rables ,  et  s'en  retournèrent  vers  leur  maistre. 

Le  connestable  du  Basac ,  et  son  principal 
capitaine ,  envoya  de  très-gracieux  presens  au 
roy,  lesquels  le  roy  receut  très-benignement, 
et  renvoya  les  messagers. 

Le  roy  de  Bohême  avoit  grand  désir  de  voir 
le  roy  et  sceut  que  le  roy  devoit  venir  à  Rheims, 
et  que  par  aucun  temps  se  tiendroit  là,  si  fit  di- 
ligence d'y  venir.  Laquelle  chose  venue  à  la 
cognoissance  du  roy,  il  en  fut  bien  joyeux ,  et 
délibéra  de  luy  faire  bonne  cher.  Et  ainsi 
comme  le  roy  s'esbatoit  aux  champs  à  chasser, 
et  voler,  environ  à  deux  lieues  de  Rheims, 
survint  le  roy  de  Bohême,  lequel  il  receut  bien 
et  honorablement,  et  à  grande  joye  le  mena  à 


(1398) 

Rheims,  et  fui  festoyé  en  toutes  manières  bien 
grandement.  El  luy  fît  le  roy  de  beaux  dons  et 
plusieurs  presens.  Et  cependant  qu'il  y  fut, 
survint  une  ambassade  d'Allemagne,  pour  avoir 
union  en  l'Eglise,  disant  qu'ils  avoient  esleu  la 
voye  de  cession  comme  luy ,  dont  le  roy  fut 
moult  joyeux. 

1398. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vingt  dix-huit,  il 
vint  à  la  cognoissance  de  Benedict,  que  le  roy 
avoit  envoyé  devers  les  roys  et  princes  de  la 
chrestienté  pour  le  faict  de  l'union.  Et  qu'en 
ce  le  roy  d'Angleterre  s'estoit  joint  avec  luy. 
Dont  ilfutbien  desplaisant,  doutant  qu'il  n'eust 
fort  à  faire.  Parquoy  il  envoya  devers  le  roy  le 
cardinal  dePampelune,  qui  luyestoit  fort  allié. 
Le  roy  et  ceux  de  son  sang  le  sceurent  assez 
tost.  Et  pource  fut  mandé  audit  cardinal  qu'il 
ne  vint  point,  et  aussi  ne  f]t-il.  Et  si  Benedict 
avoit  esté  para  vaut  mal-content,  encores  le  fut-il 
plus.  Et  escrivit  au  roy  et  à  monseigneur  de 
Berry,  ainsi  que  bon  luy  sembla.  Et  es  lettres 
escrivoit  plusieurs  choses,  touchant  ledit  messire 
Simon  de  Cramault  patriarche  d'Alexandrie,  en 
le  chargeant.  Mais  le  roy  et  nos  seigneurs  ne  s'y 
arresterent  ja,  car  ils  voyoient  et  appcrcevoient, 
que  ce  n'estoit  que  pour  ce  qu'i^  avoit  à  cœur, 
d'aider  à  son  pouvoir  à  exécuter  l'intention  du 
roy,  qui  estoit  juste  et  raisonnable. 

Le  roy  pour  pourvoir  au  schisme  de  l'Eglise, 
délibéra  d'assembler  à  Paris  les  prélats  de  son 
royaume,  pour  avoir  advis  et  conseil  sur  ce 
qui  estoit  à  faire  en  la  matière.  Et  y  eut  bien 
grande  et  notable  compagnée  de  gens  d'église, 
clercs,  et  autres  notables  personnes ,  docteurs, 
maistreset  gradués.  Par  diverses  fois  on  avoit 
envoyé  par  devers  Benedict,  qui  estoit  à  Avi- 
gnon, pour  le  prier  de  requérir  qu'il  y  voulust 
adviser,  et  qu'il  n'y  avoit  provision,  sinon  que 
tous  les  deux  contendans  fissent  cession  :  et 
qu'on  fîst  un  concile  gênerai,  où  les  cardinaux 
tant  d'un  costé  que  d'autre,  fussent  avec  les 
prélats  de  la  chrestienté  ^  et  que  là  on  advisast, 
qu'il  y  eust  un  pape  seul  et  unique.  Mais  Be- 
nedict en  rien  n'y  vouloit  entendre.  Et  pour 
trouver  la  manière  d'y  procéder,  y  eut  plusieurs 
grandes  et  notables  consultations  faites.  Etfina- 
lement  fut  délibéré  et  conclu,  qu'on  ne  sous- 
trayeroitpas  seulement  à  Benedict  la  collation 
et  disposition  des  bénéfices  :  mais  qu'on  luy  fe- 
roit  pleniere  soustraction  de  toute  obéissance. 


PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSIINS. 


403 


Et  sur  ce  furent  lettres  bien  notablement  faites, 
et  composées,  lesquelles  furentenvoyéeset  pu- 
bliées par  tout  le  royaume  de  France.  Et  fut 
conclu  que  l'Eglise  de  France  seroit  réduite  à 
ses  anciennes  libertés  et  franchises;  c'estàsça- 
voir  que  les  ordinaires  donneroient  les  béné- 
fices estans  en  leurs  collations ,  et  que  toutes 
grâces  expectatives  et  réservations  cesseroient. 
Et  qu'aux  bénéfices  on  procederoit  par  voj^e 
d'eslection,  et  en  apparliendroit  la  collation 
aux  ordinaires.  Et  pour  ceste  cause  fut  ordon- 
née une  notable  procession  à  Saincte-Gene- 
viefve,  en  laquelle  furent  les  ducs  de  Berry,  de 
Bourgongne  et  de  Bourbon.  Et  là  fit  un  nota- 
ble sermon  ou  prédication  maistre  Gilles  des 
Champs,  lequel  sçavoit  bien  la  matière,  et  avoit 
tousjours  esté  présent  en  la  déduction  d'icelle. 
Et  advint  que  tantost  vacqua  l'abbaye  de 
Sainct-Denys ,  par  la  mort  de  Guy  II  de  Mon- 
ceaux abbé  d'icelle.  Et  fut  esleu  messire  Phi- 
lippes  de  Vilette,  qui  estoit  un  bien  notable 
clerc ,  docteur  en  théologie.  Et  y  eut  des  diffi- 
cultés beaucoup  touchant  la  confirmation  de 
l'eslection,  bien  qu'ils  estoient  exempts,  tant 
et  si  avant  que  l'exemption  se  peut  estendre. 
Et  fut  dit  quel'evesque  de  Paris,  qui  estoit  or- 
dinaire du  lieu,  confirmeroit ,  ou  inflrmeroit 
ladite  eslection.  A  laquelle  chose  Tevesque  pro- 
céda, et  trouva  que  l'eslection  estoit  juste, 
saincte  et  canonique.  Et  pource  la  confirma, 
et  si  luy  bailla  le  don  de  bénédiction.  Mais  il  y 
eut  lettres  faites  et  baillées  par  l'evesque  de 
Paris,  que  ce  fusl  sans  préjudice  de  l'exemp- 
tion des  religieux,  abbé,  et  convent  de  ladite 
egise  de  Sainct-Denys.  Et  pource  que  sembla- 
ble cas  de  jour  en  jour  pouvoit  advenir,  le  roy 
assembla  ceux  de  son  sang,  des  gens  d'église, 
et  de  l'université,  pour  sçavoir  ce  qu'on  auroit 
à  faire,  quand  le  pareil  cas  adviendroit,  tou- 
chant les  exemptions.  Et  fut  ordonné  générale- 
ment que  si  aucunes  églises,  ou  bénéfices  vac- 
quoient,  qui  fussent  électifs,  on  y  procederoit 
par  voye  d'eslection,  dont  la  consécration, 
confirmation,  oubenediction  apparliendroit  aux 
ordinaires,  sans  préjudice  des  droicts,  préro- 
gatives et  exemptions  des  exempts  et  ordinai- 
res. Et  furent  lesdites  choses  touchant  lesdites 
substraction  et  réduction  de  l'Eglise  de  France, 
conclues  le  vingt- septiesme  jour  de  juillet. 
Quand  les  cardinaux  estans  en  Avignon ,  sceu- 
rent la  conclusion  de  substraction  faite  par  le 
roy,  et  l'Eglise  de  France ,  ils  firent  pareille- 


404 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


(1398) 


ment  substraction  àBenedict,  et  soudainement 
et  secretlcment  ils  partirent  d'Avignon,  et  s'en 
vinrent  à  Villeneufve,  qui  est  au  royaume. 

En  ce  temps ,  le  comte  de  Perigort ,  qui  es- 
toit  grand  seigneur,  et  puissant  au  pays  de 
Guyenne ,  assembla  gens  de  guerre,  et  les  mit 
en  ses  places.  Et  sous  ombre  qu'il  se  disoit  tenir 
le  party  des  Anglois ,  commença  à  faire  aspre  et 
forte  guerre  aux  François ,  vers  les  marches  de 
Guyenne.  Et  faisoit  maux  infinis,  et  pilloit , 
desroboit,  et  faisoit  courre  tout  le  pays.  Pour 
laquelle  cause ,  le  roy  délibéra  d'y  envoyer.  Et 
futde'iberéque  lemareschal  Boussicault  iroit. 
Et  y  alla  à  grande  compagnée  de  gens  de  guerre, 
tant  d'hommes  d'armes,  quede  traict,  et  mit  le 
siège  devant  Montignac,  où  ledit  comte  estoit, 
lequel  finalement  se  soumit  à  la  cour  de  parle- 
ment du  tout.  Et  mit  ledit  mareschal  la  comté 
en  l'obeïssance  du  roy,  et  prit  Montignac, 
Bourdille,  Auberoche  ,  Saulac,  et  autres  pla- 
ces, et  y  eut  grande  peine,  et  de  belles  armes 
faites.  Et  amena  Boussicault  ledit  comte  de 
Perigort  à  Paris.  Etluyouy,  à  grande  et  meure 
délibération,  fut  dit  par  arrest,  que  ledit  comte 
avoit  forfait  corps  et  biens.  Toutesfois  la  vie 
luy  fut  sauvée.  Et  fut  ladite  comté  de  Perigort, 
avec  les  appartenances,  donnée  à  monseigneur 
le  duc  d'Orléans,  frère  du  roy,  et  luy  fut  bail- 
lée par  appanage  à  luy  et  à  ses  hoirs  masles , 
procréés  de  sa  chair. 

Et  pource  qu'on  voyoit  que  Benedict  ne  vou- 
loit  faire  obéissance,  et  que  tousjours  estoit  obs- 
tiné en  son  opinion  ,  on  délibéra  qu'on  l'as- 
siegeroit  dedans  le  palais  d'Avignon.  Et  de  faict 
y  fut  le  siège  mis,  et  y  souffrit  moult  de  misères, 
peines  et  travaux,  tant  de  vivres  ,  que  autre- 
ment :  mais  il  avoit  moult  grand  courage ,  et 
tousjours  se  tenoit  fort ,  et  confortoit  ceux  qui 
estoient  avec  luy .  Rodrigo  de  La  Lune  son  frère, 
faisoit  toutes  les  diligences  qu'il  pouvoitde  luy 
faire  avoir  vivres,  et  quelque  siège  qui  y  fut , 
bien  souvent,  par  manières  subtiles  on  y  met- 
toit  vivres.  Or  advint  que  aucuns  estans  audit 
siège,  advisoiçnt  souvent  manières  de  trouver 
moyens  subtils  d'entrer  en  la  place  du  palais 
où  estoit  Benedict.  Et  advisercnt  qu'il  y  avoit 
un  esvier  ou  conduit  d'eaues,  de  la  cuisine  du- 
dit  palais,  qui  estoit  grand  et  large,  et  que  par 
iceluy,  enostant  un  treillis  de  fer  qui  y  estoit, 
on  pourroit  très-aisément  entrer.  Et  trouva-on 
moyen  de  oster  ledit  treillis  de  nuict,  si  subti- 
lement, qu'on  leremettoit  et  ostoit  quand  on 


vouloit.  Ceux  de  dedans  s'apperceurent  et  ima- 
ginèrent bien  que  par  ledit  lieu  on  avoit  inten- 
tion d'entrer.  Et  pource  y  mirent  guet  secret, 
et  considérèrent  qu'on  ne  pouvoit  entrer  que 
l'un  après  l'autre,  et  que  ceux  qui  entreroient, 
quand  bon  leur  sembleroit ,  ils  seroient  pris  et 
attrapés  par  ceux  de  dedans,  et  ainsi  fut  fait.  Car 
aucuns  de  ceux  du  siège,  et  des  plus  vaillans, 
vinrent  audit  esvier  ou  conduit  de  cuisine 
et  entrèrent  dedans ,  et  à  mesure  qu'ils  en- 
troient estoient  pris ,  et  tant  qu'il  y  en  eut  de 
pris  cinquante  à  soixante.  Dont  ceux  qui  te- 
noient  le  siège  furent  moult  esbahis ,  et  non  sans 
cause,  car  il  y  avoit  de  leurs  parens  et  amis.  Et 
finalement  y  eut  traité  et  accord ,  par  lequel 
ceux  du  siège  se  levèrent,  et  les  prisonniers 
furent  rendus ,  et  s'en  alla  chacun  où  il  voulut. 

Et  est  à  advertir  qu'il  y  avoit  ja  grandes  hai- 
nes ,  envies  et  divisions  entre  les  ducs  de  Bour- 
gongne  Philippes  le  Hardy,  et  Orléans  frère  du 
roy,  lequel  soustenoit  Benedict ,  et  disoit  que 
c'estoit  mal  fait  de  luy  avoir  fait  substraction , 
et  plusieurs  mesmes  de  France  le  tenoient  pour 
vraypape.Et  quand  telles  divisions  venoient  à 
la  cognoissance  dudit  maistre  Jean  Juvenal  des 
Ursins  garde  de  par  le  roy  de  la  prevosté  des 
marchands,  il  alloit  parler  à  eux,  et  à  autres  qui 
pouYoient  aider  à  reprimer  leur  ire  5  et  tellement 
qu'ils s'appaisoient,  ou  au  moins  dissimuloient. 

Et  comme  dessus  a  esté  touché,  vinrent  à 
Paris  deux  augustins  ,  qui  se  faisoient  forts  de 
guarir  le  roy,  et  leur  furent  baillées  toutes  les 
choses  qu'ils  vouloient  et  demandoient ,  et  eu- 
rent bien  grande  finance.  Et  de  faict ,  mirent 
la  main  à  la  personne  du  roy,  et  comme  l'on 
dit  luy  firent  aucunes  incisions  au  chef,  et 
comme  il  fut  trouvé  ,  mirent  le  roy  en  grand 
danger  delefairemourirpiteusement.Etpource 
furent  pris  et  emprisonnés,  interrogés  et  ques- 
tionnés. Et  pour  abréger,  confessèrent  qu'ils 
ne  s'y  cognoissoient.  Ety  eut  plusieurs  notables 
gens  assemblés,  tant  d'église  que  lais ,  lesquels 
conclurent  qu'ils  seroient  dégradés,  et  qu'ils 
auroientles  testes  couppécs.  Et  pour  ceste  cause 
furent  faits  escharfauts  en  Grève  devant  l'Hos- 
telde  Ville,  et  du  Sainct-Esprit.  Et  y  eut  une 
manière  de  pont  de  planches  fait,  qui  venoit  à 
l'endroitd'unedes  fenestres  delà  salle  duSainct- 
Esprit ,  laquelle  fenestre  on  mit  en  Testât  et 
semblance  d'un  huis,  et  furent  mis  Icsdils  au- 
gustins sur  lesdits  escharfauts.  Et  fit-on  une 
manière  de  briefve  prédication.  Et  après  issil 


(1398) 

l'evesque  de  Paris  en  habil  pontifical  par  ladite 
feneslrc ,  et  vint  jusques  aux  deux  auguslins, 
lesquels  estoient  revestus  comme  s'ils  eussent 
voulu  dire  messe.  Et  après  ce  qu'il  eut  parlé  à 
eux>  il  leur  osla  à  chacun  d'eux  les  chasuble, 
estole,  manipule,  aube,  et  surplis,  en  disant 
certaines  oraisons,  puis  s'en  retourna  par  où  il 
estoit  venu.  Et  paravant  en  sa  présence  furent 
raiz  et  ostés  leurs  cheveux,  sans  apparence  de 
couronnes.  Et  tantost  ceux  de  la  jurisdiclion 
laye  les  prirent  et  les  despouillerent,  el  leur 
laissèrent  seulement  leurs  chemises,  el  à  chacun 
une  petite  jacquette  par  dessus.  Et  furent  mis 
en  une  charelle.  et  liés  el  menés  aux  halles  , 
et  là  eurent  les  testes  couppées,  et  si  furent  es- 
carlelés ,  el  les  corps  portés  au  gibet ,  et  les 
testes  mises  sur  deux  demies  lances ,  en  l'es- 
charfaut  aux  halles,  où  ils  avoienl  esté  decolcs. 
Et  furent  plusieurs  hesbahis  comment  on  les 
avoit  dégradés  ,  et  baillés  à  la  justice  séculière. 
Mais  par  clercs  notables  ,  veu  les  cas  par  eux 
commis  en  la  personne  du  roy,  fut  dit  que 
c'estoit  justice.  Et  disoienl  aucuns,  que  lesdils 
auguslins  se  disoient  au  due  d'Orléans,  et  que 
par  haine  que  le  duc  de  Bourgongne  avoit  au- 
dit duc  d'Orléans  ,  il  leur  avoit  fait  faire  et  pro- 
curé ce  qui  fut  fait.  A  cause  que  le  duc  d'Or- 
léans avoit  fail  brusler  un  nommé  maislre  Jean 
de  Bar,  qui  esloit  nigromancien  et  invocateur 
de  diables,  et  estoit  au  duc  de  Bourgongne.  Et 
disoit-on  que  pour  les  envies,  qui  estoient  entre 
lesdits  deux  ducs ,  diverses  choses  se  faisoient. 
En  ceste  année ,  après  que  le  roy  Richard 
eut  en  Angleterre  fait  coupper  les  testes  des 
seigneurs  d'Angleterre  dessus  dits,  plusieurs 
divisions  se  commencèrent.  Et  mesmement 
Henry  de  Lancastre ,  fils  du  duc  de  Lancastre, 
lenoit  plusieurs  diverses  et  estranges  maniè- 
res, sentans  murmures  et  conspirations  contre 
le  roy  Richard,  lesquelles  vinrent  à  sa  cognois- 
sance.  Et  pource  manda  le  duc  de  Lancastre, 
père  dudit  Henry,  et  luy  dit  ce  qui  estoit  venu 
à  sa  cognoissance  touchant  sondit  fils.  Et  selon 
ce  qu'on  disoit,  y  avoit  de  meschanles  choses 
entreprises  contre  le  roy  et  trouvoient  assez  de 
matière  pour  le  faire  mourir.  Quand  le  roy 
d'Angleterre  apperceut  les  choses  dessus  dites, 
il  délibéra  de  tenir  un  parlement  à  Wincestre, 
et  assembla  les  trois  estais  du  pays  ;  et  y  eut 
grande  assemblée,  et  fit  des  ducs  et  des  comtes. 
Et  en  ce  parlement  Henry  de  Lancastre  dit  au 
comte  Mareschal ,  qu'il  estoit  faux  ;  traislre  et 


PAR  JEAN  JUYENAL  DES  URSINS. 


40i 


desloyal  et  mauvais,  el  qu'il  avoil  faussement 
et  mauvaisement  tué  ou  fail  mourir  son  oncle, 
le  duc  de  Glocestre  frère  de  son  père.  El  qu'il 
avoil  emblé  les  deniers  du  royaume,  el  les  avoil 
appliqués  à  son  profit ,  et  plusieurs  autres 
trahisons  avoir  fail.  Le  comte  respondil  qu'il 
avoil  faussement  el  mauvaisement  menty.  Et  y 
eut  gage  jelté  el  adjugé,  et  dit  qu'il  cheoitgage 
de  bataille.  El  pour  ce  faire  y  eut  jour  assigné. 
El  lousjours  cuidoille  duc  de  Lancastre  père  de 
Henry,  muer  le  propos  du  roy ,  et  des  parties. 
Au  jour  assigné  les  parties  tous  armés  compa- 
rurent en  champ.  Et  après  les  sermens  fut  à 
chacun  permis  faire  son  devoir.  El  quand  Henry 
de  Lancastre  veid  son  adversaire ,  il  marcha 
bien  vaillamment  huit  pas,  sans  que  l'autre 
commençasl  à  marcher.  Toulesfois  il  s'esmeul, 
el  comme  de  grand  courage  venoil  à  Henry  , 
mais  quand  il  vint  à  l'approcher,  tous  deuxjel- 
terent  leurs  lances.  El  ce  fail  le  roy  d'Angle- 
terre les  fit  tous  deux  prendre,  el  les  bannit  de 
son  royaume,  le  comte  Mareschal  à  perpétuité, 
el  Henry  de  Lancastre  jusques  à  dix  ans.  Et 
de  ce  fui  le  père  bien  content.  Henry  s'en  vint 
à  Paris  vers  le  roy  de  France  el  les  seigneurs, 
el  fut  receu  bien  grandement  el  honorable- 
ment, et  lui  fil-on  très-bonne  chère.  Et  luy 
ordonna  le  roy  son  estai  bien  honorablement. 
Dont  le  roy  d'Angleterre  fut  très -mal  con- 
tent, et  très-impatiemment  le  porta;  el  luy 
sembloil,  veu  l'alliance,  que  le  roy  el  les  sei- 
gneurs de  France  ne  le  deussenl  point  avoir 
receu.  El  depuis  le  père  dudit  Henry  alla  de 
vie  à  Irespassement.  Et  cuidoil  bien  Henry  de 
Lancastrequeleroy  d'Angleterre  deustappaiser 
son  courage  et  le  rappeller,  el  lui  laisser  la  suc- 
cession de  son  père,  tant  de  meubles,  que 
d'immeubles.  Mais  il  fil  tout  le  contraire,  car 
il  prit  tous  les  meubles,  qui  estoient  grands,  e». 
les  appliqua  à  son  profit.  Et  de  ce  ledit  Henrj 
eut  bien  grande  desplaisance.  Dont  monsei- 
gneur de  Berry  le  conforloit  el  l'appaisoit  le 
plus  qu'il  pouvoit.  Toulesfois  il  sembloil  bien 
à  sa  manière  el  contenance ,  qu'il  avoil  un  cou- 
rage bien  dcspileux,  et  intention  s'il  eust  peu 
de  s'en  venger. 

Cette  année  la  reyne  Blanche  alla  de  vie  'à 
Irespassement,  à  Neaufle-le-Chaslel ,  le  cin- 
quiesme  jour  d'octobre,  dont  ce  fui  grand  dom- 
mage. Elle  fui  portée  en  terre  à  Saincl-Denys 
bien  solemnellemenl,  ainsi  qu'il  apparlenoit. 
Elle  avoit  une  partie  de  l'un  des  clouds,  donl 


406 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  LE  FRANCE 


Nostre-Seigneur  fut  crucifié,  qu'elle  fil  bien 
et  honorablement  enchâsser,  et  le  donna  à  Nos- 
Ire-Dame  des  Carmes,  pour  mettre  en  leur  église. 

Le  roy  ,  la  reyne  et  nos  seigneurs  les  ducs 
envoyèrent  à  leur  fille  et  niepce  d'Angleterre, 
de  beaux  et  riches  dons ,  par  notables  cheva- 
liers et  escuyers  qui  furent  en  Angleterre,  et 
là  les  présentèrent.  Et  quand  ils  furent  retour- 
nés ,  ils  rapportèrent  qu'en  Angleterre  y  avoit 
plusieurs  divisions,  et  qu'on  murmuroit  fort 
contre  le  roy  pour  les  exactions  qu'il  faisoit , 
et  qu'ils  doutoicnt  fort  qu'il  n'y  eust  un  grand 
brouillis ,  car  il  n'y  avoit  ny  gens  d'église ,  ny 
nobles,  ny  autres,  qui  n'en  fussent  mal-con- 
tens.  Et  quand  Henry  de  Lancastre  qui  estoit 
par  deçà ,  le  sceut ,  il  en  fut  bien  joyeux  et  se 
réconforta  fort. 

Les  cardinaux  de  Thury  et  de  Saluées  vin- 
rent à  Paris  en  grandes  pompes  et  estais,  de- 
vers le  roy  et  nos  seigneurs  les  ducs ,  et  firent 
une  proposition  par  la  bouche  dudit  de  Thury, 
et  disoient  mau-x  infinis  de  Benedict  et  plu- 
sieurs autres  paroles.  Et  firent  deux  reques- 
tes  ,  l'une ,  que  le  roy  voulust  escrire  aux  roys 
et  princes  diligemment,  touchant  le  faict  de  l'u- 
nion. La  seconde  fut,  qu'il  voulust  faire  dili- 
gence, et  mettre  peine  à  prendre  Benedict.  Sur 
la  première  leur  fut  respondu  que  le  roy  y  avoit 
entendu  et  entendroit  le  mieux  que  faire  se 
pourroit.  A  la  seconde  requesle  fut  fait  res- 
ponse  que  n'estoit  pas  à  faire  au  roy  de  faire 
prendre  Benedict ,  ny  mettre  la  main  sur  luy.  Et 
ausssi  que  ce  n'estoit  pas  chose  aisée  à  faire. 
C'estoit  merveilles  des  pompes  et  estais  desdits 
cardinaux,  lesquels  estoient  à  toutes  gens  de 
quelque  estât  qu'ils  fussent ,  à  grande  desplai- 
sance et  abomination. 

Il  y  eut  deux  cardinaux,  l'un  nommé  Mar- 
tin et  l'autre  Boniface  ,  lesquels  se  cuiderent 
eschapper  du  palais  d'Avignon,  en  habits  dis- 
simulés ,  et  furent  rencontrés  par  les  gens  du 
mareschal  Boussicaut,  et  pris.  Et  dit-on  que 
Martin  dedesplaisance,  pauvreté  et  indigence, 
alla  de  vie  à  trespassement.  Et  au  regard  de 
l'autre  nommé  Boniface,  l'on  disoit  que  Bous- 
sicaut en  avoit  bien  eu  cinquante  mille  ducals. 

En  ce  temps  un  bourgeois  de  Vitré  en  Bre- 
tagne ,  nommé  Pierre  Pilet,  jetta  son  gage  de 
bataille  contre  un  gentilhomme  dudit  pays, 
nommé  Guillaume  Marcille.  Et  le  chargeoit 
d'avoir  fait  tuer  par  ses  fils  un  sien  parent. 
Ledit  Marcille  au  contraire  mainlcnoil,  que 


(1399) 

jamais  n'en  avoit  esté  consentant.  Et  estoit  le- 
dit Pilet  un  bel  homme ,  fort  et  roide ,  et  Mar- 
cille estoit  vieil  et  ancien  :  et  luy  fut  permis 
qu'en  son  lieu  il  mist  le  bastard  du  Plessis.  Et 
soustenoit  fort  ledit  Pilet  monseigneur  de  La- 
val, devant  lequel  se  faisoit  le  gage.  Et  furent 
les  sermens  faits  -,  et  fut  ledit  Pilet  jette  à  terre 
d'un  coup  de  lance  par  le  bastard,  et  après  tira 
son  espée  et  le  tua.  Et  tantost  après  on  envoya 
quérir  le  bon-homme  vieil ,  qui  estait  prison- 
nier, comme  raison  estoit ,  et  fut  délivré.  Et  si 
son  champion  eust  esté  desconfit ,  il  eust  souf- 
fert mort. 

1399. 

L'an  mille  trois  cens  quatre-vmgt  dix-neuf, 
le  roy  retourna  en  santé,  etavoitbon  senseten- 
tendement,  et  fit  la  solemnité  de  Pasques  en 
son  hostel  à  Sainct-Paul.  Au  huictiesme  jour 
après,  l'evesque  de  Paris  vint  ausdit  hostel  en 
la  chappelle ,  et  de  sa  main  le  roy  receut  le 
sainct  sacrement  de  confirmation ,  en  grande 
dévotion.  Et  si  firent  plusieurs  autres  seigneurs, 
chevaliers  est  escuyers. 

Les  ducs  de  Berry ,  de  Bourgongne ,  et  de 
Bourbon,  avoient  grand  désir  de  sçavoir  d'où 
venoit  la  maladie  du  roy,  et  firent  assembler 
tous  les  physiciens  de  l'université  de  Paris,  et 
autres ,  dont  il  estoit  mémoire.  Et  fut  mise  la 
matière  en  termes,  et  spécialement  si  la  maladie 
qu'il  avoit  venoit  de  choses  et  causes  intrinsè- 
ques ,  ou  par  accidens  extrinsèques.  Et  y  eut 
divers  argumens  et  imaginations.  Et  finale- 
ment on  ne  sceut  que  conclure,  et  demeura  la 
matière  indiscusse,  et  sans  aucune  décision  ny 
détermination,  dont  les  seigneurs  ne  furent  pas 
bien  contens, 

En  ce  temps ,  aucuns  de  l'ordre  de  Sainct- 
Bernard  apportèrent,  comme  ils  disoient ,  le 
sainct  Suaire,  où  nostre  benoist  Sauveur  Jesus- 
Christ  fut  ensepulturé,  et  le  mirent  à  Sainct- 
Bernard  à  Paris.  Et  y  eut  grande  affluence  de 
peuple ,  et  en  levèrent  une  bien  grande  finance 
d'argent.  Et  disoit-on  qu'il  y  eut  de  beaux  mi- 
racles faits ,  combien  qu'on  n'en  déclarasl  au- 
cuns particulièrement. 

Ceux  de  Venise  envoyèrent  vers  le  roy ,  de- 
mander aide  et  confort  contre  les  Turcs ,  les- 
quels avoient  occupé  plusieurs  villes.  Et  leur 
donna-on  espérance  de  leur  aider,  et  aussi  en 
avoit  le  roy  bonne  volonté. 

On  disoit  que  aucuns  mieux  aimansleur  pro 


(1399) 

fit  particulier  que  le  bien  public,  procuroienl  et 
faisoient  diligence  qu'on  mist  un  dixième  sus. 
Et  estoil  renommée ,  que  le  principal  qui  pour- 
suivoil  ccsle  matière,  estoit  messire  Simon  de 
Cramault  patriarche  d'Alexandrie,  qui  disoit 
qu'il  avoit  fait  plusieurs  grandes  mises  en  am- 
bassades, et  autrement,  pourle  faict  deTEglise. 
Et  qu'autrement  il  ne  pou  voit  estre  contenté,  ne 
satisfait.  Et  furent  les  gens  d'cgiisc  assemblés, 
pour  avoir  leur  consentement  5  plusieurs  quand 
ils  ouyrent  parler  delà  matière  s'absentèrent, 
et  départirent.  Et  de  ceux  qui  y  demeurèrent 
aucuns  oncques  ne  s'y  voulurent  consentir. 
Toutesfois  fut  le  dixiesme  mis  sus,  à  la  grande 
desplaisance  de  la  plus  saine  partie  :  et  ne 
Irouva-l'on  à  peine  personne  ecclésiastique, 
qui  se  voulust  mesler  de  le  recevoir,  et  lever. 
Et  fut  ordonné,  qu'on  le  feroit lever  par  per- 
sonnes layes.  Et  ainsi  fut  fait  bien  rigoureuse- 
ment ,  et  en  fut  levé  grande  finance.  Et  disoit- 
on  que  c'estoit  pour  le  faict  de  l'Eglise  et  de 
la  poursuite  de  l'union.  Mais  tout  s'en  alla  en 
autres  choses  bien  inutiles,  et  en  prirent  les 
princes  et  autres  ce  qu'ils  peurent,  à  leur  profit 
particulier. 

En  ce  temps ,  les  Turcs  et  Sarrasins  gre- 
Yoient  fort  Constantinople ,  et  fesoient  forte  et 
aspre  guerre.  Pour  laquelle  cause  l'empereur 
de  Constantinople  envoya  devers  le  roy  requé- 
rir aide  et  secours.  Et  y  envoya  le  roy  le  ma- 
reschal  Boussicaut ,  avec  douze  cens  comba- 
lans-,  eten  sa  compagnée  estoit  Chasteaumo- 
rant,  un  chevalier  de  Bourbonnois.  Lesquels 
se  portèrent  vaillamment ,  et  firent  plusieurs 
grands  dommages  aux  Sarrasins,  et  résistèrent 
à  leur  mauvaise  entreprise  et  volonté.  Et 
quand  ils  eurent  fait  le  mieux  qu'ils  peurent, 
délibérèrent  d'eux  en  retourner,  dont  les  Grecs 
furent  bien  desplaisans.  Mais  l'air  estoit  non 
propice  aux  François ,  et  desja  aucuns  se  com- 
mençoient  à  mourir,  et  si  avoient  faute  d'ar- 
gent, et  souvent  de  vivres.  Et  de  faict,  le  ma- 
reschal  Boussicaut  s'en  partit ,  et  laissa  ledit 
Chasteaumorant  vaillant  chevalier  avec  seule- 
ment cent  combalans.  Lequel  très-volontiers  y 
demeura,  dont  les  Grecs ,  encores  combien 
qu'ils  fussent  peu  de  gens,  furent  grandement 
reconfortés. 

En  ceste  année,  fut  moult  grande  abon- 
dance d'eau<»s ,  se  creurent  les  rivières  mer- 
veilleusement, et  se  desriverentau  grand  dom- 
mage des  biens  de  dessus  la  terre.  Et  em- 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  LRSINS. 


maisons,  gens. 


407 

enfans,   cl  biens 


menoient 
meubles. 

Et  en  cet  an  y  eut  grande,  horrible  et  piteuse 
mortalité  en  Bourgongne,  Champagne,  Brie, 
Paris,  et  Normandie,  et  pour  abréger,  par  tout 
le  royaume  de  France.  Et  quand  elle  cessoit  en 
un  pays  elle  commençoit  en  un  autre.  Et  est 
comme  chose  incroyable  de  la  grande  quantité 
de  peuple  qui  mourut.  Et  disoit-on,  que  c'es- 
toit à  cause  des  horribles  et  détestables  péchés, 
qui  se  commettoient  publiquement  et  notoire- 
ment sans  aucune  reprehension.  Et  quand  on 
en  parloit  en  prédications,  au  conseil  du  roy  , 
ou  autre  part,  on  contemnoitet  desprisoit  ceux 
qui  en  parloient  à  bonne  intention.  Les  gens 
d'église  ne  sçavoient  que  faire,  sinon  prières 
et  processions  solemnelles,  dont  ils  faisoient 
grandement  leur  devoir.  Elles  religieux,  abbé, 
et  couvent  de  Sainct-Denys,  à  la  requeste  d'au- 
cuns seigneurs,  et  autres,  en  une  bien  notable 
procession ,  portèrent  jusques  à  Paris  en  la 
Saincte-Chapelle,  le  corps  de  monseigneur 
sainct  Hippolyte,  et  célébrèrent  une  bien  no- 
table messe ,  et  puis  le  rapportèrent  à  Sainct- 
Denys,  et  cessa  la  mortalité. 

Une  merveilleuse  comète  apparut  au  ciel.  Et 
combien  qu'on  die  que  telles  choses  sont  natu- 
relles, toutesfois  elle  sembla  fort  estrange ,  car 
elle  dura  huict  jours  entiers  enflambée,  et  es- 
toit de  grande  estendue.  Et  disoient  aucuns  as- 
tronomiens  que  c'estoit  signe  de  quelque  grand 
mal  à  venir. 

LesAllemans  eurent  en  aucune  desplaisance 
leur  empereur,  si  le  désappointèrent,  et  en  mi- 
rent un  autre'. 

Il  y  eut  grandes  alliances  jurées  et  promises 
entre  monseigneur  d'Orléans,  et  Henry  de  Lan- 
ca8tre,et  se  monstroient  grands  signes  d'a- 
mour, et  souvent  estoient  ensemble. 

Or  est  vray,  comme  dessus  a  esté  dit,  que 
Henry  de  Lancastre  avoit  esté  banni  du  royaume 
d'Angleterre  ,  et  s'en  vint  en  France,  où  il  es- 
toit bien  desplaisamment,  et  ne  faisoit  que  pen- 
ser et  ruminer,  comme  il  pourroit  trouver  ma- 
nière et  moyen  de  faire  un  grand  brouillis.  Et 
en  ce  temps  ceux  de  Hibernie  se  rebellèrent 
contre  le  roy  d'Angleterre,  et  fut  content  d'y 
aller  en  personne  -,  et  de  faict  y  alla.  Et  après 
son  parlement  plusieurs  monopoles,  conspira- 
tions ,  et  séditions  se  commencèrent  à  esmou- 

•  Robert,  comle  palatin. 


408 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1399) 

baillé  el  livré  es  mains  de  son  adversaire.  Et 


voir.  Lesquelles  choses  vinrent  à  la  cognois- 
sance  de  Henry  de  Lancastre ,  duquel  le  père 
estoit  mort,  car  durant  sa  vieil  eust  résisté 
aux  entreprises  et  malices  de  son  fils.  Et  déli- 
béra de  trouver  manière  de  passer  en  Angle- 
terre. Et  après  le  passement  dudit  roy  d'An- 
gleterre en  Hibernie,  aucuns  pleins  de  mau- 
vaise volonté  vinrent  là  où  la  reyne  fille  de 
France  estoit.  Et  luy  osterent  tous  ses  servi- 
teurs et  servantes  de  la  langue  de  France,  ex- 
cepté une  damoiselle  et  son  confesseur ,  et  au- 
cuns Anglois  entendans  et  parlans  quelque  peu 
de  la  langue  de  France  :  et  en  un  chasteau  la 
mirent,  qui  fut  un  exploict  bien  merveilleux, 
dont  ledit  de  Lancastre  fut  bien  joyeux.  Et  luy 
sembla  qu'il  estoit  temps  qu'il  passast  en  An- 
gleterre, et  à  ce  faire  se  disposa  le  plus  secrette- 
ment  qu'il  peut.  Toutesfois  il  vint  à  la  cognois- 
sance  d'aucuns  seigneurs  de  France ,  qui  se 
doutoient  bien  qu'il  ne  voulust  faire  quelque 
mauvaise  besongne  ou  entreprise  contre  le  roy 
Richard,  gendre  du  roy.  Et  de  ce  on  luy  parla  : 
mais  il  affermoit  que  ce  n'estoit  pas  son  inten- 
tion, ny  ne  fut  oncques,  de  faire  chose  préju- 
diciable ou  dommageable  au  roy  d'Angleterre 
son  souverain  seigneur;  et  que  ce  qu'il  faisoit, 
c'estoit  pour  son  honneur  et  profit,  et  pour  luy 
cuider  faire  service  et  plaisir  :  toutesfois  l'issue 
monstra  tout  le  contraire.  Et  pour  abréger , 
s'en  alla  en  Angleterre,  et  passa  la  mer,  et  tan- 
tost  trouva  satellites  qui  luy  promirent  l'aider 
et  ainsi  le  firent.  H  escrivit  lettres  très-sedi- 
tieuses  à  plusieurs  prélats ,  nobles ,  et  gens  des 
bonnes  villes ,  faisans  mention  de  plusieurs 
bourdes  et  mensonges.  Et  tantost  trouva  gar- 
des ,  suittes  et  alliances.  Et  s'en  vint  devers  le 
duc  dTorck  son  oncle,  qui  le  reprit  fort  :  mais 
il  jura  et  afferma,  comme  dessus  il  avoit  dit  en 
France,  combien  que  desja  il  avoit  fait  pren- 
dre plusieurs  nobles  d'Angleterre,  et  autres,  et 
leur  avoit  fait  coupper  les  testes ,  et  icelles  en- 
voyer à  Londres.  Et  avoit  obéissance  desja  en 
plusieurs  places  et  villages ,  et  presque  tout  le 
peuple  se  retiroit  vers  luy,  el  obeissoit.  Quand 
la  chose  vint  à  la  cognoissance  du  roy  Ri- 
chard, il  fut  moult  troublé,  et  non  sans  cause, 
et  délibéra  de  s'en  venir  en  Angleterre,  et  re- 
tourner ,  et  de  faict  ainsi  le  fit.  Et  quand  il  y 
fut,  quasi  de  tous  ses  gens  comme  tout  seul  il 
fut  délaissé,  dont  il  fut  moult  esbahi.  Etenco- 
rcs  luy  vint-il  bien  pis,  car  par  ceux  ausquels 
U  se  fioit  fut  Dris ,  détenu  ,  et  emprisonne  ,  et 


lors  tout  le  peuple  commença  à  crier  el  dire, 
tant  gens  d'église,  nobles,  que  autres,  qu'on 
le  devoit  priver  du  royaume,  el  mettre  en  char- 
Ire  perpétuelle,  car  il  avoit  fait  mourir  ses 
parens  sans  cause,  et  baillé  Cherbourg  et  Brest, 
et  fait  paix  avec  le  roy  de  France  et  les  Fran- 
çois sans  le  consentement  du  peuple.  Et  qu'il 
avoit  fait  de  grandes  et  excessives  exactions 
sur  le  peuple,  sans  l'avoir  employé  au  faict  de  la 
chose  publique,  et  du  royaume.  Et  prenoit-on 
gens  de  tous  estais ,  qui  avoient  servi  le  roy  Ri- 
chard, qui  estoient  exécutés  à  mort,  pillés  et 
dérobés.  Et  fut  conclu  qu'il  falloit  faire  un  au- 
tre roy  par  eslection.  El  fut  esleu  Henry  de  Lan- 
castre, et  constitué  et  ordonné  roy  par  les  trois 
estais.  El  l'archevesque  de  Canlorbie  l'oignit, 
el  fil  une  grande  proposition ,  et  prit  son 
thème  :  «  Habuit  Jacob  benedictionem.  »  Et  le 
déduisit  ainsi  que  bon  luy  sembla.  Et  se  nomma 
et  porta  ledit  Henry  publiquement  el  notoire- 
ment roy.  Et  monstra  une  ampoulle ,  qu'un 
ange  ,  comme  il  disoit,  avoit  apportée  à  sainct 
Thomas,  pour  en  oindre  el  sacrer  les  roys  d'An- 
gleterre. El  avoit  le  roy  de  France  envoyé  gens 
devers  ledit  Henry  de  Lancastre,  pour  sçavoir 
ce  que  c'estoit  qu'on  faisoit  en  Angleterre  con- 
tre son  fils ,  ausquels  on  monstra  ladite  am- 
poulle. Et  si  paravant  il  avoit  fait  mourir  plu- 
sieurs personnes  d'Angleterre  bien  notables , 
encores  quand  il  se  trouva  maislre ,  il  en  fit 
plus  mourir  sans  cause  et  sans  raison.  Et  qui 
pis  est,  il  fil  tant  que  les  serviteurs  du  roy  Ri- 
chard mesmes,  et  ausquels  il  se  fioit,  le  mirent 
à  mort  bien  inhumainement.  Et  pource  que 
plusieurs  en  cesle  matière  en  ont  escril,  on  s'en 
passe  en  bref.  Et  trouve-on  bien  que  les  An- 
glois ont  aulresfois  fait  de  tels  exploits. 

Environ  ce  temps ,  estoit  à  Paris  monsei- 
gneur le  duc  de  Berry  oncle  du  roy,  el  en  sa 
compagnée  estoit  le  comte  d'Estampes,  lequel 
souvent  beuvoil  el  mangeoil  à  sa  table,  et  un 
jour  le  mal  d'apoplexie  le  prit,  et  à  la  table  sa 
teste  mit  sur  ses  bras,  qui  estoient  sur  la  table 
comme  croisés,  et  cuidoit-on  qu'il  dormisl.  Et 
disoit  ledit  monseigneur  de  Berry  en  riant  : 
<i  Beau  cousin  dort.  )>  Mais  il  dormit  tellement, 
que  oncques  puis  n'en  reveilla. 

Quand  le  roy  sceut  ce  qui  avoit  esté  fait  en 
Angleterre  contre  son  gendre,  il  en  fut  bien 
desplaisanl,  et  cognul-on  bien  que  toutes  al- 
liances el  trefves  estoient  rompues ,  el  qu'oq 


(1400) 

estoit  revenu  à  la  guerre.  Toutesfois  Henry  soy 
disant  roy  d'Angleterre,  envoya  vers  le  roy  luy 
faire  sçavoir,  que  s'il  vouloil  envoyer  à  Boulon- 
gne  de  ses  gens,  qu'il  envoyeroil  à  Calais.  Et 
ainsi  fut  fait.  Et  y  eut  personnes  notables  en- 
voyées decosté  et  d'autre,  et  parlèrent  ensem- 
ble. Et  y  eut  seulement  une  trefve  conclue  à  la 
Penlecoste  ensuivant. 

Pource  que  l'année  d'après  y  avoit  pardon 
gênerai  et  indulgences  en  cour  de  Rome  ,  et 
que  le  royaume  estoit  bien  appauvri,  et  que  si 
on  pennetloit  d'aller  à  Rome,  que  ce  seroit 
grande  évacuation  de  pecunes,  veu  qu'à  Rome 
ils  tenoient  l'antipape  "  pour  pape ,  il  fut  dé- 
fendu qu'on  y  allast  point,  par  cry  public: 
mais  ce  nonobstant  grand  peuple  y  fut. 

Pource  que  par  les  ordonnances  royaux,  qui 
avoient  esté  mises  sus,  l'Eglise  de  France  avoit 
esté  remise  en  ses  libertés  et  franchises,  et  or- 
donné que  les  ordinaires  donneroient  les  béné- 
fices, ils  en  disposèrent  en  faveur  de  leurs  va- 
lets et  serviteurs.  Et  de  ce,  ceux  de  l'univer- 
sité se  plaignirent,  et  non  sans  cause.  Et  aussi 
on  entreprenoit  fort  sur  leurs  privilèges,  et  en 
diverses  manières  n'en  pouvoient  jouyr.  Ils  re- 
quirent au  roy  qu'on  y  pourveust ,  ou  autre- 
ment ils  faisoient  sçavoir  qu'ils  cesseroient.  Et 
de  faict,  pource  qu'on  ne  leur  fit  aucune  pro- 
vision valable,  ils  cessèrent  de  faict,  et  durèrent 
leurs  cessations  tout  au  long  du  caresme.  Et 
depuis  fut  trouvé  expédient,  et  recommencè- 
rent leurs  leçons. 

En  Sicile ,  et  Naples,  Louys  II,  roy  de  Sicile 
en  plusieurs  lieux  estoit  obey,  et  tenu  pour 
roy,  et  spécialement  à  Naples.  Et  y  eut  un 
comte  du  pays  mesme,  auquel  il  se  fioit,  le- 
quel par  trahison  mit  le  roy  Ladislaus  ou  Lan- 
celot  dedans  Naples.  Et  pource  quand  la  chose 
vint  à  la  cognoissance  du  roy  de  Sicile ,  il  en- 
voya le  comte  de  La  Marche  au  pays  pour  faire 
guerre. 

1400. 

L'an  mille  quatre  cens,  il  vint  à  la  cognois- 
sance du  roy,  que  l'empereur  de  Constantino- 
ple  avoit  grand  désir  de  venir  en  France,  tant 
pour  voir  le  roy  ,  que  aussi  pour  luy  requérir 
aide  et  confort ,  pour  résister  alencontre  des 
ennemis  de  la  foy  -,  et  de  plus ,  pour  le  remer- 
cier des  secours,  aides ,  et  courtoisies  qu'illuy 

•  Boniface  IX. 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS, 


409 


avoit  faites.  Et  quand  le  roy  sceut  sa  venue,  il 
fit  faire  diligence  qu'à  l'entrée  du  royaume  il  y 
eust  chevaliers  et  escuycrs  pour  le  conduire  et 
défrayer  partout  où  il  passeroit.  Et  quand  il 
fut  assez  près  de  Paris,  il  envoya  ses  oncles  au 
devant  de  luy,  et  le  roy  mesme  le  receut  à  l'en- 
trée de  Paris ,  et  luy  donna  un  beau  coursier 
bien  enharnaché,  tout  blanc.  Et  l'amena  le  roy 
jusques  au  Palais,  et  puis  le  fit  mener  au  Lou- 
vre, où  il  fut  logé.  Et  estoit  l'hostel  très-bien 
habillé  et  paré,  et  là  tenoit  son  estât  aux  des- 
pens  du  roy.  Et  faisoient  le  service  de  Dieu  se- 
lon leurs  manières  et  cérémonies,  qui  sont  bien 
estranges,  et  les  alloit  voir  qui  vouloit. 

En  ce  temps  fut  ordonné  par  le  roy  et  ceux 
de  son  sang,  qu'on  feroit  diligence  d'avoir  ma- 
dame Isabeau  reyne  d'Angleterre,  qui  estoit 
pucelle ,  car  oncques  le  roy  Richard  compa- 
gnée  charnelle  n'avoit  eu  avec  elle.  Et  envoya- 
on  quérir  sauf-conduit,  lequel  fut  accordé  et 
et  envoyé  par  Henry  de  Lancastre.  Et  y  furent 
commis  Jean  de  Hangest  seigneur  de  Hugue- 
ville,  et  maislre  Pierre  Blanchet  conseiller,  et 
maistre  des  rcquestes  de  l'hostel  du  roy.  Les- 
quels arrivèrent  en  Angleterre,  et  firent  leur 
requeste,  et  ce  qui  leur  estoit  enchargé  par  le 
roy.  Et  y  eut  par  les  Anglois  des  difficultés,  et 
vouloient  avoir  descharge  de  plusieurs  pro- 
messes, qui  avoient  esté  faites  au  traité  de  ma- 
riage, et  de  ce  qu'elle  avoit  eu  et  apporté.  El 
pource  que  ledit  maistre  Pierre  Blanchet  deba- 
toit  fort  les  matières  au  profit  et  à  l'honneur  du 
roy,  les  Anglois  conceurenl  grande  haine  con- 
tre luy,  et  aussi  contre  son  compagnon.  Et  fut 
aucune  renommée  que  tous  les  deux  furent 
empoisonnés  -,  et  quoy  qu'il  en  fust ,  mourut 
maistre  Pierre  Blanchet,  et  ledit  de  Hugucville 
fut  en  tel  poinct ,  qu'il  vomit  jusques  au  sang 
clair,  dont  il  fut  bien  malade  :  mais  par  laps  de 
temps  il  guarit.  Les  autres  disent,  qu'il  y  avoit 
grande  snortalité  en  Angleterre ,  et  que  tous 
deux  furent  frappés ,  et  que  maistre  Pierre 
Blanchet. y  mourut,  et  Hugueville  eschappa. 
Et  furent  bien  long-temps  en  Angleterre,  sans 
ce  qu'ils  y  eussent  rien  fait. 

En  ce  temps  maislre  Jean  Juvenal  des  Ur- 
sins,  qui  avoit  la  garde  de  la  prevosté  des  mar- 
chands de  par  le  roy,  fut  ordonné  par  eslection 
de  la  cour  de  parlement ,  conseiller  et  advocat 
du  roy  en  ladite  cour.  Lequel  audit  office  de  la 
garde  de  la  prevosté,  s'estoit  grandement  gou- 
verné et  honorablement.  Et  tousjours  quand  il 


410 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


y  avoil  aucun  discord  entre  les  seigneurs ,  il 
mettoit  peine  à  tout  appaiser,  tellement  que  de 
son  temps,  nonobstant  la  maladie  du  roy,  au- 
cun inconvénient  n'en  advint. 

En  ce  mesme  an  fut  fait  le  mariage  de  Louys 
duc  d'Anjou,  cousin  du  roy,  et  de  la  fille  du 
roy  d'Arragon,  nommée  loland,  qui  esloit  une 
des  belles  créatures  qu'on  peust  point  voir.  Et 
y  eut  bien  grande  et  solemnelle  feste,  comme 
à  tel  seigneur  et  dame  appartenoit  bien. 

Le  roy  de  Bohême ,  qui  avoit  esté  esleu  em- 
pereur d'Allemagne,  fut  pour  aucunes  causes , 
par  l'ordonnance  des  électeurs  de  l'empire,  et 
des  gens  d'église ,  princes,  et  nobles  d'Allema- 
gne, désappointé  de  l'empire.  Et  disoient  au- 
cuns que  c'estoit  de  son  consentement.  Et  fut 
ordonné  empereur  le  duc  Robert  de  Bavière , 
renommé  d'estre  bon  et  vaillant  prince.  Et  sur 
ce  envoyèrent  ledit  empereur  et  ceux  d'Alle- 
magne devers  le  roy.  Et  aussi  sur  le  faict  de 
remédier  au  schisme,  et  avoir  union  en  l'Eglise. 
Les  ambassadeurs  furent  honorablement  re- 
ceus,  et  de  ce  qu'ils  avoient  signifié  au  roy  les 
choses  dessus  dites,  on  les  remercia,  et  leur  fit- 
on  aucuns  presens ,  et  s'en  retournèrent.  Et 
pource  qu'ils  n'avoient  aucunement  particuliè- 
rement déclaré  la  forme  et  voye  qu'ils  enten- 
doient  de  venir  à  union ,  combien  que  le  pa- 
triarche Cramault  eust  rapporté,  que  quand  il 
fut  en  ambassade ,  ils  se  adheroient  au  roy,  et 
estoient  d'opinion  d'eslire  la  voye  de  cession. 
Toutesfois  le  roy  délibéra  d'envoyer  vers  les 
esliseurs  de  l'empire,  pour  sçavoir  leur  inten- 
tion, et  de  faict  y  envoya.Et  leur  fut  respondu, 
que  à  avoir  union  ils  estoient  prests  d'entendre, 
mais  non  mie  par  la  voye  de  cession,  ainsi  que 
le  roy  l'avoit  advisé.  Dont  les  ambassadeurs 
furent  bien  esbahis,  car  ils  affermèrent  que  à 
Cramault  n'avoient  fait  autre  response.  La- 
quelle chose  fut  rapportée  au  roy.  Dont  luy  et 
ceux  du  sang  furent  trés-mal  contens  dudit  pa- 
triarche Cramault.  Et  pource  luy  fut  défendu, 
que  plus  ne  vint  au  conseil  du  roy. 

En  ceste  année,  la  reine  de  Dacie,  qui  n'a- 
Yoit qu'un  seul  fils ,  jeune  d'aage,  envoya  vers 
le  roy  luy  requérir,  et  prier  qu'il  luy  pleust 
qu'elle  eust  une  fille  de  la  lignée  de  France, 
pour  son  fils.  Et  estoit  présent  à  faire  la  requeste 
au  roy  par  les  ambassadeurs,  le  duc  de  Bour- 
bon. Lequel  respondit,  mais  que  l'une  de  ses 
filles  fust  en  aage ,  que  volontiers  il  luy  en- 
voyeroit. 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1401) 

Charles  fils  du  roy,  qui  estoit  un  très-bel  en- 
fant, fut  trés-griefvement  malade,  et  devint 
eclique  et  tout  sec.  On  ordonna  prières  estre 
faites  par  toutes  les  églises  de  Paris  ,  et  fut  fait 
ainsi ,  et  en  plusieurs  et  divers  lieux.  Toutes- 
fois  il  alla  de  vie  à  trespassement ,  dont  tous 
furent  desplaisans.  Et  disoit-on  plusieurs  et 
diverses  paroles,  à  la  grande  charge  d'aucuns 
seigneurs. 

L'empereur  fut  couronné  à  grande  solem- 
nilé,  en  la  forme  et  manière  accoustumée. 

Combien,  comme  dessus  a  esté  touché,  le 
roy  eust  donné  au  bastard  de  Foix  la  comté  de 
Foix ,  toutesfois  le  roy  depuis  ordonna ,  que  le 
captai  de  Beu  en  Guyenne  l'auroit. 

Monseigneur  le  duc  de  Berry,  qui  avoit 
donné  à  Sainct-Denys  une  partie  du  chef  et 
bras  de  monseigneur  sainct  Benoist,  y  fit  faire 
un  plus  beau  reliquaire  que  celuy  où  ils  estoient 
enchâssés ,  et  le  donna  à  ladite  église  de  Sainct- 
Denys. 

1401. 

L'an  mille  quatre  cens  et  un,  après  le  retour 
de  monseigneur  de  Hugueville ,  et  que  maislre 
Pierre  Blanchet  avoit  esté  trespassé  comme  dit 
est ,  qui  estoient  allés  pour  le  faict  de  la  reyne 
d'Angleterre,  femme  et  vefve  du  roy  Richard, 
les  Anglois  cognoissans  qu'ils  feroient  leur  hon- 
neur de  la  renvoyer  au  roy  son  père  ,  luy  firent 
ramener  jusques  à  Calais.  Et  là  par  l'ordon- 
nance du  roy,  allèrent  Jean  de  Montagu  eves- 
que  de  Chartres,  messire  Jean  de  Poupaincourt, 
premier  président  du  parlement ,  et  autres , 
pour  requérir  aux  Anglois,  qu'ils  la  leur  vou- 
lussent délivrer,  lesquels  en  furent  contens.  El 
à  Lelinguehan  firent  tendre  une  très-belle  lente, 
bien  ornée  et  garnie.  Et  le  sepliesme  jour 
d'aoust ,  ladite  dame  estant  bien  accompagnée 
de  seigneurs  d'Angleterre ,  ils  la  firent  venir 
jusques  à  ladite  tente.  Et  là  survint  le  comte  de 
Sainct-Paul  ordonné  avec  les  autres  pour  la  re- 
cevoir, et  furent  baillés  les  vins  et  espices,  et 
donnèrent  à  la  dame  de  beaux  dons  ,  cl  aussi 
à  ses  damoiselles,  et  à  aucuns  de  ses  serviteurs. 
Et  prirent  les  Anglois  congé  d'elle  pleurans  à 
grosses  larmes,  et  la  bonne  dame  ausi  pleuroit, 
et  plusieurs  des  assistans.  Et  puis  la  prirent  le 
comte  de  Sainct-Paul ,  et  autres,  pour  l'amener 
à  Boulongne.  Assez  près  estoit  le  duc  de  Bour- 
gongne  avec  cinq  cens  chevaliers  et  escuyers , 
lequel  la  receut  bien  honorablement,  et  la  con- 


(1402;  PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS 

duisil  jusques  à  Boulongne,  et  de  là  l'amena 
jusques  à  Paris.  Et  en  passant  par  les  villes  de 
Picardie  elle  fut  grandement  fesloyée.  Et  quand 
elle  approcha  prés  de  Paris ,  allèrent  au  devant 
d'elle  messeigneurs  les  ducs  d'Orléans,  de  Berry 
et  de  Bourbon  ,  qui  la  conduisirent  jusques  à 
Sainct-Denys ,  et  de  là  à  Ihoslel  de  Sainct-Paul 
devers  le  roy  son  pore,  et  la  reyne  sa  mcre, 
qui  la  receurent  à  grande  joye ,  combien  que 
la  bonne  dame  pleuroit  fort. 

En  cesle  année ,  en  Beauvoisis ,  et  bien  seize 
lieues  de  pays,  y  eut  de  merveilleux  vents,  et 
cheut  grosses  grcsles  en  aucunes  places,  comme 
gros  œufs  d'oye,  qui  fit  de  grands  dommages, 
et  fut  environ  le  mois  de  may,  et  furent  mer- 
veilleux tonnerres,  corruscations ,  et  esclaire- 
mens.  Et  cheut  le  tonnere  en  une  manière  de 
feu  ,  qui  entra  en  la  chambre  de  la  reyne ,  la- 
quelle gissoit  d'enfant,  qui  arditetbrusla  toutes 
les  custodes  et  courtines  de  son  lict,  et  autre 
mal  n'y  fit.  Et  cependant  que  le  Lendit  se  te- 
noit  (qui  estoit  lors  grande  chose  des  mar- 
chands et  marchandises  qui  y  affluoient),  sur- 
vint soudainement  grandes  corruscations  et 
tonnerre,  et  cheut  gresle  presques  partout  ledit 
Lendit,  grosse  comme  œufs  d'oye,  et  abbatit 
plusieurs  loges  ,  et  presque  toute  la  grange  du 
Lendit. 

Le  duc  d'Orléans  frère  du  roy,  fit  confédé- 
rations et  alliances  avec  le  duc  de  Gueldres 
d'Allemagne ,  et  y  alla  le  duc  d'Orléans  jus- 
ques à  Mouson,  avec  bien  mille  cinq  cens 
hommes  d'armes,  et  le  duc  de  Gueldres  en  avoit 
bien  cinq  cens.  Et  de  faict  l'amena  jusques  à 
Paris  par  Coucy,  et  y  eut  grands  sermens  et 
alliances  faites.  Et  pource  qu'il  n'en  avoit  parlé 
à  ses  parens  les  ducs  de  Berry  et  de  Bourgon- 
gne,  ils  en  furent  trés-mal  contens.  Et  dés  lors 
y  eut  de  grands  grommelis ,  et  manières  tenues 
entre  eux  bien  estranges,  tellement  qu'on  ap- 
percevoil  évidemment  qu'il  y  avoit  haines  mor- 
telles. Et  toute  la  principale  cause  estoit  pour 
avoir  le  gouvernement  du  royaume ,  et  mesme- 
ment  des  finances.  Et  mandèrent  chacun  des- 
dits d'Orléans  et  Bourgongne  gens  d'armes  à 
foison  ,  lesquels  vinrent  autour  de  Paris ,  et  fi- 
rent des  maux  beaucoup.  Et  finalement  le  duc 
de  Berry  s'entremit  de  faire  la  paix.  Et  de  faict 
les  requit  de  venir  à  son  hostel  à  Nesle.  La- 
quelle chose  ils  firent,  et  là  furent  d'accord  le 
quatorziesme  jour  de  janvier,  se  baisèrent  l'un 
l'autre  et  firent  promesses  d'amour  et  allian- 


411 

ces  ensemble,  lesquelles  ne  durèrent  gueres. 
Et  en  ce  mesme  mois ,  y  eut  une  comète  mer- 
veilleuse ,  qui  s'estendoit  du  septentrion  en  oc- 
cident, et  apparut  bien  pendant  quinze  jours. 
El  s'imagi»oient  dés  lors  plusieurs  personnes 
d'entendement,  tant  astrologiens  que  autres, 
que  c'estoit  signe  de  quelque  maie  fortune  qui 
devoit  advenir  en  ce  royaume. 

1402. 

L'an  mille  quatre  cens  et  deux,  il  y  eut  au- 
cunes divisions  touchant  la  substraction  à  Be- 
nedict,  et  mesmemenl  entre  les  princes.  Car 
le  duc  d'Orléans  souslenoit  fort  Benedict.  Et 
disoit  que  ceux  qui  avoient  fait  ladite  substrac- 
tion estoient  fauteurs  de  schisme,  et  qu'il  eust 
mieux  vallu  de  le  tolérer,  que  d'estre  sans  pape 
souverain  en  l'Eglise.  Et  la  chose  venue  à  la 
cognoissance  de  l'université ,  ils  firent  prescher 
publiquement,  que  quiconque  vouloit  soustenir 
que  la  substraction  ne  fust  bien  faite,  on  le 
devoit  repuler  fauteur  de  schisme.  Ceux  d'Espa- 
gne, et  autres  qui  avoient  adhéré,  et  adheroient 
à  Benedict ,  tenoient  fermement  que  la  subs- 
traction ne  se  pouvoit  valablement  faire,  ny 
soustenir.  L'evesque  de  Sainct-Pons  monstra 
que  d'avoir  mis  le  siège  devant  le  chasteau 
d'Avignon ,  qui  estoit  une  manière  d'incarcé- 
ration, et  de  le  tenir  prisonnier  là  dedans,  es- 
toit chose  damnée  et  non  soustenable,  quelque 
substraction  qu'on  luy  eust  fait.  Laquelle  ne 
pouvoit  empescher  qu'il  n'eust  esté  et  fust  pape. 
Et  sur  ce  y  avoit  entre  les  clercs  mesmes  de 
merveilleuses  imaginations  -,  lesquelles  aucuns 
n'ozoient  monstrer. 

En  ce  temps ,  le  roy  estant  en  santé ,  il  or- 
donna qu'en  son  absence  le  duc  d'Orléans  eut 
le  gouvernement  etadministration  du  royaume, 
puis  le  roy  devint  malade.  Adonc  il  entreprit 
ledit  gouvernement,  et  commença  à  faire  au- 
cunes exactions.  Et  fit  faire  une  grosse  taille  sur 
le  peuple,  en  laquelle  furent  compris  les  gens 
d'église ,  voire  comme  contraints,  et  si  vouloit 
qu'ils  payassent  des  impositions  et  aydes  :  la 
chose  venue  à  la  cognoissance  de  l'archevesque. 
de  Rheims,  il  s'y  opposa  pour  luy,  et  tous  ses 
adherans.  L'archevesque  de  Sens  s'efforça  d'ex- 
communier tous  ceux  qui  y  contrediroient.  Et 
y  avoit  de  grands  brouillis  et  murmures,  qui 
pouvoient  estre  cause  de  grand  mal.  Et  firent 
les  ducs  de  Berry,  de  Bourgongne,  et  de  Bour- 


412 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


bon,  publier  et  dire  que  ce  n'estoil  point  de  leur  j 
consentement  que  telles  choses  se  faisoient,  et 
qu'ils  en  estoient  desplaisans.  Le  roy  toutesfois 
revint  à  santé,  et  fît  le  duc  d'Orléans  publier  , 
comme  le  roy  l'avoit  ordonné  lieutenant  et 
gouverneur  du  royaume  en  son  absence,  et  que 
encores  vouloit-il  qu'il  le  fust.  Mais  lesdits  ducs 
et  plusieurs  notables  gens  remonstrerent  que 
ce  n'estoit  pas  chose  raisonnable,  ny  honora- 
ble ,  veu  sa  jeunesse ,  qu'il  l'eust ,  et  qu'il  avoit 
meilleur  mestier  de  gouverneur  que  de  gou- 
verner, et  les  choses  estoient  apparentes.  El 
pource  il  fut  ordonné  qu'il  n'auroit  point  de 
gouvernement,  dont  il  fut  bien  mal  content,  et 
de  ce  qu'il  fut  dit,  que  le  duc  de  Bourgongne, 
nommé  Philippes  le  Hardy,  l'auroit,  Et  l'eut 
sans  ce  qu'il  voulut  souffrir  que  le  duc  d'Or- 
léans en  eut  quelque  auctoi  ité ,  gouvernement 
et  administration.  Et  dès  lors  ils  eurent  gran- 
des haines  conceues  et  malveillances  les  uns 
envers  les  autres. 

Quand  le  duc  de  Bourgongne  se  veid  en  si 
grande  auctorité ,  comme  d'avoir  le  gouverne- 
ment du  royaume,  il  voulut  trouver  certaines 
manières  de  reformations ,  pour  reformer  tou- 
tes gens,  qui  avoient  administrations,  tant  du 
roy,  que  d'autres,  tant  sur  gens  d'église  que 
lais.  Et  ce  pour  avoit  argent.  Et  la  chose  venue 
à  la  cognoissance  de  l'archevesque  de  Rheims, 
qui  estoit  noble  prélat,  et  de  grande  représen- 
tation ,  il  vint  devers  le  duc  de  Bourgongne , 
et  en  sa  compagnée  aucuns  notables  gens,  qui 
s'opposèrent  et  contredirent  à  ce  qu'il  vouloit 
faire,  et  si  firent  plusieurs  autres.  Et  pource 
le  duc  de  Bourgongne  cessa  d'exécuter  son  in- 
tention. 

Et  quand  le  duc  d'Orléans  veid  qu'il  n'avoit 
point  le  gouvernement,  il  fit  semblant  et  fit 
publier  qu'il  ne  luy  en  chaloit,  et  s'en  alla  en 
la  duché  de  Luxembourg,  où  il  fut  receu  bien 
et  honorablement.  Et  pour  lors  y  avoit  guerre 
entre  le  duc  de  Lorraine,  et  ceux  de  Metz.  Et 
les  mit  le  duc  d'Orléans  en  bon  accord.  El  se 
gouverna  tellement  et  si  grandement,  qu'il  y 
eut  grant  honneur  et  profit. 

En  ce  temps  y  avoit  forte  guerre  entre  les 
Anglois  et  Escossois  ^  plusieurs  nobles  du 
royaume  de  France  allèrent  pour  aider  aux 
Escossois;  et  y  eut  bataille  dure  et  aspre,  en 
laquelle  les  Escossois  et  François  furent  des- 
confils ,  pour  s'estre  trop  advancés,  en  cuidant 
faire  vaillance,  par  outrecuidance  plus,  que 


Y I,  ROI  DE  FRANCE,  (1402) 

par  sens  et  discrétion.  Là  fut  pris  le  comte  du 
Glas  et  plusieurs  autres  nobles  d'Escosse  et 
gentilshommes  de  France,  entre  lesquels  mes- 
sire  Pierre  des  Essars,  natif  d'assez  près  de 
Paris,  fut  mis  à  finance,  et  autres  François, 
lesquels  furent  rachetés  tant  par  dons  du  roy  et 
des  princes,  comme  par  aumosnes.  Et  les  re- 
commandoit-on  aux  prosnes  des  paroisses,  et 
es  sermons,  plusieurs  bonnes  gens,  hommes 
et  femmes,  leur  donnoient,  tellement  que  par 
ce  moyen  ils  furent  délivrés. 

En  ce  temps,  l'empereur  de  Grèce  qui  avoit 
esté  deux  ans  et  demy  à  Paris,  se  partit  pour 
s'en  retourner  à  Constanlinople.  Tant  qu'il  fut 
à  Paris,  et  dès  qu'il  entra  au  royaume,  il  ne 
despendit  rien ,  et  fut  deffrayé  par  le  roy,  qui  le 
fit  conduire  bien  notablement  par  un  chevalier 
vaillant  homme ,  qui  aulresfois  avoit  esté  en 
Grèce ,  nommé  Chasteaumorant. 

En  ceste  année,  un  vaillant  chevalier  estant 
es  marches  de  Guyenne ,  nommé  messire  Jean 
de  Herpedenne,  seigneur  de  Belleville  et  de 
Monlagu ,  qui  estoit  pour  le  roy  seneschal  de 
Saintonge,  esquelles  marches  souvent  y  avoit 
de  belles  rencontres  et  faicls  de  guerre,  fil  sça- 
voir  à  Paris  à  la  cour  du  roy,  qu'il  y  avoit  cer- 
tains nobles  d'Angleterre,  ayans  désir  de  faire 
armes  pour  l'amour  de  leurs  dames ,  et  que  s'il 
y  avoit  aucuns  François  qui  voulussent  venir, 
ils  les  recevroient  à  l'intention  dessus  dite. 
Quand  aucuns  nobles  estans  lors  à  Paris ,  spé- 
cialement à  la  cour  du  duc  d'Orléans,  le  sceu- 
renl,  ils  levèrent  leurs  oreilles,  et  vinrent  audit 
duc  d'Orléans  luy  prier  qu'il  leur  donnast  congé 
d'aller  résister  à  l'entreprise  des  Anglois,  en  in- 
tention de  combatre  lesdits  Anglois,  lesquels  et 
d'un  coslé  et  d'autre  estoient  renommés  vail- 
lantes gens  en  An.gleterre  et  G  uyenne.  Les  noms 
des  Anglois  estoient  le  seigneur  de  Scales,  mes- 
sire Aymon  Cloiet,  Jean  Héron,  Richard  Wile- 
valle,  Jean  Fleury,  Thomas  Trays,  et  Robert 
de  Scales,  vaillantes  gens ,  forts  et  puissans  de 
corps  et  usités  en  armes.  Les  noms  des  François 
estoient  messire  Arnaud  Guillon  seigneur  de 
Barbasan,  messire  Guillaume  du  Chastel  de  la 
basse  Normandie,  Archambaud  de  Villars, 
messire  Colinel  de  Brabant ,  messire  Guillaume 
Bataille,  Carouis  et  Champagne,  qui  estoient 
tous  vaillans  gentilshommes.  Et  leur  donna 
congé  ledit  duc  d'Orléans ,  se  confiant  en  leurs 
prouesses  et  vaillances.  Toutesfois  aucune  dif- 
ficulté fut  faite  de  Champagne,  lequel  oncque* 


rH02) 

n'avoitesté  en  guerre,  ny  en  telles  besongncs, 
mais  il  estoit  un  des  bien  luictans  qu'on  eust 
peu  trouver.  Et  pource  ledit  seigneur  de  Bar- 
basan  dit  au  duc  d'Orléans  :  «  Monseigneur, 
»  laissez-le  venir,  car  s'il  peut  une  fois  tenir 
»  son  ennemy  aux  mains ,  et  se  joindre  à  luy, 
»  par  le  moyen  de  la  luicle  il  l'abbatra  et  des- 
»  confira.  »  Et  ainsi  fut  donné  congé  audit 
Champagne,  comme  aux  autres.  Ils  partirent 
de  Paris  bien  ordonnés  et  garnis  de  harnois,  et 
autres  choses  nécessaires  en  telles  matières.  Et 
s'en  vinrent  bien  diligemment  en  Guyenne  vers 
ledit  seneschal  de  Saintonge.  Et  fut  chef  desdits 
sept  François  le  seigneur  de  Barbasan  ,  et  des 
Anglois  le  seigneur  de  Scales.  Et  fut  la  journée 
prise  au  dix-neufiesme  jour  de  may.  Auquel 
jour  comparurent  les  parties  bien  ordonnées, 
armées  et  habillées  comme  il  appartenoit.  Le 
matin  bien  dévotement  ouyrent  messe,  et  s'or- 
donnèrent en  grande  dévotion,  et  receurent 
chacun  le  pretieux  corps  de  Jésus -Christ. 
Grandement  et  notablement  les  exhorta  ledit 
seigneur  de  Barbasan  de  bien  faire,  et  de  garder 
leur  bien  et  honneur.  En  leur  demonstrant  la 
vraye  et  raisonnable  querelle  que  le  roy  avoit 
contre  ses  ennemis  anciens  d'Angleterre,  sans 
avoir  esgard  à  combatre  pour  dames ,  ny  ac- 
quérir la  grâce  du  monde,  et  seulement  pour 
eux  défendre  contre  l'entreprise  de  leurs  ad- 
versaires ,  avec  plusieurs  autres  bons  enseigne- 
mens.  Quant  aux  Anglois ,  ce  qu'ils  firent ,  on 
ne  le  sçait  pas  bien  :  mais  aucuns  disent  qu'en 
s'habillant  ils  beuvoient  et  mangeoient  très- 
bien.  Et  vinrent  aux  champs  enlalentés  de  bien 
combatre ,  et  eux  faire  valoir.  Et  estoient  hauts 
et  grands,  monslrans  fier  courage.  Et  les  Fran- 
çois monstroient  bien  signes  d'avoir  grande 
volonté  de  eux  défendre.  Et  estoient  garnis  les 
Anglois  de  targes  '  et  pavois  pour  le  jet  des 
lances.  Après  il  fut  crié  par  le  héraut,  du  com- 
mandement dudit  seneschal  de  Saintonge , 
juge  ordonné  du  consentement  des  parties,  que 
chacun  fist  son  devoir.  Lors  ils  s'approchèrent 
les  uns  des  autres,  et  jetterent  leurs  lances  sans 
porter  aucun  effect,  et  vinrent  aux  haches.  Et 
pource  qu'il  sembloit  aux  Anglois,  que  s'ils 
pouvoient  abatre  messire  Guillaume  du  Chas- 
tel ,  qui  estoit  grand  et  fort,  du  demeurant 
plus  aisément  viendroient  à  leur  intention  ,  ils 

•  Targes ,  «  espèce  de  boucliers  presque  quarrés ,  et 
plissés  par  le  travers  en  forme  de  la  lettre  S.  »  {Gode- 
(roy. 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


413 


délibérèrent  d'aller  deux  contre  luy.  Et  de  faict 
ainsi  le  firent,  tellement  que  Archambaud  se 
trouva  seul ,  sans  ce  qu'aucun  luy  demandast 
rien,  de  sorte  qu'il  vint  à  celuy  qui  avoit  à 
faire  à  Carouis ,  qui  estoit  le  premier  qu'il 
trouva,  et  luy  bailla  tel  coup  de  hache  sur  la 
teste  ,  qu'il  cheut  à  terre.  C'estoit  ledit  Robert 
de  Scales  qui  y  mourut.  Quant  est  de  Cham- 
pagne, ce  qu'on  en  avoit  dit  advint,  car  il  se 
joignit  à  son  homme,  et  l'abbatit  à  la  luicte 
par  dessous  luy,  de  façon  qu'il  se  rendit.  Ar- 
chambaud alla  aider  à  messire  Guillaume  du 
Chastel ,  qui  avoit  bien  affaire,  lequel  les  An- 
glois n'approchèrent  pas  si  tost,  l'un  desquels 
fut  contraint  laisser  ledit  du  Chastel,  et  de  se 
prendre  à  Archambaud.  Là  y  eut  de  belles  ar- 
mes faites  d'un  coslé  et  d'autre,  enfin  se  ren- 
dirent les  Anglois.  Et  y  eut  messire  Guillaume 
Bataille  beaucoup  à  faire  ;  car  il  cheut,  et  fut 
abalu  à  terre  par  l'Anglois ,  mais  tantost  fut 
secouru  par  aucuns  des  François.  El  pour 
abréger,  les  Anglois  furent  desconfits. 

La  duchesse  de  Bretagne  se  maria  au  roy 
Henry,  laquelle  avoit  trois  fils  du  duc  de  Bre- 
tagne ,  Jean,  Artus  et  Richard.  Et  vinrent  nou- 
velles qu'elle  vouloit  trouver  moyen  de  tirer 
avec  elle  en  Angleterre  lesdits  trois  enfans ,  et 
y  mettoit  peine ,  et  faisoit  diligence.  Laquelle 
chose  vint  à  la  cognoissance  du  roy,  et  de  ceux 
de  son  sang,  spécialement  du  duc  de  Bourgon- 
gne  Philippes  le  Hardy,  lequel  le  plus  diligem- 
ment qu'il  peut  alla  en  Bretagne,  où  il  trouva 
lesdits  enfans,  et  les  amena  à  Paris  bien  gran- 
dement accompagnés  5  ils  estoient  tous  trois  ves- 
tus  de  mesmes  robbes,  c'est  à  sçavoir  de  velours 
vermeil.  Et  les  receurent  le  roy  et  les  autres 
seigneurs  à  grande joye.  Et  par  ce,  fut  fraudée 
ladite  duchesse  de  son  intention. 

11  y  avoit  audit  an  à  Paris  un  notable  homme, 
procureur  en  parlement,  nommé  maisIreJean 
Le  Charton  ,  qui  avoit  espousé  une  belle  jeune 
et  gratieuse  femme  ,  en  un  jour  de  vendredy 
on  lui  avoit  donné  d'une  sole,  laquelle  il  man- 
gea, après  quoy  il  dit  ces  paroles  :  «  H  me  sem- 
))  ble  que  j'ay  mangé  un  mauvais  morceau.  » 
Et  environ  quatre  jours  après  ,  il  alla  de  vie  à 
Irespassement ,  il  n'avoil  aucuns  enfans,  mais 
il  avoit  des  parens  lesquels  furent  ses  hé- 
ritiers. Assez  tost  après  son  Irespassement  la- 
dite femme  se  remaria,  et  prit  son  clerc  qui  es- 
toit bien  habile  homme  5  lesquels  après  leur 
mariage  parfait  firent  adjourner  les  héritiers  du 


414 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


premier  mary ,  pardevant  le  prevost  de  Paris. 
Il  y  eut  plusieurs  faicts  et  cousiumes  proposées 
d'un  costé  et  d'autre.  Entre  les  autres  faicts,  les 
héritiers  dudit  premier  mary  proposèrent 
qu'elle  avoit  mauvaise  renommée  de  sa  per- 
sonne, et  qu'elle  avoit  empoisonné  son  premier 
mary.  Et  de  ce  fut  faite  information,  laquelle 
veue,  le  lieutenant  dudit  prevost  fit  emprison- 
ner ladite  femme ,  et  son  nouveau  mary.  Et  y 
avoit  matière  pour  les  questionner.  Et  de  faict 
le  furent  très-bien,  mais  rien  ne  vouloient  con- 
fesser, Finalenentun  jour  ledit  lieutenant  vint 
à  la  femme,  et  usa  de  belles  paroles,  et  luy  dit 
que  son  mary  avait  tout  confessé,  et  que  ce 
avoit  esté  par  elle.  Et  lors  elle  s'escria  ,  et  dit 
que  ce  avoit-il  fait.  Et  fut  amenée  devant  le 
mary,  et  l'appella  traistre  de  ce  qu'il  avoit  con- 
fessé, et  loutesfois  il  n'en  estoit  rien.  Et  à  la 
fin  confessa  tout ,  et  aussi  fit  le  mary.  Et  fut  la 
femme  arse  en  la  présence  du  mary.  Et  après 
le  mary  fut  mené  au  gibet,  et  pendu.  Qui  fut 
exemple  aux  autres  femmes  de  non  ainsi  faire. 

En  ce  temps ,  les  Tartares  sarrasins  firent 
guerre  au  Basac  ,  et  aux  Turcs.  Et  y  eut  une 
merveilleuse  bataille,  et  aspre,  et  grande  quan- 
tité de  Sarrasins  morts  d'un  costé  et  d'autre,  et 
à  peine  le  compte  d'eux  est-il  croyable.  Toutes- 
fois  les  Tartares  eurent  victoire  ,  et  furent  les 
Turcs  desconflls,  et  le  Basac,  et  les  nobles  Turcs 
furent  pris.  Le  prince  des  Tartares  leur  fit  à 
tous  coupper  les  testes ,  et  au  Basac  fil  mettre 
aux  narines  des  anneaux  de  fer  ,  comme  aux 
bugles  '  pour  les  dompter  et  maistriser,  et  aux 
anneaux  mit  des  cordes ,  et  le  faisoit  ainsi  me- 
ner par  ses  villes  et  cités. 

Les  Anglois  equipperent  des  vaisseaux  sur 
mer,  et  mirent  gens  dedans,  quifaisoient  maux 
infinis  sur  mer,  et  spécialement  grevoient  fort 
les  isles  estans  en  la  mer ,  obeissans  au  roi  de 
France.  Les  François  se  mirent  sus  es  marches 
estans  sur  la  mer,  obcïssans  au  roy  de  France, 
et  firent  tant  de  diligence,  que  souvent  trou- 
voient  les  Anglois  sur  mer ,  et  les  assailloient , 
et  aussi  les  Anglois  se  défendoient  le  mieux 
qu'ils  pouvoienl.  Toutesfois  les  François  plu- 
sieurs petites  victoires  eurent  aucunement  sur 
leurs  ennemis ,  et  tellement  qu'ils  ne  s'adven- 
turcr  plus  d'ainsi  voguer  sur  mer. 

Le  duc  d'Orléans ,  pour  aucunes  causes  qui 
le  mouvoient ,  envoya  défier  le  roy  d'Angle- 

•  Taureaux  sauvages  et  indomptés. 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (H02) 

terre,  et  es  lettres  de  deffîance,  y  avoit  plusieurs 
choses  contenues ,  lesquelles  le  roy  d'Angle- 
terre très-impatiemment  porta,  et  en  fut  très- 
desplaisant.  Et  dit  que  le  duc  d'Orléans  avoit 
faussement  et  mauvaisement  menty,  et  fit  pu- 
blier en  ses  pays  les  delfiances. 

Le  roy  commanda  que  les  prélats  fussent 
mandés,  touchant  le  faict  de  l'union  del'Eglise. 
Et  sur  ceste  matière  le  roy  d'Espagne  envoya 
messages  au  roy,  lui  faire  sçavoir  qu'il  adhe- 
roit  en  toutes  manières  à  Benedict,  et  le  tenoit 
pour  vray  pape  et  unique. 

En  l'année  dessus  dite,  alla  de  vie  à  trespas- 
sement  le  vaillant  connestable  de  Sancerre. 
C'estoit  belle  chose  d'ouir  les  paroles  qu'il  di- 
soit  en  requérant  mercy  et  pardon  à  Dieu  ,  et 
à  tout  le  monde ,  en  mesprisant  cette  vie  pré- 
sente :  il  remercioit  Dieu  de  ce  qu'il  l'avoil 
préservé  dans  tant  de  périls  et  dangers  où  il 
avoit  esté,  de  mort  soudaine  en  guerre,  et  au- 
trement. Et  à  la  fin  de  ces  paroles  rendit  l'es- 
pée  de  connestable  ,  et  supplia  qu'il  fust  en- 
terré à  Sainct-Denys,  où  il  fut  mis  et  sépulture 
en  grand  honneur.  Et  offrit  le  duc  d'Orléans 
de  prester  trois  mille  écus,  pour  luy  fonder  une 
messe. 

Le  roy  le  vingt-uniesme  jour  de  janvier,  eut 
un  fils  nommé  Charles,  qui  fut  baptisé  à  Sainct- 
Paul. 

Combien  que  le  siège  de  devant  Benedict  au 
palais  d'Avignon  fust  levé,  toutesfois  y  avoit-il 
gens  qui  se  donnoient  tousjours  garde  s'il  sor- 
tiroit,  en  intention  de  l'arrester.  Il  y  avoit 
un  gentilhomme  vaillant,  nommé  messire  Ro- 
binet de  Bracquemont,  qui  avoit  en  sa  compa- 
gnée  des  François  armés  et  habillés ,  assez 
près  d'Avignon  ,  lequel  alloit  et  retournoit 
quand  il  vouloit  audit  palais  parler  à  Benedict. 
Lequel  se  descouvrit  audit  Bracquemont,  et  tant 
qu'il  luy  accorda  de  le  mettre  dehors.  Si  le  mit 
sans  quelconque  solemnité.  Et  prit  Benedict  le 
corps  de  Nostre-Seigneur  en  une  belle  bouette, 
et  le  porta  en  sa  main  avec  lettres  du  roy  ,  par 
lesquelles  il  cerlifioit,  que  oncques  n'avoit 
esté  consentant  qu'on  fist  substraclion  à  Bene- 
dict. Et  quand  il  fut  aux  champs  trouva  des 
François,  qui  le  conduisirent  là  où  il  luy  pleut. 
Et  lors  il  fit  faire  sa  barbe ,  laquelle  il  n'avoit 
fait  faire  depuis  qu'il  avoit  esté  assiégé.  Et 
ceux  d'Avignon  furent  bien  esbahis,  car  la  de- 
meure qu'il  avoit  faite ,  et  faisoil  à  Avignon  , 
leur  estoit  profitable ,  et  aussi  au  pays.  Les 


(H03)  PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS. 

cardinaux  ,  au  moins  aucuns  ,  quand  ils  vei- 
rent  qu'il  estoit  sortycuiderent  faire  leur  paix, 
en  offrant  d'aller  vers  luy  ,  et  promettant  plu- 
sieurs choses.  Mais  lors  il  n'y  voulut  entendre, 
et  envoya  vers  le  roy  luy  signifier  sa  sortie , 
espérant  que  le  roy  lui  rendisl  obéissance , 
mais  pour  lors  rien  n'y  fut  ordonné. 


415 


1403. 

L'an  mille  quatre  cens  et  trois,  le  mariage  ,ja 
pieça  pourparlé  de  monseigneur  le  dauphin 
Louys  ,  et  de  la  fille  du  comte  de  Nevers  ,  fils 
du  duc  de  Bourgongne  Philippes  ,  fut  accordé 
et  conclu  :  il  y  avoil  pour  la  proximité  du  li- 
gnage dispensation  ,  et  furent  les  nopces  faites 
au  Louvre.  Le  duc  de  Bourgongne  fit  faire  un 
beau  et  grand  disner ,  et  il  y  eut  belle  feste , 
bien  servie  ,  avec  plusieurs  entremets,  et  très- 
beaux  et  grands  dons. 

On  a  accoustumé  à  Pasques  de  faire  une  ta- 
ble, attachée  au  cierge  bénit.  Et  y  met-on  les 
années  que  le  pape  fut  créé ,  et  le  roy  cou- 
ronné. El  en  plusieurs  églises ,  estoit  déclaré 
l'an  de  la  création  du  pape  Benedict:  mais 
pource  qu'on  luy  avoit  fait  substraction  ,  cela 
despleut  à  aucuns  seigneurs.  Et  furent  envoyés 
sergens  es  églises ,  et  là  où  ils  trouvoient  les 
tableaux,  où  estoit  faite  mention  de  Benedict, 
ils  les  arrachoient  et  emportoient.  Et  pource 
qu'entre  les  autres  on  chargeoit  fort  le  duc  de 
Berry,  il  s'en  excusa  fort ,  en  affermant  qu'il 
n'en  estoit  coulpable,  et  que  ce  qui  avoit  esté 
fait ,  estoit  sans  son  sceu  et  volonté. 

Le  mareschal  Boucicaut,  qui  estoit  à  Gennes, 
appaisa  plusieurs  divisions  et  différens  qui  es- 
toient  entre  eux.  Dont  il  fut  fort  prisé  et  aimé, 
puis  se  mit  sur  mer ,  et  porta  plusieurs  grands 
dommages  aux  Sarrasins ,  et  leur  faisoit  très- 
forte  guerre.  Une  journée  en  flotant  sur  la  mer, 
il  rencontra  aucuns  navires ,  qui  estoient  aux 
Vénitiens,  et  menoient  plusieurs  choses  défen- 
dues aux  Sarrasins.  Et  pource  il  les  prit ,  et 
en  eut  beaucoup  de  profit:  mais  les  Vénitiens 
se  ravisèrent  et  raillèrent ,  et  firent  tellement 
qu'ils  curent  victoire  contre  Boucicaut.  Et  luy 
fut  bon  meslier  ,  que  en  un  moyen  vaisseau  il 
se  sauvast. 

Comme  dessus  a  esté  touché,  quand  les  car- 
dinaux sceurent  que  Benedict  estoit  en  sa  fran- 
che volonté,  considerans  que  les  Espagnols  luy 
adheroient ,  et  qu'au  royaume  de  France  y 


avoit  des  difiicullés ,  et  que  aucuns  pour  pape 
le  tenoient  et  rcputoient,  ils  délibérèrent  do 
faire  leur  paix  envers  Benedict,  et  pareillement 
ceux  d'Avignon.  Et  pourchassèrent  tellement , 
que  Benedict  les  receut  en  sa  grâce  :  pourveu 
que  ceux  d'Avignon  fissent  refaire  les  murs  du 
palais,  qui  avoient  esté  rompus  durant  le  siège 
d'Avignon. 

Et  ce  fait,  ledit  pape  Benedict  délibéra  d'en- 
voyer devers  ie  roy ,  et  de  faict  y  envoya  le 
cardinal  de  Poictiers,  et  aussi  celuy  de  Saluées. 
Eux  estans  arrivés  à  Paris  ,  ils  vinrent  devers 
le  roi ,  et  demandèrent  audience ,  laquelle  ils 
eurent  le  vingt-cinquiesme  jour  de  may.  Et  fit 
la  proposition  le  cardinal  de  Poictiers ,  qui 
monstra  bien  grandement  les  vertus  qui  es- 
toient au  pape  Benedict,  et  que  oncques  il  n'a- 
voit  refusé  d'entendre  en  toutes  manières  justes 
et  raisonnables,  à  avoir  union  en  saincle  Eglise, 
et  encores  estoit  tout  prest  d'y  entendre.  Et  à  la 
fin  il  requeroit  au  roy  ,  qu'il  se  voulust  dépor- 
ter d'user  de  ladite  substraction  ,  et  tenir  Be- 
nedict loyal  pape  ,  comme  il  avoit  fait  aupara- 
vant. Età  ce  rinduisoit  par  belles  paroles.  Après 
que  lesdits  cardinaux  furent  retirés ,  le  roy 
mit  en  délibération  ce  qu'il  avoit  à  faire.  Il  y 
eut  là  dessus  diverses  opinions  et  imaginations, 
et  soustenoient  fort  les  ducs ,  excepté  Orléans, 
qu'on  se  devoit  tenir  à  la  substraction  ,  et  qu'à 
bonne  et  juste  cause  elle  avoit  esté  faite.  Plu- 
sieurs autres  estoient  de  contraire  opinion ,  et 
disoient  que  le  Roy  et  son  royaume  demeure- 
roient  seuls  en  cesle  imagination  :  car  tous  les 
tenans  et  estans  en  l'obéissance  de  l'antipape 
ne  luy  avoient  fait  aucune  substraction  ,  ny  les 
autres  rois  chrestiens  tenans  Benedict  pour  pape, 
et  que  si  le  roy  demeuroit  seul  en  ceste  opi- 
nion ce  luy  seroit  mal  et  deshonneur.  Et  que 
c'estoit  moins  mal  de  non  user  *de  ladite  subs- 
traction ,  que  de  la  tenir.  Quand  le  roy  eut 
tout  ouy ,  lequel  estoit  lors  en  bon  poinct ,  il 
dit  5  qu'il  n'avoit  pas  mémoire  que  oncques  il 
fust  consentant  de  ladite  substraction  ,  et  qu'il 
vouloit  obeïr  à  Benedict ,  comme  à  vray  pape, 
et  jura  et  promit  de  lui  obéir,  et  de  faire  annul- 
1er  ladite  substraction  ,  ce  qui  fut  fait  le  jour 
de  Pasques.  Dont  les  ducs  et  ceux  qui  tenoient 
leur  party  furent  mal-contens ,  mais  à  la  fin 
ilss'appaiserent.Ety  fut  faite  une  notable  pro- 
cession, où  estoient  les  ducs  de  Berry,  de  Bour- 
gongne, d'Orléans,  et  de  Bourbon,  et  plusieurs 
princes  et  barons.  Et  là  fut  publiée  l'obeïssan- 


•416 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE 


ce ,  et  y  eut  un  bien  notable  sermon  ,  fait  par 
maislre  Pierre  d'Ailly,  qui  prit  son  thème  :  «Z^e- 
nedictus  Deus,  qui  dédit  voluntatem  in  cor  régis .  » 

Les  jacobins,  et  plusieurs  de  l'université, 
qui  avoient  esté  mis  hors  durant  ces  brouillis, 
furent  rappelles  ,  et  tenus  et  réputés  de  l'uni- 
versité, comme  devant.  Mais  il  y  eut,  et  avoit 
une  grande  difiiculté,  touchant  l'abbé  de  Sainct- 
Denys ,  qui  avoit  esté  esleu  par  les  religieux  , 
et  confirmé  et  bénit  par  l'evesque  de  Paris  du- 
rant la  substraction ,  combien  qu'ils  fussent 
exempts.  Car  Benedict,  quand  il  sceut  que  la 
restitution  luy  avoit  esté  faite,  il  se  tenoit  fort, 
et  disoit  qu'il  en  pouvoit  disposer.  Et  pour 
ceste  cause  on  envoya  vers  luy  une  ambassade, 
et  encores  depuis  une  autre,  luy  requérir  qu'il 
voulust  confirmer  toutes  les  eslections,  confir- 
mations, consécrations,  bénédictions,  colla- 
tions ,  et  provisions  de  bénéfices ,  qui  avoient 
esté  faites  durant  ladite  substraction  :  mais  il 
n'en  voulut  rien  faire.  Le  duc  d'Orléans,  qu'on 
tenoit  tant  son  amy  que  merveilles,  y  alla,  cui- 
dant  qu'à  sa  requeste  il  fîst  ce  que  dit  est.  Et  fut 
receu  à  grande  joye  et  solemnité  par  le  pape , 
et  luy  fit  une  grande  chère  :  mais  il  s'en  re- 
tourna sans  rien  faire,  ny  qu'il  peust  muer  l'i- 
magination et  opinion  du  pape.  Dont  le  roy 
fut  moult  desplaisant ,  quand  son  frère  luy  eut 
rapporté  cela.  Si  assembla  son  conseil,  pour 
sçavoir  ce  qu'il  avoit  à  faire.  Où  fut  conclu , 
que  le  roy  defendroit  ceux  qui  estoient  posses- 
seurs en  leurs  possessions,  lesquels  ils  avoient 
à  juste  titre ,  et  ne  souffriroit  point  qu'on  s'ai- 
dast  au  contraire  de  bulles  apostoliques.  Ou- 
tre,  furent  défendues  les  exactions  d'argent, 
que  faisoit  Benedict  sur  vacans ,  et  autrement. 
Dont  les  gens  d'église  du  royaume  furent  bien 
joyeux.  Mais  le  pape  Benedict  au  contraire  en 
fut  bien  desplaisant,  quand  on  luy  envoya  si- 
gnifier. Et  en  ordonna  le  roy  lettres  du  vingt- 
neufiesme  jour  de  décembre. 

Aussi  en  ce  mois  il  y  eut  un  bien  notable 
bourgeois  de  la  ville  de  Paris ,  qui  se  pendit  et 
estrangla ,  et  oncques  ne  peut  on  en  sçavoir 
la  cause. 

En  ce  temps,  un  prestre  nommé  Ives  Gilem- 
me,  damoiselle  Marie  de  Blansy,  Perrin  He- 
mery  serrurier,  et  Guillaume  Floret  clerc,  fai- 
soient  certaines  invocations  de  diables ,  et 
disoit  le  prestre  qu'il  en  avoit  trois  à  son  com- 
mandement ,  et  se  vantoient  qu'ils  guariroient 
le  roY.  Il  fut  délibéré  qu'on  les  essayeroit ,  et 


(1403) 

leur  souffriroit-on  faire  leurs  invocations.  Ils 
demandèrent  qu'on  leur  baillast  douze  hommes 
enchaînés  de  fer.  El  ainsi  fut  fait ,  ils  firent  un 
parc ,  et  dirent  ausdits  douze  hommes  qu'ils 
n'eussent  aucune  peur,  et  firent  tout  ce  qu'ils 
voulurent,  mais  rien  ne  firent.  Puis  furent  in- 
terrogés pourquoy  ils  n'avoient  rien  fait,  ils 
respondirent  que  lesdits  douze  hommes  s'es- 
toient  signés,  et  garnis  du  signe  de  la  croix,  et 
pour  ce  poinct  seul  avoient  failly  ;  laquelle  chose 
n'estoit  que  tromperie,  qui  fut  révélée  par 
ledit  clerc  au  prevost  de  Paris ,  lequel  les  fit 
prendre.  Et  finalement  le  vingt-quatriesme 
jour  de  mars  furent  publiquement  preschés,  et 
les  punitions  faites  selon  les  cas,  c'est  à  sçavoir 
ards  et  bruslés. 

Un  autre  homme  y  eut  qui  s'efforça  de  trou- 
ver moyen  de  parler  au  diable  ,  et  fut  en  plu- 
sieurs et  divers  lieux  pour  s'enquérir  s'il  y 
avoit  personne  qui  s'en  meslast ,  mais  rien  n'y 
trouvoit  :  il  luy  fut  conseillé  qu'il  allast  en  Es- 
cosse  la  sauvage,  et  de  faict  y  alla,  et  luy  fut 
enseigné  une  vieille,  qu'on  disoit  se  mesler  de 
telles  besongnes.  A  laquelle  il  parla ,  et  elle  luy 
dit  qu'elle  le  feroit  bien.  Et  de  faict  luy  mons- 
Ira  un  vieil  chasteau  ancien,  tout  rompu,  où 
n'y  avoit  que  les  murs  et  parois,  pleins  de  ron- 
ces et  espines.  Et  y  avoit  un  corbeau  '  contre 
le  mur,  comme  pour  soustenir  un  gros  bois,  et 
qu'il  se  tint  là  sans  avoir  peur.  Et  il  trouve- 
roit  un  homme  en  manière  d'un  More  de  la 
Mauritanie  en  Afrique  ,  et  qu'il  luy  demandas! 
ce  qu'il  voudroit,  et  il  luy  respondroit.  Lequel 
compagnon  alla  au  lieu  ,  et  quand  il  y  eut 
esté  par  aucun  temps ,  on  apporta  sur  deux 
grosses  pierres  une  manière  de  bière  ou  cer- 
cueil, où  il  y  avoit  une  personne  toute  nue,  la- 
quelle fut  mise  sur  ledit  corbeau.  Et  lors  il  veid 
venir  plus  de  dix  mille  corbeaux  qui  deschar- 
nerent  ceste  personne,  et  luy  mangèrent  toute 
la  chair,  et  ne  demeura  que  les  os.  Et  ce  fait, 
fut  remis  audit  cercueil  et  emporté.  Et  après  ce 
il  veid  venir  ledit  More  de  Mauritanie ,  dont  la 
vieille  luy  avoit  parlé,  et  luy  demanda  ce  que 
c'estoit  de  cet  homme  ainsi  deschiré ,  lequel 
luy  dit  que  c'estoit  le  roy  Salomon.  El  lors  il 
l'interrogea  s'il  estoil  damné,  lequel  luy  dit 
que  non,  mais  que  tous  les  jours  il  soullViroit 
jusques  à  la  fin  du  monde  telle  pénitence  et 
mal,  comme  s'il  estoil  en  vie.  Et  après  ce  il  luy 

'  Pierre  de  taille  sortant  d'une  muraille  et  servant 
à  supporter  le  bout  d'une  poutre. 


(1403) 

fit  trois  demandes ,  l'une  de  ce  qu'il  queroit  et 
vouloit  sçavoir,  laquelle  chose  il  ne  voulut 
oncques  à  personne  révéler,  ny  la  demande, 
ny  ausssi  la  responce.  La  seconde,  il  luy  re- 
quit qu'il  luy  enseignast  les  trésors  perdus.  Et 
à  ce  fit  response  ,  que  luy  ny  ses  compagnons 
jamais  ne  les  enseigneroicnt  :  car  ils  les  gar- 
doienl  pour  leur  maislre  l'Antéchrist.  La  tierce 
demande  fut ,  si  Paris  ne  seroil  point  destruit , 
veu  que  les  gens  qui  y  estoicnt,  estoienlsi  dis- 
solus en  estats,  et  que  infinis  maux  s'y  faisoient 
tous  les  jours.  Et  il  respondit  qu'il  ne  seroit 
pas  destruit  du  tout  :  mais  il  souffriroit  beau- 
coup, car  plusieurs  grandes  divisions  y  se- 
roicnt ,  mais  finale  destruction  ne  souffriroit-il 
pas.  Car  supposé  que  plusieurs  maux  s'y  fis- 
sent, toutesfois  aussi  y  faisoil-on  beaucoup  de 
biens .  et  qu'il  y  avolt  plusieurs  bonnes  per- 
sonnes, dont  les  prières  empescheroient  la  des- 
truction. 

Pource  qu'on  voyoit  évidemment  les  envies 
qui  estoient  et  regnoient  entre  les  ducs  d'Or- 
léans et  de  Bourgongne,  on  advisa  qu'il  seroit 
expédient  de  les  séparer,  et  employer  au  faict 
delà  guerre,  sans  ce  que  ny  l'un  ny  l'autre  se 
meslast  du  gouvernement.  Car  pour  ceste 
cause  estoit  leur  division.  Et  fut  ordonné  que 
l'un  iroit  vers  Calais  faire  guerre  aux  ennemis, 
et  l'autre  vers  Bordeaux.  Et  se  partit  le  duc 
dOrleans  de  Paris,  et  voulut  en  passant  faire 
son  entrée  à  Orléans.  Et  de  faict  la  fit ,  et  y  fut 
grandement  et  notablement  receu.  Les  rues 
tendues,  et  fontaines  artificielles  par  la  ville 
en  divers  lieux,  jetlans  vin,laict  et  eaue.  Il  se 
logea  en  son  hostel.  L'université  fut  par  devers 
luy.  Et  proposa  messire  Raoul  du  Refuge,  un 
bien  notable  docteur,  bien  grandement  et  no- 
tablement. Et  aussi  respondit  le  duc  mes- 
mes  bien  sagement  et  prudemment.  Et  reprit 
tous  les  poincts,  touchés  parle  proposant,  et  à 
chacun  d'iceux  respondit.  II  receut  aucuns 
presens  qui  luy  furent  faits.  Et  si  fit  son  entrée 
à  monseigneur  Sainct-Aignan  d'Orléans,  en 
habit  de  chanoine ,  en  la  forme  et  manière  ac- 
cousluméc.  Et  puis  cuida  passer  outre  :  mais 
il  fut  remandé,  et  fallut  qu'il  s'en  retournast, 
et  toute  sa  compagnée-,  et  en  effcct  il  n'y  eust 
rien  fait  qui  vallust,  et  si  y  eut  une  grande  des- 
pense. Et  pareillement  le  duc  de  Bourgongne 
s'en  alla  en  Flandres ,  en  intention  d'aller  à 
Calais,  et  fit  faire  des  bois  merveilleux ,  comme 
chasteaux  ,  pour  eux  loger  devant  la  place. 


PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS. 


417 


Mais  tout  vint  au  néant,  qui  estoit  grande  pitié, 
d'avoir  levé  tant  d'argent,  comme  on  disoit 
d'avoir  fait,  et  sans  rien  faire  au  profit  de  la 
chose  publique. 

Les  Anglois  incommodoicnt  fort  les  Fran- 
çois sur  mer,  et  mesmement  les  Bretons ,  et 
estoient  bien  grosse  compagnée.  Pour  laquelle 
causemcssireOlivierdcClisson  ctmossireGuil- 
laumedu  Chasteau,  vaillans  chevaliers,  se  mi- 
rent sur  mer  en  trente  vaisseaux.  Lesquels  ils 
equipperent,  et  garnirent  très-bien  de  vaillan- 
tes gens  de  guerre,  et  autres  choses  nécessaires. 
Et  sceurent  que  les  Anglois  estoient  vers  les 
rais  de  Sainct-Mahé ,  et  assez  près  sur  le  ves- 
pre,  les  apperceurent  les  Bretons,  et  délibé- 
rèrent de  les  combalre  le  lendemain  matin. 
Quand  ce  vint  au  malin  ,  ils  approchèrent  les 
uns  des  autres:  les  Bretons  divisèrent  leurs 
navires  en  deux  parties,  comme  pour  faire 
deux  batailles.  Aussi  pareillement  firent  les 
Anglois,  et  approchèrent  hardiment  les  uns  des 
autres,  combatirent  fort,  et  y  eut  de  belles  ar- 
mes faites  d'un  costé  et  d'autre,  la  bataille  dura 
depuis  un  grand  matin  jusques  à  midy.  Et  fi- 
nalement les  Anglois  furent  desconfits,  et  y  en 
eut  cinq  cens  de  morts  ,  et  tous  armés  les  jet- 
toient  en  la  mer,  et  en  emmenèrent  bien  mille 
prisonniers,  et  tous  leurs  navires ,  où  ils  trou- 
vèrent de  bonnes  choses,  et  de  grande  valeur. 
Et  encores  derechef  les  Bretons  se  mirent  sur 
mer,  et  y  avoit  autres  chefs  de  Bretagne,  que 
les  dessus  nommés  ,  et  vinrent  naviger  proche 
des  rivages  d'Angleterre ,  vers  les  isles  de  Jar- 
say  et  Grenesay,  et  firent  des  desplaisirs  beau- 
coup aux  Anglois,  et  gagnèrent  merveilleuse- 
ment, et  avec  toute  leur  gagne  et  proye  s'en 
retournèrent  en   Bretagne.  Et  disoit-on  que 
c'estoit  grande  richesse  de  ce  qu'ils  avoient 
gagné. 

Quand  les  Anglois  virent  que  les  Bretons 
leur  faisoient  si  forte  et  aspre  guerre,  ils  assem- 
blèrent grand  nombre  de  navires  qu'ils  esquip- 
perent  et  garnirent  de  gens,  jusques  à  cinq  ou 
six  mille  combatans,  et  de  tout  ce  qui  leur 
sembloit  estre  nécessaire,  et  voguèrent  sur 
mer,  tant  qu'ils  vinrent  sur  les  marches  et  ri- 
vages de  Bretagne,  dont  les  Bretons  ne  se  don- 
noientde  garde-,  ils  descendirent  en  Bretagne, 
et  commencèrent  à  faire  tous  les  maux  que 
ennemis  ont  accouslumé  de  faire.  Très-dili- 
gemment les  Bretons  pour  les  débouler  s'as- 
scmblerenl,  et  vinrent  es  marches  où  les  An- 

27 


418 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


(H04) 


glois  esloient  sur  les  rivages  de  la  mer  ;  les 
Anglois  qui  esloient  en  diverses  courses  se  ras- 
semblèrent, et  joignirent  ensemble,  et  s'appro- 
chèrent tellement  les  uns  des  autres ,  qu'il  yeut 
bataille  aspre  et  dure,  durant  une  grosse  demie 
heure,  tellement  qu'on  n'eust  sceu  dire  lequel 
avoit  le  meilleur.  Enfin  les  Bretons  furent  des- 
confils,  et  plusieurs  morts  d'un  costé  et  d'autre, 
mais  beaucoup  plus  des  Bretons  :  ramenlevans 
les  Anglois  ce  qui  avoit  esté  fait  sur  la  mer  aux 
rais  Sainct-Mahé,  lesquels  se  retirèrent  en  leurs 
vaisseaux  avec  leur  proye ,  et  avec  très-grande 
foison  de  navires,  qui  pouvoienl  bien  porter  dix 
mille  tonneaux  de  vin,  puis  s'en  retournèrent 
en  Angleterre  en  grande  joye  et  liesse. 

Thomas  de  Persi  et  ses  alliés,  parens  pro- 
chains du  roy  Richard,  desplaisans  de  ce  qu'on 
avoit  ainsi  Iraistreusem-ent  pris  et  tué  ledit  roy 
Richard,  se  mirent  sus  en  armes.  Et  quand 
la  chose  vint  à  la  cognoissance  du  roy  Henry, 
il  manda  à  Thomas  qu'il  vinst  parler  à  luy.  Le- 
quel respondit  qu'il  n'y  entreroit  ja ,  et  que 
faussement,  traistreusement  et  mauvaisement 
il  avoit  fait  mourir  son  souverain  seigneur,  et 
qu'il  esloit  faux  ,  traistre  et  desloyal.  Et  pource 
le  roy  assembla  des  gens  le  plus  qu'il  peut, 
et  aisément  en  fina,  car  ils  le  tenoient  pour  roy, 
et  vint  en  bataille  contre  Thomas  de  Persi.  Et 
combalirent  les  uns  contre  les  autres  longue- 
ment, et  fut  Henry  de  Lancastre  deux  fois  pris, 
et  aussi  rescous.  Et  finalement  le  roy  Henry 
eut  victoire  contre  Thomas  de  Persi  ;  il  y  eut 
d'un  costé  et  d'autre  de  neuf  à  dix  mille  An- 
glois morts,  et  y  mourut  Henry  de  Persi.  Et 
fut  Thomas  pris,  et  aucuns  jours  après  le  roy 
Henry  le  fit  prendre,  attacher  à  un  pieu,  et 
le  fendre  -,  puis  luy  fist  osier  les  entrailles 
de  de  dans  le  corps ,  et  les  fit  jetler  en  un  feu. 
Et  après  le  fit  destacher,  et  luy  couppcr.  la 
leste. 

Le  comte  de  Sainct-Paul ,  lequel  avoit  es- 
pousô  la  sœur  du  roy  Richard ,  et  en  avoit  un 
fils,  envoya  défier  le  roy  Henry,  dont  il  tint 
peu  de  conte.  Toutosfois  ledit  comte  se  mit  sur 
mer  en  personne,  et  avoit  pris  gens  de  navires 
bien  habillés  et  ordonnés ,  et  vint  sur  les  ri- 
vages de  la  mer  d'Angleterre,  où  il  prenoil  tout 
ce  qu'il  pouvoit  trouver,  tant  prisonniers  que 
biens  meubles.  Et  voulut  meltre  les  feux  par 
lou»  les  villages;  mais  il  y  eut  un  priîslre  en 
habit  de  religieux,  qui  estoil  Anglois ,  lequel 
luy  dit,  qu'il  valoil  mieux  qu'il  pris!  argent  et 


qu'on  rachetasl  les  feux.  Et  que  s'il  vouloit  en- 
tendre, que  luy-mesme  feroit  diligence  d'aller 
aux  villages  pour  avoir  de  l'argent,  et  en  pro- 
melloil  bien  huiclàdix  mille  nobles,  de  ce  fut 
le  comte  de  Sainct-Paul  content.  Et  le  tint  le- 
dit preslre  en  ces  paroles  bien  quatre  jours.  Et 
cependant  les  Anglois  s'assemblèrent,  et  ve- 
noient  de  toutes  parts  pour  combatre  ledit 
comte-,  lequel  quand  il  les  veid,  il  s'apperceut 
bien  qu'il  n'estoit  pas  suffisant  pour  résister. 
Si  se  retira  en  ses  vaisseaux,  et  s'en  vint  en 
France.  Tanlost  après  le  roy  d'Angleterre  en- 
voya un  héraut  vers  ledit  comte,  en  luy  rescri- 
vant  lettres  dérisoires ,  et  en  se  mocquant  de 
luy,  luy  manda  qu'en  bref  le  visileroil,  et  aussi 
fît-il,  car  il  envoya  gens  d'armes  en  la  comté  de 
Sainct-Paul ,  et  fit  piller  et  ravager  toute  la 
comté  et  terre  dudit  de  Sainct-Paul,  sans  ce 
qu'ils  trouvassent  aucune  résistance,  puis  s'en 
retournèrent  en  leur  pays. 

1404. 

L'an  mille  quatre  cens  cl  quatre,  on  fit  une 
bien  grande  taille,  el  disoit-on  qu'elle  monloit 
à  dix-huict  cens  mille  livres,  il  avoit  esté  déli- 
béré que  l'argent  qui  en  seroit  levé,  seroit  mis 
en  la  tour  du  Louvre,  afin  qu'on  s'en  aidast  en 
temps  et  lieu,  pricipalcment  pour  passer  en 
Angleterre,  mais  elle  ne  porta  oncques  profit. 
Et  fut  tout  pris  par  les  seigneurs ,  et  despendu 
très-inutilement.  Le  duc  de  Bourgongne  lascha 
d'empescher  qu'elle  ne  fust  levée,  mais  il  ne  fut 
pas  creu.  Et  si  disoit-on  que  le  duc  d'Orléans 
avoit  esté  rompre  les  huis  où  le  trésor  du  roy 
esloit,  el  qu'il  prit  tout  ce  qu'il  y  lroii\a. 

Au  printemps,  fut  le  temps  Irès-piuvieux, 
et  s'en  ensuivirent  plusieurs  maladies  de  rheu- 
mes  de  testes,  et  de  fièvres  dont  en  moururent 
aucuns. 

Audit  an,  mourul  Philippes,  duc  de  Bour- 
gongne, dit  le  Hardy,  qu'on  tenoil  vaillant, 
sage  et  prudent.  El  esloit  prince  de  grande 
louange,  sinon  que  très-envis  il  payoit,  comme 
on  disoil.  Et  tant,  que  tous  ses  meubles  n'eus- 
sent pas  suffy  à  payer  ses  debles.  En  ce  temps, 
le  duc  de  Berry  esloit  à  Paris,  lequel  quan'i  il 
sceut  les  nouvelles  que  son  frore  esloit  Ires- 
passé,  il  en  fut  moult  dolent.  Et  luy  dit-on, 
comme  il  esloit  mort  à  Nostre-Dame  de  Halles 
en  Brabant,  et  qu'il  avoit  eu  moult  belle  fin,  et 
se  fit  porter  en  l'église  :  laquelle  chose  aucune- 


(H04) 

ment  le  conforta,  nonobstant  qu'il  luy  prit  une 
très-mauvaise  maladie ,  tant  du  cas  susdit,  que 
d'autres  accidens  qu'il  avoit,  et  lellenient  qu'on 
n'y  sçavoit  remède,  sinon  prières  à  Dieu  ,  les- 
quelles il  fit  faire  diligemment ,  et  par  toutes 
les  églises  de  Paris  fit  des  aumosnes ,  et  fit  re- 
mettre de  la  taille  vingt  mille  escus.  Et  si  donna 
à  Nostre-Dame  de  Paris  une  belle  croix,  si  re- 
couvra santé.  Puis  fit  faire  un  beau  et  notable 
service  pour  son  frère  aux  Augustins,  de  mes- 
ses et  vigiles,  comme  il  est  accoustumé.  El  pa- 
reillement le  fit  faire  le  roy  aux  Celestins,  près 
de  son  lioslel  de  Sainct-Paul. 

Aucuns  jeunes  hommes  nobles,  et  autres  de 
la  duché  de  Normandie,  voyans  et  considérans 
qu'ils  ne  faisoient  rien,  ny  ne  s'occupoient  en 
manière  quelconque,  mais  estoient  oiseux, 
s'assemblèrent  et  disposèrent  d'aller  en  Angle- 
terre 5  et  de  faict  y  allèrent ,  mais  estoient 
comme  sans  chef.  Assez  près  de  la  rive  d'An- 
gleterre, ils  furent  rencontrés  par  des  Anglois, 
combatus  et  desconfits,  par  faute  de  bonne 
conduite,  et  gouvernement  en  faict  de  guerre. 
Cela  arriva  près  d'une  isle,  laquelle  ilsavoient 
toute  pillée  et  dérobée.  Quand  aucuns  de  la 
compagnée  seurent  que  les  Anglois  vcnoient  et 
estoient  assemblés,  ils  conseillèrent  qu'on  s'en 
retournast,  et  estoient  des  anciens,  qui  sça- 
voient  l'usage  de  guerre,  et  cognoissoient  les 
Anglois.  IMais  les  jeunes  hommes  disoient,  que 
ce  seroit  chose  non  convenable  de  fuir  et  se 
retraire  devant  vilains ,  et  furent  ainsi  descon- 
fils,  et  plusieurs  morts  et  pris. 

Messire  Guillaume  du  Chasiel ,  un  vaillant 
chevalier  de  Bretagne,  assembla  aucuns  gens 
de  guerre,  et  descendit  en  Angleterre.  Tantost 
les  Anglois  s'assemblèrent,  et  le  vinrent  com- 
batre,  et  h  l'assemblée  fut  tué.  Si  se  retirèrent 
ses  gens  le  pluslost  qu'ils  peurent,  et  retournè- 
rent en  Bretagne.  Messire  Tannéguy  du  Chas- 
tel,  frère  dudit  messire  Guillaume  aussi  vail- 
lant chevalier,  quand  il  sceut  la  mort  de  son 
frère,  il  en  fut  desplaisant.  Et  délibéra  d'aller, 
et  descendre  en  Angleterre,  et  assembla  bien 
quatre  cens  combatans,  gens  de  faict,  et  usités 
en  faict  de  guerre,  en  divers  lieux  descendit, 
y  fut  bien  huict  semaines,  et  porta  aux  Anglois 
(les  dommages  largement,  en  boutant  feux, 
et  prenant  tous  les  meubles  de  valeur  qu'ils 
trouvoient;  et  les  mcltoicnt  en  leurs  vaisseaux. 
Et  si  y  eut  des  Anglois  pris,  amenés  prison- 
niers comme  on  a  accoustumé  faire  en  tel  cas, 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


[19 


puis  luy.  et  ses  compagnons  s'en  retournèrent 
en  Bretagne,  avec  bien  grand  gain  et  profit, 
et  sans  quasi  point  de  dommage  des  leurs 

A  La  Rochelle  esloil  un  marchand,  demeu- 
rant et  résidant  en  la  ville,  logé  près  des  murs, 
lequel  avoit  un  frère  qui  tenoit  le  party  des 
Anglois,  et  demeuroit  vers  Bordeaux,  lecjuel 
par  diverses  fois  par  messages  et  autrement, 
induisoit  son  frère  de  trouver  moyen  de  bailler 
la  ville  de  La  Rochelle  aux  Anglois.  Et  sondit 
frère  luy  accorda,  comme  mal  conseillé.  Et 
avoit  deux  moyens ,  l'un  par  escheller,  l'autre 
par  gagner  la  porte,  et  donner  entrée  aux  en- 
nemis, lesquels  eussent  esié  en  certaine  em- 
busche,  prés  de  la  ville.  Et  de  faict  ledit  An- 
glois vint  occullement  à  La  Rochelle',  à  l'hostel 
de  son  frère,  lesquels  avoient  intention  de  par- 
faire leur  mauvaise  volonté,  et  de  la  mettre  en 
effect.  Ce  qui  vint  à  la  cognoissance  d'un  de  la 
ville,  qui  révéla  que  ledit  Anglois  estoil  en  la 
maison  de  son  frère.  On  y  alla ,  et  tous  deux 
furent  pris  par  la  justice,  et  mis  en  prison.  Et 
tantost  furent  interrogés,  confessèrent  le  cas, 
et  furent  décapités,  ainsi  que  raison  vouloit. 

Le  treiziesme  jour  de  juillet  audit  an  ,  ceux 
de  l'université  firent  une  belle  et  notable  pro- 
cession ,  pour  la  santé  du  roy.  Et  partirent  de 
SaincteGeneviefve,  et  vinrent  à  Saincte-Ca- 
Iherine  du  Val  des  Escoliers  bien  ordonne- 
ment ,  ainsi  qu'il  est  accoustumé  de  faire. 
Quand  ils  furent  arrivés,  ils  firent  commencer 
la  messe  et  le  sermon.  Plusieurs  jeunes  esco- 
liers s'en  alloient  esbatans  autour  de  Saincte- 
Calherine,  vers  l'hostel  de  messire  Charles  de 
Savoisi.  Et  y  eut  pages,  qui  emmenoient  de 
boire  leurs  chevaux,  qui  passèrent  sciemment 
parmy  lesdits  escoliers ,  en  faisant  ruer  les  che- 
vaux, et  tellement  que  aucuns  desdits  escoliers 
cheurent  à  terre.  Les  autres  escoliers  prirent 
des  pierres,  qu'ils  joltcrent  après  des  pages, 
qui  se  mirent  dedans  l'hostel ,  et  jusques  là  les 
poursuivirent  les  escoliers.  Quand  les  gens 
dudit  Savoisi  ouyrent  le  bruit,  ils  saillirent  à 
tout  arcs  et  flèches  de  l'hostel,  et  commencèrent 
à  tirer  tellement,  que  les  flèches  cheurent  de- 
dans l'église,  et  où  on  faisoit  le  sermon.  Et 
furent  tous  ceux  qui  estoient  à  la  procession 
moult  effrayés.  Et  esloit  ledit  messire  Charles 
de  Savoisi  en  son  hostel ,  lequel  n'en  fit  sem- 
blant. Les  docteurs,  escoliers,  et  ceux  qui  es- 
toient en  la  procession  s'en  retournèrent,  et  y 
eut  des  escoliers  bien  vingt-quatre  deblessés.  Le 


420 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


recteur  alla  bien  accompagné  devers  mcssirc 
Guillaume  de  Tignonville  prevost  de  Paris,  luy 
requérir  qu'il  fist  prendre  les  malfaicteurs ,  veu 
que  le  cas  estoit  grand  et  énorme.  El  si  allè- 
rent vers  le  duc  d'Orléans,  pource  qu'on  disoit 
ledit  Savoisi  estrc  à  luy.  Et  après  vinrent  à  la 
cour  de  parlement ,  laquelle  leur  respondit 
qu'elle  leur  feroit  justice  et  raison.  Et  y  en  eut 
de  pris,  et  mis  à  la  Conciergerie.  Et  les  parties 
ouyes,  où  fut  Savoisi  en  personne  ,  s'ensuivit 
l'arresl  ;  c'est  à  savoir  que  Savoisi  fut  condamné 
à  asseoir  cent  livres  de  rente  amortie,  et  à 
bailler  deux  mille  francs,  et  que  son  hostel  se- 
roit  abalu.  Et  ne  fut  point  condamné  à  faire 
amende  honorable,  car  il  estoit  clerc  non  marié, 
mais  trois  de  ses  gens  le  furent.  C'est  à  sçavoir, 
que  eux  en  chemise,  une  torche  en  leur  poing, 
iroient  à  Saincte-Genevicfve,  au  carrefour  de 
Sainct-Severain ,  et  devant  Saincte-Catherine  , 
et  seroienl  battus  de  verges  par  les  carrefours, 
et  bannis  pendant  trois  ans.  Ledit  arrest  fut 
donné  le  vingt-troisiesme  jour  d'aoust. 

Le  Ircnliesme  jour  d'aoust,  Louys  dauphin 
de  Viennois,  et  duc  de  Guyenne,  espousa  Mar- 
guerite fille  du  duc  de  Bourgongne,  .Tean ,  et 
y  eut  grande  feste.  Et  le  sixiesme  jour  de  sep- 
tembre ,  il  alla  à  Nostre-Dame  vestu  en  habit 
royal,  grandement  accompagné  du  roy  de  Na- 
varre, et  des  ducs  d'Orléans,  de  Berry,  Bour- 
gongne, et  Bourbon,  des  comtes  du  Perche , 
de  Sainct-Paul,  La  Marche,  Dammartin,  Tan- 
quarville,  et  de  plusieurs  barons ,  chevaliers  , 
et  escuyers  ;  il  estoit  très-bel  enfan,  et  le  fai- 
soit  beau  voir. 

Un  piteux  cas  advint  à  Paris,  à  l'eschole  de 
Sainct-Germain ,  en  une  maison  d'un  notable 
marchand  de  Paris,  où  le  feu  se  mit  d'advenlure 
auprès  d'un  chantier  de  bois.  Et  fut  le  feu  si 
aspre  et  si  grand  qu'on  n'y  peut  mettre  remède, 
et  le  seigneur  de  la  maison ,  la  femme  et  une 
fille  qu'ils  avoienl,  ne  sceurent  oncques  trou- 
ver moyen  de  se  sauver.  Si  se  jelterent  dedans 
une  chambre  coye,  et  là  moururent  tant  par  la 
force  de  l'eaue  qu'on  jeltoit,  que  étouffés  par 
la  force  du  feu. 

Ai)iès  la  mort  du  roy  de  Navarre,  lequel  fit 
tant  de  maux  au  royaume  de  France,  et  lequel 
jusques  à  sa  mort  ne  cessa  de  le  grever  et  doni- 
mager,  son  fils  n'eut  pas  l'imagination  comme 
son  père.  Et  envoya  à  Paris,  comme  dessus  est 
dit ,  devers  le  roy  gens  notables.  Lesquels  eu- 
len;  a  rcsponsc  cy-dcssus  déclarée,  dont  leur 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (H04) 

maislre  fut  aucunement  content.  Et  desiroit 
que  exécution  réelle  fust  faite ,  et  qu'il  sceusl 
ce  qu'il  auroit  pour  récompense  de  ce  qu'il  de- 
mandoit,  c'est  à  sçavoir  des  comtes  de  Cham- 
pagne, d'Evreux,  et  Cherbourg,  et  autres  terres 
qu'il  pretcndoitluy  appartenir.  El  pource  vint 
en  France  devers  le  roy,  et  luy  exposa  et  à  son 
conseil  bien  doucement  les  causes  de  sa  venue, 
en  requérant  au  roy  qu'il  luy  voulust  faire  rai- 
son et  jusiice,  El  sur  ses  demandes  il  y  eut  plu- 
sieurs et  diverses  consultations  et  assemblées. 
Et  finalement  iceluy  roy  de  Navarre  céda  et 
transporta  tout  le  droict  qu'il  pouvoit  avoir,  et 
avoil  es  comtés  de  Champagne  et  d'Evreux,  et 
tout  ce  qu'il  avoil  en  Normandie.  Et  en  recom- 
pense ,  le  roy  érigea  Nemours  en  Gastinois  en 
duché,  et  luy  assigna  en  Gastinois  et  Champa- 
gne douze  mille  livres  de  revenu.  Et  depuis  il  y 
eut  aucune  difficulté  de  Cherbourg,  et  disoit  le 
roy  de  Navarre,  qu'il  n'cstoit  point  compris  en 
la  comté  d'Evreux.  Mais  pour  tout  appaiser ,  il 
eut  certaine  somme  d'argent.  Et  alors  fut  con- 
tent qu'il  demeuras!  au  roy ,  et  en  effect  fut 
bien  acheté, 

Combien  qu'on  voulut  dire,  qu'il  y  eust  tref- 
ves  avec  les  Anglois ,  toutefois  sur  la  mer  fai- 
soient  maux  innombrables.  Messire  Charles 
de  Savoisi,  dont  aucunement  est  fait  mention , 
avoil  grand  désir  de  se  faire  valoir.  Et  envoya 
en  Espagne  pour  sçavoir  s'il  pourroit  finer  de 
navires,  en  intention  de  faire  armée  contre  les 
Anglois.  Et  sur  ce ,  en  escrivit  au  roy  d'Espa- 
gne, et  n'eut  pas  response  telle  qu'il  eust  bien 
voulu,  dont  il  fut  bien  desplaisant.  Et  aucune- 
ment déclara  sa  volonté  de  faire  la  guerre  aux 
Anglois,  dont  le  roy  fut  mal  content,  et  fit  sça- 
voir en  Espagne  qu'on  ne  luy  baillasl  point  de 
navire.  Et  disoient  aucuns  près  du  roy,  que  Sa- 
voisi faisoitmal  de  vouloir  exécuter  son  entre- 
prise, veues  les  trefvcs.  Et  quand  Savoisi  sceut 
les  paroles  ,  il  dit  publiquement,  qu'il  faisoit 
comme  bon  et  loyal  François.  Et  s'il  y  avoit 
gentilhomme  qui  voulust  dire  le  contraire  ,  il 
estoit  prest  de  s'en  défendre ,  et  en  jetta  son 
gage ,  lequel  personne  ne  receut. 

Et  disoient  les  Anglois  qu'ils  pouvoient  faire 
guerre,  et  qu'il  n'en  chailloit  au  roy.  Et  qu'il 
n'y  avoit  chose  si  secretle  au  conseil  du  roy, 
que  tantost  après  ils  ne  sceussent,  et  qu'on  ne 
leur  fist  sçavoir.  Et  pour  ceste  cause  fut  pris  un 
capitaine,  qu'on  appelloitle  seigneur  de  Cour- 
scray  ,  et  mené  au  Chaslelel:  il  fit  sçavoir  au 


(1404) 

roy  qu'il  cstoit  prestde  se  sousmcllrc,  ot  sous- 
mettoit  à  la  cour  du  parlement,  dont  le  roy  fut 
content.  La  cour  ordonna  commissaires  pour 
faire  information,  et  fut  examiné  sur  les  char- 
ges. Le  tout  veu,  il  fut  trouvé  pur  et  innocent, 
et  délivré  par  la  cour.  Tout  ce  qu'on  luy  impo- 
soit  ne  provenant  que  d'envies  et  haines  parti- 
culières, qui  estoient  entre  les  seigneurs  qui  es- 
toient  en  la  cour,  causées,  comme  l'on  disoit,  de 
choses  non  bien  honorables ,  entre  les  servi- 
teurs des  seigneurs. 

Depuis  la  mort  du  roy  Richard,  qui  estoit 
fils  du  vaillant  prince  de  Galles ,  les  Gallois 
faisoient  guerre  aux  Anglois.  Et  envoya  le 
prince  de  Galles  en  France  devers  le  roy,  pour 
avoir  argent,  et  du  harnois ,  et  aide  de  gens. 
Dont  le  roy  fut  content,  et  luy  envoya  un  beau 
bassinet  bien  garny,  un  haubergeon ,  et  une 
cspée.  Et  au  surplus  dit  aux  messagers ,  que 
très-volontiers  il  l'aideroit  etconforteroit,  et  luy 
envoyeroit  gens.  Et  pour  y  aller  ordonna  le 
comte  de  La  Marche  de  son  consentement,  le- 
quel assembla  navires  et  gens ,  et  trouva 
soixante  et  deux  vaisseaux  d'armes  garnis  de 
toutes  choses,  qui  se  rendirent  tous  à  Brest  en 
Bretagne. 

Comme  dessus  a  esté  dit,  les  Anglois  par 
moyen  avoient  cuidé  avoir  La  Rochelle,  et  s'es- 
toient  embuschés  une  grosse  et  grande  com- 
pagnée  ,  dont  estoient  chefs  un  surnommé  de 
Beaumont,  qu'on  disoit  comte  de  Beaumont, 
et  le  bastard  d'Angleterre.  Quand  ils  virent 
qu'ils  avoient  failly,  ils  s'adviserent,  veu  qu'ils 
estoient  beaucoup  de  gens,  que  de  s'en  aller 
sans  rien  faire,  ce  leur  seroit  réputé  à  lascheté 
de  courage.  Et  délibérèrent  d'entrer  et  descen- 
dre en  Bretagne  vers  Brest,  pource  que  ledit 
bastard  sçavoit  le  pays,  et  avoit  esté  capitaine 
de  Brest  ;  ils  commencèrent  à  piller,  desrober, 
et  bouler  feux,  et  faire  tout  ce  que  ennemis 
peuvent  faire.  Parquoy  diligemment  se  mirent 
sus  les  nobles  du  pays.  Le  duc  mesmes  fit 
mandement  :  et  aussi  Clisson,  et  le  seigneur  de 
Rieux,  qui  estoient  au  pays,  assemblèrent  gens 
le  plus  qu'ils  peurent ,  et  se  mirent  sur  les 
champs.  Et  fut  ordonné  le  seigneur  de  Rieux, 
pour  aller  voir  quelles  gens  c'estoient ,  mais  il 
trouva  que  ceux  du  pays  mesmes  avoient  déli- 
béré de  les  combalre,  etdesja  avoient  comme 
commencé  l'escarmouche;  il  descendit  à  pied 
comme  les  autres ,  et  commença  bien  dure 
meslée.  Tantost  survint  le  duc  et  Clisson  ,  et 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


42t 


depuis  les  Anglois  ne  firent  aucune  résistance. 
Là  fut  tué  ledit  comte ,  et  dit-on  que  messirc 
Tanneguy  du  Cliastcl  le  perça  d'une  lance  tout 
outre.  Le  bastard  s'enfuit  avec  son  navire  ;  il 
envoya  en  suite  demander  au  duc  sauf-con- 
duit pour  aller  parler  à  luy  ,  ce  qui  luy  fut  ac- 
cordé. Si  fit  dire  au  duc  ,  que  la  guerre  qu'il 
faisoit  estoit  pour  cause  du  douaire  de  la  du- 
chesse de  Bretagne ,  qui  avoit  espousé  le  roy 
d'Angleterre.  Et  ce  fait,  descendit  en  une  mar- 
che de  Bretagne  où  il  brusla  deux  villages  et 
une  église.  Et  de  là  s'en  alla  es  isles  ,  prenant 
son  chemin  en  Angleterre. 

Les  Anglois  en  Guyenne  faisoient  forte  guerre, 
et  avoient  entre  autres  places,  une  nommée 
Corbcfin,  forte  et  comme  imprenable.  Et  tous 
les  ans  levoient  cinquante  mille  escus  de  patis. 
Et  envoya-l'on  vers  le  connestable  luy  requérir 
qu'il  y  voulust  remédier,  et  se  mit  sus  :  lequel 
amassa  gens  de  toutes  parts.  Il  y  eut  aucuns 
de  Bordeaux,  pour  le  cuider  décevoir,  qui  luy 
dévoient  bailler  la  ville  de  Bordeaux,  dont  ils 
ne  firent  rien.  Et  fut  apperceue  leur  mauvaise- 
tié,  et  pource  ils  furent  décapités.  Puis  s'en 
alla  le  connestable  mettre  le  siège  devant  Cor- 
befin  ,  à  la  requeste  de  ceux  du  pays,  et  y  tint 
le  siège  par  douze  semaines.  Enfin,  après  plu- 
sieurs assauts  et  essayemens  d'avoir  la  place  , 
ceux  de  dedans  parlementèrent ,  et  furent  con- 
tens  de  s'en  aller ,  saufs  leurs  corps  et  leurs 
biens ,  et  quatorze  mille  escus  qu'ils  eurent  5  et 
les  paya  le  pays ,  à  qui  ce  fut  un  grand  profit. 
Car  d'avoir  eu  la  place,  la  chose  estoit  bien 
douteuse,  et  avec  ladite  place  y  eut  treize  au- 
tres places  réduites  en  l'obéissance  du  roy.  Le 
comte  de  Clermont  bien  accompagné  vint  au- 
dit pays  de  Guyenne  ;  quand  les  Anglois  le 
sceurent,  ils  luy  envoyèrent  offrir  bataille,  dont 
ledit  comte  fut  joyeux  et  content,  et  se  disposa 
à  les  recevoir.  Mais  ils  n'y  vinrent  ny  compa- 
rurent, et  en  assez  peu  de  temps  il  conquesta 
bien  trente-trois  places.  Et  délibéra  de  se  tenir 
au  pays  Thyver.  Les  unes  prit  par  force  ,  les 
autres  par  accord,  et  aucunes  fit  abattre,  et  les 
autres  remparer  ,  pour  résister  aux  ennemis. 

En  ce  temps ,  la  duchesse  de  Bar  alla  de  vio 
à  trespassemcnt. 

Le  duc  d'Orléans  acheta  la  seigneurie  de 
Coucy,  et  plusieurs  autres  belles  terres  et  sei- 
gneuries. Et  fut  adjourné  en  parlement  en 
cas  de  rctraict.  IMais  la  chose  demeura  en  cet 
estât. 


422 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


La  reyne  de  Sicile  Tancienne  alla  aussi  de 
\io  à  Irespassement.  Et  déclara  son  meuble 
qu'elle  avoit ,  c'est  à  sçavoir  deux  cens  mille 
escus ,  et  plusieurs  joyaux.  Il  luy  fut  demandé 
pourquoy  elle  les  avoit  gardés  ,  veu  la  grande 
nécessité  en  laquelle  avoit  esté  le  roy  de  Sicile 
son  mary.  Elle  rcspondit  qu'elle  douloit  que 
sondit  mary  ne  fiist  prisonnier  audit  pays,  et 
les  avoit  épargnés  et  gardés  pour  le  racheter  , 
et  que  ladite  chevance  seroit  bonne  pour  ses 
cnfans.  Et  c'estoit  une  très-bonne  et  saincte 
dame ,  qui  eut  une  moult  belle  fin. 

Le  pape  Benedict  voulant  monslrer  qu'il 
avoit  bonne  volonté  à  l'union  de  TEglise,  en- 
voya l'evesque  de  Sainct-Pons,  et  autres  nota- 
bles personnes  devers  l'anlipape,  nommé  Bo- 
niface,  à  ce  qu'il  voulust  eslire  jour  et  lieu,  où 
ils  peussentseurement  convenir  ensemble,  pour 
trouver  remède  d'oster,  et  faire  cesser  le  schis- 
me qui  cstoit  en  l'Eglise.  Quand  ils  furent  à 
Rome,  et  que  l'antipape  le  sceut ,  il  leur  fît 
sçavoir  qu'il  ne  les  oiroit,  ny  à  eux  parleroit , 
sinon  qu'ils  parlassent  à  luy  comme  pape, 
dont  lesdils  ambassadeurs  furent  en  grande 
perplexité.  Et  à  la  fin,  veu  que  c'estoit  pour  si 
grand  bien ,  et  que  ce  qu'il  vouloit  n'esloit 
qu'une  manière  de  vaine  gloire  transitoire,  ils 
le  firent.  Et  proposa  Tevesque  de  Sainct-Pons, 
qui  exhauçoit  fort  Benedict ,  et  sa  bonne  et 
saincte  volonté  à  l'union  de  l'Eglise,  en  faisant 
la  requeste  dessus  dite.  De  laquelle  proposition 
l'antipape  fut  très-mal  content,  et  se  retira  en 
sa  chambre,  et  soudainement  luy  vint  une  fiè- 
vre dont  il  mourut.  Quand  le  capitaine  du  chas- 
Icau  de  Sainct-Angc  ved  que  son  maislre  estoit 
mort,  il  prit  lesdits  ambassadeurs,  et  les  mit 
audilchasteau,etlàlesretintprisonniers.  Après 
la  mort  de  l'antipape,  les  cardinaux  en  esleu- 
rent  un  autre,  lequel  ils  nommèrent  Innocent, 
auquel  lesdits  ambassadeurs  firent  prier  qu'il 
le  voulust  faire  délivrer,  et  sembloit  qu'il  en 
cust  bonne  volonté.  Mais  le  capitaine  n'en  vou- 
lut rien  faire  s'il  n'avoit  argent.  Et  par  ce 
moyen,  et  non  autrement,  s'en  allèrent  et  s'en 
retournèrent  devers  le  pape  Benedict,  et  sans 
aucune!  response,  dont  ledit  pape  fut  bien  des- 
plaisant, et  délibéra  d'aller  en  personne  jus- 
ques  à  Rome  pourveu  qu'il  y  fust  conduit  par 
les  fleurs  de  lys ,  ce  qu'il  fit  sçavoir  au  roy. 
Et  s'olTrit  le  bon  duc  de  Bourgongne  Louis  II 
de  l'y  mener:  mais  le  roy  ne  le  voulut  consen- 
tir. Et  à  tant  aussi  se  li;îl  Bencdicf,  devers  Ic- 


YI,  ROI  DE  FRANCE,  (1405) 

quel  plusieurs  abbés  vinrent  de  divers  pays , 
et  le  plus  du  royaume,  et  mesmement  de  ceux 
qui  estoient  promeus  durant  la  substraction. 
Et  leur  fit  le  pape  bonne  et  grande  chère ,  et 
leur  donnant  à  chacun  le  don  de  bénédiction , 
et  à  disner  ,  et  à  chacun  un  anneau ,  et  avec 
ce  permission  et  congé  d'user  de  mitre  en  leurs 
églises ,  en  faisant  le  service  divin. 

Le  comte  de  La  Marche,  comme  dessus  est 
dit,  avoit  assemblé  plusieurs  navires  vers  Brest 
et  Bretagne,  pour  aller  en  Galles.  Et  se  mit  sur 
mer,  et  y  fut  depuis  la  my-aoust  jusques  à  la 
my-novembre,  attendant  tousjours  nouvelles 
de  par  les  Gallois,  pour  sçavoir  où  il  descen- 
droit,  mais  oncques  n'y  vint  personne  à  luy. 
Et  tousjours  estoit  sur  les  rivages  de  la  mer 
d'Angleterre,  où  il  fit  aucuns  exploicts  de 
guerre  ,  puis  s'en  revint  sans  aucun  fruict.  Ils 
avoient  mis  en  un  vaisseau  d'armes  leurs  har- 
nois  et  autres  biens  :  mais  le  vaisseau  périt,  et 
fut  perdu  dans  la  mer. 

La  duchesse  de  Bourgongne  mourut  en  ce 
temps. 

Et  combien  qu'au  commencement  de  l'année 
on  eust  mis  une  grosse  taille  sus,  laquelle  ne 
porta  aucun  profit  à  la  chose  publique  du 
royaume,  neanlmoins  à  la  fin  de  ladite  année, 
en  fut  une  autre  faite  aussi  grosse,  dont  tout 
le  profit  alla  en  bourses  particulières.  Dequoy 
gens  d'église,  et  autres  se  plaignoient  et  mur- 
murorenl  fort. 

1405. 

L'an  mille  quatre  cens  et  cinq,  le  comte  de 
Sainct-Paul ,  qui  estoit  lieutenant  du  roy  es 
frontières  de  Calais ,  assembla  foison  de  gens, 
tant  du  pays  que  d'autres,  en  intention  d'aller 
assiéger  un  chasteau  ,  qui  estoit  assez  près  de 
Calais ,  nommé  le  IMarc.  Et  de  faict  y  alla,  en 
intention  d'y  metire  le  siège,  ou  d'assaillir  la 
place,  et  ainsi  le  firent.  Et  comme  ils  estoient 
à  l'assaut ,  le  comte  de  Pembroc  et  ses  gens 
saillirent  de  certaine  embusche  où  ils  estoient, 
et  frappèrent  trés-vaillamment  sur  les  Fran- 
çois, lesquels  furent  desconfils.  Et  yen  eut 
plusieurs  morts  et  aussi  de  prisonniers.  E' 
quant  au  comte  de  Sainct-Paul,  il  se  retira  sans 
avoir  dommage  de  sa  personne,  ny  de  prise  ny 
de  mort.  Le  comte  de  Pembroc  voyant  ceste 
advenlure  ,  qui  luy  esloit  advenue  ,  délibéra 
d'aller  à  l'Escluse  pour  faire  guerre.  Et  de  faict 
y  alla  ,  et  y  fit  plusieurs  maux.  IMais  il  fut  rc- 


(1405)  PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS 

boulé,  tant  par  plusieurs  Allemans,  qui  esloient 
es  marches ,  comme  aussi  par  les  Flamens  et 
François.  Et  fut  contraint  de  s'en  retourner 
d'où  il  estoit  party. 

Le  gouvernement,  comme  on  disoit ,  pour 
lors  estoit  bien  petit.  Et  en  fut  le  roy,  et  aussi 
les  seigneurs  y  par  plusieurs  fois  advertis  par 
propositions,  et  autrement  :  mais  nulle  provi- 
sion n'y  estoit  mise.  Et  si  disoit-on  beaucoup 
de  choses  publiquement,  qui  esloient  bien  ordes 
et  deshonncsles. 

En  ce  temps  les  eaues  furent  merveilleuse- 
ment grandes  et  horribles,  et  firent  moult  de 
maux,  lant  es  bleds  qu'es  prés.  Et  es  villages 
qui  esloient  près  des  rivages,  furent  par  ladite 
inondation  plusieurs  pelitcs  maisons  comme 
abalues,  et  en  venoil  le  marrein  ,  et  morceauv 
de  bois  aval  l'eaue. 

Environ  le  treiziesmejour  de  juillet,  il  y  eut 
horribles  lempesles  de  tonnerres  et  gresles.  Et 
cheul  le  tonnerre  sur  le  pontdeCharenlon,  où 
il  abalit  trois  cheminées  ,  et  les  jetta  en  la  ri- 
vière. Et  rencontra  un  compagnon  auquel  osta 
le  chapperon,  et  la  manche  dextrede  sarobbe, 
et  passa  outre  sans  luy  mal  faire.  Et  par  un 
trou  entra  en  la  maison  de  monseigneur  le 
dauphin  ,  et  en  une  chambre  rencontra  un 
jeune  enfant,  lequel  il  tua,  luy  consommant  la 
chair,  les  os  et  tout,  et  ne  luy  laissant  que  la 
peau  toute  noire,  et  plusieurs  autres  blessa  en 
diverses  manières.  Et  continuoit  jusques  à  ce 
qu'on  prisl  de  l'eau  benisle,  en  l'aspergeant  en 
la  chambre,  et  ailleurs  par  l'hostel  :  et  ne  sceut- 
on  oncques  depuis  qu'il  devint. 

Tousjours  se  plaignoit-on  du  gouvernement, 
qui  estoit  très-mauvais  ,  et  le  voyoit-on  évi- 
demment, mais  aucune  provision  ne  s'y  met- 
toit.  Les  seigneurs  commencèrent  fort  à  mur- 
murer les  uns  contre  les  autres,  et  leurs  servi- 
teurs aussi. 

Le  dix-neufiesme  jour  de  juillet,  la  reyne  et 
le  duc  d'Orléans  s'en  allèrent  à  Poissy.  La  cause 
estoit  pour  induire  madame  Marie  de  France, 
qui  avoit  esté  rendue  religieuse  audit  Poissy, 
afin  qu'elle  voulust  sortir  dehors  de  l'Eglise, 
pour  eslre  mariée  à  Edouard  fils  du  duc  de  Bar. 
Et  en  parlèrent  à  ladite  dame  Marie,  en  luy 
disant  plusieurs  paroles,  pour  à  ce  la  mouvoir. 
Mais  il  ne  fut  oncques  en  leur  puissance  qu'elle 
y  voulust  consentir,  et  demeura  ferme  et  stable 
en  son  imagination ,  en  disant  que  puis  qu'il 
avoit  pieu  au  roy,  à  la  reyne,  et  à  ses  parens 


42S 

et  amis ,  que  jamais  hors  de  Testai  de  religion 
ne  seroit.  Et  y  eut,  comme  on  dit,  plusieurs 
choses  non  honnesles  faites  en  ladite  abbaye, 
etquoy  qu'il  en  fust ,  renommée  en  estoit. 

Et  s'en  retournèrent  la  reyne  et  le  duc  d'Or- 
léans à  Paris.  Et  le  sepliesme  jour  ensuivant 
se  partirent  de  Paris,  et  vinrent  au  Val-la- 
Reyne,  en  une  place  nommée  Pouilly,  en  in- 
tention de  tirer  à  eux  monseigneur  le  dauphin. 
Et  do  faict ,  le  duc  de  Bavière  ,  le  marquis  du 
Pont  et  IMontiigu  délibérèrent  de  l'y  transpor- 
ter ,  sans  ce  que  le  duc  de  Bourgongne  en 
sceust  rien.  Et  le  firent  passer  par  la  rivière 
jusques  à  Sainct-Viclor,  et  le  vouloient  emme- 
ner, comme  on  disoit,  où  estoit  la  reyne  et  le 
duc  d'Orléans.  Et  en  le  menant  il  se  leva  une 
merveilleuse  et  horrible  tempeste  de  pluyc, 
vent  et  tonnerre,  tellement  qu'ils  furent  con- 
traints de  demeurer  la  nuicl  à  Yille-Neufve  au- 
près Paris. 

Or  est-il  vray  que  le  duc  de  Bourgongne  ve- 
noil à  Paris,  et  estoit  logé  à  Louvres  en  Parisis, 
auquel  haslivement  on  envoya  dire  les  nou- 
velles, comme  on  emmenoit  monseigneur  le 
dauphin  ,  et  ceux  qui  esloient  en  sa  compa- 
gnée.  El  lors  il  monta  achevai  le  plus  diligem- 
ment qu'il  peut,  pour  poursuivre  et  atteindre 
ledit  monseigneur  le  dauphin  ,  lequel  ceux  qui 
le  menoienl  bien  matin  avoient  fait  monter  à 
cheval,  et  s'en  alloient.  Mais  ledit  duc  de 
Bourgongne  fit  telle  diligence  qu'il  les  attrapa, 
et  ramena  à  Paris  ledit  monseigneur  le  dau- 
phin, à  grande  joye  du  peuple.  En  la  présence 
duquel  dauphin  il  fil  faire  une  notable  propo- 
sition, où  esloient  le  roy  de  Navarre,  le  duc  de 
Berry  et  plusieurs  autres  seigneurs,  prélats  et 
barons,  en  faisant  monslrer  le  mauvais  gou- 
vernement qui  estoit,  et  les  maux  qui  s'en  en- 
suivoient.  Et  que  ce  qu'il  avoit  fait  c'cstoit 
pour  bien ,  et  fil  dire  qu'il  estoit  venu  pour 
quatre  causes.  ((Premièrement  pour  legouver- 
»  nement  du  roy,  et  procurer  sa  santé.  Secon- 
))  dément  pour  mettre  justice  sus  en  ce  royaume, 
»  auquel  maux  infinis  se  faisoient,  sans  ce  que 
))  justice  et  raison  s'en  fist.  Tiercement  pour 
»  mettre  le  domaine  sus  ,  dont  les  profits  es- 
»  toient  comme  nuls ,  et  mis  à  nonchaloir  et 
»  grande  négligence,  Quarlemenl  pour  asscm- 
»  bler  les  trois  estais,  pour  pourvoir  aux  af- 
»  faires  du  royaume ,  et  adviser  au  gouver- 
))  nement.  Car  ceux  qui  se  disoient  l'avoir 
n  gasloienl  tout.  »  comme  il  fit  monslrer  clai- 


424 


HISTOIRE  DE  CHARLES  YI,  ROI  DE  FRANCE, 


(1-105} 


rement  el  évidemment.  Et  après  que  tout  fut 
grandement  et  notablement  demonslré  par  ce- 
luy  qui  proposoit ,  monseigneur  le  dauphin  se 
leva  ,  et  dit  que  ce  que  le  duc  de  Bourgongne 
lavoit  emmené  à  Paris  esloit  de  son  consen- 
tement et  franche  volonté.  Après  ladite  propo- 
sition faite ,  le  roy  de  Navarre  et  le  duc  de 
Berry  allèrent  à  Sainct-Paul,  où  les  autres  en- 
fans  du  roy  estoient,  et  les  prit  le  duc  de  Berry 
en  sa  garde.  Et  après  que  monseigneur  le 
dauphin  eut  dit  les  paroles  dessus  dites,  le  duc 
de  Bourgongne  dit  que  ce  qu'il  avoit  fait ,  il 
l'avoit  fait  «  comme  vray  et  loyal  sujet  du  roy,  » 
et  s'il  y  avoit  personne  qui  voulust  dire  le  con- 
traire, il  esloit  prest  d'en  respondre  de  sa  per- 
sonne. Lejeudy  ensuivant,  le  duc  de  Limbourg 
frère  du  duc  de  Bourgongne,  entra  à  Paris  avec 
huictcens  hommes  d'armes,  lesquels  entrèrent 
par  la  porte  Sainct-Denys  ,  le  long  de  la  rue, 
et  s'en  vinrent  au  Louvre  où  monseigneur  le 
dauphin  estoit,  et  luy  fit  la  révérence,  ens'of- 
frant  en  son  service.  Puis  s'en  revint  devers 
ses  gens  ,  et  monta  à  cheval  -,  ses  gens  se  lo- 
gèrent en  hostelleries ,  lesquels  se  gouver- 
nèrent bien  doucement  et  gratieusement.  Et 
demeurèrent  le  duc  de  Bourgongne  et  ses 
deux  frères ,  avec  monseigneur  le  dauphin, 
el  firent  mettre  les  communes  et  gens  de 
Paris  sus,  et  armer.  Et  fut  ordonné  monsei- 
gneur de  Berry  capitaine  de  Paris,  et  comme 
capitaine  chevaucha  par  Paris.  Si  peut-on 
penser  que  grands  débats  y  avoit,  et  que  la 
reyne  et  le  duc  d'Orléans  estoient  très- mal 
cojitens,  et  se  disposoient  les  choses  à  un  bien 
grand  mal ,  pour  estrc  cause  de  la  destruction 
finale  du  royaume. 

Or  pourcc  que  le  roy  revint  à  aucune  con- 
valescence ,  il  prit  les  choses  en  sa  main ,  en 
défendant  ta  voye  de  faict  tant  d'un  costéque 
d'autre.  Il  fut  ordonné  par  le  roy  en  son  con- 
seil, qu'ils  envoyeroient  une  notable  ambassade 
à  la  reyne  at  devers  le  duc  d'Orléans.  A  quoy 
furent  commis  et  députés  le  duc  de  Bourbon  et 
le  comte  de  Tancarville  ,  et  messire  Jean  de 
IMonlagu  grand  maistre  d'hostel  du  roy,  les- 
quels allèrent  à  Melun  où  la  reyne  et  le  duc 
d'Orléans  estoient.  Ausquels  fut  exposé  l'in- 
convénient qui  pouvoit  advenir,  des  manières 
qu'on  tcnoit  tant  d'un  costé  que  d'autre.  Et 
que  tout  le  plat  pays  esloit  plein  de  gens 
d'armes  ,  qui  pilloient  et  dcstroussoient  tout, 
à  la  desplaisance  du  roy  bien  grande.  En  leur 


requérant  qu'ils  voulussent  rappaiser  leurs 
courages  ,  et  que  le  duc  de  Bourgongne  estoil 
prest  en  toutes  choses  de  faire  le  plaisir  du  roy. 
El  à  ce  fut  fait  response  par  la  reyne,  et  le  duc 
d'Orléans,  que  sur  ce  ils  auroient  à  loisir  advis 
et  conseil,  et  que  lors  ils  ne  pouvoient  faire  res- 
ponse, ne  n'y  estoient  disposés,  veu  la  grande 
injure  qu'on  leur  avoit  faite ,  et  mesme  à  la 
reyne ,  laquelle  avoit  mandé  son  fils  le  dau- 
phin, qui  venoit  vers  elle,  accompagné  de  ses 
parens  simplement,  sans  aucunes  armes  inva- 
sibles ,  et  que  ce  luy  estoit  forte  chose  à  dissi- 
muler. La  response  ouye,  lesdits  ambassadeurs 
s'en  retournèrent  sans  rien  faire.  Et  deman- 
doient  expressément  la  reyne,  et  monseigneur 
le  duc  d'Orléans  qu'on  leur  restituast  et  en- 
voyas! monseigneur  le  dauphin.  Cependant  le 
duc  d'Orléans  faisait  mandement  de  gens 
d'armes  de  toutes  parts,  et  desja  y  en  avoit  foi- 
son en  Brie,  Gastinois,  Solongne  et  Beausse, 
et  avoit  avec  luy  le  duc  de  Lorraine  et  le  comte 
d'Alençon.  Le  roy  de  Sicile  vint  aussi  à  Paris, 
accompagné  de  gens  de  guerre,  et  autres  qu'il 
avoit  sur  les  champs,  il  fallut  qu'il  fit  certains 
sermens ,  qu'on  vouloit  aussi  que  la  reyne  et  le 
duc  d'Orléans  fissent.  Biais  rien  n'en  voulurent 
faire.  Toulesfois  par  le  moyen  du  duc  de  Bour- 
bon, qui  tousjours  les  asseuroit ,  ils  vinrent 
jusques  ù  Corbeil,  et  de  là  après  jusques  à  au- 
cun temps  vinrent  au  bois  de  Vincennes.  Le 
vingt-huictiesme  jourd'aoust  vint  l'evesquede 
Liège,  pour  servir  le  duc  de  Bourgongne  avec 
huict  cens  lances,  douze  censcoustillers  et  cinq 
cens  archers,  et  mit  bien  deux  heures  à  entrer. 
Et  fit  des  difficultés  avant  qu'il  voulust  entrer. 
Dans  Paris  y  avoit  bien  lors  mille  chevaux 
d'estrangers  :  mais  oncques  rien  n'en  renché- 
rit, excepté  le  bled,  et  bien  peu.  Le  premier 
jour  de  septembre  arrivèrent  entour  de  Paris, 
ceux  des  comté  et  duché  de  Bourgongne,  se 
montans  bien  à  deux  mille  combatans.  Et  par 
force  entrèrent  dedans  Lagny,  et  se  logèrent 
entre  Paris  et  Pontoise,  et  tout  destruisoient. 
Les  gens  aussi  du  duc  d'Auslriche,  du  comte  de 
Wirtcmberg,  du  duc  de  Savoye  et  du  prince 
d'Orenge  vinrent  au  mandement  du  duc  de 
Bourgongne,  qui  faisoient  six  mille  chevaux, 
logés  autour  de  Provins.  Et  vers  le  pont  Sainct- 
Messence  estoient  logés  ceux  de  Hollande,  Ze- 
lande,  Hainaut,  Brabant  et  Flandres ,  lesquels 
tout  destruisoient,  et  c'cstoit  grande  pitié  des 
maux  qu'ils  faisoient.  Le  duc  de  Berry  capi- 


(1405)  PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS 

laine  de  Paris ,  fit  remellre  les  chaisnes  au 
travers  de  la  rivière  deçà  et  delà  Fisle  Noslre- 
Damc,  et  planter  grosses  poutres  pour  ieelles 
soustenir,  et  ordonner  en  estât  les  portes  pour 
fermer,  lesquelles  n'avoient  fermé  y  avoit  plus 
de  vingt-quatre  ans.  Le  samedy  quinziesmc 
jour  d'octobre,  on  cria  alarme  à  Paris,  et  s'ar- 
mèrent les  gens  de  guerre,  et  aussi  ceux  de  la 
ville  :  il  y  eut  grande  esmeute ,  et  vouloient  sail- 
lir par  la  porte  Sainct-Antoine  5  mais  monsei- 
gneur de  Berry  monta  à  cheval,  etappaisa  tout, 
et  défendit  et  empescha  que  personne  ne  saillist . 
Dansleboisde Vincennes  estoitlareyne  elle 
duc  d'Orléans,  et  y  allèrent  tous  les  princes  estans 
à  Paris,  ety  eut  plusieurs  gens  de  conseil.  E  tfut 
advisé  et  conclu  qu'on  ne  pouvoit  appaiser  ceste 
division,  sinon  qu'on  accomplistau  duc  de  Bour- 
gongne  ses  requestes,  ou  la  pluspart  de  ce  qu'il 
demandoit.  Et  futconclu  qu'ainsi  se  feroit.  Et  de 
le  faireet  accomplir  le  jurèrent  tous  les  seigneurs 
presens,  excepté  le  duc  d'Orléans,  qui  ne  voulut 
oncques  faire  aucun  serment.  Lemercredy  ensui- 
vant, le  duc  d'Orléans  manda  le  prevost  des  mar- 
chands, et  aucunsnotables  gens  de  Paris,  ctleur 
ditqu'il  estoitbien  esbahi  des  manières  qu'on  te- 
Eoit  envers  luy,  et  mesmement  le  duc  de  Bour- 
gongne,  qui  n'estoit  pas  si  prochain  de  la  cou- 
ronne qu'il  estoit.  Que  quant  à  luy  son  intention 
estoit  de  servir  le  roy.et  la  chose  publique  du 
royaume,  et  de  tenir  ce  qui  seroit  advisé  pourle 
profit  du  royaume,  ens'offrantauxditsdeParis, 
faire  poureux  et  parleurconseil  ce  qui  luy  seroit 
possible.  Et  uza  de  moult  belles  et  gralieuses  pa- 
roles, car  il  en  estoit  bien  aisié.  Et  lors  quand  la 
cognoissance  en  vint  au  ducdeBourgongnc,  il 
délibéra,  vcu  les  gens  qu'il  avoit,  d'aller  devant 
ledit  bois  en  armes,  pour  assiéger  la  place  :  mais 
les  autres  le  réprimèrent  et  empeschcrent.  Et 
après  plusieurs  difficultés  le  duc  d'Orléans  fitle 
serment  conimelesautres.  Et futcriéà  Pari»  que 
tous  gens  d'armes  vuidassent.  Et  le  jeudy  parti- 
rent de  Paris  le  duc  de  Limbourg,  Tevesque  de 
Liège,  lecomte  de  Ne  vers,  tous  armez  qui  s'en  al- 
lèrent en  leur  pays.  Aussi  fut-il  mandé  à  ceux  qui 
tenoient  les  champs,  lantd'uncosté  qued'autre, 
qu'ils  s'en  partissent  et  qu'ils  s'en  retournassent 
d'où  ils  estoient  venus,  et  ainsi  le  firent.  Le  ven- 
dredy  après  midy  la  reine  entra  à  Paris  à  grandes 
pompes  tant  de  lictieres ,  chariots  branlans  cou- 
verts de  draps  d'or,  et  hacquenées,  que  d'autres 
divers  parcmens.  Et  estoient  en  sa  compagée  les 
roy  s  de  Sicile,  et  de  Navarre,  cl  les  ducs  de  Rcrry , 


425 

dOrleans,  et  de  Bourgongne,  cl  plusieurs  sei- 
gneurs, comtes,  et  barons.  Le  samedy  fut  tenu 
encores  un  grand  conseil,  où  furent  les  sermens 
renouvelles ,  et  y  eut  bon  accord  fait  entre  les  sei- 
gneurs, dont  le  peuple  et  toutes  personnes  fai- 
soientgrandcjoye.  Le  dimanche  la  reyne  alla  à 
Nostre-Danie  en  un  chariot,  et  ses  deux  fils  avec 
elle,  accompagnée  des  seigneurs  dusdits,  qui  es- 
toit belle  chose  et  noble  à  voir.  Il  fut  tenu  un  con- 
seil comment  on  avoit  à  se  gouverner,  où  fut  déli- 
béré entre  autres  choses ,  qu'on  restraindroil  les 
officiers  de  l'hostel  du  roy,  et  de  ceux  de  la  reyne, 
et  des  enfans,  et  de  ceux  qui  dcmeureroient  on 
leur  diminueroit  leurs  gages.  Plusieurs  belles 
ordonnances  y  furent  faites ,  lesquelles,  comme 
on  dit,  ne  durèrent  gueres. 

Audit  an ,  y  avoit  eu  un  débat  entre  le  fils  du 
seigneur  de  Gravilleet  messire  Geoffroy  Bou- 
cicaut,  pour  paroles  injurieuses  dites  l'un  à 
l'autre  en  la  chambre  de  la  reyne.  Et  disoit-on 
que  Boucicaut  avoil  baillé  un  coup  de  pied  à 
Graville,  et  que  lors  Graville  jura  que  avant 
qu'il  fusl  le  bout  de  l'an  il  le  battroit.  Si  advint 
que  le  dernier  jour  de  décembre  ,  qui  estoit  le 
dernier  jour  de  l'an ,  Graville  accompagné  de 
cinq  ou  six  valets  rencontra  Boucicaut  vers  les 
marches  de  Grève ,  et  le  battit  très-bien  d'es- 
pées  par  bras  et  jambes.  Etdisoit-on  qu'il  estoit 
bien  employé ,  et  qu'il  avoit  eu  tort  d'avoir  in- 
jurié Graville ,  qui  estoit  bien  gentilhomme  de 
nom  et  armes. 

Le  comte  d'Armagnac ,  qui  avait  espousé  la 
fille  du  duc  de  Berry,  se  mit  sus  en  Guyenne, 
et  fit  forte  guerre  aux  Anglois  ladite  année.  Et 
gagna  bien  soixante  places,  les  unes  par  force, 
et  les  autres  par  composition,  et  fit  un  bien  grand 
dommage  aux  Anglois. 

Audit  an  mille  quatre  cens  et  cinq  ,  le  pape 
Benedict  voulut  aller  à  Gennes,  et  ordonna  un 
dixiesme  estre  levé  en  ce  royaume,  et  en  toute 
son  obéissance  :  dont  ceux  de  l'université  ne 
furent  pas  conlens.  Et  aUerent  le  recteur  et  au- 
cuns de  l'université,  devers  les  seigneurs,  en 
leur  requérant  qu'il  leur  pleust,  qu'en  ce 
royaumeledixiesme  ne  se  levast  point  5  et  quoy 
que  fusl,  que  ceux  de  runiver,sité  n'en  payassent 
rien,  et  que  sur  ce  on  en  escrivistau  pape.  Mais 
on  leur  respondit  en  cffecl  que  le  dixiesme  se  le- 
veroit,  et  qu'ils  enpayeroient,  dont  ils  ne  furent 
pas  bien  contens.  Et  disoit-on  communément 
que  lesdits  seigneurs,  ou  leurs  gens,  en  dévoient 
avoir  leur  part.  Et  conclurent  ceux  de  l'univer- 


4-26 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


«ité  d'envoyer  vers  Benedict  pour  cesle  cause 
gens  noiables,  et  firent  sureuxunecolecte,  qui 
monta  bien  jusques  à  deux  mille  cscus. 

L'anlipape  estant  à  Rome,  envoya  une  bulle 
bien  faite  à  l'université,  en  s'oiïrant  en  toutes 
manières  à  l'union  de  l'Eglise.  Et  s'excusoit  fort 
de  la  détention  qu'on  fit  des  ambassadeurs  de 
l'université  de  Rome,  devant  sa  création,  les- 
quels furent  mis  au  chasteau  de  Sainct-Ange ,  et 
que  ce  ne  fut  point  de  son  consentement,  ny  de 
ses  cardinaux.  Mais  le  capitaine  le  fit  faire,  pour 
doute  qu'on  ne  leur  fist  desplaisir,  et  pour  la 
garde  et  conservation  de  leurs  personnes. 

Le  duc  de  Berry  enyoya  à  Rome  vers  l'anti- 
pape, et  luy  escrivit,  en  l'exhortant  d'entendre 
à  l'union  de  l'Eglise.  Et  furent  ses  ambassa- 
deurs grandement  et  honorablement  receus.  Il 
rescrivil  audit  duc  de  Berry,  qu'il  ne  tenoit 
point  à  luy,  et  qu'il  estoit  prest  et  appareillé  d'y 
entendre ,  et  faire  tout  ce  qui  seroit  advisé  ,  et 
grandement  se  mettoit  en  son  devoir. 

Le  mariage  se  fit  enire  le  duc  de  Gueldres  et 
la  fille  du  comte  de  Harcourt.  Pour  laquelle 
cause  le  ducde  Gueldres  vint  à  Paris  5  et  luy  y 
estant,  le  duc  de  Limbourg  l'envoya  detTier. 
Pour  laquelle  cause,  s'en  retourna  le  plustost 
qu'il  peut. 

Le  pape  Benedict,  comme  dit  est ,  se  disposa 
d'aller  à  Gennes  ,  et  de  faict  y  fut ,  et  y  fut  re- 
ceu  grandement  et  honorablement  par  les  Gen- 
nois.  Ledit  pape  avoit  foison  de  gens  de  guerre, 
lesquels  tous  entrèrent  en  la  ville,  dont  les 
Gennois  n'estoient  pas  bien  contens.  Benedict 
y  fit  une  belle  proposition,  en  déclarant  qu'il 
avoit  bonne  intention  en  toutes  manières  pos- 
sibles d'entendre  à  l'union  de  l'Eglise.  Et  pour 
ceste  cause  il  estoit  venu  en  ladite  ville  de  Gen- 
nes ,  en  leur  requérant  qu'ils  lui  voulussent 
aider  de  navires ,  et  qu'il  vouloit  aller  à  Rome, 
afin  d'entendre  à  l'union  de  l'Eglise.  Les  Gen- 
nois voyansen  leur  ville  tant  de  gens  d'armes 
que  le  pape  y  avoit  mis ,  feignoient  que  en  tous 
temps  passés  ils  avoient  accoustumé  de  faire 
une  manière  de  monstre  de  leurs  gens  de  guerre, 
pour  sçavoir  la  puissance  de  la  ville.  Et  aussi 
qu'il  estoit  grandement  expédient,  de  voir  les 
gens  de  guerre  du  pape,  pour  sçavoir  s'ils  es- 
toicnt  en  nombre  suffisant  pour  conduire  le 
pape  à  Rome.  Et  l'induisirent  qu'il  se  consentit 
à  faire  ce  que  dit  est,  lequel  tres-envis  en  fut 
d'accord,  et  feignit  qu'il  en  estoit  content.  Etde 
fnicl  sniiiront  dcliors  tous  les  gens  de  guerre, 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1405) 

mais  quand  ils  furent  dehors  ils  fermèrent  les 
portes,  et  laissèrent  rentrer  seulement  leurs 
gens ,  ne  voulant  souffrir  que  de  ceux  du  pape 
un  tout  seul  y  rentrast.  Dont  le  pape  fut  très- 
mal  content,  et  se  doutoit  fort  de  sa  personne. 
Mais  ceux  de  Gennes  envoyèrent  vers  luy  pour 
l'appaiser,  et  fut  toute  leur  excusequ'ils  se  dou- 
toient  de  leurs  femmes ,  qui  estoient  belles ,  et 
qu'il  ne  vint  soubs  ombre  d'aucune  d'elles 
brouillisetinconvenient.Etautrechosen'enfut. 
En  ce  temps  on  parloit  fort  de  lareyne  etde 
monseigneur  d'Orléans,  et  disoit-on ,  que  c' es- 
toit par  eux  que  les  tailles  se  faisoient ,  et  que 
les  aides  couroient  et  levoient,  sans  ce  que  au- 
cune chose  en  fust  mise  et  employée  au  faict  de 
la  chose  publique,  et  assez  hautement  par  les 
rueson  les  maudissoit ,  et  en  disoit-on  plusieurs 
paroles.  La  reyne  en  un  jour  de  feste  voulut 
ouyr  un  sermon ,  et  y  eut  un  bien  notable 
homme ,  lequel  à  ce  faire  fut  commis.  Lequel 
commença  à  blasmer  la  reyne  en  sa  présence  , 
en  parlant  des  exactions  qu'on  faisoit  sur  le 
peuple,  et  des  excessifs  estais  qu'elle  et  ses 
femmes  avoient  et  tenoient ,  et  comme  le  peu- 
ple en  parloit  en  diverses  manières,  etque  c'es- 
toit  mal  fait,  dont  la  reyne  fut  très-mal  con- 
tente. Et  ledit  prescheur  en  s'en  retournant  de 
la  prédication,  fut  rencontré  d'aucuns  hommes 
et  femmes  de  la  cour,  et  luy  dirent  qu'ils  es- 
toient bien  esbahis  comme  il  avait  ozé  ainsi 
parler.  Et  il  respondit,  qu'encores  estoit-il 
plus  esbahi  comme  on  ozoit  faire  les  fautes  et 
péchés  ,  qu'il  avoit  dit  et  déclaré.  Et  en  s'en 
allant  outre,  il  rencontra  encores  un  autre 
homme  ,  qui  luy  dit  en  jurant  le  sang  de  Nostre- 
Seigneur,  que  qui  le  croiroit  qu'on  l'envoyeroit 
noyer.  Et  le  bon-homme  dit  :  Il  n'en  faudroit 
qu'un  autre  de  telle  volonté  que  tu  es ,  avec  toy, 
pour  faire  un  grand  mal.  Ladite  prédication 
vint  à  la  cognoissance  du  roy,  et  luy  rapporta-on 
plus  pour  mettre  à  indignation  le  bon-homme, 
que  autrement.  Et  dit  le  roy  qu'il  le  vouloit 
ouyr  prescher,  et  fut  ordonné  que  le  jour  de 
Pentecoste  il  prescheroit.  Lequel  prescha,et 
prit  son  thème,  «  Spiritus  sanctus  docebit  vos 
omnem  veritatem,  «  et  le  déduisit  bien  grande- 
ment et  notablement.  Et  s'il  avoit  parlé  en  la 
presencede  la  reyne  des  grandspechèsqui  cou- 
roient ,  encores  en  parla-il  plus  amplement  et 
largement  en  la  présence  du  roy  :  et  fit  tant  que 
le  roy  fut  content,  et  si  luy  fit  donner  aucune 
légère  soirmie  d'argent. 


(1405) 

EnSainlonge,  y  avoiliincplacc  nommée  Mor- 
taing,  qui  devoileslre  au  vicomle  d'Aunay,  la- 
quelle les  Anglois  lenoienl  moull  fort.  El  n'es- 
toil  année ,  à  cause  de  ladite  place,  qu'ils  n'eus- 
sent d'appatis  sur  le  pays  bien  quatre-vingt 
mille  escus.  Laquelle  les  François  délibérèrent 
d'assiéger;  et  de  faict  y  mirent  le  siège,  et  y  as- 
sortirent canons  ,  et  coullars,  et  autres  «engins, 
et  firent  toutes  les  diligences  en  tel  cas  accous- 
tumées.  Ceux  de  dedans  faisoient  merveilles  de 
se  défendre,  et  aucunes  fois  faisoient  saillies,  et 
de  grands  dommages  aux  François.  Celle  qui 
s'en  disoit  dame  estant  en  place,  esloit  fort 
obstinée,  et  ne  vouloit  pour  rien  ouyr  parler  de 
traité,  ny  de  rendre  la  place-,  il  fut  procédé  par 
les  François  à  faire  mines,  et  si  endommagoient 
fort  ceux  de  dedans  les  coullars,  par  où  on  jet- 
toit  grosses  pierres ,  et  pesantes.  Un  jour  ad- 
vint, qu'une  grosse  pierre  cheutsurlefaistede 
-  la  chambre  où  esloit  la  fille  de  ladite  dame,  la- 
quelle pierre  foudroya  et  abatit  tout  ledit  faisle, 
et  y  fut  ladite  fille  tuée ,  dont  ceux  de  dedans 
firent  grande  plainte  et  douleur,  et  mesmement 
sadile  mère.  El  furent  les  Anglois  à  ce  réduits, 
après  sept  semaines  que  le  siège  y  avoit  esté 
mis,  qu'ils  n'avoient  plus  que  manger,  et  si 
voyoient  etappercevoient  bien  qu'ils  n'auroient 
point  de  secours.  Et  par  une  fausse  poterne 
trouvèrent  manière  de  s'en  aller  par  la  mer. 
Les  François  voyans ,  que  plus  n'y  avoilde  dé- 
fense ,  entrèrent  dedans  et  gagnèrent  la  place  , 
et  la  rendirent  au  vicomte  d'Aunay,  auquel 
elle  apparlenoit. 

En  ceste  saison  ,  advint  à  Cluny  une  bien  pi- 
teuse chose,  car  il  y  survint  soudainement  une 
si  grande  abondance  d'eaues,  et  si  merveilleu- 
ses ravines  en  iceluy  lieu,  et  tout  le  pays  d'en- 
viron ,  qu'elle  abalit  et  prosterna  plusieurs 
gros  villages  et  maisons.  C'estoit  grande  pitié 
d'ouyr  les  clameurs  et  voix  du  peuple,  criant  à 
Dieu  mercy,  et  y  en  eut  un  grand  nombre  de 
noyés,  ladite  ravine  dura  quinze  heures  ,  la- 
quelle passée,  c'estoit  pitié  de  voir  les  hommes 
et  femmes  morts,  qui  furent  bien  diligemment 
ensevelis. 

Comme  dessus  a  esté  dit,  il  y  eut  un  mer- 
veilleux tonnerre,  et  grande  tempeste  en  Thos- 
tel  de  monseigneur  le  dauphin  ^  mais  un  autre 
audit  an  ,  vint  à  Sainct-Germain-en-Laye  bien 
grand  et  horrible  auquel  esloient  la  reyne,  et 
le  duc  d'Orléans,  qui  avoient  esté  voir  madame 
Marie  de  France  à  Poissv.  Il  faisoil  à  une  ves- 


PAR  JEAN  JU  VENAL  DES  URSINS.  427 

prée  depuis  disner  beau  temps ,  et  net.  Par- 
quoy  délibérèrent  d'aller  chasser  au  bois  ,  et  se 
mit  la  reyne  en  un  chariot,  et  ses  damoiselles 
avec  elle  ,  et  le  duc  dOrleans,  et  autres  fem- 
mes, à  cheval.  Et  soudainomcni  survint  une 
merveilleuse  tempeste  de  vents ,  grosse  gresie 
et  pluye,  tellement  que  ledit  duc  d'Orléans  fut 
contraint  de  se  mettre  dedans  ledit  chariot  où 
la  reine  esloit.  A  cause  dequoy  les  chevaux  d'i- 
celuy  chariot,  qui  esloient  forts  et  puissans , 
furent  tellement  espouvenlés  qu'ils  commen- 
cèrent à  courir  tant  qu'ils  peurent,  jusques  à 
ce  qu'ils  se  trouvèrent  en  la  vallée  ,  vers  le  pont 
du  Pec  ,  et  s'en  alloient  tout  droit  à  la  rivière. 
El  disoit-on  qu'ils  se  fussent  fourrés  et  boutés 
dedans  l'eaue,  et  que  tous  ceux  qui  esloient 
dedans  eussent  esté  noyés ,  si  ce  n'eust  esté  un 
homme  qui  s'advisa  de  coupper  les  traits  des 
chevaux.  Et  de  ce  furent  grandes  nouvelles  à 
Paris,  et  partout.  Et  y  eut  aucunes  gens  nota- 
bles, et  catholiques,  qui  advertirent  la  reyne  et 
le  duc  d'Orléans  que  c'estoit  exemple  divin  ,  et 
punition  divine,  et  qu'ils  esloient  taillés  que  de 
brief  leurmescherroit,  s'ils  ne  faisoient  cesser 
les  aides  et  charges  qu'on  donnoit  au  peuple, 
et  qu'ils  payassent  leurs  debles  qu'ils  dévoient 
aux  marchands,  qui  leur  avoient  livré  leurs 
marchandises.  El  pour  ceste  cause  le  duc  d'Or- 
léans fil  sçavoir  partout  que  ceux  à  qui  il  de- 
voit  vinssent  à  certain  temps  à  Paris,  et  il  les 
feroit^  contenter  et  payer  :  dont  plusieurs  de 
divers  pays  y  vinrent,  et  furent  aucunement 
contentés  les  aucuns,  spécialement  ceux  qui 
esloient  de  loinglains  pays,  et  qui  avoient  des- 
pendu en  venant  et  retournant  :  aux  autres  fut 
donné  partie  de  ce  qu'on  leur  devoit ,  et  aux 
autres  néant. 

Le  roy  estant  malade  ,  le  duc  d'Orléans  vou- 
lut avoir  le  gouvernement  de  Normandie  ,  et 
de  faict  alla  vers  Rouen,  et  cuida  entrer  au 
chasleau ,  et  en  la  ville.  Mais  il  trouva  résis- 
tance ,  et  luy  fut  rcspondu  qu'ils  esloient  au 
roy,  et  qu'ils  lui  obeïroienl ,  et  non  à  autre.  Si 
s'en  retourna  très-mal  content.  Quand  le  roy 
fut  en  santé,  leditducluy  pria  et  requit  qu'il  en 
eust  le  gouvernement,  et  qu'il  s'y  voulusl  con- 
sentir. Mais  oncques  n'en  voulut  rien  faire  ,  et 
c'estoit  grande  pilié  de  voir  le  schoses  en  Testât 
qu'elles  étoieni,  car  on  levoil  foison  d'argent  et 
grandes  chevances  ,  cl  toutes  fois  le  roy  n'a- 
voil  rien ,  et  à  peine  avoit-il  sa  despense.  Or 
advinl  uf^c  fois  qu'il  disnoit,  cl  esloit  à  table, 


428 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


que  la  nourrisse,  laquelle  nourrissoit  monsei- 
gneur le  dauphin,  vint  devers  le  roy,  et  dit 
qu'on  ne  pourvoyoit  en  rien  ledit  seigneur,  ny 
à  celles  ou  ceux  qui  estoient  autour  de  luy,  et 
qu'ils  n'a  voient  que  manger,  ny  que  vestir.  Et 
qu'elle  en  avoit  plusieurs  fois  parlé  à  ceux  qui 
avoient  le  gouvernement  des  finances ,  mais 
nulle  provision  n'y  estoit  mise.  Le  roy  de  ce 
fut  très-mal  content,  et  respondit  à  ladite  nour- 
risse que  luy-mesme  ne  pouvoit  rien  avoir,  et 
qu'il  n'avoit  autre  chose,  et  futle  roy  très-mal 
content  des  façons  qu'on  tenoit.  Et  pour  y  pour- 
voir, manda  le  duc  de  Bourgongne  qu'il  vint 
devers  luy  le  plustost  qu'il  pourroit.  Lequel  y 
vint  volontiers,  et  diligemment;  nonobstant 
que  pour  lors  il  estoit  empesché  pour  les  par- 
tages de  luy  et  de  ses  frères,  louchant  les  suc- 
cessions de  leurs  père  et  mère,  esquelles  cho- 
ses il  fut  longuement  embesongné.  Et  finale- 
ment partit  estant  grandement  accompagné,  et 
eut  nouvelles  en  chemin ,  assez  prés  de  Paris, 
du  parlement  de  la  reyne ,  du  duc  d'Orléans  et 
de  monseigneur  le  dauphin.  Et  fit  les  choses 
dessus  touchées  ,  sans  plus  les  reciter. 

Messire  Charles  de  Savoisi  vaillant  chevalier, 
assembla  des  gens  de  guerre  du  royaume  de 
France,  ce  qu'il  en  peut  finer,  en  intention  d'al- 
ler sur  mer  vers  la  coste  d'Angleterre.  Et  de 
faict  lui  et  sa  compagnée  vinrent  sur  les  mar- 
ches de  Bretagne,  et  là  trouvèrent  plusieurs 
vaisseaux  d'Espagne,  garnis  de  gens  de  guerre, 
et  s'assemblèrent  en  intention  de  venir  vers  la 
coste  d'Angleterre  pour  grever  les  Anglois.  Et 
de  faict  y  vinrent,  et  sur  la  mer  trouvèrent  plu- 
sieurs petits  vaisseaux,  esquels  y  avoit  certains 
Anglois ,  et  sembloit  que  ce  ne  fussent  que  pes- 
cheurs.  Dont  aucuns  vaisseaux  et  tout  ce  qui 
estoit  dedans  furent  noyés,  et  les  autres  tirèrent 
vers  Angleterre ,  et  firent  à  sçavoir  la  venue 
desdits  François.  Lesquels  arrivèrent  au  port 
de  Tache ,  et  là  trouvèrent  vingt-six  naves,  où 
estoient  plusieurs  Anglois ,  lesquelles  estoient 
chargées  de  diverses  marchandises.  Et  combien 
que  aucuns  Anglois  estans  esdits  vaisseaux,  se 
Guidassent  mettre  en  défense,  esperans  d'avoir 
secours  des  villes  et  villages  anglois  près  dudit 
port,  toutesfois  leur  défense  en  rien  ne  profita; 
car  les  François  bruslerent  la  plus  grande  partie 
desdits  navires  ,  et  celles  qui  estoient  chargées 
de  marchandises,  comme  laines  et  autres  cho- 
ses, firent  seurement  conduire  et  mener  jus- 
ques  au  port  de  la  ville  de  Ilareflcur ,  laquelle 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1405) 

est  située  en  Normandie.  Les  François  descen- 
dirent à  terre  audit  pays  d'Angleterre  ,  et  ad- 
viserent  une  ville  bien  peuplée  ,  et  trouvèrent 
les  Anglois  d'icelle  appareillés  à  résister  aux 
François.  Mais  quand  les  François  les  virent 
coKime  sans  ordonnance,  ils  les  assaillirent, 
et  y  eut  tant  d'un  costé  que  d'autre  assez  aspre 
besongne.  Enfin  par  le  moyen  des  arbalestriers 
françois  et  espagnols,  les  François  eurent  vic- 
toire. Il  y  eut  plusieurs  Anglois  de  morts,  les 
autres  s'enfuyrent.  Et  lors  bruslerent  les  Fran- 
çois la  plus  grande  partie  de  la  ville ,  et  prirent 
tout  ce  qu'ils  peurent  emporter ,  puis  s'en  re- 
tournèrent à  leurs  navires.  De  là  s'en  partirent, 
et  s'en  vinrent  en  l'isle  de  Piolent,  où  messire 
Jean  de  Martel  un  vaillant  chevalier  de  Nor- 
mandie avoit  esté  autrefois  pris.  Là  se  trou- 
vèrent les  Anglois  environ  mille  à  douze  cens 
archers  armés  et  habillés,  avec  les  communes 
de  ladite  isle  ,  prêts  de  résister  aux  François , 
lesquels  cuiderent  prendre  terre,  mais  fort  es- 
toient empeschés  par  lesdits  Anglois  de  traict. 
Finalement  ils  ne  peurent  soustenir  le  faix  et 
charge  des  arbalestriers ,  parquoy  se  mirent 
en  fuite  ;  et  y  en  eut  de  quatre  à  cinq  cens  de 
morts  et  pris.  Et  marchèrent  outre  les  Fran- 
çois en  ladite  isle  ,  et  trouvèrent  une  abbaye, 
en  laquelle  ils  ne  firent  aucun  dommage,  puis 
allèrent  en  cinq  villages,  lesquels  ils  mirent  en 
feu  et  flamme.  En  icelle  isle  ils  trouvèrent  plu- 
sieurs biens  meubles  de  plusieurs  et  diverses 
manières,  lesquels  ils  prirent,  et  firent  em- 
porter et  mettre  en  leurs  navires.  De  là  s'en 
retournèrent  les  François  ,  et  s'en  vinrent  en 
l'isle  de  AVis ,  de  laquelle  isle  le  comte  de  La 
Marche  fut  dechassé.  Sur  le  rivage  vinrent  en- 
viron quatre  cens  Anglois,  tous  armés  et  ha- 
billés, lesquels  se  mocquoient  des  François,  et 
estoient,  ce  sembloit,  en  volonté  de  défendre 
que  les  François  ne  descendissent.  Mais  quand 
ils  les  virent  approcher  ils  s'enfuirent,  et  y  en 
demeura  vingt-deux  sur  la  place.  Lesdits  Fran- 
çois marchèrent  avant  en  ladite  isle,  et  trou- 
vèrent un  très-gros  et  bon  village  bien  garny  de 
plusieurs  biens,  dont  ils  prirent  à  leur  volonté 
ce  que  bon  leur  sembla,  puis  mirent  le  feu  par- 
tout ,  et  s'en  retournèrent  bien  garnis  en  leurs 
nefs.  De  ladite  isle  ils  s'en  allèrent  au  port  do 
Ilantonne.  Les  Anglois  se  doutans  de  leur 
venue,  avoient  mis  grands  pauls  ou  pieus  de- 
dans la  mer,  pour  cmpeschcr  que  les  François 
ne  prissent  terre,  et  si  avoient  mis  canons  cl 


(H05) 

autres  habillcmens.  Quand  on  appcrceut  la 
manière  desdits  Anglois,  les  François  vaillam- 
ment allèrent  à  eux ,  les  uns  à  batleaux  et  les 
autres  à  petites  coques.  Et  se  cuiderent  les  An- 
glois défendre;  mais  rien  n'y  vallut,  et  furent 
vaincus,  et  y  en  eut  de  morts  et  de  pris,  et 
gagnèrent  les  François  leurs  habillemens  de 
canons,  et  autres  engins  de  guerre,  puis  al- 
lèrent au  village,  et  prirent  ce  que  bon  leur 
sembla.  Et  boutèrent  le  feu  et  bruslerent  le 
Village  ;  après  quoy  ils  s'en  retournèrent  en 
leurs  nefs,  puis  s'en  vinrent  à  toute  leur  gagne 
â  Harefleur. 

Le  comte  de  La  Marche,  comme  dessus  a 
esté  touché,  avoit  esté  ordonné  d'aller  en  Gal- 
les ,  et  ne  fut  pas  sa  faute ,  car  luy,  ny  ses  gens 
ne  pouvoient  avoir  aucun  payement ,  dont  il  eut 
grande  desplaisance.  Le  mareschal  de  Rieux, 
et  le  seigneur  de  Hugueville ,  considérans  que 
grand  deshonneur  seroit  au  roy,  si  on  n'alloit 
aider  aux  Gallois ,  veu  que  le  roy  l'avoit  pro- 
mis, ils  délibérèrent  et  conclurent  d'y  aller,  et 
de  faict  y  allèrent.  En  allant  ils  eurent  diverses 
rencontres  sur  mer,  et  aussi  quand  ils  furent 
arrivés  au  pays  de  Galles ,  desquelles  ils  sorti- 
rent à  leur  honneur.  Ils  furent  rcceus  grande- 
ment et  honorablement  par  les  seigneurs  et 
gens  dudit  pays-,  et  requirent  lesdits  seigneurs 
françois,  que  le  plustost  qu'on  peust  on  les  mist 
en  besongne.  De  faict  ils  mirent  le  siège  devant 
une  ville  fermée,  estant  esdites  marches  de 
Galles,  tenue  parles  gens  de  Henry,  quiestoit 
située  assez  près  de  la  mer.  Ils  n'y  eurent  pas 
esté  longuement,  qu'ils  apperceurent  sur  mer 
assez  près  navires ,  où  il  avoit  par  apparence 
gens  de  guerre.  Quand  les  Gallois  les  virent  ap- 
procher des  rivages  de  la  mer,  il  leur  sembla 
qu'on  venoil  lever  le  siège,  et  bien  soudaine- 
ment se  levèrent  et  partirent.  Et  quand  les 
François  les  virent ,  aussi  se  partirent-ils  dudit 
siège,  et  se  retirèrent  où  il  leur  fut  ordonné. 
Esdites  marches  y  avoit  une  autre  ville  bien 
forte  ,  tenue  par  les  gens  dudit  Henry  de  Lan- 
castre  ,  laquelle  nuisoit  fort  au  pays  de  Galles , 
elle  fut  assiégée  par  les  François  et  Gallois.  Et 
se  défendirent  fort  les  Anglois,  elfaisoient  des 
saillies,  mesmement  du  costé  des  François,  et 
de  belles  armes.  Et  s'esmerveilloient  fort  ceux 
de  dedans  la  place  ,  et  les  Gallois  aussi,  de  la 
vaillance  des  François  ,  lesquels  s'y  portèrent 
fort  vaillamment.  Finalement  les  Anglois  rendi- 
rent la  place  par  certaine  composition  ;  icelle 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


420 


estant  rendue,  prirent  ce  qu'ils  peurcnl  prendre, 
et  y  boutèrent  les  Gallois  le  feu,  et  mirent  en 
feu  et  en  flamme  toute  la  ville,  et  rasèrent  les 
murs.  Et  ce  faict,  pource  qu'il  estoit  hy  ver,  les 
François  furent  logés  en  divers  lieux,  et  passè- 
rent riiy  ver  sans  ce  qu'on  les  embesongnast  en 
aucune  manière.  Et  pource  environ  rentrée  de 
caresme  se  mirent  sur  mer,  et  s'en  retournèrent 
en  leur  pays  de  France. 

Comme  dessus  a  esté  touché,  il  y  avoit  divi- 
sion entre  les  seigneurs,  lesquels  avaient  gens 
d'armes  sur  les  champs,  qui  faisoie  ^\l^  in- 
nombrables. Les  ducs  de  Berry  et  "gon- 
gne  estans  à  Paris,  et  la  reync  e.  d'Or- 
léans dehors,  on  sceut  bien  app"  tnment  et 
certainement  qu'il  y  avoit  en  vaisseaux  bien 
equippés  et  habillés ,  en  la  vilîe  de  Paris,  gens 
armés  qui  voguoient  sur  la  rivière.  Et  se  dou- 
toit-on  que  ce  ne  fust  pour  trouver  moyen  et 
manière  de  prendre  le  roy  en  l'hostel  de  Sainct- 
Paul,  et  de  le  mener  où  estoient  la  reyne  et  le 
duc  d'Orléans-,  ce  qui  fut  la  cause  que  le  duc  de 
Berry  fit  mettre  gros  pieus  et  grosses  chaisnes 
de  fer  à  travers  la  rivière. 

En  ce  temps,  le  duc  de  Bourgongne  fil  assem- 
bler le  peuple  de  Paris ,  et  fit  une  manière  de 
proposition,  en  monstrant  le  mauvais  gouverne- 
ment du  royaume,  et  que  si  ceux  de  Paris  lui 
vouloient  aider,  qu'il  y  meltroit  bien  remède  5 
et  fit  plusieurs  requestes  en  cesle  matière,  les- 
quelles en  effcct  ils  luy  accordèrent,  excepté 
une,  car  il  requeroit  que  ceux  de  la  ville  s'ar- 
massent sur  les  champs  avec  luy  quand  il  iroit. 
A  quoy  ils  respondirent  qu'ils  garderoient  bien 
leur  ville ,  mais  qu'ils  s'armassent  ny  qu'ils  sail- 
lissent avec  luy,  ils  ne  le  feroient  point.  Et 
pource  que  on  voyoit  évidemment  que  tous  ces 
brouillis  ne  venoient  que  pour  avoir  le  gouver- 
nement, il  fut  ordonné  et  conclu  le  septiesme 
jour  de  novembre  que  monseigneur  le  dauphin 
auroit  le  gouvernement.  Mais  aucuns  disoient 
que  la  provision  n'estoil  pas  suffisante,  pource 
qu'en  effect  le  duc  de  Bourgongne  l'auroit,  car 
sa  fille  estoit  mariée  avec  monseigneur  le  dau- 
phin ,  lequel  estoit  tout  au  gouvernement  dudit 
duc  ,  et  sans  luy  ne  faisoit  rien. 

En  ceste  saison  un  notable  docteur  en  théo- 
logie, nommé  maistre  Jean  Jarson,  chancelier 
de  l'église  de  Nostre-Dame  de  Paris ,  et  curé 
de  Sainct-Jean-en-Greve,  fit  une  notable  pro- 
position ,  et  prit  son  thème  :  «  f^ivat  rex,  vivat 
rex,  vivat  rex.  »  Laquelle  proposition  est  assez 


430 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


commune,  et  escrile  en  plusieurs  lieux.  Et  si 
on  eust  voulu  garder  le  contenu  en  icelle, 
en  bonne  police  et  gouvernement  du  royau- 
me, les  choses  eussent  bien  esté.  Mais  on 
avoil  beau  preschcr,  car  les  seigneurs  ,  et 
ceux  qui  esloient  enlour  eux  n'en  tcnoient 
compte ,  et  ne  pensoient  qu'à  leurs  profils  par- 
ticuliers. 

C'esloit  grande  pilié  de  la  maladie  du  roy, 
laquelle  lui  lenoit  longuement,  et  quand  il  man- 
gcoit  c'estoit  bien  gloutcment  et  louvissement. 
"■       ■  "    Mvoit-on  faire  despouiller,  et  esloit 


n 


Et  ne  le  r)( 

tout  plein  ^G  poux,  vermine  et  ordure,  et  avoit 
un  pelillopinidefer,  lequel  il  mit  secreltement 
au  plus  près  de  sa  chair.  De  laquelle  chose  on 
ne  sçayoit  rien,  ■^tluy  avoit  tout  pourry  la  pauvre 
chair,  et  n'y  avoil  personne  qui  ozast  appro- 
cher de  luy  pour  y  remédier  :  touiesfois  il  avoit 
un  physicien  qui  dit,  qu'il  esloit  nécessité  d'y 
remédier  ou  qu'il  esloit  en  danger,  et  que  delà 
guarison  de  la  maladie  il  n'y  avoit  remède, 
comme  il  luy  scmbloil.  Et  advisa  qu'on  ordon- 
nast  quelque  dix  ou  douze  compagnons  desgui- 
sés,  qui  fussent  noircis,  et  aucunement  garnis 
dessous ,  pour  doute  qu'il  ne  les  blessast.  Et 
ainsi  fut  fait,  et  entrèrent  les  compagnons,  qui 
esloient  bien  terribles  à  voir,  en  sa  chambre  : 
quand  il  les  veid,  il  fut  bien  esbahi,  et  vinrent 
de  faicl  5  luy  ^  et  avoil-on  fait  faire  tous  les  ha- 
billemcns  nouveaux ,  chemise  ,  gippon ,  robbe, 
chausses,  bolles  qu'on  porloit.  Ils  le  prirent, 
luy  cependant  disoit  plusieurs  paroles,  puis  le 
despouillerent,  et  luy  veslirent  lesdiles  choses 
qu'ils  avoient  apportées.  C'esloil  grande  pilié 
de  le  voir,  car  son  corps  esloit  tout  mangé  de 
poux  et  d'ordure.  El  si  trouvèrent  ladite  pièce 
de  fer  :  toutes  les  fois  qu'on  le  vouloil  nettoyer, 
fa/ioilque  ce  fust  par  ladite  manière.  Et  esloit 
une  chose  dont  aucunes  gens  s'esmerveilloienl  : 
car  on  le  venoit  voir  aucunes  fois  ,  et  luy  regar- 
doit  fort  les  gens,  et  ne  disoil  mol  quelconque. 
Mais  quand  messire  Jean  Juvevnal  des  Ursins 
y  venoit,  lequel  avoit  eu  le  gouvernement  de 
la  ville  de  Paris  long-temps,  et  esloit  son  ad- 
vocat  fiscal ,  il  luy  disoit  :  «  Juvenal,  regardez 
»  bien  que  nous  ne  perdions  rien  de  nostre 
»  temps.  » 

Le  roy  revint  à  santé  et  bonne  mémoire, 
cl  pensoil  des  besongnes  du  royaume  le  mieux 
qu'il  pouvoil,  et  octroya  à  l'université  qu'elle 
ne  payeroit  rien  du  dixiesmc  mis  sus  par  Bc- 
nedicl. 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (M06) 

En  Bourdclois ,  le  comte  d'Armagnac  fai- 
soil  de  grandes  conquestes,  et  alla  devant  Bour- 
deaux  accompagné  de  seize  cens  hommes  d'ar- 
mes ,  et  quatre  mille  hommes  de  traicl,  et  leur 
présenta  bataille ,  mais  oncques  hommes  ne 
sortit. 

Il  y  eut  aucunes  trefves  entre  les  François 
et  les  Anglois,  lesquelles  ne  durèrent  gueres  : 
pendant  icelles  ,  les  Anglois  envoyèrent  en 
France  requérir ,  qu'on  leur  laissast  pren- 
dre des  bleds  en  France,  car  en  leur  pays  ils 
en  avoient  nécessité.  Mais  par  ordonnance 
du  conseil  fut  ordonné  qu'ils  n'en  auroient 
point,  et  défendu  qu'on  ne  leur  en  vendist 
aucunement. 

Souvent  on  envoyoit  messsages  pour  l'u- 
nion de  l'Eglise  en  divers  royaumes,  et  devers 
les  conlendans.  Et  y  faisoil  faire  le  roy  toutes 
diligences,  qu'il  esloit  possible  de  faire. 

En  cesle  année  messire  Regnaull  de  Trie 
admirai  de  France,  se  désista  de  son  office  au 
profit  de  messire  Clignet  de  Brebanl.  Et  di- 
soil-on  qu'il  lui  en  avoit  baillé  quinze  cens 
escus. 

Après  l'accord  fait  des  seigneurs ,  l'armée  du 
roy  se  divisa  en  trois  parties.  L'une  fut  envoyée 
àBourdeaux,  auquel  lieu  on  avoil  espérance 
que  les  Anglois  combalroient  les  François  Les 
autres  furent  envoyés  en  Picardie  ,  contre  les 
Anglois  de  Calais,  et  pour  résister  à  la  descente 
que  aucunes  fois  ils  faisoient.  La  tierce  fut  en- 
voyée en  Lorraine  contre  le  duc  qui  avoit  fait 
plusieurs  exceds  au  préjudice  du  roy  et  de  ses 
subjels. 

1406. 

L'an  mille  quatre  cens  et  six,  un  nommé 
]Mahiet  de  Ruilly,  sergent  à  cheval  au  Chalel- 
let  de  Paris ,  disoit  et  avoil  dit  plusieurs  et  di- 
verses fois  de  très-deshonnestes  paroles  tou- 
chant la  foy  :  pour  laquelle  cause  le  vingt-cin- 
quiesme  jour  de  may,  il  fut  pi  esche  au  parvis 
Nostre-Dame,  et  persista  ce  nonobstant  en  plu- 
sieurs erreurs ,  parquoy  le  seiziesme  jour  de 
décembre  il  fut  ars  et  brusié  au  marché  aux 
pourceaux. 

Le  seiziesme  jour  de  juin  ,  entre  six  et  sept 
heures  au  matin  ,  fut  éclipse  de  soleil  bien  mer- 
veilleuse, qui  dîna  près  de  demie  heure.  El  ne 
voyoil-on  quoique  chose  que  ce  fusl  non  plus 
que  s'il  eust  esté  nuicl,  el  défaut  de  lune,  (res  - 
toit  grande  pilié  de  voir  le  peuple  se  retirer  dans 


(HOG) 


PAR  JEAN  JLVENAL  DES  URSINS. 


4SL 


les  églises,  el  cuidoit-on  que  le  monde  deust 
faillir.  Toulesfois  la  chose  passa,  et  furent  as- 
semblés les  astronomiens,  qui  dirent  que  la 
chose  estoit bien  estrange,  el  signe  d'un  grand 
mal  à  venir. 

El  tanlosl  après  y  eut  vents  terribles  el  hor- 
ribles ,  qui  arrachoient  arbres  portans  fruicls, 
el  autres  gros  arbres  es  forests.  Et  si  y  eut  grcsle 
au  Lendit  et  à  Sainct-Denys,  merveilleuse  el 
grosse  :  l'une ,  comme  un  homme  a  le  poing, 
el  comme  un  pain  d'un  denier;  l'autre,  comme 
les  deux  poings  -,  el  aucune  comme  œufs  d'oye. 
El  y  eut  foison  de  beslail  mort  aux  champs,  el 
oiseaux  aux  bois,  et  plusieurs,  cheminées  et 
maisons  abatues.  Et  fit  ladite  gresle  des  dom- 
mages beaucoup. 

Le  vingt-neufiesme  jour  de  juin  ,  Jean  qua- 
Iriesme  fils  du  roy,  espousa  Jacqueline  de  Ba- 
vière fille  el  héritière  de  Guillaume  comte  de 
Hainaut  ;  et  Isabeau  la  fille  du  roy,  laquelle 
avoil  esté  mariée  au  roy  Richard  II  d'Angle- 
terre ,  fui  conjointe  par  mariage  avec  Charles 
fils  du  duc  d'Orléans.  El  pleuroit  fort  ladite 
Isabeau ,  laquelle  estoit  assez  de  bon  aage, 
comme  de  douze  à  treize  ans,  et  Charles  audit 
temps  n'avoit  que  onze  ans.  El  furent  faites 
les  nopces  à  Senlis  grandes  et  notables.  Ce  fait, 
la  comtesse  de  Hainaut  emmena  avec  elle  en 
Hainaut  le  fils  du  roy. 

Un  cardinal  fut  envoyé  d'Avignon  devers  le 
roy  et  les  seigneurs  du  sang,  de  la  part  de  Be- 
nedict,  lequel  fit  une  proposition  belle  el  no- 
table, de  par  ledit  Benedict,  en  le  louant  mer- 
veilleusement, et  en  blasmant  l'esleclion  d'In- 
nocent, qui  estoit  à  Rome,  et  tout  son  faict. 
El  y  estoienl  presens  le  recteur  de  l'université, 
et  aucuns  députés  ;  lesquels  requirent  d'eslre 
ouys.  Laquelle  chose  par  plusieurs  cl  diverses 
fois  leur  fut  refusée.  Et  finalement  par  impor- 
tunité  ils  curent  audience.  El  le  dix-sepliesme 
jour  de  may  ,  proposa  maislre  Jean  Petit ,  le- 
quel estoit  bien  notable  docteur  en  théologie, 
en  condamnant  les  faicts  de  Benedict  el  en  dé- 
clarant plusieurs  choses ,  en  respondant  aux 
choses  et  raisons  que  avoil  dit  ledit  cardinal, 
et  que  substraction  luy  devoit  estre  faite,  el 
ainsi  le  requeroit.  Ceux  de  l'université  deThou- 
louze  avoienl  fait  certaine  epistre,  contenant 
aucuns  poincts ,  qu'il  ne  faut  ja  réciter,  la- 
quelle fut  condamnée  le  dix-sepliesme  jour  de 
juillet,  par  arresl  du  parlement.  Et  contre  la 
mesme  epistre  proposa  maistre Pierre  Plout,  en 


monstrant  liniquitéct  mauvaiselié  des  choses 
contenues  en  icelle  en  faveur  de  Benedict.  El 
fut  monstrée  aux  advocals  et  procureur  du 
roy,  laquelle  veue,  ils  conclurent  de  se  joindre 
avec  l'université.  Et  sur  ce  parla  bien  el  hau- 
tement, comme  il  en  estoit  bien  aisié,  messire 
Jean  Juvenal  dnsUrsins,  en  prenant  grandes 
conclusions,  tant  contre  ceux  de  l'université 
de  Thoulouze  ,  que  contre  ceux  qui  l'avoient 
apportée,  ils  s'en  partirent  bien  hastivcment 
et  s'en  allèrent  d'où  ils  estoienl  venus.  Le 
samedy  septiesme  jour  d'aoust ,  fut  faite  subs- 
traction à  Pierre  de  La  Lune,  entant  qu'il  tou- 
choit  les  finances,  et  défendu  qu'on  n'en  por- 
tasl  aucunement  hors  du  royaume  :  el  ordonna- 
on  à  ceux  qui  avoienl  la  garde  des  passages, 
tant  par  ponts,  que  par  bacs  el  bateaux,  qu'on 
visitast  ceux  qui  passeroient,  pour  sça voir  s'ils 
porteroienl  aucunes  finances  :  à  l'occasion  de 
ce  le  roy  en  eut  plusieurs  grands  profils.  Et  à 
faire  sceller  ladite  lettre ,  y  eut  de  grandes  dif- 
ficultés, car  ceux  qui  tenoienl  la  partie  de  Be- 
nedict, y  donnoient  de  grands  empeschemens  : 
finalement  messire  Charles  de  Savoisi  fit  telle 
et  si  grande  diligence,  que  les  lettres  furent 
scellées  et  publiées,  et  lors  il  fut  fort  en  la 
grâce  de  l'université  de  Paris.  Et  au  regard  de 
faire  substraction,  il  fut  dit  que  toutsurséeroit 
jusques  à  la  Toussaincls.  Et  touchant  le  faict 
de  l'Eglise  et  Pierre  de  La  Lune,  furent  mandés 
tous  les  prélats  du  royaume  de  France  el  du 
Dauphiné,  tant  archevesques,  qu'evesques, 
abbés  et  chapitres ,  pour  estre  à  Paris  à  la 
Sainct-Martin  d'hyvcr  ensuivant. 

Pource  que  à  Paris  y  avoil  lousjours  aucuns 
grommelis  et  plaintes  entre  les  ducs  d  Orléans 
et  de  Bourgongne  ,  il  fut  ordonné  que  comme 
du  temps  de  Philippcsle  Hardy  duc  de  Bour- 
gongne, son  fils  iroit  à  Calais ,  et  le  duc  d'Or- 
léans en  Bourdelois,  Ils  partirent  donc,  en  in- 
tention d'accomplir  ce  qui  leur  avoit  esté  or- 
donné. Le  duc  de  Bourgongne  s'en  alla  en  Flan- 
dres ,  étés  marches  de  par  delà  il  fut  faire  ses 
préparatoires.  A  Bruges  en  Flandres,  en  ce 
temps  y  eut  une  grande  division  ,  mais  le  duc 
appaisa  tout ,  et  trouva  la  chose  bien  difficile 
que  d'assiéger  Calais.  Et  veu  le  temps  pluvieux, 
et  que  c'estoit  surl'hyver,  il  fut advisé  qu'il  ne 
seroit  pas  possible  qu'il  en  peust  sortir  à  son 
honneur.  Si  garni  lies  places  françoises  d'environ 
Calais,  ety  mit  gens  de  guerre,  qui  souvent  cou- 
roient  devant  Calais  ,  cl  aussi  faisoient  les  An- 


43-2 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


glois  sur  les  François.  Et  au  regard  du  duc 
d'Orléans ,  il  fut  en  Bourdelois ,  et  mit  le  siège 
à  Bourg,  et  à  Blaye,  il  avoit belle  et  grande 
compagnée.  IMais  le  temps  si  mal  se  disposa , 
que  par  son  ost  à  peine  pouvoit-on  aller,  et 
csloicnt  ses  gens  en  la  bouejusquesaux  ge- 
nouils,  et  si  commcnçoient  aucunement  à  mou- 
rir. Elpource  luy  et  sa  compagnée  furent  con- 
traints de  s'en  retourner  à  Paris ,  lequel  retour 
luy  cousta  cher,  comme  après  sera  dit. 

A  la  Sainct-Martindliyvcr  furent  assemblés, 
comme  dit  est,  et  mandés  les  prélats  de  par  le 
roy,  lesquels  y  vinrent  bien  diligemment.  Et 
esloit  grande  chose  du  peuple  qui  estoit  alors  à 
Paris  ,  tant  à  cause  desdits  prélats ,  comme  des 
chapitres ,  et  autres  gens  d'église. 

En  ce  temps ,  les  comtes  d'Alençon  et  de 
Clermont ,  et  le  connestable  mirent  le  siège  de- 
vant une  place  nommée  Brantonne  ,  qui  estoit 
forte  place  ;  il  y  avoit  dedans  de  vaillans  An- 
glois  et  Gascons.  Et  pour  lors  en  Guyenne  y 
avoit  des  capitaines  anglois  renommés,  puis- 
sans  et  vaillans  en  armes.  L'un  nommé  Pierre 
Le  Biernois  ,  l'autre  Archambaut  de  Raussac, 
lesquels  délibérèrent  de  venir  faire  lever  le 
siège  ;  pour  ce  ils  assemblèrent  foison  ds  gens, 
et  se  mirent  ensemble  ,  en  intention  de  frapper 
sur  lesdits  seigneurs,  lesquels  furent  de  ce  ad- 
vertis ,  et  délibérèrent  de  les  combatre  :  et 
pour  ce  faire  ils  levèrent  leur  siège ,  et  vinrent 
au  devant  desdits  Anglois  :  ils  se  mirent  tant 
d'un  costé  que  d'autre  en  belle  ordonnance,  et 
se  rencontrèrent  les  uns  les  autres  ;  à  l'abord  il 
y  eut  m.ainte  lance  rompue.  Après  que  la  chose 
cutaucunement  duré,  etqu'ils  eurent  fort  com- 
batu  tant  d'un  costé  que  d'autre,  tellement  qu'on 
ne  sçavoit  lesquels  avoient  le  meilleur,  Pierre 
Le  Biernois  commença  sa  retraite,  et  à  se  met- 
tre en  fuite,  parquoy  oblinrent  les  François 
leur  intention  ,  et  furent  les  Anglois  desconfits. 
Etdisoit-on,  que  si  ledit  Biernois  ne  se  fust 
retiré,  et  qu'il  eust  tousjours  tenu  pied ,  et 
aussi  ses  gens,  que  la  besongne  eust  esté  bien 
périlleuse  pour  la  partie  des  François.  Là  y  fut 
pris  ledit  Archambaut  de  Raussac,  et  huict 
vingts  autres  prisonniers  ,  outre  neuf  vingts  de 
morts.  Quand  ceux  de  Brantonne  virent  la  des- 
confilure  de  leurs  gens ,  ils  se  rendirent  et  mi- 
rent en  l'obéissance  du  roy.  Ledit  de  Raussac 
rendilsa  propre  place  de  Raussac  avec  trois  au- 
tres ,  et  si  fut  mis  ù  finance  et  rançon  à  vingt 
mille  t'scus.  Après  ce  lesdits  deux  comtes  d'A- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1406) 

lençon  et  de  Clermont  s'en  retournèrent  àParis  : 
mais  le  connestable  demeura  au  pays.  Puis  s'as- 
semblèrent les  François  après  ladite  desconfi- 
turedes  Anglois,  en  plusieurs  et  diverses  parties, 
et  gagnèrent  plusieurs  places,  mesmement  en 
la  compagnée  dudit  connestable,  les  unes  par 
force,  et  les  autres  par  composition. 

Et  combien  que  grandes  finances  fussent  exi- 
gées, tant  de  tailles  que  gabelles,  quatriesmes, 
et  impositions,  toutesfois  elles  estoient  mal  dis- 
tribuées, et  les  appliquoient  les  seigneurs  et 
ceux  qui  en  avoient  le  gouvernement,  à  leurs 
plaisirs  et  profits ,  tellement  qu'à  grande  difli- 
culté  le  roy  et  la  reyne  en  avoient-ils,  ou  pou- 
voient  avoir,  pour  leur  despense  ordinaire,  et 
aussi  leurs  enfans  pour  leurs  nécessités. 

En  ce  temps  messire  Charles  de  Savoisi  as- 
sembla des  gens  de  guerre  en  assez  compétent 
nombre,  et  fit  equipper  vaisseaux  d'armes.  Et 
à  Boulongne  et  environ  ces  marches  se  mit  sur 
mer,  en  intention  de  trouver  les  Anglois,  pour 
les  endommager  s'il  eust  peu.  Et  de  faict^  il 
les  trouva  à  la  bouche  de  la  Tamise ,  c'est  à 
sçavoir  environ  le  lieu  où  ladite  rivière  entre 
en  la  mer,  en  cinq  nefs  bien  equippées,  pour- 
veues  et  emparées,  et  entre  les  autres  ,  y  en 
avoit  une  bien  grande  :  si  s'assemblèrent  vail- 
lamment tant  d'un  costé  que. d'autre-,  la  meslée 
dura  assez  long  espace  de  temps.  Finalement 
les  François  eurent  victoire,  et  furent  les  An- 
glois desconfits,  dont  y  eut  cinq  cens  de  morts 
et  trois  censprisonniers  amenés  avec  leurs  nefs. 
Etdisoit-on  communément,  que  luy  et  ceux 
de  sa  compagnée  s'y  estoient  vaillamment  por- 
tés. 

Or  faut  retourner  à  la  matière  de  l'Eglise , 
pour  laquelle  les  prélats  et  autres  estoient  as- 
semblés à  Paris,  où  il  y  avoit  de  bien  notables 
clercs ,  qui  n'estoient  pas  tous  d'une  opinion, 
car  les  uns  soutcnoicnt  Benedict,  et  les  autres 
disoient  qu'on  le  devoit  desappointer,  et  que 
c'estoit  par  luy  que  en  l'Eglise  n'avoil  union ,  et 
que  la  subslracion  estoit  nécessaire.  Finale- 
ment fut  appointé  par  le  roy  en  son  grand  con- 
seil ,  qu'on  esliroit  douze  clercs  théologiens,  et 
canonistes.  Dont  les  uns  soustiendroientle  faict 
du  pape  ,  et  que  à  luy  faire  soubstraction  lou- 
cher en  rien  ne  se  pou  voit  ou  devoit  faire,  et 
les  autres  sousliendroient  le  contraire.  Et  que 
ce  fait ,  le  roy  auroit  avec  eux-mcsmes  et  ceux 
de  son  sang  conseil  de  ce  qu'il  auroit  à  faire. 
Lequel  appoinlement  tout  à  pleuts.  Or  fureu» 


(HOC) 

choisis  les  douze,  eslcus  el  nommes.  Premiè- 
rement il  y  eut  deux  propositions  faites  de  par 
1  université  de  Paris.  Dont  la  première  fit  un 
notable  docteur  de  l'ordre  deSainct-François, 
nommé  maistre  Pierre  aux  Bœufs,  natif  de 
Paris,  et  prit  son  tlicme  :  (.iAdestis  omnes,  ftlii 
Israël ,  decernite  quid  faccre  debeatis  (Judic, 
cap.W.  ))  A.  7).  Lequel  il  déduisit  bien  gran- 
dement et  notablement.  Après  en  une  autre 
journée  proposa  maistre  Jean  Petit,  un  doc- 
teur en  théologie  séculier,  bien  notable  clerc  , 
et  prit  son  thème  :  aRecedite  à  tabernaculis  im- 
piorum  hominum^  et  nolite  tangere  ea  quœ adeos 
pertinent,  ne  involvamini  in  peccatis  eorum.n 
Et  tendoient  lesditsdeux  proposans,  à  ce  que 
Pierre  de  La  Lune  devoil  céder,  et  que  s'il  ne 
cedoilon  luy  devoit  faire  subslraclion.  Et  que 
le  roy  en  son  Eglise  de  l'rance  pouvoit  pour- 
voir par  ses  prélats  à  la  collation  des  bénéfices , 
qui  cheoient  en  collation ,  et  aux  eslections  de 
ceuxqui  cheoienl  en  esleclion. 

Le  samedi  du  premier  dimanche  de  l'ad- 
venl,  audit  an  mille  quatre  cens  et  six,  pro- 
posa messire  Simon  de  Cramault  patriarche 
d'Alexandrie  et  evesque  de  Poictiers ,  et  prit  son 
thème  du  premier  chapitre  du  prophète  Ozée, 
onziesme  section  :  «  Congregati  sunt  filii  Israël 
et  Juda,  ut  ponant  sibi  caputunum.  »  Lequel  il 
déduisit  bien  etgrandement,  en  soustenant  l'opi- 
nion de  l'université  dessus  déclarée,par  les  pro- 
posans dessus  dits.  Après  qu'il  eut  finit,  le  chan- 
celier demanda  à  ceux  quidevoient  tenir  leparty 
du  pape  s'ils  estoient  prests ,  lesquels  demandè- 
rent dclay  :  il  leur  fut  dit  expressément  qu'ils 
vinssent  le  lundi  ensuivant,  ce  qu'ils  firent. 

Et  proposa  maistre  Guillaume  Fillastre  ,  un 
bien  notable  légiste  et  canoniste,  lequel  estoit 
doyen  de  l'église  de  Pvheims ,  et  prit  son  thème  : 
(iManeteindilectionemea.  Jo.  XV  cap.  B.9.)  » 
Et  le  déduisit,  tendant  à  monstrer  qu'on  ne  de- 
voit point  toucher  à  contraindre  Benedict  à 
faire  cession  ,  ne  luy  faire  substraclion.  El  parla 
aucunement  trop,  comme  on  disoit,  en  dimi- 
nuant l'auctorité  et  puissance  du  roy,  el  de 
lEglise  de  France.  Et  que  le  roy  estoit  sujet  au 
pape,  el  ne  pouvoit  faire  ny  conclure  ce  que 
luniversilé  et  les  proposans  devapt  dits  de- 
mandoient  et  requeroient.Mais  il  ne  respondit 
point  aux  raisons  et  mouvemens  des  proposans 
dessus  dits.  Et  pource  fut  dit,  que  à  un  autre 
jour  ceux  qui  tcnoient  le  parly  du  roy  y  res- 
pondroient. 


PAR  JEAÎS  JUVENAL  des  LTuSINS. 


^30 


Le  samcdy  ensuivanl ,  qualricsmc  jour  de 
décembre,  proposa  un  bien  notable  prélat  ar- 
chevesque  de  Tours,  surnommé  du  Breuil,  le- 
quel prit  son  thème  :  n  Principes populorumcou' 
gregati  sunt  cum  Deo  Abraham ,  quoniam  DU 
fortes  terrœ  rehcmenter  elevati  sunt.  In  illo 
psalhio  46.  Omnes  gentes.  »  Et  respondit  bien  el 
grandement  aux  raisons  de  ceux  qui  mainte- 
noient  que  le  pape  Benedict  ne  devoil  céder, 
ou  qu'on  ne  luy  devoit  faire  subslraclion. 

Après  le  onziesme  jour  de  décembre  en  sous- 
tenant  le  faict  du  pape,  proposa  un  très-excel- 
lent docteur  en  théologie,  nommé  maistre 
Pierre  d'Ailly  evesque  de  Cambray  ,  cl  depuis 
cardinal,  lequel  prit  son  thème  :  uPax  Dei,  quœ 
exsuperat  omnem  sensum,  custodiat  corda  ves- 
tra  et  intelligentias  vestras.  {Ad  Philippens. 
4.  cap.  B.  7.)»  Ce  qu'il  déduisit,  comme  il  es- 
toit bien  aisé,  et  monstroil  que  pour  cesle  ma- 
tière on  devoit  faire  un  concile  gênerai.  Et  que 
procéder  par  les  matières  ouvertes,  il  sembloit 
que  ce  scroit  chose  non  raisonnable  ,  ny  pos- 
sible à  faire. 

Or  pource  que  le  roy  et  aucuns  de  son 
sang,  estoient  très-mal  conlens  dudil  doyen  de 
Bhcims ,  à  cause  d'aucunes  choses  par  luy  al- 
léguées, ladite  proposition  finie  il  se  voulut  en 
toute  humilité  excuser,  et  prit  son  thème  :  «  Lo- 
cutus  sum  in  lingua  mea  ,  notum  fac  mihi  Do- 
mine finem  meiim.  »  Et  qui  eusl  creu  aucuns  du 
sang,  et  autres  jeunes,  on  luy  eusl  fait  une 
très-mauvaise  compagnée.  Mais  il  paria  si  hum- 
blement et  doucement  qu'on  pourroit  faire,  en 
priant  et  requérant  qu'on  luy  voulusl  pardon- 
ner pour  cesle  fois.  Et  pour  lors  ne  luy  fut  fait 
aucune  response,  combien  que  hors  du  conseil 
on  luy  monslra  bien  qu'il  avoit  mal  parlé,  et 
qu'il  ne  luy  advint  plus.  Et  fut  receu  en  grâce 
comme  devant. 

Ceux  qui  tcnoient  le  party  de  Luniversilé  de 
Paris ,  proposèrent  après  par  la  bouche  d'un 
notable  prélat  bon  clerc  ,  docteur  en  décret, 
abbé  du  mont  Sainct-Michel ,  qui  prit  son 
thème  en  la  présence  du  roy  :  «Z>a  nobis  auxi- 
lium  de  tribulatione ,  quia  vana  sains  hominis. 
(Psalm  107.  13.  et  cap.  caiionW.  distinct.))) 
Tendant  à  la  fin  que  lendoit  l'université  de  Pa- 
ris, et  allégua  plusieurs  notables  auctorilés. 
El  ensuivant  leur  matière,  proposa  un  Irès-so- 
lemncl  docteur  en  théologie,  nommé  maistre 
Pierre  Plout.  qui  prit  son  thème  :  «  Convertan- 
tur  retrorsum  omnes,  qui  oderent  Sion.   In 

28 


434 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


Psalm.  Sœpe  expugnaverunt  me,  etc.»  Et 
inonstra  bien  la  puissance  du  roy  en  telles  ma- 
tières ,  et  respondit  Lien  grandement  à  plu- 
sieurs raisons  alléguées  par  les-parties  adverses. 
La  proposition  finie ,  se  leva  ledit  Philastre 
doyen  de  Rheims ,  et  répliqua  à  ce  qui  avoit 
esté  dit  contre  luy  et  ses  adherans ,  et  prit  son 
thème  :  «  Obmutui  et  silui  a  bonis ,  quia  dolor 
meus  renovatus  est;->y  et  soustcnant  son  faict  et 
ceux  de  sa  partie.  Et  pource  qu'on  avoit  fort 
chargé  le  pape  Benedict  de  plusieurs  abus 
qu'on  disoit  par  luy  avoir  esté  faits,  ledit  doyen 
y  respondit.  Et  lors  le  patriarche  Cramault 
aussi  voulut  répliquer  :  mais  pource  que  ledit 
doyen  en  sa  première  proposition  avoit  pris  en 
son  thème  :  «  Manete  in  dilectione  mea,'»  il  prit 
ce  qui  s'ensuit  au  chapitre  :  «  Si  prœcepta  mea 
servaveritis ,  manehilis  in  dilectione  mea.  »  Ce 
qu'il  déduisit  à  son  bon  plaisir.  L'archevesque 
de  Tours  voulut  aussi  répliquer,  et  fut  ouy  en 
la  présence  du  roy,  et  prit  son  thème  :  «  Deus  in- 
dicium  tuum  régi  da ,  et  justitiam  tuam  filio 
régis.  (Psalm.  71.).»  Et  monstra  fort  qu'on  ne 
devoit  point  faire  de  substraclion  à  Benedict. 
î\îais  maistrc  Jean  Petit,  qui  avoit  proposé  une 
autre  fois,  voulut  encores  proposer,  et  prit  son 
thème,  en  adjoustanl  au  thème  de  monsieur  de 
Canibray  :  "  In  Domino  Jesu  Christo.  ■»  Et  fut  fi- 
nale proposition.  Laquelle  finie,  fut  dit  par  le 
chancelier  de  France  :  «  Lundy  parleront  les 
»  advocals  et  procureur  du  roy,  par  la  bouche 
»  de  maislre  Jean  Juvenal  des  Ursins,  premier 
))  advocat  du  roy.  » 

Lequel  à  la  journée  prit  son  thème  :  cf^irili- 
ter  agite  ,  et  confortetur  cor  vestrum ,  omnes 
qui  speratis  in  Domino.  {Psalm.  26.)  »  Lequel 
il  déduisit  bien  grandement  et  notablement: 
principalement  il  monstra  deux  choses.  L'une 
la  puissance  du  roy  de  France,  qui  est  le  bras 
dcxtre  de  TEglisc  ,  et  qu'il  luy  est  juste  et  doit 
assembler  les  personnes  ecclésiastiques  de  son 
royaume,  touchant  le  faict  de  l'Eglise,  pour 
avoir  conseil ,  et  en  iceluy  présider  comme 
chef  quand  il  en  est  requis,  et  sans  aucune  re- 
queste  de  personne,  si  bon  luy  sembloit,  comme 
au  cas  qui  s'offroit,  où  il  avoit  esté  requis  par 
l'université,  cl  aucuns  prélats  et  personnes  ec- 
clésiastiques. Et  que  sans  supplication  de  per- 
sonne, quand  il  verroit  estre  expédient  il  le 
ponrroit  faire,  et  en  iceluy  conclurre,  et  faire 
exécuter  ce  qui  serolt  conclu  et  advisé  en  iceluy 
conseil.   Dans  la  donxicsme  chose  il  monstra 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (N06) 

plusieurs  notables  raisons,  par  lesqueiles  on 
devoit  adhérer  à  la  requeste  de  l'université  de 
Paris  et  de  ceux  qui  avoient  parlé  selon  son  in- 
tention en  la  matière  ,  en  répugnant  et  repri- 
mant aucunes  choses  qui  avoient  esté  alléguées 
au  contraire.  Et  par  ce  furent  les  matières  bien 
debatues  d'un  costé  et  d'autre,  et  ne  restoit 
plus  qu'à  dire  leurs  opinions.  C'estoit  moult 
belle,  solemnelle  et  notable  chose  de  ouyrles 
raisons  des  opinans.  Aussi  en  toute  chreslienté, 
on  eusl  bien  failli  à  trouver  plus  notables  clercs  : 
finalement  fut  ouvert  et  advisé  qu'il  estoit  né- 
cessité d'avoir  un  concile  gênerai  pour  refor- 
mer l'Eglise,  tant  au  chef  qu'aux  membres. 
Et  pour  abréger  fut  faite  substraclion  à  Pierre 
de  La  Lune,  dit  Benedict,  et  l'Eglise  de  France 
réduite  à  ses  anciennes  libertés  et  franchises. 
Et  que  les  ordinaires  donneroient  les  bénéfices 
estans  en  leurs  collations ,  et  aux  électifs  on 
pourvoyeroit  par  esleclions  et  confirmations, 
selon  le  droict  ancien  escrit  :  et  furent  faites 
nominations,  tant  pour  les  officiers  du  roy,  que 
pour  l'université  et  personnes  ecclésiastiques. 

Le  seiziesme  jour  de  janvier  y  eut  une  no- 
table procession  faite  à  Paris ,  en  laquelle  y 
avoit  bien  soixante-quatre  tant  archevesques, 
qu'evesques  et  d'abbés  foison.  Etdisoit-on  que 
à  Paris  y  avoit  lors  de  deux  cens  à  douze  vingts 
archevesques ,  eves^iues  et  abbés.  Et  de  doc- 
teurs et  licentiés  sans  nombre,  lesquels  furent 
en  ladite  procession  :  et  y  furent  les  ducs, 
comtes  et  barons.  Si  peut-on  penser  que  c'es- 
toit belle  chose  à  voir. 

En  ce  caresme,  l'Annonciation  Nostre-Dame 
fut  le  vendredy  sainct.  Et  dit-on  que  quand 
elle  echet  le  jour  dudit  vendredy  ,  qu'il  y  a 
pardon  gênerai  de  peine  et  de  coulpe,  au  Puy. 
Il  y  fut  tant  de  monde  et  de  peuple  que  mer- 
veilles. Et  y  eut  bien  deux  cens  personnes 
mortes  et  esteintes. 

Grands  murmures,  plaintes,  et  haynes  cou- 
vertes couroient  tousjours  à  Paris ,  dont  grand 
mal  s'en  ensuivit. 

Audit  an  mille  quatre  cens  et  six.  il  vint  à  la 
cognoissance  du  comte  de  Hainaut  que  le  roy 
estoit  en  bonne  santé  :  c'est  pourquoi  il  s'en 
vint  à  Paris  devers  le  roy,  lequel  le  récent 
grandement  et  honorablement.  Il  remercia 
bien  humblement  et  regratia  le  roy  de  l'alliance 
qu'il  luy  avoit  pieu  faire  de  sa  fille,  en  s'offrant 
au  service  du  roy,  et  des  siens.  Le  roy,  pour 
plus  entretenir  l'nmour  dudit  romle  el  le  faire 


(1406) 


PAR  JEAN  JLVKNAL  DES  URSINS. 


435 


eslre  en  son  service ,  luy  donna  quatre  mille 
livres  de  renie  sur  la  recopie  de  Verniandois  : 
el  cuire,  pour  eslre  de  son  conseil,  i)ar  ma- 
nière de  pension  luy  ordonna  six  mille  livres, 
que  ceux  de  Tournay  dévoient  par  chacun  an 
au  roy,  laquelle  chose  venue  à  la  cognoissance 
des  habitons  de  Tournay,  ils  dclihererenl  qu'ils 
ne  le  soulTriroient  point.  El  disoient  que  dès 
long-temps  ladite  somme  se  devoit  employer 
en  laumosne  du  roy.  Et  pour  ceste  cause  en- 
voyèrent devers  le  roy,  el  firent  tant  qu'ils 
obtinrent  ce  qu'ils  demandoient. 

Il  y  eut  un  mariage  fait  de  la  fdie  du  duc  de 
Bourgongne  el  du  comie  dePonthievre,  fils  de 
la  fille  de  mcssire  Olivier  deClisson,  jadis  con- 
neslable  de  France. 

Quand  le  duc  de  Lorraine  sceul  que  le  roy 
estoil  mal  content  de  luy  et  qu'il  cnvoyoit  gens 
d'armes  au  pays  pour  luy  faire  guerre,  el  ré- 
sister aux  entreprises  qu'il  faisoit  contre  le  roy, 
et  les  droits  de  sa  couronne  ,  il  envoya  devers 
le  roy  une  bien  notable  ambassade ,  en  priant 
au  roy  qu'il  fusl  en  sa  grâce  :  el  de  tout  ce  qu'il 
pouvoit  avoir  fait,  il  se  mil  au  jugement  du  roy 
et  de  sa  cour.  Et  pource  les  gens  d'armes  qui 
estoient  envoyés  s'en  retournèrent. 

L'autre  armée,  comme  dit  est,  fut  envoyée 
en  Picardie,  où  il  y  eut  plusieurs  courses  entre 
les  Anglois  et  les  François,  sans  faire  comme 
nul  dommage  les  uns  aux  autres,  quoy  que  ce 
soit  les  Anglois  y  eurent  peu  de  dommage.  El 
pource  qu'il  y  avoit  esdiles  marches  une  place 
nommée  Belingaut,  laquelle  leur  porloil  grand 
dommage  par  fois,  lesdils  Anglois  y  mirent  le 
feu  et  la  razerenl.  Puis  mirent  le  siège  devant 
Guines  ,  où  estoient  les  François,  et  y  firent 
de  durs  assauts ,  mais  ceux  de  dedans  vail- 
lamment se  dcfendoient.  Et  y  avoit  souvent, 
tant  d'un  costé  que  d'autre  de  beaux  faicls 
d'armes  :  finalement  lesdils  Anglois  honleusc- 
mcnt  se  levèrent.  Et  esdites  marches  estoient  le 
seigneur  de  Sainct -Georges  de  Bourgongne, 
messirePhilippes  de  Cervelles  son  neveu,  et  au- 
tres chevaliers  et  escuyers,  lesquels  couroient 
souvent  sur  ceux  qui  lenoientle  siège.  Les  An- 
glois délibérèrent  un  jour  de  faire  course  de- 
vant la  place  où  estoient  les  François ,  et 
mirent  une  embusche,  et  devant  envoyèrent 
vingt  de  leurs  gens  bien  armés  et  montés,  cou- 
rir devant  les  François.  Messire  Philippes  de 
Cervelles,  qui  estoil  vaillant  chevallier,  saillit 
hors ,  et  autres  de  sa  compagnée  ;  et  en  escar- 


mouchant  chassèrent  tellement  les  Anglois, 
qu'ils  passèrent  outre  leur  embusche ,  de  la- 
quelle les  Anglois  saillirent,  et  fut  pris  ledit 
de  Cervelles,  el  le  menèrent  à  Calais.  La  chose 
est  venue  à  la  cognoissance  dudit  seigneur  de 
Sainct-Georges,  cuidanl  trouver  les  moyens  de 
rencontrer  les  Anglois,  el  rescourre  ledit  Phi- 
lippes, il  saillit  hors  bien  et  vaillamment,  mais 
rien  ne  fit,  car  lesdils  Anglois  s'esloient  ja  re- 
tirés avec  leur  prise  dedans  leur  ville  el  place 
de  Calais.  El  s'en  retournèrent  ceux  qui  y  es- 
toient envoyés  sans  autre  chose  faire. 

En  Guyenne  lousjours  se  faisoient  exploits 
da  guerre ,  et  au  partir  de  Briancour,  les  Fran- 
çois assiégèrent  une  place  bien  forte ,  nommée 
Floue:  quand  ils  eurent  esté  devant  par  aucun 
temps,  ils  firent  tant  que  par  force  ils  eurent 
ladite  place.  De  là  ils  s'en  allèrent  devant  Li- 
meuil  et  y  livrèrent  plusieurs  assauts.  Finale- 
ment par  composition  les  Anglois  rendirent  la 
place,  el  y  trouvèrent  les  François  foison  de 
vivres,  et  autres  choses  à  eux  nécessaires,  qui 
leur  fut  un  grand  reconfort  et  consolation ,  et 
là  grandement  se  rafraischirenl.  Depuis  ils  al- 
lèrent devant  Mussiden  bien  forte  place  :  quand 
ils  y  eurent  esté  par  aucun  temps ,  et  fait  plu- 
sieurs et  divers  assauts,  un  chevalier  François 
qui  avoit  espousé  la  fille  du  seigneur  dudit 
ftiussiden  ,  fit  tant  que  ladite  place  fut  mise  en 
la  main  du  roy  et  en  son  obéissance. 

Ceux  d'Angleterre,  qui  estoient  desplaisans 
de  la  mort  du  roy  Richard,  s'assemblèrent  vers 
les  marches  de  Galles ,  et  envoyèrent  vers  le 
roy  une  ambassade,  en  demandant  aide  et  con- 
forl  de  gens,  pour  venger  la  mort  dudit  roy 
Richard.  Et  firent  une  proposition  bien  nota- 
ble ,  en  condamnant  la  Irès-inique  et  détestable 
mort  dudit  Richard  :  el  en  monstrant  que  de 
tout  temps,  le  royaume  estoil  venu  parsucces- 
sion,  elnon  mie  par  esleclion,  et  dévoient  suc- 
céder les  plus  prochains,  et  que  à  Henry  de 
Lancastre,  supposé  qu'il  n'eust  commis  le 
meurtre  en  la  personne  de  son  souverain  sei- 
gneur, loulesfois  le  royaume  ne  devoit  com- 
pctcr  ny  appartenir,  mais  en  devoit  eslre  roy, 
comme  plus  prochain,  le  comte  de  La  Marche 
d'Angleterre.  El  furent  ouys  bien  au  long, 
puis  eurent  response ,  que  le  roy  estoil  prest 
el  appareillé  de  leur  aider,  mais  qu'ils  fussent 
fermes  en  leur  opinion.  Et  leur  fil  donner  le  roy 
bien  largement  de  ses  biens  ,  els'en  retournè- 
rent en  Angleterre. 


436 


HISTOIRE  DE  CHARLES  vl,  ROI  DE  i  RANGE, 


En  ce  temps  c'esloit  grande  pitié  de  voir  le 
gouvernement  du  royaume  :  les  ducs  prenoient 
tout,  et  le  distribuoicnl  à  leurs  serviteurs,  ainsi 
que  bon  leur  sembloit.  Et  le  roy  et  monsei- 
gneur le  dauphin  n'avoientdequoy  ils  poussent 
soustenir  leur  moyen  estât.  Et  s'en  allèrent  les 
ducs ,  comme  dessus  a  esté  touché.  Le  duc 
d'Orléans  fut  à  Sainct-Denys ,  où  il  requit  de 
voir  le  chef  de  monseigneur  Sainct  Denys  à 
nud,  lequel  luy  fut  monstre  :  les  religieux  di- 
saient qu'ils  l'avoicnt  tout  entier,  mais  ceux  de 
Nostre-Dame  de  Paris  soustenoient  qu'ils  en 
avoient  une  grande  partie.  Et  sur  ce  y  eut 
grand  débat  et  procès.  Le  duc  de  Bourgongne 
s'en  retourna  de  devers  Calais  sans  rien  faire, 
dont  en  la  présence  du  roy  il  s'excusa  grande- 
ment, disant  qu'il  s'en  estoit  retourné,  d'au- 
tant qu'aucun  payement  ne  se  faisoit  à  ses  gens. 
Et  disoit  que  le  roy  de  Sicile ,  en  Anjou  et  au 
Maine,  avoit  pris  l'argent  de  toutes  les  tailles  et 
aydes ,  lequel  luy  estoit  ordonné  pour  payer 
ses  gens,  et  que  rien  n'en  avoit  peu  avoir,  et 
que  le  duc  d'Orléans  avoit  le  demeurant.  Et 
au  regard  du  duc  dOrleans,  qui  alla  en 
Guyenne,  veu  que  l'hyver  approchoit,  il  luy 
fut  conseillé  qu'il  laissast  passer  l'hyver,  le- 
quel estoit  très-pluvieux  ,  et  qu'en  la  nouvelle 
saison  il  fit  sa  guerre.  Ce  que  luy  conseillèrent 
les  vaillans  et  anciens  chevaliers  et  escuyers 
estans  avec  luy  :  mais  les  jeunes  gens  non  bien 
stilés  en  armes,  luy  conseillèrent  le  contraire, 
et  creut  leur  opinion,  dont  ne  s'en  ensuivit  pas 
bonne  issue.  De  faict  il  assiégea  Blaye,  qui  es- 
toit une  forte  place,  bien  garnie  de  vivres,  d'ar- 
tillerie et  de  gens  do  guerre.  Et  en  avoient  plus 
largement  que  ceux  de  dehors  qui  tenoienl  le 
siège,  lesquels  ne  pouvoient  avoir  vivres  sinon 
de  La  Rochelle,  par  la  mer.  Une  fois  entre 
les  autres,  leur  venoit  grande  quantité  de  vi- 
vres et  artillerie  dudit  lieu,  et  envoya  au  de- 
vant pour  les  conduire  jusques  à  l'ost,  trois 
cens  combalans  :  ceux  de  Rourdeaux  qui  es- 
toient  sur  la  mer,  lesquels  faisoient  tous  les 
jours  diligence  de  grever  les  François,  les  ren- 
contrèrent-, ils  combalirent  d'un  coslé  et  d'au- 
tre bien  vaillamment,  par  l'espace  de  deux 
heures,  et  y  en  eut  de  part  et  d'autre  plusieurs 
navres  et  blessés,  mais  enfin  les  François  fu- 
rent desconfits,  et  y  en  eut  plusieurs  de  morts, 
tant  de  noyés  que  autrement,  et  de  pris  envi- 
ron sjx  vingts,  et  les  autres  s'en  retournèrent 
en  Tost.  El  s'en  retourna  le  duc  d'Oilcans.  el 


(1406) 

leva  son  siège,  dont  on  ne  luy  donna  point 
d'honneur.  En  sa  compagnée  y  avoit  un  vail- 
lant chevalier,  nommé  messire  Robert  de  Char- 
lus,  lequel  estoit  moult  desplaisant  de  ce  qu'on 
s'en  alloit  sans  rien  faire  :  il  exhorta  plusieurs 
gentils  compagnons  de  faire  quelque  cliose 
avant  qu'ils  s'en  retournassent ,  et  délibéra 
d'aller  assiéger  une  place,  qu'on  lenoit  forte  el 
comme  imprenable,  nommée  Lourde.  Et  de 
faict,  luy  et  sa  compagnée  y  allèrent,  et  jurèrent 
que  jamais  n'en  partiroient  jusques  à  ce  qu'ils 
eussent  la  place,  sinon  que  par  force  ils  fussent 
combatus.  Ils  y  tinrent  le  siège  un  an  entier, 
et  eurent  beaucoup  de  mal-aises,  tant  pour  oc^ 
casion  de  neiges,  lesquelles  audit  an  furent  fort 
grandes  el  excessives,  comme  par  le  défaut  de 
vivres,  car  à  gran(Je  peine  en  avoient-ils.  Fi- 
nalementceux  de  dedans  voyans  qu'ils  n'avoient 
aucun  secours,  et  que  vivres  leur  failloient,  ils 
rendirent  la  place  au  roy.  Laquelle  entreprise, 
et  de  ce  qu'ils  en  estoient  venus  à  leur  inten- 
tion, sembla  à  ceux  qui  s'y  cognoissoient  estre 
un  bien  grand  honneur  des  François. 

Comme  dessus  a  esté  touché,  subslraclion 
fut  faite  à  Pierre  de  La  Lune  le  dix-huicliesme 
jour  de  février ,  non  mie  du  consentement  de 
tous,  car  l'archevesque  de  Rheims  et  plusieurs 
autres  estoient  d'opinion  et  soustenoient  qu'elle 
ne  sedevoit  point  faire.  Cependant  vinrent  nou- 
velles que  l'antipape  Innocent  estoit  mort  à 
Rome.  Avant  que  les  anticardinaux  procédas- 
sent à  faire  quelque  eslection,  ils  firent  certains 
grands  sermens,  tendans  à  avoir  union  en  l'E- 
glise; iceux  faits,  ils  procédèrent  à  leur  eslec- 
tion, et  en  esleurent  un  qu'ils  tenoient  pour 
pape,  nommé  Grégoire  douziesme.  Après  sa 
coronalion,  luy  et  ses  anticardinaux  esleurent  la 
voye  de  cession,  et  délibérèrent  que  c'estoit  la 
voye  la  meilleure  et  la  plus  seure  qu'il  sepeust 
trouver;  et  comme  la  plus  nécessaire  l'approu- 
vèrent. Et  envoya  Grégoire  à  Bencdict  sur  ce 
une  bulle  bien  faite ,  et  pareillement  à  tous  les 
roys  et  princes  chrestiens ,  de  la  datte  de  la 
douziesme  calende  de  novembre  ' .  Renedict  ré- 
cent l'ambassadeur  de  Grégoire  bien  grande- 
ment et  honorablement,  et  luy  fit  une  très- 
bonne  chère.  Et  les  deuxiesmes  calendes  de 
février"  il  luy  fit  une  très-gratieuse  response, 
en  monstrant  tout  signe  d'avoir  volonté  d'en- 
tendre à  union  de  l'Eglise.  Le  roy,  et  tous  ceux 

'  C'est-à-dire  le  21  octobre.  [Godefroy.) 
"  Ix  31  janvier,  (fdem.) 


(1407) 

(le  son  sang,  cl  conseil  furent  bien  joyeux 
quand  ils  apperceurenl  que  Grégoire  avoil  cesle 
volonté,  et  furent  d'opinion  qu'il  cstoit  néces- 
saire de  poursuivre  la  matière  jusques  à  la 
conclusion.  Donc  furent  ordonnées  plusieurs 
ambassades,  pour  envoyer  tant  devers  Grégoire 
que  Bencdict,  avec  belles  et  notables  instruc- 
tions. On  faisoit  toutes  les  diligences  qu'on 
pouvoit  faire  en  ceste  matière.  Derechef  on 
escrivit  lettres  à  Benedict  et  aux  princes  chres- 
liens,  du  huicliesmc  jour  de  mars ,  en  mons- 
trant  tous  signes  d'avoir  grande  affection  à 
l'union  de  l'Eglise.  Ce  nonobstant ,  plusieurs, 
tant  prélats  que  de  l'université,  poursuivoient 
tant  qu'ils  pouvoient,  que  la  substraction  faite 
à  Benedict  fust  publiée,  et  y  procedoient  au- 
cuns bien  rigoureusement  et  aigrement.  Mais 
ce  nonobstant,  pource  qu'aucuns  disoient  qu'il 
avoit  escrit  si  gralieusement  à  Grégoire  son 
adversaire,  en  monstrant  grands  signes  de  vo- 
lonté d'entendre  à  l'union  de  l'Eglise,  il  fut 
concludque  rien  ne  se  feroit  jusques  à  ce  qu'on 
eustla  response  des  ambassadeurs,  qui  estoient 
allés  devers  luy  de  la  part  du  roy. 

1407, 

L'an  mille  quatre  cens  et  sept  mourut  Oli- 
vier de  Clisson,  le  vingt-qualriesme  jour  d'avril, 
qui  avoit  esté  Connestable  de  France ,  moult 
vaillant  chevalier  :  et  l'appelloit-on  le  Boucher, 
pource  qu'es  besongnes,  où  il  estoit  contre  les 
Anglois,  il  en  prenoit  peu  à  rançon,  et  de  son 
corps  faisoit  merveilles  en  armes.  Et  trouve- 
on  qu'il  fut  né  le  jour  deSainct-Georges,  et  fait 
chevalier  aussi  le  jour  de  Sainct-Georges,  et  en- 
cores  qu'il  mourut  la  veille  ou  lejour  de  Sainct- 
Georges.  C'est  celuy  que  bâtit  à  Paris  messire 
Pierre  de  Craon  ^  duquel  de  Craon  ,  en  répa- 
ration d'iceluy  meffait,  la  représentation  est  en 
une  croix  devant  le  gibet  de  Paris. 

En  ce  temps,  il  cheut  tant  de  chenilles,  lima- 
çons, et  autres  vermines,  que  toutes  les  feuilles 
et  herbes  des  grains  furent  comme  toutes  du 
tout  mangées  et  gaslées. 

Le  seiziesme  jour  d'octobre,  Tignonville, 
prevost  de  Paris,  fit  prendre  deux  compagnons 
de  très-orde  et  deshonneste  vie,  lesquels  a  voient 
commis  plusieurs  delicls,  crimes  et  maléfices; 
et  les  fit  pendre,  combien  qu'ils  se  dissent 
clercs,  et  aussi  estoient-ils.  Et  fut  faite  grande 
poursuite  par  l'université,  et  aussi  par  l'eves- 
que  de  Paris,  contre  ledit  Tignonville. 


PAR  JEAN  JUYENAL  DES  URSINS. 


437 


En  ce  mesme  temps  plusieurs  choses  se  fai- 
soient  par  les  seigneurs,  comme  prises  de  bleds 
et  de  vins  sur  les  rivières,  et  autres  vivres ,  et 
se  faisoient  plusieurs  mangeries  parles  oiTiciers 
particuliers,  et  pource  par  le  roy  et  son  conseil, 
fut  ordonné  que  telles  manières  ne  se  fissent 
plus,  et  fut  crié  publiquement  à  son  de  trompe, 
que  plus  ne  se  fit. 

Tousjours  y  avoit  quelque  grommelis  entre 
les  durs  d'Orléans  et  de  Bourgongne,  et  sou- 
vent falloil  faire  alliances  nouvelles,  tellement 
que  le  dimanche  vingtiesme  jour  de  novembre, 
monseigneur  de  Berry  et  autres  seigneurs  as- 
semblèrent lesdits  seigneurs  d'Orléans  et  de 
Bourgongne,  ils  ouyrent  tous  la  messe  ensem- 
ble ,  et  receurent  le  corps  de  Nostre-Seigneur. 
Et  préalablement  jurèrent  bon  amour  et  fra- 
ternité par  ensemble  :  mais  la  chose  ne  dura 
gueres,  car  le  mercredy  ensuivant,  au  soir,  un 
nommé  Raoulet  d'Octonville  s'embuscha  en 
un  hostel ,  en  la  rue  de  Barbette.  Et  s'estoit 
allé  esbatre  ledit  duc  d'Orléans  audit  hostel 
de  Barbette,  auquel  on  disoit  que  la  reyne  es- 
toit.  Et  en  s'en  retournant  pour  aller  à  son 
hostel,  ledit  Raoulet,  accompagné  de  dix  ou 
douze  compagnons,  saillit  et  bailla  audit  duc 
d'Orléans  plusieurs  coups,  luy  fendit  la  teste, 
luy  couppa  le  poing,  et  le  tua,  et  mourut.  Et 
y  eut  un  de  ses  serviteurs.  Allemand,  qui  se 
jeta  sur  son  maistre ,  pour  le  cuider  garentir, 
qui  fut  tué  avec  luy.  Pour  lors  on  ne  sçavoit 
qui  l'avoit  tué,  et  disoit-on  que  ce  avoit  esté  le 
seigneur  de  Canny,  pource  qu'on  disoit  qu'il 
luy  avoit  osté  sa  femme.  Ny  jamais  on  n'eust 
pensé  que  ce  eust  fait  faire  le  duc  de  Bourgon- 
gne, veu  les  sermens  qu'ils  avoient  faits,  et  al- 
liances, et  autres  amitiés  promises,  et  réception 
du  corps  de  Jesus-Christ.  Et  si  fut  à  l'enterre 
ment  vestu  de  noir,  faisant  deuil  bien  grand, 
comme  il  sembloit.  Et  disent  aucuns  que  le 
sang  du  corps  se  cscreva^  Il  fut  enterré  aux 
Celestins,  en  une  belle  chappelle  qu'il  avoit 
fait  faire.  Le  samedy  matin ,  le  duo  de  Bour- 
gongne alla  parler  au  roy  de  Sicile,  et  au  duc 
de  Berry,  qui  estoient  ensemble  à  Nesle ,  et 
lequel  leur  confessa  le  cas ,  disant  qu'il  l'a- 
voit fait  faire.  Lors  le  duc  de  Berry  luy  dit 
qu'il  feroit  bien  de  s'en  aller  et  partir;  aussi 
s'en  alla-t-il  monter  à  cheval,  et  partit  de 
Paris. 

'  ncjailiil  ou  rebondit  hors  de  sa  place.  [Godofroy.) 


^38 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


(1407) 


Le  vingt-huicfiesme  jour  de  décembre  ,  il  y 
eut  une  manière  de  lict  de  justice  tenu  ,  où  on 
fit  plusieurs  ordonnances.  Et  entre  les  autres , 
pource  qu'on  voyoi  le  roy  souvent  malade,  il 
fut  ordonné  ,  que  si  le  roy  alloit  de  vie  à  tres- 
passement,  que  son  fils  aisné,  quelque  aage 
qu'il  eust,  seroit  couronné  et  sacré  roy.  Et  que 
le  roy  estant  essonié  ■  de  maladie ,  le  dauphin 
son  fils  aisné  regenteroit,  et  comme  régent  gou- 
verneroit. 

En  ce  temps  y  eut  merveilleuses  gelées ,  et 
fut  toute  la  rivière  de  Seine  prise,  tellement  que 
de  la  Cité  on  alloit  en  Grève,  et  de  Sainct-Ber- 
nard  aussi ,  et  passoient  chariots  et  charettes 
par  dessus ,  c  omme  ils  eussent  peu  faire  en 
pleine  terre.  Et  en  janvier  la  glace  se  despeça 
et  rompit,  et  s'en  alloient  les  grands  glaçons , 
qui  firent  maux  infinis,  et  mesmement  rompi- 
rent-ils aucuns  des  ponts  de  Paris.  Or,  il  y  eut 
une  chose  merveilleuse ,  c'est  qu'on  veid  venir 
un  grand  glaçon,  sur  lequel  y  avoit  un  enfant, 
et  disent  aucuns  qu'il  estoit  en  un  vaisseau,  il  y 
eut  gens  qui  se  mirent  en  grande  diligence  de 
le  sauver,  et  de  faict  le  sauvèrent. 

La  duchesse  d'Orléans  vint  à  Paris,  pour  se 
plaindre  au  roy  de  la  mort  de  son  mary  :  mais 
pour  lors  elle  ne  fit  gueres.  Après  ces  choses  le 
duc  de  Bourgongne  vint  à  Amiens.  Et  devers 
luy  allèrent  le  roy  de  Sicile  et  le  duc  de  Berry , 
le  comte  de  Tancarville,  et  Montagu.  Ce  qu'ils 
firent  ensemble,  on  ne  le  sceut,  sinon  eux-mes- 
mes  :  excepté  que  le  duc  de  Bourgongne  dit , 
que  ce  qu'il  avoit  fait  faire  de  la  mort  du  duc 
d'Orléans ,  il  avoit  bien  fait,  et  s'en  excuseroit 
bien  ;  puis  s'en  vint  ledit  duc  jusques  à  Sainct- 
Denys,  et  là  fut  par  aucuns  temps ,  devers  luy 
allèrent  lesdils  de  Sicile,  et  de  Berry,  et  le  duc 
de  Bretagne,  et  plusieurs  autres  seigneurs.  En 
fin,  en  unmardy  du  mois  de  février,  il  délibéra 
de  venir  à  Paris,  et  de  faict  y  vint,  accompagné 
de  bien  environ  mille  hommes  d'armes.  Avec 
luy  avoit  les  ducs  de  Limbourg  et  de  Lorraine, 
il  vint  devers  la  reyne  accompagné  desdits  ducs: 
et  fit  monseigneur  de  Berry  un  disner  en  son 
hostel  de  NesIe,où  estoient  monseigneur  le 
dauphin ,  et  lesdits  seigneurs.  Et  comme  tout 
publiquement  crioienl  à  Paris ,  Five  le  duc  de 
Bourgongne  !  Ei  y  avoit  divers  monopoles,  et 
langages.  Le  jeudy  huictiesmejour  de  mars,  il 

'  F.ssyync,  exoiiié  ou  cxoyné,  c'est-à-dire  débililé, 
ahallu  «le  maladie.  [Codcfwy.) 


fit  faire  une  proposition  par  un  docteur  devant 
nommé  maistreJean  Petit,  lequel  s'efforça  de 
justifier  le  cas  advenu  en  la  personne  du  duc 
d'Orléans  frère  du  roy,  par  ledit  duc  de  Bour- 
gongne, ou  par  son  ordonnance,  alléguant  plu- 
sieurs cas  de  diverses  espèces ,  qu'on  disoit 
avoir  esté  commis  par  ledit  duc  d'Orléans,  pour 
lesquels  il  soustenoit  qu'on  le  devoit  tenir  et 
reputer  tyran.  Et  concluoit  qu'il  estoit  licite  à 
un  chacun  de  le  tuer  ,  ou  faire  tuer,  veu  que 
autrement,  comme  il  disoit,  ne  se  pouvoit  faire. 
Laquelle  chose  sembloit  bien  eslrange  à  au- 
cunes gens  notables,  et  clercs  :  mais  il  n'y  eut 
si  hardyqui  en  eust  ozé  parler  au  contraire.  Le 
vendredy,  ledit  duc  de  Bourgongne  vint  de- 
vers le  roy ,  en  le  priant  que  ladite  mort  il  le 
voulust  tenir  pour  excusé  ,  et  qu'il  ne  cuidoit 
aucunement  avoir  mal  fait,  mais  entant  qu'il  en 
auroit  aucune  rancune  contre  luy ,  qu'il  luy 
voulust  pardonner.  Lors  le  roy  benignement 
et  doucement  luy  pardonna,  et  faisoitce  qu'on 
Youloit  :  aussi  estoit-il  aucunement  empesché 
de  maladie. 

Ceste  nuict ,  le  roy  alla  coucher  avec  la 
reyne,  et  disoit-on  qu'à  cause  de  ce  qu'il  avoit 
esté  plus  malade,  qu'il  n'avoit  esté  dix  ans  au- 
paravant :  etusoit-on  de  divers  langages,  et 
merveilleux. 

La  reyne  se  doutant  que  aucune  commotion 
ou  grand  inconvénient  n'advint  à  Paris,  s'en 
alla  à  Melun ,  et  emmena  monseigneur  le  dau- 
phin, sa  femme  et  tous  ses  enfans  avec  elle.  Pa- 
reillement audit  lieu  s'en  allèrent  et  partirent 
de  Paris  le  roy  de  Sicile,  les  ducs  de  Berry  et 
de  Bretagne,  le  connestable  et  Montagu,  et  plu- 
sieurs autres,  dont  le  duc  de  Bourgongne  fut 
tres-mal  content.  Et  estoit  ladite  ville  de  Melun 
bien  garnie  de  gens  de  guerre.  Ledit  de  Bour- 
gongne envoya  vers  ladite  reyne,  et  fit  tant 
par  belles  paroles  qu'elle  fut  appaisée. 

Messire  Clignet  de  Brebant  admirai  de 
France,  qui  estoit  à  feu  monseigneur  d'Orléans, 
fut  desappointé,  et  messire  Guillaume  de  Chas- 
tillon  seigneur  de  Dampierre,  fait  admirai  en  sa 
place. 

En  ce  temps  ,  y  eut  une  fille  de  laboureur, 
qui  fut  née  sans  bras  et  jambes,  et  en  autres 
membres  très-bien  formée. 

En  ce  temps,  grandes  diligences  se  faisoicnt 
de  l'union  de  l'Eglise,  par  tous  les  roys  et  prin- 
ces chrcstiens,  desirans  fort  d'avoir  un  seul 
pape,  et  unique.  Grégoire  l'antipape  envoya  à 


(1408) 

Benedicl  de  bien  notables  cl-  bons  clercs,  les- 
quels eurent  audience  ,  et  proposèrent  ce  que 
bon  leur  sembla ,  en  souslenanl  leur  rnaistre. 
Et  d'autre  coslé,  de  la  partie  de  Benedicl  et  de 
son  obeïssance  on  leur  respondit  bien.  Et  y  eut 
diverses  paroles  d'un  costé  et  d'autre  aucune- 
ment arrogantes  et  aspres.  Et  finalement  il  fut 
convenu  que  pour  estre  assemblés,  le  lieu  de 
Gennes  en  Lombardie  estoit  propice  et  conve- 
nable. Et  de  ce  par  notaires  presens  fut  or- 
donné d'en  faire  instruniens  publics  ,  et  par 
gens  notables,  esleus  tant  d'un  coslé  que  d'au- 
tre, il  fut  ordonné  que  instrumens  se  feroient 
bien  amples,  de  la  manière  de  convenir,  et  de 
la  garde  delà  ville,  et  des  personnes  etbiensde 
ceux  qui  y  viendroientet  comparoislroient.  Et 
de  ce,  spécialement  furent  faites  de  moult  gran- 
des diligences.  Benedicl  avoit  esté  content  de  la 
voye  de  cession,  et  par  plusieurs  et  diverses 
fois ,  tant  par  le  roy  que  ceux  de  l'université  , 
fut  sommé  et  requis  qu'il  en  baillast  ses  bulles  : 
mais  oncques  il  ne  le  voulut  faire,  dont  on  fut 
bien  mal  content.  Le  roy  envoya  une  notable 
ambassade  à  Rome  devers  l'antipape  Grégoire, 
en  luy  priant  qu'il  luy  pleustde  persévérer  en 
sa  poursuite  de  l'union  de  l'Eglise,  et  firent  les 
ambassadeurs  leur  proposition.  Mais  il  sem- 
bloitbien  aux  manières  que  tenoit  Grégoire,  et 
à  ses  paroles,  qu'il  ne  queroit  que  subterfuges, 
et  délais  frivoles.  Et  quand  on  apperceut  ses 
manières  de  faire ,  on  le  somma  qu'il  tint  ce 
qu'il  avoit  promis ,  c'est  à  sçavoir  la  voye  de 
cession.  Et  nulle  response  n'y  fit,  dont  les  am- 
bassadeurs de  Benedict,  qui  estoient  presens , 
se  plaignoient  fort ,  en  disant  qu'il  tardoit  trop 
à  faire  sa  response.  Et  à  la  fin  fit  une  response 
bien  maigre,  laquelle  ne  fut  point  acceptée.  Et 
aussi  n'estoit-ce  qu'une  manière  d'évasion  mal 
colorée.  Et  pource  derechef  fut  sommé  qu'il 
declarast  sa  volonté,  et  qu'il  voulust  entendre 
et  tant  faire,  que  en  saincte  Eglise  y  eust  bonne 
et  parfaite  union.  Mais  autre  chose  les  ambas- 
sadeurs n'en  eurent.  Et  pource  s'en  retournè- 
rent devers  le  roy  ,  et  ceux  qui  les  avoient  en- 
voyés, et  firent  leur  relation  de  ce  qu'ils  avoient 
trouvé  à  Rome. 

Les  prises  des  bleds,  avoines,  vins,  et  autres 
vivres,  lesquelles  se  faisoientpourle  roy  et  les 
seigneurs  se  continuoient,  et  quand  les  mar- 
chands et  pauvres  cens  venoient  demander  leur 
argent,  on  ne  leur  en  bailloil  point,  que  d'ad- 
venture  la  moitié  ou  le  tiers.  Dequoy  les  plain- 


p.;r  jeain  jl^enal  des  ersins. 


439 


tes  vinrent  au  roy,  dont  il  fut  bien  mal  con- 
tent, et  fit  défendre  et  crier  à  son  de  trompe 
que  plus  cela  ne  se  fist.  Toutesfois  on  disoit 
que  la  reyne,  et  le  duc  de  Bourgongne  avoient 
fait  audit  cry  limiter  temps,  seulement  de  qua- 
tre ans. 

L'université  tousjours  poursuivoll  le  faict 
des  clercs  qui  avoient  esté  pendus,  dont  le  roy 
ordonna  qu'ils  fussent  despendus  simplement  : 
mais  l'université  n'en  fut  pas  contente. 

Paroles  s'esmeurent  fort  en  la  ville  touchant 
la  proposition  de  maistre  Jean  Petit,  des  condi- 
tions du  feu  duc  d'Orléans,  et  plusieurs  nota- 
bles gens  en  estoient  très-mal  contens. 

1408, 

L'an  mille  quatre  cens  et  huict,  après  la  subs- 
traclion  faite  à  Benedict,  et  les  ordonnances 
royaux  mises  sus,  par  lesquelles  l'Eglise  de 
France  fut  réduite  à  ses  anciennes  libertés,  et 
franchises,  ce  fut  chose  nécessaire  de  pourvoir 
à  la  forme  et  manière  de  conférer  les  bénéfi- 
ces ,  tellement  que  les  supposts  de  Funiversité 
fussent  bien  pourveus  :  et  y  eut  ordonnances 
faites,  belles  et  notables,  dont  tous  furent  con- 
tens. 

Il  y  eut  en  parlement  des  procès,  louchant 
les  comtés  de  Roussy  et  de  Brenne,  entre  le 
roy  de  Sicile  et  les  vrays  héritiers  de  ceux  de 
Roussy  :  il  y  avoit  long-temps  que  la  cause  es- 
toit  introduite  ,  et  avoit  eu  le  roi  de  Sicile,  ou 
ses  prédécesseurs,  la  recreance  :  mais  audit 
an  ceux  qui  estoient  héritiers  obtinrent  le  prin- 
cipal. 

Audit  an  ,  le  cinquiesme  jour  de  may,  mes- 
sire  Guillaume  de  Tignonville,  qui  estoit  clerc, 
et  bien  notable  chevalier ,  fut  desappointé  de 
Testai  de  prevost  de  Paris.  Et  disoit-on  que 
c'estoit  pource  qu'il  avoit  fait  pendre  lesdits 
clercs,  dont  dessus  est  faite  mention,  dont  au- 
cuns l'éxcusoient,  car  il  n'avoit  rien  fait,  que 
par  le  conseil  des  gens  du  roy  de  Chaslelet ,  et 
s'en  excusoitbien  grandement  et  notablement. 
Mais  la  vraye  cause  estoit,  pource  qu'il  fre- 
quenloit  souvent  en  l'hostel  de  feu  monseigneur 
le  duc  d'Orléans,  et  si  ne  vouloit  pas  faire  beau- 
coup de  choses  estranges ,  qu'on  vouloit  qu'il 
fist,  en  délaissant  et  omettant  l'ordre  de  justice  : 
et  y  fut  mis  messire  Pierre  des  Essars,  qui  es- 
toit de  l'hostel  du  duc  de  Bourgongne,  lequel 
en  eut  un  bon  salaire,  comme  cy-aprés  sera 


440 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


dit  en  temps  et  lieu  :  et  au  regard  dudil  Tignon- 
vilie,  il  fut  ordonné  estre  président  de  la  cham- 
bre des  comptes  lai. 

Le  lundy  qualorziesme  jour  de  juin  ,  fut  ap- 
portée une  bulle  de  Benedict,  par  laquelle  il 
excommunioit  et  metloit  tout  le  royaume  en  in- 
terdit. Et  pource  que  aucuns  disoient,  que  la 
conclusion  prise  l'an  mille  quatre  cens  et  six, 
n'avoit  pas  esté  deuement  exécutée,  et  qu'il  y 
eut  diverses  opinions ,  et  que  aucuns  encores 
tenoient  Benedict  pour  pape ,  et  qu'il  avoit  dit 
qu'il  ne  tiendroit  chose  qui  fust  délibérée ,  ny 
ne  cederoit  point ,  il  fut  délibéré  que  desdites 
sentences  on  appel'leroit  en  diverses  manières 
et  formes ,  qui  lors  furent  advisées ,  et  si  luy 
fit-on  substraclion  plus  ample  qu'auparavant. 

Pour  appaiser  l'université  de  Paris ,  et  aussi 
l'evesque,  sur  ce  que  les  clercs,  dont  dessus  est 
faite  mention  ,  avoient  esté  pendus ,  il  fut  or- 
donné qu'ils  seroiont  despendus  et  mis  en  terre 
saincte.  Parquoy  le  seiziesme  jour  de  may  ils 
furent  despendus  ,  et  mis  en  coffres  de  bois  par 
le  bourreau  :  puis  à  processions  grandes  et  so- 
lemnelles  ils  furent  apportés  au  parvis  de  Nos- 
tre-Dame.  De  là  ils  furent  portés  à  Sainct-Ma- 
thurin  ,  où  ils  furent  enterrés  :  et  pour  ceste 
cause  on  sonna  toutes  les  cloches  des  collèges 
et  paroisses  de  Paris. 

Le  vingt  et  uniesme  jour  du  mois  de  may,  le 
roy  fut  amené  au  Palais ,  où  fut  exhibée  la 
bulle  dessus  dite  :  et  fit  une  notable  proposi- 
tion un  bien  notable  docteur  en  théologie , 
nommé  Courtecuisse,  qui  monstra  les  iniquités 
et  incivilités  de  ladite  bulle,  et  nullité  -,  parquoy 
publiquement  fut  deschirée,  et  fut  dit  et  déclaré 
devoir  estre  arse  ,  et  ainsi  fut  fait.  Et  sceut-on 
que  à  Paris  y  avoit  deux  hommes  eslans  à  Pierre 
de  La  Lune  ,  se  disant  le  péipe  Benedict ,  l'un 
nommé  Cousseloux  ,  et  l'autre  Gonsalve,  qui 
avoient  apporté  ladite  bulle  :  lesquels  furent 
pris  et  emprisonnés,  escharfaudés,  miclrés ,  et 
preschés  publiquement.  Et  leur  fit  le  sermon  un 
notable  docteur  en  théologie,  ministre  des  Ma- 
Ihurins. 

Au  Liège  y  avoit  bien  grand  débat,  entre 
l'evesque  du  Liège  et  ceux  du  pays ,  lesquels 
s'esloient  mis  sus ,  et  allèrent  assiéger  la  ville 
de  Traict,  et  se  tinrent  devant  par  aucun  temps. 
IMais  le  comte  de  Hainaut  à  grande  puissance 
entra  au  pays,  et  très-piteusement  tout  destrui- 
sit,  en  faisant  tous  maux  que  ennemis  ont  ac- 
couslumô  de  faire.  Et  diooit-on  pub!i(iuciiicnl 


VI,  KOI  DE  FRANCE,  (1408) 

que  c'estoit,  pource  qu'ils  vouloient  que  leur 
evcsque  fust  prestre.  Lequel  evesque  requit 
aide  au  duc  de  Bourgongne,  luy  priant  qu'il 
luy  voulust  aider  et  secourir  comme  son  parent, 
ce  qu'il  délibéra  de  faire  :  et  pour  ceste  cause 
il  partit  de  Paris ,  et  s'en  alla  en  Artois  ,  et  en 
Flandres,  et  manda  gens  de  toutes  parts. 

Après  le  parlement  du  duc  de  Bourgongne  , 
lareyne  vint  à  Paris  le  penultiesme  jour  d'aoust, 
bien  accompagnée  de  deux  à  trois  mille  com- 
batans ,  et  monseigneur  le  dauphin  avec  elle  , 
et  s'en  vint  loger  au  Louvre  :  et  disoit-on 
qu'elle  avoit  mandé  la  duchesse  d'Orléans , 
qu'elle  vint  à  Paris ,  demander  justice  de  la 
mort  de  son  mary. 

Le  cinquiesme  jour  de  septembre ,  cheut  à 
Paris  grosse  gresle,  qui  fit  maux  innumerables, 
tant  aux  champs  qu'en  la  ville ,  car  elle  estoit 
grosse  comme  œufs  d'oye. 

Les  officiers  et  conseillers  du  roy  estoient  en 
grand  soucy,  comme  on  pourroit  pourvoir  au 
gouvernement  du  royaume.  Le  roy  estoit  ma- 
lade, monseigneur  le  dauphin  jeune,  les  sei- 
gneurs en  division  et  hayne  les  uns  contre  les 
autres.  Et  fut  advisé  que  c'estoit  le  moins  mal 
que  la  reyne  presidast  en  conseil ,  et  eust  le 
gouvernement,  que  de  laisser  les  choses  en 
restât  qu'elles  estoient.  Et  fut  ordonné  que  ce 
se  monstreroit  par  messire  .Tean  Juvenal  des 
Ursins  advocat  du  roy,  dont  dessus  a  esté  faite 
mention  ,  et  par  le  procureur  gênerai  du  roy. 
Laquelle  chose  il  fit  bien  grandement  et  nota- 
blement en  la  présence  de  ceux  du  sang,  et 
des  prélats ,  et  de  foison  de  peuple.  Et  après  la 
proposition  faite,  il  fut  conclu  que  la  reyne,  le 
roy  estant  malade,  presideroit  au  conseil,  et 
auroit  le  gouvernement  du  royaume. 

Le  vingt-huictiesme  jour  d'aoust,  la  duchesse 
d'Orléans  vint  à  Paris ,  et  la  fille  du  roy  femme 
du  jeune  duc  d'Orléans  avec  elle.  Laquelle  du- 
chesse estoit  moult  fort  esplorée,  et  non  sans 
cause  :  elle  s'en  vint  loger  en  Behaingne,  et  les 
enfans  demeurèrent  à  Blois.  Et  le  cinquiesme 
jour  de  septembre  ,  ladite  duchesse  bien  hum- 
blement vint  devers  monseigneur  le  dauphin, 
et  les  ducs  de  Berry,  de  Bretagne  ,  et  de  Bour- 
bon ,  et  fit  sa  complainte  bien  piteusement.  Il 
luy  fut  dit  qu'elle  fust  la  bien-venue,  et  que  un 
autre  jour  on  luy  feroit  response,  et  s'en  re- 
tourna en  son  hoslel  de  Behaingne.  Et  le  neu- 
fiesme  jour  vint  le  duc  d'Orléans  à  Paris ,  en 
bien  humlle  cslat .  vcstu  de  noir,  cl  tout  droict 


(1408)  PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS 

s'en  alla  à  Sainct-Paul  vers  le  roy  ,  luy  faire  la 
révérence,  et  demander  vengeance  de  la  mort 
de  son  père  :  il  luy  fut  respondu  qu'on  luy  fe- 
roit  toute  raison.  De  là  il  s'en  alla  en  Thostel  de 
Roheme  vers  sa  mère  et  sa  femme.  Le  mardy 
ensuivant,  l'abbé  de  Serisi  fit  une  proposition 
en  la  présence  de  monseigneur  le  dauphin  ,  et 
des  seigneurs  dessus  dits ,  et  prit  son  thème  : 
Justifia  et  judicium ,  prœparatio  sedis  tuœ. 
Lequel  il  déduisit  bien  grandement  et  notable- 
ment, en  détestant  la  mort  de  monseigneur  le 
duc  d'Orléans ,  et  monslrant  la  grande  enor- 
milé  du  cas.  En  respondant  aux  excusations  et 
mouvemens  du  duc  de  Bourgongne,  en  mons- 
lrant qu'il  n'avoil  cause  ou  apparence  de  l'avoir 
fait,  et  que  des  choses  qu'il  alleguoit,  si  n'es- 
toit-ce  pas  à  luy  à  faire  de  le  faire  tuer  :  et  fit 
tant  et  si  grandement  sadite  proposition  ,  que 
tous  ceux  qui  estoient  presens,  disoient  pleine- 
ment que  oncques  si  grande  faule  ne  fut  faite 
au  royaume  de  France,  si  justice  n'en  estoit 
faite ,  et  que  le  duc  de  Bourgongne  clairement 
avoit  confisqué  corps  et  biens.  Et  après  que  le- 
dit abbé  eut  proposé,  et  esté  ouy  longuement, 
niaistre  Guillaume  Cousinot ,  un  notable  advo- 
cat  en  parlement ,  commença  à  parler,  et  en  ef- 
fectprit  conclusions  les  plus  hautes  et  grandes, 
qui  se  pouvoient  faire  en  la  matière  :  alors 
après  ladite  proposition  sur  ce  faite,  og  les  fit 
retraire  ,  et  eut  monseigneur  de  Guyenne  advis 
avec  ceux  de  son  sang  et  autres  presens,  du 
conseil  du  roy ,  de  ce  qu'il  avoit  à  respondre. 
La  délibération  estant  faite,  en  fit  appeler  la 
dame  d'Orléans ,  et  les  enfans.  Et  leur  fit  res- 
ponse  monseigneur  le  dauphin ,  que  la  mort  du 
duc  d'Orléans  son  oncle  luy  desplaisoit,  et  à 
tous  les  presens  ,  tant  de  son  sang  que  autres, 
et  qu'ils  auroient  justice.  Et  après  ce,  tous  ceux 
des  fleurs  de  lys  là  presens  promirent  d'aider 
à  en  faire  justice ,  et  se  déclarèrent  parties  for- 
melles contre  le  duc  de  Bourgongne.  Et  pource 
qu'on  appercevoit  bien  que  ledit  dauphin  fa- 
vorisoit  aucunement  le  duc  de  Bourgongne ,  et 
son  party,  il  fut  délibéré  qu'on  mettroit  gens 
d'armes  dedans  Paris.  Et  ainsi  fut  fait. 

Le  duc  de  Bourgongne  pendant  ces  choses 
esloit  es  marches  du  Liège,  et  en  sa  compagnée 
le  comte  deïlainaut,  l'evesque  du  Liège,  et 
bien  dix  à  douze  mille  combalans  :  les  Liégeois 
s'estoicnt  aussi  mis  sus,  ayans  grande  volonté 
de  oombalre  ;  ils  saillirent  hors  de  la  ville  du 
Liège,  en  intention  de  résister  aux  aulres. 


Ni 


qu'ils  tenoient  pour  leurs  ennemis,  et  approchè- 
rent tellement,  qu'ils  se  virent  les  uns  les  autres: 
les  Liégeois  estoient  de  trente  quatre  à  trente 
six  mille  testes  armées  :  au  regard  des  gens  de 
Bourgongne  c'esloient  gens  de  guerre  5  et  y 
avoit  des  archers  du  Boulonnois ,  et  autres  de 
Picardie.  Les  seigneurs  et  capitaines  du  pays 
de  Bourgongne  estoient  le  prince  d'Orenge,  les 
seigneurs  de  Sainct-Georges  de  Vergy,  d'Espa- 
gny,  et  aulres.  De  Picardie  les  seigneurs  de 
Crouy,  de  Basse ,  et  de  Hely.  De  Flandres ,  les 
seigneurs  de  Guislelles ,  de  Fouckemberg,  de 
Duinckerke,  et  de  Robois.  De  Champagne,  les 
seigneurs  de  Chasteauvilain,  et  de  Dampierre. 
De  France,  mcssire  Guichard  Dauphin,  le  sei- 
gneur de  Gaucourt,  et  autres.  El  si  y  estoit  le 
comte  de  Marre,  d'Escosse.  Et  quand  ils  virent 
les  Liégeois,  ils  ne  s'effrayèrent  de  rien,  et  leur 
sembloitbien  que  ce  n'estoient  pas  gens,  quel- 
que multitude  qu'ils  fussent,  qui  arrcsiassent 
gueres  ,  et  qui  ne  fussent  point  aisés  à  descon- 
fire, et  ainsi  en  advint,  car  après  que  les  ba- 
tailles s'assemblèrent,  les  Liégeois  n'arrestercnt 
comme  point,  et  furent  desconfils.  Et  y  en  eut 
bien  de  vingt  à  vingt  quatre  mille  de  morts ,  et 
fut  ladite  bataille  le  vingt-troisiesme  jour  de 
septembre  audit  an.  Et  de  la  partie  du  duc  de 
Bourgongne  y  eut  seulement  de  septante  à  qua- 
tre-vingts personnes  mortes.  Et  disoit-on  com- 
munément que  la  pluspart  desdits  Liégeois 
mourut  sans  coup  ferir,  et  pour  la  multitude 
cheurent  l'un  sur  l'autre  à  grand  tas ,  et  s'es- 
touffoient,  et  les  esbahit  bien  le  traict  des  Pi- 
cards ,  qui  estoit  merveilleux. 

Quand  les  nouvelles  vinrent  à  Paris  de  ladite 
victoire,  aucuns  n'en  furent  pas  joyeux.  Et 
commença-l'on  à  faire  venir  gens  d'armes ,  et 
garder  fort  les  portes  de  Paris  ,  et  les  ponts  et 
passages  des  rivières  d'Oise ,  Ainne ,  et  autres, 
afin  que  le  duc  de  Bourgongne,  et  ses  gens , 
n'eussent  aucun  passage  pour  venir  en  France. 
A  Paris  les  choses  estoient  bien  douteuses ,  et 
usoit-on  de  merveilleuses  paroles  et  langages, 
qui  estoient  fort  à  la  faveur  du  duc  de  Bour- 
gongne. Et  y  eut  aucuns ,  qui  pour  les  plus  en- 
flammer, firent  semer  qu'on  leur  vouloit  ester 
leurs  chaisnes,  etharnois,  et  semèrent  cedules 
très-seditieuses  contre  le  prevost des  marchands, 
qui  estoit  bien  notable  homme.  La  reyne  déli- 
béra d'ester  et  faire  partir  le  roy  ,  et  voulut 
emprunter  argent  :  mais  elle  ne  trouva  oncques 
porsoiuie  qui  luy  voulust  rien  prcsler.  Tous- 


U2 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


jours  esloit  en  son  imagination  de  s'en  ailcr, 
et  d'enimencr  le  roy  et  les  enfans.  Et  manda 
ceux  de  la  ville  en  grande  quantité ,  et  leur  dit 
qu'elle  cstoit  desplaisanle,  de  «;e  qu'on  luy 
avoit  rapporté ,  qu'elle  vouloil  faire  oster  les 
chaisnes  cl  Imrnois,  et  que  oncques  n'y  avoit 
pensé.  Et  que  s'ils  n'en  avoient  à  Paris  assez , 
qu'elle  en  fineroit  largement,  et  qu'ils  demeu- 
rassent bons  et  loyaux ,  et  vrays  subjels  du  roy, 
et  en  bon  amour  et  dileclion.  Après  le  chance- 
lier de  France  prit  la  parole,  et  dit  qu'on  ne 
se  devoit  pas  esmerveiller  si  on  avoit  mandé 
des  gens  d'armes,  veu  les  divisions  qui  com- 
mençoient,  et  les  murmures  qu'on  faisoit,  et 
qu'ils  feroient  bien  qu'ils  s'en  voulussent  dé- 
porter. Le  Iroisiesme  jour  de  novembre  le  roy 
partit  de  l'hostel  Sainct-Paul ,  en  la  compagnée 
du  duc  de  Bourbon  ,  et  de  Montagu.  Et  se  mit 
en  un  batteau  aux  Celestins,  et  passa  jusques 
à  Sainct-Victor,  et  y  avoit  bien  mille  et  cinq 
cens  hommes  d'armes  pour  l'accompagner. 
C'esloit  grande  pitié  des  pillories  et  roberies  qui 
se  faisoient  sur  les  champs  ,  et  ne  passoit  per- 
sonne qui  ne  fust  deslroussé,  pillé,  et  desrobé. 
Et  falloit  quand  les  prélats ,  gens  d'esglise ,  ou 
autres  personnes  d'estatvouloient  aller  dehors, 
qu'ils  fussent  accompagnés  de  gens  d'armes. 
Le  cinquiesme  jour,  par  la  porte  Sainct-Anloine 
partirent  la  reyne,  monseigneur  le  dauphin, 
sa  femme  ,  les  roys  de  Sicile  et  de  Navarre  ,  le 
duc  de  Berry,  et  autres  seigneurs ,  et  s'en  allè- 
rent tous  jusques  à  Gyen.  Et  à  Gyen  se  mirent 
sur  la  rivière  de  Loire,  et  s'en  allèrent  à  Tours. 

Le  quatriesme  jour  de  décembre  au  dit  an  , 
mourut  de  courroux  et  de  deuil  la  duchesse 
d'Orléans,  fille  du  duc  de  Milan  ,  et  de  la  fille 
du  roy  Jean.  C'estoit  grande  pitié  d'ouyr  avant 
sa  mort  ses  regrets  et  complaintes.  Et  piteuse- 
ment regretloit  ses  enfans,  et  un  bastard  nommé 
Jean  ' ,  lequel  elle  voyoit  volontiers,  en  disant 
«  qu'il  lui  avoit  esté  emblé,  et  qu'il  n'y  avoit  à 
»  peine  des  enfans ,  qui  fust  si  bien  taillé  de 
»  venger  la  mort  de  son  père,  qu'il  estoit.  » 

Do  l'allée  du  roy,  de  la  reyne,  et  des  sei- 
gneurs, ceux  de  Paris  furent  moult  troublés  et 
esbahis.  Quand  le  duc  de  Bourgongnc  sceut 
ledit  parlement,  il  n'en  fut  pas  bien  content,  et 
délibéra  de  venir  à  Paris.  Le  vingt-huictiesme 
jour  de  décembre  il  y  entra  avec  le  comte  de 


«  Ferdinand,  hàlard  d'Orléans,  comte  de  Danois  cl 
fie  Longiievillc. 


(1408) 

Hollande,  et  grande  quantité  de  gens  d'armes, 
et  n'alla  personne  au  devant  de  luy.  Et  fut 
par  aucun  temps  à  Paris  ,  et  ses  gens  estoient 
sur  les  rivières  de  Seine,  Marne,  Yonne,  et  une 
partie  sur  la  rivière  de  Loire.  Et  le  premier  jour 
de  février  se  partit  le  duc  de  Paris ,  et  envoya 
le  comte  de  Hainaut  à  Tours  devers  le  roy,  la 
reyne,  et  les  seigneurs  qui  y  estoient,  et  parla 
à  eux.  Et  fut  prise  une  journée  à  Chartres , 
pour  trouver  la  paix  et  accord  entre  les  sei- 
gneurs, et  pacification  des  differens,  sous  om- 
bredesquels  plusieurs  grands  mauxsefaisoient. 
Le  roy  à  Tours  fut  très-fort  malade,  jusques 
au  vingt-neufiesme  jour  de  novembre,  auquel 
il  recouvra  santé.  Et  traita-on  avec  le  comte 
de  Hainaut,  qu'il  fist  tant  que  le  duc  de  Bour- 
gongne  confessast  qu'il  eust  mal  fait,  et  qu'il 
demandasl  pardon  au  roy.  Et  pour  ceste  ma- 
tière fut  envoyé  avec  ledit  comte  de  Hainaut 
Montagu  grand  maistre  d'hostel.  Ils  parlèrent 
au  duc  de  Bourgongne  ,  et  y  eut  plusieurs  pa- 
roles d'un  costé  et  d'autre  :  finalement  respon- 
dit  le  duc  de  Bourgongne ,  qu'il  n'en  feroit 
rien  ,  et  qu'il  cuidoil  avoir  très-bien  fait.  Ces- 
toit  pitié  des  pilleries  qui  regnoient.  Ceux  de 
Paris  allèrent  à  Tours  prier  au  roy  qu'il  re- 
tournast  à  Paris.  Et  le  vingt-clnquiesme  jour 
de  février,  le  duc  de  Bourgongne  en  son  sim- 
ple esl^t  entra  à  Paris,  et  avoit-on  bonne  espé- 
rance que  tout  s'appaiseroit. 

Le  vingl-huicliesme  jour  dudit  mois  de  fé- 
vrier, environ  midy,  survint  une  merveilleuse 
lempeste  de  vents  et  tonnerres,  avec  une  grosse 
pluye,  qui  fit  beaucoup  de  maux,  et  entre  les 
autres  foudroya  une  très-belle  abbaye  de  sainct 
Bernard,  nommée  Royaumont,  que  Sainct- 
Louis  fonda  :  et  si  le  temps  estoit  merveilleux , 
encores  faisoient  plus  grands  dommages  les 
gens  de  guerre  eslans  sur  les  champs. 

Assez  tost  après  le  duc  de  Bourgongne,  en- 
treront à  Paris  le  comte  de  Hollande,  et  le 
comte  de  Namur.  Et  pource  que  le  duc  de 
Bourgongne  craignoit  et  se  doutoit  d'aller  à 
Chartres,  pour  doute  de  sa  personne,  il  fut  ad- 
visé  que  le  comte  de  Hollande  iroit  à  Chartres, 
accompagné  de  gens  de  guerre ,  afin  que  in- 
convénient n'advint  ny  d'un  costé  ny  d'autre. 
Le  deuxiosme  jour  de  mars  y  entra  ledit  comte 
de  Hollande  accompagné  de  cinq  cens  hommes 
d'armes  non  armés ,  et  de  deux  cens  très-bien 
armés  et  ordonnés.  Dés  auparavant  y  estoient 
le  roy,  la  reyne,  et  les  seigneurs  dessus  dits. 


(U09) 

Enfin  le  neufiesnic  jour  de  mars  y  entra  le  duc 
de  Bourgongne ,  qui  s'en  vint  droit  devers  le 
roy  et  la  reyne  ;  là  y  estoit  presens  le  jeune  duc 
d'Orléans  :  et  fut  ouverte  la  matière  du  traité, 
tel  qu'il  se  pouvoit  pour  lors  faire.  H  y  avoil 
foison  de  gens  de  Paris,  c'est  à  sçavoir  l'un  des 
presidens  de  la  cour,  certain  nombre  des  sei- 
gneurs, les  advocats  et  procureur  du  roy,  le 
prevosl  des  marchands ,  et  les  eschevins ,  et 
plusieurs  bourgeois,  et  autres  personnes  d'es- 
lat.  Et  fut  la  paix  faite,  el  y  eut  certains  ac- 
cords, traités,  et  promesses  faites,  et  sermens, 
et  se  entrebaiserent  Orléans  et  Bourgongne. 
Et  devoit  avoir  le  comte  de  Vertus  la  fille  du 
duc  de  Bourgongne  en  mariage  :  et  pria  le  duc 
de  Bourgongne  au  roy,  que  s'il  avoit  aucune 
rancune  contre  luy  pour  ledit  cas,  qu'il  la  vou- 
lust  oster  de  son  cœur,  et  pareillement  au  duc 
d'Orléans.  Et  le  fit  le  roy,  et  aussi  fit  Orléans 
par  le  commandement  du  roy  :  et  y  eut  grandes 
joyes  faites  par  tous.  Ce  faict,  le  duc  de  Bour- 
gongne sans  boire  ny  manger  en  la  ville,  monta 
à  cheval,  et  s'en  partit.  Et  avoit  un  très-bon 
fol  en  sa  compagnée ,  qu'on  disoit  estre  fol- 
sage,  lequel  tantost  alla  acheter  une  paix  d'é- 
glise, et  la  fit  fourrer,  et  disoit  que  c'estoit  une 
paix  fourrée.  Et  ainsi  advint  depuis. 

En  ceste  année  fut  tenu  à  Pise  concile  gêne- 
rai. Et  y  avoil  huict  vingt  archevesques,  eves- 
ques,  et  abbés,  six  vingt  maistres  en  théologie, 
et  bien  trois  cens  docteurs  qu'en  loix ,  qu'en 
droict  canon  ,  sans  les  ambassadeurs  des  roys, 
princes,  universités,  collèges ,  el  autres  sans 
nombre. 

En  ce  temps,  Aimé  de  Broy  envoya  défier  le 
duc  de  Bourbon ,  disant  qu'il  devoit  faire  cer- 
tain hommage  au  duc  de  Bourgongne,  et  luy 
fit  guerre.  Mais  ledit  duc  se  mit  sur  les  champs, 
el  contraignit  ledit  Aimé  à  lui  venir  crier  mer- 
cy.  Et  pource  qu'il  avoit  pris  aucunes  places 
sur  ledit  duc  de  Bourbon,  il  les  rendit.  Etaussi 
ledit  duc  avoit  bien  grande-puissance. 

Audil  concile  gênerai  furent  privés  du  papat 
Grégoire  et  Benedict.  Et  fut  esleu  un  cardinal 
cordelier,  et  nommé  Alexandre. 

Le  dimanche  dix-septiesme  jour  de  mars,  le 
roy  entra  à  Paris ,  et  fut  receu  à  moult  grande 
joye.  Il  y  avoit  trois  cardinaux ,  c'est  à  sçavoir 
celuy  de  Bar,  de  Bordeaux,  et  d'Espagne,  et 
les  roys  de  Sicile  et  de  Navarre,  et  les  ducs 
dessus  dits,  excepté  Orléans,  et  Bourbon.  Le 
jeudy  ensuivant  la  reyne  y  entra,  accompagnée 


PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSlNS. 


443 


comme  dessus,  c'est  à  sçavoir  desdits  roys,  et 
ducs,  sans  les  cardinaux.  Et  estoient  toutes  les 
dames  de  la  reyne  vestues  de  blanc.  Lors  se 
faisoienl  grandes  chères  à  Paris  aux  hostels  du 
roy,  de  la  reyne  ,  et  de  tous  les  seigneurs ,  el 
es  maisons  des  bourgeois  de  Paris  en  divers 
lieux. 

1409. 

L'an  mille  quatre  cens  el  neuf,  les  Genevois 
estoient  sous  le  gouvernement  du  roy,  où  le 
mareschal  Boucicaul  estoit  commis  pour  le 
roy,  et  par  long-temps  y  fut ,  durant  lequel  il 
fit  le  mieux  qu'il  peut.  Et  fut  en  Sarrasinisme 
faire  guerre  aux  Sarrasins.  Mais  soudainement 
les  Genevois  le  mirent  dehors.  Et  disoit-onque 
c'estoit  pource  que  les  François,  et  autres  gens 
de  diverses  nations,  qui  estoient  en  sa  compa- 
gnée, faisoienl  plusieurs  choses  qui  ne  leur 
plaisoienlpas. 

Il  y  avoit  un  Anglois  nommé  Haymon,  qui 
fil  appeller  de  gage  de  bataille  messire  Guil- 
laume Bastaille.  Et  maintenoil  que  à  la  be- 
songne  des  sept  François  contre  sept  Anglois, 
dont  dessus  est  faite  mention,  il  s'estoit  rendu 
à  son  frère,  rcscous  ou  non.  Et  que  combien 
que  les  François  en  la  fin  obtinssent,  ([ue 
loutesfois  ledit  Bastaille  devoit  estre  et  demeu- 
rer prisonnier  :  lequel  Bastaille  disoit  le  con- 
traire. El  sur  ce  y  eut  gage  adjugé.  El  vinrent 
en  champ  bien  armés,  et  habillés.  Et  avoit-orr 
conseillé  audit  Bastaille,  qu'il  n'assaillist  au- 
cunement ledit  Anglois  :  mais  seulement  se 
defendisl.  El  l'Anglois  qui  avoit  grande  vo- 
lonté de  le  grever,  souvent  s'efforçoit  de  frap- 
per Bastaille ,  lequel  tousjours  dcsfournoit  de 
son  pouvoir  les  coups  de  l'Anglois.  Et  telle- 
ment par  bonne  manière  se  défendit,  que  l'An- 
glois n'obtint  pas  à  son  intention,  sans  ce  que 
l'un  ny  l'autre  fussent  blessés. 

En  ce  temps  aussi  y  avoit  un  Anglois  nommé 
Cornouaille,  qu'on  tenoitgrand  seigneur  en  An- 
gleterre, el  vaillantchevalier.  Il  vint  en  France, 
à  sauf-conduit,  pour  faire  armes  pour  l'amour 
de  sa  dame,  voires  à  outrance.  Aussi  y  avoit-il 
en  la  cour  du  roy,  un  vaillant  chevalier,  qu'on 
disoit  seneschal  de  Ilainaut,  lequel  fit  sçavoir 
audit  Cornouaille  qu'il  estoit  prest  de  luy  ac- 
complir le  faict  d'armes ,  ainsi  qu'il  le  reque- 
roil.  Le  dix-huicliesme  jour  dudit  mois  de  juin, 
ne  comparurent  en  la  présence  du  roy,  bien 
montés  ,  el  armés ,  presls  de  s'assembler  l'un 


4AA 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


contre  Taulre  :  mais  le  roy  les  fit  tous  deux 
prendre ,  et  séparer,  en  leur  défendant  qu'ils 
ne  fissent  plus.  Et  fut  lors  fait  une  loi  ou  or- 
donnance :  «  Que  jamais  nuls  ne  fussent  re- 
»  cens  au  royaume  de  France,  à  faire  gages  de 
»  bataille,  ou  faict  d'armes,  sinon  qu'il  y  eust 
»  gage  jugé  par  le  roy,  ou  la  cour  du  parle- 
»  ment  ». 

En  ce  mois,  fut  le  mariage  consommé  de 
monseigneur  le  dauphin  et  de  la  fille  du  duc 
de  Bourgongne.  Et  celuy  du  comte  de  Charo- 
lois  fils  dudit  duc ,  et  de  la  fille  du  roy. 

Et  combien  que  dessus  a  esté  faite  mention 
de  la  privation  de  Benedict  et  de  Grégoire, 
faite  l'année  passée,  et  de  l'eslection  d'Alexan- 
dre, toutesfois  aucuns  disent  que  ce  fut  ceste 
année  présente,  et  en  ce  mois.  Et  en  fit-on 
grande  solemnité  à  Paris,  tant  de  feux ,  que  de 
chanter  Te  Deum  laudamus ,  et  sonner  les 
cloches. 

Au  mois  de  juillet,  leseiziesme  jour,  mourut 
l'evpsque  de  Paris ,  nommé  d'Orgemont,  dont 
le  père  avoit  esté  chancelier  de  France.  Et  fut 
celuy  qu'on  dit  avoir  esté  mort  en  sa  cave, 
consommé  de  gravelle,  et  de  poux,  par  puni- 
tion divine,  à  cause  qu'il  avoit  fait  mourir  mes- 
sire  Jean  des  Mares  sans  cause.  Et  maislre 
Pierre  du  Pré ,  bourreau  de  Paris ,  mit  en  un 
certain  lieu  les  os  dudit  des  Mares,  où  ils  furent 
bien  vingt-quatre  ans.  Et  après  par  ses  enfans 
et  amis  furent  ostés  ,  et  mis  Saincte-Catherine 
du  Val  des  Escoliersen  sa  sépulture. 

Au  mois  de  may,  feu  messire  Guy  de  Roye 
archevesque  de  Piheims ,  lequel  avoit  eu  trois 
archeveschés,  c'est  à  sçavoir  Tours,  Sens  et 
Bhcims ,  se  mit  en  chemin  pour  aller  au  con- 
cile gênerai.  Et  vint  en  une  ville  prés  de  Gen- 
ne»,  et  se  logea  en  une  hostellerie.  H  avoit  un 
valet  mareschal,  lequel  prit  débat  avec  aucuns 
de  la  ville,  et  y  eut  une  manière  de  commo- 
tion. Et  quand  l'archevesque  ouyt  ladite  com- 
motion ,  il  voulut  descendre  les  degrés  de  sa 
chambre  ,  pour  aller  tout  appaiser.  Et  en  des- 
cendant il  y  eut  un  de  la  ville ,  qui  tiroil  d'une 
arbaleslre,  et  d'adventure  le  vireton  ou  traict 
d'arbalestre  entra  par  une  petite  veue,  qui  es- 
toit  au  long  des  degrés  par  où  il  descendoit, 
et  assena  sur  ledit  archevesque,  dont  il  mou- 
rut, et  alla  de  vie  à  Irespassement,  qui  fut 
grand  dommage.  Et  fit  la  justice  de  la  ville 
Irés-grande  punition  de  celuy  qui  avoit  tiré  le 
vireton. 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (M09) 

Le  Ireiziesme  jour  de  septembre,  dame  Isa- 
beau  de  France ,  femme  du  duc  d'Orléans,  alla 
de  vie  à  Irespassement ,  et  mourut  en  enfan- 
tant, qui  fut  grand  dommage  et  pitié. 

A  Paris ,  et  ailleurs  en  ce  royaume,  on  pre- 
noit  par  auctorité  de  justice  tous  les  Genevois 
qu'on  trouvoit,  pour  la  rébellion  qui  avoit  esté 
faite  à  Gennes ,  et  en  prenoit-on  argent  le  plus 
qu'on  pouvoit. 

Le  seplicsme  jour  d'octobre,  fut  pris  monsei- 
gneur messire  Jean  de  Montagu  grand  maistre 
d'hostel  du  roy,  qui  avoit  presques  de  seize  à 
dix-sept  ans  comme  tout  gouverné  le  royaume 
de  France,  et  avoit  marié  ses  filles  bien  gran- 
dement et  hautement  en  grands  lignages,  et  fait 
plusieurs  acquests.  Et  fut  fils  d'un  clerc  des 
comptes ,  et  sa  femme  fille  d'un  advocat  de  par- 
lement. Et  avec  luy  fut  pris  maistre  Martin 
Gouge  evesque  de  Chartres,  etun  nommé  mais- 
tre Pierre  de  Lesclat.  Les  causes  n'estoient  que 
pour  oster  ledit  Montagu  du  gouvernement  qu'il 
avoit.  Et  ne  furent  lesdits  Gouge  et  Lesclat  gue- 
res  prisonniers ,  et  payèrent  certaine  somme  de 
deniers.  Mais  au  regard  duditMonlagu ,  le  dix- 
septiesme  jour  dudit  mois  d'octobre,  il  fut 
condamné  par  messire  Pierre  des  Essars,  à  es- 
tre  décapité  aux  halles  de  Paris.  Combien  qu'il 
fust  clerc  marié  cu7n  unica  virgine,  et  avoit  esté 
pris  en  habit  non  difforme  à  clerc.  Mais  en  le 
menant  à  la  justice,  on  luy  vestit  une  robbe  my- 
parlie  de  blanc  et  de  rouge ,  qui  estoit  comme 
on  disoit  sa  devise.  Et  estoit  moult  plaint  de 
tout  le  peuple.  Et  doutoit  fort  ledit  des  Essars 
qu'il  ne  fust  rescous,  et  pource  en  allant  il  di- 
soit :  «  Qu'il  estoit  traistre  et  coupable  de  la 
»  maladie  du  roy,  et  qu'il  desroboit  l'argent 
»  des  tailles  et  aydes.  »  Et  tenoit  ledit  Mon- 
tagu en  ses  mains  une  petite  croix  de  bois  qu'il 
baisoit ,  et  en  très-grande  patience  et  dévotion 
souffrit  la  mort.  Et  disoit-on  communément  que 
ce  estoit  plus  par  volonté  que  raison. 

Les  choses  estoient  bien  merveilleuses  lors  à 
Paris ,  en  grands  murmures  et  divisions ,  tant 
des  princes  que  du  peuple.  Et  y  eut  une  refor- 
mation mise  sus,  et  commissaires  ordonnés, 
par  lesquels  on  exigea  grande  finance  de  tous 
les  officiers  du  temps  passé,  comme  de  ceux 
ausquels  le  roy  avoit  fait  dons.  Et  prenoit-on 
argent  des  subjets  sans  lesouyr  en  cognoissance 
de  cause.  Et  presidoit  monseigneur  de  Guyenne, 
par  lequel  fut  ordonné  que  monseigneur  de 
Bourgongne  auroil  le  gouvernement.  Le  roy  de 


0410) 

Navarre  et  le  duc  de  Berry  et  autres  du  sang, 
nobles ,  et  des  plus  notables  de  Paris  estoient 
bien  mal  contcns  des  manières  qu'on  tenoit.  Et 
parla  le  duc  de  Berry  bien  aigrement  au  duc 
de  Bourgongne ,  lequel  en  tint  peu  de  compte. 
Et  combien  que  le  roy  de  Navarre  eust  grandes 
alliances  avec  le  duc  de  Bourgongne  par  scr- 
mens  et  promesses  :  toulcsfois  il  s'allia  au  duc 
de  Berry  :  et  assez  tost  après  s'en  allèrent  et 
partirent  de  Paris. 

Aucuns  disent  que  cesle  année,  de  nouveau 
furent  créés  les  eschevins  à  Paris  ,  avec  le  pre- 
vost  des  marchands.  Quelque  année  que  ce  fust, 
tous  ceux  qui  avoient  eu  amour  ou  alliance  avec 
le  seigneur  de  IMontagu  eurent  à  souffrir.  Il 
avoit  deux  frères,  l'un  archevcsque  de  Sens, 
l'autre  evesque  de  Paris,  qui  receurentles  fem- 
mes parentes,  et  aucuns  de  leurs  serviteurs  leur 
faisoient  beaucoup  de  bien. 

Le  duc  Pliilippes  de  Bourgongne,  et  depuis 
le  duc  Jean  aussi,  avoient  fait  faire  plusieurs 
grands  engins  de  bois  pour  bastiller  Calais.  Et 
estoil  belle  chose  de  voir  le  marrain  qui  y  es- 
toit.  Aucuns  meus  de  mauvaise  volonté  en  une 
nuict  y  boutèrent  le  feu,  et  fut  tout  ars  et  bruslé. 
Et  ne  peut-on  oncques  sçavoir  qui  ce  avoit 
fait. 

Audit  an  mille  quatre  cens  et  neuf,  fut  en 
risle  de  France  vers  Sentis  un  merveilleux  ton- 
nerre, qui  cheut  en  une  bien  notable  abbaye  , 
nommée  Pioyaumont.  Et  y  arditbien  la  moitié 
de  Teglise,  et  le  clocher,  où  estoient  les  cloches, 
lesquelles  de  la  force  du  feu  furent  toutes  fon- 
dues ,  et  le  plomb  dont  ladite  église  estoit  cou- 
verte. 

Aimé  de  Broy  estoit  un  capitaine  de  gens,  de 
compagnées  de  diverses  nations ,  faisans  maux 
infinis.  Et  avoit  tousjours  esté  au  duc  de  Bour- 
gongne ;  mais  il  se  disoit  au  duc  de  Savoye.  Et 
de  rechef  commença  à  faire  guerre  au  duc  de 
Bourbon ,  qui  estoit  vaillant  en  armes.  Et  di- 
soit Aimé ,  que  c'estoit  pour  son  seigneur  le  duc 
de  Savoye  :  pource  que  le  duc  de  Bourbon  ne 
luy  vouloit  faire  hommage  d'aucunes  terres 
que  il  tenoit  de  luy.  Parquoy  le  duc  de  Bour- 
bon assembla  assez  hastivement  gens  de  guerre, 
et  se  mit  en  chemin,  près  du  lieu  où  estoit  le- 
dit Aimé,  lequel  quand  il  veid  la  puissance  du 
duc,  il  se  mit  en  fuite.  Mais  il  ne  se  sceut  tant 
haster,  que  ses  gens  ne  fussent  morts  ou  pris, 
et  la  plus  grande  partie  noyés.  Et  si  prit  le  duc 
une  place,  qu'on  disoit  estre  audit  Aimé.  Le 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


445 


duc  de  Bourgongne  y  vint,  et  fit  la  paix  dudit 
Aimé  envers  le  duc,  et  luy  envoya  en  fers,  pour 
en  faire  à  son  plaisir.  Et  en  faveur  dudit  duc  de 
Bourgongne  il  luy  pardonna.  Et  promit  ledit 
Aimé  d'estre  serviteur  de  monseigneur  de 
Bourbon, 

Le  quinziesme  jour  de  juillet,  leducdeBra- 
bant  cspousa  la  fille  du  marquis  de  Moravie. 

Leduc  dOrleans  impetra  un  mandement, 
pour  adjourneren  la  cour  de  parlement  le  comte 
de  Nevers,  sur  certaines  demandes  qu'il  avoit 
intention  défaire.  Et  fut  par  un  sergent adjourné 
en  sa  personne  ,  lequel  sergent  en  s'en  retour- 
nant fut  pris,  et  ses  leltr4]s  deschirées,  et  fut 
pendu  à  un  arbre ,  qui  fut  un  horrible  et  détes- 
table cas.  Quand  le  comte  de  Nevers  le  sceut 
il  en  fut  bien  dcsplaisant ,  et  s'en  vint  devers  le 
roy  et  sa  cour  de  parlement,  et  s'en  purgea  tant 
par  serment,  que  aussi  par  tesmoins.  Mais  tou- 
tesfois  le  pauvre  sergent  demeura  mort.  Et  ne 
peut-on  oncques  sçavoir  qui  ce  avoit  fait. 

Le  pape  Alexandre  après  sa  nouvelle  créa- 
tion, envoya  le  cardinal  de  Bar  devers  le  roy, 
lequel  fut  très-honorablement  receu.  Aussi  es- 
toit-il  prochain  parent  du  roy. 

1410. 

L'an  mille  quatre  cens  et  dix  ,  le  roy  de  Si- 
cile estant  vers  Naples,  accompagné  de  plu- 
sieurs François,  Bretons  et  Angevins,  pour  ré- 
sister à  l'entreprise  du  roy  Lancelot,  s'allia 
d'un  vaillant  capitaine  de  gens  d'armes,  estant 
au  pays  de  Romanie,  nommé  Paul  des  Ursins. 
Lequel  lignage  des  Ursins  est  bien  grand  et 
puissant  es  marches  de  Naples  et  de  Romanie. 
Et  estoit  ledit  Lancelot  à  Rome,  et  se  rencon- 
trèrent comme  en  batailles  les  uns  contre  les 
autres.  Et  fut  ledit  roy  Lancelot  desconfit,  par- 
quoy il  se  relira.  Et  disoit-on  qu'il  y  avoit  eu 
de  beaux  et  vaillans  faicts  d'armes ,  et  que  le- 
dit Paul  fut  cause  de  la  victoire  qu'eut  le  roy 
Louys.  Et  si  ce  n'eust-il  esté,  ceux  du  pays  de 
France  eussent  fait  une  grande  occision  des 
gens  de  Lancelot.  Mais  il  l'empescha,  disant 
que  ce  n'estoit  pas  la  manière  du  pays.  Et  re- 
couvrèrent les  François  Rome  et  le  chasleau  de 
Sainct-Ange. 

En  l'annéedessusdilemourutlepape Alexan- 
dre Y  et  fut  esleu  un  nommé  Ballhasar  de  Cos- 
se, qui  estoit  cardinal  et  homme  de  faict,  e» 
avoil  esté  légal  à  Boulongne ,  et  avoit  tenu  les 


14  G 


HJSTOmE  DE  CHARLES 


lioiilonnois  en  grande  subjection ,  lequel  fut 
appelle  Jean  vingt  et  troisiesme. 

Il  vint  un  jour  à  Paris  un  fol,  qui  sembloit 
avoir  sens  et  entendement,  à  qui  Teust  voulu 
ouyr  parler.  Et  disoit  qu'il  guariroit  le  roy,  et 
fit  en  Grève  assembler  beaucoup  de  peuple,  et 
fit  semblant  et  manière  de  prescher.  Et  toute  sa 
conclusion  sur  ce  qu'on  envoyast  devers  le  pape, 
et  qu'il  feroit  merveilles  :  et  cognut-on  bien  que 
c'estoit  un  vrai  fol,  et  s'en  alla. 

Le  mariage  du  fils  du  roy  de  Sicile  et  de  la 
fille  du  duc  de  Bourgongne  fut  fait,  et  grandes 
alliances  et  sermens  entre  eux. 

Les  ducs  de  Bcrry  et  de  Bourbon  partirent 
de  Paris  ,  comme  dessus  est  dit,  et  allèrent  à 
Gyen ,  où  estoient  les  ducs  d'Orléans  et  de 
Bretagne,  et  les  comtes  d'Alençon ,  de  Cler- 
mont  et  d'Armagnac  :  et  là  fit  une  manière  de 
proposition  le  duc  de  Berry,  en  déclarant  plu- 
sieurs choses  contre  le  duc  de  Bourgongne.  Et 
s'allièrent  tous  ensemble,  et  firent  sermens  et 
promesses  de  se  aider  et  conforter  l'un  l'autre 
contre  ledit  duc  de  Bourgongne.  Et  escrivirent 
au  roy,  et  aussi  aux  bonnes  villes ,  et  prélats 
du  royaume  lettres,  esquelles  estoient  incorpo- 
rées celles  qu'ils  escrivoient  au  roy,  et  les  en- 
voyerentaux  prélats  et  bonnes  villes,  desquelles 
la  teneur  s'ensuit  : 

«  Les  ducs  de  Berry,  d'Orléans  et  de  Bour- 
bon ,  les  comtes  d'Alençon  et  d'Armagnac ,  à 
révérend  père  en  Dieu  l'evesque ,  doyen  et 
chapitre  de  la  ville  de  Beauvais ,  salut  et  di- 
Icclion.  Nous  rescrivons  à  notre  trés-redouté 
et  souverain  seigneur,  monseigneur  le  roy, 
en  la  manière  qui  s'ensuit  : 
))  Vous  très-haut  et  excellent  prince,  nostre 
très-redouté  et  souverain  seigneur  le  roy,  ex- 
posons et  signifions  en  très-grande  clameur 
complainte,  les  choses  cy-après  déclarées  : 
Nous  les  ducs  de  Berry,  d'Orléans  et  de  Bour- 
bon ,  et  les  comtes  d'Alençon  et  d'Armagnac, 
vos  très-humbles  oncles,  parens  et  subjels, 
pour  nous ,  pour  tous  nos  adherans,  et  vos 
bienvcuillans,  comme  les  droicts  de  vostre 
couronne,  seigneurie  etmajesté  royale,  soient 
si  notablement  institués,  vous  en  iceux ,  et 
iceux  fondés  en  vous ,  en  justice ,  puissance, 
et  vraye  obeyssancc  de  vos  subjets ,  tellement 
que  en  tons  les  royaumes  et  seigneuries  du 
munde.  Testât  et  l'auctorilé  devons  et  de 
voslrc  dite  seigneurie  en  resplendit.  Soyez 
aussi  onoinct  et  consacré  si  dignement ,  que 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1410) 

>  du  sainct  siège  de  Rome,  et  de  toutes  nations 
)  et  royaumes  chrestiens,  vous  êtes  tenu  et  ap- 

>  pelle  roi  très-chrestien,  et  singulièrement  rc- 
)  nommé  en  administration  de  vraye  justice, 
)  et  à  icelle  puissamment  exercer,  et  exécuter 
)  sans  acception  de  personne,  tant  au  pauvre 
)  comme  au  riche,  et  comme  empereur  en 
)  vostre  royaume,  sans  cognoissance  d'aucun 
)  souverain ,  fors  seulement  de  la  divine  ma- 
jesté ,  dont  ce  vous  est  seulement  et  singuliè- 
rement octroyé.  Soit  aussi  le  noble  corps  de 
ceux  de  vostre  sang  ferme  et  joint  par  obeys- 
sance  en  vraye  unité  à  l'auctorité  de  vostre 
seigneurie  et  majesté,  pour  icelle  servir,  gar- 
der, soustenir,  et  défendre  comme  membres, 
et  subjets  de  vous,  et  à  proprement  parler 
comme  membres  et  parties  de  vostre  propre 
corps ,  les  premiers  et  principaux  pour  vous 
obeyr,  eux  et  chacun  d'eux  plus  que  nuls  au- 
tres, tant  pource  qu'ils  y  sont  plus  tenus  et 
obligés ,  comme  pour  bon  exemple  à  tous  vos 
autres  subjels  de  révérence,  etde  vraye  obeys- 
sance.  Pour  garder  aussi  et  faire  garder  Tes- 
tât etauctorité  de  vosire  dite  seigneurie,  par 
telle  manière  que  vous  ayez  sur  eux  et  sur 
tous  vos  subjets  pleine  puissance  et  seigneu- 
rie, en  telle  liberté,  auctorité,  faculté  et 
exercice ,  comme  roi  et  empereur  peut  et  doit 
avoir  sur  ses  subjets.  Et  tellement  que  par 
vostre  puissance ,  et  le  sceptre  de  vostre  ma- 
jesté royale,  vous  premiez  etguerdonniez  les 
bons ,  punissiez  les  mauvais  et  corrigiez  les 
malfaicteurs ,  rendiez  à  un  chacun  et  le  main- 
teniez en  ce  qui  est  sien,  teniez  et  adminis- 
triez justice  indifféremment  et  communément 
à  un  chacun.  Par  telle  manière ,  que  par  icelle 
vous  teniez  vosire  royaume  paisible,  à  la 
louange  premièrement  de  Dieu  nostre  créa- 
teur, après  à  l'honneur  de  vous,  au  bien  de 
vos  subjels ,  et  bon  exemple  de  tous  autres, 
en  ensuivant  les  nobles  et  sainctes  voyes  de 
vos  prédécesseurs  roys  de  France,  qui  en  cesle 
manière  ont  tousjours  gouverné  ce  noble 
royaume ,  et  parce  tenu  en  paix ,  honneur  et 
tranquillité.  Et  tellement  que  toutes  nalions 
chrestiennes,  voisines  et  loingtaines,  voire 
souventesfois  les  mescreans  ont  recouru  par 
devers  vous ,  et  vostre  noble  conseil  en  leurs 
grands  débats  et  affaires  ,  comme  à  la  vraye 
fontaine  de  justice  et  de  toute  loyauté.  Et  il 
soit  ainsi,  nostre  très-redouté  et  souverain 
seigneur,  que  de  présent  vous,  vosire  bon- 


fl4lO) 

>  neur,  justice,  et  l'eslal  de  vostre  seigneurie , 
)  soient  foulés  et  blessés,  et  ne  vous  laisse-on 
)  seigneurier  voslre  royaume,  ny  gouverner  la 
chose  publique  d'iceluy  en  telle  franchise  et 
liberté ,  comme  raison  voudroit,  comme  c'est 
chose  bien  évidente  à  toutes  gens  d'enlende- 
)  ment.  Pource,  nostrc  Irès-redouté  et  souvc- 
)  rain  seigneur,  nous  cy-dessus  nommés,  som- 
)  mes  alliés  et  assemblés ,  pour  aller  par  devers 
)  vous,  pour  vous  humblement  remonslrer  et 
i)  informer  au  vray  de  Testât  de  vostre  per- 
sonne, et  de  monseigneur  de  Guyenne  vostre 
aisnc  fils ,  et  comme  vous  estes  détenus  et  dé- 
menés ,  du  gouvernement  aussi  de  vostre  sei- 
gneurie ,  de  voslre  justice  ,  de  Vostre  royau- 
me et  de  toute  la  chose  publique  d'iceluy.  A 
ce  que  nous  ouys  à  plain  en  ceste  matière,  et 
aussi  ceux,  si  aucuns  y  en  a,  qui  veuillent 
dire  aucune  chose  au  contraire,  par  Tadvis, 
conseil  et  délibération  de  ceux  de  vostre  sang 
et  lignage ,  des  preud'hommes  de  vostre  con- 
seil et  autres ,  qu'il  vous  plaira  pour  ceste 
cause  mander,  et  appeller  en  tel ,  et  si  grand 
nombre  comme  vous  verrez  estre  à  faire, 
vous  pourvoyez  reaument  et  de  faict,  ainsi 
qu'il  vous  plaira,  à  la  scurcté,  franchise  et 
liberté  de  vostre  personne,  et  de  monseigneur 
de  Guyenne  vostre  aisné  fils ,  de  vostre  estât, 
de  vostre  seigneurie,  et  de  vostre  justice,  et 
bon  gouvernement  de  vostre  peuple,  et  de 
vostre  royaume ,  et  de  toute  la  chose  publi- 
que d'iceluy.  Et  que  la  seigneurie  de  ce 
royaume  ,  l'auctorité ,  l'exercice ,  et  la  puis- 
sance d'iceluy,  réside  et  demeure  en  vous 
franchement  et  liberallement,  comme  raison 
est,  et  non  à  autre  quelconque.  A  ces  fins  et 
conclusions  obtenir,  exécuter,  et  mettre  sus 
reaument  et  de  faict.  Nous  cy-dessus  nommés, 
voulons  employer  et  exposer  en  vostreservice 
nos  personnes,  nos  chevances,  nos  amis  et 
nos  subjets,  et  tout  ce  que  Dieu  nous  a  donné 
et  preste  en  ce  monde  :  à  résister  aussi  et  dé- 
bouter ceux  qui  voudroient  venir,  ou  faire 
aucunes  choses  alencontre,  si  aucuns  y  en 
avoit.  Et  au  plaisir  de  Dieu,  nostre  très-re- 
douté  et  souverain  seigneur,  ne  pensant  ja- 
mais départir  d'ensemble,  jusques  à  ce  que 
nous  ouys,  vous  ayez  pourveu  et  remédié  aux 
iîiconvenicns  dessus  déclarés,  et  que  nous 
voyons  et  cognoissions  vous  estre  à  plain  res- 
lably,  et  remis  en  honneur,  et  hautesse  de 
vostre  royale  majesté ,  et  en  l'auctorité ,  li- 


PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS. 


447 


berté,  franchise,  et  pleine  puissance  de  vous, 
et  de  vostre  justice  et  seigneurie.  A  ce  faire, 
nostre  Irès-redouté  et  souverain  seigneur, 
nous  sommes  contraints,  tenus  et  obligés, 
tant  par  ce  que  dit  est ,  comme  pour  crainte, 
honneur  et  révérence  de  Dieu  nostre  créateur 
premièrement,  duquel  procède  vostre  sei- 
gneurie 5  mesmement  pour  satisfaire  à  justice, 
et  à  vous  après,  qui  estes  nostre  royal,  seul, 
et  souverain  seigneur  en  terre ,  à  qui  par  ce, 
et  aussi  par  prochainetéde  lignage,  sommes 
tant  tenus  et  obligés,  que  plus  ne  pouvons 
estre.  En  vérité,  nostre  très-redoulé  et  sou- 
verain seigneur,  la  chose  du  monde  en  quoy 
nous  doutons  plus  d'avoir  offensé  Dieu  nostre 
créateur,  et  vous  après,  et  aussi  blessé  nostre 
propre  honneur,  ce  sont  les  inconveniens  des- 
sus touchés,  que  nous  avons  longuement  ainsi 
laissé  passer  par  dissimulation.  Et  afin  que 
ces  choses  soient  notoires  à  un  chacun ,  et 
démenées  en  la  forme  et  manière  que  faire  se 
doit,  nous  les  signifions  en  effect  semblable- 
ment  que  à  vous,  aux  prélats,  seigneurs, 
universités,  cités,  et  bonnes  villes  de  vostre 
royaume  et  à  tous  vos  bien-veuillans.  Si  vous 
supplions,  nostre  Irès-redouté  et  souverain 
seigneur,  tant  humblement  comme  plus  pou- 
vons, qu'il  vous  plaise  considérer  aussi,  et 
advertir  nostre  intention,  et  propos,  et  les  fins 
ausquelles  nous  tendons,  qui  sont  seulement 
comme  dit  est ,  à  la  réparation  de  vostre  es- 
tât et  honneur.  Et  qu'il  vous  plaise  de  vous  y 
employer  de  voslre  pouvoir,  et  tellement  que 
par  vous  soit  pourveu  reaument  et  de  faict ,  à 
la  conservation,  franchise  et  liberté  de  vous, 
et  de  vostre  seigneurie,  au  bon  gouverne- 
ment de  vostre  peuple  et  de  vostre  justice, 
et  de  vostre  royaume,  et  de  toute  la  chose 
publique  d'iceluy  :  à  la  louange  de  Dieu  pre- 
mièrement, après  à  l'honneur  de  vous,  au 
bien  aussi  de  tous  vos  subjels ,  et  bon  exem- 
ple de  tous  autres.  Et  à  ceste  fin,  doivent  ten- 
dre avec  nous  tous  les  preud'hommes  de  vos- 
tre royaume ,  tous  vos  vrays  et  loyaux  sub- 
jels, et  tous  ceux  quibien  vous  veulent. Donné 
à  Gyen,  soubs  nos  seaux,  le  second  jour  de 
septembre,  l'an  mille  quatre  cens  et  dix.  » 
Le  duc  de  Bourgongne  fit  plusieurs  grandes 
exactions  d'argent  à  Paris,  et  ailleurs,  et  mes- 
mement sur  ceux  qu'on  s'imaginoit  favoriser  , 
ou  qui  estoient  ausdits  seigneurs  absentés ,  es- 
tans  à  Gyen.  Et  n'y  avoit  personne  receue  à 


448 


HISTOIRE  DE  CHARLES  YI,  ROI  DE  FRANCE,  (1410) 

El  fil  muer  aucuns  des  portiers,  faire  guel,  et 


quelque  excusalion.  Et  se  disposoient  les  choses 
à  bien  grands  débats,  divisions,  et  séditions  de 
guerres  :  et  craignoit  fort  le  duc  de  Bour- 
gongne  à  avoir  à  faire.  El  fit  tant  que  le  roy 
envoya  devers  lesdits  seigneurs  défendre  la 
voye  de  faict.  Et  aussi  la  defendit-il  au  duc  de 
Bourgongne. 

Environ  le  premier  jour  de  juillet,  il  advint 
choses  merveilleuses,  carlescicognes  s'assem- 
blèrent d'une  part,  et  les  hérons  d'une  autre  , 
et  se  combalirent  cruellement  ;  et  pareillement 
les  pies  contre  les  corneilles.  Et  y  eut  desdits 
oiseaux  de  morts  bien  deux  chariots  pleins.  El 
aussi  les  moineaux,  ou  passereaux,  et  autres 
oiseaux  es  maisons ,  se  combaloient  et  tuoient 
les  uns  les  autres.  Laquelle  chose  estoit  en 
grande  admiration  ,  et  espouvente  à  plusieurs 
gens  d'entendement. 

L'oncle  du  roy  d'Espagne',  qui  avoit  le  gou- 
vernement du  royaume,  pource  que  le  jeune 
roy  d'Espagne  estoit  mineur  d'aage ,  assembla 
plusieurs  vaillantes  gens  du  royaume  d'Espa- 
gne, tant  de  nobles  ,  que  d'autres  ,  pour  aller 
contre  le  roy  de  Grenade  Sarrasin  qui,  d'autre 
part  avoit  assemblé  Sarrasins  sans  nombre. 
Et  se  trouvèrent  vers  les  marches  de  Grenade, 
et  s'assemblèrent  les  batailles  les  uns  contre  les 
autres,  qui  combatirent  bien  asprement,  et 
cruellement,  tant  que  finalement  les  chrestiens 
eurent  victoire,  et  furent  les  Sarrasins  descon- 
fits, dont  y  eut  bien  trente  mille  de  morts. 

Le  comte  de  Clermont  estoit  capitaine  de 
Creil  pour  le  roy  :  mais  on  luy  osta  la  capitai- 
nerie, qui  fut  baillée  au  seigneur  de  Mouy, 
lequel  estoit  chambellan  de  monseigneur  le 
dauphin. 

Les  seigneurs  dont  dessus  est  faite  mention, 
eslans  à  Gyen,  partirent  dudit  lieu,  et  s'en  al- 
lèrent chacun  en  son  pays.  Et  sceut-on  bien 
que  c'estoit  pour  assembler  gens  de  guerre  : 
pource  de  par  le  roy  fut  envoyée  une  ambas- 
sade devers  monseigneur  de  Berry,  qui  estoit 
à  Poictiers  :  c'estoit  pour  luy  requérir  ,  que 
nulle  guerre  ne  fust  faite,  ni  assemblée  de  gens 
d'armes.  Mais  ceux  qui  y  allèrent  s'en  revinrent 
sans  rien  faire.  Le  duc  de  Bourgongne,  voyant 
et  sachant  que  l'armée  se  faisoit  contre  luy,  se 
pourveul  et  manda  gens  de  guerre  ,  et  en  mit 
dedans  la  ville  de  Paris  assez  competemment. 


•  Jcan-lc-Jiislc.  Son  neveu  était  Jean   H,    fils   de 
Henri  III. 


garder  les  portes ,  et  envoya  gens  à  tous  les 
passages  pour  les  garder,  et  empescher  que 
gens  de  guerre  dosdits  seigneurs  ne  passassent, 
ny  autres,  sans  sçavoir  qu'ils  esloienl,  et  d'où 
ils  venoienl ,  et  regarder  et  visiter  ce  qu'ils 
portoient.  Le  duc  de  Berry  vint  à  Tours,  d'oii 
il  envoya  une  ambassade  devers  le  roy,  et  le 
roy  après  vers  luy  :  pour  abréger,  il  y  eut  plu- 
sieurs ambassades  d'un  costé  et  d'autre,  qui 
s'en  retournèrent  sans  rien  faire.  Plusieurs  let- 
tres aussi  se  escrivoient  d'un  costé  et  d'autre 
lesquelles  ne  portèrent  aucun  effect.  Et  pource 
que  le  duc  de  Bourgongne  estoit  à  Paris ,  et 
avoit  en  ses  mains  le  roy  et  monseigneur  le 
dauphin,  toutes  les  lettres  qui  s'escrivoient  à 
monseigneur  de  Berry  et  autres  seigneurs,  se 
faisoient  au  nom  du  roy,  ou  dudit  monseigneur 
le  dauphin. 

Le  duc  de  Bourgongne  manda  gens  d'armes 
de  toutes  parts ,  et  entre  les  autres  le  duc  de 
Brabant  son  frère,  qui  y  vint  accompagné  de 
trois  cens  hommes  d'armes.  Et  de  plaint  bout 
se  vint  fourrer  dedans  Sainct-Denys,  où  il  pilla 
toutes  les  bonnes  gens  de  la  ville  ;  ce  qui  luy 
fut  un  bien  grand  deshonneur,  veu  que  c'estoit 
la  première  armée  qu'il  avoit  oncques  faite.  Et 
si  redonda  bien  au  deshonneur  au  duc  de  Bour- 
gongne ,  qui  l'avoit  mandé,  ne  oncques  n'en 
tint  conte,  et  n'en  fil  faire  aucune  réparation. 
Les  ducs  de  Berry,  d'Orléans  et  de  Bourbon,  et 
les  comtes  d'Alençon ,  de  Richemont  et  d'Ar- 
magnac, vinrent  accompagnés  de  trois  à  quatre 
mille  chevaliers  et  escuyers  devant  Paris,  et 
de  toutes  parts  couroient,  et  n'esloitque  pille- 
ries,  roberies  et  destruction  de  peuple,  qui  es- 
toit chose  très-pitoyable.  Et  combien  que  lar- 
gement ,  et  trop  y  eust  gens  de  guerre  d'un 
costé  et  d'autre  :  loutesfois  ils  ne  se  rencon- 
troienl  pas  trop  volontiers.  Si  y  avoit-il  des 
Gascons  avec  le  comte  d'Armagnac,  qui  eussent 
volontiers  rompu  lances,  lesquels  vinrent  prés 
des  portes  :  mais  personne  ne  saillit.  Aussi 
avoit-il  esté  défendu  de  par  le  roy  que  per- 
sonne ne  saillist  dehors,  et  estoit  toute  la  guerre 
seulement  contre  les  pauvres  gens  du  plat  pays. 
El  y  furent  depuis  le  mois  d'aousl  jusques  en 
novembre.  Plusieurs  se  Iravailloienl  de  trouver 
paix  et  accord  :  finalement  le  comte  deSavoyc 
par  plusieurs  et  diverses  fois  y  alla,  et  vint  tel- 
lement qu'il  y  eut  un  accord  et  traité  fait  :  que 
lous  ceux  qui  es^toicnl  du  sang  de  France  se 


(Hll) 

partiroient  de  Paris  et  ne  seroicnt  plus  cmprùs 
le  roy,  ne  en  la  ville  de  Paris ,  excepté  messire 
Pierre  de  Navarre,  comte  de  Mortaing,  et  que 
les  autres  s'eniroient  en  leurs  terres  et  seigneu- 
ries. Et  furent  ordonnés  certains  chevaliers, 
qui  seroicnt  autour  du  roy  et  au  conseil,  et 
que  messire  Pierre  des  Essars  qui  estoit  pre- 
vosl  de  Paris,  seroit  desappointé  5  et  au  lieu  de 
luy  fut  ordonné  messire  Bureau  de  Sainct  Clcr. 
Et  au  surplus ,  que  le  traité  fait  à  Chartres  se 
ticndroit.  Et  fut  ce  juré  et  promis  par  tous  les 
seigneurs. 

Le  duc  de  Bourgongne  s'en  alla  en  ses  pays, 
etavoit  grand  regret  d'estre  party  de  Paris,  et 
lousjours  se  doutoit  que  les  autres  seigneurs 
par  quelque  cautele  n'y  entrassent  :  de  faict  il 
escrivit  à  ceux  do  Paris,  qu'il  avoit  sceu  que 
par  certains  moyens  ils  y  dévoient  entrer,  et 
que  à  Paris  y  avoit  plusieurs  qui  en  estoient 
consentans,  et  les  dévoient  mettre  dedans.  Mais 
ceux  de  Paris  luy  rescrivirent,  en  s'excusans 
bien  grandement  et  notablement,  et  qu'il  ne 
fist  doute  qu'ils  se  garderoicnt  bien,  tellement 
que  aucun  inconvénient  n'en  adviendroit. 

1411. 

L'an  mille  quatre  cens  et  onze ,  le  roy  Lan- 
celot,  après  que  luy  et  ses  gens  furent  mis  hors 
de  Rome,  assembla  le  plus  de  gens  qu'il  peut 
contre  le  roy  de  Sicile.  Et  d'autre  part  aussi, 
se  assemblèrent  gens  de  guerre  pour  luy  résis- 
ter, entant  que  ce  que  faisoit  ledit  Lancelot, 
desplaisoit  fort  au  pape.  Et  pour  ce  il  bailla  au 
roy  de  Sicile,  le  confanon  de  l'Eglise',  en  la 
compagnée  duquel ,  pour  le  pape  estoit  Paul 
des  Ursins,  vaillant  homme  d'armes,  et  puis- 
sant de  gens  et  d'amis  au  pays  (car  c'est  le 
plus  grand  lignage  qui  y  soit)  et  avoit  l'avant- 
garde  avec  aucuns  François,  que  le  roy  de  Si- 
cile avoit  mené.  Or  se  mit  le  roy  Lancelot  sur 
les  champs ,  et  les  autres  pareillement,  tant 
qu'ils  se  virent  les  uns  les  autres  :  bien  vail- 
lamment frappa  l'avant-garde  dessus  dite  sur 
les  gens  du  roy  Lancelot,  lesquels  furent  des- 
confits,  et  estoient  grande  compagnée  de  gens. 

En  ce  temps,  fut  fait  le  mariage  du  roy  de 
Cypre  et  delà  fille  du  comte  de  Yendosme,  qui 
estoit  de  ceux  de  Bourbon. 

'  Confanon  ou  gonfunon  est  une  façon  d'esteiidart 
ou  enseigne  quarrée ,  portée  au  bout  d'une  lance,  en 
forme  de  bannière.  {Godefroy.) 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


4i& 


Nonobstant  la  paix  faite  à  Wicesfre,   tous- 
jours  y  avoit  gens  d'armes  sur  les  champs,  qui 
faisoient  maux  infinis.  Et  entre  les  autres,  y 
avoit   deux   capitaines    principaux  ,    lesquels 
avoient  plusieurs  larrons  et  meurtriers  en  leur 
compagnée,  en  assez  grand  nombre.  I^'un  es- 
toit nommé  Polifcr  et  l'autre  Rodrigo.  Il  vijit 
nouvelles  au  conseil  du  roy,  qu'ils  faisoient  des 
maux  largement ,  et  qu'ils  estoient  logés  en  un 
village  nommé  Claye,  qui  est  comme  sur  le 
chemin  de  Paris  et  de  Meaux.  Et  fut  ordonné 
qu'on  les  iroit  prendre,  pour  en  faire  justice. 
Pour  ce  faire,  partirent  soudainement  le  ma- 
reschal  Eoucicaut ,  le  comte  de  Sainct-Paul  et 
le  prevost  de  Paris,  nommé  messire  Bureau  de 
Sainct-Cler  ,  qui  s'en  allèrent  droit  audit  vil- 
lage de  Claye  ,  et  se  cuidcrent  ceux  qui  y  es- 
toient logés ,  mettre  en  défense ,  mais  rien  ne 
leur  valut.  Et  s'enfuirent  plusieurs,  et  y  en  eut 
plusieurs  de  pris ,  mesmement  lesdits  Polifer 
et  Rodrigo,  lesquels  furent  pendus  au  gibet  de 
Paris  assez  tost  après  :  et  aucuns  battus  publi- 
quement par  les  carrefours  de  Paris ,  et  les 
autres  jettes  en  la  rivière  de  Seine. 

Gens  d'armes  s'assembloicnt  d'un  costé  et 
d'autre,  et  se  tenoient  sur  le  pays,  lesquels  des- 
truisoient  tout.  Et  se  escrivoient  diverses  ma- 
nières de  lettres.  Et  mesmement  escrivit  le 
duc  d'Orléans  aux  bonnes  villes  du  royaume, 
en  détestant  fort  la  mort  et  le  meurtre  fait  à 
la  personne  de  son  père,  frère  du  roy.  Car  peu 
de  temps  auparavant  avoient  confédérations  et 
amitiés  ensemble,  sermentées  et  jurées  sur  le 
précieux  corps  de  Jesus-Christ,  entre  les  mains 
du  preslre,  et  portoient  l'ordre  l'un  de  l'autre, 
ou  avoient  promis  de  les  porter.  Et  que  son 
père  le  duc  d'Orléans  estant  malade  à  Beauté, 
ledit  duc  de  Bourgongne  l'alla  voir  et  visiter,  et 
que  depuis  qu'il  fut  guary  ils  disnerent  ensem- 
ble ,  et  usoit  ledit  duc  de  Bourgongne  de  plu- 
sieurs belles  et  douces  paroles,  en  demonstrant 
tous  signes  d'amour  etd'amitié,  tan t  qu'on  pour- 
roit  faire.  Et  que  ce  nonobstant ,  la  conspira- 
tion de  la  mort  dudit  son  père  estoit  ja  faite,  et 
tous  les  jours  il  sesoultivoit  etmettoit  en  peine 
de  trouver  manière  ,  comme  il  pourroit  met- 
tre à  exécution  sa  mauvaise  volonté.  Et  que 
combien  que  depuis  y  eut  un  certain  traité  fait 
à  Chartres ,  que  toutesfois  ledit  duc  de  Bour- 
gongne ne  l'avoit  voulu  tenir  ny  accomplir  : 
et  que  c'esloit  deshonneur  au  roy  et  ceux  de 
son  sang ,  et  aux  bonnes  villes ,  si  justice  n'cs- 

29 


450 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


loit  faite  dudil  cas,  qu'il  disoit  eslre  horrible.  Et 
estoient  lesdites  lettres  longues,  et  assez  proli- 
xes et  faites  en  bel  et  doux  langage.  Desquelles 
lettres  escrites  au  roy,  la  teneur  s'ensuit. 
«  A  vous,  mon  très-redouté  et  souverain  sei- 
gneur le  roy.  Nous  Charles  duc  d'Orléans, 
Philippes  comte  de  Vertus  et  Jean  comte 
d'AngouIesme  frères ,  vos  très-humbles  fils 
et  neveux,  en  très-humble  recommandation, 
sub^etion  et  toute  obéissance,  avons  délibéré 
vous  exposer  et  signifier  conjointement,  et 
chacun  pour  le  tout,  ce  qui  s'ensuit:  Jaçoit, 
nostre  très-redouté  et  souverain  seigneur, 
que  le  cas  de  la  très-douloureuse,  piteuse  et 
inhumaine  mort  de  nostre  très-redouté  sei- 
gneur et  père,  en  son  vivant  vostre  seul  frère 
germain  ,  soit  fiché  en  vostre  mémoire  ,  et 
sommes  certains  qu'il  n'en  est  aucunement 
party,  ains  est  enraciné  en  vostre  cœur  et  au 
plus  profond  des  secrets  de  vostre  records  : 
néanmoins ,  nostre  très-redouté  et  souverain 
seigneur,  roffice  de  pitié,  les  droits  de  sang, 
les  droits  de  nature  et  toutes  lesloix  divines, 
canoniques  etciviles,  nous  admonestent,  voire 
contraignent  iceluy  vous  recorder  et  ramen- 
tevoir,  mesmement  aux  fins  cy-après  eslevées 
et  déclarées. 

»  Il  est  vray ,  nostre  très-redouté  et  souve- 
rain seigneur,  que  un  nommé  Jean  ,  qui  se 
dit  duc  de  Bourgongne,  par  une  très-grande 
hayne  couverte,  qu'il  avoit  longuement  gar- 
dée en  son  cœur ,  et  par  une  fausse  et  mau- 
vaise envie,  ambition  et  convoitise  de  domi- 
ner et  seigneurier,  et  avoir  auctorilé  et  gou- 
vernement en  vostre  royaume,  comme  il  a 
bien  clairement  demonstré  ,  et  demonstre 
notoirement  chacun  jour,  en  l'an  mille  qua- 
tre cens  et  sept,  le  vingt-troisiesme  jour  de 
novembre ,  fit  tuer  et  meurtrir  traistreuse- 
ment  vostredit  frère,  nostre  très-redouté  sei- 
gneur et  père,  en  vostre  bonne  ville  de  Paris, 
de  nuict,  par  aguet  loingtain,  de  faict  ap- 
ponsé,  et  propos  délibéré,  par  faux,  mau- 
vais et  traistres  meurtriers,  affectés  et  alloués 
pour  ce  faire,  sans  luy  avoir  monstre  para- 
vanl  aucun  signe  de  malveillance,  comme 
c'est  chose  toute  notoire  à  vous  et  à  tout  le 
monde,  avérée  et  confessée  publiquement 
par  ledit  traislre  meurtrier,  qui  est  le  plus 
faux  et  le  plus  desloyal  traistre,  cruel  et  in- 
humain meurtre,  qu'on  puisse  dire  ne  pen- 
)  ser.  Et  pensons  qu'il  ne  se  trouve  point  escrit, 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1411) 

iy  que  oncques  mais ,  à  quelque  occasion  que  ce 
»  peust  estre,  tel,  ne  si  mauvais  ait  esté  fait,  ne 
»  pourpensé  par  quelque  personne,  ne  alen- 
))  contre  de  quelque  personne  que  ce  ait  esté. 

»  Premièrement,  pour  l'horreur  et  cruauté 
»  abominable  dudit  meurtre  en  soy,  tant  parce 
»  qu'ils  estoient  si  prochains  et  si  conjoints  en- 
»  semble  par  sang  et  lignage,  comme  cousins 
))  germains,  enfans  des  deux  frères.  Ainsi  il  ne 
))  commit  pas  seulement  crime  de  meurtre  et 
»  homicide,  mais  commit  avec  ce  le  plus  hor- 
»  rible  des  crimes ,  c'est  à  sçavoir  le  crime  de 
»  parricide,  auquel  les  droicts  ne  sçavent  im- 
»  poser  peines  assez  grandes,  pour  la  très-hor- 
»  rible  cruauté  et  abominable  detestation  d'i- 
»  celuy.  Comme  aussi  qu'ils  estoient  confede- 
«  rés  et  alliés  ensemble,  par  deux  ou  trois 
»  paires  d'alliances ,  scellées  les  aucunes  de 
»  leurs  sceaux  et  signées  de  leurs  propres 
»  mains,  par  lesquelles  ils  avoient  juré  et  pro- 
))  mis  l'un  à  l'autre,  sur  les  saincts  Evangiles 
))  de  Dieu  ,  et  sur  le  sainct  canon,  pour  ce  cor- 
»  porellement  touchans,  presens  aucuns  pre- 
))  lats  et  plusieurs  autres  gens  de  grand  estât, 
»  tant  du  conseil  de  l'un  ,  comme  de  l'autre, 
»  qu'ils  ne  pourchasseroient  mal ,  dommage 
))  aucun,  ne  villennie  l'un  à  l'autre,  couverte- 
))  ment ,  directement,  ne  indirectement,  ne 
»  souffriroient  à  leur  pouvoir  estre  pourchassé 
»  en  aucune  manière.  Et  firent  en  outre  ,  au 
))  regard  de  ce ,  plusieurs  grandes  et  solem- 
»  nelles  promesses ,  en  tel  cas  accoustumées, 
M  car  en  signe  et  demonstrance  de  toute  affec- 
))  tion  et  perfection  d'amour,  d'une  vraye  uni- 
»  té,  et  comme  s'ils  eussent  et  peussent  avoir 
»  un  mesme  cœur  et  courage ,  firent,  jurèrent 
»  et  promirent  solemnellement  vraye  fraternité 
n  et  compagnée  d'armes  ensemble  ,  par  espe- 
))  ciales  convenances  sur  ce  faites.  Laquelle 
))  chose  doit  de  soy  emporter  telle  et  si  grande 
«loyauté  et  amour  mutuel,  comme  sçavent 
»  tous  les  nobles  hommes.  Et  encores  pour 
»  plus  grande  confirmation  desdites  fraternilo 
))  et  compagnée  d'armes,  ils  prirent  et  por- 
))  terent  l'ordre  et  le  collier  l'un  de  l'autre, 
))  comme  c'est  chose  toute  notoire. 

«  Secondement,  parles  manières  tenues  par 
))  ledit  traislre  meurtrier,  au  regard  de  l'execu- 
»  tion  ,  et  commission  dudit  meurtre.  Car  luy 
))  feignant  avoir  avec  vostredit  frère  tout  amour 
»  et  loyauté,  par  ce  que  dit  est,  conversoit  sou- 
»  vent  avec  luy,  et  par  cspecial  en  une  maladie 


ii4ii; 


PAR  JEAN  JUYENAL  DES  URSINS. 


451 


«qu'il  eut,  un  peu  avant  que  ledit  meurtre 
»  fust  commis  en  sa  personne ,  iceluy  Talla  voir 
»  et  visiter,  tant  à  Beauté  sur  Marne,  comme 
«  à  Paris ,  et  luy  monstroit  tous  signes  d'a- 
))  mour,  que  frères,  cousins ,  et  amis  dévoient 
))  et  pouvoient  porter,  et  monstrer  l'un  à  l'autre, 
»jaçoit  qu'il  eust  desja  traité,  et  ordonné  sa 
»  mort,  et  que  les  meurtriers  fussent  ja  par 
M  luy  mandés  en  la  maison  louée,  pour  eux  re- 
»  celer,  et  embuscher.  Qui  prouve  et  monstre 
))  trop  clairement,  que  c'esloit  une  bien  cruelle 
1)  et  mortelle  trahison.  Et  qui  plus  est,  le  jour 
»  de  devant  l'accomplissement  dudit  meurtre  , 
»  vostre  dit  frère  et  luy,  après  le  conseil  par 
»  vous  tenu  à  Sainct-Paul ,  en  vostre  présence, 
1)  et  des  seigneurs  de  vostre  sang,  et  d'autres 
))  plusieurs,  qui  là  estoient,  prirent  et  mange- 
>)  rent  espices,  et  beurent  ensemble,  et  le  se- 
)>  monnit  vostre  dit  frère  à  disner  avec  luy  le 
))  dimanche  ensuivant,  qui  le  luy  accorda, 
«jaçoit  qu'il  luy  gardast  telle  fausse  et  cor- 
»  rompue  pensée,  de  le  faire  ainsi  meurtrir 
»  honteusement  et  vilainement,  qui  est  chose 
>)  trop  abominable  et  horrible  à  ouyr  seulement 
»  raconter.  Le  lendemain  nonobstant  toutes  les 
»  promesses,  et  choses  dessus  dites,  luy  comme 
))  obstiné  en  son  desloyal  propos,  et  en  mettant 
))  à  exécution  sa  cruelle  et  corrompue  volonté, 
»  le  fit  meurtrir  le  plus  cruellement  et  le  plus 
))  inhumainement  qu'on  veid  oncques  homme, 
»  de  quelque  estât  qu'il  fust,  par  ses  meurtriers 
»  alloués  et  affectés  comme  dit  est ,  et  qui  ja 
))  par  longtemps  l'avoient  espié  et  aguetté.  Car 
»  ils  luy  coupperenl  une  main  toute  jus ,  la- 
»  quelle  demeura  dans  la  boue  jusques  au  len- 
))  demain.  Après  ils  luy  coupperent  l'autre  bras 
»  par  dessus  le  coude ,  tant  qu'il  ne  tenoit  qu'à 
))  la  peau,  et  outre  luy  fendirent  et  accravante- 
»  rent  toute  la  leste  en  divers  lieux  et  tant  que 
»  la  teste  en  cheut  presque  toute  en  la  boue  , 
»  et  le  remuèrent,  roullerent,  et  traisnerent 
»  jusques  à  ce  qu'ils  virent  qu'il  estoit  tout 
»  roide  mort.   Qui  est ,   et  seroil  une  très- 
»  grande  douleur,  pitié,  et  horreur  à  ouyr  re- 
»  citer  du  plus  bas  homme,  et  du  plus  petit  estât 
))  du  monde.  Ny  oncques  mais  le  sang  de 
))  vostre  noble  maison  de  France  ne  fut  si 
>)  cruellement  et  honteusement  respandu ,  ne 
)>  dont  vous  et  ceux  de  vostre  sang,  et  tous  vos 
))  subjets  et  bienveuillans ,  deviez  avoir  tel 
»  deuil,  courroux,  et  desplaisance,  et  mesme- 
»  ment  la  chose  demeurant  sans  punition  et  re- 


»  paralion  quelconque,  comme  elle  a  fait  jus- 
»  ques  icy.  Qui  est  la  plus  grande  vergongne  , 
»  et  la  plus  honteuse  chose  qui  oncques  advint, 
»  ny  pourroit  advenir  à  si  noble  maison.  Et  se- 
»  roit  encores  plus,  si  la  chose  demeuroit  lon- 
))  guement  en  tel  estât. 

))  Tiercemcnt ,  par  les  fausses,  feintes  et  dam- 
î)  nables  manières  tenues  parledittraislre  meur- 
»  trier,  après  l'accomplissement  dudit  très-hor- 
»  rible  et  détestable  meurtre.  Car  il  vint  au 
«corps,  avec  les  grands  seigneurs  de  vostre 
))  sang,  se  vestit  de  noir,  fut  à  son  enterrement, 
))  feignant  pleurer,  et  faire  dueil,  et  avoir  des- 
»  plaisance  de  sa  mort,  cuidant  par  ce  couvrir, 
))  celer  et  embler  son  mauvais  péché  ,  et  tint 
»  au  regard  de  ce  plusieurs  autres  feintes  et 
>)  damnables  manières ,  à  vous  et  à  ce  royaume 
»  toutes  notoires,  qui  trop  longues  seroient  à 
»  reciter.  Et  en  cette  feintise  persévéra ,  jus- 
M  ques  à  ce  qu'il  cognut  et  apperceut  que  son 
»  meffait  venoit  en  clarté,  et  lumière,  et  estoit 
M  ja  connu  et  descouvert ,  par  la  diligence  qu'on 
))  avoit  fait.  Et  lors  il  confessa  ouvertement 
»  au  roy  de  Sicile  et  à  monseigneur  de  Berry 
))  vostre  oncle,  avoir  commis,  et  fait  perpétrer 
»  et  commettre  ledit  meurtre.  Et  dit  que  le 
))  diable  Tavoit  tenté  et  surpris ,  lequel  luy  avoit 
»  fait  faire,  sans  autre  cause  ou  raison  quel- 
))  conque  y  assigner.  Et  aussi  estoit-ce  la  ve- 
»  rite.  Et  non  content  d'avoir  une  fois  tué  et 
»  meurtry  si  damnablement  son  cousin  ger- 
))  main  ,  vostre  seul  frère ,  comme  dit  est  :  mais 
»  en  persévérant  en  l'obstination  de  son  très- 
»  desloyal,  faux  et  mauvais  courage,  s'est  ef- 
))  forcé  de  le  tuer  et  meurtrir  encores  une  fois, 
»  c'est  à  sçavoir  de  vouloir  esteindre,  damner 
«  et  effacer  entièrement  sa  mémoire  et  renom- 
))  mée  par  faux  mensonges ,  et  controuvées  ac- 
))  cusations,  comme  Dieu  grâce,  il  vous  est  bien 
))  apparu  notoirement,  et  à  tout  le  monde. 

»  Pour  occasion  duquel  faux  et  traistre  meur- 
»  tre,  nostretrès-redoulé  et  souverain  seigneur, 
»  nostre  trés-redoutée  dame  et  mère,  à  qui  Dieu 
»pardoint,  si  très -désolée  et  desconfortée, 
»  comme  dame  et  créature  quelconque  pouvoit 
))  estre ,  pour  la  perte  de  son  seigneur  et  mary, 
»  et  mesmement  pour  ce  qu'on  le  luy  avoit  esté 
))  par  si  fausse  manière,  au  plustost  qu'elle  peut, 
»  après  le  cas  advenu  se  relrahit  par  devers 
)>  vous  et  je  Jean  en  sa  compagnée ,  comme  à 
))  son  roy,  et  à  son  singulier  secours  et  refuge , 
•»  en  vous  suppliant  le  plus  humblement  qu'elle 


452 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


))sceut,  et  peut,  qu'il  vous  pleust  de  vostre 
»  bénigne  grâce  la  regarder,  et  nous  aussi  ses 
))enfans,  en  compassion  et  pitié.  Et  dudit 
«meurtre,  si  damnablcment  perpétré  et  com- 
))mis,  avéré,  et  confessé  publiquement  par 
»  ledit  traistre  meurtrier,  luy  fissiez,  et  adminis- 
»  trassiez  raison  et  justice,  telle  et  si  grande  , 
))  et  si  promplement,  comme  il  appartenoit , 
»  et  appartient  bien  au.cas,  considéré  Ténormilé 
»  d'iceluy,  et  comme  vous  estiez,  et  estes  tenu 
))  et  obligé  de  faire.  Comme  parce  que  c'est  le 
»  vray,  droict  et  propre  don  de  chacun  roy, 
»  que  de  administrer  justice,  et  il  en  est  vray 
•»  débiteur  à  ses  subjets.  Et  laquelle,  sans  re- 
»  qucste  quelconque  de  partie ,  de  son  office,  il 
»  doit  indifféremment  k  un  chacun  administrer, 
»  tant  au  pauvre  comme  au  riche.  Et  plus  tost, 
»  et  plus  promptement  se  doit  exciter  et  es- 
»  veiller  alencontre  d'un  riche  et  puissant,  que 
))  alencontre  d'un  pauvre,  car  lors  en  est-il  be- 
))  soin.  Et  aussi  adoncques  à  proprement  parler, 
))  justice  exerce  sa  vraye  opération ,  et  doit  lors 
»  vrayement  estre  appellée  vertu.  Et  à  ce  et 
»  par  ce ,  principalement  et  directement  furent 
))  roys  establis,  et  ordonnés,  et  forte  seigneurie 
»  et  puissance  mises  en  leurs  mains ,  pour  icel- 
«les  puissamment  et  vertueusement  exercer  ; 
»  et  mesmement  quand  les  cas  s'y  offrent ,  et 
))  le  requièrent,  ainsi  que  fait  le  cas  présent, 
))  comme  parce  que  la  chose  en  vostre  chef  et 
»  en  vostre  nom ,  vous  touche  si  grandement , 
))  comme  chacun  sçait,  car  sondit  seigneur  et 
»  mary,  et  nostre  trés-redouté  seigneur  et  père, 
»  ainsi  mauvaisement  meurtry,  estoit  vostre 
»  seul  frère  germain.  Laquelle  justice  vous  luy 
))  accordastcs  faire.  Pour  laquelle  obtenir,  elle 
M  eut  ses  gens  continuellement  par  devers  vous, 
))  pour  icelle  vous  ramentcvoir,  elsolliciter  très- 
»  diligemment.  Laquelle  administration  de  jus- 
M  tice  elle  attendit  jusques  au  jour  assigné,  et 
))  encores  très-longuement  après.  Et  pource  que 
))  rien  ne  pouvoit  obtenir,  pour  quelconques 
))  diligences  qu'elle  en  flst  faire,  nonobstant  les 
»  empeschemens  et  destourbiers  qui  y  furent 
»  mis  par  ledit  traistre,  ses  serviteurs,  et  offi- 
»  ciers  estans  entour  de  vous,  comme  cy-après 
»  sera  dit,  jaçoit ,  nostre  très-redouté  et  sou- 
»  verain  seigneur,  que  nous  sçavons  cerlainc- 
«  ment  que  vous  avez  eu  lousjours  depuis ,  et 
M  encores  avez  très-grande  et  bonne  affection  , 
»  et  volonté  à  icelle  nous  administrer.  Nostre 
))  devant  dite  trés-redoutée  dame  cl  mère  re- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1411) 

>  tourna  par  devers  vous  en  propre  personne, 
I  et  je  Charles  en  sa  compagnée,  en  poursui- 
I  vant  sa  requeste,  en  vous  requérant  très-ins- 
tamment, que  vous  luy  fissiez  administrer 
justice.  Et  par  devant  nostre  très-redouté 
seigneur,  monseigneur  de  Guyenne  vostre 
aisné  fils,  et  vostre  lieutenant  quant  à  ce, 
tant  de  raison,  comme  par  certaine  commis- 
sion ,  et  puissance  sur  ce  par  vous  donnée  b. 
madame  la  reine,  à  luy,  et  à  chacun  d'eux 
pour  le  tout,  fit  faire  certaine  proposition, 
contenant  bien  au  long  la  manière  dudit 
meurtre,  et  les  causes  pour  lesquelles  il  fut 
commis,  et  perpétré ,  et  aussi  les  responses  , 
et  justifications  à  certaines  fausses,  mauvaises 
et  desloyales  accusations  mises  en  avant  par 
ledit  traistre  meurtrier,  en  certaine  proposi- 
tion par  luy  faite  par  devant  nostre  dit  très- 
redouté  seigneur,  monseigneur  de  Guyenne, 
pour  vouloir  tortionnairement  et  à  force  pal- 
lier et  couvrir  son  mauvais  meurtre.  Et  après 
la  proposition  faiste  par  notre  dite  trés-redou- 
tée dame  et  mère,  elle  fit  faire  et  prendre  ses 
conclusions  alencontre  dudit  traistre  meur- 
trier, telles  comme  elle  les  peut  prendre  et 
eslire  selon  la  coustume,  stile  et  usage  de 
vostre  royaume ,  et  requit  que  vostre  procu- 
reur fust  adjoint  avec  elle,  pour  faire  les  con- 
clusions convenables ,  appartenans  au  cas  , 
pour  rintcrest  de  la  justice.  Après  lesquelles 
choses  ainsi  faites ,  nostre  dit  très-redouté 
seigneur,  monseigneur  de  Guyenne,  par  le 
conseil  des  seigneurs  de  vostre  sang,  et  au- 
tres de  vostre  conseil,  estans  devers  luy  en 
vostre  chastel  du  Louvre,  respondit  à  nostre 
dite  dame ,  que  luy  comme  vostre  lieutenant, 
et  représentant  vostre  personne  en  ceste  par- 
tie, et  les  seigneurs  de  vostre  sang,  et  ceux 
de  vostre  conseil,  estoient  très-bien  contens, 
et  avoient  très-agreables  les  réponses ,  et 
justifications  proposées  par  nostre  dite  dame 
et  mcre,  pour  vostre  frère,  à  qui  Dieu  par- 
doing,  nostre  trés-redouté  seigneur  et  père, 
et  qu'elle  l'avoit  très-bien  excusé,  et  des- 
chargé. Et  que  au  surplus  on  luy  fcroit  si 
très-bonne  response,  et  provision  de  justice 
sur  les  choses  par  elle  requises,  qu'elle  en 
dcvoit  estre  contente.  Et  jaçoit  que  nostre  dite 
dame  et  mère  poursuivist  et  fist  poursuivre 
très-diligemment,  et  très-instamment  ladite 
response,  et  eust  derechef  fait  faire  une  sup- 
plication, faisant  mention  de  ce  que  dit  est, 


(1411) 

»  concluant  et  (cndant  aux  fins  dessus  diles ,  à 
))  ce  qu'elle  peust  obtenir  quelque  provision  de 
))  justice,  laquelle  vous  fut  présentée  et  baillée 
»  en  vostre  main.  Et  fit  en  ceste  matière  plu- 
»  sieurs  autres  notables  et  grandes  diligences , 
»  à  vous ,  et  aux  seigneurs  de  vostre  sang,  et  à 
»  ceux  de  vostre  conseil  notoires ,  et  bien  ma- 
»  nifcsles ,  qui  seroient  trop  longues  à  réciter. 
»  Néantmoins  elle  ne  peut  oncques  aucune 
»  chose  obtenir,  non  mie  seulement  adjonction 
')  de  vostre  dit  procureur,  qui  est  une  piteuse 
w  chose  à  recorder.  Car  ledit  Iraistre  meurtrier 
«voyante!  cognoissant  vostre  inclination,  et 
)i  la  grande  et  bonne  volonté  que  vous  aviez  à 
»  faire  et  administrer  bonne  justice.  Scachanl 
»  aussi  qu'il  ne  pouvoit  justifier  son  meffait  en 
»  manière  quelconque,  pour  icelle  destourber, 
»  et  du  tout  empescher,  outre  et  par  dessus  les 
»  défenses  par  vous  à  luy  faites ,  si  solemnelle- 
))  ment  et  notablement  par  vos  lettres  patentes, 
))et  par  vos  messagers  solemnels,  à  ceste  fin 
))  envoyés  par  devers  luy,  vint  en  vostre  bonne 
»  ville  de  Paris  à  puissance  de  gens  d'armes , 
»  et  de  plusieurs  estrangers  et  bannis ,  qui  fi- 
»  rent  en  vostre  royaume  plusieurs  grands  et 
))  irréparables  dommages,  comme  c'est  chose 
»  toute  notoire.  Et  vous  convint  pour  ce  avant 
))  qu'il  y  arrivast  partir  de  Paris  comme  aussi 
))  nostre  trés-redoutée  dame,  madame  la  reyne, 
«  et  nostre  très-redouté  seigneur,  monseigneur 
«  de  Guyenne,  et  les  autres  seigneurs  de  vostre 
»  sang,  et  les  gens  de  vostre  conseil.  Et  il  de- 
»  meura  en  vostre  dite  ville  de  Paris  à  tout  sa 
«puissance,  où  il  tint  plusieurs  mauvaises  et 
))  estranges  manières,  au  regard  de  vous,  de 
»  vostre  seigneurie,  et  de  vostre  peuple. 

»  Et  tant  qu'il  convint  pour  eschever  et  esvi- 
1)  ter lesdits grands  inconveniens,etoppressions, 
))  qui  estoient  faites  à  vostre  dit  peuple  par  luy 
))  et  ses  gens  d'armes,  vous,  notre  trés-redou- 
))  lée  dame  madame  la  reyne,  nostre  dit  très- 
»  redouté  seigneur,  monseigneur  de  Guyenne, 
»  et  autres  de  vostre  sang ,  vinssiez  tout  à  son 
))  bon  plaisir  en  vostre  ville  de  Chartres,  pour 
))  lui  faire  illec  octroyer  ,  passer  ,  et  accorder 
»  tout  ce  qu'il  vouloit,  et  avoit  advisé  eslre  fait, 
»  pour  soy  cuider  délivrer  et  descharger  à  tous- 
»  jours  mais  dudit  faux  et  traistre  meurtre  -,  et 
))  généralement  de  tout,  par  sa  force,  violence, 
))  et  tyrannique  puissance,  par  laquelle  il  a  no- 
»  toirement  tenu,  et  encores  tient  vostre  justice 
»  dessous  son  pied.  Et  n'a  souffert  aucunement 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


453 


)  que  vous,  ny  vos  officiers ,  ayez  eu  ,  ny  ayez 
>  encores  de  présent  aucune  cognoissance  sur 
)  son  péché,  ny  sur  son  meffait. N'y  ne  s'est  dai- 
gné en  manière  quelconque  humilier  envers 
vous,  que  il  a  tant  courroucé  et  offensé  par  ce 
que  dit  est,  ny  aussi  envers  vostre  justice,  ny 
soy  mettre  en  quelconques  termes  de  raison; 
)  ains  a  esté  à  vous,  et  à  ceux  de  vostre  sang  en 
tout  et  par  tout  desobeyssant,  et  qui  pis  est , 
)  les  a  en  toutes  manières  efforcé  et  violé.  Par- 
quoy,  par  ce  qui  sera  dit  cy-après,  selon  tous 
droicts  et  raisons  escrites,  est  chose  claire  que 
)  tout  ce  qui  fut  fait  à  icelle  journée  est,  et  doit 
)  estre  dit  nul  et  de  nulle  valeur.  Joint  qu'au- 
)dit  lieu  de  Chartres,  ledit  traistre  meurtrier 
)  vint  en  vostre  présence  à  une  certaine  journée 
)  à  l'église  cathédrale  d'iceluy  lieu.  Et  par  l'un 
)  de  ses  conseillers  vous  fil  dire  ,  et  exposer  , 
)  comme  pour  le  bien  de  vous",  et  de  vostre 
)  royaume,  il  avoit  fait  mourir  vostre  frère.  Et 
)  pource  vous  prioit,  que  si  aucune  indignation 
)  aviez  pour  ce  conceue  alencontre  de  luy,  qu'il 
)  vous  pleust  l'oster  de  vostre  cœur.Et  s'efforce, 
)  et  veut  maintenir  qu'il  luy  fut  dit  de  par  vous, 
)  qu'en  la  mort  de  voslre  frère  n'aviez  pris  au- 
)  cunedeplaisance,  et  luy  pardonniez  tout.  Or 
)  pour  Dieu  ,  nostre  très-redoulé  et  souverain 
)  Seigneur,  plaise  vous  considérer,  et  bien  pen- 
)  ser  à  la  forme  et  manière  de  ceste  requeste , 
I)  et  de  ceste  supplication,  et  les  manières  que 
)  ledit  traistre  meurtrier  a  en  ce  tenu  au  regard 
de  vous  son  roy,  son  souverain  seigneur.  Car 
)  luy  qui  vous  avoit  tant  courroucé  et  offensé , 
qu'on  ne  pourroit  assez  dire,  et  qui  selon  les 
droicts  et  raison  escrite,  n'est  capable ,  ne  pre- 
nable de  pardon,  ny  grâce  quelconque.  Et  en- 
cores qui  plus  est,  n'est  digne  ny  ne  luy  est 
loisible  de  venir  en  voslre  présence  ,  ny  d'y 
avoir  aucun  accès,  ny  autre  pour  luy.  Et  si  au- 
cunement de  vostre  bénigne  grâce  permis  luy 
estoit ,  il  devoit  venir  en  toute  humilité  ,  et 
très-grande  et  singulière  recornoissance,  et 
repentance  de  son  meffait ,  a  par  ce  que  dit 
est,  formellement  fait  tout  le  contraire.  Car 
en  persévérant  en  l'orgueil,  et  obstination  de 
son  faux  courage,  il  vous  a  ozé  dire  notoire- 
ment devant  tout  le  monde  ,  et  en  lieu  si  no- 
table ,  qu'il  avoit  fait  mourir  vostre  frère  pour 
le  bien  de  vous,  et  de  vostre  royaume.  Et  veut 
maintenir  qu'il  luy  fut  dit  de  par  vous ,  que 
vous  n'y  aviez  aucune  desplaisance.  Qui  est  si 
grande  horreur  ,  et  si  très-grande  douleur  à 


454 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


M  loulboricœur,  à  ouyr  seulement  recorder,  que 
»  plus  grande  ne  pourroilestre,  et  encores  sera 
»  plus  grande  à  ceux  qui  viendront  après  vous, 
))  s'ils  lisent,  et  trouvent  en  escriture  notable, 
»  qu'ilsoilpariydela  bouchedu  roy  de  France, 
))  (qui  est  le  plus  grand  roy  des  chrestiens)  que 
»  en  la  mort  de  son  frère  germain,  si  honteuse, 
))  cruelle  ,  traistreuse,  et  inhumaine,  il  n'ait 
))  point  pris  de  desplaisance.  Lesquelles  choses, 
»  nostretrès-redouté  et  souverain  seigneur,  sont 
»  faites ,  et  redondent  clairement  en  si  Irès- 
»  grande  lésion,  et  vitupère  de  vostre  honneur, 
H  de  vostre  couronne ,  et  de  vostre  majesté 
))  royale,  qui  y  sont  tellement  blessés  et  foulés, 
))  que  à  peine  est-ce  chose  réparable.  L'ordre 
»  aussi  et  Testât  de  toute  justice  y  sont  si  gran- 
«  dément  contemnés,  et  pervertis,  que  oncques 
»  tant  ne  furent,  ny  plus  ne  pourroient  estre  : 
»  et  mesmement  du  sujet  au  regard  de  son  sou- 
))  verain  seigneur ,  contre  le  bien  et  la  paix  com- 
»  munede  ce  royaume,  qui  jusques  ores  a  lous- 
»  jours  esté  si  grand  sur  tous  les  royaumes  du 
»  monde.  Avec  ce,  que  ladite  requeste  futcau- 
»  sée  de  faux  et  notoires  mensonges.  Car  ayant 
»  fait  faussement  et  traistreusement  mourir 
))  vostre  seul  frère  germain,  par  mauvaisehayne 
»  couverte  ,  et  pourpensée  de  longue-main,  et 
»  avoir  le  gouvernement  en  vostre  royaume  , 
»  par  ambition  de  seigneurier,  et  dominer ,  et 
»  comme  dit  est,  en  la  présence  de  plusieurs,  ses 
»  serviteurs.  Il ditqueoncques mais  en  ceroyau- 
»  me  si  mauvais,  ny  si  traistre  meurtre,  n'avoit 
»  esté  commis,  ny  perpétré:  et  toutesfois  il  di- 
»  soit  en  sa  requeste  ,  qu'il  l'avoit  fait  pour  le 
»  bien  de  vous,  et  de  vostre  royaume.  Parquoy 
))  est  chose  trop  claire,  selon  tous  droits  et  rai- 
»  sons  escrites,  que  comme  dessus  est  dit,  tout 
))  ce  qui  fut  là  fait  à  ladite  journée  de  Chartres 
»  est  nul ,  et  de  nulle  valeur.  Et  qui  plus  est , 
M  digne  de  plus  grande  peine,  et  punition,  il  ne 
»  vous  daigna  oncques  tant  révérer,  priser,  ny 
))  honorer ,  que  de  si  grand  et  détestable  mes- 
»  fait,  dont  il  estoil,  et  est  si  notoirement  chargé, 
»  il  vous  requit  remission,  grâce,  ny  pardon 
))  quelconque. Et  toutesfoisilveutmaintenirque 
»  sans  confesser  son  méfiait,  et  sans  en  dcman- 
))  der  grâce,  vous  le  luy  avez  pardonné,  qui  est 
)>  selon  tous  droicts  et  raison  escrite  une  chose 
»  delusoirc,  et  illusoire  ;  et  à  proprement  parler 
))  une  vraye  dérision  et  mocquerie  de  justice  : 
»  c'estàsçavoir,  pardonner  à  un  pescheursans 
M  cognoisïance  de  son  péché  ,  sans  contrition  , 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (H  11) 

>  sans  repentance,  sans  en  daigner  faire  re- 
)  queste,  ne  supplication  quelconque.  Et  qui  pis 
)  est,  persévérant  notoirement,  et  mesmement 
)  en  la  présence  de  son  seigneur ,  en  l'obstina- 
)  lion  de  son  péché.  En  outre ,  tout  ce  qui  fut 
)  fait  à  ladite  journée  contienterreur  manifeste, 
)  et  le  destruisement  et  deshonneur  clair  etevi- 
)  dent  de  vous  et  de  vostre  royaume,  et  de  toute 
la  chose  publique ,  aussi  y  appert-il  contra- 
diction. Car  il  se  dit  avoir  bien  fait,  et  par  con- 
séquent ouvertement  il  requiert  avoir  mérite 
et  rémunération.  Et  toutesfois  il  veut  mainte- 
nir, que  vous  luy  avez  octroyé  grâce  et  par- 
don ,  qui  ne  chet  point  en  bien  fait:  mais  en 
péché  et  en  démérite.  Encores  plus,  car  il  n'y 
fut  advisé,  ordonné,  ne  parlé,  chose  quelcon- 
que pour  lesalutde  l'ame  du  trespassé,  et  pour 
faire  satisfaction  à  la  partie  blessée,  laquelle 
vous  ne  pouvez  ne  devez  remettre  en  manière 
quelconque.  Si  appert  trop  clairement,  parce 
que  dit  est,  que  ce  qui  fut  fait  audit  lieu  de 
Chartres,  fut  fait  contre  tous  les  principes  de 
droict,  contre  tout  l'ordre  et  principe  de  rai- 
son et  justice,  et  en  violant  iceux  en  tout  et 
par  tout.  Défaut  aussi  en  ses  principes  es- 
sentiaux.  Parquoy  ,  et  par  autres  choses  qui 
seroient  trop  longues  à  escrire,  appert  notoi- 
rement, comme  dit  est ,  que  ce  qui  fut  fait 
audit  lieu  de  Chartres  ne  vaut  rien,  ny  n'est 
pas  chose  digne  de  récitation. 
«  Et  si  aucuns  vouloient  dire  qu'il  eusl aucu- 
nement tenu  et  valu,  si  est-il  chose  trop 
claire,  par  ce  que  cy  après  sera  dit,  que  ledit 
traistre  meurtrier  est  venu  directement  alen- 
contre  d'iceluy  ,  et  l'a  forcé  et  violé  en  plu- 
sieurs et  diverses  manières.  Car  jaçoit  que 
audit  lieu  de  Chartres,  vous,  nostre  très-re- 
douté  et  souverain  seigneur,  lui  eussiez  com- 
mandé, qu'il  ne  nous  meffit  dés  lors  en  avant, 
et  pourchassas!  aucune  chose  qui  fust  à  nos- 
tre préjudice  ,  dommage,  ou  deshonneur ,  et 
qu'ainsi  l'eust  promis  et  juré  j  néantmoins  il 
a  fait  le  contraire.  Car  pour  cuider  condam- 
ner la  bonne  mémoire  de  nostre  très-redouté 
seigneur  et  père ,  et  pour  nous  cuider  des- 
truire  ,  et  déshéritera  tousjoursmais,  il  fit 
prendre  vostre  bon  et  loyal  serviteur^  vostre 
grand  maistre  d'hoslel,  à  qui  Dieupardoint, 
et  le  fit  emprisonner,  et  inhumainement  ge- 
henner,  questionner,  et  tourmenter,  telle- 
ment que  ses  membres  par  force  de  géhenne 
furent  tous  desrompus.  Et  par  force  et  vio- 


(1411) 

lence  de  martyre ,  qu'il  luy  fit  soutîrir ,  s'ef- 
força de  lui   faire  confesser  alencontre  de 
Tostre  frère,  nostre  très^-redouté  seigneur  et 
pcre,  à  qui  Dieu  pardoint,  aucunes  des  char- 
ges, qu'il  luy  avoit  aucunesfois  faussement 
imposé,  et  mauvaisementmis  sus,  pour  vou- 
)  loir  couvrir  son  mauvais  meurtre.  Et  pource 
)  essaya  et  voulut  derechef  esteindre  ,  effacer, 
>  et  damner  la  mémoire  de  vostredit  frère  ,  et 
»  tendre  à  vostre  destruction.   Et  ledit  grand 
I  maistre  fit  mener  au  lieu  de  sa  mort ,  lequel 
)  devant  ses  yeux  afferma  publiquement,  et  dit 
I  sur  la  damnation  de  son  ame ,  que  oncques 
I  jour  de  sa  vie  il  n"avoit  sceu ,  ny  apperceu  , 
<  que  ledit  feu  nostre  très-redouté  seigneur  et 
I  père  eust  pensé,  machiné,  ny  traité  chose  qui 
I  fust  contre  le  bien  de  vostre  personne.  Et  pa- 
I  reillement  aussi  n'avoit-il  :  mais  l'avoit  bien 
i  et  loyaument  servi  toute  sa  vie.  Et  si  aucune 
chose  il  avoit  dit ,  ou  confessé  au  contraire , 
i  ce  avoit  esté  parla  force  de  la  très-inhumaine 
i  géhenne  et  tourmens  qu'on  lui  avoit  faits, 
I  dont  il  avoit  eu  les  membres  tous  cassés  et 
desrompus,  comme  dit  est.  Et  ainsi  le  pre- 
noit  sur  le  péril  de  son  ame ,  et  sur  la  mort 
qu'il  attendoit  à  recevoir  présentement.  Et  en 
icelle  affermalion  persévéra  jusqu'à  la  mort, 
presens  plusieurs  chevaliers,  et  autres  nota- 
bles personnes.  El  par  ce  appert  trop  clai- 
rement, qu'il  est  venu  du  faicl,  et  directe- 
ment alencontre  de  ce  qu'il  jura  et  promit 
audit  lieu  de  Chartres.  En  après  il  a  recepté, 
recellé  et  nourry,  et  encores  fait  chacun  jour 
les  meurtriers ,  qui  à  son  commandement 
tuèrent  vostredit  frère.  El  toutesfois  ils  furent 
exceptés  et  mis  hors,  de  ce  qui  fut  fait  audit 
lieu  de  Chartres.  Plus  il  a  en  toutes  manières, 
comme  c'est  chose  toute  notoire  ,  vexe,  tra- 
vaillé, et  persécuté  les  officiers  et  serviteurs 
de  vostredit  frère,  et  les  nostres,  et  les  a  fait 
desappointer  de  leurs  estais,  et  de  leurs  offices, 
qu'ils  avoient  entour  vous ,    et  en    vostre 
royaume,  sans  occasion  ny  cause  quelconque, 
mais  seulement  en  hayne  et  contempt  des 
serviteurs  de  vostredit  frère  et  de  nous.  Elles 
aucuns  a  voulu  destruire  de  corps ,  et  de 
chevance,  et  s'est  essayé  de  les  vouloir  faire 
mourir.  Et  toutesfois  avoit-il  juré  et  promis. 
Et  en  plusieurs  autres ,  et  diverses  manières, 
qui  seroienl  trop  longues  à  raconter,  est  venu 
alencontre,  comme  c'est  chose  toute  notoire. 
Après  toutes  lesquelles  choses  ledit  traisUc 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  LRSINS. 


4.J5 


)  meurtrier,  voyant  et  cognoissant  pleinement 
)  l'horreur  et  la  cruauté  de  son  mcffait,  et  qu'il 
)  ne  le  pouvoil  couvrir  ni  pallier  en  manière 
)  quelconque,  afin  que  vous  ny  vos  officiers 
)  n'eussiez  aucune  cognoissancc  de  son  meffait. 
)  Et  pour  mettre  aussi  à  exécution  la  vraye 
)  cause ,  pour  laquelle  il  fit  mourir  vostredit 
)  frère,  c'est  à  sçavoir  pourseigneurier,  et  do- 
)  miner,  il  a  de  faicl  usurpé,  et  encores  usurpe 
l'auctorité  et  le  gouvernement  de  vous,  et  de 
vostre  seigneurie,  et  de  vostre  royaume,  des- 
quels il  a  usé  pleinement  comme  de  sa  pro- 
)  pre  chose.  Et  qui  pis  est,  et  doit  eslre  chose 
)  plus  que  lamentable  à  tous  vos  subjets,  et 
bienveuillans ,  il  a  détenu  et  détient  encores 
)  en  telle  et  si  grande  subjction  vostre  per- 
)  sonne ,  et  celle  aussi  de  nostre  très-redouté 
)  seigneur ,  monseigneur  de  Guyenne  vosiro 
)  aisné  fils,  qu'il  n'est  personne  de  quelque  es- 
)  tat  qu'il  soit  de  ce  royaume,  ny  autre,  qui 
)  puisse  avoir  accès  à  vous,  pour  quelque  cause 
)  que  ce  soit,  sinon  par  le  congé  et  licence  de 
ceux  qu'il  a  à  ce  commis  et  ordonnés  entour 
vous  à   ceste   fin.    Et  a   débouté  d'enlour 
vous  les  anciens  bien  vaillans  hommes,  qui 
vous  ont  longuement  etloyaument  servy,  ela 
remply  leurs  lieux  et  places  de  ses  propres  fa- 
miliers et  serviteurs,  et  autres  tels  qu'il  luy 
a  pieu,  la  plus  grande  partie  gens  estrangers, 
et  à  vous  inconnus.  Et  semblablementànos- 
tre  très-redouté  seigneur  monseigneur  de 
Guyenne,  a  aussi  desappointé  ses  officiers,  et 
par  spécial  en  tous  les  notables  estais  et  offi- 
ces de  vostre  royaume.  Et  les  biens  et  subs- 
tance de  vous  et  de  votre  royaume  a  departy 
où  il  luy  a  pieu,  et  appliqué  à  son  singulier 
profit,  sans  l'employer  aucunement  au  bien 
de  vous,  ny  à  aucun  relèvement  de  vos  sub- 
jets. Les  autres ,  sous  aucunes  feintes  cou- 
leurs de  justice,  a  vexé,  travaillé,  et  rançonné, 
et  à  proprement  parler,  desnué  de  leurs  che- 
vances,  lesquelles  il  a  appliqué  et  converty 
présentement  à  ses  propres  usages  et  utilités, 
comme  c'est  chose  toute  notoire  à  Paris,  et 
ailleurs.  Bref,  il  a  ouvert  et  introduit  en  ce 
royaume  les  voyes  de  faire  et  commettre  tous 
crimes  et  maléfices  indifféremment,  sans  en 
prendre  ny  attendre  punition,  ne  correction 
quelconque.  Et  tant,  que  sous  ombre  de  la 
faute  et  négligence ,  d'avoir  fait  justice  dudit 
très-enorme,  et  détestable  meurtre,  plusieurs 
autres  crimes  et  maléfices  ont  esté  commis 


456 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


en  plusieurs  et  diverses  parties  de  vostre 
royaume,  depuis  ledit  cas  advenu,  Disans  les- 
dils  malfaiteurs  que  aussi  bien  passeroient- 
ils  sans  estre  punis ,  comme  faisoit  celuy  qui 
avoit  meurtry  le  frère  du  roy.  Qui  est  ou- 
verture d'une  très-grande  playe ,  et  la  plus 
cruelle  qu'on  puisse  mettre  en  une  seigneurie. 
»  Et  pource,  nostre  très-redouté  et  souve- 
rain seigneur,  monseigneur  de  Berry  vostre 
oncle,  le  duc  de  Bourbon,  le  comte  d'Alen- 
çon,  le  comte  de  Richemont,  et  le  comte 
d'Armagnac,  et  je  Charles  en  leur  compa- 
gnée ,  en  voulans  envers  vous  acquitter  nos 
foy  et  loyauté,  cnquoy  nous  sommes  tenus  et 
astraînls.  Nous  comme  vos  très-humbles  pa- 
rens  et  subjets ,  nous  mesmes  ensemble  l'an- 
née passée,  en  propos  et  intention  de  venir 
par  devers  vous  rcmonstrer  les  choses  dessus 
dites,  le  très-damnable  gouvernement  de  vos- 
tre royaume,  et  la  prochaine,  et  évidente  dé- 
sertion et  destruction  totale  d'iceluy,  si  les 
choses  demeurent  longuement  en  cet  estât. 
A  ce  que  nous  ouys,  ceux  aussi,  si  aucuns  y 
en  eut ,  qui  voulussent  dire  aucune  chose  au 
contraire,  nostre  très-redouté  et  souverain 
seigneur,  parl'advis,  délibération  et  conseil 
de  ceux  de  vostre  sang ,  et  des  gens  de  vostre 
conseil,  des  prélats,  seigneurs,  et  barons,  et 
des  prud'hommes  de  vostre  royaume ,  tels , 
et  en  tel  nombre ,  comme  il  vous  eust  pieu  es- 
tre à  faire,  eussiez  remédié  aux  inconveniens 
advenus ,  et  qui  autrement  nécessairement 
estoient,  et  sont  en  adventure  de  advenir 
bien  prochainement  en  la  liberté,  franchise, 
et  seureté  de  vostre  personne,  et  de  nostre 
très-redouté  seigneur  monseigneur  de  Guyen- 
ne vostre  aisné  fils.  Et  en  après  fut  mis  or- 
dre au  bien  et  bon  gouvernement  de  vostre 
royaume,  de  vostre  justice,  et  de  toute  la 
chose  publique  d'iceluy,  et  au  profit  de  vous, 
et  de  tous  vos  autres  subjels,  comme  ces 
choses  estoient  plus  à  plein  contenues  en  nos 
lettres  patentes ,  que  nous  vous  envoyasmes. 
Alors  vinsmes  auprès  de  Paris,  où  vous  es- 
tiez. Et  combien  que  pour  la  seureté  de  nos 
personnes ,  nous  fussions  accompagnés  de 
nos  parcns,  amis  et  vassaux ,  tous  vos  sub- 
jets ,  et  vinssions  tous  pour  vostre  service , 
et  seulement  pour  le  bien  de  vous ,  et  de  vos- 

)  Ire  royaume ,  comme  dit  est  :  neantmoins 
nous  offrismcs  venir  par  devers  vous ,  en 

>  compagnée  modérée.  Toutesfois  nous  n'y 


(1411) 

peusmes  oncques  avoir  un  seul  accès,  ny 
une  seule  audience,  à  cause  des  empesche- 
mens,  et  destourbiers  qui  y  furent  mis  par 
ledit  traistre  meurtrier,  qui  estoit  toujours 
au  plus  prés  de  vous ,  en  empeschant  si  très- 
grand  bien  ,  comme  nous  avions  intention  et 
propos  de  le  faire ,  en  persévérant  lousjours 
en  l'obstination  de  son  courage ,  et  en  ambi- 
tion de  convoitise,  qu'il  a  toujours  eu  desei- 
gneurier  et  dominer,  et  d'avoir  l'auctorité  et 
gouvernement  de  vous ,  et  de  vostre  royaume. 
Et  nous  convint  par  certain  appointement 
fait  et  pris  par  vous  et  par  vostre  conseil,  re- 
tourner en  nos  pays ,  et  faire  départir  nos 
gens, pour  eschever  la  destruction  de  vostre 
peuple.  Lequel  appointement  de  nostre  costé 
nous  accomplismes  réellement  et  de  faict, 
en  tant  qu'il  nous  touchoit.  Mais  il  vint  tan- 
tost  alenconîre,  et  le  viola  incontinent.  Car 
entre  autres  choses ,  il  fut  appointé  que  ceux 
qui  dcmeureroient  entour  vous  en  vostre  con- 
seil, seroientgens  non  suspects,  non  favora- 
bles ,  et  non  ayans  pension  de  l'une  ou  de 
l'autre  des  parties.  Et  il  y  a  laissé  ses  servi- 
teurs ,  et  ses  officiers  créés  par  luy,  et  sont 
les  plus  principaux  entour  vous ,  et  nostre 
dit  très-redouté  seigneur,  monseigneur  de 
Guyenne.  Et  les  autres  pour  la  plus  grande 
partie  tous  assermentés  à  luy.  Par  le  moyen 
desquels  il  a  tousjours  l'auctorité  et  le  gou- 
vernement de  vous ,  et  de  vostre  royaume  , 
mieux  et  plus  seuremenl  que  s'il  y  estoit  en 
personne.  Et  ainsi  n'est  aucunement  pourveu 
ausdits  inconveniens,  mais  tousjours  crois- 
sent chacun  jour,  et  encores  croistront  plus, 
si  Dieu,  et  vous  ny  mettez  bref  remède.  Et 
davantage,  jaçoit  que  Pierre  des  Essars, 
lors  prevost  de  vostre  ville  de  Paris,  et  gou- 
verneur de  vos  finances ,  par  ledit  appointe- 
ment ,  deust  estre  desappointé  de  tous  otTi- 
ces  royaux,  et  de  tous  les  estats  qu'il  avoit 
entour  vous.  Neantmoins  il  luy  fit  avoir  se- 
crettement  vos  lettres  patentes,  scellées  de 
vostre  grand  seel ,  pour  retourner  à  l'olficc 
de  ladite  prevosté  ,  sous  ombre  desquelles , 
ledit  Pierre  est  depuis  retourné  à  Paris  ,  et 
s'est  efforcé  de  retourner  et  rentrer  audit  of- 
fice de  prevosté.  Et  de  faict  est  venu  au  Chas- 
tellet  de  Paris  ,  seoir  en  siège,  et  prendre  la 
possession  dudit  olfice.  Et  le  tout  par  l'ordon- 
nance ,  sceu  et  volonté  dudit  traistre  meur- 
trier. Et  n'est  pas  demeuré  par  luy,  que  la 


PAR  JEAN  JU VENAL  DES  LRSINS. 


(1411) 

■))  chose  n'ait  sorly  son  effect.  Parquoy  appert 
»  ledit  appointement  eslre  violé  de  son  costô. 
))  Et  qui  pis  est,  en  faisant  mcsmcs  ledit  ap- 
»  pointement,  il  pourchassoit  secreltemcnt  le 
M  contraire  d'iceluy,  et  en  soy  le  rompoit,  et 
0  forfaisoit.  Car  en  consentant  le  desappointe- 
»  ment  dudit  Pierre  des  Essars ,  il  pourchassoit 
»  sccrettement,  qu'il  fust  appointé  derechef, 
»  comme  dit  est.  Parquoy  est  chose  tropmani- 
»  feste,  queoncqucsjourde  sa  vie  n'eut  propos, 
»  volonté,  ne  intention  de  le  tenir  en  aucune 
))  manière.  En  outre,  jaçoit  que  par  ledit  traité 
»  il  eust  esté  apppoinlé  ,  que  tous  ceux  qui  au- 
)  roient  esté  desappointés  de  leurs  estats  et  of- 
»  fices,  sous  ombre  d'avoir  esté  en  la  compa- 
»  gnéede  moy  Charles,  et  des  autres  seigneurs 
M  dessus  nommés  au  lieu  de  Yicestre,  seroient 
»  restitués  et  restablis  en  leurs  offices.  Et  que 
»  l'ordonnance  de  vous  etdevostre  grand  con- 
»  seil,  entre  les  autres  messire  Jean  de  Garen- 
»  cieres ,  eust  esté  remis  et  restitué  en  l'office 
»  de  la  capitainerie  de  vostre  ville  de  Caen. 
»  Neantmoins  en  directement  venant  alencon- 
»  tre  ledit  traistre  meurtrier,  l'a  fait  depuis  os- 
»  1er  et  desappointer  dudit  office ,  et  l'a  impe- 
))  tré  pour  soy  mesmes,  en  contempt,  mespris 
))  et  haine  dudit  de  Garencieres.  Et  de  faict 
))  tient  et  occupe  ledit  office.  Parquoy  il  ap- 
))  pert  trop  clairement  qu'il  a  violé  et  rompu  le- 
»  dit  traicté  en  plusieurs  et  diverses  manières. 
))  Et  combien,  nostre  trés-redouté  et  souve- 
»  rain  seigneur,  que  par  nostre  très-redoutée 
))  dame  et  mère,  à  qui  Dieupardoint,  aient  esté 
»  faites  les  diligences  dessus  dites,  à  ce  que 
»  justice  luy  fust  administrée  dudit  mauvais  et 
»  damnable  meurtre,  et  qu'il  y  ait  ja  près  de 
»  quatre  ans  que  le  cas  est  advenu,  sans  lod- 
»  tesfois  que  elle  ne  nous  ayons  peu  obtenir 
»  une  seule  provision  de  justice.  En  ensuivant 
))  les  voyespar  elles  prises,  je  Charles,  vous  ay 
»  naguieres  supplié  très-humblement  qu'il  vous 
»  pleust  me  donner  et  octroyer  vos  lettres  en 
»  terme  de  justice  alencontre  des  consentans 
»  et  complices  dudit  meurtre.  C'est  à  sçavoir 
»  vos  lettres  adressantes  à  tous  vos  justiciers, 
»  que  ceux  qui  par  information  deue  se  trou- 
»  veroient  chargés  et  coupables  des  choses  des- 
»  susdites,  ils  prissent  et  emprisonnassent,  et 
»  en  fissent  telle  raison  et  justice  comme  au  cas 
')  appartiendroit,  et  cela  n'estoit  que  pour  ex- 
»  citer  et  esveiller  justice.  Car  de  son  olTice 
»  sans  ma  rcqueste  ne  d'autre  quelconque  elle 


457 


le  doit  et  est  tenue  de  faire.  El  ne  croy  mie 
qu'il  y  ait  en  vostre  royaume  homme  de  quel- 
que estât  ou  condition  qu'il  soit,  tant  soit 
pauvre  ou  de  bas  estât,  à  qui  on  les  refusast 
en  vostre  chancellerie  en  cas  pareil ,  et  à 
moindre  trop,  tant  sçay-je  bien  qu'on  ne  les 
dcvoit  pas  refuser.  Et  toutcsfois  pour  quel- 
conque diligence  que  j'en  ay  sceu  faire,  je 
n'ay  peu  obtenir  lesditcs  lellrcs  de  justice.  Et 
cela  tient  pourcc  qu'il  y  en  a  aucuns  en  vos- 
tre conseil  qui  se  sentent  chargés  des  choses 
dessus  dites ,  et  pource  n'ont  pas  conseillé 
lontorinement  de   ma   supplication   et  re- 
queste.  Pourquoy,  mon  Irès-redouté  et  sou- 
verain seigneur,  je  vous  ay  naguieres  sup- 
plié très-humblement,  comme  plus  pouvois, 
qu'il  vous  plusl,  pour  le  bien  de  vous  et  de 
vostre  royaume ,  débouter  et  mettre   hors 
d'entour  vout  certaines  personnes ,  que  je 
vous  ay  nommé  et  déclaré  par  mes  lettres , 
qui  notoirement  empeschent  le  bien  de  jus- 
tice, et  le  bon  gouvernement  de  vous,  et  la 
paix  commune  de  vostre  royaume,  et  empes- 
cheront  tant  qu'ils  seront  entour  vous.  Et  ce 
faict,  j'estois  prest  pour  l'amour  et  révérence 
de  Dieu  premièrement,  et  de  vous  après,  et 
aussi  pour  le  bien  de  vostre  royaume,  sur  les 
choses  à  moy  naguieres  dites  de  par  vous, 
par  vos  ambassadeurs  qu'il  vous  a  pieu  à  moy 
I  envoyer,  vous  donner  et  faire  telle  rcsponse, 
I  descouvrir  aussi  tellement  et  si  clairement  nos 
I  intentions  et  propos,  que  Dieu,  vous  et  tout 
I  le  monde  en  devriez  estre  contens.  De  quoy. 
I  comme  en  la  requeste  précédente,  je  n'ay  peu 
»  par  semblable  cause  aucune  chose  obtenir. 
))  Si  vous  supplions,  nostre  très-redoulé  et 
)  souverain  seigneur,  tant  humblement,  comme 
)  plus  pouvons,  que  attendu  et  considéré  ce 
)  que  dit  est,  c'est  à  sçavoir  l'enormité  dudit 
)  meurtre,  lequel  on  ne  pourroit  assez  deles- 
)  ter,  ne  blasmi-r  la  notoriété  d'iceluy,  la  con- 
)  fession  départie,  qui  l'a  confessé  notoirement 
)  et  publiquement,  tant  en  jugement,  par  de- 
>  vant  nostre  très- redoutéetsouverain  seigneur, 
)  monseigneur  de  Guyenne,  vostre  aisné  fils, 
)  et  plusieurs  de  vostre  sang,  ceux  aussi  de  vos- 
)  tre  conseil,  et  très-grande  multitude  de  vos- 
)  tre  peuple,  sur  ce  assemblé  à  sa  rcqueste,  en 
vostre  hoslel  de  Saincl-Paul,  et  nostre  très- 
I)  redouté  seigneur,  monseigneur  de  Guyenne, 
séant  en  jugement(comme  représentant  vos- 
)  tre  personne,  qui  estes  son  roy,  son  juge, 


458 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


et  son  souverain  seigneur,  et  le  nostre  :)  que 
hors  jugement ,  par  devant  tels,  et  si  nota- 
bles tesmoins ,  comme  le  roy  de  Sicile ,  et 
monseigneur  de  Berry  vostre  oncle ,  par  de- 
vant lesquels  il  confessa  purement,  simple- 
ment ,  et  absolument,  sans  cause  ou  raison 
quelconque  y  assigner,  fors  seulement  qu'il 
l'avoit  fait  par  la  tentation  de  Tennemy.  Et 
depuis  aussi  l'a  confessé  en  plusieurs  autres 
lieux,  tant  par  devant  vous ,  comme  par  de- 
vant plusieurs  autres  personnes  notables. 
Laquelle  confession  ainsi  faite ,  selon  toute 
raison  escrite ,  et  selon  tous  droicts  et  usa- 
ges notoirement  observés,  vaut  et  doit  valoir 
à  son  préjudice,  ne  jamais  il  ne  doit  estre 
receu  à  dire  le  contraire  de  sa  confession , 
ny  à  la  colorer  ou  justifier  autrement ,  qu'il 
fit  premièrement,  par  laquelle  confession, 
il  se  condamna  luy-mesme  de  sa  propre 
bouche,  et  jetta  sur  luy  sa  sentence.  Et  est 
chose  trop  claire,  que  après  sadile  confes- 
sion, il  ne  convient  faire  alencontre  de  luy 
autre  solemnité  de  procès,  ny  ne  git  la  chose 
en  aucune  examinalion  ,  ou  cognoissance  de 
cause.  Et  aussi  selon  raison ,  ne  reste  fort 
seulement  prompte  punition,  et  exécution 
de  justice,  ne  ny  affiert  et  convient  aucun 
delay.  Et  toutesfois  par  ce  que  dit  est ,  nos- 
tre tres-redoutée  dame  et  mère,  à  qui  Dieu 
pardoint ,  et  nous  aussi  en  l'ensuivant ,  avons 
fait  enceste  manière  toutes  diligences  possi- 
bles à  très-grandes  instances,  et  souffert  et 
attendu  très-longuement,  et  par  très-longs 
delays.  Car  il  y  a  ja  trois  ans  et  demy  passés, 
que  ceste  poursuite  commence ,  sans  ce  que, 
comme  dit  est,  nous  y  puissions  oncques  ob- 
tenir une  seule  provision  de  justice ,  ne  ap- 
pcrcevoir  en  manière  quelconque  ,  que  jus- 
lice  s'en  veuille  aucunement  entremettre. 
Qui  est  et  sera  une  très-douloureuse  et  piteuse 
chose  à  ouyr  seulement  raconter.  Attendu 
aussi  et  considéré  les  grands  maux,  dom- 
mages et  inconveniens  par  ce  advenus  en  vos- 
tre royaume  ,  et  qui  nécessairement  y  advien- 
dront  encores  plus  grands,  si  ce  cas  n'est  re- 
paré. Car  comme  vous  pouvez  voir  et  co- 
gnoistre  clairement,  depuis  ledit  meurire 
advenu ,  ce  royaume  est  lousjours  cheu  en  in- 
conveniens de  plus  en  plus,  et  de  petit  en 
plus  grand.  Et  aussi  est-ce  le  droict  propre 
du  dcfauldc  justice,  d'engendrer,  nourrir,  et 
multiplier  tous  inconveniens.  Pource  vous 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1411) 

»  plaise,  de  vostre  grâce,  en  faisant  le  devoir 
»  de  vostre  office ,  et  en  obéissant  à  Dieu  nostre 
»  Créateur,  duquel  le  faict  de  justice  despend , 
»  et  procède,  et  la  tenez  de  luy  nuement.  Et 
»  aussi  eu  esgard  et  considération  en  pitié, 
»  au  bon  maintiennement  de  vostre  seigneurie 
»  et  de  vostre  royaume,  vous  exciter  et  esveil- 
»  1er,  et  promplement,  plus  grands  delays  ar- 
))  rieremis,  vous  employer  à  ladite  exécution 
))  de  justice.  Et  de  ce  en  si  très-grande  humi- 
»  lité ,  comme  nous  pouvons ,  vous  supplions , 
))  et  requérons,  et  sommons  très-instamment, 
»  et  comme  nostre  très-redouté  et  souverain 
»  seigneur,  selon  les  droicts ,  desquels  les  li- 
»  vres  sont  tous  pleins,  il  nous  soit  loisible  et 
»  permis  pourchasser  par  toutes  voyes,  tant  de 
»  faict ,  comme  autrement,  la  réparation  dudit 
»  meurtre  ,  et  de  l'honneur  de  nostre  dit  très- 
))  redouté  seigneur  et  père,  à  qui  Dieu  par- 
»  doint ,  ainsi  blessés  de  faict.  Mais  qui  plus 
»  est,  sommes  à  ce  tenus  et  obligés,  et  nous 
»  est  commandé  par  les  droicts ,  à  très-grandes 
))  et  grosses  peines.  C'est  à  sçavoir,  en  peine 
»  d'encourir  tache  d'infamie ,  de  non  estre  cen- 
»  ses  et  réputés  ses  enfans ,  ne  luy  appartenir 
»  en  aucune  manière ,  estres  réputés  indignes 
»  de  sa  succession ,  de  son  nom ,  de  ses  armes, 
))  et  de  sa  seigneurie.  Laquelle  nous  ne  devons, 
»  ne  voulons  encourir,  plustost  voudrions  souf- 
))  frir  la  mort,  et  ainsi  devroit  faire  tout  noble 
»  cœur,  de  quelque  estât  qu'il  soit.  Nous  vous 
»  supplions  doncques  tant  et  si  humblement, 
»  comme  plus  pouvons  quant  à  ce,  et  ainsi 
»  pour  résister  et  débouter  sa  mauvaise  inten- 
»  tion  qu'il  a  alencontre  de  nous,  tendant  en 
»  toutes  voyes  à  nostre  destruction ,  il  vous 
»  plaise  de  vostre  bénigne  grâce,  nous  à  qui 
»  Dieu  a  fait  tant  de  grâce ,  qu'il  nous  a  fait 
»  naistre  en  ce  monde  vos  parens ,  et  si  pro- 
»  chains  de  vostre  lignage,  comme  vos  neveux 
»  enfans  de  vostre  seul  frère  germain  ,  aider, 
))  secourir,  et  conforter  de  vostre  puissance,  et 
»  à  proprement  parler  vous  plaise  aider,  se- 
1)  courir  et  conforter  vostre  dit  frère,  duquel 
))  en  ceste  partie  nous  démenons  et  entendons 
))  à  démener  la  cause.  Helas  !  nostre  Irés-rc- 
»  douté  et  souverain  seigneur,  il  n'est  si  pau- 
»  vre  gentilhomme,  ny  homme  de  si  bas  eslal 
»  en  ce  royaume  ,  ny  autre  quelconque,  à  qui 
»  on  eust  si  Iraistreusement  et  cruellement 
»  meurtry  et  tué  son  père  ou  son  frère  ,  que 
»  luy,  ses  parens,  et  amis  ne  se  fissent  partie, 


(i4ii; 


PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS. 


459 


»  et  ne  poursuivissent  jusques  à  la  mort  alen- 
))  contre  dudit  meurtrier.  Et  mesmemcnt  ledit 
»  malfaiteur  persévérant  de  plus  en  plus  en 
»  Tobslinalion  de  son  cruel  et  faux  courage, 
»  comme  fait  notoirement  le  devant  dit  traistre 
»  meurtrier,  quinaguieres  vous  a  ozé  escrire , 
))  et  en  plusieurs  autres  lieux  notables,  qu'il 
»  a  fait  mourir  voslre  frère ,  à  qui  Dieu  par- 
))  doint,  nostre  tres-redoutè  Seigneur  et  pcre , 
»  bien  etdeuement.  Desmentant  pour  occasion 
»  de  ce  moy  Charles  en  plusieurs  lieux ,  à 
))  quoy  pour  le  présent  il  me  desporte  de  rcs- 
»  pondre  plus  avant.  Car  comme  dessus  est  dit, 
»  il  vous  appert  bien  clairement  qu'il  est  men- 
»  teur,  mauvais,  faux,  traistre  et  desloyal 
»  meurtrier.  Et  moy,  ia  Dieu  grâce ,  ay  lous- 
»  jours  esté ,  suis ,  et  seray  net ,  sans  reproche, 
»  et  vray  disant,  Nostre  tres-redoulé  et  sou- 
»  verain  Seigneur,  nous  prions  au  benoist  fils 
»  de  Dieu  qu'il  vous  doint  très-bonne  vie  et 
»  longue.  En  tesmoin  de  ce ,  nous  Charles  avons 
»  fait  mètre  nostre  scel  à  ces  présentes.  Donné 
»  àGergeausur  Doire  le  quatorziesme  jour  de 
»  juillet ,  l'an  de  grâce  mille  quatre  cens  et 
»  onze.  Ainsi  signé,  P.  duPuys.  » 

Suivant  le  contenu  desquelles  lettres ,  quand 
elle  vinrent  à  la  cognoissance  dudit  duc  de 
Bourgogne,  parle  conseil  d'aucuns  siens  con- 
seillers ,  il  fit  maçonner  et  fabriquer  lettres 
responsives  aux  lettres  dessus  dites  dudit  duc 
d'Orléans  bien  longues ,  en  s'excusant ,  et  res- 
pondant  au  contenu  des  lettres  dessus  dites. 
Laquelle  response  sembloit  à  plusieurs  gens 
mal  comburée  et  digérée ,  et  en  efTect  se  fon- 
doit  sur  la  proposition  de  maistre  Jean  Petit. 

Le  jour  de  la  Conversion  SainctPaul ,  après 
le  soleil  couché,  sourdirent  tres-horribles  vents, 
et  tempeste,  avec  une  grosse  gresle,  qui  fit 
grand  dommage  à  Paris,  et  abbatit  cheminées, 
et  aucunes  parties  des  maisons ,  et  au  plat 
pays  furent  descouvertes  les  maisons  couvertes 
de  chaume ,  et  les  arbres  fruitiers  et  autres 
foudroyez  et  abbatus. 

La  reyne  alla  à  Melun ,  et  là  vint  le  duc  de 
Berry,  et  maistre  Charles  Cudée  prevost  des 
marchans  de  Paris ,  qui  estoit  bien  notable 
homme  ,  y  fut  envoyé,  el  autres  plusieurs  no- 
tables gens ,  pour  sçavoir  si  en  ces  differens  on 
pourroit  trouver  aucun  moyen  d'accord,  ou 
paix.  Et  y  furent  divers  voyes  ouvertes,  mais 
n'y  fut  rien  ouvert  qui  tint,  ne  qui  vint  à  bon 
port,  et  se  disposèrent  les  parties  à  une  grande 


et  griefve  guerre.  Et  après  ces  choses ,  envoya 
le  duc  d'Orléans  dclTicr  le  duc  de  Bourgongne 
par  lettres,  au  conicnu  desquelles  ilrespondit 
en  effect  ce  qui  s'ensuit  : 

«  Jean  ,  duc  de  Bourgongne,  etc.  A  toy  Char- 
»  les ,  qui  le  dis  duc  d'Orléans ,  à  toy  Pliilippes, 
))  qui  te  dis  comte  de  Vertus,  et  à  toy  Jean,  qui 
»  te  dis  comte  d'Angoulesme ,  qui  naguieres 
»  nous  avez  envoyé  lettres  de  deffîances ,  fai- 
»  sons  sçavoir,  et  voulons  que  chacun  sçache, 
»  que  pour  abbatre  les  très-horribles  trahisons, 
))  par  très-grandes  mauvaisetés  el  aguets  ,  ap- 
»  pensées,  conspirées,  machinées,  el  faites  fol- 
»  lement  alenconlre  de  monseigneur  le  roy, 
»  nostre  Irès-redoutè  el  souverain  seigneur, 
»  et  le  voslre,  et  contre  sa  très-noble  genera- 
»  lion  ,  par  feuLouys  vostre  père ,  en  plusieurs 
»  el  diverses  manières,  el  pour  garder  ledit 
»  voslre  père,  faux  el  desloyal  traistre,  de 
»  parvenir  à  la  finale  exécution  détestable  ,  à 
»  laquelle  il  aconlendu  contre  nostre  dit  très- 
))  redouté  el  souverain  seigneur,  el  le  sien,  et 
))  aussi  contre  sa  génération  ,  si  faussement  et 
»  notoirement,  que  nul  preud'homme  nele  de- 
»  voit  plus  laisser  vivre,  et  mesmemenl  nous 
»  qui  sommes  cousin  germain  de  nostre  dit  sei- 
»  gneur,  doyen  des  pairs  et  deux  fois  pair,  et 
»  plus  astrains  à  luy,  el  à  sadile  génération  , 
»  que  autres  quelconque  de  leurs  parens  et  su- 
))jels,  ne  devions  si  faux,  desloyal  et  cruel 
»  traistre  laisser  sur  terre  plus  longuement , 
»  que  ce  ne  fust  à  nostre  grande  charge.  Avons 
))  pour  acquitter  loyaumenl,  et  faire  nostre  de- 
»  voir  envers  nostre  dit  très-redoutè  et  souve- 
»  rain  seigneur  el  à  sadile  génération ,  fait 
»  mourir  ainsi  qu'il  devoit ,  ledit  faux  et  des- 
»  loyal  traistre.  Et  en  ce  avons  fait  plaisir  à 
))  Dieu ,  service  loyal  à  nostre  très-redoutè  el 
»  souverain  seigneur,  et  exécuté  raison.  Et 
))  pource  que  loy  el  les  dits  frères,  ensuivez 
»  la  trace  fausse  et  desloyale  el  félonne  devos- 
»  Iredil  père,  cuidans venir  aux  damnablcs  et 
))  desloyaux  fins  à  quoy  il  tendoit ,  avons  très- 
»  grandes  liesses  au  cœur  desdites  detTiances. 
»  Mais  du  surplus  contenu  en  icelles  loy  el 
))  tes  frères  avezmenty,et  mentez  faussement 
»  el  mauvaisement,  et  desloyaumenl,  comme 
»  faux  et  desloyaux  traistres  que  vous  êtes, 
»  Dont  à  l'aide  de  Nostre-Seigneur,  qui  sçail  et 
))  cognoist  la  Irès-enliere  et  parfaite  loyauté, 
»  amour,  et  vraye  intention  que  tousjours  avons 
»  eu ,  el  aurons  tant  que  vivrons ,  à  mondit  sei- 


460 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


))  gneur  le  roy,  et  à  sadite  generalion,  el  au 
»  bien  de  son  peuple ,  et  de  tout  son  royaume, 
))  vous  ferons  venir  à  la  fin  et  punition  telle, 
«  que  tels  faux  et  desloyaux  traistres,  mauvais, 
»  rebelles,  dcsobeyssans,  et  félons  comme  toy 
»  et  tes  dits  frères  estes  ,  doivent  \enir  par  rai- 
»  son.  En  tesmoin  de  ce,  nous  avons  fait  scel- 
»  1er  ces  présentes  de  nostre  seel.  Donné  en 
»  nostre  ville  de  Douay,  le  treiziesme  jour 
))  d'aoust,  l'an  mille  quatre  cens  et  onze.  » 

Si  escrivit  lettres  à  la  reyne ,  dont  la  teneur 
s'ensuit  : 

«  Ma  très-redoutée  dame,  je  me  recommande 
))  à  vous  tant  et  si  humblement  comme  je  puis. 
))  Et  vous  plaise  sçavoir  que  j'ay  receu  vos  let- 
))  très  escrites  à  Melun,  le  dernier  jour  de 
»  juillet  dernier  passé,  et  par  icelles  sceu  vostre 
»  bon  estât  :  dont  j'ay  esté  très-parfaitement 
))  liez  et  joyeux ,  et  seray  toutes  en  quantes  fois 
»  qu'il  vous  plaira  m'en  escrire.  Priant  Nostre- 
»  Seigneur  qu'il  vous  donne  telle  et  si  bonne 
»  prospérité,  comme  vous  voudriez,  et  je  le 
))  désire  pour  moy-mesme.  Et  pource,  ma 
»  très-redoutée  dame,  que  par  icelles  vos  lettres 
»  vous  plaist  de  mon  estât  sçavoir,  dont  je  vous 
»  remercie  très-humblement ,  plaise  vous  sça- 
))  voir  que  à  l'escriture  de  ces  présentes  jestois 
»  en  très-bonne  santé  de  ma  personne,  lamercy 
»  à  Dieu,  qui  le  semblable  par  son  bon  plaisir, 
»  vous  veuille  en  tout  temps  octroyer. 

M  Ma  très-redoutée  dame,  en  vos  dites  lettres 
))  estoil  contenu ,  que  depuis  que  mon  très-cher 
))  seigneur  et  oncle  monseigneur  de  Berry,  et 
»  mon  très-cher  et  Irès-amé  frère  le  duc  de 
))  Bretagne  sont  arrivés  devers  vous  en  la  ville 
»  de  Melun ,  vous  avez  continuellement  be- 
))  songné  sur  le  faict  qu'il  a  pieu  à  monseigneur 
»  le  roy  vous  ordonner,  touchant  l'appaise- 
))  ment  des  divisions  qui  sont  en  ce  royaume. 
»  Et  aviez  espérance  en  Dieu ,  que  briefvement 
»  aucun  bon  appointement  y  seroit  trouvé.  Et 
»  pource  que  procéder  en  un  mesme  faict,  par 
»  Iraitté  et  voye  amiable,  et  par  voye  de  faict 
»  et  de  rigueur  seroit  chose  contraire,  vous 
»  avez  envoyé  par  devers  moy,  et  aussi  devers 
))  mes  parties  adverses ,  afin  que  durant  ledit 
»  traité  aucune  voye  de  faict  ne  soit  ouverte. 
»  Car  ce  seroit  pour  faire  un  très-grand  des- 
»  plaisir  à  mondit  seigneur.  Et  aussi  seroit  peu 
»  d'honneur  à  vous ,  ma  très-redoutée  dame , 
»  à  mondit  seigneur  et  oncle,  et  à  mondit  beau 
»  frerc  de  Bretagne ,  que  les  choses  estans  en 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1411) 

)  vos  mains ,  où  vous  besongnez  continuelle- 
)  ment,  aucune  voye  de  faict  fust  attentée  d'un 
)  costé  ou  d'autre.  Et  croyez  fermement,  que 
)  le  duc  d'Orléans  sera  si  bien  conseillé ,  qu'il 
)  ne  fera  chose  qui  doive  desplaire  à  mondit 
)  seigneur,  et  qui  soit  contre  vostre  honneur, 
)  attendu  ce  que  dit  est,  et  plusieurs  autres 
)  causes ,  que  je  puis  assez  considérer.  Et  que 
)  je  ne  veuille  doresnavant  faire  ,  ne  souffrir 
)  estre  fait  par  mes  gens  aucune  voye  de  faict, 
)  ainçois  m'en  abstenir  ledit  traitté.  Ou  autre- 
)  ment  je  ne  gardcrois  pas  bien  l'honneur  de 
)  vous,  et  de  mondit  seigneur  mon  oncle,  et 
)  de  mon  beau  frère  de  Bretagne.  Sur  quoy, 
)  ma  très-redoutée  dame,  plaise  vous  sçavoir 
)  que  tousjours  de  mon  pouvoir  j'ay  servy, 
)  obey,  et  gardé  l'honneur  de  mondit  sei- 
)  gneur,  de  vous,  et  de  vostre  génération.  Et 
)  pour  le  bon  service  que  j'ay  fait,  et  pour  re- 
)  sister  à  la  très-dcsloyale  ,  mauvaise  et  dam- 
)  nable  intention  du  faux  traislre  le  duc  d'Or- 
)  leans,  qui  mort  est,  père  de  Charles  qui 
)  se  dit  duc  d'Orléans ,  qui  de  toute  sa  puis- 
)  sance  contend  à  la  destruction  totale  de  mon- 
)  dit  seigneur,  de  vous,  et  de  vostre  notable 
)  génération,  comme  il  est  notoire  à  plusieurs, 
)  et  vous  le  sçavez  bien,  ma  très-redoutée 
)  dame ,  l'affaire  que  j'ay  présentement  me 
)  vient.  Et  pource  qu'il  vous  avoit  pieu  me 
)  rescrire  par  vos  autres  lettres,  de  ladite  ma- 
)  tiere,  et  que  je  voulusse  envoyer  par  delà  de 
)  mes  gens  pour  faire  si  bonne  response ,  que 
)  mondit  seigneur  et  vous  en  dussiez  estre  con- 
)  tens  :  j'ay  attendu  mes  frères,  pour  moy  con- 
)  seiller  avee  eux  en  ceste  besongne,  qui  trop 
)  grandement  me  touche,  comme  vous  voyez. 
)  Mais  en  attendant ,  combien  que  je  n'aye 
)  sceu  aucune  chose  parquoy  on  me  puisse  no- 
)  ter,  que  j'aye  requis  voye  de  faict,  contre  la 
)  paix  et  bien  public  de  ce  royaume,  pour 
)  laisser  la  voye  de  Iraitté,  ainsi  que  mandé 
)  m'avez  naguieres  par  vos  autres  lettres;  et 
que  tousjours  depuis  la  paix  de  Chartres, 
et  traitté  de  Yicestre ,  j'ay  obey  aux  bons 
appointemens  et  commandcmens  de  mondit 
seigneur,  comme  raison  est,  sans  venir  alcn- 
contre  en  aucune  manière.  Laquelle  chose 
m'a  esté  très-dure  à  souffrir,  attendu  les  très- 
desloyales  manières  et  desobeyssances  de 
mesdils  adversaires.  Ncantmoins  au  très- 
grand  content  et  mcspris  de  la  majesté  el 
seigneurie  de  mondit  seigneur,  Charles  et  ses 


(Hllj 

»  deux  frères  m'ont  envoyé  par  deux  hcrauls 
»  lettres  patentes  de  delTiances.  Desquelles  en- 
»  tant  qu'il  louche  les  deffiances  j'en  suis  trés- 
»  content.  Mais  des  faux  mensonges ,  et  dcs- 
»  loyales  paroles  contenues  esdites  lellres , 
»  vostrc  révérence  sauve,  ils  ont  menly,  et 
»  mentent  faussement,  mauvaisement,  et  des- 
»  loyalement,  comme  faux,  mauvais,  et  des- 
»  loyaux  traistres ,  et  tels  les  ont  monstre , 
))  monstrent,  et  monstreront  leurs  œuvres,  et 
»  leurs  faits.  Et  quelque  chose  qu'ils  ayent  dit, 
»  ou  dient,  il  n'y  en  a  eu  fors  que  rébellion , 
■»  desobeyssance,  deslovauté,  trahison,  etma- 
))  chination  mauvaise  contre  leur  souverain 
))  seigneur,  en  ensuivant  la  trace  fausse  et  des- 
»  loyale  de  leur  dit  père.  Et  pour  venir  aux 
»  damnables  et  desloyales  fins  à  quoy  ils  ten- 
»  doient,  à  laquelle  chose,  ma  trôs-redoutée 
»  dame,  j'ay  tousjours  résisté  et  contredit,  et 
))  fcray  tout  le  temps  que  je  vivray,  et  tant  que 
))  au  plaisir  de  Dieu  ,  ils  ne  viendront  pas  à 
»  leurs  damnables  et  traistres  intentions  :  mais 
»  briefvemenl  en  seront  punis ,  comme  raison 
))  doit.  Et,  ma  trés-redoutée  dame,  vous  pou- 
»  vez  bien  voir,  et  appercevoir  clairement , 
))  que  les  paroles ,  qui  vous  ont  esté  dites  par 
))  Icsdessus  nommés,  ont  estépour  vous  abuser, 
))  sans  quelque  volonté  d'obeyr  à  mondit  sei- 
M  gneur,  ny  de  venir  à  quelque  paix  et  'raitté. 
))  Et  par  tout  m'est  pure  nécessité  de  garder 
«  mon  honneur.  Et  pource ,  ma  trés-redoutée 
M  dame,  je  vous  supplie  très-humblement,  que 
))  en  toutes  mes  besongnes  et  affaires,  et  mes- 
))  mement  en  ce  cas  présent,  toutes  choses 
«  considérées ,  et  en  especial  les  alliances  qu'il 
))  a  pieu  à  mondit  seigneur,  et  à  vous ,  de  vos- 
»  tre  grâce  estre  en  vous  et  moy,  par  les  ma- 
))  riages  de  mon  (rés-redouté,  seigneur,  et  fils, 
»  monseigneur  le  duc  de  Guyenne,  avec  ma 
»  fille  aisnée,  et  de  ma  très-chere  dame  et  fille, 
))  madame  Michelle ,  avec  mon  fils  seul ,  le 
»  comte  de  Charolois ,  qui  comme  dit  est ,  ont 
))  esté  faits  pour  le  bien  et  conservation  de 
))  mondit  seigneur,  de  vous,  et  de  vostre  noble 
))  génération ,  et  aussi  les  sermens  faits  à  la 
»  paix  de  Chartres,  laquelle  par  moy  ne  fut 
))  oncquesenfrainte.il  vous  plaise  m'avoir pour 
«  très-singulierement  recommandé  ,  comme 
»  vostre  très-humble  et  loyal  subjct,  et  parent, 
1)  en  moy  aydant,  et  confortant  alenconlre  de 
»  mesdits  adversaires.  En  me  mandant  tous- 
))  jours ,  et  commandant  vos  bons  plaisirs  et 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


4G1 


»  commandemens,  pour  les  accomplir  Irès- 
»  volontiers ,  et  de  grand  cœur,  comme  tenu 
»  y  suis.  Ma  trés-redoutée  dame,  je  prie,  etc. 
»  Escriten  noslrc  ville  deDouay,  le  Ireiziesmc 
»  jour  d'aoust.  » 

Le  comte  de  Sainct-Paul ,  en  faveur  du  duc 
de  Bourgongne ,  sousleva  et  mit  sus  les  bou- 
chers de  Paris ,  c'est  à  sçavoir  les  Gois,  les 
Sainctyons ,  et  les  Tibers  ,  et  estoient  assez 
grande  compagnée.  Les  Gois  estoient  trois  frè- 
res ,  fils  de  Thomas  Le  Gois ,  qui  estoit  bou- 
cher, bel  homme ,  et  en  son  estât  bon  mar- 
chand, demcurans  luy  et  ses  enfans,  et  vendans 
chair  en  la  boucherie  de  Saincte-Geneviefve, 
bourgeois  et  natifs  de  Paris.  Ceux  de  Sainctyon, 
et  les  Tibers  estoient  de  la  grande  boucherie, 
qui  est  jouxte  le  Chastellct ,  et  avec  eux  se  mi- 
rent gens  de  plusieurs  mesliers  de  Paris,  chi- 
rurgiens ,  comme  maislre  Jean  de  Troyes ,  qui 
avoit  moult  bel  langage,  et  ses  enfans,  et  au- 
tres de  son  mestier,  pelletiers,  et  cousluriers, 
et  un  escorcheur  de  bestes  nommé  Caboche, 
qui  estoit  de  la  boucherie  d'emprés  THostel- 
Dieu,  devant  Nostre-Dame,  cl  toutes  gens  pau- 
vres ,  et  meschans  desirans  piller  et  desrober 
estoient  avec  eux.  Et  pource  que  le  comte  d'Ar- 
magnac estoit  avec  le  duc  d'Orléans,  on  mil 
nom  à  ceux  qui  tenoient  son  party ,  Armagnacs. 
Terribles  et  horribles  meurtres,  roberies,  et 
pilleries  se  fesoient  à  Paris  contre  ceux  qu'on 
tenoit  estre  du  party  du  duc  dOrleans.  Et  suf- 
fisoit  pour  tuer  un  notable  bourgeois ,  et  le 
piller  et  desrober,  de  dire  et  crier  par  quelque 
personne  en  haine  :  «  Voilà  un  Armagnac  !  » 
Et  prirent  l'enseigne  du  duc  de  Bourgongne, 
ou  devise ,  qui  estoit  le  Sautoir,  qu'ils  appel- 
loient  la  croix  Sainct-André,  et  une  fleur  de  lys 
au  milieu.  Et  y  avoil  en  escrit  a  Vive  le  Roy.  » 
Et  tous  la  prenoienl,  voire  les  femmes,  et  petits 
enfans.  Ils  tuèrent  plusieurs  personnes ,  et  les 
jellerent  en  la  rivière,  et  faisoient  publier 
qu'ils  s'en  estoient  fuys,  mais  oncques  puis  ne 
furent  veus.  On  faisoit  faire  mandemens  au 
nom  du  roy,  par  lesquels  il  abandonnoit  tous 
ceux  qui  tenoient  le  party  du  duc  dOrleans , 
ou  de  ceux  qui  estoient  avec  luy,  ou  les  ai- 
doient  et  favorisoient.  Et  defendoit-on  à  tous 
capitaines  de  ponts,  ports,  et  passages,  qu'on 
ne  les  laissast  passer.  Mais  que  tout  fust  ou- 
vert au  duc  de  Bourgongne ,  et  à  ceux  qui  te- 
noient son  party,  et  qu'on  l'accompagnast  et 
servist.  Et  faisoient  entendre  au  peuple,  et  de 


482 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


faict  escrivoienl  aux  bonnes  villes ,  «  qu'ils 
»  vouloient  faire  un  nouveau  roy,  et  priver  ses 
»  enfans  de  la  couronne.  »  Et  trouvèrent  une 
bulle  du  pape  Urbain ,  en  vertu  de  laquelle  ils 
faisoienl  excommunier  ceux  qu'ils  appelloient 
Armagnacs,  tous  les  dimanches  aux  prosnes,  et 
disoient  ainsi  :  «  On  vous  dénonce  de  Taucto- 
M  rite  apostolique  excommuniés  Jean  de  Berry, 
»  Charles  d'Orléans,  Charles  de  Bourbon,  Jean 
»  d'Alençon,  Bernard,  d'Armagnac,  et  Charles 
»  d'Albret,  avec  leurs  alliés,  et  complices,  ai- 
))  dans  etfavorisans.  »  Et  avec  ce  qu'on  faisoit 
escrire  au  roy  lettres  contenans  ce  que  dit  est, 
pareillement  escrivoient  ceux  de  l'université  de 
Paris,  dont  estoient  principaux  un  carme, 
nommé  maistre  Eustache  de  Pavilly,  et  le  mi- 
nistre des  Mathurins,  Et  aussi  escrivoient  ceux 
de  la  ville  de  Paris  semblables  lettres  en  effect 
et  substance. 

Cependant  le  duc  d'Orléans  faisoit  grandes 
diligences  d'assembler  gens.  Aussi  faisoient  les 
autres  seigneurs.  Les  ducs  de  Bourbon  et  d'A- 
lençon  passèrent  la  rivière  de  Seine,  et  le  comte 
de  Vertus  passa  en  Brie  à  bien  grande  compa- 
gnée.  Et  y  avoit  ja  des  Gascons  à  Han  en  Yer- 
mandois,  c'est  à  sçavoir  Bernard  d'Albret,  un 
bien  vaillant  homme  d'armes ,  qui  avoit  de  bien 
vaillantes  gens  en  sa  compagnée.  H  sceut  nou- 
velles que  le  duc  de  Bourgongne  y  venoit  met- 
tre le  siège.  Et  disoit-on  qu'il  avoit  bien  en  sa 
compagnée  deux  mille  chevaliers,  huit  cens  es- 
cuyers ,  et  bien  quarante  mille  hommes  de  pied 
presques  tous  Flamens.  Ledit  Bernard  d'Albret 
se  fortifioit  de  jour  en  jour,  le  mieux  qu'il  pou- 
voit.  Et  combien  que  la  ville  ne  fust  fermée  en 
aucuns  lieux ,  toutesfois  il  se  tint  dedans ,  et  y 
vint  mettre  le  siège  le  duc  de  Bourgongne,  ac- 
compagné comme  dessus ,  et  la  cuidoient  pren- 
dre d'assaut  tout  plamement.  Mais  ceux  qui 
cstoientdedans  vaillamment  se  defendoient.  Les 
engins  et  bombardes  furent  assises,  et  tirèrent 
bien  chaudement.Etveidet  considéra  ledit  d'Al- 
bret et  ses  compagnons ,  que  la  ville  contre  une 
telle  puissance  n'estoit  pas  tenable ,  et  que  bon- 
nement ils  ne  pourroient  résister.  Et  pource  se 
soutiverenl  et  résolurent  de  trouver  moyen 
d'aucun  traité,  ou  autrement,  et  pource  Gui- 
dèrent parlementer.  Mais  en  rien  on  ne  les  vou- 
lut recevoir,  car  il  sembloit  au  duc  de  Bour- 
gongne, et  aux  capitaines,  mais  qu'elle  eust 
esté  battue,  qu'on  l'auroit  d'assaut.  Et  pource 
ledit  d'Albret,  considérant  l'imagination  de  ses 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1411) 

adversaires,  advisa  les  moyens,  comme  luy  et 
sa  compagnée  se  pourroient  sauver  et  saillir. 
Et  fit  à  un  poincl  d'un  jour  ouvrir  une  des  por- 
tes, et  dévaler  le  pont-levis ,  et  ouvrir  les  bar- 
rières ,  faisant  semblant  de  lever  et  faire  une 
escarmouche.  Lors  tout  à  coup  luy  et  tous  ses 
gens,  qui   estoient  bien  montés,  frappèrent 
vaillamment  et  hardiment  sur  l'un  des  logis. 
Et  cuidoient  les  gens  dudit  duc  au  commence- 
ment, que  ce  ne  fust  qu'une  escarmouche. 
Mais  d'Albret  et  ses  gens  tellement  se  portèrent, 
qu'ils  en  tuèrent  et  blessèrent  beaucoup ,  et 
passèrent  outre,  et  s'en  allèrent  presque  sans 
nulle  perte  de  leurs  gens  ,  et  ainsi  abandon- 
nèrent la  ville.  Et  y  entrèrent  plainement,  et 
à  leur  aise  et  volonté  les  gens  dudit  duc,  sans 
qu'ils  trouvassent  aucune  résistance,  et  la  pil- 
lèrent :  c'estoit  grande  pitié  du  peuple  qui 
esloit  dedans ,  car  on  y  fît  tous  les  maux  qui 
se  pouvoient  faire.  Et  puis  mirent  le  feu  par- 
tout, et  ainsi  destruisirenl  ladite  ville,  qui  es- 
toit  paravant  assez  bonne.  Depuis  ledit  duc  de 
Bourgongne  alla  devant  Roye  et  Chauny,  qui 
se  rendirent  assez  aisément.  Et  tousjours  le 
duc  d'Orléans  approchoit  et  alla  jusques  à  Mon- 
didier,  en  intention  de  combatre  le  duc  de 
Bourgongne.  Et  avoit  l'avant-garde  le  comte 
d'Armagnac,  et  l'arriere-garde  le  comte  d'A- 
lençon ,  et  la  grosse  bataille  le  duc  d'Orléans  , 
et  les  autres  seigneurs.  Et  sembloit  qu'ils  eus- 
sent esté  bien  joyeux  de  trouver  le  duc  de 
Bourgongne  et  sa  compagnée,  et  à  ceste  in- 
tention y  alloient.  Mais  il  se  retira.  Et  disoit- 
on  ,  que  la  cause  estoit  que  les  Flamens  le 
laissèrent,  et  s'en  retournèrent,  disans  qu'ils 
n'estoient  tenus  de  servir  que  certain  temps,  et 
à  l'environ  de  leur  pays.  Et  lors  le  duc  de 
Bourgongne  manda  les  Anglois  pour  luy  venir 
aider.  Et  estoit  commune  renommée,  que  dès 
lors  eurent  alliances  le  roy  d'Angleterre,  et  le 
duc  de  Bourgongne.  Et  se  donnoit-on  grandes 
merveilles  comme  il  s'en  estoit  retourné,  et 
retraict.  Car  il  avoit  en  sa  compagnée  trois 
mille  chevaliers ,  et  escuyers ,  et  quatre  mille 
arbaleslriers ,  chacun  garny  de  deux  arbales- 
Ires ,  et  deux  gros  valets  ,  dont  l'un  lenoit  un 
grand  pennart,  et  l'autre  tendoit  l'arbalestrc  , 
tellement  que  tousjours  y  en  avoit  une  tendue; 
quatre  mille  pionniers ,  quatre  mille  archers , 
dont  une  partie  estoient  Escossois;  six  cens 
hommes  d'armes,  et  mille  archers  du  pays 
d'Artois,  douze  corn  hommes  d'armes  du  pays 


(1411) 

de  Flandres,  et  douze  cens  gros  valels,  deux 
mille  ribaudequins ,  et  bien  quatre  mille 
que  canons ,  que  coulevrines.  Or  combien 
qu'il  se  fust  retiré  .  il  escrivoit  tousjours  bien 
diligemment  au  roy,  à  la  reyne ,  à  monseigneur 
de  Guyenne ,  à  la  ville  de  Paris ,  et  autres ,  en 
appellant  ceux  d'Orléans  et  leurs  complices 
«  faux  traistres  et  desloyaux ,  et  qu'ils  vouloient 
«  désappointer  le  roy  de  ses  couronne  et  royau- 
))  me,  et  ses  enfans  aussi,»  en  leur  donnant 
espérance  qu'en  bref  il  viendroit,  et  à  plusieurs 
de  Paris  particulièrement  escrivoit ,  tant  de 
ses  conseillers  que  autres ,  lesquels  par  leur 
pouvoir  avoient  le  peuple  à  eux.  Et  outre ,  fai- 
soient  mention  lesdites  lettres  d'aucunes  cou- 
leurs et  mouvemens,  pour  lesquelles  luy  et  sa 
compagnée  s'estoient  retirés.  Quand  le  duc 
d  Orléans  et  les  autres  princes  de  sa  compagnée 
virent  que  le  duc  de  Bourgongne  s'estoit  retiré , 
ils  délibérèrent  de  venir  devant  Paris ,  esperans 
qu'ils  y  entreroient.  Mais  ils  eussent  mieux 
fait  s'ils  eussent  poursuivy  ledit  duc  de  Bour- 
gongne jusques  au  pays.  Et  y  en  eut  de  leurs 
gens  qui  s'eschapperent  jusques  vers  Crespy 
en  Valois.  Il  y  avoit  lors  un  baillif  à  Senlis  , 
nommé  TrouUart  deMalercux,  tenant  le  party 
de  Bourgongne,  qui  avoit  des  gens  de  guerre: 
il  sceuL  que  vers  ladite  ville  y  en  avoit  de  logés , 
et  vint  frapper  sur  eux  soudainement,  les  rua 
jus ,  et  y  en  eut  bien  de  morts  quatre-vingts  : 
et  cinquante  de  pris.  Quand  ceux  de  Paris 
sceurent  les  nouvelles  dessus  dites ,  ils  furent 
encore  plus  enflammés  que  devant  pour  le  duc 
de  Bourgongne.  Et  fut  messire  Pierre  des  Es- 
sars  remis  en  son  office  de  prevost  de  Paris  , 
lequel  fit  de  grandes  diligences  de  mettre  gar- 
nisons à  Sainct-Cloud,  Charenlon  ,  Corbeil , 
Creil,  et  Beaumont  :  auquel  lieu  de  Beaumont 
on  mit  en  garnison  le  vidame  d'Amiens ,  lequel 
quand  il  sceut  la  venue  de  ceux  d'Orléans , 
qu'on  nommoit  Armagnacs,  bien  honteusement 
s'enfuit  dedans  Sainct-Denys,  où  estoit  le  prince 
d'Orenge  avec  douze  cens  combatans. 

La  reyne,  laquelle  avoit  esté  bien  longue- 
ment à  Melun,  entra  à  Paris  l'onziesme  jour 
du  mois  de  septembre.  Et  aussi-tost  qu'elle  y 
fut ,  on  lui  osta  une  grande  partie  de  ses  gens , 
officiers  et  serviteurs,  et  pareillement  fit-on 
au  roy.  Et  n'y  avoit  serviteur  ny  officier  qui 
sceust  en  quel  estât  il  estoit  :  ny  ce  qu'il  devoit 
faire. 

Quand  les  gens  d'Orléans ,  dits  Armagnacs , 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSJNS. 


463 


vinrent  à  Saint-Denys ,  ils  y  cuiderent  aisément 
entrer,  et  firent  divers  assauts,  et  resistoienl 
fort  lesdits  princes  d'Orenge  et  ses  gens ,  et  y 
en  eut  de  blessés  beaucoup  d'un  coslé  et  d'au- 
tre, et  Irés-peu,  et  comme  nuls  de  morts  :  et 
finalement  prirent  composition  ,  qu'ils  s'en 
iroient  eux  ,  leurs  chevaux  et  harnois ,  et  pro- 
mirent que  jusques  à  Noël  ils  ne  s'armeroient. 
et  enlrcront  les  seigneurs  dedans  avec  une 
partie  de  leurs  gens ,  et  les  autres  estoient  logés 
autour,  comme  à  Montmartre,  à  Aubervillers, 
et  autres  villages  :  ce  fut  l'onziesme  jour  d'oc- 
tobre trois  jours  après ,  le  seigneur  de  Gau- 
court  par  la  rivière  eschella  le  pont  de  S.  Cloud , 
où  estoit  le  seigneur  de  Cohan,  qui  se  disoil 
oncle  dudit  messire  Pierre  des  Essars ,  lequel 
avoit  en  abomination  les  pommes.  Et  pource 
le  mirent  en  un  grenier  où  il  y  en  avoit  foison , 
pour  le  mettre  à  finance  :  lequel  s'y  mist  plus- 
tost  qu'il  n'eust  fait,  s'il  eust  esté  en  une  bien 
dure  prison  ;  et  vomit  tant  qu'il  y  fut,  et  estoit 
en  tel  poinct,  qu'il  sembloit  que  l'ame  luy 
deust  partir  du  corps.  Le  matin ,  après  la  place 
prise,  y  avoit  un  vaillant  chevalier,  nommé 
messire  Pierre  de  Baufremont,  chevalier  de 
Rhodes ,  lequel  venoit  audit  pont  à  tout  environ 
vingt  combatans  en  sa  compagnée  bien  esleus, 
pour  soy  mettre  dedans  la  place  dudit  pont,  à 
aider  de  la  garder,  et  estoit  de  Bourgongne  , 
et  vint  devant  la  place,  appellant  le  guet.  Les 
gens  de  Gaucourt  le  virent  et  apperceurent,  et 
prirent  de  ceux  qui  avoient  esté  pris  leurs 
hucques  à  la  croix  de  Sainct-André  ,  dévalèrent 
le  pont,  et  ouvrirent  les  barrières.  Et  ledit  de 
Beauffremont  cuidant  que  ce  fust  de  ses  gens , 
et  de  son  party,  entra  dedans ,  et  là  fut  pris , 
et  ceux  de  sa  compagnée,  et  paya  sept  mille 
escus. 

Plusieurs  escarmouches  se  faisoient  comme 
tous  les  jours,  et  estoient  les  Gascons  logés  au 
plus  prés  des  portes  de  Paris.  Et  pource  que  le 
comte  de  Sainct-Paul  avoit  des  archers  bien  ti- 
rans,  du  pays  de  Picardie,  et  aussi  de  Paris, 
et  d'ailleurs  y  avoit  arbalestriers  et  archers,  les 
Gascons  avoient  sur  leurs  chevaux  coullepoin- 
tes  pour  doute  du  traict.  Et  tousjours  ceux  qui 
issoient  de  Paris  estoient  reboutés  à  leur  dom- 
mage. Entre  les  autres  y  avoit  un  homme  d'ar- 
mes, nommé  Saillant,  qui  estoit  escuyer  d'es- 
curie  du  duc  d'Orléans,  qui  ne  failloit  point 
seul  au  matin  ,  et  après  disner  de  monter  sur 
un  roussin  blanc,  armé,  et  sa  lance  au  poing  , 


4G4  HISTOIRE  DE  CHARLES 

à  venir  verdoyer  entour  de  Paris.  Et  faisoit  | 
sçavoir,  s'il  y  avoit  personne  qui  voulust  rom- 
pre une  lance ,  et  souvent  y  en  alloit  aucuns , 
ne  oncques  ne  fut  rué  à  terre.  Aucunesfois  en 
jettoit  jus ,  et  abaltoit,  et  seulement  emmenoit 
le  cheval  de  celuy  qu'il  abattoit,  sans  rien  at- 
tenter à  la  personne  de  celuy  qu'il  abattoit. 

Le  comte  de  Sainct-Paul,  qui  avoit  alors  tout 
le  gouvernement  de  Paris ,  et  messire  Pierre 
des  Essars ,  adviserent  que  ceux  de  la  partie 
d'Orléans,  n'estoient  gueres  qui  escannou- 
chassent,  et  que  luy-mesme  sailliroit  à  si  grosse 
compagnée,  qu'il  les  rebouteroit  jusques  à 
Sainct-Denys,  et  si  frapperoit  sur  aucuns  logis 
estansaux  villages.  Et  avoient  ceux  qu'on  ap- 
peloit  Armagnacs  des  amis  à  Paris,  et  selon 
leur  pouvoir  faisoient  sçavoir  ce  qui  leur  pou- 
voit  nuire  aucunement.  Et  dit-on  que  de  la- 
dite entreprise  ils  furent  advertis.  Et  si  estoit 
le  seigneur  de  Gaules  ,  vaillant  chevalier ,  qui 
avoit  grandes  charges  à  Montmartre ,  où  il  y 
avoit  guet ,  et  pouvoit  aucunement  voir  quand 
assemblée  se  faisoit  dedans  la  ville.  Et  advint 
que  ainsi  que  le  comte  de  Sainct-Paul  avoit  ad- 
visé ,  il  l'exécuta  ,  et  saillit  à  bien  grosse  com- 
pagnée de  gens  de  guerre  de  la  ville  de  Paris, 
et  une  grande  multitude  de  peuple  armé  telle- 
ment quellemcnt.  Ceux  qu'on  appeloit  Arma- 
gnacs ,  se  mirent  en  deux  parties ,  embuschés 
derrière  la  montagne  de  Montmartre,  en  fosses 
basses  vers  le  gibet.  Et  vinrent  ceux  qui  avoient 
accoustumé  d'escarmoucher,  qu'on  disoit  Gas- 
cons, quand  ils  virent  les  autres  issir,  et  allè- 
rent au  devant ,  faisans  voltigemens  en  recu- 
lant, ou  eux  retournans  ,  tant  que  ceux  de  Pa- 
ris les  poursuivoient.  Et  assez  tost  après  les 
embuschés  dessus  dites  saillirent  par  deux  cos- 
tés,  et  vinrent  frapper  sur  le  comte  de  Sainct 
Paul  et  ses  gens,  qui  estoient  plus  six  fois  que 
les  embuschés.  Quand  ledit  comte  les  apper- 
çeut  venir ,  il  estoit  sailly  par  la  porte  Sainct- 
Denys  :  mais  il  s'enfuit  et  s'en  retourna  par  la 
porte  Sainct-Honoré ,  et  ses  gens.  Le  peuple 
ne  se  peut  pas  si  tost  retraire,  et  y  en  eut  de 
tués  deux  ou  trois  cens  ,  tant  de  gens  de  traict 
que  de  ceux  de  Paris.  Qui  fut  chose  piteuse, 
laquelle  enaigrit  et  irrita  fort  ceux  de  Paris. 
Entre  ceux  qui  estoient  sortis  d'iccUc  ville ,  il 
y  avoit  un  homme  de  pratique,  qui  sortit  hors 
de  la  porte,  armé  d'un  haubergeon,  de  jaques, 
gantelets,  harnois  de  jambes,  et  un  bacinet  à 
camail ,  avec  une  hache  en  son  poing ,  lequel 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1411) 

estoit  monté  sur  une  mule  avec  les  gens  de 
pied  :  quand  la  mule  ouyt  le  bruit  du  harnois , 
elle  ne  peut,  ou  voulut  reculer  du  costé  de 
Paris ,  mais  prit  son  chemin  au  long  du  pavé, 
vers  Sainct-Denys.  Il  y  eut  deux  hommes 
d'armes  qui  le  suivoient  pour  le  prendre,  mais 
combien  qu'ils  fussent  bien  montés ,  toutesfois 
ils  ne  le  peurent  oncques  atteindre,  et  entrè- 
rent luy  et  sa  mule  dedans  Sainct-Denys  :  où 
il  fût  mis  à  finance  à  trois  cens  escus ,  lesquels 
il  paya  avant  que  parîir,  puis  s'en  retourna  à 
Paris  :  auquel  lieu  ceux  qui  avoient  esté  aus- 
dits  seigneurs  n'avoient  pas  bon  temps. 

Aucunes  gens  de  Paris ,  bons  et  notables 
bourgeois ,  eussent  bien  voulu  trouver  moyen, 
qu'on  y  eust  trouvé  aucun  bon  expédient.  Et 
en  fut  advertie  la  reyne,  et  aucuns  estans  près 
du  roy  ,  et  de  m.onseigneur  de  Guyenne.  Et 
leur  sembloit  que  monseigneur  le  duc  de  Berry 
seroit  bon  moyen ,  et  qu'on  le  manderoit.  Ce 
qui  vint  à  la  cognoissance  d'aucuns  extresmes 
et  furieux,  du  party  de  monseigneur  de  Bour- 
gongne  ,  qui  luy  firent  sçavoir.  Lequel  escrivit 
à  ceux  de  Paris ,  qu'ils  ne  l'y  laissassent  point 
entrer,  combien  que  la  Reyne  avoit  fait  une 
cedule  ,  contenant  certaines  choses  que  le  duc 
de  Berry  eust  faites  et  promises.  Et  se  doutoit 
fort  le  duc  de  Bourgongne  que  la  reyne  ne  le 
fist  entrer  ;  pource  il  envoya  certains  advertis- 
semens  à  Paris,  faisans  mention  que  si  son  on- 
cle le  duc  de  Berry  venoit  à  Paris,  qu'on  ne 
soufTrist  en  aucune  manière  que  l'archevesque 
de  Bourges,  ne  autres  qu'il  nommoit,  vinssent 
en  sa  compagnée ,  et  que  sondit  oncle ,  ny  au- 
tres ,  ne  dissent  aucune  chose,  qui  fust  contre 
le  traité  fait  à  Vicestre,  et  l'ordonnance  que  le 
roy  avoit  faite ,  luy  estant  en  santé.  Et  mes- 
mement  concernant  la  seureté  de  la  bonne 
ville  de  Paris,  et  des  personnes  estans  en  icelle. 
Et  ces  choses  se  faisoient  au  nom  du  duc  de 
Bourgongne  ,  et  non  de  la  ville  de  Paris.  Et 
semble  que  la  reyne  n'estoit  pas  lors  à  Paris  , 
mais  à  Corbeil.  Car  ils  requeroient  que  la 
reyne,  et  mesdames  de  Guyenne  et  de  Cha- 
rolois  vinssent  à  Paris,  avec  leurs  gens  seule- 
ment, sans  amener  le  duc  de  Berry,  ny  de  ses 
gens.  Qu'elle  ne  laissast  à  Corbeil  ou  à  Melun 
que  les  gens  que  le  roy  avoit  ordonnes  à  la 
garde  des  places.  Que  le  roy  et  monseigneur 
do  Guyenne  s'allassent  loger  au  Louvre  :  que 
à  Paris  fust  crié  et  publié  par  tous  les  carre- 
fours cl  lieux  accoustumés.  Que  tous  ceux  qui 


(Hll) 

osloienl  familiers,  serviteurs,  ou  partiaux  des 
ducs  de  Berry  ,  d'Orléans  ,  de  Bourgongne  , 
Alençon  ,  Armagnac  et  Albret,  vuidassent  sur 
peine  de  confiscation  de  corps  et  de  biens. 
Que  Pierre  de  Sery  ,  qu'on  disoit  vouloir  met- 
tre de  nuict  le  duc  de  Berry  à  Paris ,  et  ses  al- 
liés fussent  punis  selon  leurs  démérites.  Que 
toutes  les  fenestres  de  i'hoslel  de  Nesle  fussent 
murées,  et  le  pont  abatu.  Et  qu'on  desappoin- 
last  le  prevost  des  marchands,  et  qu'on  en 
mist  un  autre  5  avec  plusieurs  autres  reques- 
tes,  dont  la  plus  grande  partie  furent  accom- 
plies. Et  n'y  vint  point  le  duc  de  Berry.  Et 
pour  lors  c'csloit  grande  pitié  d'estre  à  Paris , 
et  de  voir  ce  qu'on  faisoit  et  disoit. 

Or  est  vray  que  la  venue  desdits  seigneurs 
devant  Paris  despleut  fort  au  roy  ,  et  à  mon- 
seigneur de  Guyenne,  et  non  sans  cause.  Car 
en  effet,  ils  monstroient  semblant  de  vouloir 
assiéger  Paris.  Elpource  ledit  seigneur  manda 
le  duc  de  Bourgongne,  dont  il  avoit  espousé 
la  fille,  qu'il  vint  àluy  à  Paris.  Lequel  fut  bien 
joyeux  de  ces  nouvelles,  et  assembla  gens  d'ar- 
mes le  plus  qu'il  peut.  Et  en  sa  compagnée 
avoit  le  comte  d'Arondel,  Anglois,  lequel  avoii 
amené  de  trois  à  quatre  mille  combatans  an- 
glois. Et  disoit-on  bien  assez  publiquement 
que  le  duc  de  Bourgongne  avoit  fait  aucunes 
alliances  avec  le  roy  d'Angleterre.  Et  se  fai- 
soient  à  Paris  maux  infinis  secrettement  et  pu- 
bliquement. Les  Gois  levèrent  une  grande 
compagnée  de  peuple,  qui  issirent  par  la  porte 
de  Saincl-Jacques ,  et  allèrent  à  Vicestre,  une 
moult  belle  maison,  richement  et  notablement 
édifiée,  et  peinte ,  qui  estoit  au  duc  de  Berry. 
Et  y  boutèrent  le  feu ,  et  fut  arse ,  si  bien  qu'il 
ne  demeura  que  les  parois.  Et  avant  ladite  dé- 
molition, le  peuple  ostoit  les  beaux  huis,  et 
les  beaux  châssis  de  verres ,  et  les  empor- 
loit. 

Au  commencement  du  mois  d'octobre,  au- 
dit an ,  le  roy  voyant  la  manière  de  procéder 
desdits  seigneurs  de  son  sang,  ordonna  man- 
dcmens  patens,  par  lesquels  estoient  narrés, 
et  déclarés  plusieurs  innumerables  maux,  qui 
avoient  esté  faits,  et  se  faisoient  de  jour  en 
jour,  par  assembler  gens  de  guerre  ,  qui  dcs- 
truisoient  le  pauvre  peuple,  et  pilloient,  et  des- 
roboient.  El  en  la  conclusion  le  roy  les  aban- 
donnoit,  s'ils  ne  s'en  departoient ,  et  les  tenoit 
et  reputoit  ses  ennemis.  Et  qu'on  donnast  pas- 
sage au  duc  de  Bourgongne  par  toutes  les  vil- 


PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS. 


465 


les ,  chasleaux  ,  ponts  et  passages ,  pour  ve- 
nir devers  luy,  et  qu'on  l'accompagnast  et  luy 
donnasi  aide  et  confort ,  et  que  le  roy  estoit 
acertené  qu'ils  avoient  inlcnlion  «  de  faire  un 
autre  roy  en  France.  »  Et  pourcc  que  le  duc 
de  Bourgongne  douloit  que  aucuns  ne  fussent 
mal  conlens  de  ce  qu'il  avoit  fait  venir  le 
comte  d'Arondel,  qui  estoit  un  prince  d'Angle- 
terre, il  escrivit  aux  bonnes  villes  qu'il  ostoit 
venu  au  royaume,  pour  aider  à  trouver  bonne 
paix,  et  aussi  pour  servir  le  roy,  et  luy  aider  à 
débouter  lesdits  seigneurs ,  en  louant  et  colo- 
rant son  intention. 

En  ce  niesme  temps  le  roy  escrivit  lellrcs  à 
sa  fille  l'université  de  Paris,  et  estoient  en 
forme  de  mandement  paient.  Esquelles  estoit 
narré  que  les  seigneurs  dessus  dits  le  vouloient 
débouter,  et  destituer  de  son  eslat,  et  aucto- 
rilé  ,  et  le  destruire  de  sa  dignité,  et  «.  faire  un 
nouveau  roy  de  France ,  »  et  qu'ils  avoient 
pris  la  ville  de  Sainct-Denys,  le  pont  de  Saincl- 
Cloud,  défilé  le  duc  de  Bourgongne,  boulé 
feux  ,  pillé  ,  desrobé  ,  forcé  femmes ,  et  fait 
maux  sans  nombre.  Et  leur  prioit  et  reque- 
roit,  que  ces  choses  ils  fissent  prescher,  et  pu- 
blier, et  qu'ils  luy  voulussent  donner  aide  et 
confort.  Lesquelles  choses  l'université  de  Pa- 
ris ,  en  voulant  obeyr  à  leur  père ,  et  seigneur 
souverain,  firent  exécuter  de  leur  pouvoir.  Et 
en  outre  leur  fit  monstrer  certaines  bulles  du 
bon  pape  Urbain  '  ,  par  lesquelles  il  excom- 
munioit  tous  ceux  qui  faisoient  telles  assem- 
blées, et  leurs  adherans  et  complices,  et  qu'on 
ne  les  peust  absoudre,  sinon  en  l'article  de  la 
mort.  Et  les  privoil  des  fiefs,  terres  et  seigneu- 
ries qu'ils  lenoient.  Et  mettoit  interdit  en  leurs 
terres,  et  seigneuries.  El  absolvoit  les  vassaux 
des  sermens ,  foy  ,  et  hommages  qu'ils  avoient 
à  eux.  El  sous  ombre  desdiles  bulles,  escrivi- 
renl  ceux  de  l'université  partout,  les  choses 
dessus  dites ,  afin  que  partout  on  sceust  les 
œuvres  desdits  seigneurs ,  qu'on  tenoit  pour 
traistres  au  roy,  et  en  outre  pour  excommu- 
niés. Et  outre  firent  et  envoyèrent  par  escrit 
les  choses  qui  sont  défendues,  au  temps  de  in- 
terdicl  gênerai ,  et  aussi  permises.  Et  pourcc 
que  lesdiles  lettres  ou  bulles  s'adressoient  aux 
archevesques  de  Rheims  et  de  Sens  ,  et  aux 
evesques  de  Paris  et  de  Chartres ,  lesquels  on 
tenoit  pour  Armagnacs ,  lesdiles  bulles  ne  fu- 


'  l'ibain  V, 


30 


466 


lUSTOinE  DE  CHARLES  Tî ,  ROI  DE  FRANCE 


rent  aucunement  exécutées.  Mais  après  l'entrée 
du  duc  de  Bourgongne  à  Paris ,  dont  cy-après 
sera  faite  mention ,  il  fut  trouvé  qu'elles  s'a- 
dressoient  à  l'evesque  de  Beauvais ,  auquel  le 
roy  escrivit  qu'il  procedast  à  l'exécution  d'i- 
celles.  Laquelle  chose  il  fit,  et  luy  envoya-on 
un  mandement  patent.  Mais  depuis,  pource 
que  plusieurs  des  seigneurs  obeyssoient  au  roy, 
le  roy  manda  qu'il  suspendist  lesdiles  senten- 
ces jusques  à  certain  temps,  et  ainsi  le  fit. 

Le  trentiesme  jour  d'octobre  ,  vint  le  duc  de 
Bourgongne  à  Paris,  accompagné  dudit  comte 
d'Arondel,  lequel  arriva  bien  tard,  et  avoit  bien 
grande  compagnée  de  gens  de  guerre ,  et  de 
traict.  Quant  est  des  gentilshommes,  ils  furent 
logés  par  fourriers  es  maisons  des  bourgeois  de 
Paris,  et  spécialement  es  hostels  de  ceux  qu'on 
soupçonnoit  avoir  eu  accointance,  amour,  et 
fraternité  à  ceux  qu'on  disoit  Armagnacs,  ou 
aucuns  d'eux.  Mais  il  y  eut  plus  de  six  mille 
chevaux ,  et  de  gens  à  pied,  qui  toute  la  nuict 
ne  cessèrent  de  trotter  par  la  ville  pour  trouver 
logis,  car  personne  ne  les  vouloit  loger,  spé- 
cialement les  Anglois.  Toutesfois  le  lende- 
main tous  furent  logés.  On  cuidoit,  etavoit-on 
espérance,  que  à  la  venue  du  duc  de  Bourgon- 
gne ,  on  deust  adviser  quelque  expédient,  ou 
traité  de  paix  ,  et  au  moins  que  les  grands  ex- 
cès qu'on  faisoità  Paris,  deussent  cesser.  Mais 
les  choses  de  jour  en  jour  enaigrissoient  et 
s'enflammoient  plus  que  devant.  Et  pource  que 
le  duc  de  Bourgongne  se  sentoit  puissant,  il  ne 
voulut  ouyr  parler  de  paix,  ne  ceux  dessus 
nommés ,  c'est  à  sç.avoir  les  bouchers  et  leurs 
alliés  ,  et  en  rien  ne  cessoient  de  faire  de  très- 
inhumains  excès.  Et  faisoit-on  excommunier 
tous  les  dimanches  lesdits  seigneurs.  Et  met- 
toit-on  aux  images  des  saincts  la  devise  de  la 
croix  Sainct-André.  Plusieurs  prestres  en  fai- 
sant leurs  signacles  à  la  messe,  ou  en  baptisant 
les  enfans ,  ne  daignoient  faire  la  croix  droite 
en  la  forme  que  Dieu  fut  crucifié ,  mais  en  la 
forme  comme  sainct  André  fut.crucifié.  A  peine 
osoit-on  donner  baptcsmc  aux  enfans  de  ceux 
qu'on  disoit  estre  aucunement  favorisans  aus- 
dits  seigneurs.  Et  si  un  homme  estoit  riche,  il 
ne  falloitquc  dire  :  «  Cestuy-là  est  Armagnac,  » 
pour  le  tuer ,  piller ,  desrober  et  prendre  ses 
biens.  Et  si  il  n'y  avoit  homme  de  justice,  ny 
autre  qui  en  eust  ozé  mot  dire.  Ny  la  reyno 
n'en  eust  ozé  parler,  ne  d'accord  faire,  ou  traité 
de  pacification. 


(Hll) 

Le  lendemain  ,  ou  deux  jours  après ,  que  le 
duc  de  Bourgongne  fut  arrivé  à  Paris,  aucuns 
François  de  ses  gens,  et  aussi  Anglois,  allèrent 
à  la  porte  de  Sainct-Denys  pour  escarmoucher, 
s'ils  trouvoient  à  qui  -,  ils  ne  furent  guieres , 
qu'il  vint  des  compagnons  de  l'autre  partie,  et 
tousjours  en  survenoit  d'un  costé  et  d'autre. 
Mais  à  ceux  qui  estoient  issus  de  Paris ,  fut 
meslier  de  eux  retraire  dedans  la  ville,  et  fu- 
rent chassés  jusques  aux  portes,  et  depuis  n'y 
eut  aucunes  sorties  guieres  faites. 

C'estoit  tousjours  grande  pilié  des  pilleries  et 
roberies  qui  estoient  sur  les  champs,  car  ceux 
qu'on  appelloit  Armagnacs,  faisoient  maux  in- 
numerables,  et  ne  sçavoit-on  qu'ils  pensoient 
ou  vouloient  faire.  Car  d'entrer  à  Paris  il  n'y 
avoit  aucune  apparence,  de  parler  de  paix  ou 
accord  il  n'en  estoit  nouvelles.  Ils  fortifioient 
les  villages  où  ils  estoient  de  barrières  par  les 
rues,  spécialement  le  village  de  Sainct-Cloud, 
lequel  ils  fortifièrent  fort  par  les  rues  de  cha- 
retles,  chariots,  et  poultres.  Et  firent  barrières 
pour  ouvrir,  et  clorre,  issir  et  entrer  quand 
bon  leur  sembloit.  Alors  fut  advisé  par  le  duc 
de  Bourgongne,  les  Anglois,  et  gens  de  guerre, 
estans  au  conseil  du  roy,  qu'il  leur  falloit  cou- 
rir sus.  Et  envoyèrent  espier  par  tous  les  logis 
secrettement,  pour  sçavoir  comme  les  Arma- 
gnacs se  gouvernoient.  Et  spécialement  y  eut 
gens  de  guerre  bien  montés ,  qui  allèrent  vers 
le  village  de  Sainct-Cloud ,  et  considérèrent 
comme  il  leur  sembloit ,  que  bien  aisément  on 
les  auroit,  veu  qu'il  y  avoit  des  hauts  lieux,  et 
que  le  village  estoit  au  bas,  et  parce  ceux  d'en- 
haut  auroient  l'advantage,  pourveu  qu'on  eust 
do  grosses  arbalestres ,  canons,  coulevrines,  et 
habillemens  de  guerre.  Il  fut  donc  conclu  que 
l'on  iroit,  et  que  l'on  feroit  les  provisions  néces- 
saires, dont  ceux  qui  estoient  à  Sainct-Cloud 
ne  se  donnoient  de  garde.  Et  eussent  cuidé  que 
plustosl  on  fust  allé  aux  villages  d'emprès  Pa- 
ris ,  du  costé  de  la  porte  Sainct-Denys.  Si  fut 
ordonné  et  commandé  secrettement  à  tous  les 
capitaines  tant  Anglois  que  François,  qu'ils  fus- 
sent tous  prests ,  et  leurs  gens,  quand  on  les 
manderoit.  Et  si  fut  ordonné  que  les  bourgeois 
de  Paris  qui  auroient  puissance,  feroient  habil- 
ler gens  à  pied,  pour  aller  en  la  compagnée  des 
gens  de  guerre:  et  furent  nommés  et  mis  en  es- 
cril  ceux  qui  seroient  tenus  de  le  faire.  Cela  fut 
exécuté  tellement,  qu'on  trouva  de  seize  cens 
<\  deux  mille  bons  compagnons  armés  de  hau- 


(I4li) 

bergeons,  Jacques,  salades,  ou  bacinels,  et  gan- 
lelels,  et  les  aucuns  garnis  de  liarnois  de  jam- 
bes ,  et  de  bonnes  haches,  ou  autres  basions, 
sans  les  archers,  et  arbalestriers  de  la  ville. 
Environ  ininuict,  partit  toute  cette  compagnie 
de  la  ville  do  Paris ,  le  neufiesrne  jour  de  no- 
vembre. Et  y  estoient  en  personne  le  duc  de 
iîourgongne,  et  le  comte  d'Arondel  :  qui  vin- 
rent au  matin  devant  ledit  village  du  pont  de 
Sainct-Cloud.  Et  combien  que  ceux  qui  y  es- 
toient logés  n'en  fussent  aucunement  adverlis , 
toutesfois  furent-ils  assez  tost  prests  de  se  dé- 
fendre, et  alla  chacun  à  sa  garde.  Si  furent  bien 
et  roidement  assaillis,  et  aussi  par  le  moyen 
desdites  barrières  se  défendirent  fort.  Et  eust 
esté  bien  diflîcile  chose  de  les  avoir  par  lesdits 
lieux.  Mais  les  gens  de  pied  de  Paris,  et  autres, 
se  mirent  derrière  les  murs  des  maisons  du 
coslé  des  champs ,  et  rompirent  les  murs ,  qui 
n'estoient  que  de  piastre  bien  foibles,  et  en  plu- 
sieurs et  divers  lieux  firent  de  grandes  entrées. 
Surquoy  ceux  qu'on  disoit  Armagnacs,  quand 
ils  se  virent  ainsi  surpris ,  ils  se  cuiderent  re- 
traire sur  le  pont,  mais  ils  ne  le  sceurent  si  tost 
et  si  diligemment  faire ,  qu'il  n'y  en  eust  de 
sept  à  huit  cens  de  morts,  aucuns  disent  neuf 
cens  ,  et  une  autre  partie  de  pris.  Et  entre  les 
autres  furent  prisonniers  messire  Guillaume 
Bataille  ,  et  un  chevalier  de  Picardie,  nommé 
messire  iMaussart  du  Bois,  lequel  fut  mis  au 
Chastcllet  de  Paris.  Au  regard  dudit  Bataille , 
ceux  qui  le  prirent  ne  l'amenèrent  pas  dedans 
Paris,  pource  qu'ils  sçavoient  bien  que  s'il  y 
estoit ,  qu'il  seroit  en  grand  danger  de  sa  per- 
sonne. Et  le  mirent  à  finance ,  et  sur  sa  foy  le 
laissèrent  aller,  lequel  paya  bien  et  diligemment 
ce  à  quoy  il  avoit  esté  mis.  Après  ladite  beson- 
gne  faite,  et  lesdits  de  Sainct-Cloud  desconfits, 
lesdits  seigneurs  estans  à  Sainct-Denys  se  par- 
lyrent ,  et  abandonnèrent  Sainct-Cloud  et 
Sainct-Denys ,  et  s'en  allèrent  eux  et  leurs  gens 
à  Montargis.  Le  seigneur  de  Hely  entra  à 
Sainct-Denys,  et  quand  il  y  fut,  il  prit  l'abbé  de 
Sainct-Denys,  et  l'amena  à  Paris,  disant  qu'il 
estoit  Armagnac.  Et  au  pont  de  Sainct-Cloud 
fut  mis  de  par  ledit  duc  de  Bourgongne  ,  un 
capitaine  autre  que  celuy  qui  y  estoit  paravant, 
lequel  se  nommoit  Colin  de  Pise,  lequel  avoit 
esté  pris  par  Gaucourt  prisonnier,  et  paya  fi- 
nance ,  et  puis  s'en  alla  à  Paris,  où  il  fut  pris 
par  la  justice,  mis  au  Chastellet,  et  depuis  mené 
aux  halles ,  où  il  eut  le  col  couppé,  Pource 


PAB  JEAN  JUVENAL  DES  URSIJNS. 


467 


qu'il  avoit  ainsi  laissé  prendre  ledit  pont  de 
Sainct-Cloud  audit  seigneur  de  Gaucourt:  com- 
bien que  de  son  pouvoir,  il  avoit  fait  diligence 
de  le  garder,  ainsi  qu'il  disoit. 

Les  Bretons  et  Gascons ,  qui  estoient  sur  les 
champs,  faisoient  maux  innumerables,  dont 
c'estoit  grande  pitié. 

Après  ces  choses,  il  fut  délibéré  par  le  roy  et 
son  conseil,  que  lesdits  seigneurs  seroient  ban- 
nis et  leurs  biens  déclarés  confisqués,  et  furent 
lesdits  bannissemens  et  confiscations  publiés. 
Et  les  nommoit-on  Jean  de  Berry ,  Charles 
d'Orléans,  Bourbon,  Alençon  en  leurs  privés 
noms.  Et  pour  exécuter  et  prendre  les  terres  , 
et  mettre  en  la  main  du  roy  ,  furent  ordonnés 
ceux  qui  s'ensuivent,  c'est  à  sçavoir  le  seigneur 
de  Hely,  qui  estoit  mareschal  de  monseigneur 
le  dauphin  duc  de  Guyenne ,  le  comte  de 
Sainct-Paul ,  le  seigneur  de  Coucy ,  et  messire 
Philippes  de  Cervolles  en  Berry,  messire  Jean 
de  Chaalon  en  Touraine,  le  seigneur  de  Sainct- 
Georges,  et  maistre  Pierre  deMarigny  en  Lan- 
guedoc, et  futoslé  le  gouvernement  au  duc  de 
Berry.  Le  pays  de  A^alois  se  rendit,  Clermont 
en  Beauvoisis  aussi ,  et  se  mirent  en  l'obeys- 
sance  du  roy  ,  et  de  la  partie  de  Bourgongne. 

Le  roy,  elles  ducs  de  Guyenne,  et  de  Bour- 
gongne, avec  le  comte  d'Arondel ,  allèrent 
mettre  le  siège  à  Estampes ,  qui  estoit  au  duc 
de  Berry.  Et  de  par  luy  estoit  dedans  un  vail- 
lant chevalier  d'Auvergne  ,  nommé  Louys  de 
Bourdon.  Et  fut  mis  ledit  siège  tout  autour  du 
chastel ,  qui  estoit  très-difiicile  à  avoir ,  sinon 
par  le  miner.  Ce  que  on  craignoit,  car  c'estoient 
tout  sablons.  Bourdon  souvent  sailloit,  et  faisoit 
de  grands  dommages  à  ceux  du  siège  ,  et  prit 
le  seigneur  de  Roucy,  et  plusiaurs  autres  :  fina- 
lement l'une  des  tours ,  estant  à  un  coin  du 
chasteau ,  fut  tellement  minée,  qu'elle  cheul. 
Quand  ceux  de  dedans  virent  que  bonnement 
ne  se  pouvoient  plus  tenir ,  ils  se  rendirent  au 
roy  ,  sauves  leurs  vies ,  et  eurent  très-bonne 
compagnée  et  composition.  Au  regard  de  Bour- 
don, il  ne  se  voulut  rendre,  et  se  retira  dans  la 
grosse  tour,  luy  et  un  valet  seulement,  et  là 
se  tint  par  aucun  temps.  Et  fut  mandé  qu'il 
vint  parler  au  roy  ,  et  ausdits  seigneurs  à  seu- 
reté.  Lequel  y  vint,  bien  vestu  dimerobbe  de 
veloux  cramoisy  toute  brodée  à  ours  ,  et  à  la 
devise  du  duc  de  Berry ,  et  aussi  luy  avoit-il 
donnée.  Et  parlementèrent  ensemble  :  il  luy 
fut  remonslré  qu'il  ne  pouvoil  tenir.  Finale- 


408 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


ment  monseigneur  le  dauphin ,  et  le  duc  de 
Bourgongne  luy  pardonnèrent  tout.  Et  rendit 
la  place,  sans  ce  qu'il  fust  prisonnier,  ou  payast 
finance  ,  et  quand  le  roy  et  les  seigneurs  re- 
tournèrent à  Paris,  il  s'en  vint  avec  eux. 

Or  est  vray  que  le  comte  de  La  Marche  avoit 
l'avant-garde  du  roy,  et  avec  luy  le  mareschal 
Boucicaut,  et  le  seigneur  de  Hambuye,  lesquels 
avoient  bien  deux  mille  hommes  d'armes,  et 
de  gens  de  traict  largement.  Et  si  y  avoit  des 
gens  de  Paris,  que  conduisoil  l'un  des  bouchers 
dessus  dits,  fils  de  Thomas  Le  Gois,le  duc 
d'Orléans  esloit  à  Orléans ,  et  avoit  en  sa  com- 
pagnée  deux  vaillans  chevaliers.  L'un  nommé 
messire  Arnaud  Guillon  de  Barbazan  ,  l'autre 
messire  Raoul  de  Gaucourt,  qui  avoient  chacun 
une  gente  compagnée  de  gens  de  guerre.  Le 
comte  de  La  Marche,  et  toute  son  avant-garde 
lenoit  les  champs  en  Beausse ,  tant  qu'ils  vin- 
rent à  Ycnville  ,  à  Thoury  ,  au  Puiset ,  et  au 
pays  d'environ.  Et  se  logea  ledit  comte  au  Pui- 
set, et  une  grande  partie  de  ses  gens.  Et  à  un 
poinct  du  jour,  qu'on  ne  voyoit  comme  goutte, 
lesdits  de  Barbazan  et  de  Gaucourt  vinrent,  et 
leurs  gens,  sur  ledit  logis  du  comte  de  La  Mar- 
che ,  et  en  tuèrent  bien  quatre  cens,  et  prirent 
des  prisonniers  ;  spécialement  fut  pris  ledit 
comte  de  La  Marche,  lequel  ils  baillèrent  à  une 
partie  de  leurs  gens  ;  lesquels  le  menèrent  en 
la  forest,  en  tenant  le  chemin  d'Orléans.  Et  en 
ceslcbesongne  fut  tué  ledit  Gois,  qui  se  cuidoit 
relraire  avec  les  autres  vers  le  mareschal  de 
Boucicaut,  et  le  seigneur  de  Hambuye,  qui  es- 
toicnt  logés  prés  dudit  Puiset,  et  aucun  s'y  re- 
tirèrent. Incontinent,  bien  et  diligemment  se 
mirent  sus  lesdits  de  Boucicaut  et  Hambuye  , 
et  se  rangèrent  en  bataille  à  venir  vers  ledit 
Puiset,  il  faisoit  encore  si  trouble,  que  à  peine 
se  cognoissoit-on  l'un  fautre  :  il  y  eut  des  ren- 
contres, et  y  fut  Barbazan  une  fois  pris ,  puis 
après  rescous  par  ledit  de  Gaucourt,  et  y  en  eut 
de  pris  tant  d'un  costé  que  d'autre  :  finale- 
ment se  retrahirent  lesdits  de  Gaucourt  et  Bar- 
bazan en  la  forest  d'Orléans ,  et  s'il  eusl  esté 
jour,  ils  eussent  eu  bien  à  faire, car  la  puissance 
desdits  Boucicaut  et  Hambuye  estoit  bien 
grande,  comme  de  huict  cens  chevaliers,  et  es- 
cuyers,  et  les  autres  n'esloient  que  deux  à  trois 
cens  combalans.  Le  comte  de  La  Marche  fut 
amené  à  Orléans  à  grande  joye,  et  ceux  de  la 
ville  luy  disoient  en  passant  plusieurs  villen- 
diies,  et  injures.  Dont  le  duc  d'Orléans  fut  des- 


yi,  ROI  DE  FRANCE,  (1411) 

plaisant,  etluy  fit  très-bonne  chère  à  sa  venue: 
puis  après  il  fut  mis  en  la  grosse  tour  d'Or- 
léans ,  et  bien  gardé. 

En  ce  temps  le  comte  de  Sainct-Paul,  et  Le 
Borgne  de  La  Heuse,  mirent  le  siège  devant  le 
chastel  de  Sainct-Remy  du  Plain  ,  au  pays  du 
Maine ,  pour  la  querelle  du  duc  de  Bourgon- 
gne. Et  fut  faite  une  armée  par  le  comte  d'A- 
lençon ,  pour  cuider  lever  le  siège,  dont  estoit 
chef  messire  Jean  de  Dreux  son  mareschal ,  et 
autres  capitaines  qui  vinrent  ferir  sur  le  siège, 
mais  ils  furent  desconfits  par  le  comte  de 
Sainct-Paul ,  et  sa  compagnée.  Et  y  en  eut  plu- 
sieurs pris  et  morts;  entre  les  autres  fut  pris 
messire  Jehannet  de  Garencieres ,  et  Jean 
Roussemine.  Et  fut  le  chastel  rendu ,  mais 
assez  tost  après  repris  par  le  comte  de  Riche- 
mont  ,  qui  y  vint  à  grande  armée.  Et  de  là  alla 
mettre  le  siège  devant  le  chastel  de  l'église, 
lequel  il  prit,  et  secourut  ledit  seigneur  fort  le 
party  d'Orléans. 

Le  roy  délibéra ,  luy  et  sa  compagnée  de 
s'en  retourner,  et  manda  aussi  les  autres  qui 
estoient  en  Beausse,  et  laissèrent  garnison  à 
Estampes  et  dans  les  autres  places  qu'ils  avoient 
en  leurs  mains,  comme  Dourdan,  lequel  fut 
rendu  au  roy  sans  coup  ferir,  de  la  volonté  de 
ceux  qui  estoient  dedans.  Et  au  regard  de  toutes 
les  villes,  places,  et  pays  estans  delà  la  rivière 
de  Seine,  en  allant  en  Champagne,  et  esdites 
marches,  elles  se  mirent  en  l'obeyssance  du  roy. 

Le  dixiesme  jour  de  décembre ,  entrèrent  le 
roy  et  les  seigneurs  de  Paris.  Et  fut  fort  plainte 
la  mort  du  Gois,  car  il  estoit  vaillant  et  gra- 
cieux homme.  Et  fut  apporté  à  Paris ,  et  en- 
terré àSaincte-Geneviefve.  Et  luy  fit-on  moult 
honorables  obsèques,  autant  que  si  c'eust  esté 
un  grand  comte,  ou  seigneur.  Et  y  fut  présent 
le  duc  de  Bourgongne  ,  avec  foison  du  peuple  : 
aucuns  disoient  que  c'estoit  bien  fait,  et  que 
le  duc  de  Bourgongne  monstroit  bien  qu'on  le 
devoit  servir,  puis  qu'il  monstroit  amour  à 
ceux  qui  tenoient  son  party.  Les  autres  s'en 
mocquoient,  veu  qu'on  n'avoitoncques  veu  en 
luy  vaillance,  ne  qu'il  fist  oncques  chose  dont 
il  le  deust  tant  honorer;  et  que  le  feu  qu'il 
avoit  bouté  à  Vicestre,  estoit  un  deshonneste 
faict.  On  luy  fit  une  tombe  dessus  sa  sépulture, 
où  avoit  un  epitaphe  qu'on  peut  voir. 

Est  à  advertir,  que  toutes  les  choses  se  fai- 
soient  au  nom  du  roy,  et  de  monseigneur  le 
dauphin.    Mais  ils  laissèrent  la  croix  droite 


(141J) 

Manche,  qui  est  la  vraye  enseigne  du  roy,  el 
prirent  la  croix  de  Saincl-André,  et  la  devise 
du  duc  de  Bourgongne,  le  sautouer,  et  ceux 
qu'on  disoit  Armagnacs  portoienl  la  bande,  et 
pource  sennbloit  que  ce  fussent  querelles  parti- 
culières. Dequoy  aucuns  de  Paris ,  et  des  che- 
valiers et  escuyers,  qui  esloienl  mesrnes  très- 
bons  Bourguignons ,  estoient  très-mal  conlens. 

Le  comte  d'Arondcl  fut  fort  festoyé  à  Paris , 
par  le  duc  de  Bourgongne ,  et  aussi  les  Anglois. 
El  leur  fit-on  de  beaux  et  grands  presens  ,  et 
si  furent  très-bien  payés  de  leurs  gages  et  sol- 
des. Et  puis  eurent  congé,  et  s'en  allèrent  à 
Calais,  vivans  sur  le  pays,  ainsi  que  bon  leur 
sembloit.  Et  tous  les  frais ,  mises  et  despens 
qui  furent  faits,  furent  faits  aux  despens  du 
roy,  en  manières  couvertes,  sans  qu'il  en 
sceust  rien  :  car  tout  malade  qu'il  estoit,  qui 
lui  eust  parlé  d'Anglois,  il  eust  fait  manière 
de  les  cornbatre  plus  que  de  leur  donner. 

Le  comte  de  Saint-Paul  alla  assiéger  Coucy, 
qui  est  une  moult  forte  place,  tant  la  ville 
que  le  chastel,  où  il  y  avoit  foison  de  gens 
tant  de  guerre,  que  de  communes.  Car  tout 
le  peuple  crioit  «  Vive  Bourgongne  !  »  La  ville 
n'arresta  gueres.  Si  mit  le  siège  devant  le  chas- 
tel ,  et  fut  trouvé  qu'il  estoit  minable ,  el  pource 
on  commanda  à  miner  à  l'endroit  de  l'une  des 
tours.  Ceux  de  dedans  se  defendoient  fort,  et 
en  luoient  et  blessoient  beaucoup  de  dehors. 
Et  audit  siège  furent  assez  longuement.  Or  ad- 
vint que  ladite  tour  fut  minée ,  et  cuidoit-on 
faire  ouverture  dedans  pour  y  entrer,  sans  ce 
que  ceux  de  dedans  s'en  apperceussent.  El 
aussi  ne  faisoient-ils,  ne  jamais  n'eussent  cuidô 
qu'on  y  eust  peu  miner.  Or  advint  que  les 
maistres  de  la  mine ,  qui  estoient  Liégeois , 
tousjours  faisoient  fortbesongner.  El  à  un  jour 
plusieurs  hommes  de  guerre  allèrent  voir  que 
c'estoil  de  la  mine,  et  soudainement  la  tour 
cheutsur  tous  ceux  qui  y  estoient,  lesquels  y 
moururent,  et  encores  y  sont-ils.  Qui  fut  à  la 
desplaisance  du  comte  de  Saincl-Paul,  pour  la 
perte  de  ses  gens.  Et  après  aucuns  jours ,  ceux 
de  dedans  rendirent  la  place,  et  la  grosse  tour, 
sauves  leurs  vies ,  corps  el  biens,  cl  si  eurent 
liuict  mille  escus. 

Dedans  le  chastel  de  IMoinmer  en  Champa- 
gne, estoit  messire  Clignet  de  Brebanl,  de  par 
le  duc  d'Orléans.  Les  gens  du  roy  el  du  duc  de 
Bourgongne  y  allèrent  pour  mettre  le  siège 
devant  la  place,  tuais  ledit  de  Brebant,  consi- 


PAR  JEAN  JUYENAL  DES  URSINS. 


469 


derant  qu'il  n'auroil  aucun  secours  ,  le  rendit 
moyennant  la  somme  de  six  mille  escus  qij'il 
en  eut.  Plusieurs  autres  places  aussi  se  rendi- 
rent ,  tant  en  Valois ,  que  ailleurs. 

Le  onziesme  jour  de  janvier  le  roi  de  Sicile 
entra  à  Paris. 

Le  marcschal  de  Ilely,  qui  esloit  mareschal 
de  monseigneur  le  dauphin ,  duc  de  Guyenne, 
s'en  alla  par  le  commandement  du  roy  en  Poic- 
tou.  Et  se  joignit  avec  luy  le  seigneur  de  Par- 
tenay  el  de  Saincte-Seine ,  el  plusieurs  autres 
seigneurs  du  pays  ,  et  se  rendirent  à  eux  plu- 
sieurs places. 

Pareillement  en  Languedoc  fut  envoyé  le 
seigneur  de  Saincl-Georges,  et  messire  Régnier 
Po  ,  contre  le  comte  d'Armagnac,  el  Aimé  de 
Viry-Savoisien ,  en  Beaujolois ,  contre  le  duc 
de  Bourbon.  Et  quelque  guerre  qu'il  y  eust ,  le 
pauvre  peuple  d'un  costé  et  d'autre  souffroit 
de  grandes  pilleries  et  roberies ,  et  estoit  grande 
pitié  de  voir  le  royaume  en  telle  désolation. 
El  lisoil-on  à  Paris  souvent,  tant  à  la  ville  que 
à  l'université,  à  Saincl-Bernard  ,  el  ailleurs  , 
des  epistres  bien  séditieuses ,  contre  ceux  qu'on 
nommoil  Armagnacs. 

Dessus  a  esté  touché  de  messire  JVIaussarl 
du  Bois  chevalier ,  qui  fut  pris  à  Saincl-Cloud , 
el  mis  au  Chastelet  :  on  luy  fit  parler,  s'il  ne 
voudroit  point  faire  le  serment  au  duc  de  Bour- 
gongne. et  à  la  requesle  de  plusieurs  amis 
qu'il  avoit,  le  roy  luy  donnoit  remission  :  le- 
quel respondit  qu'il  n'avoit  fait  chose  pour  la- 
quelle il  deust  avoir  remission ,  ne  avoit  fait 
chose  qui  cuidast  qui  despleust  au  roy,  ou 
qu'il  luy  deust  desplaire  :  qu'il  avoit  servi  le 
duc  d'Orléans  son  maislre,  el  avoit  esté  servi- 
teur de  son  père,  et  qu'on  les  esloit  venu  as- 
saillir à  Sainct-Cloud,  et  il  s'estoit  aidé  à  dé- 
fendre. Après  laquelle  response  il  fut  très-bien 
géhenne,  pour  sçavoir  la  volonté  des  seigneurs, 
et  très-constamment  se  portoil  es  peines  et 
travaux  qu'on  luy  faisoil.  Et  très-envis  ceux 
qui  estoient  commis  à  ce  faire,  faisoient  ce 
qu'on  leur  ordonnoit  :  finalement  il  fut  con- 
damné à  avoir  la  teste  couppée  aux  halles.  En 
la  prison  où  il  esloit  il  y  avoit  d'autres  prison- 
niers :  à  l'heure  qu'ils  vouloient  prendre  leur 
réfection  à  disner,  le  bourreau  avoit  la  charetle 
preste  en  bas  :  el  y  en  cul  un  qui  commença  à 
appeller  messire  JMaussarl  du  Bois,  si  haut  qu'il 
l'ouyl  :  lors  il  va  dire  à  ceux  qui  estoient  avec 
luy  :  ((  INles  frcres  el  compagnons ,  on  m'ap- 


470 


IIISTOIUE  DE  CHARLES  YI,  ROI  DE  FRANCE, 


»  pelle  pour  me  faire  mourir,  dont  je  remercie 
»  Dieu,  et  ne  crains  point  la  mort,  une  fois 
))  me  falloit-il  mourir  :  ne  ja  à  Dieu  ne  veuille 
»  que  j'es vite  la  mort,  pour  renoncer  à  la  que- 
»  relie  que  j'ay  tenue.  Adieu  vous  dis ,  mes 
»  frères  et  compagnons ,  priez  pour  moy.  »  Puis 
il  les  baisa  tous  l'un  après  l'autre,  fît  le  signe 
de  la  croix,  descendit  très-constamment  et  fer- 
mement d'un  bon  visage,  monta  en  la  clia- 
rette,  fut  mené  aux  halles,  et  luy-mesme  se 
despouilla.  Quand  il  fut  en  chemise ,  il  la  rom- 
pit devant ,  et  luy-mesme  la  renversoit  pour 
faire  plus  beau  col  à  frapper.  Après  qu'il  eut 
les  yeux  bandés ,  le  bourreau  luy  pria  qu'il  luy 
pardonnast  sa  mort.  Lequel  le  fit  de  bon  cœur, 
et  le  priast  qu'il  le  baisast.  Foison  de  peuple  y 
avoit,  qui  quasi  tous  ploroient  à  chaudes  lar- 
mes. Et  accomplit  le  bourreau  ce  qui  luy  avoit 
esté  commandé,  lequel  disoit  que  oncques  il 
n'avoit  fait  chose  si  cnvis  et  malgré  luy,  et 
estoit  trés-deplaisant  d'avoir  osté  la  vie  à  un  si 
bon  et  vaillant  chevalier.  Or  advint  une  chose 
qu'on  tenoit  merveilleuse.  C'est  qu'au  dedans 
de  huict  jours ,  ledit  bourreau  mourut ,  et  qua- 
tre de  ceux  qui  furent  à  le  tirer  et  gehenner. 

Le  roy  retourna  en  santé ,  et  fut  sain  ,  en 
Don  poinct,  bon  sens,  et  entendement.  Et  luy 
exposa-on  bien  au  long  les  manières  qu'avoient 
tenu  ses  parens,  dits  Armagnacs,  et  comme 
ils  estoient  venus  devant  Paris ,  les  pilleries , 
roberies,  et  destruction  de  peuple  qu'ils  avoient 
fait ,  et  faisoient ,  et  plusieurs  autres  choses  les 
plus  aigres,  que  faire  «e  pouvoient.  Lors  le  roy 
en  son  conseil  déclara  qu'ils  estoient  ses  enne- 
mis, et  comme  à  tels  leur  déclara  faire  guerre, 
et  avoir  confisqué  corps  et  biens.  Et  déposa  le 
seigneur  d'Albret  de  l'ofiice  de  connestablc ,  et 
fut  connestable  le  comte  de  Sainct-Paul.  Et  si 
fut  le  seigneur  Jean  de  Hangest,  seigneur  de 
Hugueville ,  qui  estoit  maistre  des  arbalestriers , 
déposé ,  et  le  seigneur  de  Rambures  en  Picardie 
mis  en  son  lieu,  et  le  seigneur  de  Hely  fait  ma- 
reschal  de  France  au  1  ieu  du  mareschal  de  Rieux. 

Guerre  se  faisoit  forte  en  beaucoup  de  lieux. 
Messire  Guichard  Dauphin  ,  qui  estoit  vers  le 
Gastinois,  et  en  Sologne,  mit  Jargeau  en  l'o- 
béissance du  roy,  qui  estoit  une  place  sur  la 
rivière  de  Loire,  apparl.enant  h  l'evesquc  d'Or- 
léans. Enguerrand  de  Bournonville,  qui  estoit 
un  des  principaux  capitaines  du  duc  de  Bour- 
gongne,  lequel  avoit  grande  compagnée  de 
gens,  estoit  à  Bonneval ,  et  fit  souvent  des  cour- 


(1412) 

ses.  Et  advint  une  fois  qu'il  ea  fit  une,  bien 
accompagné  de  ses  gens,  et  fut  rencontré  par 
ceux  qu'on  disoit  Armagnacs ,  lesquels  plu- 
sieurs en  tuèrent  et  prirent,  et  fut  chassé  jus- 
ques  aux  portes  de  Bonneval ,  et  là  se  retrahit. 
Et  le  seigneur  de  Hely  pris  par  composition 
Cisay  en  Poictou. 

En  ice  temps  furent  ordonnés  réformateurs, 
et  commissaires ,  contre  ceux  qu'on  tenoit  fa- 
voriser les  Armagnacs,  et  ne  falloilguieres  faire 
information,  et  sulTisoient  de  dire  :  «  Cestuy-là 
l'est.  ))  Les  riches  estoient  mis  à  finance  par  ma- 
nière de  rançon  :  mais  la  finance  payée  on  ne 
leur  faisoit  plus  de  desplaisir  :  ceux  qui  n'a- 
voient  dequoy  on  ne  sçavoit  qu'ils  devenoient. 

On  mit  sus  un  nommé  Andry  de  Rousselel, 
comme  un  capitaine.  Et  luy  bailla-on  le  gou- 
vernement des  archers  et  arbalestriers  de  Paris. 
Et  esleva-on  plusieurs  gens  du  peuple,  qui 
guieres  ne  valoient.  A  sçavoir  prevost  des  mar- 
chands Pierre  Gentien  ,  et  eschevins  maistre 
Jean  deTroyes,  Jean  deLolive,  Jean  deSainct- 
Yon ,  et  Robert  de  Beloy,  et  Robert  Lamet 
clerc  '. 

Gens  d'armes  d'un  costé  et  d'autre  couroient. 
Et  places  se  prenoient  les  uns  sur  les  autres. 
Feu  se  boutoit  en  églises ,  et  y  ardoit-on  sou- 
vent hommes,  femmes,  et  enfans.  Et  mesme- 
ment  en  l'église  des  Sillieres,  où  le  feu  fut 
bouté ,  furent  bien  arses  quatre  cens  personnes, 
tant  hommes  que  femmes,  et  petits  enfans. 

Au  mois  de  mars,  après  que  le  roy  eut  veu 
et  considéré  et  aussi  son  conseil ,  les  manières 
de  ceux  qu'on  nommoit  Armagnacs ,  il  déli- 
béra de  tenir  les  champs  en  personne,  et  d'aller 
assiéger  son  oncle,  qu'on  appeloit  Jean  de  Berry. 

1412. 

L'an  mille  quatre  cens  et  douze  ,  fut  rencon- 
tré par  aucun  des  gens  du  roy,  et  pris  un  au- 
gustin  ,  nommé  frère  Jacques  Le  Grand  ,  doc- 
teur en  théologie,  et  bien  notable  clerc,  qui 
avoit  plusieurs  lettres  adressantes  à  divers  sei- 
gneurs d'Angleterre,  lesquelles  il  portoit  audit 
pays  de  par  ceux  qu'on  nommoit  Armagnacs  , 
en  leur  requérant  aide  :  et  ne  pouvoient  pas 
bien  croire  aucuns  que  les  Anglois  les  aidassent, 
car  ICvduc  de  Bourgongne  pour  avoir  leur  al- 
liance, avoit  prévenu,  et  de  faict  l'avoit  eu, 
\eu  que  le  comte  d'Arondel  estoit  venu  à  Paris, 

'  Gieiricr  (ic  la  ville. 


(141-2) 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  MISIINS. 


471 


cl  à  son  aide  à  Estampes ,  comme  dil  est.  El 
délibéra  le  roy  d'execuler  ce  qui  avoil  esté 
conclud ,  d'aller  devant  Bourges,  où  esloil  son 
oncle  Jean  de  Berry. 

Le  qualricsme  jour  de  may,  le  roy  s'en  alla  à 
Saincl-Denys,  ainsi  qu'il  esl  accouslumé  de 
l'aire.  El  pril  l'orillainbe,  et  la  bailla  à  un  vail- 
lant chevalier  nonmié  messire  Ilutin,  seigneur 
d'Aumont,  lequel  reccul  le  corps  de  Nostre-Sci- 
gneur  Jesus-Chrisl,  et  fit  les  serinens  qu'on 
doit  faire.  Avec  le  roy  esloient  les  ducs  de 
Guyenne,  de  Bourgongne,  de  Lorraine,  et  de 
Bar,  et  des  gens  de  guerre  largement. 

Ledixiesmejour  de  may,  à  Saincl-Remy  des 
Plains,  se  rencontrèrent  le  comte  de  Sainct- 
Paul  conneslable ,  et  Le  Borgne  de  La  Heuse 
d'une  part,  et  le  seigneur  de  Gaucourl,  qu'on 
disoil  Armagnac,  d'autre.  Et  frappèrent  les  uns 
sur  les  autres ,  sans  y  avoir  aucun  dommage 
ou  profil  d'un  costé  ne  d'autre. 

Le  roy  de  Sicile  estant  vers  Belesme,  se  ren- 
dit au  roy. 

Le  comte  d'Alençon  ,  qui  esloil  en  son  pays, 
envoya  demander  à  ceux  qui  esloient  de  par  le 
roy,  trefves  de  quarante  jours  ,  et  les  obtint , 
sans  ce  qu'on  luy  fit  aucun  desplaisir. 

Le  vingt-sixiesme  jour  dudit  mois ,  passa 
l'avanl-garde  à  la  Charité  sur  J^oiie.  El  en 
avoienl  la  conduite  messire  Guichard  Dauphin, 
grand  maistre  d'hostel  du  roy,  le  seigneur  de 
Rambures,  maistre  des  arbaleslriers  de  France, 
le  seneschal  de  Hainaul,  le  seigneur  de  Crouy, 
et  le  prevost  de  Paris.  Et  avoienl  six  mille 
hommes  d'armes ,  et  douze  cens  hommes  de 
traict,  et  gros  valets,  avec  foison  de  gens  de 
pied.  Les  vendredy  etsamedy  passa  le  charroy. 
Et  le  dimanche  vingl-neufiesme  jour,  le  roy 
passa.  Dun-le-Roy  ,  Monlfaucon,  et  plusieurs 
autres  places  et  chasleaux,  se  mirent  en  l'obéis- 
sance du  roy. 

Processions  se  faisoient  à  Paris  moult  dévo- 
tes, et  porloit-on  plusieurs  reliques,  où  esloient 
hommes  et  femmes  nuds  pieds ,  tenans  chacun 
un  cierge  en  leur  main  ,  et  prians  Dieu  a  qu'il 
))  voulusl  donner  paix  entre  le  roy  et  les  sei- 
»  gneurs,  ou  sinon  donner  victoire  au  roy.  » 

Le  seigneur  de  Bloqueaux,  Robert  Le  Roux, 
et  messire  Clignet  de  Brebanl  prirent  la  ville  de 
Vernon  ,  et  firent  plusieurs  courses  et  domma- 
ges au  pays ,  et  ne  demeura  en  la  place  que 
Bloqueaux ,  les  autres  s'en  allèrent.  Les  com- 
munes du  pays  voyans  les  maux  que  leur  fai- 


soient ceux  qui  esloient  dedans ,  délibérèrent 
de  les  assiéger.  Et  de  faict,  à  l'aide  d'aucuns 
ofiiciers  du  roy,  les  assiégèrent.  Et  trouva  Blo- 
queaux moyen  de  s'eschapper,  et  se  rendirent 
ceux  de  dedans,  où  fut  pris  Simon  de  Banvion 
et  six  autres ,  qui  furent  amenés  à  Laon ,  et  là 
eurent  les  testes  couppées. 

Les  villes  et  chasteau  d'Issouldun  ,  qui  sont 
près  de  Bourges,  se  mirent  en  l'obéissance  du 
roy. 

Le  neufiesme  jour  de  juin  arriva  le  roy  de- 
vant Bourges,  et  furent  dressées  ses  tentes,  de 
luy  et  ses  seigneurs  :  après  quoy  survint  une 
merveilleuse  tempeste  de  grands  vents  et  grosse 
gresle,  qui  abattit  les.  tentes,  et  fit  plusieurs 
grands  maux  au  pays.  Les  seigneurs  de  Chas- 
leau-Roux  et  de  Lignieres,  qui  esloient  les  plus 
grands  barons  de  Berry,  se  mirent  du  coslè  du 
roy.  El  esloil  logé  le  mareschal  de  Hely  h  Li- 
gnieres ,  lequel  se  mit  sur  les  champs  à  bien 
grosse  compagnée.  Le  duc  de  Bourbon  le  sceul, 
et  se  mit  aussi  sur  les  champs,  et  rencontra  le- 
dit Hely,  et  le  rua  jus ,  et  fallut  que  Hely  bien 
hastivement  se  retrahist  à  Lignieres.  Et  y  eut 
de  ses  gens  plusieurs  morts,  et  pris. 

Le  roy  envoya  un  héraut  à  son  oncle  le  duc 
de  Berry,  luy  signifier  sa  venue.  Lequel  res- 
pondit  qu'il  fusl  le  très-bien  venu ,  et  autre  res- 
ponse  ne  fil.  On  le  somma  de  rendre  la  ville  au 
roy,  il  respondit  «  qu'il  estoit  serviteur  et  pa- 
»  renl  du  roy,  et  tenoit  la  ville  toute  rendue  à 
»  luy  et  à  monseigneur  le  dauphin.  Mais  il  avoil 
»  en  sa  compagnée  gens ,  qu'il  ne  deusl  point 
))  avoir,  et  qu'il  garderoit  sa  cité  pour  le  roy  le 
»  mieux  qu'il  pourroit.  »  Le  siège  fut  mis,  et 
sembloil  qu'il  n'y  avoil  aucuns  gens  de  guerre 
dedans  la  ville.  Et  y  eut  trois  siège  mis  en  trois 
divers  lieux.  Ceux  de  dehors  voyans  qu'il  sem- 
bloil qu'il  n'y  eust  comme  personne  de  guerre 
dedans  la  cité,  se  doutoienl  bien  que  cauteleu- 
sement  on  le  faisoil.  Si  mirent  un  guet  haut, 
lequel  veid  dedans  la  ville  gens  armés  et  habil- 
lés près  d'une  poterne ,  et  en  adverlil  les  gens 
de  l'ost,  lesquels  se  tinrent  sur  leur  garde.  Ceux 
de  dedans  saillirent  bien  armés  et  habillés , 
aussi  furent-ils  grandement  receus,  et  y  eut 
très-dure  besongne ,  et  plusieurs  pris  d'mi  costé 
et  d'autre  ;  finalement  ceux  de  dedans  se  relra- 
hirent.  Pource  que  la  ville  n'estoit  pas  assiégée 
de  toutes  parts,  et  que  ceux  de  dedans  pou- 
voicnt  saillir  par  aucuns  lieux,  et  de  léger  che- 
vaucher le  pays ,  et  prendre  les  marchands  , 


472 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


aucuns  se  mirent  sur  les  champs ,  c'est  à  sça- 
voir  le  seigneur  de  Rambures,  maislre  des  ar- 
balcslriers  de  France,  et  le  mareschal  de  Hely, 
afin  que  vivres  pussent  venir,  et  spécialement 
de  Nivernois,  et  de  la  Charité  sur  Loire.  Et 
aucunesfois  y  avoitdes  rencontres,  qui  ne  por- 
loient  aucun  dommage,  ou  peu  ,  d'un  costé  et 
d'autre.  Il  y  en  avoit  en  l'ost  du  roy,  qui  fu- 
rent pris,  et  disoit-on  qu'ils  furent  trouvés 
chargés  de  vouloir  bouter  le  feu  es  logis  du 
roy,  et  confessèrent  le  cas  ,  parquoy  eurent  les 
testes  couppées.  Aussi  y  en  eut-il  d'autres,  qui 
faisoient  sçavoir  dedans  la  place  tout  ce  qu'ils 
pouvoient  sçavoir  de  l'ost  du  roy.  Et  se  nom- 
moient  Gilles  de  Soisy,  Enguerrand  le  Senne  , 
et  maistre  Geoffroy  de  Buyllon  secrétaire  du 
roy,  lesquels  furent  pris ,  et  confessèrent  le  cas, 
parquoy  eurent  les  testes  couppées. 

En  ce  temps  la  ville  de  Dreux  fut  prise  d'as- 
saut parle  mareschal  de  Longny,  qui  esloit  en 
Normandie. 

Le  roy  qui  esloit  devant  Bourges ,  fit  lever 
le  siège  de  devant  l'une  des  portes ,  et  le  fit  as- 
seoir à  une  autre  :  la  cause  pourquoy  il  'e  fit, 
fut  principalement  pource  que  tous  les  vivres 
du  pays ,  tant  pour  les  gens,  que  pour  les  che- 
vaux, estoienl  du  tout  consommés  et  gastés,  et 
en  lost  ne  venoient  de  ce  costé  aucuns  vivres. 
Et  supposé  que  lesdits  de  Hely  et  Rambures 
fissent  grandement  leur  devoir  de  garder  les 
marchands ,  quand  ils  venoient  :  toutesfois 
comme  nuls  ne  trouvoient,  pource  qu'ils  ne 
trouvoient  qui  juste  prix  en  donnast.  Car  com- 
bien qu'on  fist  de  grandes  exactions  de  finances, 
les  gens  de  guerre  estoient  très-mal  payés ,  et 
ne  recevoient  aucun  argent.  Et  le  pays  de  de- 
vant les  autres  portes,  estoit  encore  assez  garny 
de  vivres ,  et  Tcntretenoient  ceux  de  dedans  la 
ville,  afin  que  vivres  vinssent  à  la  ville. 

Or  fut  envoyé  le  prevost  de  Paris  de  par  le 
roy  à  Paris,  pour  avoir  argent,  lequel  en 
trouva  à  bien  grande  peine  et  difiiculté.  El  y 
eut  des  capitaines  de  ceux  qu'on  disoit  Arma- 
gnacs, qui  sceurent  que  argent  venoit  à  l'ost 
du  roy,  lesquels  se  mirent  sur  les  champs,  pour 
le  cuidcr  destrousser.  El  vint  la  chose  à  la  co- 
gnoissance  du  duc  de  Bourgongne  ,  lequel  en- 
voya au  devant  le  seigneur  de  Hely  bien  ac- 
compagné ,  parce  les  autres  n'ozerent  meltre  à 
exécution  leur  volonté  ,  et  fut  l'argent  apporté 
seurcmcnt  jusijues  à  l'ost. 

Processions  se  faisoient  bien  notables  à  Pa- 


(1412) 

ris ,  tant  générales  que  particulières ,  par  les 
églises  et  nuds  pieds  alloit  le  peuple,  porlant 
cierges,  par  les  paroisses.  El  en  fit  une  l'univer- 
sité de  Paris  jusques  à  Sainct-Denys.  Et  quand 
les  premiers  estoient  à  Sainct-Denys,  le  recteur 
esloit  encores  à  Sainct-Mathurin. 

Le  comte  de  Sainct-Paul,  comme  dit  est,  soy 
disant  connestable  de  France  ,  vint  mettre  le 
siège  devant  Dreux  :  la  chose  venue  à  la  co- 
gnoissance  deGaucourl,  il  assembla  environ 
huicl  cens  combalans,  en  intention  de  venir 
faire  lever  le  siège.  De  faicl  il  se  mit  en  che- 
min. El  y  eut  un  des  gens  de  sa  compagnée, 
pour  cuider  avoir  profil ,  lequel  haslivement 
s'en  partit,  vint  vers  ledit  comte,  et  luy  dit 
comme  ledit  de  Gaucourt  venoit  pour  frapper 
sur  luy  et  faire  lever  le  siège.  Lors  ledit  comte 
prit  quatre  cens  archers,  et  les  mil  en  une  belle 
embusche  prés  d'un  eslang,  où  il  estoit  ad- 
verly  que  ledit  de  Gaucourt  et  sa  compagnée 
dévoient  passer ,  et  environ  cent  hommes 
d'armes.  Et  se  trouvèrent  les  uns  sur  les  au- 
tres. Au  commencement  y  eut  dure  cl  aspre 
besongne.  Mais  assez  lost  se  départirent  les 
uns  elles  autres,  et  se  relrahil  ledit  comte  sans 
autre  chose  faire,  et  ledit  de  Gaucourt  s'en  re- 
tourna à  Bourges.  Ledit  comte  après  son  par- 
lement de  devant  Dreux,  prilSainct-Remy,  un 
fort  chasleau,  Chasleauneuf  et  Belesme.  Les- 
quelles places  ceux  qui  estoienl  dedans  ,  ren- 
dirent assez  légèrement  -,  et  en  les  rendant  leur 
fut  promis  par  ledit  comte  qu'elles  seroienl  au 
roy,  perpétuellement  annexées  à  sa  couronne. 
Et  assez  lost  après  les  bailla  es  mains  du  roy  de 
Sicile,  et  s'en  partit  du  pays  et  s'en  alla  en  Pi- 
cardie, pource  qu'il  estoit  venu  certaines  nou- 
velles que  les  Anglois  y  dévoient  descendre.  Il 
laissa  le  mareschal  de  Longny,  Le  Borgne  de  La 
Heuse  et  messire  Antoine  deCraon,  et  les  char- 
gea expressément,  qu'ils  fissent  diligence  d'a- 
voir la  ville  et  le  chastel  de  Dreux.  Lesquels 
seigneurs  estoient  vaillans  et  bien  accompa- 
gnés ,  et  y  mirent  le  siège,  et  envoyèrent  à  ceux 
de  Paris  leur  requérir  qu'ils  leur  envoyassent 
des  gens  garnis  d'artillerie.  Ce  qu'ils  firent  et  y 
envoyèrent  deux  bourgeois  de  Paris,  l'un  nom- 
mé Andry  Rousseau  et  l'autre  Jean  de  L'Olive, 
accompagnés  de  cinq  cens  combalans ,  et 
vinrent  devant  la  place  avec  les  autres.  Et  y 
avoit  plusieurs  gros  engins,  qu'on  faisoit  jeter 
jour  et  nuicl.  Et  y  cul  un  des  gros  engins  le- 
quel fit  au  imn-  un  bien  gros  trou.  Quand  ceux 


(1412) 

de  Paris  apperceurent  le  trou  ,  ils  descendirent 
es  fossés,  et  firent  tant  qu'ils  vinrent  à  Fen- 
droit.  El  combien  qu'il  y  eust  gens  pour  dé- 
fendre qu'on  n'y  enlrast  :  toutesfois  ils  rebou- 
lerent  leurs  ennemis  à  force  ,  el  y  en  eut  plu- 
sieurs morts  et  blessés  de  ceux  de  Paris.  Et  par 
une  autre  porte  assaillirent  les  gens  de  guerre, 
tellement  que  la  ville  fut  gagnée.  Et  se  retra- 
hirent ceux  de  dedans  au  chasteau.  Or  estoit 
ladite  ville  bien  garnie  de  vivres  et  de  meubles, 
de  plus  grande  valeur  qu'on  ne  cuideroit,  et 
en  prirent  les  assaillans  chacun  ce  qu'il  peut, 
dont  ils  furent  moult  enrichis.  Après  ils  déli- 
bérèrent de  mettre  le  siège  devant  le  chastel 
Sainct-Remy,  et  y  fut  mis  en  intention  de  l'a- 
voir en  brief  temps.  De  vaillantes  gens  estoient 
dedans,  qui  se  defendoienl,  et  souvent  y  avoit 
de  belles  armes  faites,  et  plusieurs  blessoient 
et  tuoient  de  traict  de  ceux  de  dehors. 

Ceux  de  Sancerre,  où  il  y  avoit  forte  ville 
et  chastel ,  abandonnèrent  la  ville  et  s'en  al- 
lèrent à  Bourges.  Et  ceux  qui  estoient  dedans 
le  chastel,  par  certaine  composition  le  ren- 
dirent au  roy. 

En  ceste  saison ,  Jacqueville  et  un  nommé 
Terbours,  qui  estoient  capitaines  de  gens 
d'armes,  délibérèrent  de  mettre  le  siégea  Yen- 
ville.  Et  de  faict  l'y  mirent.  Aucuns  de  ceux 
qu'on  disoit  Armagnacs  s'assemblèrent  pour 
cuider  faire  lever  le  siège ,  et  s'en  retournèrent 
à  Thoury ,  »à  où  assez  hastivement  ils  furent 
assiégés  par  lesdits  Jacqueville  et  Terbours, 
qui  prirent  et  entrèrent  dans  la  place;  et  y 
bouta  Jacqueville  le  feu ,  et  y  eut  plusieurs 
bonnes  gens ,  femmes  etenfans  ars  et  bruslés. 
Les  autres  saillirent  de  dessus  les  murs  es  fossés, 
dont  aucuns  se  tuoient,  les  autres  s'affoiloient. 
Plusieurs  y  en  eut  de  pris  dedans  la  place,  et 
menés  à  Paris,  lesquels  furent  pendus. 

On  jettoit  dedans  la  ville  de  Bourges,  par  ie 
moyen  des  engins ,  grosses  pierres,  qui  fai- 
soient  du  mal  beaucoup  aux  habitans.  Et 
comme  dessus  a  esté  touché,  le  duc  d'Orléans 
et  ceux  de  son  party  envoyèrent  en  Angleterre, 
pour  sçavoir  s'ils  auroient  aide  et  secours 
d'Anglois  contre  leurs  adversaires.  Lesquels  y 
vinrent  et  descendirent  à  la  Hogue  de  Sainct- 
Wasl  en  Constantin  le  duc  de  Clarence ,  Cor- 
nouaille  et  autres  seigneurs  d'Angleterre,  ac- 
compagnés de  deux  mille  hommes  d'armes,  et 
quatre  mille  de  traict ,  et  s'en  venoient  vers 
Bourges  pour  aider  à  faire  lever  le  siège ,  à 


PAR  JEAN  JUYENAL  DES  URSINS. 


473 


l'aide  de  ceux  qu'on  disoit  Armagnacs.  Le  duc 
de  Savoye,  qui  estoit  au  siège,  se  mesla  fort  de 
trouver  paix,  et  plusieurs  tant  du  siège,  que 
dedans  la  ville  y  travailloient  diligemrïicnl,  et 
en  avoient  grand  désir  et  volonté  :  car  dedans 
ils  estoient  fort  travaillés  de  faire  guet  el  garde, 
et  tous  les  jours  on  en  blessoit.  Et  si  n'avoil 
le  duc  de  Berry  plus  rien  dequoy  il  peust  aider 
aux  gens  de  guerre,  qui  estoient  avec  luy  :  car 
combien  que  auparavant  il  eust  de  beaux 
joyaux,  toutesfois  tout  estoit  dépendu,  elles 
vaisseaux  mesmes  des  reliques  vendus  et  allie- 
nés,  et  si  avoient  vivres  bien  escharcemenl,  et 
aucunement  on  s'y  commençoità  mourir.  Ceux 
de  l'ost  estoient  aussi  presques  en  pareil  estât, 
au  regard  d'argent  et  vivres,  el  si  en  blessoit- 
on  plusieurs.  Et  qui  pis  estoit,  il  y  couroil  une 
maladie  de  flux  de  ventre  fort  merveilleuse, 
dont  plusieurs  mouroienl.  Et  mesmement  y 
moururent  messire  Pierre  de  Navarre  elGille 
frère  du  duc  de  Bretagne.  Parquoy  et  d'un 
costé  et  d'autre,  estoit  nécessité  d'avoir  paix 
ou  traité.  Or  pour  ouvrir  la  matière  fut  en- 
voyé par  le  roy  sauf-conduit  à  l'archevesque 
de  Bourges ,  qui  estoit  un  bien  notable  pré- 
lat ,  pour  venir  de  la  partie  du  duc  de  Ber- 
ry, duquel  ledit  archevesque  estoit  chance- 
lier. Lequel  y  vint ,  et  proposa  bien  grande- 
ment el  notablement,  en  faisant  salutations, 
recommandations  et  révérences  très-humble- 
ment. El  fut  faite  certaine  cedule  de  traité, 
contenant  plusieurs  articles.  Entre  les  autres 
y  avoit  :  «  Que  !e  duc  de  Berry  et  ses  adherans, 
))  mettroienl  leurs  terres  et  places  en  la  main 
»  du  roy,  qui  pourroit  mettre  en  icelles  (elles 
»  gens  qu'il  luy  plairoit.  Que  de  chacune  par- 
«  lie  on  renonceroit  à  toutes  alliances ,  qu'on 
»  pourroit  avoir  fait  ou  promis  avec  les  An- 
»  glois.  Qu'on  tiendroit  la  paix  faite  à  Char- 
))  1res,  el  accompliroil-on  ce  qu'il  plairoit  au 
»  roy  d'ordonner.  Que  les  terres  saisies  se- 
))  roienl  rendues  à  ceux  ausquels  elles  estoient, 
»  et  que  toutes  haines  et  rancunes  s'osleroient,  » 
avecautresclauses.  Laquelle  cedule  fut  envoyée 
à  Bourges  ,  et  ne  pleut  pas  bien  aux  seigneurs 
de  dedans.  Tellement  que  le  roy  délibéra  de 
faire  assaillir  la  ville,  laquelle  estoit  fort  battue 
en  plusieurs  lieux.  Toutesfois  depuis  le  duc  de 
Berry  s'advisa  el  délibéra  de  tenir  la  cedule,  el 
envoya  vers  le  roy  et  monseigneur  le  dauphin, 
dire  qu'il  en  estoit  content.  Et  fut  advisé  qui! 
estoit  bon  que  scurement  \cs>  ducs  de  Berry  e» 


474 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


de  Bourgongne  parlassent  ensemble  ;  et  fut  le 
lieu  choisi ,  et  les  seuretés  advisées.  Et  issit  le 
duc  de  Berry,  et  le  duc  de  Bourgongne  vint 
au  devant  de  luy.  Quand  ils  s'entre-virent,  et 
furent  près,  ils  s'embrassèrent  et  baisèrent.  Et 
dit  Berry  à  Bouigongne  :  «  Beau  neveu,  j'ai 
»  mal  fait,  et  vous  encore  pis.  Faisons  et  met- 
»  tons  peine  que  le  royaume  demeure  en  paix 
»  et  tranquillité.  »  Et  l'autre  respondit  :  «  Bel 
»  oncle,  il  ne  tiendra  pas  à  moy.»  Lors  tous 
ceux  qui  virent  la  manière,  commencèrent  à 
larmoyer  de  pitié.  De  par  monseigneur  le  dau- 
phin, duc  de  Guyenne,  furent  faits  les  articles 
du  traité  de  paix  dessus  dits,  qui  conlenoient 
eneffect  le  traité  de  Chartres.  Lesquels  articles 
furent  approuvés  comme  dit  est,  par  lesdits 
ducs  de  Berry,  de  Bourbon  et  Albret.  Et  or- 
donné jour  que  le  loy  et  tous  les  seigneurs  se 
Irouveroient  à  Auxerre,  et  que  là  tout  se  con- 
firmeroit.  Dieu  sçait  la  joye  qu'on  demenoit 
d'un  costé  et  d'autre.  Lors  sortit  le  duc  de 
Berry  bien  accompagné,  et  vint  devers  le  roy, 
et  luy  offrit  et  bailla  les  clefs  de  la  ville,  A  al- 
ler devers  le  roy,  fut  accompagné  ledit  mon- 
seigneur de  Berry  de  monseigneur  le  dauphin 
et  de  monseigneur  de  Bourgongne.  Très-joyeu- 
sement et  benignement  le  roy  le  receut,  et 
firent  grande  cliere  ensemble.  En  l'osl,  et  aussi 
en  la  ville  on  faisoit  grande  joye,  et  non  sans 
cause.  Et  enlroit  en  la  ville  qui  vouloit.  Et 
ainsi  se  départit  le  siège. 

Le  duc  de  Clarence  et  les  Anglois  faisoient 
maux  innumerables,  tant  que  ennemis  pour- 
roient  faire ,  et  disoient  qu'ils  ne  partiroient 
ja  du  royaume,  jusques  à  ce  qu'ils  fussent  con- 
tentés et  payés  de  leurs  soldes.  Or  n'avoit  le 
duc  dOrleans  et  le  duc  de  Berry  rien  :  auquel 
fallut  à  Bourges  prendre  les  reliquaires  de  la 
sainclcchappelle,  et  autres  églises,  pour  payer 
ses  gens  qui  estoient  dedans  en  garnison.  Et 
pourcc  le  duc  d'Orléans  leur  bailla  en  gage  et 
en  ostage  le  comte  d'Engoulesme  son  frère, 
jusques  à  ce  qu'on  leur  euslr  baillé  certaine 
grosse  somme  d'argent ,  qui  leur  fut  pro- 
mise. 

A  Paris  ils  firent  grande  joye  de  ce  qu'il  y 
avoit  trailé  de  paix,  lequel  se  devoit  parfaire  à 
Auxerre  :  et  fut  délibéré  que  de  la  cour  de  par- 
lement iroit  un  président,  et  certaine  quantité 
des  seigneurs,  et  les  advocats  et  procureur  du 
roy,  elle  prevost  des  m:uchands,  (>l  aucuns 
eschevins  ,  lesquels  de  faicl  y  furenl.  Le  ving- 


\I,  ROI  DE  FRANCE,  (1412) 

tiesme  jour  du  mois  d'aoust  y  furent  le  roy  et 
lous  les  seigneurs ,  excepté  Orléans  et  Berry  : 
la  cause  pourquoy  lesdits  deux  seigneurs  n'y 
voulurent  aller ,  fut  que  messire  Pierre  des 
Essars,  qui  sçavoit  du  secret  beaucoup  du  duc 
de  Bourgongne  et  de  ses  alliés  ,  les  advertit 
qu'il  avoit  esté  paroles,  que  s'ils  y  eussent  esté, 
on  avoit  délibéré  de  les  tuer  tous  deux.  Mais 
quand  monseigneur  le  dauphin  fut  en  Melun  il 
les  manda  ,  lesquels  en  personne  jurèrent  et 
firent  le  serment  comme  les  autres.  Et  prit  lors 
ledit  seigneur  en  son  service  messire  Jacques 
de  La  Rivière  ,  et  un  gentilhomme  nommé  le 
Petit-IMesnil.  En  effect  fut  la  paix  faite  à  Char- 
tres ,  confirmée,  approuvée  et  jurée  par  tous 
les  seigneurs  ,  et  fut  publiée  la  paix  à  Paris, 
dont  par  toute  la  ville  on  demenoit  grande  joye. 

Les  Anglois ,  après  ce  qu'ils  eurent  eu  le 
comte  d'Engoulesme,  tirèrent  leur  chemin  vers 
Bordeaux ,  et  prenoient  petits  enfants  tant 
qu'ils  pouvoient  en  trouver,  et  s'efforçoient  de 
prendre  places  ,  et  pour  conclusion  faisoient 
maux  innumerables.  Ils  ardirent  Beaulieu  au- 
près de  Loches  ,  pillèrent  Busançois  :  finale- 
ment arrivèrent  vers  le  pays  de  Bordelois,  et 
s'en  allèrent  par  mer  en  Angleterre. 

Le  roy  vint  à  Paris,  où  il  fut  receu  à  grande 
joye,  après  y  entra  monseigneur  le  dauphin, 
puis  Philippes  comte  de  Vertus ,  frère  du  duc 
d'Orléans  :  après  eux  estoient  les  ducs  de 
Bourgongne  et  de  Bourbon,  La  paix  fut  dere- 
chef publiée  à  Paris.  Et  faisoit-on  de  plus  fort 
en  plus  fort  grandes  joyes,  chères,  lestes  et  es- 
balemens  :  et  fut  dit  par  monseigneur  de 
Guyenne,  que  la  mort  de  feu  messire  Jean  de 
Montagu  ,  grand  maistre  d'hoslel  du  roy  ,  luy 
avoit  fort  despieu.  Et  que  ce  fut  un  jugement 
trop  soudain  et  mal  fait,  venant  de  haine  et  de 
volonté,  plus  que  de  raison.  Et  ordonna  qu'on 
allast  au  gibet,  et  qu'il  fust  despendu  et  baillé 
aux  amis,  pour  mettre  en  terre  saincte,  et  ainsi 
fut  faict. 

Le  roy  alla  à  Sainct-Denys  en  grande  dévo- 
tion, et  fut  baillé  roriflambeen  l'abbaye,  en  la 
forme  et  manière  accouslumée. 

Le  roy  Jacques,  qui  estoit  venu  d'Italie,  fit 
prendre  son  frère  le  comte  de  Yendosme ,  et 
longuement  le  tint  en  prison.  Et  n'en  sçavoil-on 
pas  bien  la  cause.  Aucuns  disoient  que  c'csloit , 
pource  qu'il  avoit  en  sou  absence  pris  les  fruicts 
de  ses  terres,  lesquels  avoit  despendu  sans  en 
faire  aucune  n^slilulion. 


(1412) 

Le  roy  sçachanl  que  concile  se  devoil  tenir 
en  l'eglisc  vers  les  marches  de  Rome,  y  envoya 
bien  grande  et  notable  ambassade. 

Il  vint  nouvelles  que  les  Anglois,  qui  estoienl 
en  Guyenne,  faisoienl  forte  guerre,  prenoient 
places,  et  contraignoienl  le  peuple  à  leur  faire 
sermens. Et  pourcc  fut  délibéré  ([uc  monseigneur 
de  Ilely  mareschal  de  Guyenne,  iroit  accomi)a- 
gné  de  gens  de  guerre,  lequel  fut  jusques  là. 
Mais  il  trouva  qu'il  n'avoit  pas  assez  de  gens 
pour  y  résister.  Et  pource  il  s'en  retourna,  et 
recpiit  qu'on  luy  baillast  gens  sulTisamment ,  et 
derechef  il  iroit.  Laquelle  chose  ne  se  pouvoit 
pas  faire  sans  grand  argent,  dont  on  n'avoit 
point  :  pource  demeura  la  chose  en  ce  poinct. 

Le  duc  de  Berry  après  vint,  et  entra  à  Paris 
en  grand  estât,  et  fut  honorablement  receu  en 
ladite  ville,  et  en  fit-on  grande  joye.  Après  vint 
et  entra  le  duc  de  Lorraine.  Or  est  vray  que  le- 
dit duc  avoit  fait  de  grandes  et  deshonorables 
choses  en  la  ville  de  Neufchastel  en  Lorraine. 
Et  combien  que  l'on  veuille  dire,  que  la  duché 
de  Lorraine  ne  soit  tenue  en  foy  et  hommage 
du  roy,  comme  estant  de  l'empire,  toutesfois 
ladite  terre  de  Neufchastel,  et  bien  trois  cens 
villes  que  villages  à  clocher,  sont  tenues  en  foy 
et  hommage  du  roy.  Et  envoya-l'on  faire  cer- 
tain exploict  audit  lieu  de  par  le  roy.  Dont  le 
duc  de  Lorraine  fut  mal  content,  et  fit  prendre 
des  ofiiciers  royaux  qui  faisoient  ledit  exploict, 
et  de  ceux  à  la  requeste  desquels  ilsefaisoit.  Et 
encores  fit-il  pis.  Car  il  y  avoit  des  pennon- 
ceaux  et  escussons  aux  armes  du  roy  en  la  ville, 
qu'on  y  avoit  attachés  en  aucun  lieu  ,  en  signe 
de  sauvegarde,  lesquels  il  fit  prendre,  et  lier  à 
la  queue  de  son  cheval,  et  les  traisnoit.  Laquelle 
chose  venue  à  la  cognoissance  des  gens  du  con- 
seil du  roy,  il  fut  délibéré  qu'on  luy  feroit  son 
procès  comme  à  crimincux  de  leze-majesté ,  et 
fut  adjourné  à  comparoir  en  personne  en  la  cour 
de  parlement.  Et  tant  fut  procédé  qu'il  fut  mis 
en  quatre  défauts  crimineux.  Et  mirent  devers 
la  cour  les  advocats  et  procureur  du  roy  leur 
profit  de  défaut ,  en  requérant  les  conclusions 
estant  en  iceluy  leur  estre  adjugées,  ce  qui  fut 
fait.  Car  il  fut  dit  «  avoir  encouru  et  commis 
»  crime  de  leze-majeslé,  et  avoir  forfait  corps, 
))  et  biens,))  et  fut  banny  du  royaume  de  France. 
Il  estoit  venu  à  Paris  à  la  seureté  du  duc  de 
Bourgongne,  lequel  le  devoit  présenter  au  roy 
le  lendemain  à  Tissue  de  la  messe.  Laquelle 
chose  vint  à  la  cognoissance  de  la  courde  parle- 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


^7; 


ment,  laquelle  ordonna  aux  advocals  et  procu- 
reur du  roy,  qu'ils  allassent  à  la  cour  requérir 
au  roy  qu'il  fit  justice  dudit  duc  de  Lorraine  , 
ou  qu'on  le  baillast  à  la  cour  de  parlement  pour 
en  faire  justice ,  et  ce  qu'il  apparticndroit  par 
raison.  De  ce  le  duc  de  Bourgongne  et  le  duc 
de  Lorraine  n'cstoient  en  rien  advertis,  que  les 
gens  du  roy  de  parlement  y  deussent  aller.  Les- 
quels y  vinrent,  et  y  avoit  des  seigneurs  de  la 
cour  avec  les  advocats  et  procureur,  et  arrivè- 
rent comme  le  duc  de  Bourgongne  presentoit  au 
roy  le  duc  de  Lorraine.  Quand  le  chancelier  de 
France  vit  ceux  de  parlement ,  il  demanda  ce 
qu'ils  vouloient.  Et  lors  s'agenouilla,  et  parla 
Juvenal  seigneur  de  Traignel,  lequel  comme 
dessus  est  dit,  estoit advocat  du  roy,  qui  recita 
les  cas  dessus  dits,  en  requérant  aussi  ce  que 
dit  est.  Lors  ledit  duc  de  Bourgongne  dit  :  «  Ju- 
))  vénal  ,  ce  n'est  pas  la  manière  de  faire.  ■)  El 
il  respondit  qu'il  falloit  faire  ce  que  la  cour 
avoit  ordonné.,  et  requeroit  que  tous  ceux  qui 
estoient  bons  et  loyaux  vinssent,  et  fussent  avec 
eux  ^  et  que  ceux  qui  estoienl  au  contraire,  se 
tirassent  avec  ledit  du.c  de  Lorraine.  Lors  ledit 
duc  de  Bourgongne  laissa  aller  ledit  duc  de 
Lorraine,  qu'il  tenoit  parla  manche.  L'issue 
fut,  que  le  duc  de  Lorraine  pria  au  roy  bien 
humblement,  «  qu'il  luy  voulust  pardonner, 
))  et  qu'il  le  serviroit  loyaument.  »  Lors  le  roy 
lui  pardonna  tout,  et  pardonna  les  bannisse- 
mens  et  confiscations,  et  eut  le  duc  remission. 
Mais  le  duc  de  Bourgongne  ne  fut  pas  bien  con- 
tent dudit  Juvenal ,  combien  que  ce  qu'il  fit, 
ce  fut  comme  bon  ,  vray  et  loyal ,  et  luy  en 
deust  le  duc  de  Bourgongne  avoir  sceu  très- 
bon  gré,  de  soy  estre  si  loyaument  acquitté. 

Il  fut  délibéré  parle  roy  et  lesdits  seigneurs, 
qu'il  estoit  expédient  d'assembler  les  trois  es- 
tais, qui  le  furent.  De  tous  pays  vinrent  gens  , 
et  furent  envoyés  à  Paris ,  tant  des  gens  d'c- 
glise,  des  nobles  que  des  bonnes  villes.  A  la 
journée  proposa  messire  Jean  de Ncelle  chance- 
lier de  monseigneur  le  dauphin,  qui  monstraen 
assez  briefs  termes  «  les  maux  qui  estoient  ad- 
»  venus  par  le  moyen  de  la  guerre,  et  des  divi- 
))  sions,  et  le  grand  bien  que  c'estoit  et  pouvoit 
))  advenir  par  l'union  des  seigneurs  et  par  paix. 
»  Et  qu'il  estoit  nécessité  de  se  pourvoir  contre 
))  les  Anglois ,  ennemis  anciens  du  roy ,  et 
))  royaume  de  France,  laquelle  chose  ne  se  peut 
))  faire  sans  argent.  Et  pource  requeroit  aux 
);  trois  estais  aide  qui  esloit  en  effecl  une  bonne 


476 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


»  grosse  taille.»  Après  ce  ainsi  fait  et  dit,  Tuni- 
versité  de  Paris,  et  le  prevosts  des  marchands 
et  eschevins  pour  la  ville  de  Paris,  demandèrent 
audience.  Ce  qu'ils  eurent,  et  proposa  maistre 
Benoist  Gentien  •  ,  qui  prit  son  tlieme:  lilmpe- 
ravit  ventis,  et  mari,  et  facta  est  tranquillitas 
magna.'»El  monslra  «deux  venls  qui  dominoicnt 
»  fort  au  royaume  de  France,  c'est  à  sçavoir 
»  Sédition  et  Ambition.  > Puis  declaraalapau- 
»  vrelé  du  peuple,  et  les  grands  aydes  qui  es- 
»  toient  sus,  comme  quatriesmes,  impositions, 
»  et  gabelle,  et  la  grande  et  excessive  mange- 
»  rie  des  finances  qu'on  y  avoit  fait.  »  Or  de  ce 
ledit  Gentien  n'avoitrien  particularisé,  ni  nom- 
mé aucuns  particuliers,  lesquels  avoicnlgrands 
profits  et  excessifs.  Derechef  ils  demandèrent 
audience  ,  laquelle  leur  fut  octroyée  à  certain 
jour.  Auquel  proposa  un  notable  docteur  en 
théologie  del'ordre  des  carmes,  nommé  maistre 
Eustache  de  Pavilly,  lequel  recita  en  bref  ce 
qu'avoit  dit  ledit  Gentien.  Et  pour  particulari- 
ser, exhiba  un  grand  roole,  qui  fut  baillé  à  lire 
à  un  jeune  maistre  es  arts,  lequel  le  leui  bien 
grandement  et  hautement.  Et  y  estoient  décla- 
rés les  grands  et  excessifs  gages  que  aucuns  of- 
ficiers prenoient,  et  n'y  eut  rien  espargné,  jus- 
ques  à  la  personne  du  chancelier,  et  autres  per- 
sonnes, et  des  estais  et  pompes  qui  se  faisoient, 
et  le  gouvernement  tel  qu'il  estoit ,  et  nommè- 
rent aucunes  gens  de  finances,  particulièrement 
qui  avoient  eu  plusieurs  grandes  finances,  et  en 
avoient  amendé  excessivement.  Et  requeroient 
qu'on  les  pris,  et  leurs  biens  aussi.  Quand  le  pro- 
posant disoit  les  paroles  dessus  dites,  ou  sem- 
blables, le  dit  de  Neelle  chancelier  de  Guyenne 
vouloit  parler,  et  les  reprendre.  Mais  le  chan- 
celier de  Franceluydit,  qu'il  leslaissastdirece 
qu'ils  voudroient.  Mais  ledit  de  Neelle  très-ar- 
rogamment  et  hautement  luy  respondit  à  une 
fois  par  manière  bien  orgueilleuse,  qu'il  parle- 
roit,  voulust  ou  non,  avec  plusieurs  autres  pa- 
roles dont  les  assistans  furent  très-mal  contens, 
et  se  départirent  sans  aucune  conclusion.  Pour 
ceste  cause  monseigneur  de  Guyenne  envoya 
quérir  ses  seaux,  et  le  desappointa  d'astre  chan- 
celier de  Guyenne.  Un  advocal  de  parlement , 
nommé  maistre  Jean  de  Vailly ,  sans  quelque 
eslection,  par  le  moyen  de  la  reyne,  à  la  re- 
quesle  de  son  frère  le  duc  de  Bavière,  fut  fait 

'  f)i)  lui  altribuc  l'iiisloirc  de  Charles  VI  (raduitc 
l»,!r  I.e  l-al)ourcur 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (14 12) 

chancelier  de  Guyenne.  A  la  délibération  des 
trois  estais,  y  eut  diverses  imaginations  et  opi- 
nions. Entre  les  autres,  ceux  delà  province  de 
Rheimsbien  notablement  monstrerent,  que  les 
aydes  ordinaires  sufiîsoient  bien  à  soustenir  la 
guerre  sans  mettre  tailles,  veu  la  pauvreté  du 
peuple  et  les  pilleries  ,  à  cause  des  divisions  , 
et  plusieurs  à  leur  imagination  se  adhérèrent. 
L'abbé  du  Mont-Sainct-Jean  ,  qui  estoit  bien 
notable  clerc ,  parla  spécialement  contre  les 
gens  des  finances,  et  ceux  qui  avoient  eu  dons 
excessifs  du  roy.  En  monstrant  qu'on  devoit 
reprendre  de  ceux  qui  avoient  trop  eu  ,  et  que 
ce  fait,  le  roy  auroit  assez  pour  résister  aux 
ennemis ,  et  soustenir  sa  guerre,  en  employant 
cequi  a  voit  esté  dit  par  lesdits  Gentien  et  Pavilly. 

En  ce  temps  mourut  Henry  de  Lancastre,  le- 
quel on  disoit  estre  mesel  '  ,  qui  se  disoit  roy 
d'Angleterre,  par  la  manière  dessus  dite.  Et 
laissa  quatre  fils,  c'est  à  sçavoir  Henry  V  du 
nom ,  roy  après  lui,  le  duc  de  Clarence ,  le  duc 
de  Bethfort ,  le  duc  de  Glocesire. 

Quelque  paixqu'il  y  eust,  tousjours  regnoienl 
les  boucher  dessus  nommés,  et  plusieurs  pau- 
vres et  mauvaises  gens.  Et  pource  que  Juvenal 
seigneur  de  Traignel,  avoit  plusieurs  seigneurs 
tant  de  la  comté  que  de  la  duché  de  Bourgon- 
gne,  ses  parens,  lesquels  l'aimoient  bien,  et  en 
lui  avoient  fiance.  Ils  vindrent  vers  luy  en  son 
hostel  de  Paris,  et  luy  dirent  deux  choses,  qui 
leur  desplaisoient  fort ,  touchant  monseigneur 
le  duc  de  Bourgongne.  L'une  qu'il  estoit  obstmé 
de  maintenir,  qu'il  ne  fil  point  mal,  d'avoir  fait 
tuer  monseigneur  dOrleans,  et  que  si  ce  n'es- 
toil  que  les  maux  qui  en  sont  advenus,  si  devoit 
considérer  qu'il  avoit  mal  fait.  L'autre ,  de  ce 
qu'il  se  laissoit  gouverner  par  bouchers,  trip- 
piers ,  escorcheurs  de  bcsles,  et  foison  d'autres 
meschantes  gens.  Et  requirent  audit  .Tuvenal, 
qu'il  le  v.oulust  remonslrer  audit  duc  de  Bour- 
gongne. Lequel  respondit  que  volontiers  il  le 
feroit.  Or  fut  ledit  Juvenal  plusieurs  fois  en 
l'hoslel  d'Artois,  où  il  l'altcndoitjusquesà  mi- 
nuict.  Et  advint  qu'une  nuict  le  duc  de  Bour- 
gongne le  fit  venir,  et  l'ouyt  assez  patiemment. 
Il  luy  remonstra  ,  que  au  moins  ne  pouvoit-il 
que  dire  qu'il  eust  failly  ,  et  que  la  paix  estoit 
faite,  et  qu'il  la  tiondroit.  Et  entant  qu'il  lou- 
choit  les  bouchers,  que  ce  n'estoitpas  son  hon- 
neur. Et  si  luy  dit  outre  ,  qu'il  luy  fineroit  de 

'  I/idre,  li'iiiciix. 


(1431) 

cent  notables  bourgeois  de  Paris  pour  l'accom- 
pagner ,  et  faire  tout  ce  qui  luy  plairoit  com- 
mander. Et  si  luy  presleroient  argent  quand  il 
en  auroil  alTaire.  Au  premier  il  respondit  qu'il 
ne  cuidoit  point  avoir  failly,  et  qu'il  ne  leçon- 
fesseroit  jamais.  Au  deuxiesmcil  dit,  qu'il  fal- 
loit  qu'il  se  fist,  et  qu'il  n'en  seroit  autre  chose. 
Et  estoit  pitié  de  voir,  et  sçavoir  ce  que  faisoient 
lesdiles  meschantes  gens,  lesquels  on  nomnioit 
cabochiens,  à  cause  d'un  escorcheur  de  besles 
nommé  Caboche,  qui  estoit  l'un  des  principaux 
capitaines  desdites  meschantes  gens.  Desquels, 
et  de  leur  manière  de  faire,  toutes  gens  de  bien 
esloienl  très-mal  conlens. 

1413 

L'an  mille  quatre  cens  et  treize,  ceux  qui 
avoient  le  gouvernement  des  finances  furent 
desappointés,  et  autres  mis  en  leurs  lieux.  Et 
si  voulut-on  desappointer  le  chancelier  :  mais 
le  roy  fort  le  soustint,  tellement  que  pour  lors 
il  demeura,  combien  que  depuis  il  fut  desmis. 

Messire  Pierre  des  Essars  s'en  alla  et  partit, 
aussi  firent  plusieurs  autres.  La  charge  qu'on 
donnoit  audit  des  Essars,  estoit  qu'on  devoit 
faire  joustes  au  bois  de  Vincennes,  esquelles 
devoit  estre  le  roy  et  monseigneur  de  Guyenne 
dauphin ,  et  qu'il  les  devoit  prendre  et  emme- 
ner ,  et  les  mettre  hors  des  mains  de  monsei- 
gneur de  Bourgongne.  On  procéda  conlre  ceux 
qui  s'estoient  absentés  à  bannissemens. 

A  la  fin  d'avril,  et  au  commencement  de 
may  ,  se  mirent  sus  plus  fort  que  devant  mes- 
chantes gens ,  trippiers ,  bouchers ,  et  escor- 
cheurs,  pelletiers,  cousturiers,  et  autres  pau- 
vres gens  de  bas  estât,  qui  faisoient  de  très- 
inhumaines  ,  détestables ,  et  deshonnesles  be- 
songnes. 

Et  quand  messire  Pierre  des  Essars,  son 
frère ,  et  autres  virent  la  manière  de  fùire ,  ils 
s'en  allèrent  hors  de  Paris,  car  ce  moult  luy 
desplaisoit.  Les  autres  disoient  que  c'estoit 
pource  qu'il  ne  faisoit  pas  à  son  plaisir,  comme 
il  avoit  accoustumé.  Et  là  une  fois  où  on  par- 
loit  de  recouvrer  argent  de  ceux  qui  en  avoient 
trop  eu  ,  il  dit  que  le  premier  duquel ,  ou  sur 
lequel  on  devoit  recouvrer,  c'estoit  du  duc  de 
Bourgongne ,  car  il  avoit  eu  bien  deux  mille 
lyons.  Et  de  ce  le  duc  de  Bourgongne  fut  mal 
content,  et  aussi  les  cabochiens.  Et  apperceut 
■ledit  des  Essars  qu'il  seroit  en  danger.  Et  pour 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


477 


ce  s'en  alla,  coiiil)i(>n  que  depuis  il  dit,  que 
oncques  n'en  avoit  parlé ,  ne  fait  les  autres 
choses  qu'on  lui  mettoit  sus. 

Les  cabochiens  de  Paris  voulurent  avoir  un 
capitaine.  El  prirent  un  clicvalier  de  Beausse, 
nommé  messire  Helion  de  Jacqueville ,  qui  es- 
toit bien  habile  de  son  corps.  Et  Le  Borgne  de 
La  Hcuse  fut  fait  prevost  de  Paris. 

Des  Essars  cuida  prendre  le  pont  de  Charen- 
ton.  Depuis  à  la  seureté  du  duc  de  Bourgon- 
gne ,  vint  à  la  bastille  de  Sainct-Antoine.  Quand 
la  chose  vint  à  la  cognoissance  de  Jacqueville, 
luy  et  un  nommé  Robert  de  Mailly  ,  vint  bien 
à  tout  trois  mille  des  gens  dessus  dits  devant  la 
bastille,  disans  comme  que  ce  fust ,  qu'ils  au- 
roient  messire  Pierre  des  Essars.  Lequel  tou- 
tesfois  estoit  venu  à  la  seureté  de  monseigneur 
de  Guyenne,  et  de  monseigneur  de  Bourgon- 
gne. Pource  que  lors  on  n'obtempéra  pas  à 
leur  requeste.  Mais  depuis  ils  vinrent  bien 
vingt  mille  avec  lesdits  Jacqueville  et  IMailly  , 
en  l'hoslel  du  duc  de  Bourgongne.  Lors  ledit 
duc  voyant  la  grande  commotion,  leur  dit, 
«  qu'il  le  prendroit  et  l'auroit  en  sa  main  ,  et  le 
»  garderoit  bien,  si  le  fist  venir  à  luy.  »  Lors  le- 
dit des  Essars  luy  dit  :  «  Monseigneur,  je  suis 
»  vei.  j  à  vosire  seureté ,  s'il  vous  semble  que  ne 
•»  me  puissiez  garder  de  la  fureur  de  ces  gens, 
))  laissez-moy  en  aller.  »  Et  ledit  duc  luy  dit  : 
«  Mon  amy ,  ne  te  soucie ,  car  je  te  jure ,  et  as- 
»  seure  par  ma  foy ,  que  tu  n'auras  autre  garde 
))  que  de  mon  propre  corps ,  »  et  le  prit  par  la 
main  ,  luy  fit  la  croix  sur  le  dos  de  sa  njain ,  et 
l'emmena.  Puis  vinrent  à  l'hostel  de  monsei- 
gneur de  Guyenne  ,  et  fit  une  proposition  mes- 
sire Jean  de  Troyes ,  en  disant  :  «  qu'il  falloit 
»  qu'on  eust  aucuns  qui  estoient  entour  diidit 
))  seigneur,  et  qu'ils  estoient  informés  qu'il  y 
»  avoit  des  gens  de  très-mauvaise  volonté,  » 
et  firent  une  très-grande  commotion  et  sédition. 
Et  furent  pris  le  duc  de  Bar,  le  chancelier 
Vailly,  messire  Jacques  de  La  Rivière,  messire 
Ptegnaud  d'Angennes,  Gilet  de  Vitry,  et  Mi- 
chelet  de  Vitry  son  frère  (lequel  madame  de 
Guyenne,  fille  du  duc  de  Bourgongne,  lenoit 
en  ses  bras)  et  autres  jusques  à  quinze,  qui 
furent  menés  en  l'hoslel  d'Artois,  où  estoit  le 
duc  de  Bourgongne.  Il  y  avoit  un  nommé  Uva- 
telet,  qui  estoit  au  duc  de  Berry,  lequel  ils  tuè- 
rent, si  firent-ils  un  menestrier  nommé  Cour- 
lebole  ,  et  un  secrétaire  du  roy,  nommé  mais- 
Ire  Raoul-Brisoul.  Plusieurs  meurtres  secrelle- 


478 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


menl  se  faisoienl.  Depuis  les  dessus  dits  furent 
mis  au  Louvre  en  prison,  et  le  duc  de  Bar  aussi 
en  la  grosse  tour,  et  niessire  Pierre  des  Essars 
fut  mené  au  Chastellet.  Et  prirent  les  chappe- 
rons  blancs,  et  en  eurent  le  roy,  monseigneur 
le  dauphin ,  les  ducs  de  Berry  et  de  Bourgon- 
gne,  et  ceux  du  grand  conseil,  et  n'en  avoit 
pas  qui  vouloit.  Ceux  ausquels  on  les  refusoit , 
c'estoit  signe  qu'on  les  tenoit  pour  Armagnacs, 
ou  au  moins  ils  estoient  soupçonnés  de  Testre. 
Hs  alloient  par  Paris  par  tourbes,  et  delais- 
soient  leurs  mestiers.  Et  ainsi  puis  qu'ils  ne 
gagnoient  rien ,  il  falloit  qu'ils  pillassent  et 
desrobassent ,  et  aussi  le  faisoient-ils  de  leur 
auctorité  pure  et  privée. 

Ces  manières  mesmes  desplaisoient  à  au- 
cuns, qui  avoient  esté  consentans  de  les  mettre 
sus,  comme  au  ministre  des  Mathurins ,  à 
maistre  Eustache  de  Pavilly,  carme,  et  autres 
de  l'université,  qui  délibérèrent  de  s'assembler 
secrettement  aux  Carmes,  en  la  chambre  dudit 
de  Pavilly ,  pour  imaginer  à  quelle  fin  ces  ma- 
nières de  faire  pouvoient  venir.  Et  pource 
qu'ils  sçavoient  que  ledit  seigneur  de  Traignel 
estoit  bien  notable  homme,  et  qui  avoit  eu 
le  gouvernement  de  la  ville  de  Paris  longtemps, 
et  avoit  tousjours  monstre  de  son  pouvoir  avoir 
amour  au  roy ,  et  au  royaume ,  et  à  la  chose 
publique,  ils  luy  prièrent  qu'il  luy  pleusl  d'y 
eslre.  Et  s'assemblèrent,  et  y  eut  plusieurs  ima- 
ginations, et  voyoient  bien  que  les  choses  ten- 
doient  à  destruction  finale  de  la  seigneurie. 
Ils  s'enquirent  quelles  personnes  dévotes  et  me- 
nans  vie  comtemplative  y  avoit  à  Paris ,  et 
trouvèrent  des  religieux,  et  autres,  et  aussi  des 
femmes.  Et  alla  Pavilly  parler  à  eux,  en  leur 
priant  qu'ils  voulussent  prier  Dieu,  qu'il  leur 
voulust  révéler  à  quelle  fin  et  conclusion  ces 
divisions  pouvoient  venir.  1\  y  en  eut  entre  les 
autre  trois,  qui  rapportèrent  trois  diverses 
choses.  L'une  fut,  qu'il  s'embloit  à  la  créature 
qu'elle  voyoit  au  ciel  trois  soleils.  La  seconde, 
qu'elle  voyoit  au  ciel  trois  divers  temps,  dont 
l'un  estoit  vers  le  midy  ,  es  marches  d'Orléans 
et  de  Berry ,  clair  et  luisant  ;  les  deux  autres 
près  l'un  de  l'autre  vers  Paris,  qui  par  fois  en- 
couroientdes  nues  noires  etombreuses.  L'autre 
eut  une  vision  qu'elle  voyoit  le  roy  d'Angleterre 
en  grand  orgueil  et  estât ,  au  plus  haut  des 
tours  de  Nostre-Dame  de  Paris,  lequel  excom- 
munioit  le  roy  de  France,  qui  estoit  accom- 
pagné de  gens  veslus  de  noir,  et  estoit  assis 


\ï,  ROI  DE  FRANCE,  (M  13) 

sur  une  pierre  emmy  le  parvis  Nostre-Dame. 
Quand  les  dessus-dits  furent  assemblés  par 
deux  fois  bien  et  longuement,  et  parlèrent  des 
choses  anciennes ,  ils  conclurent  que  toutes  les 
choses  qu'on  faisoit,  et  le  gouvernement  tel 
qu'il  estoit,  pouvoit  signifier  mutation  de  sei- 
gneurie au  royaume.  Et  par  ce  moyen ,  le  roy 
d'Angleterre,  qui  pretendoit  à  avoir  droict  au 
royaume  de  France ,  y  pourroit  parvenir ,  et 
que  les  choses  estoient  bien  dangereuses  et  pé- 
rilleuses. Et  y  eut  l'un  d'eux  qui  dit,  qu'il 
avoit  veu  plusieurs  histoires,  et  que  toutes  les 
fois  que  les  papes  et  les  roys  de  France  avoient 
esté  unis  ensemble  en  bonne  amour ,  que  le 
royaume  de  France  avoit  esté  en  bonne  pros- 
périté :  et  se  doutoitque  les  excommuniemens 
et  malédictions  que  fit  le  pape  Boniface  hui- 
tiesme  sur  Philippes-le-Bel,  jusques  à  la  cin- 
quiesme  génération,  et  depuis  renouvellées, 
comme  l'on  dit,  par  Benedict,  ne  fussent  cause 
des  maux  et  inconveniens  qu'on  voyoit.  Car 
Philippes-le-Bel  délaissa  trois  beaux  fils,  les- 
quels moururent  sans  hoirs  masles.  Philippes 
de  Valois  eut  bien  à  faire.  Et  si  eut  le  roy  Jean, 
qui  fut  pris  en  la  bataille  de  Poictiers.  Et  eut 
un  fils  nommé  Charles  cinquiesme,  dit  le  Sage, 
qui  eut  de  grandes  guerres,  et  eut  deuxenfans, 
Charles  qui  règne  de  présent  malade,  comme 
il  estoit  notoire,  et  Louys  qui  mourut  piteuse- 
ment. Que  de  présent,  qui  meltroit  le  tout  en 
bon  estât  et  gouvernement  es  enfans  du  roy, 
tout  devoit  cesser.  Laquelle  chose  fut  fort  pe- 
sée et  considérée  par  ceux  de  l'assemblée.  Et 
ledit  seigneur  de  Traignel  dit ,  que  le  remède 
seroit  de  trouver  une  bonne  paix  ferme  entre 
les  seigneurs,  et  que  chacun  y  devroit  travail- 
ler. Et  que  si  aucuns  des  seigneurs  avoient  al- 
liances ou  promesses  aux  Anglois ,  qu'on  les 
mistau  néant,  et  qu'on  y  renonçast.  Ce  que  au- 
cuns des  presens  imaginèrent  qu'il  le  dist  pour 
le  duc  de  Bourgongne,  qui  avoit  esté  à  Calais, 
et  avoit  fait  aucunes  promesses  et  confédéra- 
tions. Mais  il  le  disoit  privement  et  secrette- 
ment, pource  qu'il  sçavoit  que  ceux  qu'on  di- 
soit Armagnacs,  avoient  fait  venir  le  duc  de 
Clarence,  ce  qui  ne  se  pouvoit  faire  sans  quel- 
ques promesses.  Pareillement  le  duc  de  Bour- 
gongne ,  avoit  esté  à  Calais ,  et  amena  le 
comte  d'Arondel ,  ce  qui  ne  fut  mie  sans  au- 
cunes pactions,  ou  convenances.  Et  il  se  dou- 
toit  que  telles  choses,  jointes  les  divisions,  ne 
donnassent  courage  aux  ennemis  d'eniropron- 


(1413) 

dre  sur  le  royaume.  Or  se  départit  ainsi  l'as 
semblée.  Toutesfois  ledit  ministre  des  Malhu- 
rins,  et  autres  presens  confessèrent,  que  le 
droit  remède  estoit  d'entendre  à  bonne  paix. 
Ce  que  ledit  ministre  desiroit  en  faveur  de 
messire  Pierre  des  Essars ,  dont  il  estoit  ser- 
viteur. Lequel  estoit  au  Chastellet,  et  en  dan- 
ger de  sa  personne.  Mais  ledit  dePavilly,  qui 
tendoit  fort  au  profit  de  sa  bourse,  et  s'interes- 
soit  avec  les  Gois,  Sainct-Yons  et  leurs  alliés,  fit 
une  proposition,  en  voulant  monstrer  que  la 
prise  des  personnes,  dont  dessus  est  faite  men- 
tion ,  estoit  bien  duement  faite,  et  qu'il  falloit 
ordonner  commissaires  pour  faire  leurs  procès, 
et  qu'ils  eussent  puissance  d'en  prendre  des 
autres,  de  faire  du  criminel  civil,  et  d'emprun- 
ter argent  de  ceux  que  bon  leur  sembleroil.  Et 
ainsi  fut  fait  et  ordonné,  et  y  eut  commissaires 
destinés,  ausquels  on  bailla  la  puissance  des- 
susdite ,  et  à  chacun  d'eux ,  à  leur  grelTier  et 
sergens,  un  chapperon  blanc. 

Quand  le  comte  de  Verlus  frère  du  duc  d'Or- 
léans, veid  ces  manières  de  faire,  et  qu'on  avoit 
pris  le  duc  de  Bar,  et  autres,  et  que  de  jour 
en  jour  on  en  prenoit,  il  fut  conseillé  de  s'en 
partir,  et  s'en  alla  à  Orléans  vers  son  frère.  Or 
fut  fait  capitaine  de  Paris  Jacqueville,  Denisot 
de  Chaumont  du  pont  de  Saint-Cloud,  et  Ca- 
boche du  pont  de  Charenton. 

On  prenoit  gens  ausquels  on  imposoit  avoir 
fait  quelque  chose,  dont  il  n'estoit  rien,  et  fal- 
loit qu'ils  composassent,  fust  droit,  fust  tort,  à 
argent,  qu'il  falloit  qu'ils  baillassent. 

Lecomte  de  Charolois  fils  du  duc  de  Bourgon- 
gne ,  et  IMadame  sa  femme  fille  du  roy,  aussi 
s'en  allèrent,  et  leurs  gens,  à  tout  leurs  chap- 
perons  blancs.  Et  disoit-on  que  c'estoit  à  la  re- 
queste  de  ceux  de  Gand,  et  que  de  ce  avoient 
requis  le  duc  deBourgongne.  Mais  aucuns  ima- 
ginoient,  que  ce  n'estoit  qu'une  fiction,  et  qu'ils 
s'en  alloient,pource  que  les  choses  estoient  trop 
merveilleuses ,  et  le  père  et  le  fils  n'estoient  pas 
conseillés  de  se  trouver  ensemble  en  un  mesme 
lieu. 

Derechef,  le  carme  dePavilly  fit  une  propo- 
sition à  Sainct-Paul  devant  la  reine ,  monsei- 
gneur le  dauphin  et  autres  seigneurs.  Et  prit 
sa  maliere-sur  une  fiction  d'un  jardin,  où  il  y 
avoit  de  belles  fleurs,  et  hcrbettes,  et  aussi  il  y 
croissoit  des  orties,  et  plusieurs  herbes  inutiles, 
qui  empeschoient  les  bonnes  herbes  de  fructi- 
fier, et  pource  les  falloit  sarcler,  oster,  et  nel- 


PAR  JEAN  JIJYENAL  DES  LRSINS. 


479 


toyer.  Et  que  au  jardin  du  roy  et  de  la  reyne 
y  avoit  de  très-mauvaise  herbes,  et  périlleuses, 
c'est  à  sçavoir  quelques  serviteurs  et  servantes, 
qu'il  falloit  sarcler  et  oster,  afin  que  le  demeu- 
rant en  valust  mieux. 

Lors  estoit  monseigneur  le  dauphin  à  une  fe- 
nestre  tout  droit,  qui  avoit  son  chapperon  blanc 
sur  sa  leste,  la  patte  du  costé  dextre,  et  la  cor- 
nette du  costé  senestre,  et  menoit  ladite  cornette 
en  venant  dessous  le  costé  dextre,  en  forme  de 
bande.  Laquelle  chose  apperceurent  aucuns  des 
bouchers,  et  autres  de  leur  ligue,  dont  y  eut 
aucuns  qui  dirent  alors  :  «  Regardez  ce  bon  en- 
»  faut  dauphin,  qui  met  sa  cornette  en  forme 
))  que  les  Armagnacs  le  font;  il  nous  courroucera 
»  une  fois.  » 

Les  mauvaises  herbes  furent  oslées  des  jar- 
dins du  roy  et  de  la  reyne,  c'est  à  sçavoir  le 
duc  de  Bavière  Crere  de  la  reine,  qui  fut  mis 
en  une  tour  devant  le  Louvre  ;  et  plusieurs  au- 
tres officiers ,  les  uns  mis  en  Chastellet,  et  les 
autres  en  la  Conciergerie  du  Palais,  dont  y  en 
avoit  de  clercs,  qui  furent  rendus  à  l'evesque. 
Et  si  prit-on  environ  quatorze  ou  quinze  da- 
mes, que  damoiselles  de  l'hostel  de  la  reyne. 
lesquelles  furent  menées  en  la  Conciergerie 
du  Palais,  comme  en  prison. 

Et  afin  que  parmy  le  royaume  on  cuidast, 
que  ce  qu'on  faisoit  estoit  pour  le  bien  du 
royaume,  ceux  du  conseil  des  dessus  dits  firent 
chercher  et  quérir  es  chambre  des  comptes,  et 
du  trésor,  et  au  Chastellet,  toutes  les  ordon- 
nances royaux  anciennes,  et  sur  icelles  en  for- 
mèrent de  longues  et  prolixes,  où  il  y  avoit  de 
bonnes  et  notables  choses  prises  sur  les  an- 
ciennes :  puis  firent  venir  monseigneur  le  dau- 
phin duc  de  Guyenne,  en  la  cour  de  parle- 
ment, tenant  comme  un  lict  de  justice  :  et  les 
fit  lire  et  publier  à  haute  voix.  Et  les  leutle 
greffier  du  Chastellet,  nommé  maistre  Pierre 
de  Fresnes,  qui  avait  un  moult  bel  langage,  et 
haut.  Et  furent  lesdites  ordonnances  décrétées 
estre  gardées,  et  sans  enfraindre. 

Or  est  vray,  comme  dessus  a  esté  touché,  que 
messire  Helion  de  Jacqueville  estoit  capitaine 
de  Paris,  et  desdits  bouchers,  et  en  elTet  disoit- 
on  qu'il  gouvernoit  tout.  Et  un  jour  alla  avec 
autres  voir  messire  Jacques  de  La  Rivière,  et 
Petit-IMesnil,  non  mie  pour  bien  qu'il  leur  vou- 
lust,  et  entrèrent  en  aucunes  paroles.  Tous- 
jours  ledit  de  La  Rivière  respondoit  le  plus 
graticusement  qu'il  pouvoit,  et  voyoil  bien  que 


480 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


bon  meslier  luy  en  estoit,  et  qu'il  esloit  en 
grand  danger  de  sa  personne.  Or  en  parlant 
ledit  de  Jacqueville  luy  dit ,  qu'il  estoit  faux, 
traistre,  et  desloyal.  Et  lors  ledit  de  La  Rivière, 
qui  se  sentoit  si  grandement  injurié,  et  que  la 
chose  touchoit  si  grandement  son  honneur, 
respondit  audit  de.Tacqueville,  qu'il  avoit  faus- 
sement et  mauvaisement  menty,  et  que  s'il 
plaisoit  au  roy  il  le  combatroil.  Lors  ledit 
Jacqueville,  qui  avoit  une  hachette  en  son 
poing,  la  haussa,  et  frappa  tellement  ledit  de 
La  Rivière  sur  la  teste,  qu'il  le  tua,  aucuns  di- 
sent que  ce  fut  d'un  pot  d'estain.  Qui  fut  un 
bien  merveilleux  cas,  de  tuer  un  homme  es 
mains  de  justice;  mais  rien  plus  n'en  fut.  Le 
lendemain  on  traisna  ledit  de  La  Piiviere  tout 
mort  en  une  charette,  aux  halles ,  et  sur  l'es- 
charfaut  on  luy  couppa  la  teste  :  si  fut  aussi 
mené  en  sa  compagnée  ledit  Petit-Mesnil,  à 
qui  pareillement  on  couppa  la  leste,  sans  ce 
qu'on  en  dit  la  aucune  cause,  ou  raison,  sinon 
voloBté  de  Jacqueville. 

-;  Etpource  qu'il  sembloit  à  ceux  qui  faisoient 
lès  exploicts  dessus  dits ,  que  le  bon-homme 
messire  Arnaud  deCorbie,  qui  avoit  esté  long- 
temps premier  président  du  parlement,  et  de- 
puis bien  vingt  ans  chancelier  de  France,  ne  ! 
leur  estoit  pas  bien  propice,  il  fut  désappointé, 
€ten  son  lieu  mis  un  nommé  maistre  Eustache 
do  Laitre. 

Or  combien  qu'on  eust  ordonné  commissai- 
res contre  ceux  qu'on  maintenoil  eslre  Arma- 
gnacs, loulesfois  en  ordonnerent-ils  encores 
d  autres,  de  ceux  qu'on  nommoit  cabochiens, 
pour  avoir  et  exiger  argent  en  manière  d'em- 
prunt, do  tous  ceux  qui  avoient  renommée 
d'avoir  argent,  et  les  faisoient  venir  devers 
eux,  tant  du  parlement,  que  des  marchands, 
et  bourgeois  de  Paris,  et  leur  demandoient  à 
emprunter.  Et  s'ils  ne  prestoient  promptement, 
on  les  envoyoit  en  diverses  prisons,  et  meltoit- 
on  sergens  en  leurs  maisons,  jusques  à  ce  qu'ils 
eussent  payé  ce  qu'on  leur  demandoit.  Entre 
les  autres,  ils  demandèrent  audit  maistre  Jean 
Juvenal  deux  mille  escus.  Et  pource  qu'il  les 
refusa  aucunement,  on  commanda  qu'on  le 
mcnast  en  prison  au  Petit-Chastellet,  dont  il 
appella  en  parlement.  Ce  nonobstant  il  fut  en- 
voyé audit  Pelit-Chastellel;  et  avant  qu'il  par- 
list,  fallut  qu'il  baillast  partie  de  ce  qu'on  luy 
demandoit,  ei  le  demeurant  promit  de  payer 
à  un  terme,  dont  il  ne  fut  pas  bien  content ,  et 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (I4l3) 

non  sans  cause,  car  il  le  monstra  bien  après. 

Il  y  avoit  un  notable  docteur  en  théologie, 
et  de  grande  réputation,  nommé  maistre  Jean 
Jarson  ,  lequel  estoit  chancelier  de  Nostre- 
Dame  de  Paris,  et  curé  de  Sainct-Jean  en 
Grève,  qui  avoit  accouslumé  de  s'acquitter 
loyaument.  Etpource  que  en  compagnée  où  il 
estoit,  il  deut  dire,  que  les  manières  qu'on  te- 
noit  n'estoient  pas  bien  honnestes,  ne  selon 
Dieu,  et  le  disoit  d'un  bon  amour  et  affection, 
on  le  voulut  prendre,  mais  il  se  mit  es  hautes 
voustes  de  Nostre-Dame  de  Paris,  et  fut  son 
hostel  tout  pillé  et  desrobé. 

Le  seigneur  de  Hely,  qui  estoit  mareschal  de 
Guyenne,  et  vaillant  chevalier,  demanda  gens 
et  argent,  et  qu'il  iroit  en  Guyenne,  laquelle 
chose  luy  fut  octroyée.  Et  luy  bailla-on  une 
bien  grosse  somme  d'argent,  et  luy  sembloit 
qu'il  feroil  merveilles.  Il  s'en  alla  en  Poictou, 
et  assembla  gens  de  toutes  parts,  et  de  là  tira 
vers  les  marches  de  Sainctonge,  où  il  avait  in- 
tention d'assiéger  et  prendre  Soubise.  Mais  la 
chose  alla  bien  autrement,  car  le  capitaine  de 
Soubise  bien  accompagné  frappa  sur  son  logis, 
et  prit  ledit  seigneur  de  Hely.  Duquel  par  ce 
moyen  l'entreprise  et  l'armée  furent  rompues. 

Les  Anglois  estoient  joyeux  de  la  division, 
qu'ils  voyoient  estre  entre  les  seigneurs  de 
France.  Et  fut  le  roy  d'Angleterre  conseillé  de 
faire  une  armée,  et  de  l'envoyer  vers  la  coste 
de  Normandie,  sçavoir  s'il  pourroient  avoir 
quelque  entrée,  et  place.  De  faict,  il  envoya 
une  armée  vers  Dieppe,  qui  y  cuida  descendre. 
Mais  les  nobles,  et  le  peuple  du  pays,  s'assem- 
blèrent sur  le  rivage  de  la  mer,  et  combatirent 
les  Anglois,  tellement  qu'ils  les  desconfirent.  Et 
fut  le  capitaine  des  Anglois  tué,  et  pource  se 
rotrahirent  en  Angleterre.  Quand  le  roy  d'An- 
gleterre sceut  l'adventure,  il  en  fut  bien  des- 
plaisant, et  ordonna  une  plus  grande  armée  à 
faire  :  de  faict  il  le  fit,  et  prirent  terre.  Le  Bor- 
gne de  La  Heuse  y  alla,  et  prit  des  gens  ce  qu'il 
peut.  Et  cuida  défendre  la  descente  desdils  An- 
glois; mais  il  fut  bien  lourdement  rebouté,  et 
y  eut  plusieurs  chevaux  morts  de  traicts,  et 
aussi  de  ses  gens  pris,  et  fut  contraint  de  s'en 
retourner.  Les  Anglois  cuiderent  trouver  ma- 
nière d'avoir  Dieppe  :  mais  ils  faillirent.  Et 
vinrent  vers  le  Tresport,  entrèrent  dedans,  et 
en  l'abbaye  ,  et  y  boutèrent  le  feu,  et  ardirent 
tout,  mesme  une  partie  des  religieux.  Plu- 
sieurs gens  tuèrent,  et  navrèrent,  et  si  en  pri- 


(1413)  PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS. 

rent,  cl  s'en  retournèrent  en  Angleterre  à  tout 
leur  proye. 


La  chose  venue  à  la  cognoissance  des  sei- 
gneurs d'Orléans,  Bourbon,  Alcnçon,  et  autres, 
et  la  manière  qu'on  IcnoiLà  Paris  à  la  descente 
desdits  Anglois,  ils  envoyèrent  vers  le  roy,  en 
s'olTrans  à  son  service  :  en  requcrans  que  les 
traités  de  paix  qui  avoient  esté  faits,  accordés, 
promis  et  jurés,  fussent  entretenus,  gardés,  et 
observés.  Et  que  au  regard  d'eux,  ils  ne  se 
trouveroient  point  qu'ils  eussent  fait  chose  au 
contraire.  Et  que  en  la  ville  de  Paris  plusieurs 
choses  horribles  et  détestables  se  faisoiont,  con- 
tre les  traités  de  paix. 

IMais  les  bouchers  et  leurs  alliés  en  lonoient 
bien  peu  de  conte.  Et  firent  faire  le  procès  du- 
dit  messire  Pierre  des  Essars.  Et  luy  imposoit- 
on  plusieurs  cas  et  choses,  qu'on  disoit  qu'il 
avoit  commis  et  perpétré,  dont  des  aucunes 
dessus  est  faite  mention.  Et  fut  condamné  à  es- 
Ire  traisné  sur  une  claye  du  Palais  jusques  au 
Chastellet,  puis  à  avoir  la  teste  couppée  aux 
halles.  Laquelle  sentence,  qui  estoit  bien  pi- 
teuse, et  à  la  requeste  de  ceux  qu'il  avoit  pre- 
mièrement mis  sus,  et  eslevés,  fut  exécutée.  Et 
le  mit-on  au  Palais  sur  une  claye  attachée  au 
bout  de  la  charette,  et  fut  traisné  les  mains 
liées  jusques  au  Chastellet  :  en  le  menant  il  sous- 
rioit,  et  disoit-on  qu'il  ne  cuidoit  point  mourir, 
et  qu'il  pensoit  que  le  peuple  dont  il  avoit  esté 
fort  accointé,  et  familier,  et  qui  encores  l'ai- 
moit,  le  deust  rescourre.  Et  s'il  y  en  eust  eu 
un  qui  eust  commencé  ,  on  l'eust  rescous,  car 
en  le  menant  ils  murmuroient  très-fort  de  ce 
qu'on  luy  faisoit.  Outre  qu'il  avoit  espérance 
que  le  duc  de  Bourgongne  luy  tint  la  promesse 
qu'il  luy  avoit  faite  en  la  bastille  Sainct-An- 
toine,  qu'il  n'auroit  mal  non  plus  que  luy.  Mais 
il  fut  mis  devant  le  Chastellet  dessus  la  cha- 
relte,  et  mené  aux  halles^  et  là  eut  la  teste 
couppée,  son  corps  fut  mené  au  gibet,  et  mis 
au  propre  lieu  où  fut  mis  Montagu.  Et  disoient 
aucuns  que  «  c'estoit  un  jugement  de  Dieu  de 
»  ce  qu'il  mourut,  comme  il  avoit  fait  mourir 
«  ledit  Montagu.  » 

Audit  mois  advint  que  Jacqueviile ,  et  ses 
soudoyers,  qui  estoient  orgueilleux  et  hautains, 
vinrent  un  jour  de  nuict  entre  onze  et  douze 
heures  au  soir  en  l'hostel  de  monseigneur  de 
Guyenne,  où  il  s'esbatoit,  et  avoit-on  dansé. 
Et  vint  jusques  en  la  chambre  dudit  seigneur, 
et  le  commença  à  hautement  tancer,  et  le  re- 


481 

prendre  des  chères  qu'il  faisoit ,  et  des  danses 
et  despenses  ,  et  dit  plusieurs  paroles  trop 
fieres,  et  orgueilleuses  contre  un  tel  seigneur, 
et  «  qu'on  ne  luy  souffriroit  pas  faire  ses  vo- 
)j  lontés,  et  s'il  ne  se  advisoil,  qu'on  y  metlroit 
M  remède.  »  A  ces  paroles  estoit  présent  le 
seigneur  de  La  Trimouille,  qui  ne  se  peut  faire, 
qu'il  ne  respondist  audit  Jacqueviile,  que  «  ce 
»  nestoit  pas  bien  fait  do  parler  ainsi  dudit  sci- 
»  gneur,  ne  à  luy  à  faire,  et  que  l'heure  estoit 
»  bien  impertinente,  et  les  paroles  trop  fieres, 
»  et  hautaines,  veu  le  petit  lieu  dont  il  estoit.  » 
Sur  ce  se  meurent  paroles,  tellement  que  de  La 
Trimouille    desinenlit    Jacqueviile,   et   aussi 
Jacqueviile  La  Trimouille.  IMonseigneur    do 
Guyenne  voyant  la  manière  dudit  Jacqueviile , 
tira  une  petite  dague  qu'il  avoit,  et  en  baiila 
trois  coups  audit  Jacqueviile  par  la  poitrine, 
sans  ce  qu'il  luy  fist  aucun  mal,  car  il  avoit  bon 
haubergeon  dessous  sa  robe.  Le  lendemain  le- 
dit Jacqueviile  et  ses  cabochiens  s'esmeurent 
en  intention  d'aller  tuer  ledit  seigneufdo  La 
Trimouille  :  de  faict,  ils  eussent  accomply  leur 
mauvaise  volonté,  si  ce  n'eustcsté  io  duc  de 
Bourgongne,  qui  les  appaisa  tellement,  qu'ils 
laissèrent  leur  fureur,  et  se  refroidirent  ;  mais 
du  courroux  qu'en  eut  monseigneur  de  Guyen- 
ne ,  il  fut  trois  jours  qu'il  jcltoit  et  crachoit  le 
sang  par  la  bouche,  et  en  fut  très-bien  malade. 
Le  roy  fut  gary,  et  revint  en  bonne  santé. 
Laquelle  chose  venue  à  la  cognoissance  des 
seigneur  d'Orléans,  et  autres  dessus  nommés, 
ils  envoyèrent  devers  le  roy  une  ambassade, 
en  luy  requérant,  qu'il  voulust  faire  entretenir 
la  paix ,  ainsi  qu'elle  avoit  esté  jurée  et  pro- 
mise. Le  roy  envoya  vers   eux  l'evesque  de 
Tournay,  l'hermite  de  la  Faye ,  maistre  Pierre 
de  Marigny,  et  un  secrétaire,  lesquels  seigneurs 
estoient  à  Verneuil,  et  parlèrent  longuement 
ensemble.  Et  s'en  retourna  ladite  ambassade 
arrière  vers  le  roy  à  Paris,  où  ils  rapportèrent 
pleinement,  comme  lesdits  seigneurs  vouloient 
paix  ,  et  ne  demandoient  autre  chose  ,  et  que 
hors  la  ville  en  quelque  lieu  seur  ils  peussent 
parler  ensemble.    Et  si    rapportèrent  lesdits 
ambassadeurs  ,  que  lesdits  seigneurs  se  plai- 
gnoient  fort,  de  ce  qu'on  ne  leur  rendoit  leurs 
places  prises  durant  la  guerre,  ainsi  qu'il  leur 
avoit  esté  promis.  Et  aussi  des  mutations  qu'on 
avoit  fait  des  officiers  des  maisons  du  roy,  de 
la  reyne  ,  de  monseigneur  de  Guyenne,  et  des 
capitaines  es  places  du  roy,  et  des  prisonniers, 

31 


4S2  HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


tant  des  seigneurs,  cl  olTicicrs,  que  des  femmes, 
et  des  manieics  qu'on  lenoit  es  choses  qu'on 
faisoit. 

Quand  ceux  qu'on  nommoit  cabochiens  sceu- 
rent  que  les  matières  se  disposoient  à  la  paix, 
ils  furent  moult  troublés,  cognoissant  ce  qu'ils 
avoicnt  fait  par  leur  puissance ,  qui  gisoit  en 
cruauté  et  inhumanité,  cesseroit -,  partant  de 
tout  leur  pouvoir  ils  trouvèrent  bourdes ,  cl 
choses  non  véritables,  ny  apparentes,  pour 
cuider  empescher  la  paix  :  toutesfois  ils  déli- 
vrèrent de  prison  les  dames  et  aucuns  des  pri- 
sonniers. 

Or  cstoit  le  duc  de  Berry,  à  tout  son  chap- 
peron  blanc,  logé  au  cloistre  de  Nostre-Dame, 
en  rhostel  d'un  docteur  en  médecine,  nommé 
maistrc' Simon  Allegret ,  qui  cstoit  son  physi- 
cien. Et  presque  tous  les  jours  il  vouloit  que 
ledit  feu  maisire  Jean  Juvcnal  dos  Ursins,  sei- 
gneur de  Traigncl ,  allast  devers  luy.  Ils  con- 
feroienl  ensemble  du  temps  qui  couroit,  et  des 
choses  qu'on  fesoit ,  et  disoit.  Ledit  seigneur 
dit  audit  Juvenal  :  «  Serons-nous  tousjours  en 
»  ce  poinct ,  que  ces  meschantes  gens  ayent 
»  auctorilé  et  domination  ?  »  Auquel  le  seigneur 
de  Traignel  rcspondit  :  «  Ayez  espérance  en 
))  Dieu,  car  en  bricf  temps  vous  les  verrez  des- 
))  truits ,  et  venus  en  grande  confusion.  »  Or 
tous  les  jours  il  ne  pensoit,  ne  imaginoit  que  la 
manière  comme  il  pourroit  faire ,  et  délibéra 
d'y  remédier  :  il  estoit  bien  noble  homme,  de 
haut  courage,  sage  et  prudent,  qui  avoit  gou- 
verné la  ville  de  Paris  douze  ou  treize  ans ,  en 
bonne  paix  ,  amour  et  concorde.  Et  estoit  en 
grand  soucy,  comme  il  pourroit  sçavoir,  si 
aucuns  de  la  ville  seroient  avec  luy,  et  de  son 
imagination  :  car  il  ne  s'ozoit  descouvrir  à  per- 
sonne ,  combien  que  plusieurs  de  Paris  des 
plus  grands  et  moyens ,  esloient  de  sa  volonté. 
Luy  donc  estant  en  cesle  pensée  et.grandc  per- 
plexité ,  par  trois  nuicts  ,  comme  au  poinct  du 
jour  il  luy  sembloit  qu'il  songeoit,  ou  qu'on  luy 
disoit  :  <(  Surgite  cùm  sederetis ,  qui  manducatis 
panem  doloris.  »  Et  un  matin  madame  sa  femme , 
qui  estoit  une  bonne  et  dévote  dame ,  luy  dit  : 
(c  Mon  amy  et  mary,  j'ay  ouy  au  matin  que 
»  vous  disiez ,  ou  qu'on  vous  disoit  ces  mots 
»  contenus  en  mes  heures,  où  il  y  a  :  Surgite 
))  cùm  sederetis,  qui  manducatis  pancm  doloris. 
»  Qu'est-ce  à  dire?  »  El  le  bon  seigneur  luy 
rcspondit:  «  Ma  mie,  nous  avons  onze  cnfans, 
»  et  est  bien  meslier  que  nous  priions  Dieu 


(H13) 

»  qu'il  nous  doint  bonne  paix,  et  ayons  espe- 
»  rance  en  luy,  et  il  nous  aidera.  »  Or  en  la 
cité  y  avoit  deux  quarteniers  drappiers,  l'un 
nommé  Eslienne  d'Ancenne,  l'autre  Gervaisot 
de  Merilles,  qui  souvent  conversoient  avec  leurs 
quarteniers  et  dixeniers ,  et  sentoient  bien  par 
leurs  paroles ,  qu'ils  estoient  bien  mal  contens 
des  cabochiens. 

Un  soir  ils  vindrent  devers  monseigneur  de 
Berry,  et  se  trouvèrent  d'adventure  ensem- 
ble, ledit  Juvenal  avec  ledit  duc  de  Berry  : 
lii  ils  conclurent,  qu'ils  vivroient  et  mour- 
roient  ensemble ,  et  exposeroient  corps  et 
biensà  rompre  les  entreprises  desdils  bouchers, 
et  de  leurs  alliés ,  et  rompre  leur  faict.  Le  plus 
expédient  estoit,  de  trouver  moyen  de  sousîe- 
ver  le  peuple  contre  eux  :  et  en  ccsle  pensée  et 
volonté  estoient  plusieurs  gens  de  bien  de  Pa- 
ris ,  de  divers  quartiers  :  et  grommeloit  fort  le 
peuple,  pource  qu'ils  voyoient  que  lesdits  bou- 
chers, et  leurs  alliés,  par  leur  langage  ne  vou- 
loient  point  de  paix  :  car  ils  firent  faire  lettres 
auroy  très-sedilieuses  contre  les  seigneurs,  c'est 
à  sçavoir  Sicile,  Orléans,  Bourbon,  Alençon,  et 
autres ,  et  les  faisoient  publier  par  Paris ,  di- 
sans  «  que  lesdits  seigneurs  vouloient  des- 
))  truire  la  ville,  et  faire  tuer  des  plus  grands, 
»  et  prendre  leurs  femmes ,  et  les  faire  espou- 
»  ser  à  leurs  valets  et  serviteurs,  et  plus  leurs 
))  autres  langages  non  véritables.  »  ]Mais  no- 
nobstant leurs  langages  et  paroles,  le  roy  et  son 
conseil  delibererentd'entendre  à  paix,  et  envoya 
le  roy  bien  notable  ambassade  au  pont  de  l'Ar- 
che, où  estoient  lesdits  seigneurs,  lesquels  res- 
pondirent  qu'ils  ne  demandoient  que  paix.  Et 
vint  à  Paris  de  par  lesdits  seigneurs  ,  un  bien 
notable  homme  et  vaillant  clerc,  nommé  mais- 
tre  Guillaume  Signet.  Lequel  devant  le  roy, 
en  la  présence  de  monseigneur  le  dauphin, 
Berry,  Bourgongne,  et  plusieurs  dits  cabo- 
chiens, fit  unemoult  notable  proposition  :mons- 
trant  en  effet  «  le  grand  inconvénient  au  roy, 
»  et  royaume,  par  les  divisions  qui  avoienl  cou- 
»  ru,  et  couroient:  que  les  Anglois  sous  om- 
))  bre  desdites  divisions  pourroient  descendre, 
»  et  faire  grand  dommage  au  royaume,  et  qu'il 
))  n'y  avoit  remède  que  d'avoir  paix.  »  Pour 
abréger,  il  fut  délibéré  et  conclu  par  le  roy 
qu'il  vouloit  paix.  Et  pour  ceslc  cause  allèrent 
à  Ponloisc  Icsdils  duc  de  Berry  et  de  Bourgon- 
gne ,  où  il  y  eut  articles  faits ,  beaux  et  bons , 
lesquels  pleurent  à  toutes  les  parties.  Et  s'en 


(1413) 

retournèrent  lesdits  ducs  de  Berry,  cl  de  Bour- 
gongne,  à  Paris. 

Le  premier  jour  d'aoust,  qui  fut  un  niardy, 
les  articles  de  la  paix  furent  leus  devant  le 
roy,  monseigneur  de  Guyenne ,  et  plusieurs 
seigneurs  presens.  Et  ainsi  qu'on  voiWoit  déli- 
bérer, maistre  Jean  deTroycs,  les  Sainct-Yons, 
et  les  Gois ,  et  Caboche,  vindrcnt  par  une  ma- 
nière assez  impétueuse,  en  requérant  «  qu'ils 
»  vissent  les  articles  ,  et  qu'ils  assembleroient 
M  sur  iceux  ceux  de  la  ville  ,  car  la  chose  leur 
»  touchoit  grandement.  »  Ausquels  fut  res- 
pondu  «  que  le  roy  vouloit  paix  et  qu'ils  en- 
))  tendroient  lire  les  articles,  s'ils  vouloient, 
»  mais  qu'ils  n'en  auroicnt  aucune  copie.  »  Le 
lendemain,  qui  fut  mercredy  matin  ,  ils  s'as- 
semblèrent en  l'IIostel-de-Yille,  jusques  à  bien 
mille  personnes.  Plusieurs  y  en  avoit  de  divers 
quartiers ,  qui  y  estoient  à  bonne  intention  al- 
lés ,  pour  contredire  ausdits  cabochicns.  Dans 
ladite  assemblée  proposa  un  advocat  en  parle- 
ment, nommé  maistre  Jean  Rapiot,  bien  nota- 
ble homme,  qui  avoit  belle  parole,  et  haute. 
En  sa  proposition,  il  n'cnlendoit  pas  de  rom- 
pre le  bien  de  la  paix  et  dit  «  que  le  prevost 
»  des  marchands  elles  cschcvinsla  vouloient.  » 
Mais  les  cabochiens  dirent  «  qu'il  esloit  bon 
))  que  préalablement,  voire  nécessaire,  qu'on 
»  monslrast  aux  seigneurs  d'Orléans,  Bourbon, 
»  et  Alençon,  et  à  leurs  alliés,  les  mauvaisetiés 
»  et  trahisons  qu'ils  avoient  fait  ou  voulu  faire. 
»  Afin  qu'ils  cogneussent  quelle  grâce  on  leur 
»  faisoit  d'avoir  paix  à  eux,  et  aussi  qu'on  leur 
»  montrasl,  et  leul  les  articles  audit  lieu.  »  Et 
les  tenoit  maistre  Jean  de  Troyes  en  une  feuille 
de  papier  en  sa  main  :  lors  il  fut  par  un  de  la 
ville  dit  «  que  la  matière  esloit  grande  et  haute, 
M  et  que  le  meilleur  scroit  que  elle  se  deliberast 
»  par  les  quartiers,  et  que  le  lendemain,  qui 
»  esloit  jcudy,  les  quarteniers,  qui  estoient  pre- 
»  sens ,  assemblassent  les  quartiers ,  et  que  là 
))  pourroil-on  lire  ce  que  tenoit  ledit  de  Troyes, 
»  au  lieu  où  les  assemblées  des  quartiers  se  fai- 
»  soient.  »  Et  après,  tous  ceux  qui  estoient  pre- 
sens, excepté  ceux  de  la  ligue  dudit  de  Troyes, 
commencèrent  à  crier:  «Par  les  quartiers!»  Lors 
un  de  ceux  de  Saincl-Yon,  qui  esloit  armé,  et  au 
bout  du  grand  banc  ,  va  dire  «  qu'il  le  falloit 
»  faire  promplemenl,  et  que  la  chose  esloit 
«  haslive.  »  Ellors  derechef  la  plus  grandeparlie 
des  presens  commença  derechef  à  crier  :  «  Par 
les  quartiers  1  »  L'un  des  Gois  qui  esloit  armé 


PAR  JEAN  JIJYENAL  DES  LRSINS. 


483 


dit  hautement,  que  «  quiconque  le  voulust  voir, 
»  il  se  feroit  promplemenl  audit  lieu.  »  Lors 
un  charpentierdu  cimetière  Saint-Jean  nommé 
Guillaume  Cirace,  qui  esloit  quartenier,  se 
leva  et  dit  «  que  la  plus  grande  partie  esloit 
»  d'opinion  que  il  se  fisl  par  les  quartiers,  et 
»  que  ainsi  le  falloil-il  faire.  »  IMais  lesdits 
Sainct-Yons,  et  les  Gois  bien  arrogamment  luy 
contredirent,  en  disant  «  que  malgré  son  visage 
»  il  se  feroit  en  la  place.  »  Lequel  Cirace  d'un 
bon  courage  et  visage  va  dire  «  que  il  se  fe- 
»  roit  par  les  quartiers ,  et  que  s'ils  le  vou- 
»  loient  empescher,  il  y  avoit  à  Paris  autant  de 
))  frappeurs  de  coignécs,  que  de  assommeurs 
»  de  bœufs,  ou  vaches.  »  Et  lors  les  autres  se 
teurenl,  et  demeura  la  conclusion ,  qu'il  se  fe- 
roit par  les  quartiers ,  et  s'en  alla  chacun  en 
son  hoslel 

Le  jeudy  malin  maistre  Jean  de  Troyes,  qui 
esloit  concierge  du  Palais,  et  y  dcmcuroit,  fit 
grande  diligence  d'assembler  les  quarteniers  de 
la  cité  au  cloistre  Saint-Eloy ,  pour  les  induire 
à  sa  volonté  ;,  et  estoient  assemblés  avant  qu'on 
appellasl  advocats  en  parlement,  où  esloit  ledit 
seigneur  de  Traignel,  advocat  du  roy.  Auquel 
lesdits  quarteniers  Guillaume  d'Ancenne,  et 
Gervaisol  de  Merilles,  firent  à  sçavoir  l'assem- 
blée soudainement  faite.  Et  s'en  vint  à  Sainct- 
Eloy,  et  n'y  sceut  si  lost  venir,  que  ledit  mais- 
tre Jean  de  Troyes  n'eust  commencé  son  ser- 
mon. Quand  il  veid  ledit  seigneur  de  Traignel,  il 
luy  dit  :  «  Qu'il  fust  le  Irés-bien  venu  ,  et  qu'il 
»  esloit  bien  joyeux  de  sa  venue.  »  El  tenoit  la- 
dite cedule,  dont  dessus  est  fait  mention,  en 
sa  main,  contenant  merveilleuses  choses  contre 
lesdits  seigneurs,  non  véritables,  laquelle  fut 
leue.  Et  demanda  audit  seigneur  de  Traignel , 
«  qu'il  lui  ensembloit,  et  s'il  n'estoil  pas  bon 
))  qu'on  la  monslrast  au  roy,  et  à  ceux  de  son 
»  conseil,  avant  qu'on  accordast  aucunement 
»  les  articles  de  la  paix.  »  Lequel  de  Traignel 
respondit  :  «  Qu'il  luy  sembloit ,  que  puis  qu'il 
))  plaisoit  au  roy,  que  toutes  les  choses  qui 
»  avoient  été  dites  ou  faites  à  ce  temps  passé 
))  fussent  oubliées  ou  abolies  tant  d'un  costé  que 
))  d'autre,  sans  que  jamais  en  fust  faite  mention, 
»  que  rien  ne  sedevoilplusramentevoir.Etque 
»  les  choses  contenues  en  ladite  cedule  estoient 
»  toutes  séditieuses,  et  taillées  d'empôcherle 
»  traité  de  paix ,  laquelle  le  peuple  devoit  de- 
»  sirer.  »  Et  sans  plus  demander  à  autres  opi- 
nion aucune,  tous  à  une  voix  dirent  que  «  ledit 


4S4 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE,  (I4l3) 

gnaud  d'Angennes ,  lequel  depuis  trois  ou  qua- 


))  scignourdi8oilbien,clqu'ilfalloitavoirpaix,^) 
on  rriani  Ions  d'une  voix  :  «  La  paix  !  la  paix  ! 
))  Et  qu'on  devait  déchirer  ladite  ccdule,  que 
))  tenoit  ledit  de  Troyes.  ))  De  faict  elle  luy  fut 
oslée  des  mains ,  et  mise  en  plus  de  cent  pièces. 
Tanlost  par  la  ville  fut  divulgué  ce  qui  avoit 
esté  fait  au  quartier  de  la  Cité,  et  tout  le  peuple 
des  autres  quartiers  fut  de  semblable  opinion, 
excepté  les  deux  quartiers  de  devers  les  halles , 
et  Thostel  d'Arlois  où  estoit  logé  le  duc  de 
liourgongne.  Tantostaprés  dîner,  ledit  Juvenal 
accompagné  des  principaux  de  la  cité,  tant  d'é- 
glise, que  autres,  jusques  au  nombre  de  trente 
personnes,  se  mit  en  chemin  pour  aller  à  Sainct- 
Paul  devers  le  roy.  En  y  allant,  plusieurs 
autres  notables  personnes  de  divers  quartiers 
le  suivirent,  et  trouvèrent  le  roy  audit  hostel, 
et  en  sa  compagnée  le  duc  de  Bourgongne,  et 
autres  ses  alliés.  Et  en  bref  luy  exposa  ledit 
.Tuvenal  leur  venue ,  «  en  monstrant  les  maux 
»  qui  estoient  advenus  par  les  divisions,  et  que 
»  la  paix  estoit  nécessaire  :  et  luy  supplioient 
V)  ses  bons  bourgeois  de  Paris ,  qu'il  voulust  lel- 
))  ment  entendre  et  faire  que  bonne  paix  et 
»  ferme  fust  faile.  Et  pour  parvenir  à  ce,  qu'il  en 
»  voulustcharger  monseigneur deGuyennc  son 
»  fds.  ))  Le  roy  respondil  en  brief ,  que  «  leur  rc- 
»  quesle  estoit  raisonnable ,  et  que  c'estoit  bien 
»  raison,  que  ainsi  fust  fait.  »  Lors  le  duc  de 
Bourgongne  dit  audit  seigneur  de  Traignel  : 
«Juvenal,  Juvenal,  entendez-vous  bien,  ce 
»  n'est  pas  la  manière  de  ainsi  venir.  »  Et  il  luy 
respondit ,  que  «  autrement  on  ne  pouvoil  venir 
«  à  conclusion  de  paix,  veucs  lesmaniercs  que 
>)  tenoient  lesdits  bouchers ,  et  que  autres  fois 
))  il  en  avoit  esté  adverly,  mais  il  n'y  avoit 
•»  voulu  entendre.»  Après  ces  choses,  ils  s'en  al- 
lèrent vers  monseigneur  le  dauphin  duc  de 
Guyenne,  et  se  mit  ledit  seigneur  à  une  fenes- 
Ire  accoudé;  sur  ses  espaules  estoit  un  des 
Sainclyons.  Là  luy  furent  dites  les  paroles, 
qu'on  avoit  devant  dites  au  roy.  Lequel  sei- 
gneur dit,  «  qu'il  vouloit  paix  ,  et  y  enlendroit 
)>  de  son  pouvoir,  et  le  monstreroit  par  effet.  » 
Si  luy  fut  requis,  pour  éviter  toutes  doubles, 
«  qu'il  misl  \i\  Bastille  de  Sainct-Antoine  en  sa 
»  main ,  et  qu'il  lit  tant  qu'il  en  cusl  les  clefs.  » 
Pour  laquelle  chose  il  envoya  vers  le  duc  de 
Bourgongne,  qui  en  avoit  la  garde,  ou  autres 
de  par  luy.  Lequel  envoya  quérir  ceux  de  la- 
dite Bastille,  et  lit  délivrer  la  place  audit  sei- 
gneur, lequel  la  bailla  en  garde  à  mcssirc  Rc- 


Ire  jours  avoit  esté  délivré  de  prison.  Au  sur- 
plus, il  fut  requis  et  supplié  audit  seigneur, 
K  qu'il  lui  plust  le  lendemain  matin,  qui  estoit 
»  vendredy,  se  mettre  sus  et  chevaucher  parla 
))  ville  de  Paris,  »  lequel  promit  de  ainsi  le  faire. 
Et  s'en  retournèrent  ledit  seigneur  de  Traignel, 
et  ceux  de  sa  compagnée.  Et  s'en  retournant  ils 
trouvèrent  le  recteur,  accompagné  d'aucuns 
de  l'université,  qui  alloit  devers  le  roy,  cl 
monseigneur  de  Guyenne ,  pour  pareille  cause. 
Lesquels  y  allèrent,  et  eurent  pareille  response 
que  dessus. 

Le  peuple  de  Paris  estoit  ja  tout  esmeu  à  la 
paix  :  et  estoient  principalement  aucuns,  qui 
se  mettoient  sus ,  c'est  à  sçavoir  Pierre  Oger 
vers  Sainct-Germain  de  l'Auxerrois,  Estienne 
de  Bonpuis  vers  Saincte-Oportune,  Guillaume 
Cirace  au  cimetière  de  Sainct-Jean  ,  et  en  la 
porte  Baudeloier  5  et  tous  ceux  de  la  cité  en  la 
compagnée  dudit  seigneur  de  Traignel ,  pour 
sçavoir  ce  qu'on  auroit  à  faire.  Le  vendredy 
matin  il  alla  ouyr  messe  à  la  Madeleine ,  qui 
est  jouxte  son  hostel  '.  Et  envoya  quérir  le  duc 
de  Berry,  et  y  alla,  lequel  duc  luy  demanda: 
«  Qu'est-cecy  Juvenal,  que  voulez  faire,  di- 
»  tes-moi  ce  que  je  ferai?  »  Par  lequel  fut  res- 
pondu  :  «  Monseigneur,  passez  la  rivière  ,  et 
»  faites  mener  vos  chevaux  autour,  et  allez  à 
))  l'hostel  de  monseigneur  de  Guyenne,  et  luy 
»  dites  qu'il  monte  à  cheval,  et  s'en  vienne  au 
))  long  de  la  rue  Sainct-Antoine  vers  le  Louvre, 
»  et  il  délivrera  messeigneurs  les  ducs  de  Ba- 
»  viere,  et  de  Bar.  El  ne  vous  souciez  :  car  au- 
»  jourd'huy  j'ay  espérance  en  Dieu  ,  que  tout 
))  se  portera  bien,  et  que  serez  paisible  capi- 
»  laine  de  Paris  :  j'iray  avec  les  autres,  et  nous 
»  rendrons  tous  à  monseigneur  le  dauphin,  et 
))  h  vous.  »  Lors  ledit  duc  de  Berry  fit  ce  que 
dit  est.  El  ledit  Juvenal  s'en  vint  avec  tous  ceux 
de  la  cité  à  Sainct-Germain  de  l'Auxerrois,  oii 
estoit  Pierre  Oger,  afin  que  ensemble  ils  fussent 
plus  forts.  Car  les  prevost  des  marchands  et 
eschevins,  les  archers,  et  arbaleslriers  de  la 
ville,  eltous  les  cabochiens,  estoient  assemblés 
en  G  rêve ,  de  mille  à  douze  cens  bien  ordonnés, 
se  doutans  qu'on  ne  leur  courust  sus  ,  prests 
de  se  défendre.  Le  duc  de  Bourgongne  faisoit 
grande  diligence  de  rompre  l'embusche  dudit 
seigneur,  laquelle  estoit  ja  mise  sus ,  cl  chevau- 

'  L'iiôlcl  (les  TiMiis. 


(1413) 

choil  par  la  ville  au  long  de  la  rue  Saincl-An- 
loine.  Quand  il  fut  à  la  porle  Baudés ,  ledit  Ju- 
venal  luysixiesmc  seulement,  prit  le  chemin  h 
venir  par  devant  Saincl-Jean  en  Grève,  où  il 
trouva  belle  et  f:;rande  compagnéc  des  autres, 
et  passa  par  le  milieu  d'eux.  En  passant,  Lau- 
rcnsCallot,  neveu  de  niaislre  Jean  de  Troycs, 
prit  maistre  Jean  fils  dudil  Juvenal,  parla  bride 
de  son  cheval,  et  luy  demanda  «  qu'ils  fe- 
roient.  Et  il  luy  rospondit  :  «  Suivez-nous, 
w  avec  monseigneur  le  dauphin,  el  vous  ne 
/)  pourrez  faillir.  »  Et  ainsi  le  firent ,  et  prirent 
leur  chemin  par  devers  le  pont  de  Notre-Dame , 
en  allant  par  Chastellet,  au  long  de  la  rivière. 
Et  cstoit  ja  monseigneur  le  dauphin  devant  le 
Louvre.  Et  avec  luy  estoienl  les  ducs  de  Berry, 
el  de  Bourgongne.  Et  délivra  les  ducs  de  Ba- 
vière, et  de  Bar,  qui  se  mirent  en  sa  conipa- 
gnée. Quand  lesdils  de Troyeset  les  cabochiens, 
furent  en  une  vallée  sur  la  rivière,  près  de 
Saincl-Germain  de  TAuxerrois ,  un  nommé 
Gervaisot  Dyonnis,  tapissier,  qui  avoit  en  sa 
compagnéc  aucuns  compagnons,  vcid  el  apper- 
çeul  ledit  maistre  Jean  de  Troyes ,  qui  luy  avoit 
fait  dcsplaisir-  il  tira  son  épée,  en  disant: 
<c  Ribault  traislre,  à  ce  coup  je  t'auray.  »  Et 
tout  soudainement  on  ne  sceut  ce  que  tous  de- 
vinrent, car  ils  s'enfuirent.  Et  envoya-Ion  de- 
mander audit  Juvenal ,  «  si  on  iroit  fermer  les 
»  portes,  afin  qu'ils  ne  s'en  allassent.  »  Et  il 
respondit  «  qu'on  laissast  tout  ouvert,  et  s'en 
»  allasl  qui  voudroit,  et  qui  voudroit  demeu- 
»  rer  demeurast ,  et  que  on  ne  vouloit  que  paix 
»  et  bon  amour  ensemble.  »  IMais  ils  s'en  allè- 
rent, et  prirent  de  leurs  biens  ce  qu'ils  voulu- 
rent, et  les  emportèrent.  Et  prirent  lesdils  sei- 
gneurs leur  chemin  en  Grève ,  où  il  y  en  avoit 
qui  avoient  grand  désir  de  frapper  sur  le  duc  de 
Bourgongne,  dont  il  se  doutoit  fort.  Parquoy 
il  envoya  demander  audit  seigneur  de  Traignel, 
s'il  avoit  garde.  Et  il  respondit  que  «  non  ,  el 
»  qu'ils  ne  s'en  doulast,  et  qu'ils  mourroienl 
»  tous  avant  que  on  luy  fisl  dcsplaisir  de  sa  pcr- 
»  sonne.  »  Quand  ils  furent  devant  l'IIostel- 
de-Yille  ils  descendirent,  el  montèrent  en  haut 
en  une  chambre  lesdits  seigneurs  ,  les  prevost 
des  marchands,  el  eschevins ,  el  ledit  seigneur 
de  Traignel.  Monseigneur  le  dauphin  dit  audit 
seigneur  de  Traignel  :  «  Juvenal,  dites  ce  que 
»  nous  avons  à  faire,  comme  je  vous  ay  dit.  » 
Lors  il  commença  à  dire  comme  «  la  ville  avoit 
))  esté  mal  gouvernée ,  »  en  récitant  les  maux 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  LRSINS. 


485 


qu'on  y  faisoil.  Et  dit  au  prevost  des  marchands, 
nommé  Andrictde  Poinon,  «  qu'il  estoil  bon 
»  preud'homme  ,  el  que  ledit  seigneur  vouloit 
»  qu'il  demeurast  el  aussi  deux  eschevins  ,  cl 
M  que  lesdits  de  Troyes  et  du  Belloy  ne  le  se- 
»  roienl  plus,  »  el  au  lieu  d'eux  on  mil  Guil- 
laume Cirace  el  Gervaisol  de  Morilles-  que 
monseigneur  de  Berry  seroit  capitaine  de  Pa- 
ris. Que  monseigneur  de  Guyenne  prendroit  la 
Bastille  de  Saincl-Anloine  en  sa  main,  et  y 
metlroit  monseigneur  de  Bavière  son  oncle 
pour  son  lieutenant,  cl  le  duc  de  Bar  seroil 
capitaine  du  Louvre.  Lesquels  deux  seigneurs 
on  venoit  de  délivrer  de  prison  ,,  et  estoil  com- 
mune renommée  que  le  lendemain  ,  qui  cstoit 
samedy,  on  leurdevoit  coupper  les  testes.  El  au 
gouvernement  de  la  prevoslé  de  Paris  messire 
Tanneguydu  Chaslel,  et  messire  Bertrand  de 
Monlauban,  deux  vaillans  chevaliers.  Depuis 
ledit  messire  Tanneguy  eut  seul  la  prevoslé. 
Après  ces  choses  ainsi  faites,  lesdits  seigneurs  et 
lepeuplese  départirent,  etallerenl  prendre  leur 
réfection.  Or  est  une  chose  merveilleuse,  que 
oncques  après  ladite  mutation,  ne  en  icelle  fai- 
.sant,  il  n'y  eut  aucune  personne  frappée,  prise, 
ny  pillée ,  ny  oncques  personne  n'entra  en  mai- 
son. Toute  l'après  disnée  on  chevauchoit  libre- 
ment par  la  ville,  el  estoil  le  peuple  tout  resjouy , 

Le  lendemain,  qui  fut  samedy,  le  duc  de 
Berry  comme  capitaine,  chevaucha  par  la  ville, 
et  le  voyoil-on  très-volontiers.  Et  disoient  les 
gens,  que  «  c'esloit  bien  autre  chevaucherie  que 
))  celle  de  Jacqueville  el  des  cabochiens.  » 

Le  duc  de  Bourgongne  n'estoil  pas  bien  con- 
tent, ny  aucuns  de  ses  gens  :  et  le  dimanche  il 
disna  de  bonne  heure ,  el  s'en  vint  devers  le  roy 
à  son  disner,  qui  estoil  comme  en  Iranscs  de  sa 
maladie:  ce  jour  il  faisoit  moult  beau  temps, 
el  dit  au  roy,  «  que  s'il  luy  plaisoit  aller  es- 
»  balre  jusques  vers  le  bois  de  Vincennes,  qu'il 
»  y  faisoit  beau  »  et  en  fut  le  roy  coulent  :  mai? 
l'esbalemenl  qu'il  entendoit,  c'esloit  qu'il  le 
vouloit  emmener  :  or  en  vinrent  les  nouvelles 
audit  seigneur  de  Traignel,  lequel  envoya  lanr 
lost  par  la  ville,  faire  monter  gens  à  cheval,  et 
se  trouvèrent  promplemcnt  de  quatre  à  cinq 
cens  chevaux  hors  de  la  porle  Saincl-Anloine. 
El  y  estoil  le  duc  de  Bavière ,  auquel  ledit  seir 
gneur  de  Traignel  dit,  «  qu'il  allasl  devers  le 
»  pont  de  Charenlon,  »  el  luy  bailla  maistre 
Arnaud  de  ]Marle,  accompagné  d'environ  deux 
cens  chevaux,  lesquels  allèrent  ;  et  ledit  d^i 


486 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


(HI3) 


Traignel  alla  loul  droil  vers  le  bois ,  là  où  il  ^  messirc  Tanneguy  du  Chaslel  seul  prevost  de 


trouva  le  roy  cl  le  duc  de  Bourgongne.  Et  dit 
ledit  Traignel  au  roy  :  «  Sire,  venez-vous-en 
»  en  vostre  bonne  ville  de  Paris,  le  lennps  est 
1)  bien  chaud  pour  vous  tenir  sur  les  champs.  » 
Dont  le  roy  fut  très-content,  et  se  mit  à  retour- 
ner. Lors  ledit  duc  de  Rourgongne  dit  audit 
seigneur  de  Traignel  :  «  Que  ce  n'estoil  pas  la 
))  manière  de  faire  telles  choses ,  et  qu'il  mcnoit 
»  le  roy  voler.  »  Auquel  il  respondit  :  u  Qu'il 
»  le  menoit  trop  loin  voler,  et  qu'il  voyoit  bien 
))  que  tous  ses  gens  estoient  housés  :  et  si  avoit 
>)  ses  trompettes  qui  avoient  leurs  înstrumens 
))  es  fourreaux,  »  et  s'en  retourna  le  roy  à  Pa- 
ris. Et  le  trouva-l'on  que  véritablement  il  me- 
noit le  roy  à  Meaux,  et  plus  outre.  Le  lende- 
main le  duc  de  Bourgongne,  \oyant  qu'il  ne 
pouvoit  venir  à  son  intention,  s'en  alla  bien 
soudainementdeladiteville.Dontles  seigneurs, 
et  ceux  de  la  ville  furent  bien  desplaisans  :  car 
ils  avoient  bonne  espérance  que  la  paix  se  par- 
feroit  :  que  les  seigneurs  dOrlcans  et  autres 
viendroient  à  Paris,  et  que  tous  ensemble  fc- 
roicnt  tellement  que  jamais  guerre  n'y  seroit  : 
aucuns  disoient,  que  le  duc  de  Bavière,  frère 
de  la  reine,  avoit  laschement  fait  (puis  qu'il 
avoit  esté  acertené,  ainsi  qu'il  disoit,  que  le 
samedy  on  luy  devoit  coupper  la  leste)  qu'il 
n'avoit  lue  le  duc  de  Bourgongne  soudai- 
nement, et  s'en  cslre  allé  ensuite  en  Allema- 
gne, et  il  n'en  eut  rien  plus  esté. 

Le  samedy  fut  fait  une  grande  assemblée  à 
Sainct-Bernard  de  l'université  de  Paris.  Là  en- 
voyèrent monseigneur  de  Guyenne,  et  les  sei- 
gneurs remercier  l'université  de  ce  qui  avoit 
esté  fait,  et  de  Ce  qu'ils  s'y  estoient  grandement 
etnolablemenU'onduils,  en  monslran lia  grande 
affection  que  ils  avoient  eu  au  bien  de  la  paix. 
Et  firent  ceux  de  ladite  université  une  bien  no- 
table procession  à  Sainct-IMar(in-dcs-Champs, 
et  y  eut  du  [jcuplc  beaucoup.  Et  fît  un  noiable 
sermon  maislre  Jean  Jarson,  qui  csloit  un  bien 
noiable  docteur  en  théologie,  lequel  prit  son 
thème  ,  in  pacc  in  idipsHm  ,  lequel  il  déduisit 
bien  grandement  et  notablement,  tellement  que 
lous  en  furent  trés-conlens. 

Il  y  cul  mutation  dolhciers  faite;  par  le  roy 
en  son  grand  conseil.  Et  fut  esleu  chancelier  de 
France'  maislic  Henry  de  Marie  premier  pre- 
bidenldii  parlemenl ,  cl  ledit  seigneur  de  Trai- 
gnel, chancelier  de  monseigneur  le  dauphin  , 
r(  maislre  Robert  IMauger,  premier  président , 


Paris  ,  et  maislre  Jean  de  Vailly  président  en 
parlement.  Pour  abréger,  tous  les  officiers  qui 
avoient  esté  ordonnés  à  la  requeste  de  ceux 
qu'on  nommoit  cabochiens ,  furent  mués  et 
oslés. 

Il  y  avoit  un  nommé  Jean  de  Troyes,  qui  es- 
loil  seigneur  de  l'huis  de  fer  à  Paris,  qui  avoit 
esté  bien  extrême  es  maux  qui  s'estoient  faits 
au  temps  passé,  lequel  fut  pris,  et  mis  en  Chas- 
lellel,  il  confessa  plusieurs  très-mauvais  cas 
que  faisoienlles  bouchers  ,  et  ceux  de  la  ligue, 
comme  meurtres  secrets,  pilleries  et  robberies, 
dont  d'aucuns  il  avoit  esté  consentant.  Et  eut 
le  col  coupé  es  halles. 

El  fut  trouvé  un  roolle,  où  estoient  plusieurs 
notables  gens  lant  de  Paris,  que  de  la  cour  du 
roy,  et  de  la  reyne,  et  des  seigneurs.  Et  estoient 
signés  en  teste  les  uns  T,  les  autres  B,  et  les 
autres  R.  Desquels  aucuns  dévoient  eslre  tués. 
Et  les  eut  on  esté  prendre  de  nuit  en  leurs  mai- 
sons, faisant  semblant  de  les  mener  en  prison  : 
mais  on  les  cusl  jellés  en  la  rivière,  et  fait 
mourir  secrellement  :  ceux-là  estoient  signés 
en  teste  T.  Les  autres  on  les  devoit  bannir,  et 
prendre  leurs  biens,  et  estoient  signés  B.  Les 
autres  qui  dévoient  demeurer  à  Paris ,  mais  on 
les  devoit  rançonner  à  grosses  sommes  d'ar- 
gent, estoient  signés  en  tète  R.  El  s'ils  eussent 
plus  régné,  ils  eussent  mis  leur  mauvaise  vo- 
lonté à  execulion, 

A  Paris  fut  faite  une  livrée  de  huques  ou  ca- 
saques de  deux  violets  de  diverses  couleurs,  et 
y  avoit  en  escril,  le  droict  chemin,  avec  une 
grande  croix  blanche. 

Le  roy  et  monseigneur  de  Guyenne  mandè- 
rent les  ducs  dOrleans ,  et  de  Bourbon ,  le 
comte  d'Alençon ,  et  autres  seigneurs ,  qu'ils 
vinssent  à  Paris ,  lesquels  y  vindrenl,  et  furent 
receus  à  grande  joye.  Ils  estoient  en  bien  hum- 
bles habits,  et  jus([ues  alors  le  duc  d'Orléans 
avoit  tousjours  esté  vcslu  de  noir.  ]Mais  mon- 
seigneur de  Guyenne  voulut  qu'il  le  laissasl, 
cl  firent  faire  robbes  pareilles,  et  par  aucun 
temps  furent  tousjours  veslus  tout  un. 

Assez  lost  après,  le  roy  assembla  ceux  de 
son  sang ,  et  de  son  conseil  en  grand  nombre, 
en  la  salle  verte  du  Palais.  Et  par  grande  et 
meure  délibération  ,  cassa  ,  et  annulla  les  or- 
donnances dont  dessus  a  esté  fait  meni ion,  com 
bien  qu'il  y  eust  de  bonnes  choses  :  mais  pourcc 
qu'elles  furent  faites  à  Tinstigalion  ,  et  pour- 


chas  des  Lonclicrs,  el  de  leurs  adhercns,  qu'on 
nomtnoil  cabochieny,  el  que  à  les  publier  en 
parlement,  esloienl  les  principaux  d'entre  eux 
presens  et  armés,  et  pour  plusieurs  autres  rai- 
sons, fussent  cassées  :  aussi  que  les  anciennes 
suITisoient  bien  ,  et  n'en  falloit  aucunes  autres. 

Et  si  desappoinla-on  plusieurs  oiïiciers,  qui 
avoienl  esté  institués  au  temps  passé ,  dont  au- 
cuns des  plus  notables  gens  de  Paris  n'cstoient 
pas  bien  contens.  Car  il  n'en  pouvoit  venir  que 
haines  particulières ,  et  tout  mal,  ce  leur  sem- 
hloit.  BJais  les  aucuns  aussi  disoicnl  que  ceux 
qu'on  desappoiiitoit,  en  avoient  désappointé 
d'autres. 

En  ce  temps  vint  de  parle  roy  d'Angleterre, 
le  duc  d'Yorck  à  Paris,  qui  grandement  et  ho- 
norablement fut  receu  et  festoyé.  Et  venoit  sem- 
blablement  comme  on  disoit,  pour  voir  madame 
Catherine  fille  du  roy,  en  intention  de  traitter 
le  mariage  du  roy  d'Angleterre  el  d'elle ,  et 
d'entendre  à  paix.  Sur  la  matière  y  eut  aucu- 
nes paroles  ouvertes  entre  monseigneur  de 
Berry,  et  aucuns  du  conseil  du  roy.  Et  furent 
accordées  Irefvcs  dès  la  Chandeleur  en  un  an. 
Mais  se  douloient  aucuns ,  qu'il  ne  fust  venu 
pour  sçavoir  Testât  et  gouvernement  sur  le  fait 
des  divisions  qui  couroient. 

Et  pource  que  durant  le  gouvernement,  qui 
estoil  avant  à  Paris,  le  roy  avoit  donné  et  oc- 
troyé plusieurs  mandemens,  au  deshonneur  du 
duc  d'Orléans,  et  de  ceux  qui  l'avoient  servy, 
le  roy  revocqua  tous  lesdits  mandemens,  et  le 
contenu  en  iceux  ,  et  les  cassa,  annulla,  et  abo- 
lit du  tout. 

Le  duc  de  Bourgongne  envoya  à  Paris  une 
bien  notable  ambassade,  pour  s'excuser  de  son 
soudain  parlement  de  la  ville  de  Paris.  Et  fut 
en  effect  son  excusation ,  de  ce  que  ceux  qui 
s'en  esloienl  partis,  el  qui  l'avoient  servy,  es- 
loienl séparés  deçà  cl  delà.  Et  il  les  vouloit 
bien  recueillir,  et  confirmer  l'amour  qu'ils 
avoienl  eu  pour  luy,  et  aussi  l'amour  que  avoient 
eu  aucuns  de  Paris  envers  luy  :  en  monstrant 
qu'il  ne  les  avoit  pas  oubliés. 

Après  ces  choses  il  fut  délibéré  que  ceux  qui 
avaient  fait  en  ladite  ville  de  Paris  les  maux 
el  délits  dessus  déclarés,  que  on  appelloit  cabo- 
chiens,  seroienl  bannis  du  royaume  de  France. 
Et  ainsi  fut  fait ,  et  leurs  biens  déclarés  confis- 
qués. Et  y  eut  commissaires  ordonnés  sur  ces 
matières,  qu'on  nommoit  réformateurs. 

Ceux  qui  avoient  servy  les  seigneurs,  cl  qui 


PAR  JI'AN  JUVENAL  DES  UBSINS. 


487 


leur  avoient  porté  aide  cl  faveur  furent  mis  es 
notables  ofiices,  cl  rémunérés,  el  la  querelle  , 
ou  le  faict  de  Bourgongne  mis  au  bas.  Combictj 
que  tousjours  y  en  avoient-il  qui  sccreltement 
grommeloicnt  et  murmuroient,  mais  quand  on 
les  sçavoit,  punis  esloienl. 

Le  duc  de  Bourgongne  avoit  tousjours  avec 
luy  gens  de  guerre,  el  en  assembloit,  en  inten- 
tion de  trouver  moyen  de  retourner  à  Paris , 
et  de  faire  guerre.  Pource  le  quatorziesme  jour 
de  novembre  furent  faits  mandemens  envoyés 
aux  bonnes  villes,  et  à  ceux  qui  avoienl  la 
garde  des  ponts,  ports  et  passages,  portans 
qu'on  ne  luy  donnast  aucuns  passages,  ny  à 
ses  gens.  De  plus  la  ville  de  Paris  escrivil  aux 
autres  bonnes  villes  les  maux  qui  avoienl  esté 
faicts  à  Paris  ,  durant  que  le  duc  de  Bourgon- 
gne y  estoil ,  el  qu'ils  avoienl  eu  juste  cause  de 
aider  à  remédier  ausdils  maux.  Pour  les  mou- 
voir et  induire  de  non  en  aucune  manière  luy 
aider,  ny  à  ses  gens ,  ny  à  iceux  favoriser. 

En  ce  temps  le  duc  de  Bourbon  ,  qui  estoil 
un  vaillant  prince,  estoil  contre  les  Anglois , 
vers  Saincl-Jean-d'Angely,  lesquels  faisoient 
forte  guerre,  et  spécialement  d'une  place, 
qu'on  nommoit  Soubise,  où  il  y  avoit  foison 
de  vaillans  Anglois,  tant  Gascons  que  autres. 
Or  délibéra  ledit  duc  de  Bourbon  d'assiéger 
ladite  place  :  en  venant  devant ,  les  Anglois 
saillirent  dehors  par  manière  d'escarmouche  , 
el  très-vaillamment  se  portèrent.  Aussi  furent 
vaillamment  reboutés  en  leur  place,  et  y  en 
eut  de  morts,  el  de  pris.  Après  peu  de  temps  , 
par  l'ordonnance  dudit  duc,  les  François  as- 
saillirent la  place ,  qui  fut  prise  d'assaut ,  et  y 
eut  plusieurs  Anglois  morts  et  pris. 

Environ  le  quatorziesme  jour  de  janvier,  le 
duc  de  Bourgongne  fit  faire  lettres  adressantes 
aux  bonnes  villes ,  comme  monseigneur  le 
dauphin  estoil  détenu  prisonnier  au  Louvre, 
lequel  luy  requeroitsur  tout  l'amour  qu'il  avoit 
à  luy,  qu'il  vinst  à  Paris  ,  et  qu'il  le  vinsl  déli- 
vrer :  et  qu'on  luy  menoit  la  plus  mauvaise 
vie  ,  cl  n'avoit  aucun  passe-temps  que  déjouer 
des  orgues,  avec  autres  plusieurs  choses;  les- 
quelles venues  à  la  cognoissance  du  roy,  cl  de 
monseigneur  le  dauphin,  ils  en  furenl  très- 
mal  contens  :  el  sembloil  bien  que  ledit  duc 
de  Bourgongne  ne  vouloit  (cndrequ'à  sédition  , 
el  commotion  de  peuple.  Et  pource  qu'on  en 
sçavoit  aucuns ,  f[ui  esloienl  cxlresmes  en  son 
parly.  on  leur  dit  qu'ils  s'en  allassent,  r(  par- 


48S 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


Hssonl  de  Paris,  sans  leur  faire  autre  desplai- 
sir. Et  cscriviront  le  roy,  et  monseigneur  le 
dauphin  autres  lettres  au  contraire  aux  bonnes 
villes ,  en  monstrant  que  le  duc  de  Bourgongne 
ne  le  faisoit  que  pour  faire  commotions,  com- 
me dit  est  et  que  ce  n'estoit  pas  leur  intention 
qu'il  vinst  devant  Paris  ny  en  la  ville.  Etestoit 
de  date  du  dernier  jour  de  janvier.  Ce  nonobs- 
tant, le  huictiesme  jour  de  février  il  vint  de- 
vant Piiris ,  du  cosléde  la  porte  Sainct-ïlonoré, 
Guidant  que  le  peuple  se  deust  esmouvoir,  à 
luy  aider  à  entrer  dedans  :  mais  oncques  n'en 
firent  semblant,  mais  firent  diligence  de  luy 
résister  en  toutes  manières,  et  s'en  alla  hon- 
teusement sans  rien  faire.  Il  envoya  à  Sainct- 
Denis  requérir  qu'on  le  laissast  entrer  en  la 
ville,  et  il  n'y  feroit  ny  ses  gens  aucun  desplai- 
sir :  les  religieux  et  habitans  en  furent  contens  : 
mais  qu'il  promist  ce  qu'il  disoit.  Et  de  faict , 
jura  et  promit  que  luy  et  ses  gens  payeroient 
leur  esGOl,  et  n'y  feroient  chose  qui  leur  deust 
desplaire.  Mais  le  contraire  advint,  caries  vi- 
vres de  la  ville  et  des  religieux  furent  pris  et 
consommés  par  ses  gens  et  serviteurs  ,  sans  ce 
que  oncques  en  payassent  un  denier,  qui  es- 
toit  contre  son  serment.  Lors  quand  le  roy  veid 
sa  manière  de  faire,  et  la  volonté  qu'il  avoit, 
il  le  deolara,  décréta ,  et  ordonna  eslre  réputé 
pour  son  ennemy  mortel.  Et  de  ce  ordonna 
86$  lettres  patentes  estre  faites  du  douziesme 
jour  de  février.  Et  en  outre  manda  gens  de 
guerre ,  pour  venir  vers  luy.  Or  plusieurs  gens 
de  divers  estais,  qui  avoient  eu  amour  audit 
duc  de  Bourgongne,  furent  bien  mal  contens 
de  la  manière  qu^'il  tenoit  :  car  s'il  cust  aussi 
bien  tendu  à  bonne  paix,  on  eust  esté  bien 
content  d'^y  entendre ,  ny  on  ne  dcmandoit 
autre  chose. 

En  ce  temps,  l'cvesque  de  Paris  assembla 
plusieurs  notables  clercs,  tant  théologiens,  que 
îegisios  et  canonistes ,  et  fit  visiter  la  proposi- 
tion que  fit  maistre  .Tean  Petit,  pour  justifier 
la  mort  du  feu  duc  d'Orléans,  en  laquelle  ledit 
Petit  voulust  monstrcr,  que  le  duc  de  Bour- 
gongne avoil  justement  fait  de  le  faire  tuer,  et 
înourir,  et  que  en  ce  faisant  il  n'avoit  de  rien 
mespris.  La  chose  veue  et  usitée,  et  diligem- 
ment examinée,  le  vingt-quatriesme  jour  de 
février,  ladite  proposition  fut  condamnée  ,  et 
dit  et  prononcé  par  ledit  cvesque  ,  ({u'elle  n'es- 
toit  pas  recevable  ny  apparente. 

Alliance  avoit  esté  faite  entre  le  rov  de  Si- 


YI,  ROI  DE  FRANCE,  (1413) 

cile  et  le  duc  de  Bourgongne,  et  devoit  pren- 
dre en  mariage  sa  fille.  De  faict,  elle  fut  baillée 
et  délivrée  audit  roy  de  Sicile,  qui  l'emmena  : 
mais  quand  il  sceut ,  et  veid  les  choses  que 
les  bouchers  faisoient  au  temps  passé  à  Paris  , 
et  comme  ledit  duc  s'en  estoit  party  de  Paris , 
et  les  manières  qu'il  tenoit,  et  que  le  roy  le 
tenoit  son  ennemy,  il  luy  renvoya  sa  fille ,  bien 
grandement  accompagnée. 

Et  pource  que  iceluy  duc  de  Bourgongne 
assembloitgens,  furent  ordonnées  lettres  adres- 
santes à  tous  capitaines,  baillifs,  lieutenans , 
et  gouverneurs  de  villes,  que  sur  bien  estroites 
peines,  ils  ne  donnassent  aucun  passage  au  duc 
de  Bourgongne,  ny  à  ses  gens,  voulans  venir 
par  deçà  en  armes,  ny  autres  du  sang,  sans 
mandemcns  exprès  de  datte  subséquente ,  et 
qu'ils  ne  souffrissent  en  leurs  villes  ou  places 
faire  armées ,  ou  assemblées  sans  leur  congé  , 
et  sceu ,  sur  peine  de  confiscation  de  corps  et 
de  biens.  Et  voici  les  mots. 

((  Charles  ,  etc.  Au  capitaine  de  tel  lieu ,  ou 
»  à  son  lieutenant,  et  aux  bourgeois ,  nianans 
»  et  habitans  d'icelle  ville,  salut.  Comme  dcr- 
))  nierement  que  nous  fusmesà  Auxerre,  Nous, 
»  par  le  plaisir  de  Nostre-Seigneur,  et  par  la 
M  grande  et  meure  délibération  de  bon  conseil 
»  sur  ce  eu,  ayons  ordonné  bonne  paix  entre 
»  les  seigneurs  de  nostre  sang,  et  lignage  ,  et 
»  autres  nos  subjets ,  et  icelle  depuis  confirmée 
))  en  nostre  bonne  ville  de  Paris.  Laquelle  paix 
»  ils  ont  promis  et  jurés  de  tenir,  sans  aller, 
»  faire ,  ne  souffrir  aller  encontre  en  aucune 
))  manière.  Et  outre,  pour  la  conservation,  et 
»  le  bon  entretenement  d'icelle  paix,  et  aussi 
»  pour  le  bien  de  nous ,  et  de  nos  royaume, 
))  seigneuries,  et  subjets,  et  pour  obvier  aux 
»  très-grands  maux  ,  inconveniens ,  et  dom- 
))  mages  qui  pourroient  advenir,  si  ladite  paix 
»  n'estoit  bien  entretenue ,  ayons  tant  par  nos 
»  autres  lettres  patentes,  comme  autrement, 
»  défendu  ausdits  de  nostre  sang,  et  autres 
»  quelconques,  de  quelque  estât  qu'ils  soient, 
»  tous  mandemens  et  assemblées  de  gens  d'ar- 
»  mes  :  et  au  préjudice  de  ladite  paix,  et  de  la 
»  seureté  publique,  nous  ayons  entendu,  que 
»  nostre  très-cher  et  très-amé  cousin  le  duc  de 
»  Bourgongne,  qui  a  juré  de  tenir  ladite  paix, 
»  fait  présentement  sans  nostre  congé,  licence, 
»  et  auctorité,  et  par-dessus  les  défenses  des- 
»  sus  dites,  certain  grand  mandement  de  gens 
"  d'armes,  et  de  traict ,  en  intention  cl  propos 


(1413) 

))  de  venir  par  deçà  à  puissance,  qui  est  venir 
»  contre  ladite  paix  ,  et  dont  elle  pourroit  eslre 
)>enfrainte,  au  Irôs-grand  préjudice  et  dom- 
))  mage  de  nous ,  et  de  nosdils  royaume  ,  sei- 
»gneuries,et  subjets.  Nous,  ce  considéré,  et 
))  voulant  pourvoir  à  ce  que  dit  est,  et  aussi 
))  pour  certaines  autres  justes  et  raisonnables 
«causes,  et  considérations,  <i  ce  nous  mou- 
»  vans  ,  vous  mandons ,  et  défendons  Irés-es- 
»  troitemcnt,  et  à  chacun  de  vous,  sur  les  ser- 
))  mens ,  foy,  et  loyauté,  en  quoi  vous  nous 
))  estes  tenus,  et  sur  peine  d'eslre  réputés  re- 
»  belles ,  et  desobeyssans  envers  nous ,  et  de 
M  perdre  corps  et  biens.  Que  aux  cas  que  nos- 
»  tredit  cousin  de  Bourgongnc,  ou  autres  de 
))  par  luy,  ou  autres  quelconques ,  soit  de  nostre 
M  lignage,  ou  autres,  voudroient  venir  par 
»  deçà  en  armée,  et  puissance  :  et  pource,  en- 
«  trer,  passer,  et  repasser  en  et  parmy  ladite 
»  ville,  en  quelque  manière  que  ce  soit  (s'il  ne 
))  vous  appert  par  nos  lettres  patentes,  scellées 
))  denoslregrandseel,et  passéesen  nostre  grand 
«conseil  par  la  délibération  d'iceluy,  Nous 
»  presens ,  et  de  datte  subséquente  ces  présentes, 
«  qu'ils  soient  mandés  pour  venir  devers  nous), 
))  vous  ne  le  souffriez  aucunement.  En  faisant 
»  pource  soigneusement,  et  diligemment  gar- 
>)  der  ladite  ville,  et  y  faire  guet  et  garde  de 
«  jout  et  de  nuict.  Et  en  contraignant,  ou  fai- 
•n  .sant  contraindre  tous  ceu-x  qui  pource  seront 
»  à  contraindre,  de  quelque  estât  ou  condition 
«qu'ils  soient,  nos  olllciers ,  ou  autres,  par 
«  toutes  voycs  deues  et  raisonnables,  et  comme 
«  il  est  accoustumc  de  faire  en  tel  cas  :  telle- 
«  ment  que  ladite  ville  soit  seure,  et  puisse 
»  estre  défendue  desdits  gens  d'armes,  et  de 
«  tous  autres  quelconques,  qui  voudroient  au- 
«  cune  chose  faire  contre,  ne  au  préjudice  de 
«ladite  paix,  et  que  aucuns  inconvenions  ne 
«s'en  puissent,  ou  doivent  ensuivir  à  nous,  à 
»  nosdils  royaume ,  seigneuries ,  et  subjets.  Et 
»  aussi  que  vous,  capitaine-bourgeois,  manans 
«  et  habitans  dessus  dits,  ne  fassiez  ,  ne  souf- 
«  Iriez  faire  en  quelque  manière  que  ce  soit,  en 
«  ladite  ville  aucunes  assemblées  ,  soit  de  gens 
«  d'armes,  ou  autres  ,  en  quelque  manière  que 
«  ce  soit,  sans  congé,  ou  licence  de  vous  capi- 
«  taine.  Et  s'il  advenoit  que  aucuns  fissent  au- 
«  trement  que  dit  est,  que  vous  capitaine  en 
«  fassiez  alencontrc  des  deiin(iuans  telle  puni- 
«lion  et  justice  que  au  cas  appartiendra,  et 
»  que  ce  soit  exemjile  à  tous  autres  ;  et  gardiez 


PAR  JEAN  Jt; VENAL  DES  URSINS.  4S0 

«  bien  chacun  de  vous  endroit  soy,  sur  les  pei- 
»  nés  dessus  dites,  que  en  ce  n'ait  défaut.  Et 
»  de  la  réception  de  ces  présentes  nous  certifiez 
«  sufTisamment ,  ou  nostre  amé  et  féal  chancc- 
«  lier,  par  le  porteur  d'icclles ,  sans  aucun 
»  delay.  Donné  à  Paris  le  quatorziesme  jour  de 
«novembre,  l'an  de  grâce  mille  quatre  cens 
«et  treize,  et  de  nostre  règne  le  trcnte-qua- 
«  triesme.  «  Par  le  roy  en  son  conseil ,  où  es- 
toient  presens  le  roy  de  Sicile,  messeigneurs 
les  ducs  de  Guyenne,  de  Berry,  et  de  Bavière, 
les  comtes  d'Eu  ,  et  de  A'endosme,  et  autres. 

Ferron. 

Pareillement  la  ville  de  Paris  en  escrivit  une 
à  toutes  les  bonnes  villes,  lesquelles  conlredi- 
soient  par  certains  poincts  bien  evidens  et  vé- 
ritables, aux  lettres  du  duc  de  Bourgongnc, 
lesquelles  il  faisoit  mention  comme  «  monsei- 
»  gneur  de  Guyenne,  luy  avoit  mandé  expres- 
«  sèment,  qu'il  vint  devers  luy  à  Paris,  pour 
«le  tirer  hors  du  Louvre,  où  û  disoit  ledit 
«  seigneur  estre  prisonnier.  «  En  les  exhortant, 
qu'ils  ne  le  creussent  pas,  et  qu'il  ne  le  faisoit 
que  afin  de  rompre  le  bien  de  paix.  Et  ce  en 
la  manière  qui  s'ensuit 

A  nos  Irès-cher.s  et  bons  amis ,  les  maycur, 
eschevins,  bourgeois,  manans  et  habitans  d'i- 
cellc  ville. 

«  Trés-chers,  et  bons  amis ,  pource  que  de- 
«  puis  aucun  temps  en  ça  ,  plusieurs  ont  semé 
M  paroles ,  et  nouvelles  autrement  que  à  poinct , 
«  de  Testât  du  roy,  et  de  la  reync  nos  souve- 
«  rains  seigneur  et  dame,  de  monseigneur  de 
«  Guyenne  leur  aisné  fils,  et  de  nos  seigneurs 
«  de  leur  sang.  El  que  nous  sçavons  que  moult 
«  desirez  sçavoir  au  vray.  Testât  des  besongnes 
«  et  choses  dessus  dites.  Nous,  qui  de  tous  nos 
«  cœurs  desirons  la  vérité ,  estre  notoire  et  ma- 
«  nifeste,  afin  que  nul  ne  donne  foy  à  faux  rap- 
»  ports ,  qui  pourroient estre  faits,  pour  mettre 
«  division  entre  ceux  du  sang  du  roy  noslredit 
»  seigneur,  sommes  meus  de  vous  icelle  vérité 
«  signifier  à  nostre  pouvoir.  El  vous  signifier 
«  et  communiquer  amiablement ,  comme  h  ceux 
«  que  repuions  sans  doute  estre  vrays  et  loyaux 
«  envers  le  roy  noslredit  seigneur,  et  sa  cou- 
«  ronne,  et  qui  de  son  bien  et  honneur  avez 
«  consolation  et  plaisir.  Si  veuillez  sçavoir , 
«  trés-chers  et  bons  amis ,  que  jaçoit  comme 
«  vous  sçavez,  que  le  roy  noslredit  seigneur 
))  j)ar  le  plaisir  de  Dieu,  et  par  Tadvis  cl  con- 
»  ^ci!  do  uosdits  seigneurs  de  son  sang  et  li- 


490 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


»  gnage,  de  ceux  de  son  grand  conseil ,  de  Tu- 
»  niversilé  de  Paris,  et  autres  preud'hommes 
»  de  ce  royaume ,  eusl  ordonné  à  Auxerrc  , 
»  bonne  paix  entre  les  seigneurs  de  son  sang  et 
»  lignage.  Laquelle  lesdits  seigneurs  de  son 
»  sang,  de  son  grand  conseil ,  et  plusieurs  au- 
»  très,  et  nous,  avons  juré  en  sa  présence  te- 
»  nir  et  garder  fennenientà  tousjours,  sansau- 
»  cun  mal  engin.  Neanlmoins  aucuns  séditieux, 
»  et  perturbateurs  de  paix,  obstinez  en  leurs 
»  malices ,  et  qui  ne  se  peuvent  abstenir  de  ma- 
))  chiner,  comment  ils  pourront  icelle  du  tout 
»  violer  à  leur  pouvoir,  ont  fait  et  traité  secret- 
»  tement  certaines  conspirations  contre  le  bien 
»d'icelle  paix,  et  contre  le  bien  public  de  ce 
»  royaume  :  en  s'efTorçant  de  faire  esmouvoir 
»  grand  tumulte  de  peuple  de  la  ville  de  Paris, 
»  et  de  mettre  divisions  et  discords  entre  nos- 
»  dits  seigneurs  du  sang  du  roy  (qui  la  mercy 
))Dieu  sont,  et  seront  en  bon  amour  et  union 
))  ensemble),  et  de  faire  plusieurs  austres  nou- 
»  vellelés  moult  périlleuses ,  et  dommageables 
»  à  ce  royaume  :  dont  sans  doute  se  fussent  en- 
»  suivis  très-grands  maux,  et  inconveniens  ir- 
»  réparables  contre  le  roy  nostredit  seigneur, 
»  sa  seigneurie  ,  et  toute  la  chose  publique.  Et 
»  mesmement  estoit  vraysemblablement  à  dou- 
»  ter  la  subversion  totale  et  entière  destruction 
»  de  cedit  royaume ,  si  icelles  machinations 
»  eussent  esté  mises  en  effect.  Mais  Dieu  qui 
»cognoist  les  secrets  des  hommes,  n'a  pas  voulu 
«souffrir  la  perdition  et  désolation  de  ce  très- 
»  chrestien  royaume.  Ains  y  a  pourvu  de  sa 
))  grâce,  tant  que  la  sienne  mercy,  et  par  le 
»  moyen  de  la  grande  diligence,  et  bon  œuvre 
»  de  nostre  trés-redoutée  dame  la  reyne ,  et  de 
))  nos  autres  seigneurs  du  sang  de  France,  et 
»  leurs  conseillers,  les  perverses  et  damnables 
»  entreprises  desdits  séditieux  ont  esté  descou- 
»  vertes.  Et  pour  ces  causes ,  le  roy  mondit 
»  seigneur,  par  Tadvis  et  délibération  de  la 
))  reyne  ,  et  de  nosdits  seigneurs  de  son  sang, 
»  et  de  ceux  de  son  grand  conseil ,  pour  le  bien 
»  et  seurelé  de  sadite  seigneurie,  et  de  tous  ses 
»  bons  subjets ,  et  obvier  aux  maux  et  inconvé- 
»  niens  dessus  dits ,  et  autres  qui  par  ce  peusscnt 
»  estre  advenus ,  a  fait  prendre  et  saisir  par 
»  ses  gens,  et  oITiciers  ordonnés  à  l'exercice 
»  de  sa  justice  ordinaire  h  Paris,  plusieurs  d'i- 
»  ceux  séditieux  eî  i)erturbaleurs  de  paix.  Et 
«après  ce  qu'ils  ont  esté  interroges,  aucuns 
);  ont  esté  courloiscineiit  envoyés  à  leurs  hosicis, 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (l4i;{) 

les  autres  plus  coupables  détenus  prisonniers, 
pour  plus  avant  sçavoir  la  vérité  des  choses, 
et  la  fin  à  quoy  ils  tendoient,  et  leur  ont  fait 
leur  procès,  en  intention  de  leur  faire  justice 
et  raison  selon  les  cas.  Et  en  vérité,  très- 
chers  et  bons  amis,  il  est  moult  à  merveilles, 
que  personne  quelconque,  quelle  qu'elle  soit, 
oze  ou  présume  d'entreprendre  à  faire  chose 
aucune  contre  ladite  paix,  qui  est  tant  bonne 
et  profitable  à  la  chose  publique  de  ce  royau- 
me ,  et  par  le  moyen  de  laquelle  chacun  a 
vescu,  et  vit  en  grande  tranquillité  et  justice. 
Vous  certifions  pour  vray,  que  passé  à  long- 
temps ,  que  l'on  ne  veid  en  ceste  bonne  ville 
de  Paris  justice  ainsi  libéralement  régner. 
Les  gens  y  vivent  paisiblement,  et  en  grande 
concorde  et  union,  sans  noise,  division,  ou 
rumeur,  comme  ils  ont  fait  depuis  le  mois 
d'aoust  dernier  passé,  et  font  encores  à  pré- 
sent, et  au  plaisir  de  Dieu  feront  encores  do- 
resnavant,  qui  sont  choses  de  grande  recom- 
mandation et  louange.  Attendu  mesmement 
la  disposition  du  temps  passé ,  et  que  en  ceste 
ville  y  a  gens  de  diverses  nations  en  grand 
nombre  que  nos  seigneurs  du  sang  du  roy  y 
sont,  et  que  de  jour  en  jour  y  affluent  autres 
gens  de  divers  eslats  et  conditions.  Et  si  n'est 
pas  advenu,  que  durant  ledit  temps  y  ait 
personne  aucune,  qui  ait  fait  ne  dit  chose, 
dont  soit  issu  riote,  ou  débat,  ne  dont  soit 
venu  plainte  aucune  à  justice,  ne  autrement, 
ainçois  y  va  et  vient  chacun  seurement,  les 
portes  sont  ouvertes ,  on  y  marchande ,  et 
fait-on  tous  autres  faicts  publics  libéralement 
et  seurement,  tout  ainsi  que  si  les  pestilences 
et  tribulations,  qui  depuis  six  ou  sept  ans  en 
>  ça  ont  couru  ,  n'y  eussent  oncques  esté.  Com- 
)  bien  que  Tcnnemy  adversaire  de  paix,  qui 
)  ne  cesse  de  semer  discordes  entre  les  crea- 
)tures,  et  de  machiner  comment  il  pourra 
)  mettre  dissension  entre  eux ,  ait  mis  es  cœurs 
)  desdits  séditieux,  de  conspirer  contre  ladite 
)paix,  et  d'entreprendre  danmal)Ienient  con- 
)  tre  icelle  ,  et  le  bien  public  de  tout  le  royau- 
)  me.  Ce  qu'ils  n'ont  pas ,  la  mercy  Dieu,  peu 
)  accomplir,  comme  dit  est. 

»  Vous  signifions  en  outre  que  le  roy,  la 
)  reyne,  mondit  seigneur  de  Guyenne,  tous 
nosdits  seigneurs  de  leur  sang,  ensemble  tous 
ceux  du  conseil  du  roy,  l'université,  et  nous, 
)  sont  tous  vrayemcnt  fermes,  et  d'un  commun 
accord  ont  proposé,  et  conclu  entretenir,  el 


taire  cnlrctrnir  cl  gardor  inviolnblctnnil  la- 
dite paix,  cl  de  résister  cl  pourvoir  par  loiiles 
manières,  que  aucune  chose  ne  soit  faite  au 
contraire.  Tous  lesquels  unanimes,  cl  d'une 
grande  et  bonne  volonté,  se  sont  olTcrts  cl 
présentés  au  roy,  à  la  rcyne,  et  à  mondit 
seigneur  de  Guyenne,  pour  s'employer  î'i  sous- 
tenir  ce  que  dit  csl,  cl  à  les  servir  loyaumcnt, 
comme  bons  et  loyaux  parcns,  vassaux  et  sub- 
jcls  doivent  faire  envers  leur  droiluricr  cl  sou- 
verain seigneur.  Lesquelles  offics  et  présen- 
tations, le  roy,  la  rcyne,  cl  mondil  seigneur 
de  Guyenne  ont  gralicusemenl  cl  à  grande 
joye  et  plaisir  reccu,  dont  cette  bonne  ville 
est  moult  resjouye.  Outre  plus,  trcs-chers  cl 
bons  amys,  pource  que  aucuns  pourroient 
avoir  dit,  semé  et  publié  contre  vérité,  que 
les  prises  dont  dessus  csl  faite  mention  ,  au- 
roient  esté  faites  à  l'instigation  et  pourchas 
d'aucuns  seigneurs,  en  les  confortant  au  pré- 
judice de  l'autre  partie.  Pour  occasion  des- 
quelles prises  ,  ils  desplaisoient  audit  mon- 
seigneur de  Guyenne,  l'avoient  détenu,  et 
delenoient  iceluy  monseigneur  de  Guyenne  à 
destroit  outre  sa  volonté:  voulans  iceux  rap- 
porteurs innuer,  cl  donner  à  entendre  ces 
choses  estre  faites, en  venant  contre  ladite  paix. 
Nous  vous  affirmons  que  de  ce  il  n'est  rien. 
Mais  il  a  esté  dés  le  temps  dessus  déclaré,  et 
encores  est  ledit  monseigneur  de  Guyenne 
aussi  libre  que  oncques  fut ,  sans  que  par 
deçà  ait  eu  ne  encores  ail  de  présent  per- 
sonne qui  ait  voulu  ,  ne  veuille  faire  ou  pro- 
curer chose  à  luy  desplaisanle.  Et  qu'il  soit 
vray  et  à  chacun  notoire  ,  le  jour  d'hier  festc 
de  monseigneur  sainct  Yincent,  mondil 
seigneur  de  Guyenne  pour  consolation  et  res- 
jouyssance  de  sa  nativité  advenue  à  sembla- 
ble jour,  et  ainsi  que  ont  accoustumé  faire 
nos  seigneurs  de  France,  tint  cour  plainiere  , 
et  feste  très-notable  au  Louvre  à  Paris.  A  la- 
quelle feste  nos  seigneurs  du  sang  royal , 
nos  autres  seigneurs  du  conseil  du  roy,  les 
notables  personnes  de  ladite  université,  nous 
prevost  et  eschevins,  et  les  bourgeois  de 
cesle  ville  de  Paris  en  grand  nombre ,  et  par 
mandement  dudit  monseigneur  de  Guyenne, 
fusmes  receus  trés-nolablenieni,  et  fusmes  en 
très-grande  joye  et  consolation,  pour  la  trcs- 
grande  et  anqjlc  chère  que  voyions  faire  à  ice- 
luy monseigneur  de  Guyenne.  Et  ainsi  h  rap- 
porter ou  donner  par  aucuns  à  entendre  le 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  LRSINS. 


491 


»  contraire,  appcrroit  de  leurs  mensonges evi- 
n  dens.  Quant  au  regard  desdilcs  prises,  nous 
»  vous  alîirmons  comme  dessus,  icelles  avoir  esté 
))  faites  parrordonnanrc,  advis,  et  délibération 
»  que  dit  est,  et  non  pas  par  faveur,  ou  haine 
»  quelconque ,  mais  pour  h;  bien  cl  cnlrelcne- 
))  ment  d'icellepaix  tant  seulement.  Si  vous  sig- 
»  nifions  ces  choses,  afin  que  vou,s  sçachicz  la 
»  pure  vérité  d'icelles;  et  que  si  aulrcmeni 
»  vous  csloicnt  aucuns  rapports  sur  ce  faits  , 
))  vous  n'y  adjousliez  aucune  foy.  En  vous 
»  priant  et  requérant,  trés-chers  et  bons  amis, 
»  très  à  certes,  et  de  cœur  que  semblabicmcnl 
))  de  vostre  pari  veuilliez  avoir  vos  cœurs  el 
))  alTections  droilcmcnl  au  roy,  à  sa  seigneurie, 
))  el  à  la  conservation  de  ladite  paix,  ainsi  que 
»  lousjours  avez  eu,  et  résister  de  tous  vos  pou- 
»  voirs  à  tous  ceux  qui  voudroient  aucunement 
))  enfraindre  icelle  paix.  Et  au  surplus,  nous 
»  mandiez  de  vos  nouvelles ,  comme  nous  fc- 
))  rons  à  vous  semblablemcnt,  si  aucunes  en 
»  surviennent  par  deçà.  Très-chers  el  bons 
»  amis,  Noire-Seigneur  vous  ail  en  sa  saincte 
»  garde.  Escril  à  Paris  le  vingl-quatriesmc  jour 
»  de  janvier  mille  quatre  cens  et  treize.  Les  tous 
»  vostres,  les  prevost  des  marchands ,  esche- 
))  vins ,  bourgeois,  manans,  et  babilans  de  la 
»  ville  de  Paris.  » 

En  approuvant  icelles  lettres  le  roy  fil  faire 
un  mandement  qui  fesoit  mention,  comme  ce 
n'cstoitque  tout  mensonge,  el  que  luy,  la  rcyne, 
monseigneur  de  Guyenne,  le  roy  de  Sicile,  mes- 
seigneurs  les  ducs  de  Berry,  d'Orléans,  et  de 
Bavière,  les  comtes  de  Vertus,  d'Eu,  de  Riche- 
mont,  et  de  Yendosme,  el  plusieurs  auslres  es- 
loienl  en  leur  pure  liberté  el  franchise.  Par- 
quoy  il  leur  defendoit  derechef,  qu'ils  ne  lais- 
sassent passer  ne  repasser  aucuns  gens  d'armes 
en  faveur  dudil  seigneur  de  Bourgongne. 

Charles,  etc.  Au  capitaine  de  telle  ville,  ou  a 
son  lieutenant,  et  aux  bourgeois,  manans ,  et 
habitans  d'icelle  ville,  salut.  «  II  est  venu  à 
»  nostre  cognoissance  que  nostre  cousin  le  duc 
»  de  Bourgogne  a  nagueres  escril,  et  fait  sça- 
»  voir  à  vos  bourgeois  et  habitans  »  certaines 
choses  ,  a  qu'il  dit  estre  »  infraclivcs  de  la  paix 
par  nous  faite  à  Auxerre,  entre  ceux  de  nostre 
sang  et  lignage,  et  depuis  confirmé,  cl  par  eux 
en  nos  mains  jurée  en  nostre  bonne  ville  de  Pa- 
ris :  et  que  jaçoit  ce  que  ladite  paix  il  ait  bien 
el  entièrement  gardée  ,  sans  faire  ,  ne  soulTrir 
estre  faite  aucune  chose  alenconlre  desoncoslé 


492 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE,  (Ul3) 

que  nos  chastcaux  de  Cacn  cl  de  Croloy,  que 


Neanlmoins  on  luy  a  bien  fait  le  contraire,  ce 
qu'il  a  patiemment  enduré.  Combien  que  dur 
luy  ait  esté  à  souffrir,  et  encores  pour  Tobser- 
vation  d'icelle  paix ,  Teust  voulu  endurer:  jus- 
ques  à  ce  que  nostre  Irès-amé  et  très-cher  fils 
le  duc  de  Guyenne  luy  ait  fait  sçavoir,  «  si 
comme  il  dit,  »  que  Ton  Tavoit  enfermé,  et  te- 
noit  à  pont  levé  comme  prisonnier  en  nostre 
chasiel  du  Louvre  :  et  que  par  plusieurs  fois, 
comme  par  lettres  et  par  messages,  luy  a  requis 
nostreditfds  aide  et  secours,  pour  estre  délivré 
du  danger  où  il  estoit.  Pour  lesquelles  causes 
nostrcdit  cousin  s'est  délibéré  de  venir  incon- 
tinent vers  nostre  bonne  ville  de  Paris,  ù  tout 
le  plus  de  gens  qu'il  peut  finer,  pour  jetter  hors 
nostre  très-chere  et  trôs-amée  compagne  la 
reyne ,  et  nostredit  fils  du  danger,  «  où  il  nous 
dit  estre ,  »  et  nous  mettre  en  nostre  liberté  et 
franchise,  en  vous  requérant  en  ce  très-instam- 
ment aide,  le  plus  haslivcment  que  vous  pour- 
rez. 

c(  Desquelles  choses,  si  tost  qu'elles  sont  ve- 
»  nues  à  nostre  cognoissance  ,  nous  avons  eu 
))  très-grand  desplaisir,  et  en  avons  esté,  et 
»  sommes  très-mal  contens,  et  non  sans  cause, 
))  pource  qu'elles  sont  séditieuses  et  non  veri- 
»  tables.  Car  depuis  que  nostredit  cousin  s'est 
»  dernièrement  party  de  nostredite  ville  de 
M  Paris,  nous ,  nostredite  compagne  et  nostrc- 
»  dit  fils  avons  esté  et  sommes  de  présent  en 
»  nostre  pleine  et  franche  liberté,  et  en  aussi 
»  grand  amour  et  union  avec  ceux  de  nostre 
»  sang  et  lignage,  et  nos  autres  subjels,  comme 
»  nous  fusmes  oncqucs.  Comme  il  peut  à  un 
))  chacun  clairement  apparoir ,  qui  veut  en 
»  voir,  et  sçavoir  la  vérité,  et  aussi  le  vous  af- 
»  fermons  par  ces  présentes.  Et  fait  noslre- 
•<)  dit  cousin  ,  quelque  chose  qu'il  donne  à  en- 
»  tendre,  ladite  armée  à  nostre  tre.j-grande 
»  desplaisance ,  et  à  la  très-grande  charge  et 
))  dommage  de  nostre  peuple,  pour  les  man- 
»  démens  et  assemblées  de  gens  d'armes,  qu'il 
))  convient  que  nous  fassions  pour  obvier  à 
»  luy.  Et  contre  les  deflenses  sur  ce  faites, 
»  tant  par  nos  ambassadeurs  solennels,  par  les- 
»  quels  avons  fait  dès  pieça  défendre  tous 
))  mandcmens  et  assemblées  de  gens  d'armes, 
»  comme  par  nos  lettres  patentes,  que  par  plu- 
»  sieurs  fois,  et  de  nouveau,  luy  avons  sur  ce 
»  principalement  envoyé.  Et  [)ar  lesquels  nos 
•»  ainbnssadeurs  aussi,  et  par  nos  lettres  des- 
))  susdites  l'avons  instannncnl  sommé  et  requis, 


outre  nostre  gré,  plaisir  et  volonté  il  détient, 
ou  par  les  siens  il  fait  détenir,  il  nous  ren- 
dist  et  restituast.  Et  aussi  que  plusieurs  mal- 
faicteurs,  et  crimineux  de  leze-majesté,  les- 
quels contre  nostre  honneur  il  délient,  et 
souslient  en  sa  compagnéc,  et  en  ses  pays, 
terres  et  seigneuries ,  et  dont  les  aucuns  sont 
par  leurs  démérites  bannis  de  nostre  royaume, 
il  nous  envoyast  pour  en  faire  punition  telle, 
que  par  raison  il  appartiendroit.  Dont  du 
tout  a  esté  défaillant,  délayant  et  en  de- 
meure. Parquoy  ilestvraysemblableàcroire, 
par  ce  que  dit  est ,  que  par  mauvais  conseil, 
et  enhortement  par  luy,  et  non  par  autre, 
quoy  qu'il  fasse  dire  et  publier,  soit  faite 
chose  qui  soit  à  la  perturbation  et  rupture  de 
ladite  paix.  Et  pource  que  nostre  intention  a 
tousjours  esté,  et  est ,  d'entretenir,  et  faire 
entretenir  ladite  paix  :  et  que  par  l'advis  et 
délibération  de  nostredit  fils,  et  de  plusieurs 
autres  de  nostre  sang  et  lignage,  de  nostre 
grand  conseil,  de  nostre  cour  de  parlement, 
de  nostre  fille  l'université,  et  des  prevostdes 
marchands,  eschevins,  et  autres  notables 
bourgeois  de  nostredite  ville  de  Paris,  avons 
conclu  à  conlrcster  et  résister  de  toute  nostre 
puissance  à  nostredit  cousin  de  Rourgongne, 
et  tous  autres  quelconcques  ,  qui  sous  cou^ 
leurs  feintes,  exquises  ,  ou  autrement  vou- 
droient  faire  ,  ou  entreprendre  chose  ,  dont 
ladite  paix  pourroit  en  aucune  manière  estre 
enfrainte,  ou  troublée.  Et  que  par  nos  autres 
lettres  vous  ayons  naguieres  défendu,  que  en 
nostredite  ville  vous  ne  souffriez,  ou  ne  lais- 
siez rancunes  entre  gens  d'armes,  soit  qu'ils 
soient  de  nostre  sang  et  lignage,  ou  autres 
quelconques ,  sans  nostre  exprès  comman- 
dement ,  et  par  nos  lettres  patentes  passées 
en  nostre  grand  conseil ,  et  de  date  subsé- 
quente nosdites  lettres  de  deffense. 
»  Nous  vous  mandons  derechef,  et  expres- 
sément défendons  sur  l'obeyssance  que  nous 
devez,  et  sur  peine  d'estre  réputés  rebelles  et 
desobeyssans ,  et  de  forfaire  corps  et  biens 
envers  nous,  que  en  nostredite  ville  ne  souf- 
friez ny  laissiez  entrer,  demeurer,  séjourner, 
passer  ny  repasser  nostredit  cousin  de  Rour- 
gongne, ou  autres  de  par  luy,  ou  ù  luy  favo- 
risans,  quels  qu'ils  soient,  qui  en  armes  vou- 
(lioient  venir  par  deçà,  comme  dit  est,  et  ne 
leur  donniez  conseil ,  conforl ,  ny  aide  ,  en 


»  quelque  manière  que  ce  soit.  Et  avec  ce,  que 
»  à  telles  lettres,  ny  escrituros  ainsi  sediliciise- 
))  ment  faites  et  controuvées,  vous  n'adjousliez 
»  dorcsnavant  foy,  ne  créance  aucune,  ne  fai- 
))  siez  d'icelles  publications.  IMesnienicnt  que 
M  par  telles  choses  exquises,  aiïectces  et  con- 
»  trouvées,  nostre  peuple  a  esté  au  temps  passé 
»  mauvaisement  séduit,  comme  ce  est  à  un  cha- 
))  cun  notoire.  Ainçois  toutes  telles  lettres  et 
»  escritures,  si  aucunes  vous  en  sont  desor- 
»  mais  envoyées ,  nous  envoyerez  si  tost  que 
»  receues  les  aurez.  Et  ne  faites  aucune  res- 
M  ponsc,  soit  par  escrit  ou  autrement,  sans 
))  avoir  sur  ce  premièrement  nostre  congé  et 
»  licence.  Sçaclians  que  si  de  ces  choses,  vous, 
»  oH  aucun  de  vous,  faites  le  contraire,  nous 
»  vous  en  ferons  si  griefvement  punir ,  et  en 
»  brief ,  que  ce  sera  exemple  à  tous  autres.  Et 
M  ces  présentes  faisiez  publier  tantost,  et  sans 
»  delay,  à  hautes  voix,  par  tous  les  lieux  ac- 
»  coustumés  à  faire  cris  en  ladite  ville,  à  ce 
»  qu'aucun  n'en  puisse  prétendre  aucune  cause 
»  d'ignorance.  En  nous  certifiant  par  le  por- 
))  leur  d'icelles ,  de  leur  réception  et  publica- 
»  tion,  avec  vostre  volonté  et  intention  sur  ce. 
»  Donné  à  Paris  ledernier  jour  de  janvier,  l'an 
»  de  grâce  mille  quatre  cens  et  treize,  et  de 
»  nostre  règne  le  trente-quatriesme.  »  Par  le 
roy,  à  la  relation  de  son  grand  conseil,  tenu  du 
commandement  de  la  reyne  et  de  monseigneur 
le  duc  de  Guyenne,  auquel  le  roy  de  Sicile, 
messcigncurs  les  ducs  de  Berry  et  dOrleans, 
Louys  duc  de  Bavière,  les  comtes  de  Vertus, 
d'Eu,  deBichemont  ctdeVendosme,  plusieurs 
du  grand  conseil  et  de  parlement,  le  recteur  et 
plusieurs  de  l'université,  les  prevosls  de  Paris 
et  des  marchands,  les  eschevins  et  plusieurs 
des  bourgeois  de  Paris,  estoient.  Naucion. 

1414. 

L'an  mille  quatre  cens  et  quatorze,  il  y  avoit 
eu  trefves  faites  avec  lesAnglois,  le  duc  d'Yorck 
estant  à  Paris,  dés  la  Chandeleur  jusques  à  un 
an  ,  lesquelles  ne  durèrent  guieres,  car  sur  la 
mer  lousjours  pillerics  et  roberies  se  faisoient, 
tant  d'un  costé  que  d'autre,  et  spécialement  de 
la  partie  des  Anglois. 

Es  mois  de  février  et  de  mars  se  leva  un  vent 
merveilleux,  puant,  et  tout  plein  de  froidures. 
Pour  occasion  duquel  plusieurs  gens ,  tant 
d'église,  nobles,  que  du  peuple,  furent  tclle- 


PAB  JEAN  JlYENAL  DES  URSINS. 


Ii93 


ment  enreumés  et  entoussés  que  merveilles.  El 
en  furent  aucuns  malades  au  lict,  lellemenl 
que  par  aucun  temps  les  juiisdictions  de  par- 
lement, et  du  Chastellel  cessèrent,  et  n'y  alloit 
personne.  Peu  en  moururent.  Toulesfois  le 
seigneur  d'Aumont  bien  vaillant  chevalier,  et 
qui  avoit  eu  la  charge  de  porter  l'orillambe, 
alla  de  vie  à  trespasscment. 

Plusieurs  villes  et  places  se  tinrent  de  la 
partie  du  duc  de  Bourgongne ,  et  luy  obeïs- 
soicnt. 

L'archevesque  de  Pise,  de  la  partie  du  pape 
Jean  vint  à  Paris,  pour  le  faict  des  grâces  ex- 
pectatives ,  et  promotions  à  prelalures.  Car  les 
ordonnances  royaux,  par  lesquelles  toute  la 
disposition  estoit  aux  ordinaires ,  regnoicnt  et 
duroient.  Et  luy  estant  à  Paris,  on  luy  envoya 
lechappeau  ,  et  fut  fait  cardinal.  Eesdites  or- 
donnances royaux  furent  en  effect  annuUées , 
car  le  roy,  la  reyne  et  monseigneur  le  dau- 
phin, eurent  nominations  pour  leurs  gens  et  ser- 
viteurs :  et  pareillement  l'université  et  grandes 
prérogatives.  Et  le  roy  et  les  seigneurs,  au  re- 
gard des  prelatures,  estoient  papes.  Car  le  pape 
faisoit  ce  qu'ils  vouloient,  et  ne  tenoit  pas  à 
argent,  et  se  bailloient  les  églises  au  plus  of- 
frant et  dernier  enchérisseur.  Et  y  avoit  Lom- 
bards'à  Paris  ,  qui  faisoient  délivrer  argent  h 
Borne  ù  grand  profit.  Or  ce  qui  meut  le  roy  et 
son  conseil,  à  non  user  desdites  ordonnances, 
ce  fut,  pource  qu'on  disoit  communément  que 
les  ordinaires  usoient  trés-mal  de  la  collation 
des  bénéfices,  et  les  donnoient  à  leurs  parens 
et  serviteurs ,  sans  en  faire  provision  aux  gens 
notables,  clercs  gradués,  ou  nobles.  Et  que  si 
desdites  ordonnances  on  eust  bien  usé,  elles 
estoient  bonnes  et  sainclcs.  Et  spécialement 
que  par  le  moyen  d'icelles,  l'or  et  l'argent  de 
ce  royaume  demeuroit,  et  il  se  vuidoil  par  l'a- 
bolition d'icelles  merveilleusement,  car  il  n'y 
avoit  si  petit  laboureur,  qui  ne  voulust  faire 
son  fils  homme  d'église,  et  bailler  argent  pour 
avoir  une  grâce  expectative. 

La  ville  de  Compiegnc ,  qui  est  bien  assise, 
forte  et  belle  place  de  guerre,  tenoit  le  parly  du 
duc  de  Bourgongne ,  et  y  avoit  de  vaillantes 
gens  dedans,  qui  faisoient  des  courses  et  maux 
beaucoup  sur  le  peuple.  Et  délibérèrent  le  roy, 
et  monseigneur  de  Guyenne  d'y  mettre  le  siège. 
Dedans  estoient  messire  Ilue  de  Lannoy,  Mar- 
lelet  du  Mesnil,  Guillaume  Soret,  le  seigneur 
de  Saincl-Leger  et  messire  Hector  de  Saveuses, 


494 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


accompagnés  de  cinq  cens  hommes  d'armes, 
el  de  gens  de  Iraict,  qui  faisoient  maux  innu- 
merablcs. 

Le  roy  et  monseigneur  le  dauphin  ,  après 
qu'ils  eurent  esté  à  l'église  de  Nostre-Damc  de 
Paris  faire  leurs  offrandes  et  dévotions  ,  par- 
tirent de  Paris.  Et  esloit  monseigneur  le  dau- 
phin joly,  et  avoit  un  moult  bel  estendart,  tout 
battu  à  or,  où  avoit  un  K,  un  cigne  et  une  L.  La 
cause  cstoit,  pource  qu'il  y  avoit  une  damoi- 
selle  moult  belle  en  l'ostel  de  la  rcync,  fille  de 
messire  Guillaume  Cassinel,  laquelle  vulgaire- 
ment on  nommoit  la  Cassinclle.  Si  elle  estoit 
belle,  elle  estoit  aussi  très-bonne,  et  en  avoit  la 
renommée.  De  laquelle,  comme  on  disoit,  le- 
dit seigneur  faisoit  le  passionné,  et  pource  por- 
loit-il  ledit  mot.  En  leur  compagnée  estoient 
les  ducs  d'Orléans,  de  Bar  et  de  Bavière,  et  les 
comtes  de  Yerlus,  d'Eu,  d'AlençonctdeRiche- 
mont,  le  connestable  et  le  comte  d'Armagnac, 
en  volonté  et  imagination  de  réduire,  et  mettre 
en  la  bonne  obéissance  et  subjcction  du  roy, 
le  duc  de  Bourgongne  et  ses  adherans,  lesquels 
en  plusieurs  et  diverses  manières  avoient  de- 
linqué  contre  le  roy  et  sa  majesté  royale.  Et 
s'en  allèrent  à  Sainct-Dcnys,  ainsi  qu'il  est  ac- 
couslumé.  Et  pource  que  le  seigneur  d'Au- 
mont ,  qui  avoit  accoustumé  de  porter  l'ori- 
flambe ,  esloit  mort  n'y  avoit  gueres,  le  roy 
avoit  assemblé  son  conseil,  pour  sçavoir  à  qui 
on  la  bailleroit ,  car  on  avoit  de  tout  temps  ac- 
coustumé la  bailler  à  un  chevalier  loyal,  preud'- 
homme  et  vaillant.  Par  eslection  fut  esleu  mes- 
sire Guillaume  Martel,  seigneur  de  Bacque- 
ville  ,  auquel  fut  baillée  l'orillambe ,  lequel  se 
confessa,  ordonna,  et  Ht  les  sermens  accoustu- 
més.  H  s'excusa  fort  toutefois  pour  son  vieil 
aage  ;  et  pource  luy  fut  baillé  en  aide  et  con- 
fort son  fils  aisné ,  et  un  beau  gent  chevalier 
nommé  messire  Jean  de  Betas ,  seigneur  de 
Sainct-Cler,  qui  furent  ordonnés  comme  coad- 
juleurs  dudit  seigneur. 

Le  roy  et  monseigneur  de  Guyenne  laissè- 
rent à  Paris  le  roy  de  Sicile,  et  monseigneur  de 
Bcrry,  qui  eurent  le  gouvernement. 

Le  roy  envoya  sommer  ceux  de  Compiegne, 
([u'ils  se  missent  en  son  obeïssance;  et  firent 
faire  responscles  gens  de  guerre,  «  qu'ils  ne  se 
»  rendroient  point,  ny  ne  feroient obéissance.  » 
Aucuns  de  la  ville  n'en  estoient  pas  bien  con- 
lens  :  mais  ils  furent  rappaisés  parles  capitai- 
nes ,  el  exhortés  de  tenir  contre  le  roy,  en  di- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (HH) 

sant  plusieurs  paroles  deceptives  ,  et  fraudu- 
leuses. Le  roy  derechef  â  seureté  envoya  deux 
de  ses  conseillers ,  c'est  à  sçavoir  un  des  mais- 
tresdes  requêtes  de  son  hostel,  nommé  mais- 
tre  Guillaume  Chanteprime,  etmaistre  Oudart 
Gencien  ,  son  conseiller  en  sa  cour  de  parle- 
ment. Elles  receurent  à  Compiegne  seulement 
à  la  barrière  ,  et  leur  dirent  la  créance  qu'ils 
avoient  au  roy.  Et  la  response  de  ceux  de  Com- 
piegne fut  bien  briefve  ,  c'est  à  sçavoir  ,  qu'ils 
«  ne  feroient  quelque  obéissance.  »  Si  y  fut  le 
siège  mis.  Toutefois  le  roi  passa  outre  et  vint  au 
pont  à  Soisy.  Et  la  nuit  qu'il  y  arriva  fut  le  feu 
bouté  au  village  et  pont.  Et  ne  peut-on  onc- 
ques  sçavoir  qui  ce  fit.  Aucuns  disoient  que 
c'estoit  feu  d'advenlure,  les  autres,  qu'il  avoit 
esté  misd'aguet  appensé. 

Le  roy  envoya  à  Noyon  les  sommer  «  qu'ils 
))  luy  fissent  obéissance,  »ety  envoya  ses  four- 
riers pour  prendre  logis.  Mais  ils  les  refusèrent 
pleinement,  et  y  en  eut  qui  dirent  diverses  pa- 
roles ,  et  furent  un  jour  en  cette  volonté.  Tou- 
tefois le  roy  délibéra  venir  devant,  et  de  faicl  y 
vint,  et  luy  furent  les  portes  ouvertes,  et  y  en- 
tra dedans  la  ville  à  son  plaisir.  Et  fit  faire  in- 
formation de  ceux  qui  estoient  cause  de  la  pre- 
mière désobéissance  ,  et  furent  pris.  Et  le  roy 
lequel  avoit  tousjours  esté,  et  estoit  de  soy  mi- 
sericors,  fut  conseillé  de  convertir  la  peine  cri- 
minelle en  civile ,  et  payèrent  amendes  pécu- 
niaires assez  légères ,  cognoissans  qu'on  leur 
faisoit  grande  courtoisie. 

Leroy  après  envoya  àSoissons,  les  sommer 
aussi  «  qu'ils  luy  fissent  obéissance,  et  le  re- 
»  ceusscnt.  »  Et  Enguerrand  de  Bournon- 
ville  ,  qui  esloit  dedans  la  ville ,  pource  que  le 
héraut,  en  les  sommant,  les  requit  «  qu'ils  se 
»  monstrasscntbonset  loyaux  envers  leur  sou- 
»  verain  seigneur,  »  respondit ,  «  que  luy  et 
»  ceux  de  sa  compagnée  estoient  plus  loyaux 
»  au  roy ,  et  ceux  de  la  ville ,  que  ceux  qui  es- 
»  toient  avec  le  roy,  et  que  en  la  compagnée 
»  où  le  roy  estoit,  ne  feroient  aucune  obeïs- 
»  sauce.  » 

Au  regard  de  ceux  qui  estoient  dedans  Com- 
piegne, ils  faisoient  de  beaux  faicts  d'armes,  et 
souvent  sailloient.  Aussi  les  recevoil-on  le 
mieux  qu'on  pouvoit,  et  y  en  avoit  souvent 
d'uncoslé  et  d'autre  de  morts,  pris  ou  de  bles- 
sés. Et  enlre  les  autres  saillies  qu'ils  firent ,  le 
vingt  et  uniesme  jour  d'avril ,  ils  saillirent  et 
bruslerentles  faux-bourgs,  qui  fut  grand  ilom- 


mage.  El  passeronlonlro,Jusqiiesau  lieu  où  on 
avoit  assis  les  canons ,  cl  au  plus  gros  canon, 
nommé  Bourgeoise,  n)ircnl  au  trou  par  où  on 
bouloit  le  feu  un  clou,  lellenicnl  que  devanl  la- 
dite ville,  oncques  ne  peul  jeller.  El  si  firenl 
(anl  qu'ils  en  Iraisnercnl  Irois  vulgaires,  cl  les 
niirenl  dedans  la  ville,  et  luerenl  aucuns  des 
canoniers.  Ceux  qui  esloienl  au  siège  s'assem- 
Mcrenl,  et  se  mirent  entre  la  ville  et  eux,  pour 
cmpescher  qu'ils  ne  peusscnt  entrer  dedans. 
Les  gens  du  roy  avoienl  fait  un  pont  de  bois , 
pour  passer  par  dessus  la  rivière  ceux  du  siège 
les  uns  aux  autres.  El  selon  ce  qu'on  sceut, 
ceux  qui  esloienl  issus  avoienl  intention  de  re- 
passer par  dessus  ledit  pont ,  cl  cuiderenl  faire 
grand  dommage  aux  gens  du  comte  d'Arma- 
gnac, et  du  seigneur  d'Albret,  lesquels  esloienl 
delà  le  pont,  et  ne  les  trouvèrent  point  esbahis, 
car  ils  les  receurenl  vaillamment,  et  telle- 
mentqu'ilsles  reboulerenl  jusques  dedans  leur 
ville.  El  y  en  eut  grand  foison  de  morts,  et  plu- 
sieurs pris.  Après  cesle  escarmouche  on  escri- 
vil  au  roy,  «  qu'il  lui  pleust  venir  devanl  la 
»  ville  ,  et  qu'il  scmbloil  qu'on  l'auroil  d'as- 
»  saut.  »  Pource  le  roy  y  vint ,  et  passa  par 
»  dessus  ledit  pont  de  bois.  A  sa  venue,  y  eut 
plusieurs  escarmouches.  Onjclloit  canons  con- 
tre la  ville  ,  ceux  dedans  aussi  en  jctloienl,  et 
de  gros  Iraicts  d'arbalestres.  El  fit-on  semblant 
diverses  fois  de  les  assaillir:  mais  vaillamment 
ils  se  defendoicnl,  et  blessoienl  souvent  de  ceux 
de  l'osl.  On  ouvrit  aucuns  traités  de  paix,  et  y 
fut-on  bien  trois  ou  quatre  jours  à  parlemen- 
ter. 

Le  comte  d'Armagnac  n'estoil  point  d'opi- 
nion de  paix  ,  ou  traité  avec  eux,  veues  les 
inobediences  qu'ils  avoienl  faites,  et  leurs  ma- 
nières et  mauvaises  volontés.  Et  si  luy  sembloit 
et  monslroil  cuidemment ,  que  en  peu  d'heu- 
res, on  les  auroit  d'assaut.  Mais  son  opinion  ne 
fut  pas  tenue ,  et  y  eut  traité  fait  :  c'est  à  sça- 
voir,  «  que  les  gens  de  guerre  s'en  iroientsau- 
»  ves  leurs  vies,  harnois  et  chevaux.  Et  crie- 
»  roient  mercy  au  roy,  en  luy  suppliant  et  re- 
))  querant  qu'il  leur  voulust  pardonner.  »  Ce 
queleroi.fitbenignement,  et  promirent  «  qu'ils 
»  ne  s'armeroient  plus  contre  luy.  »  El  en  tant 
que  louchoit  ceux  de  la  ville ,  où  il  y  en  avoit 
de  par  trop  exlresmes,  le  roy  leur  pardonna, 
en  faisant  du  criminel  civil,  et  payeront  au- 
cune moyenne  finance  :  puis  y  entra  le  roy,  et 
luy  fut  ladite  ville  rendue ,  et  obéissance  faite, 


PAR  .TEAN  .ÎUVENAL  DES  URSINS. 


49; 


et  fut  durant  le  siège  ladite  ville  fort  endom- 
magée. 

Le  comte  d'Armagnac  ,  le  duc  de  Bar  ,  le 
seigneur  d'Albret  conneslable  de. France,  et 
leurs  gens  allèrent  devant  Sôissons ,  et  les  en- 
voyèrent sommer,  «  qu'ils  rendissent  la  ville  au 
»  roy  et  à  monseigneur  le  dauphin.  »  Enguer- 
rand  de  Bournonville,  qui  estoit  dedans,  res- 
pondit  «  qu'il  estoit  au  roy ,  et  pour  luy  te- 
»  noit  la  cilé.  Et  que  si  luy,  et  monseigneur  de 
»  Guyenne,  son  fils,  y  vouloient  entrer  à  leur 
»  estai,  que  on  leurouvriroitles  portes,  et  y  en- 
»  Ireroient.  )>  Après  ladite  response  escarmou- 
ches se  levèrent,  et  saillirent  ceux  de  la  ville  , 
pour  aussi  escarmoucher  bien  souvent.  El  tres- 
vaillammenl  se  porloicnl,  et  y  eut  de  beaux 
faicls  d'armes  faits  d'un  coslé  et  d'autre.  Les 
bombardes  furent  assises  ,  et  canons ,  et  liroil- 
on  fort  dedans  la  ville,  qui  fut  ballue  en  plu- 
sieurs endroits,  et  mesmement  en  un  lieu  où  il 
y  avoit  une  grosse  tour,  avec  un  ange  peint. 
Là  estoit  assise  une  bombarde  nommée  Bour- 
geoise, qui  estoit  grosse,  et  combien  que  devant 
Compiegne  elle  avoit  esté  endommagée  ,  tou- 
tesfois  on  y  avoit  mis  tel  remède ,  qu'on  en 
ouvroit  et  Iravailloit  très-bien.  El  si  y  avoit 
d'autres  gros  canons.  Il  sembloit  aux  chefs  de 
guerre,  que  ladite  cilé  estoit  prenable  d'assaut. 
Entre  autres  vaillans  capitaines  et  chefs  de 
guerre,  y  avoit  un  nommé  le  Bastard  de  Bour- 
bon, qui  alloit  par  dehors  autour  des  fossés  de 
la  ville,  pour  voir  par  quel  lieu  on  la  pourroit 
plus  aisément  assaillir.  Il  esloil  comme  dé- 
sarmé, quoy  qu'il  en  soit,  luy  defailloitet  man- 
quoit-il  plusieurs  pièces  de  son  harnois.  Un 
arbaleslrier  de  dedans  la  ville  l'apperceul,  et 
luy  tira  de  son  arbalestre  un  virelon,  dont  il  le 
frappa  en  la  gorge,  duquel  coup  il  chcul  tout 
navré.  Si  fut  hastivement  apporté  à  son  logis. 
Les  chirurgiens  le  virent,  et  trouvèrent  qu'il  n'y 
avoit  remède.  Parquoy  il  fut  confessé  et  ordon- 
né, et  receut  tous  ses  sacremens,  et  alla  de  vie 
à  trespassement-,  il  fut  fort  plaint  de  toutes  gens, 
car  il  estoit  jeune  homme,  doux,  et  humble  en 
maintien,  parole,  et  gouvernement,  et  ses  en- 
nemis mesmes  le  plaignoient.  Ceux  de  dedans 
voyans  qu'ils  avoienl  fort  à  faire,  et  que  les 
gens  de  dehors  esloienl  puissans,  mirent  hors 
un  compagnon  ,  qui  se  faisoit  fort  de  passer. 
Et  escrivoil  Enguerrand  une  cedule  au  duc  de 
Bourgongne  «  qu'il  leur  envoyasl  secours ,  ou 
»  sinon,  ils  ne  se  pourroient  plus  tenir,  et  fau- 


496 


IIISTOIIIE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


»  droit  qu'ils  rendissent  la  ville,  et  qnc  leurs 
»  personnes  fussent  en  danger.  »  Or  fut  ledit 
compagnon  pris,  sur  lequel  furent  trouvées  les- 
ditcs  lettres.  Ledit  Engucrrand  niesmes  cuida 
sortir  hors,  feignant  qu'il  iroit  quérir  secours. 
Mais  un  surnomuié  Craon  ,  et  messire  Jean  de 
IMenon  l'empesclierent ,  en  disans  «  qu'en  tel 
»  hanap  qu'ils  beuroient,  qu'il  ybeuroitaussi.» 
El  quelque  promesse  qu'il  fist  de  retourner,  ils 
ne  l'en  croyoient  point,  et  demeura  voulusl  ou 
non.  Car  il  y  avoit  durs  sièges  en  diverses  par- 
ties. Or  délibérèrent  ceux  de  dedans  d'enten- 
dre à  trailté,  et  trouver  expédient,  combien 
que  c'estoit  bien  tard.  Car  la  ville  estoit  fort 
battue.  Du  costé  où  estoit  monseigneur  de 
Guyenne,  ceux  de  dedans  firent  signe  de  par- 
lementer ;  et  de  faict  commencèrent  à  parle- 
menter. El  avoient  les  gens  de  bien  du  conseil 
du  roy  grand  désir  et  affection  de  trouver  Iraitté. 
Mais  les  gens  de  guerre ,  spécialement  de  l'a- 
vant-garde,  requeroient  tous  moyens  d'entrer 
dedans  par  assaut,  et  firent  toutes  apparences 
d'assaillir,  voire  tous  ceux  de  l'ost.  Mesme  en 
plein  midy,  ceux  de  l'avant-gardc  passèrent 
par  un  endroit  de  la  rivière  d'Aisne,  qu'on  ne 
cuidoit  pas  eslre  passable.  Et  vinrent  à  une  po- 
terne, qui  estoit  sur  la  rivière  ,  laquelle  ils  ga- 
gnèrent, et  par  \h  entrèrent  dedans  la  ville. 
Ceux  qui  y  estoicnt  en  garnison  les  cuiderent 
rebouter,  et  y  eut  de  grandes  armes  faites,  il  es- 
toit environ  midy.  Cependant  ceux  de  l'ost,  qui 
virent  et  ouyrent  le  bruit,  assaillirent  très-fort 
du  costé  où  esloit  le  canon  nommé  Bourgeoise, 
où  les  murs  cstoienl  fort  battus ,  et  entrèrent 
dedans.  Et  ne  sçavoient  ceux  de  la  ville  auquel 
endroit  entendre.  Finalement  les  gens  du  roy  y 
entrèrent.  Qui  fut  une  pileuse  entrée,  car  ils 
firent  maux  infinis.  Plusieurs  en  tuèrent,  pil- 
lèrent, desroberent,  et  les  églises  mesmes ,  for- 
cèrent femmes  et  filles,  comme  l'on  disoit ,  et 
y  eul  de  bien  piteux  cas  commis  et  perpétrés  en 
la  chaleur  de  l'entrée,  et  le  lendemain.  Et  di- 
soit-on  qu'on  n'y  cust  sceu  mettre  remède.  Si 
on  faisoicnt  les  chefs  de  guerre  et  capitaines  le 
mieux  qu'ils  pouvoient.  Le  lendemain,  la  fureur 
aucunement  refroidie ,  furent  faits  cris  de  par 
le  roy,  et  y  cul  de  gratieuses  compositions  fai- 
tes, tant  de  biens  que  de  maisons.  Grande  oc- 
cision  y  eut  de  ceux  qui  se  mirent  en  défense, 
et  si  y  eut  plusieurs  personnes  pris.  Entre  les 
autres  ledit  Enguerrand  de  Rournonvillc,  le- 
quel avant  qu'il  fust  pris ,  vaillamment  se  de- 


(1414) 

fendoit ,  et  fut  navré  et  blessé,  mesmement  au 
travers  du  visage.  Il  se  vouloit  mettre  à  finance, 
mais  il  eust  la  teste  couppée.  Pareillement  un 
chevalier  nommé  messire  .Tean  de  Menon  ,  et 
autres  aussi.  On  en  mena  plusieurs  à  Paris,  qui 
furent  pendus  au  gibet.  Et  si  y  en  eut  de  pris 
et  musses  par  les  gens  de  guerre,  qui  furent 
mis  à  finance  et  rançon.  Or  combien  que  ceux 
de  la  ville  eussent  forfait  et  confisqué  corps  et 
biens,  toutesfois  il  y  fut  donné  honorable  pro- 
vision. Et  jaçoit  que  iceux  de  la  ville  se  dou- 
tans  de  ce  qui  leur  advint,  eussent  fait  plu- 
sieurs musses ,  touslesfois  aucunes  furent  trou- 
vées, où  ils  perdirent  moult.  El  si  y  eut  aucuns 
des  plus  riches,  qui  furent  mis  à  grosses  fi- 
nances, lesquelles  ils  payèrent  à  bien  grande 
peine. 

Le  roy  vint  à  Laon ,  là  où  vint  à  luy  le  comte 
de  Nevers  frère  du  duc  de  Bourgongne ,  qui 
luy  cria  mercy,  en  lui  requérant  qu'il  luy  vou- 
lusl pardonner  de  ce  qu'il  avoit  esté  devant  Pa- 
ris avec  son  frère  :  et  luy  fit  plusieurs  grandes 
promesses,  tant  de  le  servir,  queautremcnt.  De 
plus,  il  mit  toutes  ses  terres  en  sa  main  elsub- 
jction  ,  ce  qui  fit  que  le  roy  et  monseigneur  de 
Guyenne,  bien  et  doucement  luy  pardonnè- 
rent. 

Le  duc  de  Bourgongne  faisoit  diligence  de 
toutes  parts  d'assembler  gens.  Et  tellomenl.  que 
de  Bourguignons,  Picards^  et  Savoisiens,  ils  se 
trouvèrent  bien  quatre  mille  combatans,  desi- 
rans  trouver  les  gens  du  roy  pour  les  combatre, 
aussi  estoienl-ils  belle  et  grande  compagnée,  et 
gens  bien  habillés  et  monlés.  La  chose  vint  à 
la  cognoissance  du  roy.  Et  fut  ordonne  à  l'a- 
vant-gardc le  duc  de  Bourbon ,  et  le  comte 
d'Armagnac,  à  tout  deux  mille  combatlans.  El 
en  l'arricrc-garde  des  Bourguignons  estoit  le 
seigneur  de  Hannelte,  à  tout  huict  cens  com- 
batans, qui  se  maintenoient  bien  et  grande- 
ment, comme  gens  de  guerre.  Lesdils  deux  sei- 
gneurs envoyèrent  leurs  coureurs  devant  assez 
largement,  lesquels  virent  et  apperceurent  les 
gens  du  duc  de  Bourgongne  emmy  les  champs, 
en  belle  ordonnance  (lesquels  coureurs  lesdils 
deux  seigneurs  avec  toutes  leurs  bannières 
desployées  suivoienl),  et  esloient  lesdils  cou- 
reurs en  grande  perplexité,  s'ils  frapperoient 
dedans,  ou  non.  Car  il  sembloit  à  aucuns, 
qu'on  devoil  attendre  lesdils  seigneurs,  et  si 
n'estoienl  pas  tant  des  deux  paris  connue  les  au- 
tres. Toutefois  ils  se  doutoieni  de  deux  choses: 


liii) 


PaU  JEAN  JUYENAL  DES  URSINS. 


497 


Tune,  que  lesdils  adversaires  se  pourroionl 
bien  rclraire,  sans  eoup  frapper,  quand  ils 
vcrroienl  la  coniijagnée  dcsdils  deux  soli^neurs. 
l^'aiilrcî,  que  s'ils  ne  frappoient  dedans  leurs 
ennemis,  cela  seroil  irnpulé  à  laschelé  de  cou- 
rage, ce  qui  leur  seroil  un  grand  reproche. 
Peu  de  gens  esloienl,  ruais  vaillans,  bien  nion- 
lés  et  armés.  Enliu  [)ar  eHlTl  ils  délibérèrent 
de  leur  courir  sus  ,  et  ainsi  le  firent  -,  ils  lurent 
aussi  Lien  receus  :  et  y  eut  une  bien  dure  be- 
songne  ,  bien  conibaluc  dun  costc  et  d'autre. 
Aucuns  des  gens  du  duc  de  Hourgongne  virent 
venir  et  approcher  lesdits  duc  de  Bourbon  et 
comte  d'Armagnac  avec  leurs  bannières  des- 
ployées ,  et  leurs  gens  qui  venoient  diligem- 
ment pour  aider  à  leurs  gens.  Biais  avant  qu'ils 
approchassent  de  ieius  enneuiis  ils  se  mirent 
en  Tuile.  On  les  suivit  diligemment ,  tellement 
que  en  la  place  y  en  eul  soixante  et  dix  morts, 
et  bien  cinq  cens  pris,  entre  les  autres  Le  Yeau 
de  lîar.  De  plus  il  y  en  eul  grande  foison  ,  les- 
quels cuidans  i)asser  les  rivières,  se  noyèrent. 
Et  firent  les  gens  du  roy  longue  chasse  ,  telle- 
ment que  les  adversaires  furent  contraints  de  se 
jelter  esdiles  rivières.  Aucuns  se  retirèrent  au 
Liège,  et  en  îlainaut,  lesquels  pourtant  ne  se 
sauvèrent  pas  lous  ,  car  où  les  Liégeois  et  lîan- 
nuiers  les  trouvoieni,  il  les  tuoienl.  Le  Veau 
de  I5ar  fui  en  grand  danger  qu'on  ne  lui  coup- 
past  la  teste  :  mais  il  eut  des  amis  ,  et  paya 
grande  finance  à  celuy  qui  l'avoil  pris. 

Le  roy  s'en  vint  à  la  chapelle  en  Tierache, 
et  à  Saint-Quentin  :  là  vinrent  vers  luy  la  com- 
tesse de  Hainaul ,  et  le  duc  de  Brabant ,  prians 
et  requerans,  ((  qu'il  ne  voulust  pas  procéder  si 
»  rigoureusement  contre  leur  frère.  »  Le  roy 
fit  response  ,  «  que  quand  son  cousin  le  duc  de 
))  iîourgongne  voudroit  venir  vers  luy  ,  il  luy 
»  bailleroit  scureté  telle  qu'il  en  devroit  estre 
»  content:  et  s'il  vouloit  justice  ,  il  l'auroit.  Si 
«miséricorde,  il  estoit  prsst  de  luy  faire  si 
»  grande,  et  si  abondamment,  qu'elle  devroit 
»  sulîlre.  »  A  tout  ladite  response  ils  s'en  re- 
tournèrent. Etdisoil-on  communément  que  le- 
dit duc  de  Bourgongne  avoit  envoyé  devers  le 
roy  d'Angleterre,  et  les  Anglois,  pour  avoir  se- 
cours, ausquels  il  olTril  grandes  alliances  ,  et 
faisoit  plusieurs  promesses  :  de  faict,  furent  au  ■ 
cunes  choses  accordées  et  fermées.  Mais  les  | 
Anglois  ne  voulurent  pas  bien  entendre  à  luy 
bailler  gens  :  car  le  roy  d'Angleterre  faisoit  ses 
préparatifs  pour  descendre  en   Normandie , 


ainsi  qu  il  fit.  Et  si  esloienl  les  princes  mcsmes 
en  Angleterre  divisés  [)our  la  querelle  de  Bour- 
gongne, et  d'Orléans.  Car  les  ducs  de  (>larence 
et  de  Glocestre,  frères  du  roy,  et  avec  eux  le 
duc  d'Yorck,  favorisoient  la  partie  du  duc 
d'Orléans.  Et  ledit  roy,  avec  le  duc  de  Belhfort 
aus;ù  son  frère,  celle  du  duc  de  Bourgongne. 

Le  roy  se  mit  en  chemin  vers  Perone,  et 
luy  fit-on  obéissance.  Les  seigneurs  de  son 
avant-garde  allèrent  devant  Bapaumes,oùy 
cul  de  grandes  escarmouches,  et  plusieurs  che- 
naux tués.  Il  y. avoit  dedans  de  vaillantes  gens, 
spécialement  y  avoit  fort  Iraict.  Mais  quand  ils 
virent  qu'ils  seroienl  assiégés,  ils  se  rendirent. 
II  y  en  avoil  en  la  place  qui  esloienl  de  Paris 
mesme ,  aucuns  qui  avoient  esté  dedans  Com- 
piegne,  aux  uns  desquels  on  couppa  ies  testes: 
quant  aux  autres  on  les  pendit. 

Quand  le  duc  de  Bourgongne  veid  qu'on  le 
chassoit  de  prés ,  et  qu'on  s'approchoit  de  sa 
cité  d'ArraL,  il  y  envoya  garnison,  et  y  mit  bien 
quinze  cens  combatans,  dont  estoit  chef  prin- 
cipal messire  Pierre  de  Luxembourg.  Lequel , 
et  tous  les  gens  de  guerre  ,  et  aussi  ceux  de  la 
ville  deîibcrercnî  de  tenir,  et  résister  à  l'entre- 
prise de  ceux  qui  les  vouloicnt  assiéger.  Et 
d'assieltc,  brusierent  tous  les  faux-bourgs  ,  et 
ardirent  les  églises,  hostels-Dieu ,  maladeries, 
et  aumosneries  :  dont  il  y  avoit  de  moult  belles 
églises  :  qui  fut  grand  pitié. 

Le  huicliesme  jour  d'aoust,  le  roy  d'Angle- 
terre envoya  bien  notable  ambassade  à  Paris  , 
oiTrant  paix  et  alliance  ,  c'est  à  sçavoir  Levés- 
que  de  Duresme,  et  l'evesque  de  Norwic,  deux 
notables  preslals ,  le  comte  de  Salbery,  le  sei- 
gneur de  (jray,  messire  Jean  Phelelin,  et  autres. 
Et  esloienl  bien  cinq  cens  chevaux,  bien  pom- 
peusement habillés,  et  ordonnés,  qui  vindrent 
à  Paris.  Mais  pource  que  le  roy  et  monseigneur 
le  dauphin  n'y  esloienl  pas ,  ils  s'addresserent 
à  monseigneur  le  duc  de  Berry,  lequel  les  ré- 
cent grandement  et  honorablement ,  comme  il 
le  sçavoil  bien  faire,  et  les  festoya  plusieurs 
fois.  Us  voulurent  estre  ouys,  ce  que  leur  oc- 
troya le  duc  de  Berry ,  et  furent  ouys.  Ledit 
evesque  de  Norwic  ,  qui  estoit  un  bien  notable 
clerc,  proposa,  lequel  en  elïect  et  en  substance 
disoit:  «  Faites-nous  justice,  nous  offrons  paix 
))  et  alliance.  »  Pour  alliance  ils  demandoient 
madame  Catherine  de  France ,  la  duché  de 
Guyenne,  et  la  comté  de  Ponlhieu,  sans  foy, 
hommage  ,  ne  ressort:  et  autres  demandes.  Lu 

3?l 


498 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


proposition  fui  moull  notable,  et  monslra  bien 
l'evesque,  qu'il  esloit  clerc.  Au  commencement 
il  loua  fort  le  roy  ,  et  les  seigneurs  de  France  , 
de  la  bonne  volonté  qu'ils  avoient  à  la  paix,  et 
que  leur  roy  d'Angleterre  en  esloit  Irès-joyeux. 
Et  pour  venir  à  sa  matière  ,  prit  son  thème  de 
Josué,  '20.  cap.  Fenimus  robiscum  facere  pa- 
cem  magnam.  El  monstra  bien  grandement,  et 
notablement  les  biens  qui  viennent  de  paix ,  et 
les  maux  qui  viennent  par  faute  de  paix,  et 
que  .justice  ,  sans  paix  ne  peut  eslre,  ne  aussi 
paix  sans  justice.  Et  monstra  deux  moyens  par 
lesquels  paix  se  conclud  ferme  et  stable,  c'est 
à  sçavoir  l'œuvre  de  justice ,  et  l'alliance  d'a- 
mitié. L'œuvre  de  justice  est  reformalif  de  tou- 
tes injures  ,  et  y  met  la  douceur  ,  et  suavité  de 
paix.  L'alliance  d  amitié,  est  cause  d'amour 
ferme,  establissant  la  paix.  Ces  deux  choses  il 
déduisit  bien  grandement,  excellemment  et 
longuement.  Et  par  l'œuvre  de  justice,  deman- 
doil  taisiblementles  choses  dessus  dites.  Et  par 
alliance,  dont  se  pouvoil  ensuivre  amour  ferme, 
demandoit  madame  Catherine.  Laquelle  pro- 
position fut  faite  en  latin ,  et  la  bailla  par  es- 
crit. 

Le  duc  de  Berry  leur  fît  response  «  que  le  roy, 
»  ny  monseigneur  le  dauphin  n'estoient  en  la 
»  ville,  ny  au  pays,  et  que  sans  eux  on  ne  leur 
»  pourroil  faire  aucune  response. oTantcomme 
ils  furent  à  Paris  ,  ils  s'alloient  esbatre,  où  ils 
vouloient ,  et  estoient  bien  contens  de  la  cherc 
qu'on  leurfaisoit,  et  s'en  retournèrent  à  Calais, 
sans  autre  chose  faire  pour  lors. 

Au  sieged'Arras  y  avoit  un  canonier,  lequel 
se  mil  dedans  la  ville,  et  dit  tout  Testât  de  l'ost, 
et  le  gouvernement,  en  les  exhortant  qu'ils  se 
tinssent  bien,  et  se  défendissent.  Et  aussi  fai- 
soient-ilstelsouvenlsailloient,  et  avoient  belles 
retraites,  et  lieux  propices  à  eux  retraire.  Mais 
toutes  les foisqu'ilssailloienldehorsesditslieux, 
il  y  avoit  bonnes  arbalestres,  archers,  et  ca- 
nons à  main  pour  les  recevoir,  et  en  toutes  les 
sorties  qu'ils  firent,  ils  furent  reboutés  à  leur 
grand  dommage. 

Le  duc  de  Bourgongne  faisoit  grandes  dili- 
gences d'assembler  gens ,  pour  faire  lever  les 
sièges,  ou  au  moins  un  d'eux,  et  en  avoit  bien 
largement.  Or  pour  voir  lestât  de  l'ost,  et  le 
bien  sçavoir,  il  envoya  quatre  cens  combatans, 
explorateurs,  qui  avoient  délibéré  de  mettre  en 
un  lieu  leur  embusche,  et  envoyer  aucuns  cou- 
reurs devant,  pour  voir  si  aucuns  compagnons 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  ,'l4l4j 

sortiroienl,  en  les  cuidant  tirer  cl  escarmou- 
chant,  jusques  à  l'embusche  qu'on  devoit  met- 
Ire.  Mais  la  chose  vint  bien  autrement:  caries 
gens  du  roy  estoient  ailleurs  assez  grosse  com- 
pagnée  en  embusche,  qui  virent  venir  les  gens 
du  duc  de  Bourgongne,  qui  ne  s'en  donnoienl 
aucunement  de  garde,  et  frappèrent  dessus 
vaillamment.  Il  y  eut  assez  dure  besongne  ,  el 
assez  tostles  Bourguignons  se  retrahirent,  dont 
il  y  en  eut  de  morts,  navrés,  et  pris:  entre  les 
autres,  y  fut  pris  messire  David  de  Brimeu, 
un  vaillant  chevalier  de  Picardie,  lequel  s'es- 
loit  porté  vaillamment.  El  avoient  volonté  les- 
dits  Bourguignons  d'entrer  dedans  la  ville,  pour 
donneraideel  confort  à  leurs  gens.  Ainsi  le  duc 
de  Bourgongne  fui  fraudé  de  son  inlenlion.  Et 
veid  bien  qu'il  n'esloil  mie  taillé  ,  qu'il  put  bail- 
ler secours  à  ceux  de  dedans,  qui  estoient  grand 
peuple.  Car  tout  le  pays  s'estoit  retrait  dedans, 
et  les  vivres  appelissoienl  fort ,  el  commençoil 
le  peuple  à  murmurer,. 

Or,  ce  considérant  la  duchesse  de  Hainaul 
et  ledit  duc  de  Brabant,  ils  retournèrent  devers 
le  roy  en  grande  humilité,  gemissemens  el 
pleurs,  mesmement  la  duchesse,  et  supplièrent 
au  roy  qu'il  voulust  tout  pardonner  au  duc  de 
Bourgongne,  leur  frère,  el  il  feroil  obéissance 
de  sa  cité,  et  la  mellroil  en  ses  mains,  et  qu'on 
voulust  trouver  moyen  de  paix  finale.  A  ceste 
requesle,  le  roy  fort  entendit,  el,  de  son  mou- 
vement, dit  en  plein  conseil,  que  «  leur  re- 
»  quesle  esloit  raisonnable ,  et  qu'il  vouloil 
»  qu'on  y  advisast.  »  Là  y  eut  plusieurs  opi- 
nions el  imaginations,  car  plusieurs  y  avoit  qui 
eussent  volontiers  empesché  paix  et  traité, 
mesmement  les  Bretons  et  Gascons,  ausquels  il 
sembloit  que  ladite  ville  esloit  prenable  d'as- 
saut, mesmement  la  cité  ;  de  plus  il  y  en  avoit 
qui  eussent  bien  voulu  la  destruction  totale  du 
duc  de  Bourgongne,  qui  n'estoit  pas  toutesfois 
chose  aisée  à  faire.  Mesme  il  y  eut  un  grand 
seigneur,  qui  en  un  matin  vint  devers  le  roy 
luy  estant  en  son  lict,  lequel  ne  dormoit  pas, 
et  parloit  en  s'esbatant  avec  un  de  ses  valets  de 
chambre ,  en  soy  farsant  et  divertissant.  Et 
ledit  seigneur  vint  prendre  par  dessous  la  cou- 
verture le  roy  tout  doucement  par  le  pied,  en 
disant  :  «  Monseigneur,  vous  ne  dormez  pas? 
»  —  Non,  beau  cousin,  luy  dit  le  roy,  vous, 
))  soyez  le  bien  venu  ;  voulez-vous  rien,  y  a-il 
))  aucune  chose  de  nouveau  ?  —  Nenny,  mon- 
»  soigneur,  luy  respondit-il,  sinon  que  vos  gens, 


(1414) 

))  qui  sont  en  ce  sicgc,  disent  que  lel  jour  qu'il 
»  vous  plaira,  verrez  assaillir  la  ville,  où  sont 
»  vos  ennemis,  et  ont  espérance  d'y  entrer,  m 
Lors  le  roy  dit  :  «  que  son  cousin  le  duc  de 
»  Bourgongne  vouldit  venir  à  raison,  et  mettre 
))  la  ville  en  sa  main,  sans  assaut,  et  qu'il  fal- 
»  loit  avoir  paix.  »  A  quoy  ledit  seigneur  res- 
pondit  :  «  Comment,  monseigneur,  voulez- 
»  vous  avoir  paix  avec  ce  mauvais,  faux, 
»  Iraistre  et  desloyal ,  qui  si  faussement  et 
>)  mauvaisement  a  fait  tuer  voslre  frère  ?  »  Lors 
le  roy,  aucunement  desplaisant,  luy  dit  :  «  Du 
»  consentement  de  beau  fils  d'Orléans,  tout  luy 
»  a  esté  pardonné.  —  Helas  !  sire ,  répliqua 
))  ledit  seigneur,  vous  ne  le  verrez  jamais  vos- 
»  tre  frère.  »  Et  sembloit  que  ledit  seigneur 
voiilusl  encoresdire  aucune  chose.  Mais  le  roy 
luy  respondit  assez  chaudement  :  «  Beau  cou- 
))  sin,  allez-vous-en  :  je  le  verray  au  jour  du 
»  jugement.  «  Le  malin  mesmes,  monseigneur 
le  duc  de  Guyenne  et  dauphin  envoya  qué- 
rir ledit  seigneur  de  Traignel,  son  chancelier, 
et  luy  dit  :  «  qu'il  vouloit  qu'il  y  eust  paix  et 
»  traitté  avec  son  beau  père,  le  duc  de  Bour- 
»  gongne, queladuchessedeHainautetleducde 
))  Brabant  offroient  très-bon  traitlé  et  expe- 
»  dient,  et  qu'il  fist  le  mieux  qu'il  pourroit.  » 
Et  fut  le  matin  le  conseil  assemblé,  où  estoient 
le  roy,  monseigneur  le  dauphin ,  et  tous  les 
seigneurs  de  leur  sang,  gens  de  conseil  et  ca- 
pitaines, et  y  eut  diverses  bandes,  opinions  et 
imaginations.  Mais  ledit  seigneur  de  Traignel 
monstra  évidemment  que  «  la  paix  et  l'accord 
))  estoient  nécessaires,  et  que  tous  d'un  bon 
))  amour  dévoient  entendre  à  résister  aux  an- 
))  ciens  ennemis  du  royaume,  les  Anglois,  les- 
))  quels  on  sçavoit  faire  armée  pour  descendre 
))  en  France,  mesmement  que  finance  il  falloit 
»  pour  payer  les  gens  de  guerre,  et  que  tout  à 
»  l'environ  tout  estoit  si  bien  pillé,  qu'il  n'y 
»  avoit  plus  de  fourrage  pour  les  chevaux,  ny 
»  vivres  pour  les  personnes.  » 

Enfin,  à  qui  qu'il  en  despleuf,  il  fut  conclud 
qu'on  enlendroit  à  paix  et  accord.  A  ce  sujet 
furent  mandés  ladite  duchesse  de  Ilainaut  avec 
ledit  duc  de  Brabant,  ausquelsfut  respondu  de 
par  le  roy,  «  qu'on  estoit  content  d'y  enten- 
»  dre.  »  Et  fut  une  cedule  de  traitté  faite,  de 
laquelle  on  envoya hastivement  copie  au  duc  de 
Bourgongne,  lequel  en  fut  content,  et  fut  la 
I)aix  conclue,  et  ouverture  faite  de  la  ville  au 
roy ,  non   mie  qu'on  y  entrast  h  puissance  : 


PAU  .lEAx\  JL VENAL  DES  URSINS. 


499 


mais,  ((  de  par  le  roy,  »  on  mit  les  bannières  du 
roy  sur  la  porte,  et  dcsappoinla-on  les  officiers, 
et  crioit-on  par  la  ville  «  Vive  le  roy!  »  Or 
entra  dedans  avec  les  maroschaux  ledit  seigneur 
de  Traignel,  qui  fit  faire  les  sermens  tant  aux 
gens  de  guerre  de  la  ville,  que  autres,  «  d'estre 
»  bons  et  loyaux  au  roy.»  De  plus  il  desappointa 
ledit  de  Luxembourg  d'estre  capitaine,  et  les  offi- 
ciers que  le  duc  de  Bourgongne  y  avoit  mis,  et 
y  en  commit  «  de  par  le  roy.  »  Et  ainsi  se  finit 
le  siège  de  devant  la  ville  d'Arras.  Et  s'en  vin- 
drenl  le  roy  et  les  seigneurs  à  Paris,  où  entra 
le  roy  le  premier  jour  d'octobre,  dont  ceux  de 
la  ville  furent  bien  joyeux. 

Les  gens  du  roy  qui  avoient  esté  devant  Ar- 
ras  estoient  sur  les  champs ,  pareillement  s'y 
mirent  aussi  ceux  du  duc  de  Bourgongne,  qui 
estoient  dedans  la  place,  et  autres  qu'il  avoit 
autour  de  luy,  lesquels  pilloient,  desroboient 
et  faisoientmaux  innumerables  en  divers  lieux 
et  pays.  Plusieurs  gens  s'assemblèrent,  se  di- 
sans  au  duc  de  Bourgongne  ,  qui  faisoient 
guerre  à  messire  Louys  de  Chaaion,  comte  de 
Tonnerre,  et  avoient  assiégé  la  ville  de  Ton- 
nerre. Laquelle  chose  vint  à  la  cognoissance 
du  seigneur  de  Gaucourt_,  qui  prit  en  sa  com- 
pagnée  aucuns  chevaliers' et  escuyers  de  la  com- 
pagnée  du  roy,  et  frappa  sur  eux  tellement, 
qu'il  leva  le  siège  :  il  y  en  eut  plusieurs  de 
morts  et  la  plus  grande  part  de  pris.  Autres 
gens  y  avoit  aussi  sur  les  champs  qui  pilloient, 
ce  qu'on  rapporta  audit  seigneur  de  Gaucourt, 
lequel  y  alla  et  frappa  sur  eux.  Si  se  mirent  en 
fuite,  mais  ils  ne  sceurcnt  si  bien  fuyr,  que 
ledit  seigneur  de  Gaucourt  ne  les  ruast  jus,  et 
en  prit  plusieurs,  lesquels  il  fit  pendre. 

En  ce  temps  se  tint  le  concile  de  Constance 
qui  fut  moult  notable,  où  estoient  assemblés 
tous  les  plus  célèbres  clercs  de  la  chrestienté  en 
toutes  sciences.  Et  puis  qu'il  est  fait  mention 
dudit  concile  de  Constance,  il  est  à  sçavoir  que 
de  la  condemnation  qu'avoit  fait  Montagu, 
evesque  de  Paris,  de  la  proposition  de  maistre 
Jean  Petit,  il  fut  appelle  de  la  part  du  duc  de 
Bourgongne.  La  cause  fut  commise  par  le  con- 
cile à  deux  cardinaux,  et  fut  la  matière  discu- 
lée et  ouverte.  Et  «  pour  monstrer  que  jusle- 
»  ment  elle  avoit  esté  cassée,  »  estoient  maistre 
Pierre  d'Ailly,  maistre  Jean  Jarson  et  maistre 
Jordain  IMorin ,  lesquels  il  faisoit  bel  ouyr  : 
aussi  esloient-ils  grands  et  notables  clercs.  De 
l'autre  part  estoit  l'evcsque  d'Arra? ,  qui  leur 


500 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


respondit  par  escrit ,  et  lisoil  les  responses  en 
une  cedule,  à  chacune  fois  qu'il  falloil  respon- 
dre  cl  répliquer.  Après  plusieurs  propositions, 
les  cardinaux  dirent  par  leur  sentence,  «  qu'il 
))  avoil  esté  bien  appelle  par  les  gens  du  duc 
»  de  Bourgongno;  »  car  premièrement  iis  di- 
soient ,  «  que  Tevesque  de  Paris  n'estoit  pas 
»  compétent  :  »  et  sur  ce  alléguèrent  plusieurs 
raisons;  secondement,  «  que  la  partie  princi- 
»  palle,  c'est  à  sçavoir  le  duc  de  Bourgongne, 
w  n'avoit  point  esté  appelle  -,  liercement,  qu'en 
M  la  manière  qu'on  avoit  tenu ,  et  par  les 
»  raisons  qu'on  avoit  allégué,  c'estoit  faire  un 
))  nouvel  article  de  foy.  »  Et  y  eut  derechef 
grandes  disputalions  et  allégations.  Enfin , 
après  plusieurs  débats  de  la  part  dudit  Jarson 
et  de  ses  adherans,  il  fut  appelle  desdils  cardi- 
naux. Et  par  ce  moyen  ,  demeura  la  matière 
indiscusse  et  indécise. 

Or,  est-il  ainsi  que  ledit  seigneur  de  Trai- 
gnel,  qui  esloit  chancelier  de  Guyenne,  consi- 
dérant les  grands  inconveniens,  qui  pouvoient 
advenir,  si  la  paix  ferme  el  stable  ne  se  faisoil, 
et  que  les  articles  autresfois  faits,  confirmés  et 
approuvés  ne  se  tinssent,  pourchassoit  tant 
qu'il  pouvoit  l'accomplissement  d'icelle.  Et  luy 
firent  sçavoir  ladite  duchesse  de  Hainaut  et 
ledit  duc  de  Brabant ,  qu'ils  viendroient  à 
Saincl-Denys  pour  la  matière. 

Tailles  grandes  et  excessives  se  faisoient,  et 
levoit-on  argent  excessivement  sur  le  peuple, 
lequel  n'estoit  point  employé  au  bien  de  la 
chose  publique,  mais  en  bourses  parliculières 
de  serviteurs,  spécialement  de  monseigneur  de 
Guyenne  et  de  monseigneur  de  Bcrry.  Telle- 
ment que  ledit  n)onseigneur  de  Guyenne  don- 
noit  à  ses  gens,  aux  uns  dix  mille  escus,  elaux 
autres  six  ou  sept  mille.  En  un  malin  on  ap- 
porta bien  des  mandcmcns  i  sceller  de  par 
monseigneur  de  Guyenne,  montans  jusques  à 
la  somme  de  soixante  à  quatre-vingt  mille  es- 
cus :  lesquels  ledit  seigneur  de  Traignel  ne 
voulut  sceller,  et  respondit  «  qu'il  parlcmit  à 
»  son  maistre,  monseigneur  de  Guyenne.  »  Et 
aussi  fit-il ,  en  luy  remonstrant  la  nécessités 
qu'on  pourroit  avoir  à.  faire  d'argent.  Lequel 
en  fut  très-content  ,  et  luy  défendit  «  qu'il  ne 
»  seellast  aucun  mandement,  s'il  passoit  mille 
«  escus  :  »  dont  ceux  qui  esloient  autour  de 
luy  furent  mal  contens.  Et  à  ce  les  induisoit 
un  nonuné  maistre  Martin  Gouge,  evesque  de 
Chartres,  pource  (piil  se  doutoit  quesonmais- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (I4l4) 

Ire  le  duc  de  Berry  aussi  se  reslraignisl  des 
dons  excessifs  qu'il  faisoil.  El  firent  tant  de 
rapports,  qu'enfin  ledit  duc  de  Berry  trailta  de 
faire  desappointer  ledit  seigneur  de  Traignel  : 
et  à  un  matin  envoya  à  son  neveu  monseigneur 
de  Guyenne  par  ledit  evesque  deCharlres  deux 
belles  grosses  perles ,  avec  lequel  evesque  y 
avoit  un  chevalier,  et  à  chacun  d'eux  donna 
mille  escus.  Et  pour  seeller  le  mandement  en- 
voya vers  ledit  seigneur  de  Traignel  quérir  ses 
seaux ,  lesquels  i!  bailla  volontiers  :  el  furent 
baillés  audit  evesque  de  Chartres,  qui  estoitbien 
habile  sur  le  fait  des  finances.  Et  ainsi  ledit 
seigneur  de  Traignel ,  pour  avoir  loyaument 
servy  son  maistre,  fui  desappointé.  El  disoit-on 
que  ledit  seigneur  de  Guyenne  depuis  prit  con- 
ditions eslranges. 

Le  premier  jour  de  janvier,  le  comte  d'Alen- 
çon,  qui  esloit  un  moult  beau  seigneur  et  vail- 
lant en  armes,  fui  fait  duc  :  et  disoit-on  que 
c'estoit  par  envie  du  duc  de  Bourbon  qui  alîoit 
devant  luy.  El  toutesfois  il  esloit  plus  prés  de 
la  couronne,  et  comme  le  plus  près,  quand  il 
fut  duc,  il  alla  devant. 

La  duchessf^  de  Hollande  et  le  duc  de  Bra- 
bant vindrent  à  Saincl-Denys  pour  le  faict  du 
traitté,  qui  avoil  esté  pourparlé  devant  Arras  : 
el  y  envoya  le  roy.  Et  fut  de  toutes  les  deux 
parties  le  traitté  approuvé  et  confirmé,  dont 
avoient  aucuns  espérance  qu'il  y  auroil  bonne 
paix,  mais  elle  ne  dura  gueres. 

Quand  le  retour  du  roy  fut  venu  à  la  co- 
gnoissancedes  Anglois ,  ils  retournèrent  à  Pa- 
ris :  pour  avoir  response  des  offres  qu'ils  avoient 
fait,  d'avoir  madame  Catherine  pour  leur  roy, 
el  demandoient  Guyenne  ,  et  Ponlhieu  ,  et  en 
effeclquele  (raillé  do Breligny  se  tint.  Ell'eves- 
que  niesnies ,  lequel  autrefois  avoit  proposé  si 
bien  el  si  notablement,  dercclicf  fil  la  proposi- 
tion :  en  disant,  que  le  roy  son  maislre,  et 
souverain  seigneur,  avoil  esté  moult  resjouy, 
quand  il  avoil  sceu  la  bonne  volonlé  que  avoient 
le  roy  de  France  ,  el  ses  parens,  h  avoir  bonnes 
paix.  A  laquelle  chose  son  roy  de  tout  son  pou- 
voir lendoit ,  et  avoit  désir  et  arfeclion  :  mais 
qu'on  luy  fisl  justice,  el  que  la  liLcrlé  de  sa  cou- 
ronne, à  laquelle  il  avoil  le  serment,  ne  fust 
blessée.  Et  que  entre  paix  el  justice  y  avoil  si 
grande  connexilô ,  que  sans  justice,  paix  ne 
pouvoit  eslre  ,  ne  justice  sans  paix.  El  piil  son 
llierne,  des  paroles  que  dit  ce  noble  roy  Eze- 
chias  (  /snïr  39.  cap.  D.  8.):  «  Fiat  tantumpax. 


(I4lf) 

et  Veritas  in  diebus  Jiostris.  »  Lequel  llieme  il  di- 
visa en  plusieurs  parties,  (ouïes  lesquelles  es- 
(oienl  induites  à  avoir  la  paix.  El  allei^ua  plu- 
sieurs el  diverses  auclorilés,  servons  à  la  ma- 
dère, et  niesineuienl  des  révélations  de  sainclc 
[îiit;ide ,  où  esloil  contenu  ,  que  par  les  prières 
et  oraisons  de  monseigneur  saincl  Denys,  pa- 
tron des  François ,  les  princes  des  ferocissimes 
gens  de  France,  et  Angleterre,  par  lien  de 
mariage  dévoient  avoir  paix  ferme  et  stable 
ensemble.  El  declar.a  les  biens  qui  pouvoienl 
venir  par  la  paix  des  deux  royaumes.  Et  fort 
s'arresloil  sur  lesdiles  révélations  de  sainctc 
lirigide.  Et  à  la  fin  toujours  venoient  que  paix 
ne  se  pouvoit  faire ,  sinon  qu'elle  fusl  dirigée  et 
conduite  par  verilé,  et  par  justice.  Sur  ce  il  y 
cul  plusieurs  conseils  tenus ,  et  leur  faisoit-on 
des  offres  :  mais  de  nulles  n'estoient  conlens. 
l^ource  finalement  leur  fut  respondu  ,  que  le 
roy  envoyeroil  de  ses  gens  en  Angleterre,  de- 
vers son  cousin  le  roy  Henry,  avec  pleniere 
puissance,  et  qu'il  seroit  bien  joyeux,  si  traillé 
se  pouvoit  trouver.  Et  fut  faite  grande  chère 
et  réception  ausdils  Anglois ,  qui  furent  gran- 
dement festoyés ,  et  receurent  de  beaux  prc- 
sens,  puis  s'en  allèrent  en  leur  pays. 

Iceux  Anglois  estans  à  Paris  avec  eux  y  avoil 
des  Portugalois,  qui  avoient  grande  volonté  de 
faire  armes,  pour  Tamour  de  leurs  dames,  com- 
bien que  taisiblemenl  la  querelle  principalle  y 
esloil  des  Anglois ,  et  François ,  ils  esloienl 
alliés  ensemble  avec  les  Anglois  :  et  y  eul  un 
'^age  entre  un  de  Portugal ,  et  un  gentilhomme 
Je  Bretagne  ,  tiommé  Guillaume  de  La  Haye. 
Or  fui  jour  pris,  auquel  les  parties  cotrq3aru- 
renl  en  la  présence  du  roy ,  et  des  seigneurs, 
tant  de  France,  que  d'Angleterre,  en  champ, 
el  esloil  le  Portugalois  accompagné  des  An- 
glois. n  fut  conseillé  audit  Guillaume  de  La 
Haye  quii  ne  i;e  fist  que  défendre.  Et  esloienl 
les  armes  du  Portugalois  toutes  rouges.  Orvin- 
drent  les  parties  bien  habillées ,  et  armées  au 
champ    avec   trompettes,   et  menestriers,  el 


PAR  .ÎEAN  JU VENAL  DES  URSINS. 


501 


ses  coups ,  sans  faire  nuire  chose.  Dont  plu- 
sieurs s'esbahissoicnt  :  mais  il  luy  avoit  esté, 
comme  dit  est,  conseillé,  qu'il  ne  se  fist  que  dé- 
fendre. Très-souvent  le  Portugalois  levoil  sa 
visière  en  faisant  signe  à  l'autre,  qu'il  levasl 
la  sienne,  aussi  le  faisoit-il.  Quand  ils  eurent 
par  aucun  temps  fait  en  la  manière  dessus 
dite,  le  Portugalois  leva  sa  visière,  et  Guil- 
laume de  La  Haye,  sans  lever  la  sienne,  luy 
voulut  bailler  de  la  pointe  de  sa  hache  au  vi- 
sage :  lors  le  Portugalois  ,  commença  aucune- 
ment à  démarcher,  mais  quand  on  veid  la  ma- 
nière ,  Oji  cria  :  «  Hol  ho!  ho!  »  et  les  vint-on 
diligemîuent  prendre.  On  disoil  que  le  Portu- 
galois avoit  bien  courte  haleine,  cl  si  de  La  Haye 
eiisl  voulu  el  peu  l'approcher,  il  l'eusl  jel!é  à 
terre  à  la  luicte  :  car  c'esloil  un  des  mieux  luic- 
lans  qu'on  peusl  trouver.  Puis  à  tous  deux  on 
fil  honneur  et  bonne  chère. 

il  y  eul  trois  autres  Portugalois  ,  qui  requi- 
rent faire  armes  contre  trois  François  ,  qui  es- 
loienl un  chevalier,  el  deux  escuyers.  Et  avoit 
nom  le  chevalier,  messire  François  de  Gri- 
gnaud,  l'un  des  escuyers,  Archambaud  de  la 
Roque,  el  l'autre,  Maurignon,  qui  tous  trois  es- 
loienl Gascons.  Lesquels  firent  sçavoir  ausdils 
Portugalois,  qu'ils  esloienl  prests,  s'ils  leur  vou- 
loient  rien  demander,  ou  requérir,  de  leur  dé- 
fendre. Adonc  les  Portugalois  les  remercièrent, 
et  y  eut  lieu ,  jour  et  heure  pris ,  où  el  quand 
la  besongne  se  devoil  faire.  Cependant  chacun 
fil  ses  provisions  le  u)ieux  qu'il  peut.  La  jour- 
née venue  ,  les  seigneurs  à  ce  commis  vindrent 
aux  eschafauts  à  ce  ordonnés,  où  fut  mis  force 
gens  pour  garder  le  champ.  Les  Anglois  es- 
loienl à  conseiller,  el  à  accompagner  les  Por- 
tugalois. El  y  eul  aucune  dilïïculté,  lesquels 
entreroient  les  preiniers  au  champ  :  mais  il 
fut  dit  que  les  Portugalois  y  entreroient  les 
premiers,  et  (|ue  ce  esloil  raisonnable,  pource 
qiie  en  edecl  ils  esloienl  demandeurs.  El  ainsi 
le  firent  en  bien  grande  pompe,  accompagnés 
des  seigneurs  d'Angleterre ,  el  de  leur  pays. 


avoient  chacun  leur  chaire.  Après  que  le  he-  j  Puis  comme  en  un  instant  entrèrent  les  Fran- 


raul  eul  crié  :  «  Faites  devoir!  »  ils  se  levèrent, 
et  vindrent  l'un  contre  l'autre  ,  chacun  garny 
de  lance,  hache,  espée,  et  dague.  Quand  ils 
furent  assez  près ,  ils  jelterenl  leurs  lances  des- 
quels ils  ne  se  alloucherent  onques ,  puis  pri- 
rent les  haclies ,  (,'l  vint  le  Portugalois  bien 
baudemenl  el  joyeusement,  cuidant  frapper 
son  adversaire.  Mais  toui^ouis  il  luy  rabaloil 


çois  aussi  bien  el  honorablement  accompagnés. 
D'un  coslé  el  d'autre  trompettes  sonnoienl  fort  : 
et  vindrent  tous  au  champ,  monstrans  sem- 
blant, el  altalentés  '  chacun  de  faire  son  de- 
voir. Après  les  cris  laits  en  tels  cas  accoustu- 
lués ,  les  parties  se  levèrent ,  garnies  de  leurs 

'  t:n  Nolonlé. 


502 


HISTOIRE  DE  CHARLES  YJ,  ROI  DE  FRANCE 


C1415) 


armures  el  basions  en  lel  cas  apparlenans.  Se- 
lon ce  qu'on  peut  appercevoir,  les  Porlugalois 
choisirent  chacun  son  François  :  et  alla  le 
chevalier,  qui  estoit  vaillant  homme ,  et  s'a- 
vança el  présenta  à  messire  François  :  el  selon 
r,e  qu'on  disoil,  le  plus  vaillant  de  tous  et  le 
plus  renommé  de  guerre  s'addressa  à  la  Roque , 
et  l'aulre  à  Maurignon.  Quand  ce  vint  aux  ha- 
ches, celuy  qui  combaloil  La  Roque  le  enferra 
au  dessus  du  haut  de  la  pièce ,  et  quand  il  sen- 
tit que  le  fer  de  la  hache  avoil  pris  dedans  le 
harnois  il  commença  fort  à  bouter,  pour  cuider 
entamer  le  harnois.  Or  s'en  appcrcevoil  bien  La 
Roque,  lequel  se  lenoil  ferme,  en  intention  de 
faire  ce  qu'il  fît  :  car  quand  il  apperceut  que  le 
Porlugalois  se  baissoit  devant,  pour  plus  fort 
bouter,  tout  à  coup  de  légèreté  de  corps,  dont 
il  estoit  moult  habile,  il  recula  tellement  que  le 
Porlugalois  cheut,  el  la  leste  emporla  le  corps. 
La  Roque  lui  bailla  deux  coups  de  sa  hache  sur 
la  teste ,  dont  il  l'eslonna  tout ,  et  lira  son  espée 
pour  luy.  bouler  au  fondement  :  les  autres  di- 
sent qu'il  luy  leva  la  visière,  et  le  voulut  frapper 
par  le  visage.  Enfin  quelque  chose  qu'il  en  fusl, 
le  Porlugalois  se  rendit,  et  fui  desconfil,  et 
pris  par  les  gardes.  Après  ce,  La  Roque  regarda 
que  ses  compagnons  avoient  bien  à  faire,  et 
s'en  vint  à  tout  sa  hache  ,  et  bailla  lel  coup  à 
celuy  qui  avoit  à  faire  à  Maurignon ,  qu'il  le  fit 
chancelier,  et  Maurignon  d'un  autre  coup  le  fit 
cheoir  à  terre,  el  se  rendit.  Puis  les  deux,  c'est 
à  sçavoir  la  Roque  et  Maurignon,  allèrent  aider 
à  Grignaux ,  qui  estoit  fort  travaillé  et  blessé» 
et  mesmement  en  la  main  seneslre ,  qui  estoit 
percée  loul  oulre,  et  ne  s'en  pouvoit  aider. 
Mais  quand  le  chevalier  veid  les  deux  autres 
venir  sur  luy,  il  veid  bien  qu'il  ne  pouvoil  résis- 
ter, et  dit  tout  haut  :  «  Je  me  rends  à  vous 
Irois.  »  Et  fut  dit  que  tous  avoient  Irès-vail- 
lamment  fait  :  les  François  s'en  allèrent  par 
Paris ,  les  trompettes  sonnans,  et  estoit  le  peu- 
ple joyeux  de  ce  qu'ils  avoient  eu  l'honneur. 

La  paix  faite  devant  Arras  fut  confirmée  à 
Paris  h  l'honneur  du  roy.  Il  y  eut  abolition  gé- 
nérale à  tous,  el  de  tous  cas,  excepté  à  cinq 
cens  qu'on  devoil  bailler  parcscril:  et  fui  criée 
el  publiée  à  grande  joye  parmy  la  ville  de  Paris, 
cl  envoyée  par  toutes  les  bonnes  villes  de  ce 
royaume.  Tous  les  seigneurs  s'en  allèrent,  ex- 
cepté monseigneur  de  Berry,  lequel  demeura 
en  la  conq)agnée  du  roy,  de  la  reyne ,  cl  de 
monseigneur  le  dauphin. 


En  ce  temps  le  pape  Jean  XXIII  fut  pris 
par  l'empereur  et  par  le  concile ,  en  effect  fui 
désappointé  du  papal. 

C'estoit  grande  pitié  des  exactions  qu'on  fai-t 
soit  lors,  à  cause  des  bénéfices,  tant  prelalure.s, 
grâces  expeclalives,  que  autres. 

Le  comle  d'Armagnac  ,  en  s'en  retournant  à 
son  pays  passa  par  IMural,  qui  est  une  belle 
place,  el  la  prit,  el  boula  hors  les  vrais  héri- 
tiers ,  ausquels  la  place  et  la  terre  avoient  este 
adjugés  par  arresl. 

1415. 

L'an  mille  quatre  cens  el  quinze,  le  gouveP' 
nement  alloit  tousjours  aijcunement  mal ,  au 
regard  des  exactions  d'argent  sur  le  peuple, 
non  distribué  au  profil  de  la  chose  publique. 

Le  roy  d'Angleterre  ne  fut  pas  seulement 
content  d'avoir  envoyé  ambassade  devers  le 
roy,  mais  par  deux  fois  luy  escrivil  bien  gra- 
tieusement ,  «  qu'il  luy  vouloit  faire  justice.  » 
Et  de  ce  le  sommoit  en  paroles  douces  et  h:ini- 
bles  ,  et  il  s'offroit  à  faire  bonne  el  ferme  paix  » 
concorde  et  alliance ,  en  ensuivant  les  offres, 
faites  par  ses  ambassadeurs.  Quand  le  roy  et 
son  conseil  virent  la  douce  manière  descrire, 
ils  conclurent  qu'on  envoyeroit  vers  luy  une 
notable  ambassade.  On  sçavoit  bien  les  prepa^ 
ralife  qu'il  faisoit  pour  descendre  en  France. 
Et  y  furent  envoyés  l'archevesque  de  Bourges, 
surnommé  Bourrelier,  bien  notable  homme  et 
bon  clerc ,  ayant  beau  langage ,  l'evesque  de 
Lisieux,  le  comte  de  Vendosme,  le  baron  d'I^ 
vry^  et  autres.  Ils  arrivèrent  en  Angleterre  le 
dix-seplieme  jour  de  juin,  là  où  ils  furent 
grandement  el  honorablement  receus.  Le  len- 
demain qu'ils  furent  arrivés,  ils  furent  menés 
devant  le  roy  d'Angleterre,  qui  estoit  bien 
grandement  et  honorablement  accompagné  de 
princes,  prélats,  et  gens  de  conseil.  Ils  pré- 
sentèrent les  lettres  du  roy  au  roy  d'Angleterre, 
lequel  les  receut,  et  en  les  ouvrant  les  baisa  et 
leut.  Lequel  dit  qu'elles  conlenoienl  créance, 
el  qu'ils  dissent  ce  qu'ils  voudroienl.  Lors  l'ar- 
chevesque de  Bourges  commença  à  parler,  et 
prit  son  thème:  «  Tihipax ,  et  domui  (uœ  pax 
(  1.  Reg.  25.  A.  6);  lequel  il  déduisit  bien 
grandement  el  honorablement,  en  exposant  «  la 
»  bonne  volonté  du  roy  d'avoir  paix  et  alliance, 
»  et  que  de  tout  son  pouvoir  il  estoit  prest  d"y 
»  entendre,  el  de  s'y  employer,  meiine  laisser 


(1415) 

»  aller  du  sien  à  ce  sujet.  »  Et  fit  tant  et  telle- 
ment que  le  roy  d'Angleterre  et  les  assistons  en 
furent  très-contens.  Mais  le  fort  fut  à  trailter 
particulièrement  sur  la  matière  des  demandes 
et  requestes  que  faisoient  les  Anglois,  et  offres 
que  faisoient  les  gens  du  roy  assez  largement 
en  Guyenne.  Desquelles  les  Anglois  n'esloient 
pas  contens,  et  disoient  et  maintenoient  «  qu'ils 
»  avoienl  droict  es  duchés  de  Normandie,  et  de 
»  Guyenne,  étés  comtés  d'Anjou,  de  Poiclou, 
»  du  Maine,  de  Touraine,  et  de  Ponthieu , 
»  voire  avoient  droict  à  la  couronne  de 
»  France.  »  Pour  abréger,  ils  ne  furent  aucu- 
nement contens  des  offres  des  François  :  et  ap- 
pellerent  et  invoquèrent  Dieu ,  et  tous  les 
«aincts  de  Paradis ,  et  le  ciel  et  la  terre ,  qu'ils 
se  mettoient  en  leur  devoir.  Et  dit  le  roy  d'An- 
gleterre, qu'il  estoit  vray  roy  de  France,  et 
qu'il  conquesleroil  le  royaume.  Lors  l'arche- 
vesque  de  Bourges  luy  dit  :  «  Sire,  s'il  ne  vous 
desplaisoit,  je  vous  respondrois.  »  Lors  luy  fut 
dit  par  le  roy  d'Angleterre  ,  «  qu'il  respondist 
»  lurdiment,  et  dist  ce  quil  voudroit,  et  que 
»  ja  mal  ne  luy  en  viendroit.  »  Parquoy  sem- 
bla audit  archevesque  qu'il  pouvoit  parler  seu- 
remcnt  :  si  luy  dit  tout  pleinement,  «  Sire  ,  le 
»  roy  de  France  noslre  souverain  seigneur  est 
»  vray  roy  de  France,  ny  es  choses  esquelles 
»  dites  avoir  droict,  n'avez  aucune  seigneurie, 
M  non  mie  encore  au  royaume  d'Angleterre  : 
>)  mais  compete  aux  vrais  héritiers  du  feu  roy 
»  Richard,  ny  avec  vous,  nostre  souverain  sei- 
»  gneur  ne  pourroil  seuremcnt  traitter.  »  Des- 
quelles paroles  le  roy  Henry  fut  tant  mal  con- 
tent que  merveilles,  et  dit  plusieurs  hautes  pa- 
roles bien  orgueilleuses ,  et  leur  dit  «  qu'ils 
M  s'en  allassent ,  et  qu'il  les  suivroit  de  prés  :  » 
et  les  fit  conduire  seurement.  Il  y  eut  aucuns 
des  François  qui  s'enquirent  secretlemerjt  s'il 
y  avoit  aucunes  alliances  entre  le  roy  d'Angle- 
terre et  le  duc  de  Bourgongne,  et  trouvèrent 
que  ouy,  bien  grandes  et  secreltes. 

Or  s'en  retournèrent  les  ambassadeurs  de 
France,  et  firent  leur  relation  ,  disans  comme 
l'armée  des  Anglois  avoit  esté  faite  et  preste, 
et  estoit  bien  grande  et  puissante  :  et  que  sans 
faute  ils  descendroient,  et  qu'il  estoit  nécessité 
d'y  remédier.  Sur  quoy  escrivit  le  roy  d'An- 
gleterre au  roy  de  France  lettres  en  latin,  dont 
l'exposition  s'ensuit  traduite  en  François. 

A  Iréshaut  prince,  Charles  noslre  cousin,  et 
adversaire  de  France,  Henry  par  la  grâce  de 


PAR  JEAN  JL VENAL  DES  UllSINS. 


50.1 


Dieu  roy  d'Angleterre,  cl  de  France,  désire 
esprit  de  plus  sain  conseil ,  et  à  chacun  rendre 
ce  qui  est  sien. 

Très-haut  prince  noslre  cousin,  et  adver- 
saire :  «  Les  respicndissans  royaumes  d'Angle- 
terre et  de  France,  jadis  venus  et  descendus 
d'un  mesme  ventre,  et  à  présent  divisés, 
avoient  accoustumé  le  temps  passé,  eux,  et 
leur  renommée  eslever  en  souveraine  hau- 
tesse,  par  leurs  nobles  triomphes  et  victoires. 
Et  à  eux  fut  une  seule  vertu,  pour  orner  et 
embellir  la  maison  de  Dieu ,  à  laquelle  ap- 
partient sainctelé  et  mettre  paix  es  termes  et 
fins  de  l'Eglise  :  et  par  un  mesme  escu  ac- 
cordé entre  iceux  royaumes ,  subjuguer  les 
publics  ennemis  ,  par  bien-heureux  conlract 
ou  marché.  Mais  las ,  cette  germaine  foy,  l'a- 
mour fraternel  a  perverty,  si  comme  Loth 
persécuta  Abraham,  et  par  envahissement  in- 
humain la  gloire  de  l'amour  fraternel  est 
commise  à  sépulture  :  et  l'ancienne  condition 
de  l'humain  lignage,  c'est  à  sçavoir  dissen- 
sion ,  mère  de  ire  et  de  riotes,  est  ressuscitée 
des  morls.  Mais  nous  appelions  en  tesmoin  de 
notre  conscience  le  souverain  juge,  lequel 
ne  fleschit  point  pour  prières ,  ne  pour  trésor, 
que  nous  avons  fait  procurer  les  moyens  de 
paix  par  le  plus  net  et  pur  amour  de  paix 
que  nous  avons  peu.  Bien  que  nous  eussions 
par  l'esprit  de  mauvais  conseil  laissé  aller  le 
juste  titre  de  noslre  héritage,  au  préjudice 
de  nostre  postérité  perpétuelle,  toutefois  tel 
aveuglement  de  pusillanimité  ne  nous  tient , 
que  nous  ne  voulions  de  tout  noslre  pouvoir 
jusques  à  la  mort  combatre  pour  la  justice. 
Mais  pource  que  tout  homme  qui  va  pour 
combatre  quelconque  cité,  il  luy  doit  pre- 
mièrement offrir  la  paix,  comme  l'auclorité 
de  la  loy  au  Deuteronome  l'ordonne.  Si  par 
longtemps  et  divers  siècles,  violence,  rom- 
peresse  de  justice  ,  a  soustrait  les  armes  de 
nostre  couronne,  et  les  droicts  et  héritages 
d'icelle,  pour  le  rencorporement  et  ramene- 
ment  au  premier  estât  desquels ,  charilé  a  fait 
pour  nostre  partie  jusques  icy  ce  qu'elle  a 
peu.  Nous  pouvons  par  le  défaut  de  justice  à 
nous  deue,  courir  au  refuge  de  main  armée. 
Neantmoins  afin  que  le  tesmoin  de  nostre 
conscience  soit  nostre  gloire  maintenant,  par 
peremploire  réquisition  au  passage  de  nostre 
chemin,  auquel  ledit  défaut  de  justice  nous 
attrait,  vous  exhortons  par  les  entrailles  de 


504 


HISTOIRE  DE  CHARLES  YJ,  ROI  DE  FRANCE 


»  Jesus-Christ ,  cl  seulomeril  i'i  ce  que  la  per- 

))  feclion  de  l'Evangile  exhorte,  qui  dit:  «  Arny, 

»  rends  ce  que  lu  dois.  «  Laquelle  chose  nous 

))  desirons  à  nous  estre  faite  par  le  vouloir  de 

»  Dieu.  Et  afin  qu'il  soit  pardonné  à  TelTusion 

»  du  sang  humain,  qui  selon  Dieu  est  créé, 

»  vous  prions  et  requérons  que  restitution  deue 

»  nous  soit  faite  de  l'héritage  et  des  dioicts  à 

»  nous  inhumainement  soustraits,  ou  au  moms 

»  de  ceux  que  nos  ambassadeurs  et  messagers 

»  avons  plusieurs  fois  demandés  et  requis,  et 

»  desquels  la  souveraine  révérence  de  Dieu  le 

»  tout  puissant,  et  le  bien  de  paix  seulement 

»  nous  en  fait  estre  contens.  El  nous  de  nostre 

»  part ,  entant  qu'il  touche  la  cause  de  mariage, 

»  serons  conlens  de  défalquer  cl  rabatlre  la 

»  somme  de  cinquante  mille  escus  à  nous  der- 

»  nierement  offerte ,  comme  cultiveurs  de  paix 

»  que  nous  sommes ,  et  non  mie  remplis  d'a- 

»  varice.  Et  eslisons  pour  le  meilleur  les  droicts 

«paternels,  desquels  la  vénérable  ancienneté 

»  de  nos  progeniteurs  et  parens  nous  ont  laissé 

»  seigneurs,  avec  votre  très-noble  fille  Calhe- 

wrine,  nostre  très-chere  cousine,  que  mulli- 

»  plier  les  détestables  trésors ,  avec  avarice , 

«idole  de  iniquité,  plutosl  que  déshériter  la 

»  perpétuelle  couronne  de  nostre  royaume,  au 

»  scrupule  de  nostre  conscience  ,  que  Dieu  ne 

»  vueille.  Donné  sous  nostre  privé  seel,  en 

1)  nostre  chasteau  de  Hanlonne,  sur  la  rive  de 

»la  mer,  le  vingt-huicliesme  jour  de  juillet.  » 

Response  du  roy  de  France  aux  lettres  du 

roy  d'Angleterre. 

A  Irès-Iiaut  prince ,  Henry,  nostre  cousin ,  et 
adversaire  d'Angleterre,  Charles,  par  la  grâce 
de  Dieu  roy  de  France  ,  désire  volonté  de  nul 
opprimer,  ne  entreprendre  contre  raison. 

«  Le  bien  de  paix  aiiné  de  Dieu  et  de  nature, 
»  laquelle  nous,  à  l'exelnple  de  Nostre-Sauveur 
/)  Jesus-Chrisl ,  qui  à  ses  disciples  la  laissa  ,  et 
«donnant  en  testament,  avons  tousjours  re- 
»  quise  et  désirée  par  toutes  les  manières  qu'a- 
»  vous  peu  :  et  icelle  pour  l'honneur  de  Dieu 
»  voulu  moult  grandement  achetter ,  pour  les 
«biens  qui  s'en  ensuivent,  cl  pour  éviter  effu- 
)i  sion  de  sang  humain  ,  et  inmimerahles  incon- 
))  veniens  qui  advienneni  par  guerres.  Comme 
»  ces  choses  tenons  et  croyons  à  vous ,  vostre 
«conseil,  et  autres,  estre  claires  et  mani- 
»  festes ,  vous  nous  donnez  occasion  de  grande- 
»  menl  esmerveiller,  et  non  sans  cause,  comme 
»  après  si  grandes  ouvertures,  et  autres  choses 


«  pou! pariées  entre  nos  gens,  et  les  vostres,  à 
«  ferme  intention  de  venir  à  paix,  vous  estes 
«descendu  par  hostilité  à  main  armée  en 
M  nostre  royaume,  en  rompant  l'espérance  de 
))  paix,  il  la  très-grande  coulpe  de  vosire  partie. 
»  Et  pource  que  oncques  nous  ne  fusmes  refu- 
»  sans,  ne  serons  si  Dieu  plaist,  de  rendre  jus- 
«  lice  à  chacun,  qui  nous  en  a  requis  :  et  qu'il 
«est  licite  ;\  chacun  prince,  mesinemenl  en  sa 
«juste  querelle,  de  se  défendre,  et  rechasser 
((  force  par  force.  Attendu  que  aucun  de  vos 
«prédécesseurs  n'eut  oncques  droicl,  et  vous 
»  encore  moins ,  de  faire  les  demandes  conle- 
«  nues  en  certaines  vos  lettres,  et  responses  à 
«nous  présentées  par  Chestre ,  vostre  héraut, 
«ne  de  nous  troubler.  C'est  nostre  intention 
«  avec  l'aide  de  nostre  Seigneur,  en  cpii  nous 
«  avons  siiiguliere  fiance  ,  par  espccial  en  nos- 
«  Ire  claire  justice  et  défense,  et  aussi  à  l'aide 
«  de  nos  bons  parens ,  amis,  alliés,  et  sulijets , 
«vous  résister,  par  manière  que  ce  sera  à 
«l'honneur  et  gloire  de  nous,  et  de  nostre 
«royaume;  el  confusion,  dommage  et  dcs- 
«  honneur  de  vous,  et  de  vostre  partie.  Quani 
«  aux  mariages,  dont  nous  escrivez  sur  la  fin 
«  de  vos  lettres,  il  ne  semble  point  (jue  ce  que 
«  faites  requeste  ou  demande ,  par  espccial 
«  d'alTinité  ou  mariage,  jjar  la  vo}e  que  vous 
«  tenez,  soit  manière  convenable,  honorable, 
«  ne  accoustumée  en  tel  cas  :  et  pource  ne  vous 
«en  cscrivons  autre  chose  quant  h  présent, 
«  Mais  vous  envoyons  ces  lettres  i)our  respon- 
«  ses  à  celles  que  escrites  nous  avez  par  ledit 
«Chestre.  Donné  à  Paris,  le  vingl-quatriesme 
«jour  d'aousl ,  l'an  mille  quatre  cens  et 
«  quinze.  « 

Tantosl  après  vindrent  nouvelles  qu'ils  es- 
toient  descendus  vers  HarOeur  :  el  y  esloit  le 
roy  d'Angleterre  en  personne,  accompagné  do 
ses  frères ,  et  d'autres  princes  d'Angleterre,  de 
six  mille  hommes  d'armes,  de  trente  à  qua- 
rante mille  archers,  et  d'autre  peuple  sans  nom- 
bre ,  avec  grosse  artillerie  ,  bombardes  el 
canons ,  el  gens  se  cognoissans  en  armes. 
Cestoit  moult  grande  chose  des  appareils  qu'il 
avoit,  et  du  gr.iîid  courage  aussi.  Dedans  la 
ville  de  Harlleur  estoient  messire  Lyoïmel  de 
Rraquemont,  les  seigneurs  d'Estouteville,  et 
de  Baccpieville,  et  le  chaslelain  d(;  Reauvais, 
Depuis  y  entrèrent  les  seigneurs  deCaucourl, 
el  IMignel  de  Coules,  tous  seigneurs  de  hauts 
et  vaillans  courages  :  ce  qu'ils  montrèrent  bien, 


car  ils  firent  plusieurs  suillies,  où  ils  porlereul 
aux  Anglois  Irès-j-Mands  dorrmiages.  Il  y  cul  de 
grands  faits  d'artnes  specialonienl  es  mines 
(ju'avoient  fait  les  Anglois. 

En  ce  rnesîne  temps  et  mois,  il  fut  appointé 
et  ordonné  par  le  conseil  du  roy,  que  messire 
(Charles  d'Albret,  connestable  de  France,  au- 
loiten  ceste  guerre  toute  semblable  puissance 
comme  le  roy  pour  ordonner  et  disposer  à  sa 
jileine  volonté,  mander  et  conlremander  ce  que 
bon  luy  semblcroil,  abbatre  forteresses  et  chas- 
leaiix,  si  meslier  esloit.  Et  fut  ap|)ointé  qiie 
tous  les  seigneurs  du  satig  seroient  mandés, 
tiii'sme  (juon  leur  manderoit  à  chacun  d'eux, 
(j'.iil  envoyast  cinq  cens  latices  des  meilleurs 
(juils  eussent.  Au  sujet  de  quoy  fut  envoyé 
messire  Jean  Pioche,  chevalier,  devers  le  duc 
de  Hourgongne ,  et  devers  le  comte  de  Nevers, 
le  premier  jour  de  septembre^  un  autre  deveis 
le  duc  d'Orléans.  Et  messire  Boucicaut  fut  fait 
capilaine  de  Normandie,  lequel  s'en  alla  à 
i'iouen  avec  le  connestable,  dont  le  duc  d'Alen- 
Von  fut  moult  dolent.  EtClignetde  Crabanl  fut 
fait  gouverneur  de  Picardie. 

Les  Anglois  à  leur  venue  coururent  par  le 
pays  de  Caux,  et  prirent  grand  nombre  debes- 
lails  :  car  le  peuple  cuidoit  qu'ils  deussenl  des- 
cendre ailleurs  en  la  basse  Normandie.  Ils  pri- 
rent aussi  plusieurs  prisonniers,  el  les  ammc- 
nerentù  leur  ro\,  lequel  les  prescha,  en  di- 
sant, ((  (ju'il  sçavoit  bien  comme  ils  avoient 
»  esté  longtemps  en  opi)ression  el  travail  :  qu'il 
»  estoil  venu  en  sa  terre ,  en  son  pays ,  et  en 
»  son  royaume  pour  les  meltie  en  franchise  et 
»  liberté,  telle  que  le  roy  saincl  Louys  avoil 
»  tenu  son  peuple.  »  Et  leur  commanda  «  qu'ils 
labourassent.  »  Neantmoins  après  les  Anglois 
les  IraiKerent  à  rançon,  et  leur  faisoient  moult 
de  /naux. 

Environ  le  premier  jour  de  septembre,  ceux 
de  Harileur,  qui  estoicnt  en  grand  travail  el 
peine  de  veiller  nuicl  et  jour,  et  des  assauts  que 
leur  donnoient  les  Anglois,  qui  leur  avoient  ja 
abbaltu  deux  portes  de  la  ville,  et  un  pan  de 
mur,  envoyèrent  devers  le  roy  un  homme, 
qu'ils  de^cetidirenl  de  nuicl  par  dessus  les  murs, 
pour  awnv  secours.    Et  trouva  ledit  message 


PAR  JEAN  JUVEiNAE  DES  LKSiNS. 


505 


La  paix  fut  fiiile  entre  le  conilc  de  Foix ,  el 
le  comte  d'Armagnac  Et  furent  tous  deux  man- 
dés, pour  venir  ccmlre  les  Anglois. 

En  ce  temps  esloienl  à  Paris  les  ambassa- 
deurs du  duc  de  Rourgongne  ,  qui  pourchas- 
soient  pleine  abolition  des  bamiis  ,  et  repara- 
lion  de  l'honneur  du  duc  de  l'.ourgongne  ,  sui 
les  lettres  contre  luy  données  par  le  roy  l'an 
mille  quatre  cens  quatorze,  le  vingt-septiesnu' 
jour  d(;  décembre,  qui  furent  envoyées  à  Cons- 
tance au  concile  de  l'Eglise,  et  en  plusieurs 
piirties  du  monde  :  par  lesquelles  lettres  ,  «  le 
»  roy  deckuoit  le  duc  de  JJourgongne  eslre  son 
))  ennemy,  [joiii-  lu  morldeson  frère,  el  la  propo- 
»  sitiondemîiislie  Jean  Pclil,  avoir  esté  jusle- 
»  ment  condanméeà  Paris  par  l'evesiiue  dudil 
»  lieu,  et  rinquisileur  de  la  foy.  »  Lors  arriva 
à  Paris  maistre  Jean  de  Monlleon  ,  aumosnier 
du  duc  de  IJourgongne,  qui  ajjporta  à  la  nation 
de  Picardie  lellres  de  créance  de  son  maistre  : 
lequel  exposa  sa  créance,  et  expliqua  premiè- 
rement ((  la  bonne  alTeclion  {|uc  sondil  maistre 
»  avoil  à  tenir  la  paix  entre  luy  et  les  seigneurs 
M  de  France,  laquelle  il  avoil  désiré  tousjours, 
»  el  vouloit  tenir  de  toule  sa  force, conserver, 
»  el  défendre,  en  exhortant  icelle  nation  à  te- 
»  nir  el  maintenir  icelle  paix  ,  et  obvier  à  tous 
))  ceux  qui  la  voudroient  perturber.  »  Secon- 
dement il  dit ,  que  sondil  seigneur  avoit  .sccu 
que  aucuns  menteurs  s'estoienl  elTorcés  de  pu- 
blier, «  qu'il  avoil  fait  alliances  avec  les  An- 
»  glois,  et  qu'il  les  avoit  fait  venir  en  France.  » 
De  ce  il  l'excusa  ,  en  monsfranl  «  la  bonne 
»  volonté  qu'il  avoil  tousjours  eu  pour  le  roy. 
')  son  fds  et  le  royaume,  mesme  qu'il  estoil  tout 
»  presl  de  venir  au  mandement  du  roy  avec 
»  toute  sa  compagnée,  pour  combatre  iceux 
»  Anglois.  »  Tiercement,  il  exposa  que  aucuns 
ses  malveillans  avoient  composé  libelles  dilTa- 
matoires  contenant  des  défiances ,  que  l'enqje- 
reur  auroil  naguieres  envoyé  à  sondit  maistre, 
en  s'excusanl  «  qu'il  n'avoil  pu  passer  par  la 
»  l'ourgongne,  en  allant  devers  le  roy  d'Arra- 
»  gon  ,  et  Pierre  de  La  Lune,  mais  qu'en  son 
»  retour  il  avoit  intention  de  retourner  par  la 
))  lîourgongne  pour  le  voir  et  visiter.  »  Quar- 
lenienl,  il  exposa  qu'aucuns  de  la  secte  deJar- 


monseigiieur  de  (luyenne  à  Sainct-Denys ,  le  son  avoient  divulgué,  «  que  la  proposition  d<' 

mardy  Iroisiesme  jour  de  septembre  :  lequel  »  maistre  Jean  Petit  avoit  esté  condamnée,  et 

esloit  party  le  premier  jour  de  Paris  pour  aller  »  arse  au  concile  de  Constance.  »  Et  que  ce 

à  Rouen.  Et  fit-on  advancer  les  {jens  d'armes  avoit  esté  pour  occasion  d'une  proposition  for- 

pour  aller  au  secours.  .  gée  el  composée  par  maistre  Jean  de  Jarson, 


Ô0() 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


qui  ovoil  esté  là  condamnée.  Et  monstra  ledit 
aurnosnier,  que  ce  n'avoit  pas  esté  la  proposi- 
tion de  inaistre  Jean  Petit,  mais  la  proposition 
dudit  Jarson.  Et  quicelle  condamnation  tour- 
noit  au  grand  diffame  et  deshonneur  du  royaume 
de  France,  pource  qu'on  ne  trou  voit  pas  qu'elle 
eust  esté  confirmée  par  aucun,  parquoy  on  pu- 
blioil  communément  à  Constance  ,  «  que  1  he- 
»  resie  de  P'rance  estoit  condamnée.  »  Parquoy 
ledit  aurnosnier  requeroil,  «  que  ledit  Jaiàon 
))  chancelier  fustdesadvoué,  et  révoqué  de  son 
»  anibassade  :  et  quMcelle  nation  allast  devers 
»  monseigneur  de  Guyenne,  pour  luy  remoiis- 
))  trer  l'injure  faite  au  royaume  de  France  par 
»  ladite  publication  ,  et  de  plus  le  requérir, 
»  qu'il  voulust  pourvoir  et  rescrire  audit  con- 
»  cile ,  à  ce  que  le  royaume  de  France  ne  fubt 
»  aucunement  en  ce  vitupéré ,  lequel  par  la 
-»  grâce  de  Dieu  ne  fut  oncques.  »  Et  ainsi 
l'octroya  et  le  lit  monseigneur  de  Guyenne. 

Scqtiens  Cedula  missa  fuit  Constantktmpcr  ma- 
gistrum  Joannem  de  Jarsonno ,  parisium, 
contra  ducem  Burgiindiœ ,  et  ejus  fautores , 
même  Augusto,  Anno  m.  cccc.  xv. 

Prœstans  scienter  impedimentum  ,  commiS" 
sirè,  veiomissivè,  consilio,vel  anxilio,  ne  dux 
Dur  gundlœrecognoscat  publiée,  etabsolutè,  quod 
peecavit  in  fide,  et  bonis  moribus,  justificando, 
mit  justificari  faciendo  notoriè  ,  et  scandalosè 
interfectionem  Ludovici  quondam  ducis  Aurc- 
lianensis,  et  circumstantiam  necis  illius,  omnis 
talis  est  iniinicus  dicti  ducis  Burgundiœ  ,  et  sa- 
lutis  suœ,  et  peccat  adeo  taliter,  quod  si  in  hoc 
sitpertinax,  condemnandus  est  ut  fautor  hœreti- 
cœ  pravitatis.  Redditurus  est  insuper  rationem 
de  omnibus  damnis  ,  tam  spiritualibus ,  quùm 
temporalibus ,  inde  provenientibus  ,  vel  futuris. 
Recogitet  idcirco  quilibet  sive  doctor,  sive  prœ- 
latus,  aut  alius ,  quemadmodum  dissimulavit 
in  hac  materia ,  vel  dissimulabit ,  favore ,  vel 
timoré ,  vel  negligentia ,  prout  quilibet  scit ,  aut 
scire  débet ,  qualiter  obligatur  ad  correctionem 
fraternam  .  vel  doctrinalem ,  aut  judicialem , 
prœcipuè  summus  Pontifex  cum  sacro  cardinal 
Hum  collegio,  aut  etiam  generaii  concilio.  At~ 
tento ,  qiind  evidentia  pnlrati  sceleris,  clamore 
non  indiget  accusantis.  Penique  talis ,  qualis 
prœdictus ,  est  conscvdus  iwpe;Ulor  pacis ,  et 
bonitractatus  in  hac  parte,  quoniam  circa  hune 
errorem  rersatur  prinripalis  ratio  debali  seu 
belli  in  '-^rnnciw  rrgnit. 


(1415) 

Le  roy  d'Angleterre  faisoil  de  grandes  dili- 
gences à  son  siège  d'Harlleur,  etmonstroitbicn 
qu'il  cstoitde  haut  courage, et  il  y  eut  plusieurs 
assauts  faits ,  lesquels  ne  profitèrent  guieres 
aux  Anglois,  car  ceux  de  dedans  se  defen- 
doient  fort,  et  avoient  bonne  volonté  de  tenir. 
Mais  leurs  vivres  appelissoient  fort,  et  qui  pis 
estoit,  de  la  peine  qu'ils  avoient  eux  ,  et  leurs 
gens,  la  plus  grande  part  estoient  malades,  et 
s'y  mit  une  mortalité.  De  sorte  qu'ils  firent  un 
traitté,  que  au  cas  que  dedans  le  dix-huictiesme 
jour  de  septembre  ils  n'auroient  secours,  qu'ils 
rcndroienlla  place,  sauves  leurs  vies  :  mais  ils 
n'eurent  aucun  secours.  Or  de  la  manière  delà 
prise  de  la  place,  et  de  la  reddition  d'icelle,  et 
de  ceux  qui  estoient  dedans,  on  en  disoit  et 
parloit  en  diverses  manières ,  car  aucuns  en 
rapportèrent  ce  qui  vient  désire  dit  :  c'est  à 
sçavoir,  qu'ils  se  rendirent  sauves  leurs  vies; 
et  entendoient  la  plus  grande  partie,  qu'ils  s'en 
iroient  sauves  leurs  vies  ,  un  baston  en  leur 
main,  où  ils  voudroient.  Ce  qui  ne  fut  pas  fait, 
ains  ils  furent  pris,  et  mis  à  finances,  et  mes- 
mes  aucuns  menés  en  Angleterre.  Et  que  com- 
bien qu'il  fust  ouvert  «  que  s'ils  n'avoient  se-^ 
cours  dedans  ledit  jour,  qu'ils  se  rendroient,  et 
s'en  iroient  sauves  leurs  vies,  «  qu'il  n'y  eul 
oncques  promesses  faites  ny  d'un  costé,  ny 
d'autre,  ni  ostages  baillés,  et  que  ce  n'estoient 
que  paroles  narratives,  et  non  disposilives,  ne 
effectuelles.  Et  que  le  roy,  et  monseigneur  do 
Guyenne,  estans  partis  de  Paris,  et  venus  à 
Rouen,  de  ce  furent  advertis  ceux  de  dedans, 
lesquels  cuidans  avoir  secours  firent  des  sail- 
lies, et  y  eut  des  armes  faites  de  costé  et  d'au- 
tre. Et  ainsi  celte  forme  de  traitté  cessa.  Les 
autres  disent,  que  le  roy  d'Angleterre  voyant 
la  ville  fort  abbatue  délibéra  de  l'assaillir  :  de 
faictil  y  fil  livrer  un  gros  et  merveilleux  assaut, 
du  costé  où  estoient  les  seigneurs  de  Gaucourt, 
et  de  Touteville,  qui  dura  plus  de  trois  heures. 
Lesquels  vaillamment  avec  leurs  gens  se  dé- 
fendirent, et  y  eut  des  Anglois  plusieurs  morts, 
et  aucuns  bien  blessés.  Et  durant  ledit  assaut, 
une  autre  partie  d'Anglois  estoit  devers  une 
autre  porte,  laquelle  par  aucunes  mauvaises 
gens  fut  ouverte  ,  el  entrèrent  dedans.  Et  par 
ainsi  lesdits  vaillans  François  qui  estoient  de- 
dans ,  furent  pris  par  leurs  ennemis.  Il  y  en 
avoit  plusieurs  des  François  bien  malades,  les- 
(luels  le  roy  d'Angleterre  voulut  et  ordonna 
qu'on  les  laissast  aller  sur  lenrfny,   cî  Ic-s  au- 


(1415) 

cuns  simplement ,  mais  ils  moururent  la  plus 
grande  partie  quand  ils  furent  dehors.  Aucuns 
qui  sçavoient  la  façon  de  la  reddition  de  la 
ville,  et  de  ce  qui  fut  fait,  disent  qu'environ  le 
quinziesme  jour  dudit  mois  de  septembre,  le 
seigneur  de  Bacqueville  ,  et  autres  en  sa  com- 
pagnée  furent  envoyés  par  ceux  de  Ilarflcur, 
quiencorcsestoient  assiégés,  par  devers  le  roy 
à  Mante,  afin  d'avoir  secours,  et  par  devers 
monseigneur  de  Guyenne,  qui  esloit  à  Vernon, 
mais  ils  ne  firent  et  gagnèrent  rien  :  car  les 
gens  d'armes  de  France  n'estoienl  pas  assez 
forts  pour  lever  le  siège.  Et  pource  convint  à 
ceux  de  Harfleur  faire  traitté  avec  les  Anglois, 
que  s'ils  n'avoient  secours  dedans  le  dimanche 
vingt-deuxiesme  jour  de  septembre  dessusdit, 
heure  de  midy,  ils  rendroient  la  ville,  et  leurs 
corps,  à  la  volonté  du  roy  d'Angleterre.  El 
pource  qu'ils  ne  pouvoient  avoir  aucun  secours, 
ils  rendirent  la  ville  iceluy  dimanche.  Mais 
vray  fut,  que  la  semaine  de  devant  un  cheva- 
lier, nommé  Gaucourt ,  et  aucuns  autres  avec 
luy  furent  deux  ou  trois  fois  parlementer  avec 
les  Anglois.  Et  tant  ils  parlementèrent,  que  la 
dernière  fois ,  à  leur  retour,  ils  dirent  au  sei- 
geur  de  Touteville,  et  autres  qui  estoient  de- 
dans ,  qu'ils  avoient  accordé  de  bailler  ostages 
de  rendre  la  ville  à  certain  jour,  s'ils  n'avoient 
secours  dedans  ce  jour.  Disant  ledit  Gaucourt, 
que  luy,  ne  les  siens  jamais  ne  s'armeroient 
pour  tenir  la  ville.  Pourquoy  ledit  seigneur  de 
Touteville,  elles  autres,  voyans  qu'ils  ne  pou- 
voient pas  résister,  souffrirent  ce  qu'ils  vou- 
lurtit  faire.  Toutesfois  combien  qu'on  eust 
assez  publié  en  France,  que  la  ville  esloit  toute 
froissée,  et  cassée  d'engins,  et  que  les  murs  de 
la  ville  estoient  rasés,  et  pareillement  les  mai- 
sons ,  et  qu'ils  avoient  faute  de  vivres ,  et  que 
tous  ceux  qui  estoient  dedans  estoient  si  fort  tra- 
vaillés, battus  et  blessés  de  canons,  et  de  traits, 
que  plus  n'en  pouvoient,  tellement  qu'ils  ne  se 
pouvoient  plus  tenir  :  de  tout  ce  n'estoil  rien , 
car  il  y  avoil  aussi  bon  marché  de  tous  biens , 
comme  devant  le  siège,  et  se  fussent  longue- 
ment tenus,  qui  eust  bien  voulu.  Mais  ainsi  fut 
faite  la  besongne,  que  à  certain  jour  levesque 
de  Norwic  entra  dedans  la  ville  de  Harlleur, 
vesln  en  pontificat  :  en  sa  compagnéc  il  avoil 
Irenle-deux  chappelains  vestus  de  surplis,  d'au- 
muces,  et  de  chappcs,  et  estoient  Icsditos  chap- 
pes  toutes  de  soye  ,  et  d'une  mosme  couleur  : 
cl  y  avoit  trente-deux  cscuycrs ,  tous  veslus 


PAR  JEAN  .IL VENAL  DES  LRSLNS. 


f)07 


d'une  livrée  :  devant  chacun  chappelain  y  avoil 
un  d'iceux  escuyers ,  portant  une  torche  allu- 
mée. Or  prit  iceluy  evesque  le  serment  des  os- 
tages, que  ceux  de  la  ville  dévoient  bailler, 
pour  rendre  la  ville  audit  jour  :  et  disoient  les 
Anglois  aux  bonnes  gens  de  Harfleur  :  «  N'ayez 
»  peur,  ne  vous  douiez,  on  ne  vous  fera  mal , 
»  nostre  seigneur  le  roy  d'Angleterre  ne  veut 
»  pas  gaster  son  pays  :  on  ne  vous  fera  pas 
»  comme  on  lit  à  St)is8ons,  nous  sommes  bons 
»  chrestiens.  »  Lesdits  serniens  pris,  ils  s'en 
partirent.  Et  pource  qu'ils  n'eurent  point  de 
secours,  le  dimanche  dessus  dit,  à  l'heure 
prise,  ceux  qui  dévoient  livrer  la  ville  mi  vou- 
lurent pas  ouvrir  aucunes  portes  de  la  ville, 
pour  y  mettre  les  ennemis  :  mais  les  firent 
monter  par  dessus  les  murs  avec  eschellcs,  afin 
que  le  commun  qui  en  rien  ne  sçavoil  qu'elle 
deusl  estre  livrée  à  celle  heure,  ne  s'esmeust. 
Quand  ils  eurent  mis  dedans  environ  cinq  cens, 
ils  ouvrirent  une  porte ,  et  y  entrèrent  aucuns 
capitaines  avec  ledit  evesque,  qui  se  logèrent 
là ,  et  ordonnèrent  Testai  et  les  logis  de  tous 
les  seigneurs  ,  et  disoient  aux  bonnes  gens  de 
la  ville ,  «  qu'ils  ne  s'effrayassent  de  rien  ,  » 
comme  dessus  est  dit ,  «  et  qu'ils  estoient  bons 
))  chrestiens.  » 

Le  lundy  l'un  des  frères  du  loy  y  entra  en 
grande  pompe,  et  fil  mener  tous  les  hommes, 
qui  ne  luy  voulurent  faire  serment  de  feauté, 
en  Angleterre.  Il  alla  de  hostel  en  hoslel,  monté 
sur  un  petit  cheval,  commandant  que  tout  luy 
fust  révélé  et  baillé  par  déclaration  ce  qu'on 
trouveroit,  sur  peine  delà  hart.  Aussi  il  ne 
demanda  rien  à  tout  homme  qui  ne  fut  point 
trouvé  armé  :  et  donna  congé  à  tous  les  hom- 
mes d'église,  et  à  toutes  les  femmes,  de  eux  f  n 
aller  vestus  de  leurs  meilleures  robes ,  et  ce 
qu'ils  pourroienl  emporter,  sans  fardeler  '.  Et 
fut  défendu  que  les  gens  d'église  ne  fussent 
point  recherchés,  ny  les  femmes  au  sein  el  en 
la  teste.  Il  en  partit  plus  de  mille  et  cinq  cens 
femmes.  Quand  ils  furent  hors  de  la  ville  vers 
Saincl-Aubin  .  ou  prés  de  là,  on  leur  porta  du 
pain,  du  vin,  el  des  fourmages,  elbeut  qui 
voulut  boire.  Et  les  convoyèrent  les  Anglois 
jusques  à  Lislebonne.  A  Lislebonnc  esloit  le  ma-, 
reschal  Boucicaut,  qui  les  fit  loger,  et  leur 
donner  à  boire  et  à  manger,  et  le  lendemain  il 
les  fil  mener  à  Rouen  par  eau.  On  disoil  lors 

'  S:u!>  en  fiiire  des  paquets.  [Godcfro'jA 


508 


JUSTOÎRE  DE  CHAPxLES  Vï,  l\Ol  DE  FRANCE, 


tjiic  la  ville  avoil  esté  vendue  el  trahie,  cl  aussi 
lout  le  pays.  Et  disoit-on  que  la  semaine  de  de- 
vant raccord  fut  le  conneslahlo  de  France  avec 
plusieurs  autres,  entre  lesquels  esloit  le  bas- 
lard  de  Bourbon,  qui  s'cstoil  mis  sur  les  champs 
à  grande  compagnée,  pour  aller  sur  les  An- 
^;lois.  Et  quand  ils  furent  près  de  Harllenr,  ils 
rencontrèrent  grande  compagnée  d'Anglois, 
cntrelesquelsestoit  le  connestabled'Angîetcrre  : 
l'î.  eurent  les  François  grande  joye  de  celle  ren- 
contre, et  leur  voulurent  courir  sus  :  mais  le 
connestable  de  France  fit  sonner  la  retraite ,  et 
s'en  retourna  liontousemenl,  dont  plusieurs  fu- 
rent mal  contens.  La  semaine  et  dés  le  mardy 
de  devant  qu'elle  fut  rendue,  il  fut  ordonné 
que  le  jeudy  d'icelle  semaine  on  feroit  par  tou- 
tes les  églises  de  la  ville  de  Paris  chanter  mes- 
ses du  Sainct-Esprit  et  de  Nostre-Dame,  û  ce 
que  Dieu  voulusl  aider  à  nos  gens,  el  sauver 
icelle  ville  ;  et  se  disoit  que  nos  gens  à  Taide  de 
ceux  de  Rouen  dévoient  aucun  de  ces  trois 
jours,  ou  le  jeudy,  ou  le  vendredy,  ou  le  sa- 
medy,  faire  aucune  bonne  besongne  pour  se- 
courir Harfleur.  Et  pource  fut  ordonné  que  icc- 
luy  vendredy  et  samedy,  voire  le  dimanche 
ensuivant,  on  feroit  processions.  Ce  qui  fut 
fait  bien  solemnellement  à  chappes  el  reliques, 
le  plus  honorablement  qu'on  peut.  Or  iceluy 
dimanche  elle  fut  réduite  en  la  manière  que  dit 
est.  Quand  le  roy,  qui  esloit  à  Mante,  en  ouil 
la  nouvelle,  laquelle  il  sccut  le  plus  tard  qu'on 
peut  (car  à  Paris  l'un  disoit  :  Il  est  rendu,  et 
l'autre  disoil  non,  par  plus  de  huict  jours  en- 
tiers), il  en  fut  moult  dolent.  El  descendit  à 
Vernon,  le  lundy  septiesme  jour  d'octobre ,  el 
le  samedy  ensuivant  il  fut  A  Ilouen  avec  mon- 
seigneur de  Guyenne. 

Celte  semaine  il  advint,  qu'un  nommé  Colin, 
seigneur  '  du  Roisseau  ,  à  la  porte  du  Temple , 
lecjuel  esloit  dehors ,  pource  qu'il  esloit  des 
l'annis,  escrivit  ù  sa  femme  à  Paris,  qu'elle 
vint  h  luy,  le  vingtiesme  jour  d'octobre,  en 
certaine  ville  nonunée  es  lettres,  et  qu'elle  luy 
(ist  [inance  de  vingt  escus,  el  que  en  ce  jour  le 
duc  de  lîourgongne  seroit  en  ces  jjarlies  là, 
pour  venir  devers  le  roy  en  très-grande  com- 
|)ngnée.  La  femme  qui  esloit  parente  d'Alexan- 
dre Le  Hotirsier  bourgeois  de  Paris  ,  luy  porta 
icelles  lettres,  en  luy  priant  qu'il  luy  voulust 
prester  ladite  sonwne,  et  retenir  les  lettres,  !es- 

'  Maisircdc  l'ensfiyiie  i!u  Lois.scati.  [D'ulc  de  (^udc- 


(141:0 

quelles  il  monstra,  comme  on  dit,  A  plusieurs 
personnes.  El  pour  celle  cause ,  comme  on 
disoit,  furent  changés  en  icelle  semaine  les 
prevosl  des  marchands  et  eschevins ,  et  faits 
nouveaux  prevosl  des  marchands  el  eschevins, 
el  les  portes  de  Paris  murées,  qui  moult  de 
fois  l'avoienl  esté.El  disoit-on  communément, 
que  c  esloit  contre  le  duc  de  IJourgongne,  afin 
(ju'iî  nenîrast  à  Paris. 

En  icelle  semaine,  le  roy  d'Angleterre  laissa 
grosse  garnison  à  Harfleur,  et  s'en  alla  en  l'ab- 
baye de  Fescamp ,  en  laquelle  y  avoit  gens 
d'armes  en  garnison,quiavoienlbrusléla  ville: 
les  habilanss'en  esloienl  allés  pour  la  plus  gran- 
de partie,  le  reste  s'esloil  retiré  en  l'abbaye, 
pour  sauver  leurs  biens  qu'ils  y  avoient  réfu- 
giés. El  esloienl  logés  leurs  chevaux  jusques 
sur  le  grand  aulel  de  l'église,  et  par  toutes  les 
chappelk's,  sans  csfre  porté  honneur  ny  révé- 
rence à  ladite  église  par  iceux  gens  d'armes  : 
lesquels,  comme  on  disoit,  avoient  rompu  les 
colTres  des  bonnes  gens ,  et  emporté  les  biens 
resserrés  dedans,  et  tiré  les  femmes  hors  de  Te- 
giise,  et  là  les  avoient  violé  el  pris  à  force.  Le- 
dit roy  passa  outre  et  s'en  vint  à  Dieppe. 

En  icelle  semaine,  le  duc  de  Bourgongne 
envoya  lettres  au  roy,  dont  la  teneur  s'en- 
suit : 

«  Mon  très-redouté  seigneur,  pour  la  con- 
»  servation  de  vostre  seigneurie  et  couronne  de 
')  France ,  dont  vous  Clés  seigneur  souverain 
»  (que  Dieu  par  sa  saincle  pitié  veuille  mettre  et 
1)  maintenir  en  si  vertueuse  prospérité,  comme 
»  die  fut  oncques),  entre  les  austres  estais  el 
»  b'ens  qui  y  sont,  Testai  des  nobles  y  est,  qui 
Y.  tous  sont  tenus  el  obligés  t:inl  par  serment , 
î)  (fue  autrement,  devons  loyaument  servir. 
»  sans  espargner  leurs  corps,  ne  chevances. 
1)  Auquel  estai  sont  ducs ,  comtes ,  barons,  cl 
»  autres  de  grande  vertu  ,  qui  tous  chacun  en- 
))  droit  soy,  sont  tenus  de  garder  leur  fidélité 
»  envers  vous,  etvostredite  seigneurie,  comme 
M  à  leur  souverain  seigneur.  Et  de  tant  plus  qiie 
»  l'un  dudil  estai  est  plus  prochain  de  lignage, 
»  el  tenant  de  vous  plusieurs  notables  seigneu- 
»  ries,  de  tant  esl-il  plus  aslraint  el  tenu  de  plus 
»  loyaument  siMvir,  el  avoir  l'œil  à  la  conser- 
»  valion  et  augmentation  de  vostre  estai.  Et 
»  croy  que  bon  jugement  dicteroil,  que  à  vous 
))  faire  ledit  service,  nul  ne  devroil  en  cas  de 
»  nercssilé  cl  de  eniiiH'iil  péril  attendre  d'esîre 
"  mandé.  IM-iis  devinit  c  Ikuuu  des  dessusdil;, 


PAT\  JEAN  JLVLNAL  DES  LRSINS. 


(1415) 

))  s'en  advancor  le  plus  (iili^'emnipnl  qiiii  poiir- 
»  loil,  pour  obvier  ;m\  périls  qui  y  peuvent 
»  advenir  par  lonjjçue  demeure  en  lenips  de 
»  guerre,  posé  ores,  (ju'il  y  eusl  défenses  bu 
I)  contraire.  Ainsi  le  tirent  certains  esirangcrs 
»  d'une  cité,  comme  il  est  trouvé  es  histoires  an- 
»  li(|ue8.  Car  jaçoit  qu'on  leur  cust  défendu  sur 
»  peine  de  la  mort,  qu'ils  ne  montassent  sur 
»  les  murs  de  la  cité,  neantmoins quand  ils  vi- 
»  renl  que  la  cité  se  perdoit,  s'ils  ne  mcltoicnt 
))  la  main  à  la  lesongne,  ils  montèrent  sur  les 
»  murs,  en  venant  contre  la  défense  A  eux  faite, 
»  cl  sauvèrent  la  cité,  dont  ils   furent  moult 
))  graiulemcnt  loués.  Et  en  la  sairicteEscrilure 
»  aussi,  au  livre  second  des  Roys,  chap.  là,  il 
))  est  récité  en  la  louange  d'un,  qui  s'appelloit 
»  Elhaï,  que  le  roy  David  ,  quand  Absalon  son 
))  fils  s'esleva  contre  luy,  commanda  audit  Ethaï, 
»  qu'il  s'enallast  de  sa  compagnie,  et  remenast 
»  avec  luy  ses  frères ,  pource  qu'il  estoil  eslran- 
»  ger,  et  luy  dit  :  «  Aujourd'hui  tu  es  venu,  et 
»  demain  tu  seras  contraint  de  te  départir  de 
»  nous.  »  Et  lors  ledit  Ethaï  jura  à  Dieu,  «  que 
»  en  quelque  lieu  que  seroit  le  roy  David,  il 
»  seroit  son  serviteur.  »  Dont  ledit  Ethaï,  en 
»  venant  contre  la  défense  dudit  roy  David  , 
î)  n'est  aucunement  blasmé  en  ladite  saincte  Es- 
»  criture,  mais  prisé  et  lionnoré,  et  réputé 
"  honnne  de  bonne  foy.  Puis  que  ledit  Ethaï, 
»  qui  esloit  eslranger,  est  prisé  et  loué  d'estre 
»  venu  contre  la   défense  dudit  roy  :  par  plus 
«  forte  raison  celuyqui  est  parent  et  sujet  du 
«  roy,  en  allant  en  vostre  service,  contre  voslro 
»  défense,  ne  devroil  eslre  repris  ny  blasmé, 
»  mais  prisé  et  honnoré.  Et  quiconque  en  tel 
»  cas  veut  passer  le  temps  par  dissimulation  et 
»  sans  rendre  service ,  je  ne  fais  point  de  douli^ 
»  qu'il  n'en  acquière  blasmé  et  deshonneur,  et 
»  (|u'il  ne  fasse  contre  bonne  loy.  Chacun  voit 
»  bien,  que  selon  l'enseignement  de  nature,  qui 
))  procède  suivant  l'ordonnance  divine,  si  le 
»  chef  d'aucun  corps  humain  est  assailly,  pour 
»  eslre  blessé  et  grevé  de  son  adversaire,  aussi 
»  lest  les  membres  dudit  corps  se  dressent  et 
»  mettent  au  devant,  pour  la  défense  et  garde 
»  de  leur  chef  :  et  tant  plus  sont-ils  prochains 
»  de  leur  chef,  plus  s'exposent-ils  prestement. 
»  Ausrii  ne  fais-je  point  de  doute  que  si  vous 
H  laissez  d'appeller  lesdits  ducs  et  comtes,  ou 
»  autres  vos  procl'.ains,  que  ce  ne  redonde  à 
1)  leur  charge,   telle  qu'il  semble  qu'il  ne  s^e 
))  doit  fier  en  eux. 


50S 


»  Or  est-il  ainsi  (mon  trés-redoulé  seigneur) 
1  «  ({uil  est  venu  à  ma  cognoissance ,  que  par 
I  )i  vos  lettres  patentes  données  le  vingt- Iroi- 
I  ))  siesme  jour  d'aoust  dernièrement,  vous  avez 
I  ))  significà  vos  baillifsetsenescliaux,  (|ue  votre 
I  »  adversaire  d'Angleterre  est  descendu  en  vos- 
«  Ire  royaume ,  à  toute  puissance  de  gens  dar- 
»  mes,  et  de  Iraict,  et  de  tous  autres  liabille- 
»  mens  de  guerre,  cl  a  mis  le  siège  de  toutes 
»  parts  devant  et  alencontre  de  vostre  ville  d(^ 
))  Ilarfleur,  qui  est  chef  du  pays  de  Normandie, 
»  et  en  laquelle  y  a  port  de  mer.  Et  que  pour 
»  résistera  l'entreprise  de  vostredit  adversaire, 
)>  préserver,  garder  et  défendre  vostredilroyau- 
»  me  et  sujets,  vous  avez  envoyé  cà  vostredit 
«  pays  de  Normandie,  ou  ailleurs,  quelque  part 
»  que  sera  vostredit  adveisaire,  mon  trés- 
»  redouté  seigneur  et  fils,  monseigneur  de 
»  Guyenne  vostre  aisné  fds ,  dauphin  de  Vien- 
))  ne  ,  comme  vostre  lieutenant  et  capitaine  ge- 
»  neral,  à  toute  sa  puissance.  En  mandant  à 
»  vosdits  baillifsetseneschaux,  ou  à  leurs  lieu- 
»  tenans,  qu'ils  fissent  de  par  vous  comman- 
»  dc[nent,  tant  par  cris  et  publications  en  tous 
1)  les  lieux  accouslumés  à  faire  cris,  en  leurs 
))  bailliages,  seneschaussées,  et  ressort  d'iceux, 
))  comme  autrement,  à  tous  les  nobles,  et  gens 
))  qui  ont  puissance  de  eux  armer,  demeurans 
»  es  mêles  et  bornes  de  leurs  jurisdiclions  et 
»  ressorts,  qu'ils  aillent,  toutes  excuses  ces- 
))  sans,  en  leurs  personnes,  le  mieux  accom- 
»  pagnes  de  gens  d'armes  tant  qu'ils  pourront, 
»  montés  et  armés  suffisamment,  par  devers 
))  mon  très-redoulé  seigneur  et  fds,  vostre  aisné 
»  fils  monseigneur  de  Guyenne  ,  à  Rouen ,  ou 
»  ailleurs,  quelque  part  qu'il  sera,  le  plus  has- 
»  tivement  qu'ils  pourront. 

»  Et  loulesfois(mon  très-cher  seigneur)  com- 
»  bien  que  je  sois  vostre  !rés-humblc  et  Irès- 
))  prochain  parent,  vassal,  subjet,  chevalier, 
»  baron ,  comte ,  duc ,  et  deux  fois  pair  de 
»  France,  et  non  pas  seulement  pair  de  France, 
»  mais  doyen  des  pairs,  qui  est  la  première 
»  prérogative,  noblesse  et  dignité,  qui  à  cause 
»  de  seigneurie  soit  en  ce  royaume  après  la 
»  couronne.  Et  en  outre,  m'ayez  tant  fait  d'hon- 
»  neur,  que  je  suis  père  en  loy  de  mariage  de 
»  mondit  Irès-redouté  seigneur  et  fils  mondit 
))  seigneur  leduc  de  Guyenne,  vostreaisné  fils, 
))  et  héritier  universel,  à  cause  qu'il  a  espousé 
»  mon  aisnée  fille-,  cl  aussi  de  madame  I\Ii- 
»  chelle  vostre  fille,  à  cause  du  mariage  cele- 


510 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


»  br(^  on!rp  cllo ,  et  mon  fils  unique  ei  heri- 
»  lier  univer.scî ,  lefqiielles  clioses  nie  rendent 
»  autant  et  plus  (>bligé  i\  vous ,  et  à  vostrc 
M  royaume,  que  subjet  que  vous  ayez.  Neant- 
»  moins  vous  ne  m'avez  rien  mandé  en  cette 
»  partie  :  excepté  depuis  un  peu .  que  m'avez 
1)  mandéparmessire  Jean  Pioche,  chevalier,  et 
»  maistred"hosleldemondilseigneurelfils,que 
))  je  vous  envoyé  cinq  cens  hommes  d'armes , 
»  et  trois  cens  de  traict  :  et  que  vous  ne  vou- 
»  lez  pas  que  j'y  aille  en  personne ,  et  aussi 
»  beau  cousin  d  Orléans  :  pource  que  la  paix 
»  par  vous  faite  entre  nous  est  encore  bien 
»  nouvelle  :  cl  par  ainsi  on  me  tresmue  mon 
»  premier  estât  en  pairie  ,  dont  s'ensuit  dimi- 
»  nulion  de  mon  auctorité  :  et  me  veut-on  sous 
))  couleur  bien  légère  priver  du  service  que  je 
»  dois ,  et  suis  obligé  de  faire,  sur  peine  de 
))  mon  honneur,  qui  me  lie,  et  que  je  veux 
»  garder  plus  que  chose  terrienne  :  et  en  outre 
»  il  semble  que  l'on  ne  doit  avoir  fiance  en 
»  moy.  Laquelle  chose  m'est,  et  doit  estre 
))  griefve  et  despiaisanle,  tant  pour  les  obliga- 
))  tionsdessusdites,  que  aussi  parle  temps  passé 
»  je  me  suis  employé  le  plus  loyaumentquej'ay 
»  peu,  en  voslre  service,  accompagné  de  no- 
»  bles,  chevaliers,  et  escuyers  ,  qui  ont  connu 
))  et  cognoissent  ma  bonne  intention,  et  ne 
Y,  vous  voudrois  faire  aucune  faute  :  aussi  grâ- 
))  ces  à  Dieu  ,  vous  pouvez  estre  bien  et  loyau- 
))  ment  servy  sous  ma  compagnée.  Ce  nonobs- 
»  tant  (mon  Irès-rodouté  seigneur)  je  plains 
»  les  dommages  que  Ton  vous  porte,  et  à  vos- 
»  tre  royaume  :  je  plains  la  petite  résistance 
:;  qui  y  est  mise  :  je  plains  le  grand  inconve- 
•»  nient  qui  est  taillé  de  s'en  ensuivre ,  si  bon 
»  remède  n'y  est  mis.  Et  aussi  je  considère  Tes- 
1)  laten  quoy  je  suis  sous  vostre  souveraineté, 
■»  qui  est  moult  grand  et  honorable,  comme 
))  dit  est.  .Te  considère  en  outre  ,  que  je  veux 
»  et  dois  aussi  bien  garder  paix  nouvelle, 
■»  comme  si  elle  estoil  ancienne  de  cent  ans  et 
-»  plus  -,  et  que  de  tant  plus  qu'elle  est  fraische 
>)  et  nouvelle,  de  tant  plus  doit  avoir  chacun 
»  bonne  mémoire  de  la  bien  garder,  et  seroit 
))  plus  grande  faute  de  l'enfraindre.  Et  ne  doit-  1 
»  on  point  s'imaginer  que  mondit  beau  cou-  j 
«  sin  d'Orléans,  ny  moy,  ny  autre  quelconque,  j 
M  voulussions  faire  si  grande  faute  envers  i)ieu,  ! 
»)  envers  vostre  majesté,  et  envers  vostre  royau-  ! 
M  me ,  à  la  confusion  et  désolation  de  nous  mes-  j 
»  mes.  (|ui  par  vostre  félicité  sommes  en  voye  I 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (I4l5) 

)  de  toute  prospérité,  et  par  vostre  adversité 
)  sommes  du  tout  abbaissés  et  descheus.  Et 
)  doit  avoir  ce  regard  toute  bonne  imagina- 
tion, que  en  tel  temps  qui  est  si  périlleux, 
envers  vous,  et  envers  vostre  royaume,  sup- 
posé que  aucune  paix  ne  fust  entre  vos  sub- 
jets, on  devroit  pour  loyaument  faire  son 
devoir  envers  vous,  et  éviter  le  péché  de  fe- 
lonnie,  faire  abstinence  de  guerre,  et  venir 
d'un  commun  accord  à  la  soustenance  et  dé- 
fense de  vous,  et  de  vostredil  royaume. 
Quant  est  de  moy,  je  tiens  que  ainsi  le  fe- 
rions nous ,  si  nous  estions  en  tels  termes ,  ce 
que  nous  sommes.  Dieu  mercy  et  vostre 
bonne  ordonnance.  Et  en  outre  ne  faut  point 
douter,  veu  la  grande  entreprise  faite  contre 
vous,  tjue  ladite  provision  ne  soit  trop  pe- 
tite que  votis  me  demandez.  Et  tout  ce  con- 
sidéré, chacun  peut  assez  sçavoir  que  je  ne 
dois  pas  laisser  perdre  ce  royaume  ;  mais  dois 
employer  ma  loyauté,  sans  avoir  regard  à  ce 
qu'aucuns  vous  pourroient  dire  au  contraire. 
Et  pource  (mon  Irès-redouté  seigneur)  je 
vous  escris  présentement,  vous  suppliant 
très-humblement  que  à  ce  que  dit  est  vous 
plaise  adviser,  et  considérer  au  bien  et  hon- 
neur de  vous  et  de  vostre  royaume ,  et  aussi 
de  moy,  qui  n'ay  pas  intention  de  laisser  per- 
dre vostre  seigneurie ,  là  où  je  pourray  loyau- 
ment employer  mon  service.  Et  sur  ce  (mon 
très-redoulé  seigneur  )  vous  plaise  à  moy 
envoyer  response  par  le  porteur  de  cesles,  et 
par  vos  bonnes  et  gratieuses  lettres,  car  par 
vertu  des  obligations  dessusdites,  je  suis  con- 
traint et  obligé  au  salut  de  vous  ,  et  de  vos- 
tre royaume,  dont  le  mien  estât  dépend.  Et 
je  tiens  que  les  autres  nobles  de  vostre  royau- 
me feront  ce  qui  leur  appartient.  Quant  est 
de  moy,  au  plaisir  de  Dieu,  je  ne  laisseray 
point  tousjours  à  faire  mon  devoir,  en  gar- 
dant la  profession ,  et  possession  de  mon 
doyenné  des  pairs,  h  la  fin  désirée  et  glo- 
rieuse que  vous  demandez  à  rencontre  de 
vostre  adversaire  :  tesmoin  le  Tout-Puissant, 
lequel  (mon  très-redoulé  soigneur)  je  prie 
que  il  vous  ait  en  sa  saincte  garde,  et  vous 
doint  bonne  vie  et  longue,  en  toute  unité  et 
bonne  paix.  Escript  A  Argilly,  le  vingt-qua- 
triesme  jour  de  septembre ,  mille  quatre 
cens  et  quinze.  » 


(1415)  PAR  JEAN  JLVEN 

Enmit  la  copie  des  lettres  royaux  en  double  I 
queue,  que  le  sire  de  Moreuil ,  chevalier  et 
maislre  Jean  de  f^ailly,  président  en  parle-  \ 
ment ,  ambassadeurs  du  roy,  et  de  monsei-  ! 
gneiir  de  Guyenne ,  ont  apporte  à  monsei-  j 
gneiir  le  duc  de  Bourgongne ,  pour  la  repa-  j 
ration  de  son  honneur.  ! 

Charles  par  la  grâce  de  Dieu  roy  de  France, 
h  lous  ceux  qui  ces  présentes  lettres  verront, 
salut.  «  Comme  pour  plusieurs  considérations, 
))  nous  nous  fussions  traicts  et  avancés  ix  grande 
M  assemblée  de  gens  d'armes  devant  la  ville 
))  d'Arras,  et  illec  par  devant  nous  fussent  ve- 
))  nus  deparnosfre  très-cher  et  trés-amé  cou- 
))sin,  le  duc  de  Bourgongne,  en  grande  re- 
»  verence  et  humilité,  nos  très-chers  et  très- 
))  amés  cousins  et  cousines,  le  duc  de  Brabant, 
»  la  comtesse  de  Hainaut,  et  nos  bien-aimés 
»  les  députés  de  par  les  trois  estais  du  pays 
»  de  Flandres,  ayans  procuration  et  puissance 
»  de  noslre-dit  cousin  de  Bourgongne,  les- 
»  quels  nous  exposèrent  les  excuses,  et  aussi 
))  les  grandes  et  entières  afTeclion  et  volonté  qu'il 
»  avoit  envers  nous ,  et  nous  firent  telle  obeïs- 
»  sance ,  que  on  fusmes  conlens  :  et  dès  lors 
»  eussions  nostre-dit  cousin  receu  en  nostre 
»  bonne  amour  et  bonne  grâce.  Et  avec  ce, 
»  ayons  ordonne  eslrepaix  entre  tous  nos  sub- 
))  jets.  Laquelle  paix  iceluy  nostre  cousin  de 
»  Bourgongne  a  soiemnellemcnt  sur  In  vraye 
»  croix,  et  saincts  Evangiles  de  Dieu,  juré,  et 
M  de  ce  baillé  ses  lettres  patentes  seellées  de 
)>  son  grand  seel.  Sçavoir  faisons,  que  iceluy 
M  nostre-dit  cousin  de  Bourgongne  ,  nous  vou- 
»  Ions  et  reputons,  et  voulons  estre  tenu,  et 
»  réputé  partout  pour  nostre  bon  et  loyal  pa- 
»  rent,  vassal,  subjet ,  et  bien-vueillant.  No- 
))  nobstant  quelconques  nos  lettres  ,  que  ayons 
»  fait  publier  au  contraire,  lesquelles  nous  ne 
»  voulons  estre  d'aucun  effect  contre  la  teneur 
»  de  ces  présentes,  ny  prejudicier  à  icelles.  Et 
M  défendons  à  tous  nos  subjets  quelconques  par 
»  ces  présentes ,  sur  peine  d'encourir  nostre 
))  indignation  ,  que  pour  occasion  de  nosdites 
»  lettres,  par  paroles,  prédications,  sermons, 
»  ne  autrement,  ils  ne  disent,  ny  ne  fassent 
»  aucune  chose  à  la  charge  ou  deshonneur  de 
»  nostredit  cousin  de  Bourgongne,  en  quelque 
))  manière  que  ce  soit.  Si  donnons  en  mande- 
»  ment  à  nos  amés  et  féaux  conseillers,  les  gens 
»  lenans  et  qui  tiendront  nostre  parlement  à 


\E  DES  URSINS.  511 

))  Paris ,  au  prevost  de  Paris ,  et  à  lous  nos  se- 
»  nescliaux,  buillifs,  prevosts,  et  autres  nos  jus- 
»  liciers,  et  onkiers  quelconques,  et  leurs  lieu- 
»  lenans ,  et  à  chacun  d'eux  ,  si  comme  à  luy 
»  appartiendra,  que  contre  ce  que  dit  est,  ils 
»  ne  fassent  ou  soutirent  aucune  chose  estre 
))  faite  :  en  punissant  chacun  endroit  soy  les 
»  Iransgresseurs,  de  telle  punition  selon  le  me- 
»  fait,  que  ce  soit  exemple  à  tous  autres  de  eux 
»  en  garder.  Et  en  outre  fassent  |)ublier  ces 
»  présentes  partout  où  il  appartiendra.  Au 
))  vidimus  desquelles,  fait  sous  seel  royal  et 
»  autentique,  nous  voulons  foy  estre  adjouslée 
»  comme  à  ce  présent  original.  En  lesmoin  de 
»  ce  ,  nous  avons  fait  mettre  nostre  seel  à  ces 
»  présentes.  Donné  à  Paris  le  dernier  jour 
))  d'aoust ,  l'an  de  grâce  mille  quatre  cens  et 
»  quinze ,  et  de  nostre  règne  le  trente-cin- 
»  quiesme.»  Ainsi  signé  par  le  roy,  à  la  rela- 
tion du  grand  conseil,  tenu  par  monseigneur 
de  Guyenne.  IMauiîegard. 

Lettres  sur  l'abolition,  apportées  à  monseigneur 
de  Bourgongne  par  lesdits  ambassadeurs. 

Charles ,  etc.  A  lous  ceux  ,  etc.  ,  salut, 
«  Comme  nous  ayons  pitié  et  compassion  des 
»  grandes  oppressions ,  pertes  et  dommages, 
»  que  nostre  peuple  a  eu  et  soustenu  au  temps 
)>  passé,  à  l'occasion  des  guerres  et  armées 
))  faites  en  nostre  royaume  ,  voulans  nos  sub- 
»  jets  garder ,  relever  et  préserver  d'icelles  op- 
»  pressions.  Et  pour  autres  causes  et  conside- 
))  rations  à  ce  nous  mouvans,  ayons  fait,  voulu^ 
»  ordonné  et  commandé  paix  ferme  et  stable 
»  en  nostre  royaume  et  entre  nos  subjets.  Et 
»  avec  ce,  ayons  fait  et  ordonné  certaine  abo- 
»  lition  de  ce  qui  a  esté  fait  depuis  la  paix  de 
»  Pontoise,  de  laquelle  furent  exceptées  cinq 
»  cens  personnes ,  lesquelles  dévoient  estre 
»  nommées  dedans  la  fesle  de  Sainct-Jean- 
»  Baptiste ,  dernièrement  passée.  Exceptés 
»  aussi  ceux  qui  par  nostre  justice  avoient  esté 
»  bannis  depuis  le  temps  dessusdit.  Eussions 
»  en  outre  voulu  ,  que  ceux  qui  avoient  esté 
»  éloignés  de  nostre  ville  de  Paris  et  des  autres 
))  villes  de  nostre  royaume,  ou  qui  de  leurs  vo* 
»  lontés  s'esloient  absentés  de  leurs  demeu- 
»  rances  par  suspection ,  demeurassent  esloi- 
»  gnés  et  absentés  hors  de  nostre  ville  deParis^ 
»  et  des  autres  villes  et  lieux,  dont  ils  avoient 
»  esté  esloignés.  jusques  à  deux  ans.  Sçavoi 


612 


HISTOIRE  DL  CIIARi.ES  VI,  ROI  DE  FRANGE 


(1415) 


»  faisons  qui'  pour  coiisicieralion  d(^  c(>  qiM^  dit 
n  est,  H  autres  causes  cl  consideralions  à  ce 
»  nous  iiiouvans,  voulans  eslcndrc  nostre  iibe- 
1)  râiilé,  au  faictdc  ladite  abolition ,  avons  vou- 
')  lu,  ordonné  et  octroyé,  voulons,  ordonnons 
»  ([  octroyons  de  nostre  pleine  auclorité  et  puis- 
1)  sance  royalle  par  ces  présentes,  que  les  cinq 
')  cens  personnes  esloignées  et  bannies,  soyent 
»  compris  en  ladite  abolition,  et  que  d'icelle  ils  j 
1'  jouyssent  et  usent,  comme  s'ils  n'eussent  au-  j 
»  cunenient  esté  exceptés  de  ladite  abolition,  i 
')  Exceptés  toutcsfois  llclyon  de  Jacquevillcet  , 
»  llobiîiei  de  IMailly,  clicvaliers,  niaistrc  Jean  | 
»  de  Troycs,  niaistre  Henry  de  Troyes,  Jean 
»  l'aient,  Simon  Caboche,  Denisot  de  Cliau- 
1)  mont,  maistse  Laurcns  Calot,  Thomas  Le 
^)  Goix,  Jean  Le Goix,  Guillaume  Le  Goix,  Colin 
')  deLa  Vallée,  Jean  Rouyn,  inaislre  Guillaume 
»  Baraultct  sa  femme,  Jean  Paumier,  maistre 
»  Félix  du  Bois,  maislre  Jean  Rapioiit,  maistre 
»  Toussaint  Rarat,  Guillaume  Goûte,  Jean  du 
»  Boisauron,  Jean  Errault,  Jean  Rourdon,  dit 
))  Rousselet,  battelier,  GuilîaumeBailIel,  David 
»  du  Conseil,  Antoine  de  Forcst,  maistre  Nicole 
»  du  Quesnoy  ,  Jacques  de  Sarcy,  Jean  Maille, 
»  orfèvre,  Jean  de  Rouen  ,  fils  de  la  trippiere 
»  du  puis  Nostrc-Dame  de  Paris,  Jean  Maillart, 
»  Jean  Tillart,  procureur  en  chastelet,  Jean  de 
»  Sàinct-Yno,  boucher,  Jean  Le  Fort,  Thomas  Le 
»  Sueur,  prevost  de  Sainct-Donys,  Jacques  Le 
»  Sueur,  François  Lorfevre,  Cliaussetier,  Ma- 
»  hiet  Roiieaue,  prisonnier,  Jtan  de  Poligny, 
))  dit'Chastelain,  Colin  LelMauvais,  JeanPaste, 
»  Jean  Le  Coq,  Jean  Le  Clerc,  dit  petit  prevost, 
»  Thomas  Quillet ,  et  maislre  Jacques  Cadot, 
»  lesquels  pour  considération  de  plusieurs  ex- 
»  ces,  par  eux  commis,  et  perpétrés  au  des- 
»  plaisir  de  nous,  de  nosire  Irés-clicre  et  trés- 
»  ainéc  compagne  la  reyne,  et  de  nostre  Irés- 
»  cher  et  trés-amé  fils  le  duc  de  Guyenne,  dau- 
))  phin  de  Viennois ,  nous  ne  voulons  estre 
»  compris  en  icclle  abolition.  En  lesmoin  de 
»  ce,  nous  avons  fait  in(  lire  nostre  seel  à  ces 
»  présentes.  Donné  à  Pari.^ ,  le  dernier  jour 
«daoust,  Tan  de  grâce  mille  quain;  cens  el 
«  (piinze.  ))  MAUi'.EGAr.D. 

Hefipoiisrs  fftilcs  par  le  duc  de  Bourgongne, 
.  aux  requestes  dcA  dessusdils  ambassadeurs, 
au  mois  de  septembre,  l'an  mille  quatre  cens 
et  quinze. 

Premier  arlic'le  (ricelles  requeslcs  contenant 


au  premier  poinct,  que  monseigneur  de  Rour- 
gongnese  déporte  des  proteslalion  qu'il  fil,  en 
faisant  le  serment  de  la  paix,  le  penulliesme 
jour  de  juillet  dernier  passé.  Rcspond  mondit 
seigneur  de  Rourgongne  :  «  Que  pour  complaire 
»  et  obeyrau  roy,  et  à  monseigneur  deGuyen- 
))  ne,  et  pour  la  grande  aiïection  qu'il  a  d'en- 
))  tretcnir  la  paix,  pour  le  bien  du  roy  et  du 
»  royaume,  il  se  déporte  desdites  protestations. 
»  Combien  que  son  intention  est  de  requérir  et 
»  de  su[>p!ier  au  roy,  el  à  mondil  seigneur  do 
^)  Guyenne,  que  les  réservés  el  exceptés  en  l'a- 
))  bolilion  dernièrement  faite  par  le  roy  (de  la- 
»  quelle  il  luy  a  envoyé  ses  lettres  patentes  par 
M  ses  ambassadeurs  dessusdils)  soycnl  compris 
»  en  icelle,  ou  au  iuoins  jouyssent  d'icelle.  » 

Item.  Au  second  poincl  contenu  audit  article 
desdiles  requestes,  contenant  que  des  lettres 
dudit  serment  fait  par  mondit  seigneur  de 
Rourgongne,  soit  oslée  la  modification  conte- 
nue en  la  fin  d'icelles  lettres,  qui  se  commence, 
«  pourveu  que  semblable  serment  fassent,  etc.,» 
el  que  lesdiles  lettres  soient  pures  et  absolues. 
Respond  nîondil  seigneur  de  Rourgongne  : 
(c  Qu'il  veut,  cl  consent  lesdiles  lettres  estrc 
»  pures  el  absolues,  au  regard  de  ceux  qui 
»  tiendront  la  paix.  Et  quant  aux  autres,  si 
))  aucuns  y  en  avoil,  qui  ne  tinssent  ladite  paix, 
»  mondit  seigneur  de  Rourgongne,  ne  veut  no 
»  entend  point,  que  sondit  serment  le  lie,  au 
»  regard  d'iceux.  » 

ftem.Au  liers  point  contenu  audit  article, 
conîenanl  que  semblable  serment  fassent  les 
oITicicrs  et  principaux  conseillers  de  mondit 
seigneur  de  Rourgongne,  estans  devers  luy. 
Respond  mondit  seigneur  de  Rourgongne, 
qu'il  luy  plaist  bien. 

Item.  yV  l'article  desdites  lettres  contenant, 
q.ue  c'est  l'intention  du  roy,  et  de  mondit  sei- 
gneur de  Guyenne  ,  que  le  roy  de  Sicile  soit 
compris  en  ladite  paix,  etc.  Et  que  pour  quel- 
que chose  faite  au  temps  passé,  mondit  sei- 
gneur de  Rourgongne,  ne  luy  fasse  aucun  dcs- 
tourbier  ou  cmpeschcmcnt,  etc.  Et  luy  offrant 
par  le  roy,  que  s'il  deult  aucune  chose  dudit 
roy  de  Sicile,  (}ue  le  roy  et  monseigneur  de 
Guyenne  luy  en  feront  faire  raison.  Respond 
mondit  seigneur  de  Rourgongne,  «  qu'il  a  bien 
))  cause  de  soy  douloir  dudit  roy  de  Sicile, 
»  pource  que  sans  cause  raisonnable  il  luy  rcn- 
»  voya  sa  fille,  etc.  Et  ù  la  grande  charge  de 
»  l'honneur  domai)dil  seigneur  de  Bourgongne, 


(1415) 

»  oX  de  tout  son  lignage.  Et  que  aussi  le  loy 
»  de  Sicile  relient  grande  somme  de  deniers, 
))  que  mondil  seigneur  de  Bourgongne  luy  avoit 
»  payé  pour  sadile  fille,  avec  joyaux,  vaisselle, 
»  et  autres  choses.  El  aussi  se  deuil  pour  deux 
»  autres  causes  à  déclarer  quand  temps  sera. 
»  Neanlmoins  mondil  seigneur  de  Bourgongne 
»  se  déporte  de  faire  aucune  poursuite  par  voye 
»  de  faict  contre  ledit  roy  de  Sicile,  pourveu 
»  que  le  roy,  et  monseigneur  de  Guyenne  luy 
»  feront  raison  des  choses  dessusdites  sommai- 
«  renient,  et  de  plein,  sans  figure  de  jugement, 
»  dedans  six  mois ,  après  qu'ils  en  seront  re- 
»  quis  par  mondit  seigneur  de  Bourgongne. 
»  Autrement  que  mondit  seigneur  dès  lors  en 
»  avant  se  puisse  pourvoir  de  remède,  selon  ce 
n  que  bon  luy  semblera.  » 

Item,  k  Taulre  article  desdites  requestes, 
contenant  que  le  roy  et  mondit  seigneur  de 
Guyenne  défendent  à  mondil  seigneur  de  Bour- 
gongne, qu'il  ne  fasse  aucun  grief  ou  dommage 
au  duc  de  Bar  pour  cause  de  délivrance  des 
ambassadeurs  du  roy  venans  du  sainct  concile, 
et  pour  la  démolition  du  chastel  de  Saucy.  Res- 
pond  mondit  seigneur  de  Bourgongne ,  «  que 
»  son  intention  n'est,  et  ne  fut  oncques,  d'en- 
))  dommager  le  duc  de  Bar,  ny  ne  sera  au 
))  temps  à  venir,  pour  occasion  des  choses  des- 
»  susdites,  d 

Item.  A  l'autre  article  desdiles  requestes, 
contenant  que  mondit  seigneur  de  Bourgongne 
fasse  mettre  au  délivre  et  hors  de  ses  mains 
toutes  les  terres,  rentes  et  revenus  du  comte  de 
Marie,  du  comte  de  Tonnerre  et  de  ses  frères, 
du  seigneur  de  Roussay,  du  seigneur  de  Gau- 
court,  et  autres,  etc.  Respond  mondit  seigneur 
de  Bourgongne,  «  qu'il  le  fera  volontiers,  c'est 
))  à  sçavoir  les  rentes,  terres  et  revenus  qui  ont 
»  esté  par  luy  empeschés,  pour  cause  de  divi- 
»  sions  et  discords  advenus  en  ce  royaume, 
))  depuis  la  paix  de  Pontoise.  Et  de  ce  baillera 
»  ses  lettres  patentes  à  ceux  à  qui  il  appartien- 
»  dra.  Toutefois  l'intention  de  mondit  seigneur 
))  de  Bourgongne  est,  que  le  roy  et  les  autres 
»  seigneurs  le  fassent  pareillement  à  ceux  qui 
»  ont  sous  eux  leurs  terres  empeschées,  selon 
»  la  forme  et  teneur  de  l'ordonnance  du  roy  sur 
«  ce  faite.  » 

Item.  A  l'article  d'icelles  requestes ,  conte- 
nant que  mondit  seigneur  de  Bourgongne  esloi- 
gne  et  mette  hors  de  sa  compagnée,  et  de  ses 
terres  et  pays  ceux  qui  par  la  réservation  der- 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


513 


niere  sont  dcuemenl  bannis.  Respond  mondit 
seigneur  de  Bourgongne,  «  qu'il  les  csloignera 
»  de  luy  et  de  ses  pays,  eslans  en  ce  royaume.  » 

Item.  A  l'autre  article  desdiles  requestes, 
faisant  mention  des  canons,  etc.  Respond  mon- 
dit seigneur  de  Bourgongne,  «  qu'il  escrira  vo- 
»  lontiers  par  ses  lettres  au  gouverneur  d'Ar- 
»  ras,  qu'il  baille  et  délivre  aux  gens  du  roy 
))  tout  ce  qu'il  trouvera  desdits  canons,  et  au- 
»  1res  habillemens  de  guerre,  estant  en  ladite 
»  ville  d'Arras,  et  ailleurs,  à  son  pouvoir.  » 

Item.  A  l'arlicle  contenant  que  monseigneur 
de  Bourgongne  fasse  délivrer  les  prisonniers. 
Respond  mondit  seigneur  de  Bourgongne  , 
<(  qu'il  le  fera,  pourobeyr  au  roy,  el  à  monsei- 
))  gneur  de  Guyenne  :  jaçoit  qu'il  luy  soit  bien 
»  grief  de  délivrer  maistre  Henry  de  Betisy, 
))  pour  les  causes  qui  ont  esté  dites  cl  propo- 
))  sées  à  mondit  seigneur  de  Guyenne,  et  aussi 
))  est  rinlenlion  de  monseigneur  de  Bourgongne 
))  que  le  vicomte  de  Murât,  et  autres,  qui  ont 
»  esté  pris,  soyent  mis  à  pleine  délivrance.  » 

Item.  A  la  première  partie  de  l'article  conte- 
nant que  monseigneur  de  Bourgongne  envoyé 
cinq  cens  hommes  d'armes,  el  trois  cens  hom- 
mes de  Iraicl.  Respond  mondil  seigneur  de 
Bourgongne,  «  qu'il  en  fera  bonne  et  briefve 
)-  diligence,  et  non  pas  seulement  dudit  nom- 
»  bru,  mais  de  plus  grand,  attendu  la  nécessité 
))  qui  est.  » 

Item.  A  la  seconde  partie  dudit  article,  con- 
tenant que  par  le  plaisir  et  licence  dudit  mon- 
seigneur de  Bourgongne,  monseigneur  le  comte 
de  Charolois  et  son  fils  voise  en  l'armée  que  le 
roy  fait  maintenant.  Respond  ledit  duc  de 
Bourgongne ,  «  qu'il  mandera  audit  monsei- 
))  gneur  de  Charolois,  qu'il  se  mette  sus  à  puis- 
»  sance,  pour  y  aller  le  plus  grandement  ac- 
))  compagne  qu'il  pourra.  » 

Item.  A  la  tierce  partie  dudit  article,  conte- 
nant que  pour  avoir  du  navire  à  l'Escluse, 
mondit  seigneur  de  Bourgongne  veuille  donner 
aide  et  confort.  Respond  mondit  seigneur  de 
Bourgongne,  «  qu'il  fera  assembler  le  plus  gran- 
))  dément  qu'il  pourra  de  navire,  {wur  eslre 
))  prest  au  service  du  roy,  et  de  ce  escrira  à 
))  sondit  fils  monseigneur  de  Charolois.  » 

Item.  A  l'article  desdiles  requestes,  contenant 
que  mondit  seigneur  de  Bourgongne  fasse  vui- 
der  les  gens  d'armes  eslrangers,  qui  son  sur 
le  pays.  Respond  mondit  seigneur  de  Bourgon- 
gne, ((  qu'il  le  fera.  »  , 

33 


HISTOIRE  DE  CHARLES  \1,  ROI  DE  FRANCE 


Item.  A  rarlicle  conlenanl  que  monseigneur 
de  Bourgongne  consente  que  les  aydes  derniè- 
rement mises  sur  ce  royaume  ,  pour  résister  à 
i'encontre  des  Anglois ,  ayant  cours ,  et  soyent 
levés  en  ses  terres  et  pays ,  es  lieux  et  terres 
où  on  les  a  accoustumé  lever.  Respond  mon- 
dit  seigneur  de  Bourgongne,  «  que  son  pays 
»  d'Artois,  est  pays  de  frontière  :  et  comme  il 
»  a  entendu  ,  desja  les  Anglois  sont  descendus 
.)  à  Calais  pour  dommager  ses  pays  de  par 
»  delà.  Parquoy  considéré  que  mondit  seigneur 
»  de  Bourgongne  a  intention  d'avoir  gens  d'ar- 
»  mes  par  delà  en  grand  nombre ,  pour  defen- 
»  dre  ses  pays ,  et  défendre  l'entrée  ausdits  An- 
»  glois  :  et  pource  aussi  que  sondit  pays  est 
»  moult  foulé ,  tant  pour  les  gens  d'armes  qui 
))  y  furent  l'année  passée ,  comme  pour  repa- 
»  rations  et  gardes  qu'il  convient  faire  es  bon- 
1)  nés  villes  dudit  pays.  Supplie  mondit  sei- 
»  gneur  de  Bourgongne  au  roy  ,  et  à  monsei- 
))  gneur  de  Guyenne ,  qu'ils  s'en  veuillent  de- 
»  porter ,  et  les  laisser  à  mondit  seigneur  de 
»  Bourgongne.  » 

Item.  A  l'article  contenant  que  mondit  sei- 
gneur de  Bourgongne  veuille  mander  par  ses 
lettres  patentes  en  ses  terres ,  et  seigneuries  de 
Flandres  et  d'Artois ,  qu'il  laisse  cueiller  et 
lever  par  les  commis  du  roy  un  subside  équi- 
valent à  un  dixiesme ,  que  le  clergé  de  France 
et  du  Dauphiné  a  octroyé  au  roy.  Respond 
mondit  seigneur  de  Bourgongne,  «  que  ce 
»  n'appartient  point  à  luy,  considéré  que  c'est 
))  faict  d'église.  Toutesfois  mondit  seigneur  de 
))  Bourgongne  n'y  boutera  point  d'empesche- 
))  ment.  » 

Item.  Au  dernier  article,  contenant  que 
mondit  seigneur  de  Bourgongne  remédie  sur 
ce  que  Jacqueville  a  deffîé  de  feu  et  de  sang 
les  villes  de  Sens ,  de  la  Neufvillc-le-Roy ,  de 
Brayne-l'Archevesque ,  et  de  Sainct-Julien  du 
Sault,  etc.  Respond  mondit  monseigneur  de 
Bourgongne,  «  que  de  ce  que  Jacqueville  en  a 
»  fait  sans  son  sceu,  il  luy  en  a  bien  despieu. 
»  Parquoy  il  fera  que  ledit  Jacqueville  escrira 
))  ausdites  villes  lettres ,  par  lesquelles  il  se 
»  desporlera  desdites  deffîances.  » 


(1415) 

Ce  sont  les  requcstes  et  supplicatwns ,  que 
monseigneur  de  Bourgongne  fait  humblement 
au  roy  et  à  son  très-redouté  seigneur  mon- 
seigneur de  Guyenne ,  baillées  par  mondit 
seigneur  de  Bourgongne  au  seigneur  de  Mo- 
reuil,  et  à  maislre  Jean  de  f^ailly,  président 
au  parlement. 

Premièrement.  Qu'il  plaise  au  roy  et  à  mon- 
dit seigneur  de  Guyenne ,  octroyer  lettres  à 
mondit  seigneur  de  Bourgongne,  par  lesquel- 
les quarante-cinq  personnes,  exceptées  en  l'a- 
bolition générale  dernièrement  faite  et  envoyée 
par  le  roy  à  mondit  seigneur  de  Bourgongne, 
soient  compris  en  ladite  abolition  ,  nonobstant 
ladite  exception.  Et  s'il  ne  plaisoit  au  roy  oc- 
troyer si  ample  abolition ,  qu'il  luy  plaise  d'es- 
tre  content  d'en  excepter  jusques  à  sept ,  qui 
furent  nommés  devant  Arras,  lesquels  luy  ont 
esté  nommés  par  les  ambassadeurs  dudit  sei- 
gneur de  Bourgongne ,  qui  dernièrement  ont 
esté  devers  luy  et  mondit  seigneur  de  Guyenne. 

Item.  Que  le  roy  et  mondit  seigneur  de 
Guyenne  fassent  abolir  et  mettre  au  néant  tous 
procès  qui  sont  meus  tant  en  la  cour  de  parle- 
ment ,  que  autres ,  tant  d'église  comme  sécu- 
liers ,  contre  les  traités  de  la  paix  d'Auxerre , 
de  Pontoise  ,  et  de  ce  présent  dernier  traité  , 
spécialement  du  sire  de  Sainct-Brix ,  de  la 
vefve  messire  Guy  d'Aigreville ,  de  Robinet  le 
vicomte,  prisonnier  de  l'archevesque  de  Sens, 
de  messire  Jean  Macelier,  ditCatat,  chapelain 
de  l'église  de  Laon ,  prisonnier  es  prisons  de 
l'evesque  de  Paris  et  d'autres.  Et  que  de  ce  , 
le  roy  baille  lettres  convenables. 

Item.  Que  le  roy  et  mondit  seigneur  de 
Guyenne,  mettent  à  pleine  délivrance  tous 
prisonniers  qui  sont  pris,  ou  empeschés,  avec 
leurs  biens,  pour  occasion  des  discords  et  dé- 
bats advenus  depuis  lesdits  traités  de  paix 
d'Auxerre  et  de  Pontoise.  Attendu  que  aboli- 
tion générale  a  esté  faite  sur  ce  par  le  roy,  de 
laquelle  ils  doivent  jouyr. 

Copie  des  lettres  patentes  que  monseigneur  de 
Bourgongne  a  baillé  aux  ambassadeurs ,  du 
département  qu'il  fait  des  protestations,  dont 
dessus  est  faite  mention. 

Jean  duc  de  Bourgongne,  comte  d'Artois, 

de  Flandres  et  de  Bourgongne,  à  tous  ceux  qui 

'  ces  présentes  lettres  verront ,  salut,  u  Comme 


(1415) 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  UHSINS. 


515 


»  en  faisant  le  serment  que  nous  fisnies  le  pre- 
»  mier  jour  de  juillet  dernier  passé,  sur  le  faict 
»  de  la  paix  ordonnée  par  monseigneur  le  roy 
»  en  son  royaume ,  nous  eussions  prolesté ,  » 
que  nous  faisions  le  serment ,  soubs  espérance 
et  confiance,  que  mondit  seigneur  le  roy  et 
son  très-redouté  seigneur  et  fils,  monseigneur 
le  duc  de  Guyenne,  ayant  le  gouvernement 
de  ce  royaume,  nous  passassent  et  accom- 
plissent certaines  requestes  que  paravant  leur 
avons  faites  par  nos  ambassadeurs  ,  à  eux  sur 
ce  envoyés  :  tant  pour  avoir  lettres  royaux  pa- 
tentes sur  la  réparation  de  nostre  honneur,  au 
regard  d'aulres  lettres  royaux  ,  qui  paravant 
avoient  esté  publiées  alencontre  de  nous ,  et 
sur  lettres  d'abolition  générale  que  deman- 
dions, comme  d'autres  nos  requestes,  et  que 
autrement  ne  voulions  estre  liés  de  nostredit 
serment.  Surquoy  mondit  seigneur  le  roy  ,  et 
aussi  mondit  seigneur  de  Guyenne ,  ont  envoyé 
par  devers  nous  messire  Thibault  de  Soissons 
chevalier ,  seigneur  de  Moreuil ,  et  maistre 
Jean  de  Vailly  président  en  parlement,  leurs 
ambassadeurs ,  qui  nous  ont  requis  que  des- 
dites protestations  nous  nous  voulussions  dé- 
porter. «  Sçavoir  faisons  que  pour  obeyr  à 
»  monseigneur  le  roy  et  à  mondit  seigneur  de 
»  Guyenne,  et  aussi  pource  que  nous  avons 
»  receu  lesdites  lettres  royaux  ,  sur  la  repara- 
»  tion  de  nostre  honneur,  et  autres  lettres  d'a- 
»  bolition  générale,  contenans  aucune  reser- 
1)  vation,  nous  nous  sommes  déportés  et  de- 
»  portons  par  ces  présentes  du  tout  en  tout 
»  d'icellcs  protestations ,  et  icelles  mettons  au 
»  néant.  Et  neantmoins  est  nostre  intention  , 
»  de  poursuivre  par  humble  requeste ,  par 
»  devers  monseigneur  le  roy  ,  et  mondit  sei- 
»  gneur  de  Guyenne ,  Taccomplissement  de 
»  l'entérinement  de  nosdites  requestes,  à  eux 
»  faites  de  par  nosdits  ambassadeurs ,  en  ce 
»  qui  reste  à  entériner  et  accomplir  d'icelles 
»  requestes.  En  tesmoin  de  ce,  nous  avons  fait 
))  mettre  nostre  scel  à  ces  présentes.  Donné  en 
))  nostre  chastel  d'Argilly,  le  vingt-quatriesme 
»  jour  du  mois  de  septembre ,  l'an  de  grâce 
))  mille  quatre  cens  et  quinze.  »  Ainsi  signé  , 
par  monseigneur  le  duc,  en  son  grand  conseil. 

Bordes. 


liesponses  faites  par  le  duc  de  Buurgongne.  au 
mois  de  septembre  l'an  mille  quatre  cens  et 
quinze ,  à  messire  Jean  Pioche,  à  luy  envoyé 
de  par  le  roy  avant  les  ambassadeurs  des- 
susdits. 

Premièrement.  A  ce  que  le  roy  et  monsei- 
gneur de  Guyenne  ont  fait  sçavoir  par  ledit 
Pioche  audit  seigneur  de  Bourgongne  leur  bon 
estât,  la  descendue  des  Anglois  au  royaume  , 
envoyé  les  copies  des  lettres  du  roy  d'Angle- 
terre ,  et  de  la  response  qui  luy  a  esté  faite  ,  et 
aussi  des  nouvelles  de  par  delà  ,  mondit  sei- 
gneur de  Bourgongne  les  en  remercie  tant 
humblement  comme  il  peut. 

Item.  Quant  à  ce  que  ledit  Pioche  a  dit  de 
par  le  roy  ,  et  mondit  seigneur  de  Guyenne  . 
qu'il  se  tienne  en  ses  pays  :  mondit  seigneur 
de  Bourgongne  en  escrira  bien  à  plain  son 
intention  au  roy  ,  et  à  mondit  seigneur  de 
Guyenne. 

Item.  A  ce  que  ledit  Pioche  a  dit .  que  mon- 
seigneur de  Bourgongne  envoyé  par  delà  cinq 
cens  hommes  d'armes  ,  et  trois  cens  hommes 
de  traict.  Respond  mondit  seigneur  de  Bour- 
gongne, "  quil  en  fera  bonne  et  briefre  dili 
))  gence,  et  non  pas  seulement  dudit  nombre 
»  mais  de  plus  grand.  » 

Item.  A  ce  que  ledit  Pioche  a  dit,  que  mon- 
dit seigneur  de  Bourgongne  escrive  à  monsei- 
gneur de  Charolois ,  que  toutes  choses  néces- 
saires au  faict  de  la  guerre  du  roy,  contre  ses 
adversaires  d'Angleterre,  tant  de  navire  à 
l'Escluse ,  comme  ailleurs  es  marches  de  Flan- 
dres, comme  en  poudres,  canons,  artillerie  et 
autres  habillemens  de  guerre  ,  fasse  délivrer. 
Respond  mondit  seigneur  de  Bourgongne , 
«  qu'il  en  escrira  audit  monseigneur  de  Cha- 
»  rolois  son  fils ,  et  luy  mandera  que  il  assem- 
»  ble  et  appresle  le  plus  largement  de  navire 
»  et  artillerie  qu'il  pourra  ,  pour  estre  prest 
))  au  service  du  roy.  » 

Item.  A  ce  que  ledit  Pioche  a  dit ,  que  la 
deffiance  de  Jacqueville  contre  ceux  de  Sens , 
et  autres ,  luy  desplaist.  Respond  mondit  sei- 
gneur de  Bourgongne ,  «  que  ce  que  ledit  Jac- 
»  queville  en  a  fait ,  a  esté  fait  sans  son  sceu  , 
»  et  luy  en  a  despieu  ,  quand  il  est  venu  à  sa 
))  cognoissance,  et  fera  que  ledit  Jacqueville 
))  escrira  lettres  ausditcs  villes ,  par  lesquelles 
))  il  se  déportera  desdites  delTianccs. 


516 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


Copie  des  lettres  que  les  nobles  de  la  duché  de 
Bourgongne  escrivirent  au  roy. 

Nosire  Irès-cher  et  souverain  seigneur,  après 
très  -  humble  recommandation  ,  plaise  vous 
sçavoir  qu'il  est  venu  à  nostre  cognoissance  , 
que  par  vos  lettres  patentes  données  à  Paris  le 
vingt-huictiesme  jour  d'aousl  dernier  passé, 
vous  avez  signifié  à  vos  bailUrs  et  seneschaux , 
la  descendue  du  roy  d'Angleterre  en  vostre 
royaume.  En  mandant  à  vos  baillifs  et  senes- 
chaux, et  à  leurs  lieutenans.  qu'ils  fissent  de 
par  vous  commandemens ,  tant  par  cris  et  pu- 
blications, en  tous  les  lieux  accoustumés  à 
faire  cris  en  leurs  bailliages  et  seneschaussées, 
ressorts  d'iceux ,  comme  autrement ,  à  tous  les 
gens  et  nobles .  qui  ont  puissance  de  eux  ar- 
mer, demeurans  es  mêles  de  leurs  jurisdictions 
et  ressorts,  qu'ils  voisent,  toutes  excusations 
cessans ,  en  leurs  personnes ,  le  mieux  accom- 
pagnés de  gens  d'armes  qu'ils  pourront,  mon- 
tés et  armés  suffisamment,  par  devers  nostre 
très-redouté  seigneur  monseigneur  deGuyenne, 
à  Rouen  ,  ou  ailleurs,  quelque  part  qu'il  sera, 
le  plustost  et  hastivement  qu'ils  pourront.  «  Et 
»  aussi  avons  entendu  que  de  ceste  matière 
»  qui  tant  touche  Testât  de  vous  et  de  vostre 
»  royaume,  vous  n'avez  rien  mandé  à  nostre 
»  très -redouté  et  naturel  seigneur,  monsei- 
»  gneur  de  Bourgongne.  Excepté  que  depuis 
»  un  peu  luy  avez  mandé  par  un  chevalier,  » 
que  il  vous  envoyé  cinq  cens  hommes  d'armes 
et  trois  cens  hommes  de  traict,  et  luy  mandez, 
qu'il  se  tienne  en  ses  pays ,  pource  que  la  paix 
par  vous  faite  et  ordonnée  ,  est  encores  bien 
nouvelle.  Sur  quoy,  nostre  très-redouté  et  sou- 
verain seigneur,  «  plaise  vous  sçavoir  que  du 
»  grief  que  vosdits  adversaires  vous  font ,  et 
»  ont  entrepris  de  faire ,  il  nous  desplaist 
»  comme  à  ceux  qui  sommes  vos  très-hum- 
»  blés  et  loyaux  ,  féaux  et  subjets.  Mais  nous 
))  nous  donnons  grande  merveille,  de  ce  qu'on 
»  a  tant  délayé  de  le  signifier  à  nostre  trés-re- 
»  douté  et  naturel  seigneur  ,  attendu  que  par 
))  plusieurs  fois ,  et  en  vos  grandes  alTaires ,  il 
))  nous  a  tousjours  mené  à  vostre  service ,  et 
))  l'avons  tousjours  veu  autant  et  plus  soigneux 
»  de  vos  besongnes  ,  que  des  siennes  propres. 
»  Et  aussi  l'avons  sceu  et  cogneu ,  sçavons  et 
»  cognoissons  avoir  esté  et  eslrc  très-loyal  en- 
))  vers  vous  et  vostre  seigneurie.  Et  d'autre 
»  part,  il  est  assez  notoire  comme  il  est  tenu  à 


(1415) 

vous  par  lignage,  hommage  et  affinité,  et 
comme  il  peut  finer  de  très-noble  compa- 
gnée ,  comme  de  nobles ,  chevaliers  et  es- 
cuyers  ,  et  d'autre.s  gens  de  traict  et  de 
guerre,  tant  de  vostre  royaume,  comme 
d'ailleurs.  Dont  vous  pouvez  estre  grande- 
ment et  loyaument  servy,  et  sans  lesquels 
vostredit  affaire  pourroit  tourner  à  grand 
danger,  dommage  et  désolation,  ce  que  Dieu 
ne  veuille.  Et  pource  ,  nostre  très-redouté  et 
souverain  seigneur,  que  nous  considérons  le 
haut  appareil  qui  est  commencé  alencontre 
de  vous  ,  par  puissante  compagnée.  Et  que 
nous  avons  en  mémoire  que  pour  le  temps 
de  ses  prédécesseurs  ducs,  et  aussi  de  nous, 
leur  coustume  et  la  nostre  a  esté  tousjours 
de  vous  loyaument  servir,  soubs  et  en  la 
compagnée  de  nostredit  seigneur  de  Bour- 
gongne,  et  de  ses  prédécesseurs  ducs,  il 
nous  seroit  bien  dur  d'autrement  faire ,  et 
de  changer  nostredite  coustume,  mesme- 
ment  que  nous  sommes  tous  assurés  de  la 
loyauté  de  nostredit  naturel  seigneur,  et 
aussi  tenons-nous ,  que  aussi  estes  vous.  Si 
vous  supplions ,  nostre  très-redouté  et  sou- 
verain seigneur,  que  il  vous  plaise  adviser 
et  considérer  au  bien  et  honneur  de  vous  , 
et  de  vostre  royaume,  et  aussi  à  l'honneur 
de  nostredit  naturel  seigneur  et  de  nous.  Car 
il  nous  semble  ,  et  à  plusieurs  autres ,  que  à 
venir  à  fin  de  ceste  matière ,  il  est  bien  be- 
soin que  tous  vos  bons  amis  et  subjets  met- 
tent la  main  à  la  besongne,  ainsi  comme  il 
et  nous  en  sa  compagnée  avons  intention  de 
faire.  Nostre  très-redouté  et  souverain  sei- 
gneur, nous  prions  au  benoist  Sainct-Espril, 
qu'il  vous  ait  en  sa  sainte  garde,  et  vous 
doint  bonne  vie  et  longue.  Escrit  à  Argiily  , 
le  vingt-quatriesme  jour  de  septembre  mille 
quatre  cens  et  quinze,  soubs  les  seaux  de 
six  de  nous. 

))  Yos  très-humbles  serviteurs  et  obeïssans 
sujets,  les  nobles  de  la  duché  de  Bour- 
gongne. » 

Ceux  aussi  de  1-a  comté  de  Bourgongne ,  es- 
crivirent sur  ce  pareillement  au  roy,  et  tout  en 
la  forme  et  manière,  sans  varier  en  rien  du  sens 
ainsi  qu'il  s'ensuit. 

Très-haut  et  puissant  prince,  et  nostre  très- 
redouté  seigneur,  «Nous  avons  entendu  que 
•»  vostre  adversaire  d'Angleterre  est  descendu 
»  en  vostre  royaume,  et  que  pour  résister  à  son 


))  entreprise,  vous  faites  très-grands  nniande- 
))  mens  de  vos  subjels,  sans  avoir  signifiée  la- 
))  dite  matière,  qui  tant  touche  vostre  honneur, 
))  à  nostre  très-redouté  et  souverain  seignour, 
))  le  duc  et  comte  de  Bourgongne.  Excepté  que 
»  depuis  un  peu  luy  avez  mandé  »  qu'il  vous 
envoyé  cinq  cens  hommes  d'armes  et  trois  cens 
hommes  de  traict ,  et  luy  mandez ,  qu'il  se 
tienne  en  ses  pays  :  pource  que  la  paix  par 
vous  faite  et  ordonnée,  est  encores  bien  nou- 
velle. Surquoy  très-haut  et  très-puissant  prince, 
et  nostre  très-redouté  seigneur  ,  «  plaise  vous 

sçavoir,  que  du  grief  que  vosdits  adversaires 
)  vous  font,  et  ont  intention  de  faire,  il  nous 

desplaist ,  comme  à  ceux  qui  sont  vos  trés- 
)  humbles  amis,  et  bien-veuillans.  IMais  nous 
)  nous  donnons  grande  merveille,  de  ce  qu'on 
)  a  tant  délayé  de  le  faire  sçavoir  à  nostre  très- 
)  redouté  et  souverain  seigneur  :  attendu  que 
)  par  plusieurs  fois,  et  en  vos  grands  alTaires, 
)  il  nous  a  menés  en  vostre  service,  et  l'avons 
)  toujours  trouvé  autant  ou  plus  soigneux  de 
)  vos  besongnes,  que  des  siennes  propres.  Et 

aussi  l'avons  sceu  et  cogneu,  sçavons  et  co- 
)  gnoissons  avoir  esté,  etestre  très-loyal  envers 
)  vous  et  vostre  seigneurie.  Et  d'autre  part,  il 
)  est  assez  notoire,  comme  il  est  tenu  à  vous 
)  par  lignage,  hommage  et  affinité ,  et  comme 
)  il  peut  finer  de  très-grande  compagnée  de 
)  nobles,  chevaliers, et  escuyers,  et  autres  gens 
)  de  traict  et  de  guerre,  tant  de  vostre  royaume, 
)  que  d'ailleurs  ,  dont  vous  pouvez  estre  très- 

>  grandement  et  loyaument  servy.  Et  pource, 
)  très-haut  et  puissant  prince,  et  nostre  très- 

>  redouté  seigneur,  que  nous  considérons  le 
haut  appareil ,  qui  est  commencé  alencontre 
de  vous  par  puissante  compagnée ,  et  aussi  la 
grande  loyauté  de  nostre  souverain  seigneur. 
Nous,  qui  par  contemplation  de  luy,  aimons 

)  mieux  vostre  party,  que  celuy  de  vostre  ad- 

)  versaire  d'Angleterre  ,  vous  supplions  qu'il 

)  vous  plaise  adviser  et  considérer  au  bien  et 

)  honneur  de  vous  ,  et  de  vostre  royaume ,  et 

)  aussi  à  l'honneur  de  nostredit  souverain  sei- 

)  gneur.  Car  il  nous  semble,  selon  ce  que  nous 

)  avons  ouy  parler  de  ccste  matière  ,  qu'il  est 

)  bien  besoin  que  tous  vos  bons  amis  et  subjets 

)  mettent  la  main  à  ladite  besongne.  Ainsi 

comme  il  a  intention  de  faire,  et  nous  aussi 

en  sa  compagnée,  que  vous  pouvez  mettre 

et  tenir  au  nombre  de  vos  bons  amis  et  voi- 

')  sins.  Très-haut  et  puissant  prince ,  nostre 


PAR  JEAN  JUTENAL  DES  URSINS. 


517 


»  très-redouté  seigneur,  nous  prions  au  benoist 
»  fils  de  Dieu,  qu'il  vousait  en  sa  saincte  garde, 
»  et  vous  doint  bonne  vie  et  longue.  Escrit  à 
))  Argilly,  le  vingt-quatriesme  jour  de  septem- 
»  bre,  l'an  mille  quatre  cens  et  quinze,  soubs 
»  les  seaux  de  six  de  nous. 

))  Vos  très-humbles  et  bien-veuillans ,  les 
»  nobles  de  la  comté  de  Bourgongne.  » 

Durant  le  siège  de  Ilarfleur  il  y  avoitàMon- 
tivillier,  et  en  autres  places  prés  dudit  lieu  de 
Harlleur,  plusieurs  garnisons  de  François,  qui 
portèrent  grand  dommage  aux  Anglois,  dont 
il  y  eut  foison  de  morts  et  de  pris. 

Le  roy  d'Angleterre,  après  qu'il  eut  pris  la- 
dite ville  de  Harfleur,  et  qu'il  fut  dedans,  il 
délibéra  de  s'en  retourner  en  Angleterre,  et 
prendre  son  chemin  vers  Calais.  Et  laissa  le 
comte  d'Orset  en  la  place,  accompagné  de  foi- 
son de  gens  de  guerre ,  sans  y  laisser  aucun 
bagage ,  lequel  il  ordonna  estre  mis  ôs  vais- 
seaux et  envoyé  en  Angleterre,  et  ainsi  fut  fait. 
Et  ledit  roy  d'Angleterre  se  partit,  accompagné 
de  quelque  quatre  mille  hommes  d'armes,  et 
bien  de  seize  àdix-huict  mille  archers,  à  pied 
et  autres  combatans,  et  prit  son  chemin  vers 
Gournay  et  vers  Amiens,  en  faisant  maux  in- 
numerables,  de  bouter  feux  ,  tuer  gens,  pren- 
dre enfanset  les  emmener.  Or  quand  les  Fran- 
çois sceurent  leur  parlement ,  d'autre  part  ils 
assemblèrent  tant  gens  de  guerre,  que  d'autres. 
Et  mesmement  on  assembla  grande  quantité  de 
communes,  tant  de  Paris  que  d'ailleurs,  armés 
et  embastonnés  de  haches,  et  maillets  de  plomb, 
qui  avoient  grande  volonté  de  eux  employer. 
Mais  les  gens  de  guerre  les  vilipendoient  et 
mesprisoient ,  comme  on  fît  aux  batailles  de 
Courteray,  de  la  prise  du  roy  Jean  à  Poictiers, 
et  de  Turquie,  esquelles  parce,  comme  on  di- 
soit,  les  François  et  chrestiens  furent  descon- 
fits. On  ordonna  le  mareschal  Boucicaut,  mes- 
sire  Clignet  de  Brebant  et  un  bastard  de  Bour- 
bon ,  pour  les  chevaucher.  Ce  qu'ils  faisoient 
diligemment ,  et  portèrent  grand  dommage 
ausdits  Anglois,  et  en  tuoient  plusieurs,  et  ne 
se  ozoient  eschapper.  Et  en  passant  par  au- 
cuns bois  et  forests,  les  gens  de  pied  françois 
en  firent  mourir  plusieurs,  et  ceux  qu'on  pre- 
noil  n'estoient  pas  mis  à  rançon  ,  ou  finance. 
De  Calais ,  partirent  environ  trois  cens  com- 
pagnons anglois ,  qui  venoicnt  au  devant  de 
leurs  gens ,  lesquels  furent  rencontrés  par  au- 
cuns vaillantes  gens  de  Picardie.  El  là  y  en  eut 


518 


HISTOIRE  DE  CHARLES  YI 


plusieurs  morts  et  pris ,  et  les  autres  qui  de- 
meurèrent furent  contraints  de  eux  retraire 
audit  heu  de  Calais. 

Quand  les  Anglois  virent  qu'ils  estoient  si 
fort  pressés,  ils  se  lenoient  jouret  nuict  serrés 
emmy  les  champs,  et  firent  plusieurs  grandes 
offres  ,  à  ce  qu'on  les  laissast  passer.  Et  mes- 
mement  offroient  comme  on  dit,  à  délaisser  la- 
dite place  de  Harfleur  ,  et  la  mettre  es  mains 
du  roy^  et  rendre  les  prisonniers  sans  finance, 
ou  à  faire  paix  finale,  et  bailler  ostages  à  tenir 
tout  ce  qu'ils  promettoient.  Les  seigneurs  et 
capitaines  furent  assemblés  ,  pour  sçavoir  ce 
qu'on  feroit.  Et  desja  avoit-on  envoyé  diligem- 
pient  quérir  Je  duc  d'Orléans ,  le  duc  de  Bra- 
bant,  le  comte  de  Nevers  et  autres.  l\  y  eut  di- 
verses opinions  et  imaginations  :  les  uns  di- 
soient qu'on  les  laissast  passer  sans  combatre, 
et  que  à  faire  bataille  estoit  chose  bien  dange- 
reuse :  car  combien  qu'on  voulust  dire  que  la 
compagnée  des  seigneurs  fut  grande  et  puis- 
sante, et  gens  bien  armés  et  habillés,  et  gentils- 
hommes qui  ne  daigneroient  faire  faute.  Et  que 
les  Anglois  estoient  fort  foulés ,  leurs  harnois 
mal  à  poinct,  et  les  jaques  des  archers  usées  et 
deschirées.  Toutesfois,  vcu  qu'ils  estoient  hors 
de  leur  pays  et  en  danger,  ils  se  venderoient 
bien  avant  qu'ils  fussent  desconflts  ,  ou  au 
moins  qu'ils  ne  fissent  leur  devoir.  Et  supposé 
que  Dieu  en  donnast  la  victoire  aux  François, 
si  ne  seroit-cepas  sans  grand  dommage.  El  si 
estoit  la  chose  bien  douteuse,  et  sont  souvent 
les  evenemens  des  batailles  en  grand  danger 
et  péril.  Et  si  une  fois  les  archers  anglois  joi- 
gnoient  aux  hommes  d'armes  françois ,  qui 
estoient  fort  pesamment  armés  ,  et  que  iceux 
hommes  d'armes  fussent  mis  hors  d'haleine,  la 
desconfilure  pourroit  cheoir  sur  eux  :  et  qu'il 
ne  falloil  qu'aller  assiéger  Harfleur,  et  que  de 
léger  on  l'auroit.  Et  que  si  on  deliberoit  de 
combatre,  qu'on  employast  les  communes ,  et 
qu'on  s'en  aidast.  Et  disoit-on  que  le  connes- 
table  d'Albret,  le  mareschal  Boucicaut,  et  plu- 
sieurs autres  anciens  chevaliers  et  escuyers, 
qui  avoient  veu  et  fréquenté  les  armes ,  es- 
toient de  cestc  opinion.  Les  ducs  de  Bourbon, 
d'Alcnçon  et  autres,  furent  de  contraire  opi- 
nion, disant  que  veu  les  offres  que  faisoient  les 
Anglois,  qu'ils  estoient  ja  à  demy  desconfits, 
et  qu'ils  n'arrestoroient  point,  et  qu'ils  avoient 
assez  de  puissance  sans  les  communes ,  et  ne 
les  falloil  ja  appoller.  En  disant  que  ceux  qui 


ROI  DE  FRANCE,  (H15) 

estoient  de  contraire  opinion  avoient  peur.  A 
quoy  fut  bien  respondu  parles  autres,  lesquels 
monslrerent  par  expérience  qu'ils  n'estoienl 
pas  peureux.  Finalement  fut  conclud  qu'on  les 
combatroil.  Et  fut  ordonné  qu'il  y  auroit  gens 
à  cheval,  qui  frapperoient  sur  les  archers  an- 
glois, pour  leur  rompre  leur  traict,  c'est  à  sça- 
voir messire  Gaulvel,  seigneur  de  la  Ferté-Hu- 
berl  en  Soulongne,  messire  Clignet  de  Brebant 
et  messire  Louys  du  Bois-Bourdon ,  tous  re- 
nommés d'estre  vaillans  ,  et  lesquels  de  tout 
temps  avoient  fréquenté  les  armes.  Nobles  ar- 
rivoient  de  toutes  parts.  Or  quand  le  roy  d'An- 
gleterre veid  qu'il  falloil  combatre,  et  qu'il  luy 
sembloil  qu'il  estoit  mis  en  son  devoir,  il  parla 
bien  et  grandement  à  ses  princes,  chevaliers  et 
escuyers,  et  gens  de  traict,  et  les  animoit  à  se 
bien  défendre,  en  leur  donnant  grand  courage. 
Et  délibéra  d'attendre  les  François ,  s'ils  le 
vouloient  assaillir.  Il  fut  tant  chevauché  par 
les  François,  que  d'un  costé  et  d'autre  ils  s'en- 
tre-virent.  Et  vindrent  en  un  champ  bien  mol, 
car  il  avoit  bien  longuement  pieu,  et  mirent 
pied  à  terre.  Les  François  estoient  pesamment 
armés  et  estoient  en  la  terre  molle  jusques  au 
gros  des  jambes,  ce  qui  leur  estoit  moult  grand 
travail  :  car  à  grande  peine  pouvoient-ils  ra- 
voir leurs  jambes  et  se  tirer  de  la  terre.  Et 
commencèrent  à  marcher  jusques  à  ce  que  le 
traict  cheoit  bien  dru  d'un  costé  et  d'autre.  Et 
lors  lesdits  seigneurs  de  cheval  bien  hardiment 
et  vaillamment  voulurent  venir  sur  les  ar- 
chers, lesquels  commencèrent  à  se  adresser 
contre  ceux  de  cheval,  et  leurs  chevaux,  bien 
chaudement.  Quand  lesdits  chevaux  se  sen- 
tirent férus  des  flèches,  il  ne  fut  oncques  en  la 
puissancedes  hommes  d'armes  de  passer  outre. 
Mais  retournèrent  les  chevaux,  etsembloitque 
ceux  qui  estoient  dessus  s'enfouissent ,  et  aussi 
fut  l'opinion  et  imagination  d'aucuns  ,  et  leur 
en  donnoit-on  grande  charge.  Les  François 
n'eurent  guieres  de  dommage  du  traict  des  An- 
glois ,  car  ils  estoient  fort  armés.  Aussi  les 
François  à  l'approcher ,  ne  nuisirent  comme 
point  aux  Anglois.  Mais  quand  se  vint  au  join- 
dre, les  PYançois  estoient  comme  ja  hors  de 
haleine,  par  le  moyen  dudit  mauvais  chemin 
qui  y  estoit.  El  y  eut  de  grandes  vaillances 
d'armes ,  mesmement  disoit-on  que  le  duc 
d'Alençon  fil  merveilles  de  son  corps.  Finale- 
ment les  archers  d'Angleterre  légèrement  ar- 
més frappoient  el  abbattoicnt  les  François  à 


0415) 

las,  el  sembloil  que  ce  fussent  enclumes  sur 
quoy  ils  frappassenl.  Il  y  en  eul  qui  se  lelra- 
hirenl  ou  enfuirent.  Et  cheurent  les  nobles 
françois  les  uns  sur  les  autres ,  plusieurs  y 
furent  estouffés,  et  les  autres  morts,  ou  pris. 
Après  la  desconfiture,  il  vint  un  bruit,  que  le 
duc  de  Bretagne  grandement  accompagné  vc- 
noit,  dont  les  François  se  rallièrent,  qui  fut  un 
bien  grand  mal ,  car  la  plupart  des  Anglois 
tuèrent  leurs  prisonniers.  Et  y  furent  morts 
les  ducs  d'Alençon,  de  Bar  et  son  frère,  le  duc 
de  Brabant,  les  comtes  de  Nevers  et  de  Marie, 
le  seigneur  d'Albret  connestablc  de  France, 
l'archevesque  de  Sens,  et  de  chevaliers  et  es- 
cuyers ,  jusques  au  nombre  de  bien  quatre 
mille.  Il  y  eut  de  prisonniers  bien  quatorze 
mille,  entre  lesquels  estoicnt  les  ducs  d'Or- 
léans et  de  Bourbon,  les  comtes  de  Vendosme 
et  de  Richemont ,  et  le  mareschal  Boucicaut. 
Et  sur  tous  ceux  qui  se  portèrent  bien  vail- 
lamment,  et  fort  combatirent,  et  Anglois  et 
François  donnèrent  l'honneur  au  duc  d'Alen- 
lençon,  et  estoit  fort  plaint  d'un  costé  et  d'au- 
tre 5  car  il  s'y  estoit  si  vaillamment  porté, 
qu'on  ne  pourroit  guieres  mieux.  Des  Anglois 
y  en  eut  aussi  de  morts  :  mais  non  mie  à  com- 
parer. Entre  les  autres  y  mourut  le  ducd'Yorck. 
Plusieurs  des  prisonniers  françois  s'en  re- 
vindrent  ,  les  uns  sur  leur  foy,  les  autres  plei- 
gés  par  ceux  qu'on  menoit  en  Angleterre.  Et 
si  y  avoit  un  gentilhomme  baillif  de  Bou- 
longne,  qui  y  fit  grand  bien.  Car  aucuns  des 
Anglois  le  cognoissoient  d'estre  preud'homme, 
dont  à  sa  caution  en  délivrèrent  grande  foison. 
Les  serviteurs  des  morts  après  la  bataille,  al- 
lèrent voir  les  morts,  pour  cuider  trouver  leurs 
maistres.  Aucuns  furent  recognus,  mais  bien 
peu.  Plusieurs  églises  et  cimetières  y  avoit  à 
renviron,où  on  enterra  une  partie  desdits  morts, 
et  les  autres  es  fossés  parmy  les  champs.  Et 
estoit  grande  pitié  de  voir  les  gens  faisans  deuil 
de  ladite  desconfiture  sur  les  François,  el  mons- 
troit-on  au  doigt  ceux  qui  s'en  estoient  retour- 
nés et  fuis  de  la  bataille.  En  plusieurs  lieux  de 
ce  royaume  y  avoit  dames  et  damoiselles  vef- 
ves,  et  pauvres  orphelins.  Et  s'esbahissoient 
plusieurs  ,  que  le  duc  de  Bourgongne,  qui  es- 
toit assez  près  des  marches  où  la  bataille  avoit 
esté  faite,  n'y  avoit  esté,  ou  envoyé.  Et  disoit- 
on  communément,  qu'il  ne  faisoit  semblant 
d'en  avoir  courroux.  Et  se  semoienl  plusieurs 
el  diverses  paroles,  el  en  disoit  chacun  ce  qu'il 


PAR  lEAN  JUVENAL  DES  URSIINS. 


519 


pensoit,  sans  ce  que  de  vray  on  en  sceust  rien. 
A  Paris  mcsmes  y  en  eut ,  qui  en  parlèrent  <i 
leur  plaisir ,  en  monslrant  signe  de  joye.  En 
disant  :  «  Que  les  Armagnacs  estoient  descon- 
»  fîts,  et  que  le  duc  de  Bourgongne  à  ceste  fois 
»  viendroit  au  dessus  de  ses  besongnes.  »  Dont 
les  aucuns  furent  punis  par  justice.  Les  gens 
de  bien  disoient,  «  que  c'estoit  une  punition 
»  divine  ,  et  que  Dieu  vouloil  abbatre  l'orgueil 
»  de  plusieurs.  » 

Sur  ceste  matière  aucuns  autres  ont  escrit , 
en  la  manière  qui  s'ensuit. 

Après  que  le  roy  d'Angleterre  fut  parly  do 
Ilarfleur,  il  prit  son  chemin  par  devers  Fes- 
camp,  s'en  alla  droit  à  Arques,  et  ne  trouva 
aucun  empeschement.  De  là  il  s'en  alla  sur  la 
rivière  de  Somme,  et  trouva  empeschement 
de  ponts  brisés  en  aucuns  lieux.  Finalement 
il  passa  sans  aucun  destourbicr,  ny  sans  aucune 
défense,  et  alla  droit  vers  Sainct-Paul  en  Artois. 
Nos  gens ,  et  tous  nos  seigneurs  de  France  es- 
toient sur  les  champs.  Et  avoient  laissé  à  Rouen 
le  roy  et  monseigneur  de  Guyenne,  le  duc  de 
Berry,  le  roy  de  Sicile ,  et  peu  de  gens  avec 
eux.  Or  avoit  esté  faite  l'ordonnance  à  Rouen  , 
pour  livrer  la  bataille  aux  Anglois ,  en  la  ma- 
nière qui  s'ensuit.  Premièrement,  en  l'avant- 
garde  estoient  ordonnés  le  duc  de  Bourbon,  le 
mareschal  Boucicaut,  et  messire  Guichard 
Dauphin.  En  la  bataille  le  duc  d'Orléans  chef, 
le  duc  d'Alençon  ,  le  connestable ,  et  le  duc  de 
Bretagne.  Toutesfois  il  s'excusa,  disant,  «qu'il 
»  n'y  mettroit  ja  le  pied  si  le  duc  de  Bourgon- 
»  gne,  son  cousin,  n'y  estoit.  »  Ce  que  les  au- 
tres seigneurs  ne  vouloient  pas ,  mais  le  fai- 
soient  contremander  par  le  roy,  et  défendre 
qu'il  ne  vint,  tant  comme  ils  pouvoient.  Et 
avoit  dit  ledit  duc  de  Bretagne ,  «  qu'il  estoit 
»  bien  besoin  que  le  duc  de  Bourgongne  y  fust. 
»  Car  quand  tous  les  subjets  du  roy,  et  ses 
»  bien-veuillans  et  alliés  y  seroient,  on  auroit 
»  assez  à  faire  à  desconfire  ses  ennemis ,  qui 
»  estoient  moult  forts.  »  Et  est  vray,  que  le  roy 
d'Angleterre  descendit  en  France ,  accompagné 
de  quatre  mille  hommes  d'armes  ,  de  quatre 
mille  gros  valets  armés  de  cappeline:  ber- 
ruyeres ,  haubergeons ,  grosses  jaques,  et  gran- 
des haches,  et  de  trente  mille  archers,  qui 
avoient  chacun  haches,  espées,  et  dagues.  En 
l'arriere-garde  des  François  ,  estoient  le  duc 
de  Bar  ,  le  comte  de  Nevers ,  le  comle  de  Cha- 
rolois,  et  messire  Fcny  frère  du  duc  de  Lor- 


520 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


raine.  Et  es  aisles,  le  comte  de  Richemont, 
et  inessire  Tanneguy  prevost  de  Paris.  Et  ceux 
de  cheval ,  pour  ronipre  la  bataille  des  Anglois , 
estoient  monseigneur Tadmiral, elle  seneschal 
de  Ilainaut.  Et  de  toute  icelie  ordonnance  rien 
ne  se  fit,  car  le  duc  de  Bretagne  demeura  à 
Amiens,  et  les  autres  seigneurs  allèrent  outre 
vers  ledict  Sainct-Paul,  et  par  delà. 

Le  dimanche  vingtiesme  jour  d'octobre,  ils 
firent  sçavoir  aux  Anglois  qu'ils  leurs  livre- 
roient  bataille  le  samedy  ensuivant.  Dont  le 
roy  d'Angleterre  fut  moult  joyeux ,  et  donna 
au  héraut  qui  luy  apporta  la  nouvelle,  deux 
cens  escus  et  une  robbe.  Nos  gens  et  les  Anglois 
estoient  près  les  uns  des  autres. 

Le  jeudy  ensuivant,  vingt-quatriesme  jour 
d'octobre,  nos  gens  délibérèrent  de  combatre 
le  lendemain  à  la  requeste  des  Anglois ,  les- 
quels avoient  eu  faute  de  vivre  par  trois  jours , 
et  requeroient  qu'on  leur  livrast  bataille  ,  ou 
vivres,  ou  passage.  Et  ne  firent  les  François 
de  toutes  leurs  gens  que  deux  batailles.  En  la 
première  bataille  voulurent  eslre  tous  les  sei- 
gneurs, afin  que  chacun  eust  autant  d'honneur 
lun  que  l'autre,  car  autrement  ils  ne  se  pou- 
voient  accorder.  Et  estoient  par  nombre  en 
icelie  première  bataille  cinq  mille  chevaliers 
etescuyers,  lesquels  ne  firent  oncques  coup. 
Et  en  la  seconde  trois  mille  ,  sans  les  gros  va- 
lets, et  les  archers  et  arbalestriers.  Quand  les 
Anglois  le  sceurent ,  ils  eleurent  une  belle 
place  et  herbue  entre  deux  bois.  Et  au  devant 
d'eux  un  peu  loin ,  y  avoit  un  ausîre  bois,  au- 
quel ils  mirent  grande  embusche  de  leurs  ar- 
chers. Et  à  l'un  des  bois,  qui  leur  estoit  à 
costé ,  mirent  grande  embusche  de  leurs  gens 
d'armes  à  cheval. 

Quand  se  vint  le  lendemain  au  matin ,  qui 
fut  le  vingt-cinquiesme  jour  d'octobre  mille 
quatre  cens  et  quinze,  feste  des  benoists  corps 
saincts  Crespin  et  Crespinien ,  adorés  à  Sois- 
sons.  Nos  gens  s'approchèrent  des  Anglois  ,  et 
en  leur  chemin  trouvèrent  terres  labourables 
molles ,  pour  la  pluye  qu'il  avoit  fait  icelie  se- 
maine, pourquoy  ils  ne  pouvoient  pas  bien 
aller  avant.  Et  quand  ils  cuiderent  trouver 
quatre  cens  hommes  de  cheval,  qu'ils  avoient 
ordonnés  le  jour  de  devant,  pour  rompre  la 
bataille  des  Anglois,  ils  n'en  trouvèrent  pas 
quarante.  Mais  quand  ce  vint  à  l'approcher, 
oncques  les  archers  et  arbalestriers  de  nos 
gens,  n'y  tirèrent  fleschc  ne  vire  :  ce  fut;iprés 


YI,  ROI  DE  FRANCE,  (I4l5) 

huict  heures  du  malin.  Et  avoient  nos  gens  le 
soleil  en  l'œil ,  lesquels  pour  mieux  endurer  et 
passer  le  traict  des  Anglois ,  se  baissèrent ,  et 
enclinerent  vers  terre  les  testes.  Quand  les  An- 
glois les  virent  en  tel  estât,  ils  s'approchèrent 
d'eux,  tellement  que  nos  gens  ne  le  sceurent 
oncques,  jusques  à  tant  qu'ils  frappèrent  sur 
eux  de  bonnes  haches.  Et  les  archers ,  qui  es- 
toient derrière  en  embusche,  les  assaillirent 
de  traict  par  derrière.  De  plus,  les  gens  à  che- 
val, que  les  Anglois  avoient  mis  au  bois  dessus 
dit,  saiUirent  dehors  en  flote,  et  vinrent  par 
derrière  sur  la  seconde  bataille  de  nos  gens , 
qui  estoient  près  des  premiers ,  de  deux  lances. 
Et  firent  iceux  Anglois  à  cheval  un  si  grand 
et  merveilleux  cry  qu'ils  espouventerent  tous 
nos  gens ,  tellement  que  nos  gens  d'icelle  se- 
conde bataille  s'enfuirent.  Et  tous  ceux  qui  es- 
toient en  la  première  bataille,  seigneurs,  et  au- 
tres, furent  desconfits,  et  tous  morts  ou  pris. 
Et  eut  victoire  en  icelie  journée  le  roy  d'Angle- 
terre. Laquelle  besongne  fut  la  plus  honteuse 
qui  oncques  advint  au  royaume  de  France, 
De  là  s'en  alla  le  roy  d'Angleterre  à  Calais , 
et  emmena  tous  les  prisonniers,  entre  lesquels 
estoient  des  seigneurs,  le  duc  d'Orléans',  le 
duc  de  Bourbon,  le  comte  d'Eu,  le  comte  de 
Vendosme,  le  comte  de  Richemont  et  le  ma- 
reschal  Boucicaut.  Et  leur  donna  à  disner  le 
dimanche  ensuivant,  et  à  chacun  d'eux  une 
robbe  de  drap  de  damas.  Et  leur  dit  «  qu'ils 
»  ne  s'émerveillassent  pas,  s'il  avoit  eu  la  vic- 
»  toire  contre  eux ,  de  laquelle  il  ne  s'attribuoit 
»  aucune  gloire.  Car  c'estoit  œuvre  de  Dieu  , 
»  qui  leur  estoit  adversaire  pour  leurs  péchés  : 
wet  que  c'estoit  grande  merveille,  que  pieça 
»  ne  leur  estoit  mescheu  :  car  il  n'esloit  mal , 
»  ne  péché ,  à  quoy  ils  ne  se  fussent  abandon- 
»  nés.  Ils  ne  tenoient  foy  ne  loyauté  à  créature 
»  du  monde  en  mariages ,  ne  autrement.  Ils 
))  commettoient  sacrilèges  en  desrobant  et  vio- 
))  lant  églises  :  ils  prenoient  à  force  toutes  ma- 
»  nieres  de  gens ,  femmes  de  religion ,  et  autres. 
»  Ils  desroboient  tout  le  peuple,  et  le  destrui- 
»  soient  sans   raison.  Et    pource   il    ne  leur 
»  pouvoit  bien  venir.  »  Et  rapporta  ,  comme 
i  on  disoit ,  ces  choses  un  nommé  Tromagoi; , 
'  valet  de  chambre  du  roy,  lequel  avoit  esté  pri- 
sonnier, et  estoit  venu  quérir  sa  rançon,  qui 
se  montoit  à  deux  cens  francs,  et  l'avoit  pleigé 

'  Charles  d'Orlc^ans,  petit-fils  de  Charles  V,  père  de 
r.oiiis  \!I  et  oiirie  de  François  I". 


(1415; 

le  duc  d'Orléans,  conmie  on  disoil.  Le  prevost 
de  Paris  ne  fut  pas  à  la  journée,  pource  qu'il 
y  vint  trop  tard.  Le  connestable,  le  duc  de 
Ear,  et  le  comte  de  Nevers  y  moururent , 
comme  encore  l'archevesque  de  Sens,  qui  fut 
peu  plaint,  pource  que  ce  n'estoit  pas  son 
office.  Du  comte  d'Alençon  ne  sçavoit-on  nou- 
velles :  mais  il  fut  depuis  trouvé  mort.  Le 
comte  de  Charolois  esloit  demeuré  à  Aire,  par 
le  conseil  du  seigneur  de  Hely,  lequel  mourut 
en  la  place ,  et  ne  le  voulurent  faire  prisonnier 
les  Anglois  ,  pource  que  dernièrement  il  avoit 
rompu  sa  prison  en  Angleterre.  On  dit  en  ou- 
tre ,  que  quand  le  duc  de  Brabant ,  frère  du 
duc  de  Bourgongne,  oyt  parler  des  prépara- 
tifs que  le  roy  faisoit,  il  envoya  devers  luy  un 
sien  notable  officier,  et  baillif ,  lequel  de  par 
iceluy  duc  de  Erabant,  offrit  au  roy,  présent 
le  conseil ,  «  de  le  venir  servir  à  tout  quatorze 
»  cens  chevaliers  et  escuyers ,  et  six  cens  hom- 
))  mes  de  Iraict,  sans  ses  amis  et  alliés.  »  Auquel 
fut  dit ,  «  qu'on  luy  avoit  pieça  escrit,  qu'il 
))  amenast  certain  nombre  de  gens ,  »  et  ledit 
baillif  respondit ,  «  que  sondit  seigneur  n'en 
M  avoit  eu  aucunes  nouvelles.  »  Adonc  luy  fut 
dit,  «  que  si  le  connestable  et  le  duc  de  Bour- 
))bon  lemandoient,  qu'il  vint,  m  Et  ledit  baillif 
respondit,  «  qu'il  se  doutoit  qu'il  ne  vint  pas , 
»  si  le  roy  mesme  ne  le  mandoit.  »  A  quoy  fut 
respondu ,  «  qu'on  luy  manderoit  assez  à 
temps.  »  Et  à  tant  s'en  retourna  ledit  baillif.  Si 
advint  qu'on  fit  sçavoir  la  journée  audit  duc 
de  Brabant  bien  tard ,  parquoy  il  n'eust  peu 
avoir  ses  gens  :  mais  luy-mesmes  de  grand 
courage  y  vint  luy  douziesme  ,  et  se  trouva  à 
la  bataille.  Si  se  fourra  dedans ,  et  là  demeura 
mort  avec  son  frère  le  comte  de  Nevers. 

Deslors  que  le  roy  d'Angleterre  fut  acertené 
delà  bataille  devoir  estre  le  samedy  dessusdit, 
es  jour  precedens  iceluy  samedy,  il  manda 
tous  ses  capitaines ,  et  ses  gens  par  parties.  Et 
leur  monstra ,  comme  on  dit ,  «  que  de  toute 
»  ancienneté  ses  prédécesseurs  avoient  main- 
»  tenu  avoir  droict  au  royaume  de  France  :  et 
»  que  à  bon  et  juste  titre  il  y  estoit  venu  pour 
M  faire  son  pouvoir  de  le  conquerre ,  et  n'y  es- 
»  toit  pas  venu  comme  ennemy  mortel  ;  car  il 
»  n'avoit  pas  consenti  de  bouter  feux ,  ne  ra- 
»  vir,  violer,  ne  efforcer  filles  et  femmes, 
»  comme  on  avoit  fait  à  Soissons  :  mais  tout 
»  doucement  vouloit  conquérir  ce  qui  estoit 
»  sien ,  non  pas  le  destruire  du  tout.  Parquoy 


PAR  JEAN  JUYEjNAL  DES  UllSINS. 


521 


»  leur  disoit,  qu'il  avoit  vraye  espérance  en 
»  Dieu  de  gaigner  la  bataille,  pource  encore 
))  que  ses  adversaires  estoient  tous  pleins  de 
))  péchés ,  et  ne  craignoient  point  leur  Crea- 
»  leur  :  )>  et  leur  commanda ,  k  que  si  aucuns 
»  avoient  rancune  les  uns  contre  les  autres , 
)>  qu'ils  se  missent  en  paix  et  concorde,  et 
))  que  tous  se  confessassent  et  réconciliassent 
»  aux  prestres,  qui  estoient  en  sa  compagnée, 
»  ou  autrement  bien  ne  leur  pourroit  venir.  » 
En  les  enhortant  «  d'estre  bonnes  gens  à  la 
»  journée  et  de  faire  bien  leur  devoir.  ))Et  afin 
que  chacun  fust  bon  homme ,  il  leur  accorda 
«  que  tous  les  prisonniers,  que  chacun  d'eux 
))  pourroit  prendre,  seroient  à  eux  franchc- 
))  ment,  et  auroit  chacun  d'eux  de  ses  prison- 
))  niers  tout  le  profit,  sans  qu'il  en  eust  aucune 
»  chose,  s'ils  n'estoient  ducs  ou  comtes  prison- 
»  niers.  »  Et  avec  ce  il  leur  accorda,  «  que 
»  tous  ceux  de  sa  compagnée  qui  n'estoient 
»  nobles,  il  les  annobliroit  et  leur  en  donne- 
»  roit  lettres,  et  vouloit  que  dès  lors  ils  jouys- 
>)  sent  de  telles  franchises,  comme  les  nobles 
))  d'Angleterre.  )>  Et  afin  qu'on  les  cognust, 
«  il  leur  donna  congé  de  porter  un  collier , 
))  semé  de  lettres  S,  de  son  ordre.  )>  Et  devant 
l'heure  qu'ils  entrèrent  en  bataille,  il  les  fit 
mettre  à  genoux  les  mains  levées  au  ciel  par 
grant  espace.  Et  leur  donna  la  bénédiction 
l'un  des  evesques  de  sa  compagnée. 

Après  celle  journée  et  desconfiture,  pource 
qu'on  se  doutoit  que  le  duc  de  Bourgongne, 
qui  estoit  à  Dijon,  quand  il  sçauroit  la  mort  de 
ses  frères ,  ne  voulust  venir  devers  le  roy  ,  ac- 
compagné de  gens  d'armes,  dont  il  avoit  grand 
nombre,  on  disoit  communément  qu'on  avoit 
advisé,  afin  qu'il  ne  vint  point ,  qu'on  lui  fe- 
roit  à  sçavoir ,  «  que  le  roy  luy  donneroit  par 
»  chacun  an  de  pension  quatre-vingts  mille  es- 
))  eus.  Son  fils  le  comte  deCharolois,seroitgou- 
»  verneur  de  Picardie.  Et  il  envoyeroit  quatre 
»  de  ses  meilleurs  et  plus  privés  chevaliers 
»  devers  le  roy,  qu'il  seroit  continuellement 
»  au  conseil  du  roy  afin  qu'on  ne  fist  aucune 
))  chose  contre  l'honneur  de  luy  duc  de  Bour- 
»  gongne.  »  Et  fut  ordonné  que  monseigneur 
de  Guyenne  luy  escriroit  lettres  de  sa  main , 
<(  qu'il  n'eust  aucune  desplaisance,  s'il  ne  ve- 
»  noit  devers  le  roy  ,  jusques  à  Noël ,  et  que  à 
»  Noël  il  viendroit.  »  Mais  on  disoit,  que  ce 
n'estoit  que  pour  luy  rompre  son  coup  de  ses 
gens  d'armes  ,  et  pour  le  travailler  et  luy  faire 


522 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE. 


(1415) 


faire  despenses.  El  pource  on  fit  publier  de  par 
le  roy  par  toutes  les  bonnes  villes ,  et  premiè- 
rement à  Paris  ,  en  défendant  «  que  aucun  du 
»  sang  royal  ne  vinst,  ne  entrast  dedans  Paris.» 
Et  disoit-on  que  ce  faisoient  faire  ceux  qui 
gouvernoient  la  ville  de  Paris,  se  doutans  que 
si  le  duc  de  Bourgongne  y  venoit,  qu'il  n'y 
fist  desplaisir.  Et  estoit  chose  publique  parmy 
Paris ,  que  lesdits  gouverneurs  de  la  ville  de 
Paris  avoient  fait  faire  quatre  mille  haches 
bien  tranchans,  dont  ils  noircirent  les  fers, 
afin  qu'on  ne  les  apperceust  si  tost.  Et  les  de- 
voit-on  distribuer  par  plusieurs  dizaines  par- 
my Paris,  à  gens  ordonnés  à  ce,  lesquels,  si  le 
duc  de  Bourgongne  approchoit  de  Paris ,  dé- 
voient tuer  tous  ceux  qu'ils  sçauroient  estre 
joyeux  de  sa  venue.  Mais  comme  on  dit,  au- 
cuns en  adviserent  le  prevost  de  Paris,  qui 
mil  empeschement  en  la  besongne.  Et  encores 
afin  que  ledit  duc  de  Bourgogne  ne  vinst  si  tost 
à  Paris,  il  fut  ordonné,  comme  on  disoit, 
que  le  duc  de  Guyenne,  le  duc  de  Berry  ,  et 
le  duc  de  Bretagne  iroient  à  Meaux,  le  on- 
ziesmejour  de  décembre  ensuivant,  et  là  par- 
leroient  au  duc  de  Bourgongne .  et  le  roy  vien- 
droit  à  Paris.  Et  comme  dessus  est  dit,  le  trei- 
ziesme  jour  de  novembre  furent  publiées  les 
lettres  d'abolition,  comme  le  roy  remelloit 
(ous  cas  perpétrés ,  en  faveur  du  duc  de  Bour- 
gongne. «  Et  que  si  aucuns  à  cause  de  ce  es- 
»  toient  détenus  prisonniers,  ou  en  procès, 
»  tant  en  cour  d'église  qu'en  cour  laye,  il  vou- 
1)  loit  qu'on  les  delivrast  à  pur  et  à  plain  ,  no- 
»  nobstant  les  dessus  nommés  :  »  Lesquelles 
sembloient  à  plusieurs  estre  bien  captieuses, 
pource  que  les  exceptés  n'y  estoient  point 
nommés.  Et  que  soubs  ombre  de  ce,  à  tous 
ceux  qui  relourneroient ,  on  pourroit  dire 
qu'ils  seroientdes  exceptés.  El  encore  nonobs- 
tant, le  jeudy  vingt  et  uniesmc  jour  de  no- 
vembre, on  cria  cl  publia  de  par  le  roy  par 
ses  lettres  patentes  «  qu'on  ne  laissas!  passer 
1)  par  nul  passage  aucuns  seigneurs,  ne  au- 
»  cuns  gens  d'armes  du  sang  royal ,  ne  autres  : 
>»  cl  qu'on  rompist  les  ponts ,  et  eflondrast  les 
1)  bacs  et  grands  bateaux  audevant  de  ceux 
»  (jui  voudroienl  venir  devers  Paris,  et  autre 
»  part  où  le  roy  seroit.  »  Et  tout  ce  faisoil, 
comme  on  disoit,  pour  empeschcr  la  venue  du 
duc  de  Bourgongne  devers  le  roy. 

Quand  les  nobles  cl  autres  estais  dAngle- 
Icrre,  sceurent  la  victoire  que  le  roy  d'Angle- 


terre avoil  eue ,  ils  envoyèrent  devers  lui  une 
bien  noble  compagnée  à  Calais ,  et  firent  de- 
vant luy  un  bien  notable  propos.  En  remer- 
ciant et  louant  Dieu  d'icelle  victoire,  et  en 
l'exhortant  qu'il  voulusl  continuer  son  entre- 
prise, sans  désister  aucunement  :  et  luy  of- 
froienl  de  par  tout  son  royaume  toute  leur 
chevance,  et  leurs  corps,  à  y  aider. 

Le  samedi  vingt-neufviesme  jour  dudit  no- 
vembre ,  il  entra  en  mer  pour  aller  en  Angle- 
terre, et  emmena  avec  luy  tous  ses  plus  gros 
prisonniers,  et  des  autres  il  en  mil  aucuns  à 
rançon  ,  et  leur  dit  qu'ils  luy  apportassent  leur 
rançon  au  champ  du  Lendi,  le  jour  delà  Sainct- 
Jean  d'esté^  et  s'il  n'y  estoit ,  ils  esloient  quil- 
les de  leur  rançon. 

En  icelle  semaine,  le  roy  estant  à  Rouen,  et 
avec  luy  le  roy  de  Sicile,  le  duc  de  Berry,  et  le 
duc  de  Bretagne,  la  garnison  de  Ilartleur  vint 
courir  jusques  à  deux  lieues  de  Rouen,  et  em- 
menèrent plus  de  cinq  cens  prisonniers  :  mais 
non  pas  loin,  car  ils  furent  tous  rescous,  cl 
grand  nombre  d'Anglois  tués. 

Or  est-il  vray ,  qu'il  estoit  commune  renom- 
mée, que  pour  lors  à  la  journée  de  la  bataille, 
à  rheure  que  les  Anglois  se  combaloient  avec 
nos  gens,  aucuns  qui  s'en  adviserent  allèrent 
piller  les  sommiers  du  roy  d'Angleterre,  et  fu- 
rent menés  aucuns  d'eux  à  Hesdin,  et  là  furent 
trouvés  plusieurs  joyaux,  et  autres  choses  de 
grande  valeur. 

L'an  mille  quatre  cens  et  quinze,  le  sei- 
ziesme  jour  de  novembre,  furent  publiés  en 
parlement  lettres  touchant  le  faict  de  l'abo- 
lition ,  de  laquelle  mention  est  faite  ci-dessus. 

Charles  par  la  grâce  de  Dieu  roy  de  France 
à  nos  amés  et  féaux  conseillers,  les  gens  qui 
tiendront  nostre  prochain  parlement,  salut,  et 
dileclion.  «  Comme  par  certaines  nos  lettres 
))  contenans  l'ordonnance  de  paix,  nous  ayons 
»  fait,  donné  et  octroyé  abolition  à  tous ,  de 
»  quelque  estai,  auclorité,  ou  condition  qu'ils 
»  soient,  de  tout  ce  qui  a  esté  fait  à  nosire  des- 
»  plaisir,  et  contre  nostre  volonté,  pour  avoir 
»  aidé ,  servy,  et  favorisé  nosire  Irés-clier  el 
))  aimé  cousin  le  duc  de  Bourgongne,  depuis 
))  le  trailé  de  la  paix  Oiile  à  Pontoise.  El  depuis 
»  par  nos  autres  lettres,  et  pour  les  causes  el 
»  considérations  contenues  en  icellcs.  Nous, 
»  de  nostre  plus  ample  grâce,  plaine  puis- 
»  sance,  el  auclorité  royale,  ayons  ordonné, 
»  voulu,  cl  ociroyé  ladite  abolition  esire  gène- 


1415) 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


ôSS 


raie.  Et  que  en  icelle  soient  compris  tous  de 
quelque  estât  qu'ils  soient,  excepté  quarante- 
cinq  personnes  nommées  en  icelles  lettres, 
qui  esloient,  et  sont  de  ceux  qui  par  notre 
justice  ont  esté  bannis  pour  la  cause  dessus- 
dite. Et  neanlmoins  ayons  entendu  que  plu- 
sieurs juges  tant  séculiers  comme  d'église, 
détiennent  prisonniers,  et  en  procès,  pour  la 
cause  dessus  dite,  et  les  dépendances,  plu- 
sitHirs  qui  sont  compris  en  ladite  abolition, 
qui  ne  sont  pas  du  nombre  desdits  quarante- 
cinq  réservés.  Nous  qui  voulons  lesdites  or- 
donnances et  abolitions  avoir,  et  sortir  leur 
plain  effect,  vous  mandons ,  et  expressément 
enjoignons,  que  tous  ceux  qui  sont,  ou  se- 
ront détenus  prisonniers,  ou  en  procès,  pour 
la  cause  dessus  dite,  et  les  dépendances,  par 
devant  aucuns  juges  séculiers,  ou  d'eglisc, 
dont  il  vous  apperra,  vous  faites  délivrer  et 
mettre  hors  de  prison  et  de  procès,  entant 
qu'il  touche  nous  et  justice.  En  imposant  sur 
ce  silence  à  nostre  procureur,  et  à  tous  au- 
tres procureurs  d'ofTice.  Et  contraignez  à  ce 
faire  tous  ceux  qui  pour  ce  seront  à  contrain- 
dre, par  toutes  voyes  deues  et  raisonnables. 
Si  pour  autre  cause  que  pour  celle  dessus 
dite,  aucuns  d'eux  n'estoient  emprisonnés, 
ou  tenus  en  procès ,  sans  toutesfois  aucune- 
ment toucher  à  ce  qui  touche  nostre  foy,  ne 
aux  procès  qui  en  dépendent.  Ausquels  pro- 
cès nous  ne  voulons  aucunement  toucher,  ne 
iceux  empescher.  En  faisant  icelles  ordon- 
nances, et  abolition  tenir  et  garder  selon  leur 
forme  et  teneur.  Mandons  et  commandons  à 
tous  nos  justiciers ,  officiers  ,  et  subjets,  que 
à  vous  en  ce  faisant,  obéissent  et  entendent 
diligemment.  Donné  à  Rouen  le  septiesme 
jour  de  novembre,  l'an  de  grâce  mille  quatre 
cens  et  quinze,  et  de  nostre  règne  le  trente- 
sixiesme.  »  Ainsi  signé,  par  la  relation  du 
grand  conseil,  duquel,  vous,  l'archevesque  de 
Bourges,  le  chancelier  de  Guyenne,  les  eves- 
ques  de  Lisieux,  et  d'Evreux.  les  maistres  des 
requestes,  et  autres  du  conseil  estoient. 

GONTIER. 

Copie  de  la  lettre  royale,  qui  défend  que  nul 
seigneur  du  sang  royal  n'entre  à  Paris,  et 
commande  que  on  rompe  les  ponts. 

Charles,  etc.,  au  prevost  de  Paris,  ou  à  son 
lieutenant, et  au  prevost  des  marchands,  esche- 


vins,  bourgeois  et  habitans  de  nostredite  ville, 
salut.   «  Comme  par  le  commandement  que 
nous  avons  dernièrement  fait,  pour  résister  à 
nostre   adversaire  d'Angleterre ,  qui  esloit 
descendu  de  nostre  royaume  à  grand  ost.  Et 
soubs  couleur  de  nostredit  mandement,  plu- 
sieurs gens  d'armes  et  de  traict  se  soient  mis 
sus,  lesquels  ont  séjourné  et  séjournent  en 
grandes  routes  et  compagnécs  en  plusieurs 
parties  de  nostre  royaume  ,  au  grand  grief, 
charge  et  dommage  de  nostre  peuple.  Nous, 
pour  relever  nostredit  peuple  d'icelles  char- 
ges et  dommages,  considerans  que  nostredit 
adversaire  est  retrait  à  Calais ,  et  que  nous 
avons  convenablement  pourveu  aux  frontiè- 
res d'iceluy  nostre  royaume  :  pourquoy  il  ne 
nous  est  pas  besoin  de  présent  avoir  autres 
gens  que  ceux  qui  sont  ordonnés  et  establis 
esdites  frontières,  par  l'advis  et  délibération 
de  nostre  très-cher  et  très-amé  fils  le  duc  de 
Guyenne,  dauphin  de  Viennois,  et  de  nostre 
grand  conseil,  vous  mandons  et  expressément 
défendons,  et  à  chacun  de  vous,  sur  toute 
l'obeïssance  que  vous  nous  devez,  et  sur  tant 
que  pouvez  meffaire  envers  nous,  que  par 
ladite  ville  de  Paris  vous  ne  souffriez,  ne 
laissiez  passer,  ne  entrer  aucun  de  nostre 
sang,  ne  autres,  accompagnés  de  gens  d'ar- 
mes, quels  qu'ils  soient,  ne  à  quelque  occa- 
sion qu'ils  se  dient  venir,  si  par  nos  lettres 
patentes,  seellées  de  nostre  grand  seel,  sub- 
sequens  en  date  de  ces  présentes,  il  ne  vous 
appert,  que  nous  les  mandions  venir  par  de- 
vers nous.  Ausquels  de  nostre  sang,  et  au- 
)  très,  nous  mandons  et  défendons  sur  les  pei- 
)  nés  dessus  dites,  que  autrement  que  dit  est, 
)  ils  ne  s'efforcent  d'y  entrer  :  et  avec  ce  faites 
)  rompre  tous  les  ponts  esquels  il  n'y  a  garde 
)  suffisante,  et  retraire  en  lieux  seurs  tous  les 
)  bacs,  batteaux  et  autres  vaisseaux  estans  sur 
)  les  rivières  de  voste  prevosté  :  en  telle  ma- 
)  niere,  que ,  par  le  moyen  d'iceux  ponts  et 
)  vaisseaux,  aucuns  desdils  gens  d'armes  ne 
)  puissent  par  lesdites  rivières  passer,  ne  re- 
)  passer  contre  nostre  ordonnance  dessus  dite. 
)  Sçachans  que  si  vous  faites  le  contraire,  nous 
)  vous  ferons  punir  comme  transgresseurs  de 
>  nostre  ordonnance  et  commandement,  et  si 
)  griefvcment  que   ce  sera  exemple  à   tous 
)  autres.  Donné  à  Rouen,  le  quinziesme  jour 
)  de  novembre .  l'an  de  grâce  mille  quatre 
)  cens  et  quinze,  et  de  nostre  règne  le  trente- 


524 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


»  sixiesme.  »  Ainsi  signé,  par  le  roy,  à  la  rela- 
«  lion  de  monseigneur  le  duc  de  Guyenne , 
Mailliere.  Publiées  en  Chaslclet,  le  jeudi 
vingt  et  uniesme  jour  de  novembre,  l'an  mille 
quatre  cens  et  quinze. 

Quand  le  duc  deBourgongnefutacertené  de 
la  desconfiture  de  la  bataille  dessus  dite,  et  de 
la  mort  du  duc  deBrabant,  et  du  comte  de 
Nevers,  ses  frères,  luy,  moult  dolent  et  cour- 
roucé, envoya  tantost  devers  le  roy  d'Angle- 
terre, à  Calais,  son  héraut  -,  lequel  porta  au  roy 
d'Angleterre  le  gantelet  du  duc  de  Bourgongne 
de  par  luy.  Quand  le  héraut  fut  devant  le  roy 
d'Angleterre  à  Calais,  il  lui  dit,  de  par  le  duc 
de  Bourgongne,  «  qu'il  avoit  tué  ou  fait  tuer 
»  son  frère  le  duc  de  Brabant,  le  plus  noble 
))  escuyer  du  royaume  de  France ,  lequel  ne 
))  tenoit  rien  du  royaume  de  France,  ne  avoit 
))  en  iceluy  royaume,  sinon  une  petite  maison 
»  à  Paris,  dont  il  ne  faisoitpas  grand  compte. 
M  Et  pource  il  le  deflîoit  de  feu  et  de  sang,  et 
))  luy  envoyoit  son  gantelet ,  et  luy  promettoit 
))  que,  en  quelque  part  qu'il  le  pourroit  Irou- 
»  ver,  ill'iroit quérir  àl'aydede  ses  Flamends, 
))  Brabançons  et  Liégeois  :  et  quant  estoit  du 
))  comte  de  Nevers,  il  estoit  armé  pour  le  roy, 
»  et  estoit  homme  du  roy,  s'il  s'estoit  entremis 
))  de  le  combatre,  et  il  yestoit  mort,  il  ne  luy 
))  en  sçavoit  point  de  mauvais  gré.  »  Le  roy 
d'Angleterre  respondit  :  «Je  ne  recevray point 
))  le  gantelet  de  si  noble  et  puissant  prince 
»  comme  est  le  duc  de  Bourgongne,  car  je  ne 
))  suis  que  peu  de  chose  envers  luy  ;  et  si  j'ay 
»  eu  victoire  contre  les  nobles  du  royaume  de 
»  France,  ce  n'a  pas  esié  de  ma  prouesse  ,  ne 
»  de  ma  force,  ne  de  mon  sens,  mais  a  esté  de 
»  la  grâce  de  Dieu.  Et  quant  est  de  la  mort  du 
»  duc  de  Brabant,  il  m'en  desplaist.  Mais  je  te 
))  promets,  ny  moy,  ny  mes  gens  ne  l'ont  point 
))  fait  mourir,  ny  le  comte  de  Nevers  aussi  :  et 
))  pource  je  te  prie  que  tu  luy  rapportes  son 
))  gantelet,  et  je  luy  rescriray,  comme  s'il  luy 
»  plaist  estre  à  Boulongne  au  quinziesme  jour 
))  de  janvier,  je  luy  monsireray  par  les  confes- 
))  sions  des  prisonniers  que  j'ay,  et  que  aucuns 
))  de  mes  amis  ont,  que  ceux  de  France  les  ont 
»  tués  et  meurtrys.  »  Parquoy  le  héraut  par 
conseil  reprit  le  gantelet,  et  le  rapporta  au 
duc  de  Bourgongne. 

Le  jeuily  vingt  et  uniesme  joiu-  de  novem- 
bre, le  duc  de  Bourgongne  entra  en  la  ville  de 
Troycs.  El  avoit  en  sa  compagnéc  moult  grand 


(1415) 

gent  et  grand  charroy.  Et  disoit-on  qu'il  seroit 
à  Meaux  le  onziesme  jour  de  décembre,  et  que 
à  ce  jour  y  seroient  monseigneur  de  Guyenne 
et  monseigneur  le  duc  de  Berry,  pour  traiter 
la  paix  du  roy  Louys  de  Sicile  et  du  duc  de 
Bourgongne.  Et  toutesfois  autres  disoient,  qu  il 
n'iroit  plus  avant,  ne  à  Paris  n'enlreroit  point, 
pource  que  plusieurs  doutoient  qu'il  ne  prist 
vengeance  d'aucuns  desplaisirs  que  ceux  de  la 
ville  luy  avoient  fait. 

Le  vendredy  vingt-neufîesme  jour  de  dé- 
cembre, le  roy  retourna  de  Rouen,  et  arriva  à 
Paris  à  petite  compagnée,  et  entra  par  la  pote 
de  Sainct-Honoré.  Et  estoient  plusieurs  h'u  n 
mal  contens  de  ce  qu'on  avoit  autresfois  fait 
plus  grand  honneur  aux  ennemis  du  royaume, 
c'est-à-dire  aux  Anglois,  quand  ils  estoient 
venus  à  Paris,  qu'on  n'avoit  fait  au  roy  5  le- 
quel, comme  on  disoit,  avoit  vestu  la  robbe, 
qu'on  luy  avoit  veu  porter  continuellement 
plus  de  deux  ans,  et  le  chapperon  aussi,  et 
avoit  ses  cheveux  jusques  aux  espaules  5  car 
pour  les  Anglois,  qui  dernièrement  estoient 
entrés  à  Paris,  on  avoit  fait  nettoyer  les  rues, 
cesser  parlement  elles  autres  cours,  et  aller 
tout  homme  au  devant.  Et  de  tout  ce,  ne  fut 
rien  fait  à  la  venue  du  roy,  combien  que  au- 
tres disoienl  bien  que  pour  la  perle  de  ses  gens 
il  n'y  falloit  pas  faire  si  grande  solemnité.  Le 
duc  de  Berry,  ce  jour  au  vespre  arriva  à  Paris 
par  eaue,  et  monseigneur  de  Guyenne  le  samedy 
ensuivant,  jour  de  Sainct-André.  Ledit  roy 
Louys  arriva  aussi  ce  jour,  et  vint  par  eaue, 
car  il  estoit  malade. 

Depuis  le  retour  du  roy,  pource  que  le  duc 
de  Bourgongne  qui  vint  jusques  à  Provins,  et 
fit  passer  en  aucuns  lieux  à  ses  gens  la  rivière 
de  Marne,  tendoit  fort  à  venir  à  Paris,  et  avoit 
moult  grosse  gent,  grand  train  et  grand  char- 
roy. On  disoit  tout  communément  parmy  Pa- 
ris ,  que  ceux  qui  gouvernoient  pour  lors  la 
ville,  comme  les  prevost  des  marchands  et 
eschevins,  avoient  intention  de  faire  mourir 
tous  ceux  de  Paris  qui  pourroient  favoriser  K' 
duc  de  Bourgongne,  s'il  vouloit  entrer  dedans 
la  ville.  Et  pour  ce  faire  on  disoit ,  «  qu'ils 
«  avoient  fait  faire  quatre  mille  haches,  les  fers 
»  vernissés,  afin  qu'on  ne  les  cognust  de  nuici, 
»  et  quatre  mille  jaques  noires  ,  et  les  avoient 
))  departys  en  plusieurs  lieux  de  la  ville,  et 
»  avoient  mis  gros  gens  d'armes  dedans  la 
)i  ville,  pour  eux  aider,  comme  on  disoit ,  à 


(1415) 

»  exploiter  leur  mauvaise  volorilé.  »  Et  tant, 
que ,  par  plusieurs  nuicts  de  la  dernière  se- 
maine du  mois  de  novembre,  toute  la  ville  es- 
toit  en  doute  et  en  aguel,  et  ne  dorinoit  pas 
chacun  toute  la  nuict.  Et  le  plus  fort  fut  le 
mercredy  au  soir,  qualriesme  jour  de  décem- 
bre, qu'on  tenoit  certainement  que  celle  nuict 
ils  deussent  faire  leur  entreprise.  Et  tant,  que 
les  religieux  de  Sainct-Martin-des-Champs , 
comme  il  fut  dit,  les  bernardins  et  plusieurs 
autres  collèges  de  Paris  firent  feu  toute  la  nuict 
en  leurs  maisons.  Mais,  Dieu  mercy,  il  n'y 
eut  nul  mal.  Et  aussi  ce  n'estoient  que  toutes 
bourdes  controuvées  qu'on  semoit,  pour  cuider 
faire  une  grande  commotion,  et  tuer  ceux  qui 
lors  estoient  entour  du  roy. 

Le  mercredy  après  disner,  tout  le  conseil  fut 
assemblé  en  Thostel  de  Bourbon,  où  monsei- 
gneur de  Guyenne  estoit  logé.  l^Iais  pourceque 
mondit  seigneur  de  Guyenne  disna  trop  tard  , 
on  ne  fit  rien. 

Le  jeudy  ensuivant  on  y  retourna.  Et  là  pro- 
posa le  premier  président,  nommé  maistre  Ro- 
bert Manger,  sur  le  faict  du  gouvernement  de 
ce  royaume.  Et  monslra  que  le  roy  n'avoit  que 
trois  amis,  puissans  aie  secourir  contre  la  fu- 
reur de  ses  ennemis.  C'est  à  sçavoir  le  duc  de 
Touraine  son  fils,  qui  esloit  en  Hainaut,  le 
duc  de  Bourgongne  et  le  duc  de  Bretagne.  Et 
furent  publiés  aucunes  ordonnances  qu'on  avoit 
fait  en  parlement  sur  le  gouvernement  de  ce 
royaume.  Et  furent  ordonnés  tous  les  olïiciers 
de  la  cour  du  roy  à  avoir  gages,  et  de  la  cour 
de  la  reyne  aussi ,  et  de  monseigneur  de  Guyen- 
ne. Et  que  nuls  ne  mangeroient  plus  à  la  cour, 
sinon  le  jour  qu'ils  seroient  ordonnés  à  servir. 

Ce  jeudy  après  disner  arrivèrent  à  Paris  les 
messagers  du  duc  de  Bourgongne ,  c'est  à  sça- 
voir messire  Régnier  Pot,  Choussac  et  autres. 
Ils  entrèrent  dedans  Paris  à  grande  difficulté, 
car  il  convint  en  avoir  congé  du  prevost,  et  fu- 
rent audit  conseil  :  lequel  finy,  ils  firent  la  ré- 
vérence à  monseigneur  de  Guyenne.  Et  expo- 
sèrent entre  autres  choses,  «  qu'il  pleust  au  roy 
))  donner  ses  lettres  patentes  à  ceux  de  Meaux 
»  pour  laisser  entrer  le  duc  de  Bourgongne  de- 
))  dans  la  ville.  »  Monseigneur  de  Guyenne  res- 
pondit,  «  qu'ils  n'auroient  point  de  congé,  et 
»  qu'il  n'y  entreroit  point ,  car  il  ne  luy  plaisoit 
»  pas  :  et  qu'il  convenoit  qu'il  renvoyas!  ses 
»  gens  d'armes  :  et  qu'il  n'entreroit  point  à  Pa- 
M  ris,  sinon  qu'il  y  vint  comme  subjetet  obeïs- 


PAR  JEAN  JU\EJNAL  DES  URSINS. 


525 


»  sant ,  et  en  lestât  de  son  hostel  tant  scule- 
))  ment.  »  Lors  ledit  messire  Régnier  dit,  «  que 
)>  le  duc  de  Bourgongne  sçavoit  bien  qu'il  yen 
»  avoit  plusieurs  entour  le  roy,  qui  se  dou- 
))  toicnt  de  luy,  qu'il  ne  leur  fist  perdre  leurs 
»  olTices ,  et  requist  d'eux  vengeance  s'il  venoit. 
1)  I\iais  pour  les  appaiser  et  assurer,  il  olTroit  de 
»  bailler  bonnes  lettres,  qu'il  ne  tendroit  à  au- 
»  cunes  de  ces  fins  :  et  si  ces  lettres  ne  sufli- 
»  soient ,  il  offroit  de  bailler,  et  bailleroit  son 
»  fils  le  comte  de  Charolois  en  oslage.  »  JMais 
tout  cela  fut  refusé.  El  dit  monseigneur  do 
Guyenne ,  comme  on  disoit,  «  que  au  duc  de 
))  Bourgongne  n'appartenoit  pas  de  bailler  la 
»  seureté,  mais  à  luy  qui  estoit  seigneur  par 
))  dessus  luy  appartenoitde  bailler  la  seureté.  » 
Et  ainsi  se  départirent. 

Le  vendredy  ensuivant,jour  de  Sainct-Nico- 
las  d'hyver,  furent  envoyés  de  par  le  roy  l'e- 
vesque  de  Chartres  nouvel,  maistre  Simon  do 
Nanlerre  président  en  parlement,  maistre  Jean 
de  Vailly,  maistre  Guillaume  Le  Clerc  et  autres, 
vers  le  duc  de  Bourgongne,  pour  luy  faire 
«  défense  de  non  venir  plus  avant,  etcomman- 
))  dément  qu'il  renvoyast  ses  gens  d'armes,  » 
et  y  allèrent. 

Le  vendredy  après  disner,  le  duc  de  Guyenne 
alla  voir  la  reine  sa  mère,  qui  estoit  malade  à 
Sainct-Paul,  et  retourna  au  gisle  à  l'hosteî  de 
Bourbon  ,  et  le  lendemain  il  accoucha  malade. 

Le  mardy  dixiesme  jour  de  décembre,  à  cinq 
heures  du  matin,  se  partit  le  roy  Louys  de  Si- 
cile de  Paris,  et  s'en  alla  en  son  pays  d'Anjou. 

Ce  mardy  au  soir,  fut  pris  en  son  hostel  à  la 
porte  de  Paris,  Robin  Copil  pâtissier,  et  fut  dit 
«  qu'il  estoit  banny.  »  Aucuns  disent  qu'il  es- 
toit nouvellement  venu  de  l'ost  du  duc  de  Bour- 
gongne, et  qu'il  avoit  escrit  à  ses  amis ,  qu'on 
dist  au  duc  de  Bourgongne  «  qu'il  s'advançast 
»  de  venir,  et  qu'ils  estoient  plus  de  quatre 
))  mille  dedans  Paris,  qui  luy  ouvriroient  une 
))  porte.  »  Pourquoy  ledit  pâtissier  fut  décapité 
es  halles  le  mercredy  ensuivant,  et  le  corps 
porté  de  nuict  au  gibet. 

La  nuict  dudit  mercredy,  on  prit  de  par  le 
roy  grand  nombre  de  gens  à  Paris,  et  disoit-on 
qu'on  les  prenoit  seulement  pour  les  garder, 
qu'ils  ne  fissent  aucune  commotion  en  la  ville, 
contre  ceux  qui  ne  vouloient  pas  que  le  duc  de 
Bourgongne  y  entrast. 

Cette  semaine ,  comme  le  dimanche  de  de- 
vant ledit  mardy,  les  messagers  du  roy,  qui  es- 


526 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


loient  allés  vers  le  duc  de  Bourgongne,  le  trou- 
vèrent à  Coulommiers  en  Brie.  Et  en  l'exposi- 
tion de  leur  légation,  luy  firent  «  défense  de  par 
»  le  roy,  et  à  tous  ses  capitaines  ,  qu'il  ne  vint 
»  plus  avant.  »  De  laquelle  parole  ouye,  il  fut 
tant  courroucé  et  indigné,  que  ce  fut  grande 
merveille.  Et  respondit  :  «  Je  obeïray  en  tant 
))  que  je  sçauray  et  yerray  que  ce  sera  le  bien, 
))  l'honneur  et  le  profit  du  roy,  de  monseigneur 
»  de  Guyenne  et  du  royaume.  »  Et  autre  res- 
ponse  ne  fit,  et  plus  ne  voulut  parler  ausdits 
messagers,  qui  ainsi  s'en  retournèrent.  Et  vint 
loger  le  duc  de  Bourgongne  à  Lagny  surMarne, 
et  son  avant-garde  chevaucha  jusques  au  Bour- 
get.  Lesdits  messagers  du  roy,  firent  défense  à 
tous  les  chevaliers  et  capitaines  dudit  duc  de 
Bourgongne,  qu'ils  ne  vinssent  plus  avant, 
«  sur  peine  d'estre  réputés  pour  traistres.  » 
Adonc  le  duc  respondit,  «  Qu'il  ne  falloit  point 
»  user  de  tel  langage  ,  et  qu'ils  estoient  bons 
1)  et  loyaux,  et  avoient  en  tout  temps  servy,  et 
»  serviroient ,  et  estoient  venus  pour  le  bien 
»  du  roy,  et  pour  le  servir  bien  et  loyaument 
»  avec  luy,  et  en  sa  compagnée.  »  Et  puis  dit, 
((  Qu'il  envoyeroit  devers  le  roy  ses  messagers, 
»  pour  faire  response  aux  défenses  qu'ils  fai- 
»  soient.  »  Parquoy  les  messagers  du  roy  in- 
continent se  partirent  de  la  cour  dudit  duc,  en 
laquelle  ils  trouvèrent  peu  de  belle  chère ,  et 
s'en  retournèrent  à  Paris  ledit  mardy  dixiesme 
jour  de  décembre. 

Le  mercredy  au  soir  ensuivant,  on  prit  par- 
my  Paris  grand  nombre  de  nobles  hommes,  par 
especial,  ceux  qu'on  sçavoitqui  pouvoient  fa- 
voriser, ou  avoient  au  temps  passé  aucunement 
favorisé  le  duc  de  Bourgongne.  Pour  laquelle 
prise ,  quand  elle  vint  à  la  cognoissance  des 
messagers  du  duc  de  Bourgongne,  qui  estoient 
ordonnés  pour  venir  à  Paris  devers  le  roy,  ils 
n'y  osèrent  pas  bonnement  venir.  Et  ceux  du 
conseil  du  roy,  qui  sçavoient  que  lesdits  mes- 
sagers dévoient  venir,  voyans  qu'ils  ne  venoient 
point,  envoyèrent  par  devers  le  duc  de  Bour- 
gongne un  nommé  Jean  de  Piecy,  pour  sçavoir 
à  quoy  il  tenoit,  que  ses  messagers  ne  venoient 
à  Paris.  Et  pourceiceux  messagers,  c'est  à  sça- 
voir le  prince  d'Orenge,  le  sire  de  Chalon  ,  le 
sire  de  Sainct-Georges,  messire  Jean  de  Luxem- 
bourg, le  sire  de  Vergy,  messire  Régnier  Pot, 
monseigneur  d'Autry,  monseigneur  de  Thou- 
longeon  ,  maislre  Euslache  de  Laistre,  Jacques 
Lambon  et  maistre  Jean  Choussac,  tous  con- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1415) 

seillers,  et  Jean  deRosay  secrétaire  dudit  duc, 
partirent  le  dimanche  quinziesme  jour  dudit 
mois ,  bien  matin  de  Lagny,  pour  venir  à  Pa- 
ris, et  envoyèrent  devant  leurs  gens,  pour  ap- 
reiller  à  disner  en  l'hostel  d'Artois ,  où  le  duc 
de  Bourgongne  leur  avoit  commandé  qu'ils  se 
logeassent.  Quand  ils  furent  à  la  porte  de  Sainct- 
Antoine ,  on  ne  les  voulut  laisser  entrer  :  pource 
qu'ils  dirent  qu'ils  s'en  alloient  loger  en  Artois, 
et  que  leurs  maistres  avoient  bien  quatre  cens 
chevaux.  Pourquoy  iceux  gens  retournèrent  à 
Sainct-Antoine  des  Champs,  et  attendirent  là 
leurs  maistres ,  lesquels  vinrent  sur  le  disner, 
et  n'entrèrent  point  en  la  ville,  sinon  messire 
Régnier  Pot  et  Choussac,  lesquels  vinrent  par- 
ler au  duc  de  Berry ,  et  ne  peurent  parler  à  mon- 
seigneur de  Guyenne ,  qui  estoit  malade.  Le- 
quel messire  Régnier  retourna  à  Sainct-An- 
toine, mais  les  autres  s'en  estoient  retournés 
par  devers  le  duc  de  Bourgongne,  pource  qu'on 
les  avoit  trop  fait  muser.  Si  s'en  alla  ledit  mes- 
sire Régnier  après ,  et  les  fit  retourner  le  mar- 
dy ensuivant,  dix-septiesme  jour  dudit  mois, 
lesquels  furent  tous  logés  en  la  rue  de  La  Harpe, 
et  exposèrent  leur  légation  le  mercredy  ensui- 
vant après  disner,  devant  monseigneur  de  Ber- 
ry et  le  conseil.  Et  dévoient  avoir  le  mercredy 
ensuivant  response. 

Ce  mercredy  au  soir  trespassa  le  duc  de 
Guyenne.  Et  le  jeudy  matin,  fut  fait  par  toutes 
les  églises  de  Paris  solemnelle  sonnerie  pour  le 
salut  de  son  ame ,  que  Dieu  par  sa  grâce  veuille 
mettre  en  sa  gloire,  et  tous  les  trespassés  aussi. 
Puis  fut  porté  enterrer  bien  honorablement  à 
Nostre-Dame  de  Paris  le  dimanche  ensuivant. 

On  disoit  communément  que  les  ambassa- 
deurs du  duc  de  Bourgongne  n'eurent  aucune 
response  :  mais  leur  dit-on,  «  Qu'on  envoye- 
»  roit  devers  le  duc  faire  la  response.  »  Et 
pource  le  vendredy  matin  ensuivant,  ils  Guidè- 
rent partir  et  furent  jusques  à  la  porlede  Sainct- 
Antoine,  et  aucuns  d'eux  dehors.  Mais  le  pre- 
vost  de  Paris  vint  hastivement  après  eux  ,  qui 
leur  dit ,  «  qu'ils  retournassent  tous ,  et  que  au 
»  plaisir  de  Dieu  on  avoit  advisé  un  bon  ap- 
»  pointement.  »  El  pource ,  ceux  qui  estoient 
ja  dehors  retournèrent  avec  ceux  qui  estoient 
dedans  ,  et  s'en  vinrent  ensemble  loger  à  la  rue 
de  La  Harpe,  où  ils  avoient  esté  logés,  et  dont 
ils  estoient  partis  au  malin  :  quand  ils  furent 
tous  dedans  la  ville  en  la  grande  rue  Saincl- 
Anloinc,  le  prevosl  de  Paris  mil  la  main  sur 


eux  de  par  le  roy  :  et  quand  ils  furent  logés,  on 
leur  dit,  u  qu'ils  estoient  arrestés  ,  pource  que 
M  les  gens  du  duc  de  Bourgongneavoient  ronnpu 
»  la  paix,  et  qu'ils  avoient  pris  d'assaut  Brie- 
»  Comte-Robert,  qui  estoit  au  duc  d'Orléans, 
»  et  qu'on  avoit  tué  des  gens  de  la  ville.  »  Tou- 
tcsfois  on  y  envoya,  et  trouva-on  que  c'estoit 
bourde.  Et  pource  le  dimanche  ensuivant  au 
matin,  iceux  ambassadeurs  s'en  allèrent  devers 
leur  seigneur. 

Ledit  dimanche  après  disner,  fut  apporté  le 
duc  de  Guyenne  en  l'église  de  Nostre-Dame  de 
Paris,  et  le  soir,  et  le  lundy  matin,  fut  fait  son 
service  solemnel. 

Le  vendredy  d'après  Noël,  jour  Sainct-Jean, 
retourna  à  Paris  messire  Régnier  Pot  et  autres, 
de  par  le  duc  de  Bourg-ongne.  Et  requirent  au 
conseil  du  roy,  «  Que  madame  de  Guyenne  leur 
»  fust  délivrée  et  baillée,  pour  délivrer  et  en- 
»  voyer  à  son  père.  »  Secondement,  «  que 
»  son  douaire  luy  fust  assigné.  »  Tiercement, 
«  qu'elle  eust  la  moitié  des  meubles  de  son 
»  mary.  »  Au  premier  poinct  leur  fut  respondu, 
«  qu'il  plaisoit  bien  au  roy  qu'elle  allast  devers 
»  son  père.  »  Quant  au  second.  «  on  ne  luy  en 
»  pouvoit  rien  faire  de  présent ,  pource  que  le 
»  roy  n'estoit  pas  en  point.  »  Quant  au  tiers, 
«  le  roy  avoit  bien  affaire  des  meubles.  » 

Le  dimanche  ensuivant,  entra  le  comte  d'Ar- 
magnac à  Paris ,  à  petite  compagnée  de  ses 
gens,  mais  à  grande  compagnée  de  la  ville. 
El  alla  à  Sainct-Paul  faire  la  révérence  au  roy 
et  à  la  reyne,  puis  vintsoupper  à  Neelle,  chez 
monseigneur  de  Berry,  son  sire.  Le  lundy  en- 
suivant ,  le  roy  luy  ceignit  l'espée.  Et  celte  se- 
maine, plusieurs  de  la  compagnée  du  duc  de 
Bourgongne,  qui  avoient  amis  dedans  Paris, 
enfans  à  l'eschole,  et  autres  biens  prochains, 
les  firent  aller  hors  de  Paris,  se  doutans  de  di- 
vision et  commotion  de  peuple  ;  et  aussi  que  le 
duc  de  Bourgongne  n'assiegeast  Paris. 

Le  vendredy  devant  la  Tiphaine ',  furent 
envoyés  derechef  les  ambassadeurs  dessus  dits 
devers  le  duc  de  Bourgongne  ,  pour  luy  faire 
commendemenl  «  qu'il  s'en  relournast  et  ren- 
»  voyast  ses  gens,  sur  peine  d'estre  réputé  pour 
M  Iraislre  ,  et  abandonné.  »  Quand  ils  furent  à 
Lagny,  on  les  logea  ensemble,  et  y  furent  plu- 
sieurs jours  sans  parler  au  duc,  et  ne  pouvoient 
parler  à  personne,  ne  leurs  gens  aussi,  car  on 
les  en  gardoit. 

•  L'Epiphanie. 


PAR  JEAN  JUYENAL  DES  URSIiNS. 


527 


Le  jour  de  la  Tiphaine  au  soir,  fut  rendue  à 
Lagny  audit  duc  de  Bourgongne ,  madame  de 
Guyenne  sa  fille. 

Le  vendredy  ensuivant ,  il  renvoya  à  Paris 
l'evesque  de  Chartres  ,  et  maistre  Jean  do 
Vailly  ,  qui  estoient  des  ambassadeurs  du  roy, 
et  retint  maistre  Simon  de  Nanterre  ,  maistre 
(iuillaume  Le  Clerc,  et  messire  Olivier  de 
Mauny.  Après,  il  envoya  à  Paris  maistre  Eus- 
tache  de  Laitre,  et  messire  Jean  dit  Le  Borgne 
de  Thoulongeon,  chevalier,  lesquels  furent  lo- 
gés à  la  Sereine  en  la  rue  de  La  Harpe,  et  furent 
gardés  afin  que  personne  ne  parlast  à  eux  sans 
leurs  gardes.  Et  leur  fut  dit,  «  que  de  là  ne 
»  partiroient,  neouys  ne  seroient,  ne  response 
»  n'auroient  jusques  à  ce  que  les  dessusdits 
»  que  le  duc  avoient  retenus,  fussent  retournés 
»  à  Paris.  » 

Les  prisonniers  de  la  ville  furent  tous  eslar- 
gis ,  et  leur  fut  commandé  qu'ils  se  tinssent  en 
leurs  maisons,  sans  en  partir. 

Le  lundy  treiziesme  jour  de  janvier,  la  reyne 
vint  à  la  messe  à  Nostre-Dame  de  Paris.  Et  ce 
jour,  tous  lesdits  prisonniers  eslargis  furent 
remprisonnés.  Et  de  notables  hommes,  jusques 
au  nombre  de  dix-huict,  comme  on  disoit, 
furent  mis  hors  de  service  du  roy  et  de  son 
hostel. 

Le  connestable,  et  le  conseil  envoyèrent  celte 
semaine  grosse  garnison  à  Senlis  ,  et  à  Saincl- 
Denys,  à  Chasteau-Thierry,  àMeaux,  à  Melun, 
à  Corbeil,  à  Saincl-Cloud,  et  en  tous  les  lieux 
environ  et  près  du  duc  de  Bourgogne ,  pour 
faire  serrer  et  tenir  ses  gens  ensemble,  et  leur 
défendre  les  vivres,  et  le  fourrage. 

Le  samedy  ensuivant,  audit  mois  de  janvier, 
fut  publié  parmy  Paris  l'abandonnement  de 
tous  gens  d'armes,  qui  seroient  trouvés  sur  les 
champs,  qui  ne  seroient  au  gages  du  roy.  Et 
disoit-on  que  c'étoit  «  contre  le  duc  de  Bour- 
))  gongne  et  ses  gens.  » 

Le  mardy  ensuivant,  quatorziesme  jour  du- 
dit  mois ,  le  roy  vint  loger  au  Palais.  El  ce 
jour  arriva  à  Paris  le  duc  de  Bretagne,  et  des- 
cendit au  Palais,  où  le  roy  estoit,  pour  luy 
faire  la  révérence.  El  fut  après  logé  en  l'hos- 
tel  de  Bourbon  ,  et  depuis  en  celuy  d'Alençon. 

Le  vendredy  dix-sepliesme  jour  de  janvier  , 
retournèrent  de  Lagny  les  ambassadeurs  du  roy 
dessus  nommé,  qu'on  disoit  que  le  duc  de  Bour- 
gongne avoit  retenu. 

Et  le  samedy  ensuivant ,  s'en   allèrent  de 


528 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


Paris  maislre  Euslache  de  LaitrejetLe  Borgne 
de  Toulongeon,  ambassadeur  dudit  duc,  qu'on 
avoit  retenu  à  Paris,  jusqucs  à  ce  que  ceux  du 
roy  fussent  retournés. 

Cette  semaine  les  gens  du  connestable  allèrent 
vers  Compiegne  ,  et  destrousserent  là  messire 
Martelet  du  Mesnil  chevalier ,  qui  estoit  audit 
duc  ,  et  toutes  ses  gens  en  grand  nombre. 
Et  furent  tous  morts  ou  pris ,  fors  Hector  de 
Saveuse  qui  se  sauva.  Et  disoit-on ,  que  les 
gens  dudit  duc  de  Bourgongneavoientpris  par 
force  Tournant  en  Brie.  Pour  lesquelles  deux 
besongnes,  les  choses  n'en  estoientpas  en  bons 
termes,  ne  aisées  à  appaiser.  Toutesfois  le  duc 
de  Bretagne  s'efforçoit,  avec  le  cardinal  de  Bar, 
de  trouver  aucun  bon  accord. 

Le  lundy  vingtiesme  jour  de  janvier,  s'en 
allèrent  à  Lagny  les  ambassadeurs  et  le  maistre 
d'hostel  dudit  duc  de  Bretagne.  ()uoy  faire,  on 
ne  sçavoit.  El  estoit  iceluy  duc  de  Bretagne  in- 
digné de  deux  choses  :  Tune  ,  «  qu'on  luy  avoit 
))  tenu  le  passage  au  pont  de  Sainct-Cloud  ,  et 
))  ne  peut  entrer  à  Paris  sans  lettres  du  roy.  La 
»  seconde ,  de  ce  que  le  vendredy  dessus  dit , 
»  on  empescha  le  passage  par  deux  fois  à  la 
»  porte  de  Sainct-Antoine  à  ses  gens ,  par  les- 
M  quels  il  envoyoit  au  duc  de  Bourgongne  deux 
«barils  pleins  de  lamproyes,  et  convint  que 
»  par  deux  fois  il  eust  congé,  avant  qu'ils  peus- 
»  sent  passer.  » 

Le  samedy  ensuivant  le  recteur  et  les  dépu- 
tés de  l'université  firent  la  révérence  audit  duc 
de  Bretagne.  Et  luy  parlèrent  de  recouvrer 
Harfleur  ,  et  soustenir  leurs  privilèges.  Quand 
ils  eurent  tout  dit ,  il  les  reprit  de  ce  qu'ils  ne 
parloient  aucunement  de  la  paix  de  ceroyaume, 
et  de  l'union  des  seigneurs.  Dont  ils  eurent 
grande  honte.  Car  il  leur  dit ,  «  que  c'estoit  à 
»  faire  à  eux  de  procurer  ladite  union  des  sei- 
))  gneurs,  et  de  trouver  les  moyens  de  parvenir 
»  à  la  paix.  )>  Et  leur  pria  que  ainsi  le  voulus- 
sent faire. 

Celte  semaine  arrivèrent  à  Paris  ceux  qu'on 
avoit  envoyés  à  Hainaut  de  par  le  roy ,  Gau- 
court,  Philippes  de  Corbie,  et  autres.  Et  disoit- 
on,  qu'ils  n'avoient  pas  eu  bonne  response.  Et 
disoit-on,  que  quand  ils  arrivèrent  par  delà , 
ce  jour  y  arrivèrent  les  ambassadeurs  du  duc 
de  Bourgongne,  le  sire  de  Sainct-Georgcs ,  et 
autres.  El  furent  presens  à  la  response  qu'on 
fit  à  Gaucourt.  IMais  Gaucourl  ne  fut  pas  pré- 
sent à  la  response  qu'on  fit  au  sire  de  Sainct- 


VI ,  ROI  DE  FRANCE,  (Hl5) 

Georges,  dont  les  autres  estoient  mal-contens. 
Le  mercredy  vingt-neufiesmejourdejanvier, 
ceux  de  l'université ,  qui  auslresfois  avoient 
esté  devers  le  duc  de  Bretagne  ,  comme  dessus 
est  dit,  firent  leur  relation.  Laquelle  ouye , 
veu  la  bonne  affection  qu'iceluy  duc  avoit  à  la 
paix,  il  fut  mis  en  délibération,  «  s'il  seroit  bon 
))  de  l'aller  remercier  de  la  bonne  affection  qu'il 
»  avoit  à  la  paix,  et  de  le  prier  et  requérir, 
»  qu'ily  voulust  tousjours  tenir  la  main,  et  non 
))  partir  jusques  à  ce  qu'il  y  eusl  aucun  bon  ap- 
»  pointement.  »  Et  de  ce  furent  d'accord  la  na- 
tion de  Picardie,  la  faculté  de  Décret ,  et  plu- 
sieurs docteurs  en  théologie,  et  grand  nombre 
d'autres  de  diverses  nalions  et  facultés.  Mais  le 
recteur  ne  voulut  oncques  conclure  sur  ce  ,  et 
se  départirent  de  leur  congrégation  sans  rien 
faire.  Neantmoins  ceux  qui  estoient  esleus  pour 
aller  devers  le  duc  de  Bretagne,  retournèrent 
après  disner  devers  le  recteur,  pour  l'induire  à 
ce  faire.  Mais  ils  ne  pcurent.  Et  pource  appel- 
lerent  deux  bedeaux  de  l'universilé  avec  eux. 
Et  vinrent  à  l'hoslel  d'Alençon  devers  ledit  duc 
de  Bretagne,  et  estoient  bien  quatre-vingts. 
Et  firent  proposer  par  le  ministre  desMalhurins, 
qui  proposa  notablement  concluant  à  celte  fin, 
«  qu'il  ne  s'en  allast  point ,  jusques  à  ce  qu'il  y 
))  eust  aucun  appoinlement  mis  en  ce  pourquoy 
»  il  estoit  venu,  et  qu'en  ce  il  feroit  grand  bien 
»  et  grand  honneur  à  l'université.  »  Et  un 
qui  fut  là,  qui  se  disoit  procureur  delà  na- 
tion de  France,  du  collège  de  Navarre,  dit  hau- 
tement, «  que  ce  que  le  ministre  avoit  proposé, 
»  n'esloit  pas  de  par  l'université  ,  et  qu'on  n'a- 
»  voit  cure  de  la  paix  qu'ils  demandoient ,  car 
M  c'estoit  la  paix  cabochienne.  »  Ce  voyant  le 
duc  de  Bretagne  fui  moult  esbahy,  et  leur  dit  : 
«  Vous  n'estes  pas  d'accord,  vous  estes  divisés, 
))  c'est  mal  fait  :  mais  neantmoins  je  ne  laisse- 
»  ray  pas  la  chose  ainsi.  Ou  je  parleray  à  vous 
»  une  autre  fois  plus  à  plain  de  ceste  matière , 
»  ou  je  vous  envoyeray  mes  messagers  pour 
1)  ceste  cause.  ))  Et  ainsi  prit  congé  d'eux.  Et 
pource  que  le  recteur  et  ses  adherens,  qui  n'a- 
voient pas  esté  d'accord  de  venir  devers  ledit 
duc  de  Bretagne,  eurent  desplaisance  de  ce  que 
les  autres  y  estoient  venus ,  ils  brassèrent  tant, 
tandis  qu'ils  estoient  devers  le  duc,  que  quand 
ils  furent  devant  le  Chaslellet  à  leur  retour  de 
rhostel  d'Alençon  pour  venir  en  la  Cité ,  ils 
trouvèrent  Raimonet  de  La  Guerre,et  bien  qua- 
rante lances  devant  le  Chaslellet,  et  le  pervost 


de  Paris.  Lequel  Raimonnel,  par  le  commande- 
menl  dudil  prevost  de  Paris ,  prit  ledit  minis- 
tre ,  et  un  docteur  en  décret ,  nommé  maistre 
Lievin  ,  qui  estoit  de  Flandres,  bien  solemnel 
clerc,  et  les  fil  mettre  en  Chastellet.  Duquel 
prevost  ledit  ministre  appella,  et  protesta  de  re- 
lever son  appel  en  temps  et  lieu.  Toutesfois  ils 
n'y  furent  guiercs,  et  le  fit-on  à  sçavoir  audit 
duc  de  Bretagne,  lequel  manda  tanlost  au  pre- 
vost, que  incontinent  ils  fussent  mis  hors,  et 
ainsi  fut  fait. 

Le  lundy  ensuivant  ledit  duc  s"en  alla  hors 
de  Paris  ,  pour  aller  en  son  pays ,  comme  on 
disoit. 

Et  le  mardy  de  devant,  le  duc  de  Bourgon- 
gne  partit  de  Lagny,  et  s'en  alla  à  Nantouillet. 
Et  avoil  perdu  à  Crccy  en  Brie  bien  quatre  cens 
de  ses  hommes ,  que  les  autres  avoient  trouvé 
à  descouvert,  tous  despourveus  de  gardes,  les- 
quels ne  furent  guieres  plaints. 

Celte  semaine  les  gens  du  duc  de  Lorraine  , 
et  les  Savoysiens  donnèrent  assaut  à  Dampmar- 
lin  ,  dont  ils  gagnèrent  la  basse  cour  ,  et  n'y 
demeurèrent  guieres  ;  car  ceux  de  dedans  le 
chastel  boutèrent  après  le  feu  en  ladite  basse 
cour. 

Les  ambassadeurs  de  monseigneur  de  Tou- 
raine  requirent,  que  tous  gens  d'armes  d'un 
costé  et  d'autre  vuidassent.  Et  pour  ceste  cause 
le  duc  de  Bourgongne  s'en  alla  en  Artois ,  et 
ceux  qui  estoienl  venus  au  mandement  du  roy 
s'en  allèrent  en  leur  pays,  et  disoil-on  qu'on 
les  envoyoit  en  Guyenne. 

Cette  semaine  monseigneur  de  Berry  de- 
manda au  prevost  de  Paris,  «  ce  qu'il  avoit  fait 
»  des  prisonniers  de  Paris.  »  Le  prevost  de 
Paris  respondit,  «  qu'il  les  avoit  délivré,  pource 
»  que  par  information  il  ne  les  avoil  aucune- 
-»  ment  trouvé  chargés ,  parquoy  on  les  deust 
»  tenir.  »  Et  le  duc  de  Berry  ,  non  content  de 
leur  délivrance  ,  respondit ,  «  qu'il  seroit  une 
»  fois  prevost  de  Paris  à  son  tour.  ■»  Laquelle 
parole  fit  grande  peur  à  beaucoup  de  gens. 

Aucuns  de  Constance,  se  doutans  que  la  sen- 
tence de  l'evesque  de  Paris,  pieça  donnée  au 
deshonneur  du  duc  de  Bourgongne  ,  pour  la- 
quelle iceluyducde  Bourgongne  appella  en  cour 
de  Rome,  du  temps  du  pape  Jean,  lequel  avoit 
commis  la  cause  d'appellation  à  trois  cardi- 
naux, à  ce  qu'elle  ne  fust  cassée  et  dite  nulle  , 
avoient  escrità  aucuns  de  l'université,  «  qu'ils 
))  fissent  tant  que  l'université  s'adjoignisl  avec 


PAR  JEAN  JLVENAL  DES  URSINS. 


529 


•»  l'evesque  de  Paris,  et  linquisilcurdela  foy.» 
Mais  ils  ne  peurent  rien  faire  pour  aucuns  pré- 
sens qui  les  pouvoient  empcscher.  Et  ceux  de 
Paris ,  comme  le  collège  de  Navarre ,  et  les 
adhercns  de  maistre  Jean  Jarson,  et  à  l'evesque 
de  Paris,  firent  tant  que  le  mercrcdy  douziesmc 
de  ce  mois,  on  fit  commandement  de  par  le 
roy,  à  plus  de  quarante  notables  hommes  de 
l'université,  «  que  ce  jour  ils  vuidassent  la  ville, 
»  sur  peine  de  perdre  corps  et  biens.  »  Et  la 
semaine  de  devant  estoit  apportée  à  Paris  la 
copie  de  la  sentence  donnée  à  Constance  par 
iceux  trois  cardinaux,  en  cassant  ladite  sen- 
tence de  l'evesque  de  Paris. 

Le  roy  d'Angleterre  faisoit  en  icelle  saison 
plus  grand  mandement ,  que  oncques-mais 
n'avoit  fait.  Et  mandoit  à  ceux  qu'il  requeroit 
en  son  aide,  «  qu'ils  vinssent  seurement ,  et 
M  qu'ils  seroient  bien  salariés,  et  leur  donneroit 
»  vingt-cinq  escus  pour  mois  :  et  les  faisoit 
»  certains  qu'ils  verroient  la  plus  haute,  la 
»  greigneur,  et  la  plus  profitable  conquestequi 
■<)  oncques  fut  faite  en  ce  monde,  d 

Ceste  semaine  dudil  mercredy  douziesme  jour 
de  février  ,  le  conneslable  fut  fait  gênerai  gou- 
verneur des  finances  de  ce  royaume,  et  gêne- 
rai capitaine  de  toutes  les  forteresses  de  ce 
royaume,  pour  mettre  capitaines  et  garnisons 
partout  à  son  plaisir.  Et  mit  en  plusieurs  lieux 
ses  serviteurs  capitaines  es  forteresses,  et  es 
frontières.  Et  fit  seneschal  de  Carcassonne  un 
chevalier  de  son  hostel. 

En  ce  temps ,  par  l'ordonnance  du  conseil 
furent  mis  en  escrit  tous  les  mesnagers  de  Paris 
de  tous  estais,  clercs,  lais,  et  religieux,  cl  au- 
tres ,  et  les  personnes  de  chacun  hoslcl. 

Et  après  le  mercredy  dix-neufvicsmc  jour  de 
février,  le  roy  envoya  à  l'université  lettres  con- 
tenans,  «  qu'ils  ne  s'esmervcillasscnt  pas  si  on 
»  avoit  mis  hors  de  Paris  plusieurs  notables 
»  personnes  de  l'université,  et  si  on  en  meltoil 
))  encores  aucuns  autres  dehors  :  car  c'csloit 
))  pour  le  bien  de  la  paix,  et  de  leurs  personnes, 
^>  et  ainsi  que  fcroit-on  de  plusieurs  lais  de  la 
))  ville  de  Paris.  »  Et  autres  lettres  contcnans , 
«  que  le  roy  de  sa  volonté  avoit  tenu  le  temps 
))  passé  le  clergé  en  soulTrance,  de  non  payer 
))  aucunes  subsides,  ou  tailles,  mais  de  présent, 
»  pour  ses  grandes  affaires  souslenir,  il  convo- 
»  noit,et  vouloitque  chacqun  payasl,  sans  rien 
»  espargner,  et  ne  vouloit  qu'aucun  plaintif  en 
»  allast  devers  luy  pour  ceste  cause.  »  El  leur 


530 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


fui  défendu  ,  «  qu'il  ne  fissent  plus  nulles  as- 
»  semblées  ne  congrégations,  »  et  au  recteur 
présent ,  «  qu'il  ne  fîst  aucune  assemblée  ou 
»  congrégation,  sur  peine  d'encourir  l'indigna- 
))  tion  du  roy.  » 

Le  premier  jour  de  mars,  l'empereur  d'Alle- 
magne vint  et  entra  à  Paris.  Et  furent  au  de- 
vant de  luy  le  duc  de  Berry  ,  prélats ,  nobles  , 
et  ceux  de  la  ville  en  grand  nombre.  Et  vint 
descendre  au  Palais  où  le  roy  estoil,  lequel 
vint  au  devant  de  luy  jusques  au  haut  des  de- 
grés du  beau  roy  Philippes.  Et  là  s'entraccol- 
lerent ,  et  firent  grande  chère  l'un  à  l'autre.  Il 
avoit  en  sa  compagnée  un  prince  qu'on  appel- 
loit  le  grand  comte  de  Hongrie,  le  comte  Ber- 
lold  des  Ursins  ,  un  bien  sage  et  prudent  sei- 
gneur, et  autres  princes  et  barons.  Et  sembloit 
qu'il  avoit  grand  désir  de  trouver  accord  ou 
expédient  entre  les  roys  de  France  et  d'Angle- 
terre. Il  fut  grandement  et  honorablement  re- 
ceu  ,  et  souvent  festoyé  par  le  roy  ,  et  les  sei- 
gneurs :  et  ses  gens  encores  plus  souvent.  Et 
mesmcment  ledit  Jean  Juvenal  des  Ursins  sei- 
gneur de  Traignel ,  festoya  ledit  grand  comte 
de  Hongrie ,  le  comte  Bertold  ,  et  tous  les  au- 
tres, excepté  l'empereur.  Et  fil  venir  les  dames 
et  damoiselles,  des  menestriers  ,  jeux  ,  farses, 
chantres  ,  et  autres  esbatemens  :  et  combien 
qu'il  eust  accoustumé  de  festoyer  tous  estran- 
gers,  toutesfois  spécialement  il  les  voulut  gran- 
dement festoyer,  en  faveur  dudit  comte  Ber- 
told des  Ursins  ,  pource  qu'ils  estoient  d'un 
nom,  et  armes.  Et  du  festoyement  et  réception 
furent  bien  contens  le  roy  ,  l'empereur  et  les 
seigneurs. 

Ledit  empereur  voulut  sçavoir  ce  que  c'estoit 
fie  la  cour  de  parlement  :  et  un  jour  de  plai- 
doirie il  vint  à  la  cour,  laquelle  estoit  bien  four- 
nie de  seigneurs ,  et  estoient  tous  les  sièges 
d'enhaut  pleins  ,  et  pareillement  les  advocats 
bien  vestus,  et  en  beaux  manteaux  et  chappe- 
rons  fourrés.  Et  s'assit  l'empereur  au  dessus  du 
premier  président,  où  le  roy  se  asseerroit ,  s'il 
y  venoit,  dont  plusieurs  n'estoient  pas  bien  con- 
tens et  disoient,  qu'il  eust  bien  suffy  ,  qu'il  se 
fust  assis  du  costé  des  prélats,  et  au  dessus 
d'eux.  Il  voulut  voir  plaider  une  cause  qui  es- 
toit  commencée  touchant  la  seneschaussée  de 
Benucaire,  ou  de  Carcassonnc ,  en  laquelle  un 
chevalier  pretendoit  avoir  droict ,  et  un  nom- 
mé maislre  Guillaume  Signet,  qui  estoit  un 
bien  notable  clerc,  et  noble  homme.  Et  entre 


YI,  ROI  DE  FRANCE,  (1415, 

les  autres  choses  qu'on  alleguoit  contre  ledit 
Signet ,  pour  monstrer  qu'il  ne  pouvoit  avoir 
ledit  office,  estoit  qu'on  lui  imposoit ,  «  qu'il 
»  n'estoit  point  chevalier,  et  que  ledit  office 
»  estoit  accoustumé  d'estre  baillé  à  cheva- 
»  liers ,  »  laquelle  chose  ledit  empereur  enten- 
doit.  Et  lors  il  appela  ledit  maistre  Guillaume 
Signet ,  lequel  devant  luy  s'agenouilla.  Et  lira 
l'empereur  une  bien  belle  espéc  qu'il  demanda, 
et  le  fit  chevalier  ,  et  luy  fit  chausser  ses  espé- 
rons dorés.  Et  lors  dit,  «  La  raison  que  vous 
»  alléguez  cesse,  car  il  est  chevalier.  »  Et  de 
cet  exploit  gens  de  bien  furent  esbahis,  comme 
on  luy  avoit  souffert ,  veu  que  autresfois  les 
empereurs  ont  voulu  maintenir  droict  de  sou- 
veraineté au  royaume  de  P'rance  contre  raison. 
Car  «  le  roy  est  empereur  en  ce  royaume ,  et 
»  ne  le  tient  que  de  Dieu  et  de  l'espée  seule- 
))  ment  et  non  d'autre.  » 

L'empereur  eut  en  volonté  de  voir  des  dames 
et  damoiselles  de  Paris ,  et  des  bourgeoises  et 
de  les  festoyer.  Et  de  faict,  les  fit  semondre  de 
venir  disner  au  Louvre,  où  il  estoit  logé.  Et  y 
en  vint  jusques  à  environ  six  vingts.  Et  avoit 
fait  faire  bien  grand  appareil  selon  la  manière 
et  coustume  de  son  pays,  qui  estoit  de  brouets 
et  potages  forts  d'espices.  Elles  fit  seoir  à  table, 
et  à  chacune  on  bailla  un  de  ces  cousleaux  d'Al- 
lemagne qui  valoient  un  petit  blanc,  et  le  plus 
fort  vin  qu'on  peut  trouver.  El  y  en  eut  peu 
qui  mangeassent  pour  la  force  des  espices;  de 
viandes  furent-elles  servies  grandement  ,  et 
largement  menestriers  y  avoit.  Et  après  disner 
dansoient,  et  celles  qui  savoient  chanter  chan- 
toient  aucunes  chansons,  et  après  prirent  congé. 
Et  au  partir  donna  à  chacune  un  anneau  ou 
verge  d'or,  qui  n'estoit  pas  de  grand  prix,  mais 
de  peu  de  valeur. 

Après  ces  choses  il  parla  au  roy  ,  et  à  son 
conseil,  en  disant  qu'il  s'employeroit  volontiers 
à  trouver  accord  ou  expédient ,  au  faict  de  la 
guerre  commencée.  Et  que  pour  ceste  cause  , 
il  avoit  délibéré  d'aller  le  plustost  qu'il  pour- 
roil  en  Angleterre  ,  pour  cesle  matière.  Et  as- 
sez tosl  après  prit  congé  du  roy,  et  des  sei- 
gneurs. EtfutdelTrayé  du  tout,  et  si  luy  donna- 
on  des  dons,  et  aux  principaux  de  ses  gens.  Et 
ouvrit  ledit  comte  Bertold  son  opinion  et  ima- 
gination, et  dit,  «  qu'on  fil  trefves  de  quatre  ou 
))  cinq  ans  ,  et  cependant  les  enfanset  amis  de 
»  ceux  qui  estoient  morts  croistroienl,  et  pour- 
»  roit-on  faire  provision  de  finances,  et  habil- 


(1416) 

»  lemens  de  guerre,  ou  Irouver  paix  ,  cl  traité 
n  final.» 

Ainsi  s'en  alla  ledit  empereur  en  Angleterre, 
et  ouvrit  aux  Anglois  aucunes  manières  d'en- 
tendre à  paix  :  et  pour  ce  faire,  les  Anglois  es- 
toient  prêts  d'y  entendre ,  et  de  faire  aucunes 
trefves.  Si  le  fit  sçavoir  au  roy  et  à  son  conseil, 
mais  on  n'y  voulut  entendre.  Etsembloit  à  au- 
cuns que  à  l'aide  des  ducs  de  Bourgongne  et  de 
Bretagne,  et  d'autres  princes  du  royaume  de 
France  ,  quellarlleur  se  pourroit  recouvrer  ai- 
sément. Le  comte  d'Orset  estoit  demeuré  à 
Ilarflcur  avec  grosse  compagnéed'Angloig,  tant 
d'hommes  d'armes,  que  de  gens  de  Iraict,  et  au- 
tres hommes  de  guerre.  Et  à  tout  quatorze  cens 
combatans  hommes  d'armes,  et  bien  deux  mille 
archers,  saillit  de  Ilarfleur,  et  tenoit  les  champs, 
et  luy  sembloit  bien  que  les  François  audit 
pays  ,  n'estoient  pas  puissans  de  le  combatre. 
Laquelle  chose  vint  à  la  cognoissancedu  comte 
d'Armagnac,  lequel  comme  il  luy  sembloit 
pouvoir  bien  fincr  environ  dix-huict  cens 
combatans,  tant  hommes  d'armes  que  gens  de 
traict.  Et  délibéra  de  combatre  ledit  comte 
d'Orset,  qui  estoit  près  d'un  lieu  nommé  Wal- 
mont.  Et  assembla  ses  gens,  ausquels  il  parla 
moult  grandement  et  honorablement,  en  leur 
donnant  courage ,  et  monstrant  que  combien 
que  les  Anglois  fussent  plus  deux  fois,  que  la 
multitude  n'y  fait  rien  ,  et  n'y  a  que  la  bonne 
volonté  de  combatre  :  que  la  querelle  du  roy  , 
et  d'eux  aussi  estoit  juste  et  saincte,  et  dévoient 
avoir  espérance  en  Dieu,  qui  leur  aideroit.  Sur- 
quoy  luy  et  ses  gens  délibérèrent  de  combatre 
et  d'approcher  de  leurs  ennemis,  et  ainsi  le 
firent.  Quand  ledit  comte  d'Orset  veid  qu'ils 
l'approchoienl ,  il  fît  mettre  ses  gens  à  pied  en 
intention  de  combattre;  et  ainsi  comme  ils  des- 
cendoient  le  mareschal  de  Longny  d'un  costé 
frappa  sur  eux,  et  d'autre  costé  le  comte  d'Ar- 
magnac. Tellement  que  les  Anglois  se  mirent 
en  fuite,  étés  bois  se  retirèrent,  tous  serrés,  et 
en  bonne  ordonnance  ,  et  y  en  eut  de  morts  et 
de  pris.  Lors  il  fut  advisé  que  lesdits  Anglois 
ne  pouvoient  pas  légèrement  passer,  sinon  par 
certain  pas  :  si  fut  ordonné  que  le  mareschal 
de  Longny  et  ses  gens  garderoient  ledit 
pas.  Et  le  connestable  d'Armagnac  trouveroit 
moyen  poureulrerverseux  par  ailleurs:  laquelle 
chose  ledit  de  Longny  ne  fit  pas  -,  mais  passa 
outre  après  les  Anglois,  cuidant  les  chasser  et 
trouver  hors  d'ordonnance  :  mais  la  chose  jsloit 


PAR  JEAN  JUVEXAL  DES  URShXS. 


:.3i 

bien  autrement ,  car  ils  s'cstoient  mis  en  belle 
ordonnance,  et  serrés,  parquoy  ils  receurent le- 
dit de  Longny  tellement,  qu'il  y  eut  bien  grand 
dommage  de  ses  gens.  Et  si  ce  n'eust  esté  le 
connestable  qui  y  survint,  la  besongne  dudil 
mareschal  de  Longny  eust  esté  très-mal  ap- 
pointée. Les  Anglois  prirent  leur  chemin  au 
long  par  la  rivière  de  Seine,  et  s'en  retournèrent 
à  Harfleur;  de  leurs  gens  y  eut  plusieurs  morts 
et  pris.  Ledit  connestable  faisoit  bonne  justice. 
Et  pource  que  plusieurs  de  la  compagnée  du- 
dit  mareschal  s'en  estoient  fuis  de  la  besongne 
moult  laschementet  deshonnestement,  il  en  fit 
plusieurs  pendre,  dont  aucuns  estoient  de 
bonne  maison. 

A  Paris  se  faisoienl  emprunts  et  tailles,  tel- 
lement que  plusieurs  de  la  ville  en  estoient 
très-mal  conlens  et  desplaisans,  et  enmurmu- 
roit-on  fort. 

1416. 

Lan  mille  quatre  cens  et  seize,  comme  des- 
sus a  esté  tousché  ,  plusieurs  estoient  mal  con- 
tens  à  Paris  de  la  grande  exaction  des  finances, 
et  y  en  avoient  plusieurs  qui  desiroient  fort  la 
venue  du  duc  de  Bourgongne. 

Le  jour  de  Pasques ,  le  roy  estoit  au  Palais, 
où  il  avoit  en  sa  compagnée  le  roy  de  Sicile,  le 
duc  de  Berry,  et  plusieurs  autres.  Quand  ce 
vint  au  soir,  ils  s'en  allèrent  souper.  Or  en 
l'hostel  du  duc  de  Berry  y  avoit  un  gentilhom- 
me surnommé  de  Montigny,  qui  estoit  en  la 
grâce  du  duc  de  Berry,  lequel  avoit  quelque 
accointance  en  l'hostel  du  seigneur  de  Trai- 
gnel,oùy  avoitchevaliersetescuyers  de  la  cour 
du  roy  qui  souppoient,  et  venoient  à  cheval  le 
long  de  la  rue  aux  Febves  ,  et  en  passant  au 
coin  où  avoit  un  hostel ,  auquel  pendoit  pour 
enseigne  la  Croix  d'Or,  et  y  demeuroit  un  bour- 
geois nommé  Colin  du  Pont,  qui  estoit  assez 
riche  homme ,  il  veid  par  une  fenestre  trois 
compagnons  tous  armés ,  desquels  estoit  ledit 
Colin  duPont,  et  un  surnommé  Courtellier  chan- 
geur. Et  s'en  vint  ledit  de  Montigny  en  l'hos- 
tel dudit  seigneur  de  Traignel ,  et  luy  dit  ce 
qu'il  avait  vcu.  Alors  il  dit  à  ceux  qui  estoient 
de  l'hostel  du  roy,  k  Allez-vous-en  bientosl 
))  vers  le  roy,  et  vous  armez  ;  »  et  fit  armer  ses 
gens ,  et  avec  ce  se  habilla  :  il  y  eut  tantost  en 
la  cité  grand  bruit ,  lequel  les  dessus  dits  ouy- 
renf,  et  apperceurent  que  aucunement  leur  faict 
estoit  découvert.  Si  s'enfuirent ,  mais  aucuns 


nn 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


d'iceux  furenl  pris,  et  ta'nlosl  examinés,  et 
trouva-on  qu'ils  vouloient  faire  une  commo- 
tion. Et  en  estoientles  principaux  maistre  Ni- 
cole d'Orgemont,  nommé  le  boiteux  d'Orge- 
mont,  chanoine  de  Paris,  et  maistre  en  la 
chambre  des  comptes,  Robert  de  Belloy,  drap- 
pier,  et  autres ,  lesquels  le  lendemain  furent 
pris,  et  confessa  ledit  de  Belloy,  «  qu'ils  avoienl 
»  intention  de  tuer  le  roy  de  Sicile,  le  duc  de 
»  Bcrry,  et  ceux  qu'on  soupçonnoit  estre  ou 
))  avoir  esté  du  parly  du  duc  d'Orléans.  »  Or 
fut  son  procès  fait,  et  luy  mené  aux  halles,  où 
il  eut  la  teste  couppée.  Mais  àla  requeste  dudit 
seigneur  de  Traignel ,  le  roy  ne  voulut  point 
qu'on  prist  ses  biens  meubles,  ne  immeubles,  et 
les  donna  à  la  femme  et  aux  enfans.  Et  au  re- 
gard dudit  d'Orgemont,  pource  qu'il  estoit cha- 
noine de  Paris,  et  diacre,  il  fut  rendu  au  cha- 
pitre de  Paris,  lesquels  firent  son  procès.  Et 
par  sentence  il  fut  privé  de  tous  ses  bénéfices, 
et  condamné  d'eslre  mené  en  un  tombereau 
par  la  ville  de  Paris  en  aucuns  carrefours,  mi- 
tre, et  mis  à  reschelle,et  condamné  en  chartre 
et  prison  perpétuelle  au  pain  et  à  l'eaue.  Et 
pource  qu'on  doutoit  qu'il  n'eust  plusieurs  amis 
à  Paris,  et  aussi  avoit-il,  on  le  mena  en  l'eves- 
ché  d'Orléans  à  Mehun-sur-Loire ,  en  une 
mauvaise  et  dure  prison  ,  où  il  mourut.  C'es- 
loit  l'un  des  hommes  du  royaume  de  France 
d'église  sans  prelature,  le  mieux  bénéficié,  et 
bien  garny  de  beaux  meubles.  On  trouva  en 
un  tas  d'avoine  en  son  hostel  seize  mille  vieils 
escus,  et  estimoit-on  ses  biens  meubles  bien  de 
soixante  à  quatre-vingt  mille  escus.  Le  roy  eut 
tout,  car  pour  le  cas  privilégié ,  les  gens  du 
roy  le  condemnerent  en  cent  mille  francs  :  et 
combien  que  les  meubles  suivissent  le  corps  en 
tout  cas,  et  fut  de  crime  deleze-majesté,  et  les 
deust  avoir  eu  la  jurisdiclion  ecclésiastique  : 
toutesfois  tout  fut  pris  par  les  officiers  du  roy, 
sans  ce  que  oncques  le  chapitre  en  eust  aucune 
chose.  Et  au  regard  des  autres  qui  furent  trou- 
vés coupables  ,  les  uns  furent  punis  corporel- 
lement  et  leurs  biens  confisques.  Et  aux  autres 
on  leur  disoit  «  qu'ils  s'en  allassent,  »  sans 
prendre  aucune  chose  de  leurs  biens.  El  au  re- 
gard de  ceux  qui  s'estoient  absentés  de  leur 
auclorilé,  leurs  biens  furent  confisqués,  et  les 
personnes  déclarées  bannies.  Et  pource  qu'on 
veoil  cuidemment  que  la  plus  grande  partie  du 
peuple  estoit  enclin  et  affecté  au  duc  de  Bour- 
gongne,  on  fil  os  ter  les  chaisnes  des  rues  de 


YI,  ROI  DE  FRANCE,  (1416) 

la  ville  de  Paris,  et  armures  et  les  harnois 
au  peuple,  et  leur  fit-on  commandement  qu'ils 
portassent  leurs  harnois  et  basions  au  Louvre. 
On  fit  aussi  abbatre  les  boucheries  de  Paris,  et 
en  fit-on  de  nouvelles  en  divers  lieux.  Et  pource 
que  les  bouchers  avoienl  une  communauté,  qui 
estoit  cause  de  eux  assembler,  elle  fut  condam- 
née cl  abolie.  Or  toutes  les  rudesses  et  autres 
choses  dessus  dites  ,  animoient  plus  le  peuple 
à  aimer  le  duc  de  Bourgongne  ,  et  desiroient 
sa  venue.  Mais  on  n'en  ozoil  monstrer  semblant. 

Le  roy  trouva  par  conseil ,  que  la  manière 
par  laquelle  il  pourroil  plus  grever  lesAnglois, 
esloil  sur  mer,  pourveu  qu'il  eust  puissance 
pour  ce  faire.  Pour  cette  cause  il  envoya  am- 
bassade en  Espagne,  et  aussi  à  Gennes,  pour 
avoir  gens  et  vaisseaux.  De  Gennes  vindrenl 
mille  arbalestriers  à  pied,  et  esloient  neuf  capi- 
taines ,  dont  les  Grimaldes  esloient  les  princi- 
paux :  et  avoit  messire  Baptiste  de  Grimalde 
deux  cens  arbalestriers  soubs  luy,  lequel  en  son 
estendarl  portoit  «  Respice  finem.  «  Les  autres 
huict  capitaines  en  avoienl  chacun  cent.  Et 
n'avoit  chacun  capitaine  que  trois  ou  quatre 
chevaux,  et  leurs  gens  à  pied ,  armés  de  bon- 
nes brigandines,  salades ,  et  arbaleslres ,  bien 
garnies  de  viretons.  Ils  entrèrent  à  Paris  deux 
à  deux  en  belle  ordonnance,  et  les  faisoil  beau 
voir.  Et  fit-on  tellement  que  grands  navires 
venoienl  tant  d'Espagne  que  de  Gennes ,  et  y 
avoit  de  grands  vaisseaux  nommés  caraques. 
On  les  cquippa ,  et  garnit-on  de  gens  le  mieux 
qu'on  peut.  Et  voguèrent  par  la  mer  par  au- 
cun temps ,  et  faisoienl  grand  dommage  aux 
Anglois  :  et  prirent  à  diverses  fois  plusieurs 
vaisseaux  ,  dont  comme  nuls  n'estoient  pris  à 
rançon,  mais  les  jeltoit-on  dedans  la  mer. 

En  ce  temps  l'Empereur  estoit  encores  en  An- 
gleterre, lequel  s'employoil,  et  faisoil  le  mieux 
qu'il  pouvoit,  pour  trouver  paix  entre  les  roys  ; 
plusieurs  fois  il  envoya  en  France  pour  la  ma- 
tière. Il  y  eut  plusieurs  articles  faits  à  diverses 
fois,  et  en  diverses  manières  et  formes  :  finale- 
ment accord  ou  paix  ne  se  peut  trouver.  El 
conseilloil  fort  l'empereur  au  roy  de  France, 
qu'on  fit  trefves  de  trois  ou  quatre  ans.  Etsem- 
bloil  comme  dit  est,  que  les  Anglois  en  eussent 
esté  contens.  Mais  le  roy  de  ce  ne  fut  pas  con- 
seillé, vcu  que  de  toutes  parts  venoienl  secours  : 
et  si  avoil-on  espérance  que  le  duc  de  Bour- 
gongne s'adviseroil,  cl  viendroil  pour  faire 
gueiro  aux  Anglois. 


(1417) 

Après  que  les  navires  dessusdits  eurent  esté 
par  aucun  temps  sur  mer,  ils  se  retirèrent  vers 
Dieppe,  et  en  autres  divers  liei>x.  Les  Anglois 
voyans  et  considerans  qu'ils  avoient  grand  dom- 
mage sur  la  mer,  délibérèrent  d'y  résister,  et 
firent  finances  de  bons  et  grands  vaisseaux,  en 
intention  de  distraire  et  occuper  les  vaisseaux 
des  François,  et  de  leurs  alliés.  Et  de  faict ,  se 
mirent  sur  mer.  Or  estoient  les  François  des- 
cendus de  leurs  vaisseaux  à  terre,  et  s'en  vin- 
rent en  leurs  marches.  Les  nouvelles  vinrent 
que  les  Anglois  estoient  sur  mer,  et  que  les 
ducs  de  Bcdford  et  de  Glocestre  frères  du  roy 
d'Angleterre,  y  estoient  en  personnes.  Si  fallut 
nécessairement  y  pourvoir.  Et  envoya-on  devers 
le  duc  de  Bourgongne,  pour  avoir  gens  à  y  ai- 
der :  mais  il  n'en  voulut  rien  faire  :  et  estoil 
voix  et  commune  renommée  :  «  qu'il  estoit  al- 
»  lié  aux  Anglois.  »  Le  roy  avoit  neuf  grands 
vaisseaux  esquels  se  mirent  le  vicomte  deNar- 
bonne,  les  seigneurs  de  Montenay,  et  de  Jîeau- 
manoir,  le  bastard  de  Bourbon,  et  autres ,  ac- 
compagnés de  bien  peu  de  gens,  veu  la  gran- 
deur des  vaisseaux.  Et  y  avoit  une  partie  des 
gens ,  qui  estoient  des  arbalestriers  venus  de 
Gennes.  En  cet  estai  ils  cinglèrent  par  mer, 
et  trouvèrent  les  Anglois  en  bel  estât  et  ordon- 
nance, et  s'assemblèrent  et  combalirenl  fort, 
et  faisoient  les  Genevois  merveilles  d'armes. 
Que  si  les  navires  des  François  eussent  esté 
bien  garnis  de  gens ,  comme  ils  n'en  estoient 
pas  à  moitié  de  ce  qu'il  falloit,  les  Anglois  n'eus- 
sent point  arreslé  d'estre  deffails  :  mais  en  ef- 
fect  les  François  furent  desconfits ,  et  eurent 
deux  de  leurs  vaisseaux  qui  périrent  en  la  mer, 
et  deux  de  pris.  Or  si  les  Anglois  eurent  Thoti- 
neur,  toutesfois  y  eurent-ils  grande  perte  de 
gens.  Les  autres  vaisseaux  des  François,  et 
ceux  qui  estoient  dedans ,  se  retirèrent  à  Brest 
en  Bretagne. 

Cette  année  ,  le  quinziesme  de  juin  ,  mourut 
le  duc  de  Berry  oncle  du  roy,  qui  fut  grand 
dommage  pour  le  royaume  :  car  il  avoit  esté 
en  son  temps  vaillant  prince,  et  honorable.  Et 
se  delectoil  fort  en  pierres  précieuses.  Fes- 
toyoit  très-volontiers  les  estrangers,  et  leur 
donnoitdu  sien  largement. 

Après  la  mort  du  feu  monseigneur  de  Guyen- 
ne, fils  aisné  du  roy,  et  dauphin  ,  estoit  le  se- 
cond fils  Jean,  qui  avoit  espousé  la  fille  du 
comte  de  Hainaut.  Lequel  fut  tenu  et  réputé 
dauphin  ,  et  ainsi  le  nommoit-on.  El  estoit  en 


PAR  JEAN  JU VENAL  DES  URSINS. 


533 


Hainaut  quand  il  sceut  la  mort  de  son  frère 
Louys.  Si  délibéra  de  s'en  venir  ù  Paris,  et 
aussi  le  roy  l'avoit  mandé.  Et  s'en  vint  à  Com- 
piegne,  et  en  ladite  ville  luy  prit  une  maladie, 
dont  il  alla  de  vie  à  Irespassement,  qui  fut  bien 
grand  dommage,  car  le  comte  de  Hainaut  es- 
toit bien  sage  seigneur,  lequel  avoit  intention 
que  par  son  bon  moyen  paix  se  Irouveroilavec 
le  duc  de  Bourgongne. 

Après  la  mort  de  Jean,  fut  dauphin  Charles, 
qui  avoit  épousé  la  fille  du  roy  de  Sicile.  Le- 
quel monseigneur  le  dauphin  ,  combien  qu'il 
fust  jeune  d'aagc  ,  toutesfois  il  avait  bien  bon 
sens  et  entendement.  VA  avoit  son  chancelier, 
un  bien  prudent  et  sage  clerc,  nommé  maistre 
Robert  Le  Masson. 

Les  gens  du  duc  de  Bourgongne  autour  de 
Paris  faisoient  maux  innombrables.  Hs  prirent 
Beaumont,  qui  appartenoit  au  duc  d'Orléans. 
En  la  terre  duquel  seigneur  ils  faisoient  guerre 
mortelle,  combien  qu'il  fust  prisonnier  des  An- 
glois, qui  estoit  bien  piteuse  chose.  Aucuns  se 
voulurent  entremettre  d'y  mettre  paix  :  mais 
rien  ne  fut  parfait.  Car  tousjours  ledit  duc  vou- 
loit  venir  à  Paris  devers  le  roy,  et  monseigneur 
le  dauphin;  et  que  plusieurs  notables  gens 
vuidassent,  et  que  les  bouchers,  et  autres,  qui 
avoient  fait  les  maux  dessusdits,  retournassent. 
Ce  que  jamais  on  n'eust  accordé. 

Au  mois  d'aoust ,  le  roy  d'Angleterre  des- 
cendit à  Toucques,  vers  Honfleur  en  Norman- 
die, avec  bien  trente  mille  combatans.  De  la- 
quelle place  estoit  capitaine  messireJeand'An- 
gennes,  qui  y  avoit  commis  un,  qui  s'appelloit 
Bonenfant ,  leque!  rendit  la  place  sans  coup 
ferirbien  laschement,  et  s'en  vint  :  aussi  eut-il 
la  teste  couppée  à  bonne  cause,  et  raison,  et  un 
sien  compagnon  aussi. 

1417. 

L'an  mille  quatre  cens  dix-sept,  il  y  avoit 
grandes  guerres  et  terribles  divisions  par  le 
duc  de  Bourgongne,  cuidant  toujours  venir  à  sa 
fin  ,  d'avoir  le  gouvernement  du  royaume.  Et 
ne  luy  portoient  les  Anglois  aucun  dommage. 
Car  aussi  disoit-on  publiquement ,  qu'il  avoit 
alliance,  avec  eux  ,  à  quoy  avoit  bien  grande 
apparence.  Et  avoit  gens  sur  les  champs ,  qui 
faisoient  tous  les  maux  qu'on  pourroit  faire, 
comme  pillerics ,  roberies ,  meurtres  et  liran- 
nios  merveilleuses ,   violoienl  femmes  et  pre- 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


634 

noient  à  force ,  entroient  par  force  et  autre- 
ment dedans  les  églises,  les  pilloient  et  dero- 
boient,  et  en  aucunes  mettoient  le  feu,  et  en 
icelles  faisoient  ords  et  détestables  pccliés. 

Aucune  renommée  estoit,  que  en  l'hostelde 
la  reyne  se  faisoient  plusieurs  choses  deshon- 
nestes.  Et  y  frequentoient  le  seigneur  de  La  Tri- 
mouille ,  Giac ,  Rourrodon ,  et  autres.  Et  quel- 
que guerre  qu'il  y  eust,  tempestes  et  tribula- 
tions ,  les  dames  et  damoiselles ,  menoient 
grands  et  excessifs  estais  ,  et  cornes  merveil- 
leuses, hautes  et  larges.  Et  avoient  de  chascun 
costé ,  en  lieu  de  boudées ,  deux  grandes  oreil- 
les si  larges,  que  quand  elles  vouloient  passer 
rhuis  d'une  chambre  ,  il  falloit  qu'elles  se  tour- 
nassent de  costé,  et  baissassent,  ou  elles  n'eus- 
sent peu  passer.  La  chose  desplaisoit  fort  à  gens 
de  bien.  Et  en  furent  aucuns  mis  hors,  et 
Bourrodon  pris,  et  pour  aucunes  choses  qu'il 
confessa,  il  fut  jette  en  la  rivière,  et  noyé.  Et 
fut  délibéré  par  plusieurs  causes,  que  la  reyne 
s'en  iroit  à  Blois ,  pour  estre  loin  delà  guerre, 
et  y  fut  envoyée. 

On  exigeoit  argent ,  où  on  le  pouvoit  trouver 
à  Paris,  jusques  à  la  prise  des  reliques  de  Sainct- 
Denys.  Et  mesmement  fut  desgarnie  la  chasse 
de  sainct  Louys ,  qui  estoit  toute  couverte 
d'or,  et  en  fît-on  des  moutons  valions  un  escu 
la  pièce,  jusques  à  trente  mille.  Et  selon  ce 
qu'on  disoit,  cela  ne  porta  aucun  profit,  ou  bien 
petit. 

Le  duc  de  Bourgongne  fît  faire  lettres  à  plu- 
sieurs bonnes  villes,  où  il  disoit,  et  mettoit  ce 
que  bon  lui  sembloit,  pour  icelles  subvertir,  et 
mettre  hors  de  l'obeyssance  du  roy ,  bien  sédi- 
tieuses. Et  en  envoya  à  Rouen ,  lesquelles  fu- 
rent receues  par  ceux  de  la  ville,  et  leues.  Et 
soudainement  se  mirent  en  l'obeyssance  du  duc 
de  Bourgongne.  Le  baillif ,  qui  estoit  seigneur 
de  bien,  y  cuida  remédier  :  mais  ils  le  tuèrent 
mauvaiscment.  Or  toujours  le  chastel  se  tint  en 
l'obeyssance  du  roy.  La  chose  venue  à  la  co- 
gnoissance  de  monseigneur  le  dauphin ,  il  y  alla 
incontinent,  et  entra  dans  le  chastel.  La  ville 
se  réduisit,  et  furent  pris  les  principaux,  les- 
quels eurent  les  tètes  trcnchées.  Et  s'en  re- 
tourna ledit  monseigneur  le  dauphin  à  Paris. 
Les  villes  de  Rheims ,  Chaalons  ,  Troyes,  et 
Auxerre ,  à  grande  joyc  se  mirent  en  l'obeys- 
sance du  duc  de  Bourgongne,  et  prirent  la  croix 
de  Sainct-André  ,  en  disant,  «  Vive  Bouigon- 
gncl  »  Après  la  reddition  d'icelles,  i)arloul  on 


(H17) 

prenoit  les  gens  du  roy,  qui  au  temps  estoient 
officiers,  et  leur  couppoit-on  les  testes  ,  et  pil- 
loit,  et  roboit-on  leurs  biens.  Et  pour  faire 
tuer  un  homme,  il  suffisoit  de  dire  :  «  Cestuy 
là  est  Armagnac.  »  Aussi  pareillement  quand 
on  pouvoit  sçavoir  où  trouver  quelques  uns 
qu'on  scavoit  tenir  le  party  du  duc  de  Bour  - 
gongne,  ils  estoient  punis,  et  leurs  biens  pris  : 
c'estoit  grande  pitié  à  gens  d'entendement,  de 
voir  les  choses  en  Testât  qu'elles  estoient.  On 
se  doutoit  fort  que  à  Paris  il  y  en  eust,  qui 
avoient  grand  désir  que  le  duc  de  Bourgongne  y 
entrast.  Et  combien  qu'il  y  eust  assez  matière 
d'en  prendre  aucuns,  et  leur  faire  desplaisir  de 
leurs  personnes,  et  prendre  de  leurs  biens  : 
toutesfois  on  ne  le  voulut  pas  faire.  Et  à  ceux 
qu'on  sçavoit  évidemment  estre  trop  extrêmes, 
on  leur  disoit  gratieusement ,  a  qu'ils  s'en  al- 
»  lassent,  )>  et  au  regard  des  biens,  «.  qu'ils  en 
»  fissent  à  leur  plaisir.  »  Il  y  en  eut  plusieurs 
tant  de  parlement,  que  de  l'université  ,  et  plu- 
sieurs notables  bourgeois,  et  marchands,  les- 
quels à  grand  regret  s'en  allèrent.  On  ordonna 
certains  capitaines  à  Paris,  tant  de  guerre, 
que  autres ,  qui  avoient  les  gardes  et  gou- 
vernement des  portes.  Les  villes  de  Beauvais 
aussi,  et  de  Senlis,  se  mirent  en  l'obeyssance 
du  duc  de  Bourgongne. 

Le  comte  d'Armagnac  ,  connestable  de  Fran- 
ce, estant  à  Paris  ,  le  seigneur  de  Lisle-Adam 
envoya  vers  luy,  en  luy  escrivant  que  s'il  luy 
vouloit  bailler  charge  de  gens  d'armes ,  jusques 
à  cent  chevaliers,  et  escuyers  ,  qu'il  les  fîne- 
roit  pour  employer  au  service  du  roy.  Lequel 
connestable  luy  manda  qu'il  avoit  assez  de 
gens.  Plusieurs  nobles  aussi  s'offroyent ,  les- 
quels il  refusa,  dont  grand  mal  en  vint,  car 
ils  se  mirent  en  l'obeyssance  du  duc  de  Bour- 
gongne. 

Beaumont ,  qui  avoit  esté  pris  par  les  Bour- 
guignons ,  fut  recouvert  parles  gens  du  roy,  et 
y  eut  de  ceux  de  dedans  plusieurs  mors  et  pris. 
Le  seigneur  de  Viepont  avoit  charge  de  gens 
d'armes  de  parle  duc  de  Bourgongne,  et  avoit 
le  gouvernement  de  Champagne.  Il  estoit  sur 
les  champs  avec  certaine  quantité  de  ses  gens , 
et  rencontra  des  compagnons  qui  porloient  la 
croix  droite,  lesquels  il  prit  ,  et  les  voulut 
amener  à  Beaumont,  cuidant  qu'il  fust  enco- 
res  en  l'obeyssance  du  duc  de  Bourgongne. 
Or  il  fut  rencontré  par  ceux  qui  estoient  de- 
dans, et  les  François  qu'il  avoit  pris  furent  res- 


(1417) 

cous.  Ledit  seigneur  de  Vieponl  y  fut  pris, 
puis  mené  à  Paris  où  il  eut  la  teste  couppéc. 

En  rislc  de  France,  es  forests  de  Hallale,  de 
Senlis  et  de  Montmorency,  brigands  se  mirent 
sus,  qui  faisoient  maux  innombrables.  Tous 
ceux  qu'ils  prenoient  ils  les  tuoicnt,  et  spécia- 
lement ceux  qui  portoient  la  croix  droite  :  mais 
aussi  bien  courroient-ils  prcsques  sur  tous  au- 
lies. 

Aucuns  disent  que  en  ce  temps  arriva  la  ba- 
taille sur  mer  des  François  et  Anglois,  où  es- 
toit  le  baslard  de  Bourbon ,  dont  dessus  est 
faite  mention,  où  les  François  par  défaut, de 
leurs  vaisseaux  mal  équippés  de  gens  furent 
desconfits.  Et  selon  ce  que  disoient  mesmes 
les  Anglois ,  ce  fut  merveilles  de  la  bataille 
et  résistance  des  François ,  et  des  armes  qu'ils 
firent.  Le  roy  y  eut  bien  grand  dommage. 

Le  roy  d'Angleterre  accompagné  de  bien 
cinquante  mille  combatans,  comme  on  disoit, 
vint  mettre  le  siège  devant  Honnelleur  en  Nor- 
mandie. Il  ordonna  ses  gens  et  son  artillerie, 
et  y  fut  bien  trois  semaines.  Ceux  de  dedans 
la  place  se  défendirent  fort.  Et  y  eut  de  vail- 
lantes armes  faites  ,  de  Iraict  il  y  avoit  assez, 
qui  apporta  spécialement  grand  dommage  aux 
Anglois.  Le  roy  d'Angleterre,  voyant  que  pour 
lors  il  ne  les  pourroit  aisément  avoir,  il  s'en 
partit,  et  s'en  vint  devant  Caën,  où  estoil  le 
seigneur  de  Montenay,  qui  devoit  avoir  en  sa 
compagnée  quatre  cens  combatans  -,  et  pour 
tel  nombre  fut-il  payé  et  contenté  ,  lequel  n'en 
avoit  pas  deux  cens.  Après  que  le  roy  d'Angle- 
terre y  eut  esté  par  aucun  temps ,  il  entra  de- 
dans. Du  chastel  de  Toucques  et  de  Caën  s'en 
alla  ledit  roy,  et  vint  passer  f)ar  devant  Fa- 
laise ,  qui  esloit  bien  garnie  de  gens  de  guerre, 
et  alla  devant  Argenten ,  de  laquelle  estoit  ca- 
pitaine un  nommé  Larconneur,  lequel  assez 
aisément  la  rendit.  D'Argenten  il  vint  devant 
la  ville  et  chastel  d'Alençon  ,  dont  estoit  capi- 
taine Le  Galois  d'Ache,  chevalier,  et  n'y  fut 
ledit  roy  d'Angleterre  que  un  jour  et  une  nuict, 
qu'il  ne  la  rendist.  D'Alençon  envoya  iceluy 
roy  d'Angleterre  devant  Fresnoy,  et  plusieurs 
autres  places ,  lesquelles  se  rendirent.  Or  avant 
qu'il  parlist  dudit  lieu  d'Alençon  le  duc  de 
Bretagne  vint  devers  fuy  :  et  disoit-on  que  ce 
duc  s'agenouilla ,  et  qu'il  fut  assez  longue  pièce 
à  genoux  devant  luy,  avant  qu'il  luy  dist  :  u  Le- 
vez-vous. »  Il  y  eut  plusieurs  parlemens  entre 
eux  :  finalement  on  disoit  que  ledit  duc  traita 


PAR  JEAN  JLVENAL  DES  URSINS. 


535 


pour  son  pays  de  Bretagne  et  avoit  fait  certains 
sermens  bien  grands ,  contre  la  loyauté  qu'il 
devoit  au  roy  son  souverain  seigneur.  Le  roy 
d'Angleterre  avoit  en  sa  coinpagnée  les  ducs 
de  Clarence  et  de  Glocestre  ses  frères ,  et  les 
comtes  de  La  Marche,  d'Orsct,  Warwic,  Aron- 
del,Salbery,  SulTolc,  Quent,  et  plusieurs  autres 
barons.  Or  quand  il  veid  qu'il  ne  trouvoit  au- 
cune résistance,  il  envoya  mettre  le  siège  de- 
vant plusieurs  places  fortes,  comme  le  comte 
d'Orset  devant  Cherbourg,  messLre  Ilenry  Phi- 
lizen  grand  chambellan  devant  Danfront,  le 
comte  de  Warwic  ,  et  le  seigneur  de  Tallebot 
devant  Bayeux,  Constances,  Carenten  ,  et  au- 
tres places.  Et  ne  trouva  résistance,  sinon  à 
Cherbourg,  où  il  y 'eut  plusieurs  beaux  faicts 
d'armes,  et  seulement  s'y  tinrent  trois  mois. 
Ils  ne  trouvoient  personne  qui  resislast,  sinon 
aucuns  de  ceux  du  pays  qui  s'estoient  retirés 
dedans  les  bois,  dont  esloit  capitaine  un  qui 
senommoitMixtoudin,  et  tous  ceux  qui  faisoient 
guerre  se  nommoient  à  luy.  Ce  fut  la  première 
résistance  qu'ils  trouvèrent  en  Normandie. 

En  ce  tempe,  es  diocèses  de  Chaalons  et  de 
Troyes  se  leva  un  foudre  ou  tonnerre,  et  mer- 
veilleuse tempesle  de  gresle.  Et  bien  par 
quatorze  heures  durant,  furent  tous  les  bleds, 
vignes,  et  autres  fruicts  deslruils,  foudroyés, 
et  battus  mieux,  et  plus  que  de  fléaux  ,  et  si 
tua  plusieurs  personnes.  Et  en  aucunes  des 
personnes  qui  furent  tuées ,  il  fut  trouvé  que 
leurs  osestoient  tous  comminués  et  desrompus, 
sans  ce  que  la  peau  et  la  chair  fussent  aucune- 
ment entamées. 

La  foudre  cheut  à  Noslre-Dame  de  Essonne, 
se  assit  vers  le  crucifix,  en  rompit  les  bras , 
les  jetta  à  terre ,  et  laissa  le  demeurant  aussi 
noir  que  charbon  :  et  toutes  les  images  qui 
avoient  aucune  représentai  ion  de  la  passion  de 
Nostre-Sauveur  Jesus-Christ ,  fit  tous  noirs 
comme  le  crucifix.  Puis  s'en  alla  laissant  et 
demeurant  une  puanteur  si  merveilleuse,  que 
par  aucun  temps  il  n'y  avoit  personne  qui 
peust  demeurer  en  l'église. 

Le  duc  de  Bourgongne  voyant  que  le  pont  de 
Beaumont  luy  seroit  bien  séant,  vint  devant  la 
place  et  l'assiégea.  Et  par  le  moyen  du  sei- 
gneur de  Lisle-Adam  luy  fut  rendue,  et  vendue. 
De  là  il  s'en  alla  à  Beauvais,  et  mit  de  toutes 
parts  garnisons  autour  de  Paris,  lesquels  fai- 
soient tous  les  maux  qu'ils  pouvoient  et  sça- 
voient. 


535 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


Le  roy  délibéra  d'envoyer  une  ambassade 
vers  le  roy  d'Angleterre  :  et  y  fut  l'archeves- 
que  de  Rheims  qui  lors  estoit,  et  plusieurs  no- 
tables gens  de  divers  estais.  Le  roy  d'Angle- 
terre les  receut  bien  gratieusement,  et  y  eut 
plusieurs  matières  ouvertes  d'avoir  paix.  Mais 
il  voyoit  les  divisions  qui  esloient,  et  luy  sem- 
bloit  bien  qu'il  auroit  tout.  Donc  n'y  firent  rien 
lesdits  ambassadeurs ,  parquoy  ils  s'en  revin- 
rent à  Paris.  Ils  sceurent  par  aucuns  Normans 
qui  estoient  ja  avec  le  roy  d'Angleterre,  les  al- 
liances et  promesses  qui  esloient  entre  luy  et 
le  duc  de  Bourgongne  :  esquelles  toutesfois  il 
ne  se  floit  pas  trop,  et  luy  sembloit  que  son 
alliance  n'estoit  pas  seure ,  veu  les  nianieres 
qu'il  lenoit  contre  le  roy  son  souverain  sei- 
gneur, 

La  ville  de  Pontoise  se  mit ,  rendit  et  obéit 
au  duc  de  Bourgongne,  de  laquelle  estoit  capi- 
taine un  gentilhomme  nommé  Maurigon  ,  qui 
ne  s'en  doutoit  point,  ny  n'en  voyoit  aucune 
appercevance  :  et  soudainement  prirent  la 
croix  de  Sainct-André,  et  boutèrent  hors  les 
gens  du  roy,  et  vinrent  les  gens  du  duc  de 
Bourgongne  pour  entrer  dedans  :  mais,  avant 
qu'on  les  laissast  entrer,  ils  jurèrent  et  promi- 
rent que  aucuns  desplaisirs  ne  dommages  ne 
seroient  faits  aux  habitans,  mais  les  conserve- 
roient  et  garderoient  en  leurs  personnes,  corps, 
et  biens  meubles ,  et  immeubles.  Après  les 
promesses  ainsi  faites,  ils  entrèrent  dedans,  où 
nianquans  de  parole  ils  pillèrent  et  dérobè- 
rent une  partie  des  bourgeois  de  la  ville,  et 
mesmement  des  plus  riches  :  car  en  ce  temps 
quiconque  estoit  riche,  il  estoit  réputé  Arma- 
gnac, et  pillé,  dérobé,  ou  tué. 

Le  duc  de  Bourgongne  avoit  intention  d'aller 
devant  Sainct-Denys.  On  le  sceut,  et  pource 
on  envoya  dedans  deux  vaillans  chevaliers,  l'un 
nommé  messire  Guillaume  Bataille,  et  l'autre 
mossire  Hector  de  Père,  bien  accompagnés  de 
gens  de  guerre.  Quand  le  duc  le  sceut,  il  se  dé- 
porta d'y  aller,  et  s'en  alla  vers  Sainct-Ger- 
main-en-Laye.  Et  le  pont  de  Poissy,  Meulant, 
Mante  et  Vernon  se  rendirent  et  mirent  en  son 
obéissance.  Et  partout  les  nobles,  et  spéciale- 
ment les  riches,  estoient  pillés,  dérobés,  ou 
rançonnés,  et  aucuns  mis  dehors. 

Le  duc  de  Bourgongne  vint  devant  le  pont 
de  Sainct-Cloud,  car  il  sembloit  à  ses  capitai- 
nes qu'ils  l'auroient  facilement,  et  envoya  in- 
continent sommer  celuy  qui  en  avoit  la  garde, 


YI,  ROI  DE  FRANCE,  (1417) 

nommé  Adenet  Trochelle,  qu'il  luy  rendist  la 
place,  (c  Lequel  respondit,  «  que  le  roy  luy  en 
»  avoit  baillé  la  capitainerie,  et  luy  avoit  fait 
»  faire  le  serment  qu'il  ne  la  rendroit  qu'à  luy, 
»  ou  à  monseigneur  le  dauphin  ,  et  que  autre- 
»  ment  il  ne  la  bailleroit.  »  Alors  on  fit  appro- 
cher les  canons  et  bombardes ,  et  jetterent 
lesdits  engins ,  et  fit-on  plusieurs  essays  par 
plusieurs  fois  pour  l'avoir,  mais  rien  n'y  pro- 
fltoit.  Les  capitaines  de  dedans  avoient  bonne 
volonté  de  se  défendre,  car  ils  estoient  garnis 
de  bon  traict,  et  portoient  grand  dommage  aux 
gens  du  duc  de  Bourgongne,  et  plusieurs  en 
tuoient  et  navroient.  Finalement  si  vaillam- 
ment se  portèrent,  que  les  Bourguignons  à 
leur  grande  honte  et  confusion  s'en  allèrent  : 
dont  aucuns  s'en  allèrent  mettre  le  feu  en  une 
maison,  qui  estoit  audit  seigneur  de  Traignel, 
assise  en  un  village  nommé  Rueil ,  qui  estoit 
l'un  des  plaisans  lieux  et  délectables,  qu'on 
peust  trouver  :  et  y  avoit  de  moult  belles  fon- 
taines, dont  ils  rompirent  et  despecerent  les 
pierres  moult  belles  :  et  si  y  avoit  une  chap- 
poUe  moult  plaisante,  qui  fut  toute  arse. 

Au  partir  de  Sainct-Cloud  ,  le  duc  de  Bour- 
gongne s'en  vint  devant  Paris  à  Montrouge , 
Vaugirard ,  Meudon  ,  Vanvres ,  et  en  tout  ce 
pays  du  costé  des  portes  Sainct-Jacques ,  de 
Sainct-Michel  et  de  Bourdelles ,  en  faisant 
maux  innombrables  :  et  monstroit  évidemment 
qu'il  taschoit  d'assiéger  Paris,  où  il  cuidoit  en- 
trer par  force,  ou  par  quelque  trahison.  Mais 
ceux  mesmes  qui  avoient  affection  pour  luy  es- 
toient très-mal  contens  :  car  ils  voyoient  les  An- 
glois  faire  conquestes  en  la  duché  de  Norman- 
die, auquel  il  se  deust  estre  employé  à  y  résister, 
et  en  ce  faire  son  devoir  :  et  il  faisoit  guerre  en 
effect  au  roy,  et  deslruisoit  le  pays  dont  le  roy 
se  pouvoit  aider  :  parquoy  on  imaginoit  bien 
et  faisoit  conclurre,  qu'il  estoit  allié  des  An- 
glois  :  car  en  effect  il  leur  aidoit  tant  comme 
il  pouvoit,  ou  au  moins  empeschoit  que  les 
gens  du  roy  ne  s'employassent  à  défendre  le 
royaume  contre  les  anciens  ennemis.  On  mit 
gens,  tant  de  guerre  que  autres,  à  la  garde  des 
portes,  spécialement  à  celles  de  Sainct-Jacques 
et  de  Bourdelles,  car  les  autres  estoient  fer- 
mées. A  celle  de  Sainct-Jacques  estoient  com- 
mis messire  Robert  de  Loire,  Pelisson,  Bour- 
geois et  messire  Baptiste  de  Grimaldc  a.vec  les 
Genevois  ,  et  tous  les  jours  deux  dixaincs  do 
Paris.  Et  de  jour  et  de  nuict  y  avoit  gens  de 


(I4I7) 

guerre  et  des  arbalestriers  qui  gisoient  dedans 
le  boulevart,  et  defendit-on  qu'on  ne  laissas! 
sortir  personne.  Et  à  la  porte  Bourdelles  y 
avoit  des  Gascons  soubs  un  chevalier  nommé 
messire  Dandonnet,  et  des  gens  de  Paris.  Ceux 
de  dehors  faisoient  escrire  à  aucuns  de  Paris 
plusieurs  lettres,  pour  cuider  faire  aucunes 
commotions  et  séditions.  Mais  ceux  qui  les  re- 
cevoient  les  apportoientau  conseil  du  roy.  En- 
tre les  autres ,  un  chevalier  nommé  messire 
Jean  de  Neufchastel ,  seigneur  de  Montagu , 
envoya  lettres  par  un  poursuivant  '  audit  sei- 
gneur de  Traignel  :  car  ils  estoient  parens,  et 
au  temps  passé  bons  amis,  lesquelles  estoient 
bien  séditieuses,  et  furent  monstrces  au  conseil 
du  roy,  et  n'en  tint-on  compte.  Or  vint  ledit 
seigneur  de  Traignel  à  la  barrière  parier  au- 
dit poursuivant,  et  luy  demanda,  «  s'il  diroit 
»  au  duc  de  Bourgongne  ce  qu'il  luy  diroit  ;  » 
lequel  respondit  que  ouy.  Et  lors  ledit  seigneur 
de  Traignel  luy  dit  :  «  Dites  à  monseigneur 
»  de  Bourgongne  que  ce  n'est  pas  honneur  à 
»  luy,  que  ses  gens  ardent  et  bruslent  les  mai- 
»  sons,  et  que  c'est  petite  vengeance,  et  qu'on 
»  a  bouté  le  feu  en  ma  maison  de  Rueil,  et  que 
»  si  luy  ou  ses  gens  luy  vouloient  rien  deman- 
»  der,  on  se  trouveroit  à  la  barrière.  »  Lequel 
poursuivant,  après  ce  qu'il  eut  dit  au  duc  de 
Bourgongne,  il  fit  crier  «  qu'on  ne  boutast  au- 
»  cuns  feux.  »  Peu  d'escarmouches  y  avoit , 
car  on  avoit  défendu  que  personne  ne  saillist. 
Toulesfois  les  arbalestriers  de  Gennes  sail- 
loient  aucunes  fois  à  pied  tous  armés,  avec 
leurs  arbalestres  et  carquois  garnis  de  vire- 
tons',  lesquels  s'embuschèrent  es  vignes  et 
maisons,  et  tuoient  des  chevaux  et  des  gens  du 
duc  de  Bourgongne,  et  amenoient  leurs  bagues 
à  Paris.  Une  fois  advint  que  les  gens  du  dv.c 
de  Bourgongne  délibérèrent  de  les  prendre,  ou 
tuer,  et  mirent  une  bien  grosse  embusche  der- 
rière les  Chartreux,  et  y  en  eut  une  partie  qui 
vinrent  vers  Nostre-Dame-des-Champs ,  pour 
les  cuider  enclorre  ;  lors  se  leva  une  escar- 
mouche ,  ce  qui  fit  que  messire  Guichart  de 
Loire  monts  à  cheval ,   et  avec   luy  environ 


'  Un  poursuivant  esloit  celui  qui  par  l'expérience 
de  sept  années  se  rendoit  capable  de  parvenir  aux 
charges  et  degrés  de  liéraut  ,  puis  de  roy  d'armes. 
(Godefroy.) 

'  f^ire  ou  viielun  est  une  espèce  de  (raid  d'arba- 
leslre,  lequel  tiré  vole  comme  en  tournant.  (Code- 
frov  ] 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSIINS. 


537 


trente  à  quarante  lances,  lesquels  vinrent  vers 
le  chemin  de  Montrouge.  Alors  commencèrent 
gens  d'armes  des  villages  à  saillir,  et  Tembus- 
che  des  Chartreux  se  mit  entre  eux  et  la  ville. 
Ledit  de  Loire  et  ses  gens,  voyans  qu'ils  es- 
toient comme  enclos,  frappèrent  par  le  milieu, 
et  passèrent  outre ,  et  s'en  vinrent  mettre  à 
Nostre-Dame-des-Champs,  par  la  porte  qui  va 
aux  Chartreux  :  il  y  perdit  un  homme  d'armes, 
et  fut  suivy  jusques  à  ladite  porte,  où  il  y  avoit 
des  Genevois,  et  y  en  eut  de  vingt  à  vingt- 
quatre  de  morts,  et  des  Bourguignons  aussi  en 
demeura-il.  Cela  fit  qu'il  y  eut  à  Paris  une 
grande  alarme  :  et  vint  le  comte  d'Armagnac 
et  une  grande  partie  de  ses  gens  tous  armés 
jusques  à  la  porte  5  les  François  s'estoient  ja 
tous  retirés  en  la  ville,  et  fut  très-mal  content 
de  ce  qu'on  estoit  issu,  veu  les  défenses  qui 
avoient  esté  faites,  qu'on  ne  laissast  sortir  per- 
sonne ,  et  dit  qu'il  feroit  coupper  les  testes  <i 
ceux  par  lesquels  cela  avoit  esté  fait  :  mais  il 
fut  appaisé. 

Les  gens  dudit  duc  de  Bourgongne  mirent 
le  siège  à  Oursay,  un  chastel  qui  estoit  de  nou- 
veau fait  vers  Marcoussis,  dont  estoit  chef  un 
Savoysien,  nommé  messire  Watelier-Vast,  qui 
avoit  grande  charge  de  gens.  Cela  vint  à  la  co- 
gnoissance  dudit  messire  Dandonnet,  qui  estoit 
à  la  porte  Bourdelles  :  lequel  assembla  des 
gens,  et  en  un  soir  partit  de  Paris,  si  bien  qu'au 
poinct  du  jour  il  vint  frapper  sur  ceux  qui  te- 
noient  ledit  siège,  lesquels  ne  s'en  donnoient 
de  garde,  et  ainsi  fit  lever  ledit  siège  :  et  plu- 
sieurs en  tua,  mesme  en  amena  aucuns  pri- 
sonniers à  Paris,  ausquels  il  fit  bonne  compa- 
gnée,  les  renvoyant  en  payant  légère  finance. 

Ceux  de  Provins  avoient  un  capitaine  bien 
homme  de  bien,  nommé  Pierre  de  Chailly,  qui 
avoit  esté  ù  madame  de  Guyenne,  fille  du  duc 
de  Bourgongne,  lequel  les  gouvernoit  le  plus 
doucement  qu'il  pouvoii.  Et  au  pays  estoit  un 
capitaine  nommé  Cablot  de  Duilly,  Lorrain, 
qui  avoit  grande  compagnée  et  gens  de  toute 
nation  en  sa  compagnée  :  lequel  ceux  de  la 
ville  en  un  matin  mirent  dedans,  et  luy  ouvri- 
rent la  porte  :  mais  premièrement  ils  luy  firent 
jurer  et  promettre,  qu'il  ne  pilleroit  ou  ne  des- 
roberoit  personne  en  la  ville ,  et  se  gouverne- 
roit  bien  et  doucement,  sans  faire  desplaisir  à 
personne  ;  moyennant  laquelle  promesse  luy  et 
ses  gens  entrèrent  en  ladite  ville  :  et  n'y  peut 
ledit  de  Chaillv  remédier,  mais  luv-mesme  fut 


638 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


(1417) 


pris,  et  l'envoya-on  dehors  luy,  ses  serviteurs 
et  chevaux.  Quand  ledit  Cablot  y  eut  esté  par 
aucun  temps,  il  en  pilla  et  desroba  ainsi,  et  de 
tels  que  bon  luy  sembla,  spécialement  de  ceux 
qui  avoient  argent,  ou  renommée  d'eslre  ri- 
ches. Et  commença  à  courre  le  pays,  piller, 
desrober  et  mettre  feux,  selon  ce  qu'on  a  ac- 
coustumé  de  faire  en  Lorraine.  Pour  abréger, 
luy  et  ses  gens  faisoient  maux  innombrables. 

En  la  Brie,  brigans  se  mirent  sus,  spécia- 
lement parmy  les  bois  ,  et  s'y  estoient  assem- 
blés bien  de  cinq  à  six  cens  vers  le  chasteau 
de  Montagu.  Le  baillif  de  Meaux  se  mit  sus 
pour  y  remédier,  et  en  fit  pendre  que  tuer  en 
la  place  bien  quatre  cens.  Et  ainsi  le  pays  fort 
se  depeuploit,  les  uns  s'en  alloient  en  pays 
lointains,  où  il  n'y  avoit  point  de  guerre,  et 
les  autres  on  les  tuoit,  ou  mouroient  de  faim. 

Un  capitaine  de  gens  d'armes  estant  au 
comte  d'Armagnac  prit  Beaumont  sur  les  gens 
du  duc  de  Bourgongne.  Lequel  duc  délibéra 
de  metire  le  siège  à  Corbeil,  et  luy  sembloit 
qu'il  l'auroit  aisément.  Mais  depuis  qu'il  l'eut 
assiégé ,  secreltement  le  seigneur  de  Barbasan , 
et  Bertrand  de  La  Tour  entrèrent  dedans  la 
ville  du  coslé  de  delà  :  et  y  fut  ledit  duc  et  son 
ost  devant  :  mais  il  apperceut  bien  qu'il  per- 
doit  ses  peines,  et  s'en  partit,  et  délaissa  son 
siège  :  car  il  y  perdoit  de  ses  gens ,  tant  par 
les  saillies  que  faisoient  ceux  de  dedans ,  comme 
aussi  des  canons,  et  Iraict,  dont  ils  estoient 
bien  garnis. 

Le  duc  s'en  vint  après  vers  Montlehery,  et 
se  rendirent  ceux  de  dedans  par  certaine  com- 
position ,  sans  coup  ferir. 

Les  villes- de  Troycs,  et  de  Chartres  se  mirent 
en  l'obcyssance  du  duc.de  Bourgongne.  Et  y 
eut  des  olTiciers  du  roy  et  des  gens  riches  ré- 
putés Armagnacs,  pillés  et  desrobés ,  et  aucuns 
exécutés.  Les  autres  s'absentoient ,  et  aban- 
donnoient  tout,  dont  plusieurs  estoient  moult 
gens  de  bien. 

Comme  dessus  a  esté  dit,  on  envoya  la  reyne 
hors  de  Paris,  pour  estre  plus  seurement,  et 
hors  de  la  guerre,  vers  Blois  et  Tours,  dont 
elle  esloit  très-mal  contente  :  car  on  luy  osta 
aussi  le  gouvernement  dos  finances,  et  luy  di- 
minua-on son  estai,  tant  de  gens,  que  d'argent. 
Quand  le  duc  de  Bourgongne  sceul  qu'elle  es- 
loit ainsi  indignée,  il  envoya  secreltement  vers 
elle  luy  parler  de  bouche.  Et  par  l'issue  qu'on 
veid  depuis,  il  y  eut  conclusion  prise  entre  la 


reyne  et  le  duc,  qu'elle  s'en  iioiten  pèlerinage 
à  Marmoustier,  et  que  là  il  viendroit  aussi.  Qr 
le  deuxiesme  jour  de  novembre,  sans  ce  qu'on 
s'en  donnast  de  garde,  et  sans  grande  quantité 
de  ses  gens  soudainement  il  s'en  vint  à  Mar- 
moustier, et  là  trouva  la  reyne,  et  s'entre-firent 
très-bonne  chère  :  et  quelques  dissensions  qu'il 
y  eust  eu  au  temps  passé,  touchant  les  desplai- 
sirs que  le  duc  luy  avoit  faits,  tout  fut  par- 
donné, et  fut  la  paix  faite.  Il  y  eut  des  gens  de 
la  reyne  pris ,  et  mis  à  finance  comme  enne- 
mis. Et  mesmement  maistre  Guillaume  Tou- 
choau  son  chancelier,  et  maistre  Jean  Picart 
son  secrétaire.  Et  se  rendit  la  ville  de  Tours  au 
duc  de  Bourgongne,  et  y  en  eut  de  pris  et  pillés, 
et  les  autres  mis  dehors  :  brief  y  fut  fait  comme 
aux  autres  villes  :  de  là  il  s'en  alla  à  Joigny, 
et  emmena  la  reyne  avec  luy. 

Le  duc  de  Bourgongne  avoit  laissé  gens  de- 
dans Montlehery.  Messire  Tanneguy  du  Chas- 
tel  prevost  de  Paris  alla  devant,  et  recouvra  la 
place,  et  la  mit  en  l'obeyssance  du  roy.  Et  fut 
par  composition,  que  ceux  de  dedans  s'en  allè- 
rent sauves  leurs  vies. 

Or  pource  que  plusieurs  saincts  pères  avoient 
au  temps  passé  donné  et  octroyé  aux  roys  de 
France  bulles  ,  par  lesquelles  ils  vouloient  et 
declaroient  «  excommuniés  tous  ceux  qui  fe- 
»  roient  assemblées  de  gens  d'armes  sans  le 
»  congé  et  licence  du  roy  ;  »  et  mesmement 
telles ,  et  en  la  forme  et  manière  que  faisoil  le 
duc  de  Bourgongne.  Il  fut  advisé  par  notables 
clercs  ,  et  conclud ,  «  que  ledit  duc  de  Bour- 
»  gongne.  et  tous  ses  adherens,  favorisans,  et 
))  complices,  estoient  excommuniés,  et  tels  on 
))  les  devoit  dénoncer  et  publier  ;  »  et  ainsi  fut 
fait. 

Comme  dit  est,  le  duc  de  Bourgongne  et  ses 
adherens  taschoicnt  (ousjours  à  trouver  manière 
qu'il  entrasl  dedans  Paris.  Il  y  eut  une  bande 
d'un  homme  d'église ,  et  aucuns  meschans 
mesnagers  de  Paris,  qui  entreprirent  certain 
jour  pour  le  faire  entrer  parla  porte  Bourdelles. 
Et  firent  leur  conspiration  en  une  maison  es- 
tant près  des  murs  es  marche  de  ladite  porte  : 
mesmes  disent  aucuns  que  un  serrurier  de  leur 
ligue  avoit  contrefait  des  clefs,  et  si  avoient  li- 
mes, scies  sourdes,  et  grosses  turquoises  et  ins- 
trumcns  pour  légèrement  ouvrir  ladite  porte. 
Et  prirent  jour  et  heure,  pour  ce  faire  :  cequ'ils 
firent  sçavoir  au  duc  de  Bourgongne ,  et  l'un 
d'eux  mesmes  estoit  allé  vers  luy,  et  promit 


(141' 


PAR  JEAN  JU VENAL  DES  UilSiNS. 


539 


d'amener  ou  envoyer  gens  au  jour  et  heure  : 
et  que  luy-mesme  s'approcheroit ,  ce  qu'il 
n'oublia  pas.  Et  envoya  au  jour  et  heure,  et 
s'approcha.  Entre  les  autres  capitaines  de  guer- 
re, il  y  envoya  messire  Hector  de  Saveuse  vail- 
lant chevalier.  Or  est  vray  qu'il  y  avoit  en  la 
rue  Sainct-Jacques  un  pelletier,  qui  en  estoit 
consentant,  lequel  advisa  et  considéra  le  grand 
incon venient  qui  s'en  pouvoit  ensuivre,  parquoy 
il  s'en  vint  le  soir,  dont  l'entreprise  en  la  nuict 
se  devoit  faire,  vers  ledit  messsire  Tanneguy 
du  Chaslel  prevost  de  Paris,  enluy  priant  qu'il 
luy  voulust  faire  pardonner  ce  qu'il  avoit  mes- 
pris,  et  il  hiy  diroit  une  grande  mauvaiselié 
d'une  conspiration  faite  contre  la  ville.  Lequel 
prevost  luy  promit  ce  qu'il  requeroit,  et  enco- 
res  qu'il  scroit  rémunéré  :  lors  il  luy  va  décla- 
rer ce  que  dit  est  :  et  que  ceux  qui  le  dévoient 
faire,  s'il  vouloit,  environ  les  dix  heures  au 
soir,  il  les  trouveroit  en  ladite  maison  tous  as- 
semblés, laquelle  esloità  maistre  Jacques Brau- 
lart,  qui  estoit  conseiller  du  roy  en  parlement. 
Le  prevost  ne  dormit  pas ,  et  alla  à  ladite  mai- 
son, et  là  les  trouva,  et  furent  tous  pris  et  me- 
nés en  Chastellet.  Et  au  surplus  on  mit  guet 
sur  la  porte,  et  y  eut  des  arbaleslriers  de  Pa- 
ris, qui  avoient  de  bien  fortes  arbalestres.  Les 
gens  du  duc  de  Bourgongne  vinrent ,  et  des 
premiers  vint  messire  Hector  de  Saveuse  et  ses 
gens,  lesquels  furent  bien  servis  de  fraict,  et  y 
fut  navré  ledit  messire  Hector  :  si  s'en  retour- 
nèrent. Et  de  ceux  qui  furent  pris  et  mis  en 
Chastellet,  il  y  en  eut  plusieurs  qui  eurent  les 
lestes  couppées  :  et  à  celuyqui  avoit  révélé  la 
chose,  fut  tenu  ce  qu'on  luy  avoit  promis,  et 
luy  donna-on  largement  argent  :  mesnie  par 
Paris,  pource  qu'il  avoit  sauvé  la  ville,  on  l'ap- 
pelloit  le  Sauveur. 

Le  duc  de  Bourgongne  es  villes  qui  s'estoient 
mises  en  son  obeyssance  il  fit  cheoir  les  aydes, 
et  ne  payoit-on  aucuns  subsides  ,  et  crioit-bn 
fort  :  «  Vive  Bourgongne  !  »  Et  vivoient  ses 
gens  sur  les  champs  des  biens  de  ceux  des 
bonnes  villes,  qu'on appelloit  Armagnacs,  qui 
estoient  communément  les  plus  riches  ,  et 
mieux  meublés.  Ceux  de  la  ville  et  cité  de 
Rouen  se  réduisirent  derechef  en  l'obeyssance 
du  duc  de  Bourgongne,  et  pillèrent  et  desro- 
berent  tous  les  olTiciers  du  roy  sur  le  faict  des 
aydes,  et  aussi  les  fermiers  :  mesmes  il  y  en  eut 
de  pris  des  plus  riches  de  la  ville,  lesquels  fu- 
rent mis  à  finance,  et  payèrent  argent,  et  de- 


meurèrent :  aucuns  autres  furent  jettes  en  la 
rivière  ,  ou  tués  :  c'estoit  grande  et  excessiva 
pitié  des  villes  où  tels  cas  advenoient. 

Le  roy  d'Angleterre  en  Normandie  ne  trou- 
voit  aucune  résistance,  et  en  peu  de  temps  con- 
questa  presque  toute  la  duché  d'AIençon  ,  et 
eut  Lisieux  et  Evrcux.  11  mit  le  siège  devant 
Falaise',  dont  estoit  capitaine  messire  Olivier 
de  IMauny,  lequel  estoit  au  chaslel  :  en  la  ville 
estoit  le  mareschal  de  La  Fayelle,  lequel  ne 
tint  guieres  la  place,  et  fut  rendue  au  roy  d'An- 
gleterre :  mais  le  chaslel  ne  fui  pas  si  lost  ren- 
du ,  car  messire  Olivier  estoit  un  vaillant  che- 
valier, et  luy  et  ses  gens  fort  se  defendoient. 
Et  y  procéda  le  roy  d'Angleterre  par  jetter 
bombardes ,  et  canons ,  et  faire  mines.  Or  veu 
qu'il  ne  pouvoit  plus  guieres  tenir,  et  qu'il  sça- 
voit  bien  qu'il  n'auroit  aucun  secours,  il  rendit 
la  place  par  certaine  composition  :  mesnaement 
s'obligea  ledit  de  Mauny  de  remettre  la  place 
en  Testai  qu'elle  estoit  au  temps  que  le  roy 
d'Angleterre  y  mit  le  siège.  Et  de  ce,  fallut 
qu'il  baillast  bonne  seurelé.  Ainsi  le  roy  d'An- 
gleterre eut  toute  la  basse  Normandie  en  sa 
main,  excepté  le  Monl-Sainct-Michel. 

Le  duc  de  Bretagne  s'en  revint  vers  le  roy 
d'Angleterre.  Et  disoit-on  qu'il  s'esloit  aucune- 
ment allié  avec  luy  :  quoy  qu'il  en  fust ,  il  luy 
avoit  promis  de  ne  luy  nuire  point  à  la  con- 
queste  qu'il  faisoit.  Plusieurs  places  se  ren- 
doient  à  ce  roy  qui  faisoit  plusieurs  sièges  : 
aussi  n'y  avoit-il  personne  qui  resistast,  sinon 
un  qui  se  nommoitle  bastard  Mixoudin,  lequel 
faisoit  plusieurs  courses  sur  les  Anglois,  ci  leur 
porloit  de  grands  dommages.  l\  mil  le  siège  au 
Pont-de-l'Arche,  elle  prit.  Et  cependant  France 
par  ses  gens  mesmes  se  deslruisoit.  Le  roy 
d'Angleterre  vint  devant  Dreux,  où  estoit  un  ca- 
pitaine nommé  messire  Raimonnel  de  La  Guer- 
re, qui  avoit  assez  bonne  compagnée  de  gens 
de  guerre,  et  faisoit  plusieurs  saillies,  et  fort  se 
defendoit  :  c'estoit' merveilles  des  belles  et  vail- 
lantes armes  qu'il  faisoit:  et  s'en  esbahissoient 
le  roy  d'Angleterre,  et  tous  les  princes  et  gens 
de  guerre  de  son  ost. 

En  ce  temps ,  Martin  fut  esleu  pape  à  Ro- 
me '. 

Barbasan  et  messire  Tanneguy  du  Chastel , 
estoient  vers  Estampes  ,  lesquels  mirent  en 
l'obeyssance  du  roy  plusieurs  places,  lesquelles 

'  Martin  V. 


)40 


HISTOIRE  DE  CHARLES  YI,  ROI  DE  FRANCE 


s'esloient  rendues  en  l'obeyssance  du  duc  de 
Rourgongne.  Et  vinrent  devant  Chevreuse,  où 
cstoient  de  vaillantes  gens  de  la  part  du  duc  de 
Bourgongne,  lesquels  fort  se  defendoient.  Les- 
dits  Barbasan  et  Tannegny  envoyèrent  à  Paris 
quérir  des  gens  et  de  l'artillerie  :  aucuns  y  fu- 
rent envoyés  ainsi  qu'ils  le  requeroient.  Fina- 
lement après  que  la  ville  eut  esté  battue ,  elle 
fut  assaillie  et  prise  d'assaut.  Il  y  eut  des  assail- 
lans  qui  se  portèrent  vaillamment ,  et  aussi 
ceux  de  dedans  se  defendoient  merveilleuse- 
ment, et  y  eut  des  assaillans  blessés  :  au  regard 
de  ceux  de  dedans ,  peu  y  en  eut  de  mis  à  fi- 
nance, et  s'en  renlournerent  les  gens  du  roy  à 
Paris. 

A  Senlis  estoit  un  capitaine  nommé  le  bas- 
tard  de  Thien,  que  on  nommoit  et  repuloit 
vaillant  homme  ,  et  aussi  estoit-il.  Luy  et  ses 
gens  faisoient  beaucoup  de  maux  autour  de 
Paris,  en  plusieurs  manières  :  et  pource  il  fut 
délibéré  et  conclud  au  conseil  du  roy,  que  no- 
nobstant l'occupation  ,  et  la  grande  peine  et 
travail  qu'on  avoit  de  résister  d'un  costé  aux 
Anglois,  et  d'autre  part  aux  entreprises  du  duc 
de  Bourgongne,  et  aux  maux  que  ses  gens  fai- 
soient, qu'on  meltroit  le  siège  devant  Senlis. 
Or  partirent  pour  cette  cause  de  Paris  le  comte 
d'Armagnac  connestâble  de  France ,  le  sei- 
gneur de  Barbasan  ,  et  le  prevost  de  Paris,  Le 
roy  alla  à  Creil ,  où  pendant  le  siège  il  se  tenoit. 
Le  bastard  de  Thien  faisoit  des  saillies  et  sor- 
ties, souvent  à  la  perte  de  ses  gens,  et  aucunes 
fois  aussi  faisoit  du  dommage  aux  assiegeans. 
Ceux  de  la  ville  ne  demandoient  que  traité,  et 
de  se  mettre  en  l'obeïssance  du  roy.  Mais  les 
gens  de  guerre  estans  avec  ledit  baslard  es- 
loient  maistres.  Toutcsfois  manière  de  traité 
fut  ouverte  ,  et  y  entendit  le  roy,  et  ceux  qui 
cstoient  avec  luy,  car  on  avoit  trop  affaire  en 
plusieurs  lieux.  Pour  conclusion  il  y  eut  ac- 
cord fait,  «  que  les  gens  de  guerre  sauves  leurs 
»  vies  et  bien  s'en  iroient ,  et  abolition  seroit 
))  donnée  à  eux ,  et  à  ceux  de  la  ville.  »  Or 
pour  entretenir  et  accomplir  ledit  traité,  ceux 
de  la  ville  baillèrent  ostages  gens  notables , 
c'est  à  sçavoir  l'abbé  de  Sainct-Yincent,  l'ad- 
vocat  du  roy,  et  six  autres  :  et  sous  ombre  de 
ladite  promesse  qu'avoient  faite  ceuxdela  ville, 
le  siège  se  leva,  et  s'en  revint  le  roy  à  Paris. 
Quand  le  bastard  de  Thien  veid  que  le  siège  se 
levoit,  cl  qu'on  cuidoit  que  au  jour  il  deust 
rendre  la  ville,  il  dit  plainemenl  :  «  qu'il  ne  la 


(1417) 

»  rendroil  point  :  et  que  si  on  couppoit  les  tes- 
»  les  aux  ostages ,  qu'il  avoit  aussi  des  prison- 
»  niers  ausquels  ils  les  feroit  coupper.  »  Et 
ainsi  advint,  car  les  gens  du  roy,  veu  qu'on 
leur  avoit  failly  et  manqué  sur  les  promessesque 
on  leur  avoit  faites,  firent  coupper  les  lestes  aux 
ostages ,  excepté  à  l'abbé  de  Sainct-Yincent  et 
à  l'advocat  du  roy.  Et  pareillement  le  baslard 
de  Thien  fil  bien  mourir  vingt  prisonniers  qu'il 
avoit  :  les  autres  aussi  avoient  plusieurs  pri- 
sonniers, que  semblablement  ils  firent  mourir: 
et  parce  c'esloit  destructions  des  François  les 
uns  contre  les  autres,  qui  au  lieu  de  ce  eus- 
sent deu  trouver  manière  de  résister  conjoin 
tement  aux  anciens  ennemis  les  Anglois.  Ces- 
toit  grande  pitié,  car  le  père  contre  le  fils ,  et 
le  frère  contre  le  frère  estoient  bandés,  faisans 
guerre  les  uns  contre  les  autres  en  celte  mau- 
dite querelle,  qu'on  disoit  de  Bourgongne  et 
Armagnacs.  Les  religieux  laissoient  leurs  ha- 
bits de  religion  ,  et  prenoient  harnois  et  che- 
vaux ,  et  s'exerçoient  aux  armes ,  mesmes  au- 
cuns se  faisoient  capitaines ,  et  prenoient  gens 
soubs  eux ,  non  seulement  pour  se  garder  et 
défendre  leurs  personnes ,  et  terres ,  mais  fai- 
soient et  exerçoient  courses  et  faicts  de  guer- 
re, pilloient  et  deroboient  comme  les  autres. 
Et  faisoit-on  de  toutes  parts  maux  innombra- 
bles. 

Le  roy  d'Angleterre  tousjours  conquesloit  et 
prenoit  places ,  tant  en  la  duché  de  Normandie, 
que  en  la  comté  du  Maine,  et  ne  Irouvoil  au- 
cune résistance,  sinon  d'aucuns  gentils-hommes 
de  bonne  volonté.  Entre  les  autres  y  avoit  un 
gentil  escuyer  nommé  Ambroise  de  Lore,  qui 
estoit  dans  le  chastel  de  Courseries ,  et  mettoit 
peine  de  trouver  et  attraper  les  Anglois  :  or  en 
une  journée  il  rencontra  un  capitaine  anglois, 
nommé  Guillaume  de  Bours ,  et  ses  gens.  Il  se 
rencontrèrent  et  battirent  très-bien  les  uns  les 
autres ,  et  demeura  la  victoire  aux  François. 

Entre  les  autres  villes  qui  se  rendirent  au 
duc  de  Bourgongne ,  la  cité  de  Rouen  en  fut 
une  :  monseigneur  le  dauphin  Charles  y  alla  , 
car  le  chasteau  tenoit  pour  luy,  où  il  y  avoit  de 
vaillantes  gens,  il  y  eut  plusieurs  grandes  es- 
carmouches entre  ceux  de  la  ville  et  du  chas- 
tel :  enfin  après  trois  ou  quatre  jours ,  ils  co- 
gnurent  leur  faute,  et  y  entra  ledit  seigneur  par 
traité,  comme  dit  est,  et  y  laissa  pour  garder 
la  ville  le  comte  d'Aumalle ,  Pierre  de  Roche- 
fort  ,  et  plusieurs  autres  nobles  seigneurs ,  qui 


(M18) 

gardèrent  la  ville  par  sepl  ou  huicl  mois  :  mais 
nonobstant  ce,  les  habitans  avoienl  tousjours  le 
courage  et  le  cœur  enclin  au  party  de  Bourgon- 
gne,  ce  qu'à  la  fin  ils  monslrcrent  par  effect, 
et  fallut  que  lesdits  seigneurs  en  partissent.  Ils 
se  disoient  neantmoins  tousjours  au  roy,  mais 
c'esloit  soubs  le  duc  de  Bourgongnc. 

Audit  an  mille  quatre  cens  et  dix-sept,  les 
Anglois  en  la  comté  du  Maine  prirent  plusieurs 
places  comme  Beaumont-le-Vicomte,  Balan  , 
Tonnerre ,  Loue ,  Roussay,  Nouans ,  Dan  ,  et 
plusieurs  autres  :  il  n'y  avoit  aucune  résis- 
tance ,  sinon  d'autres  pauvres  compagnons , 
qui  se  tenoient  es  bois.  Et  en  prenoient  les  An- 
glois, et  les  amenoient  es  forteresses,  elles 
autres  jettoient  en  la  rivière.  Puis  mit  le  roy 
d'Angleterre  le  siège  devant  le  Pont-de-l'Ar- 
che,  qui  luy  fut  rendu  ville  et  chastel.  Outre 
ce  il  prit  plusieurs  places  au  dessous  et  au  des- 
sus de  Rouen. 

Environ  ce  temps  le  bastard  d'Alençon  avec 
plusieurs  autres,  jusques  au  nombre  de  cinq  à 
six  cens  chevaux,  se  mit  sur  les  champs  :  il 
trouva  un  Anglois  nommé  Haimon  Hacquelet , 
accompagné  de  quatre-vingts  Anglois  ou  envi- 
ron ,  lequel  quand  il  veid  les  François  il  des- 
cendit avec  ses  gens  à  pied  le  long  d'une  haye. 
Les  François  frappèrent  sur  les  Anglois,  mais 
aux  Anglois  demeura  le  champ  et  la  victoire, 
et  y  eut  des  François  tués  et  pris. 

Les  François  du  pays  du  Mayne  assemblèrent 
gens ,  pour  cuider  faire  lever  le  siège  que  le 
comte  de  Warwic  tenoit  devant  Donfront,  de 
Iquelle  entreprise  estoit  chef  ledit  bastard  d'A- 
lençon ;  mais  ils  ne  furent  pas  conseillés  de 
frapper  et  donner  sur  eux  :  au  lieu  ce  cela  ils 
vinrent  devant  Fresnay,  qui  leur  fut  rendu  , 
après  devant  Beaumont -le  -  Vicomte,  mais 
ils  s'en  allèrent  sans  rien  faire  :  ce  jour  mesme 
Ambroise  de  Lore  et  Pierre  de  Fontenay  y  mi- 
rent le  siège-,  ils  y  furent  huict  jours,  et  leur 
fut  rendue  ,  et  si  recouvrèrent  bien  douze  ou 
quinze  forteresses. 

1418. 

L'an  mille  quatre  cens  et  dix-huict,  nostre 
Sainct  Père  le  pape  avoit  bien  ouy  parler  des 
grandes  tribulations  qui  estoient  au  royaume  , 
tant  par  les  divisions  que  les  seigneurs  avoient 
les  uns  contre  les  autres,  comme  aussi  par  les 
Anglois.  El  pour  trouver  par  toute  manière  de 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSLNS. 


541 


paix,  il  envoya  le  cardinal  des  Ursins,  et  celuy 
de  Sainct-Marc  en  France.  Lesquels  y  vinreni, 
et  furent  receus  grandement  et  honorablement 
en  divers  lieux.  Or  fut  ouverte  matière  de  paix, 
et  articles  faits  et  accordés  d'un  costé  et  d'au- 
tre ,  le  jour  du  Sainct-Sacrement,  qui  furent 
publiés  à  Paris  le  samedy  vingt-septiesme  jour 
de  may. 

Or  est  à  croire ,  que  Dieu  vouloit  encores 
chastier  ce  royaume  :  car  le  dimanche  vingt- 
huictiesme  jour  dudit  mois,  les  Bourguignons 
entrèrent  à  Paris  :  et  pour  sçavoir  la  manière, 
il  est  vray,  comme  dessus  à  esté  touché  ,  que 
le  duc  de  Bourgongne  avoit  de  grands  fauteurs 
à  Paris.  La  cause  en  vint  de  ce  qu'on  faisoit 
plusieurs  et  diverses  exactions  indeues  par  ma- 
nières d'emprunts,  et  en  autres  manières  sur 
les  bourgeois,  et  spécialement  sur  ceux  qu'on 
sçavoit  avoir  dequoy,  sans  nul  espargner  :  cela 
faisoit  qu'il  y  avoit  des  envies  les  uns  sur  les 
autres  :  parquoy  taschoient  fort  les  amis  de 
ceux  qui  estoient  chassés  dehors ,  de  mettre 
leurs  amis  dedans  la  ville,  et  recherchoient 
pour  cette  cause  le  moyen  de  mettre  le  duc  de 
Bourgongne  dedans.  De  plus  il  y  avoit  des  gens 
de  guerre,  qui  avec  leurs  valets  et  serviteurs , 
faisoient  des  desplaisirs  à  aucuns  bourgeois  de 
Paris,  et  à  leurs  serviteurs  :  spécialement  un 
nommé  Perrinet  Le  Clerc,  fils  de  Pierre  Le  Clerc 
l'aisné,  demeurant  sur  le  Petit-Pont,  qui  estoit 
un  bon  marchand  de  fer,  et  de  choses  touchant 
le  fer,  riche  homme ,  bien  preud'homme ,  et 
bien  renommé,  lequel  estoit  quartenier,  et  avoit 
la  garde  de  la  porte  de  Sainct-Germain-des- 
Prés  :  le  plus  souvent  il  envoyoit  sondit  fils  as- 
seoir le  guet ,  lequel  une  fois  en  s'en  retournant 
fut  vilenné,  et  injurié ,  voire  battu  et  frappé  par 
aucuns  serviteurs  de  ceux  qui  estoient  princi- 
paux du  conseil  du  roy  :  de  ce  fut  plainte  faite 
au  prevost  de  Paris,  et  à  son  lieutenant,  afin 
que  justice  s'en  flst.  Mais  on  n'en  tint  compte, 
dont  ledit  Perrinet  fut  mal  content,  en  disant 
«  que  une  fois  il  s'en  vengeroit.  »  Et  comme 
dit  est,  à  Paris  estoient  plusieurs  qui  secrette- 
ment  tenoient  le  party  du  duc  de  Bourgongne, 
mesmement  des  parens ,  amis  et  alliés  du  sei- 
gneur de  Lisle-Adam.  Or  il  y  en  eut  quisceu- 
rent  que  ledit  Perrinet  Le  Clerc  estoit  mal  con- 
tent; partant  vint-on  parler  à  luy  pour  sçavoir 
et  trouver  manière,  comment  on  pourroit  met- 
tre le  seigneur  de  Lisle-Adam  et  ses  gens  de- 
dans :  lequel  dit,  «  qu'il  prendroil  bien  à  desceu, 


642 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


»  et  subtilement  sans  qu'il  y  parusl  les  clefs  de 
»  la  porte  de  Sainct-Gerniain ,  que  son  père 
»  avoit  en  sa  garde.  »  Et  fit  tant  qu'il  induisit 
tous  ceux  de  la  dixaine  avec  luy  :  aussitost  on 
envoya  vers  le  seigneur  de  Lisle-Adam,  qui 
avoit  près  de  luy  en  aucunes  places  deux  ca- 
pitaines bourguignons  :  c'est  à  sçavoir  le  sei- 
gneur de  Chastelus,  et  Le  Veau  de  Bar:  enfin  y 
eut  jour  pris  au  dimanche  vingt-huictiesme 
jour  de  may,  dont  le  samedy  de  devant,  la  paix 
avoit  esté  publiée  :  et  vinrenl  à  ladite  porte  de 
Sainct-Germain  :  et  firent  aussi  ledit  Perrinet 
Le  Clerc  et  ses  alliés  grande  diligence  de  venir 
à  la  porte,  laquelle  ils  ouvrirent.  Et  entrèrent 
lesdits  capitaines  dedans ,  criant  :  «  La  paix,  la 
))  paix,  Bourgongne!  ))Le  peuple  n'ozoit  saillir 
hors  de  leurs  maisons ,  jusques  à  ce  qu'ils  vin- 
rent es  rues  de  Sainct-Denys  et  de  Sainct-Ho- 
noré,  lirans  vers  Thostcl  du  comte  d'Armagnac. 
Là  de  toutes  parts  sailloit  le  peuple,  prenans 
la  croix  de  Sainct-André ,  et  crians  :  «  Yive 
»  Bourgongne  !  »  Et  assaillirent  l'hostel  dudit 
comte,  lequel  en  habit  dissimulé  pour  lors  s'es- 
chappa  ,  et  mussa  en  l'hostel  d'un  maçon,  qui 
depuis  l'accusa  :  si  fut  pris  et  mené  au  Palais. 
Aussi  fut-on  en  l'hostel  du  chancelier  de  France, 
lequel  on  prit,  et  pareillement  fut  mené  au 
Palais.  Messire  Tanneguy  du  Chastel  ouyl  le 
bruit,  et  s'en  vint  hastivement  en  l'hostel  de 
monseigneur  le  dauphin ,  lequel  dormoit  en 
son  lict:  et  ainsi  que  Dieu  le  voulut,  le  prit 
entre  ses  bras,  l'enveloppa  de  sa  robbe  à  rele- 
ver, et  le  porta  à  la  bastille  de  Saint-Antoine.  Là 
le  fit  habiller,  et  le  mena  jusques  à  Melun.  Le 
Veau  de  Bar  envoya  en  l'hostel  du  seigneur  de 
Traignel ,  luy  faire  dire  qu'il  se  sauvast:  et  que 
nonobstant  qu'il  luy  eust  fait  grand  plaisir  en 
la  Chappelle  de  Tierache ,  en  estant  cause  de 
luy  sauver  la  vie,  qu'il  ne  le  sçauroit  cette  fois 
sauver.  Donc  il  s'en  alla  par  la  rivière  en  nas- 
selle  jusques  à  Sainct-Victor,  et  de  là  à  pied 
jusques  à  Corbeil,  où  le  prevost  de  la  ville  luy 
aida  de  chevaux  :  il  ne  fut  pas  un  quart  de 
lieue  outre  Corbeil,  que  le  commun  ne  s'e- 
meust  :  et  le  lendemain  on  couppa  la  teste  audit 
prevost.  De  déclarer  les  meurtres ,  pilleries , 
roberies,  cl  tirannies  qui  se  faisoient  à  Paris, 
ce  seroit  chose  trop  longue  et  piteuse  à  réciter. 
On  prenoit  gens  :  les  uns  estoient  mis  en  prisons 
privées  on  maisons,  en  intention  de  les  garder 
pour  avoir  argent ,  les  autres  estoient  menés  au 
grand  et  petit  Chaslellet,  au  Louvre,  au  Tem- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (14 18) 

pie ,  à  Sainct-Martin-des-Champs ,  à  Sainct- 
Magloire ,  et  en  autres  lieux  :  les  autres  mesmes 
cuidans  estre  asseurés  de  mort,  s'alloient  met- 
Ire  es  prisons  ordinaires.  Et  s'en  allèrent  en 
grand  tumulte  au  collège  de  Navarre,  et  là 
pillèrent  et  dérobèrent  ce  qu'ils  trouvèrent,  ex- 
cepté la  librairie ,  et  en  plusieurs  autres  lieux 
et  maisons ,  tant  de  conseillers  du  roy  en  par- 
lement ,  que  gens  d'église  ,  et  marchands. 
Puis  s'en  allèrent  jusques  en  la  ville  de  Sainct- 
Denys  ,  et  la  pillèrent,  et  dérobèrent,  et  y  fit- 
on  maux  innombrables. 

Les  nouvelles  de  ladite  entrée  furent  en- 
voyées hastivement  au  duc  de  Bourgongne, 
qui  estoit  vers  Troyes  avec  la  reyne  ,  qui  en 
firent  moult  grande  joye.  Et  ceux  de  la  ville 
mosme  en  firent  aucunes  solemnités. 

Le  mercredy  ensuivant  ladite  entrée,  le  sei- 
gneur de  Barbasan  et  messire  Taneguy  du 
Chastel  vinrent  à  tout  bien  quatre  cens  hommes 
d'armes  à  la  bastille  de  Saincl-Anloine,  et  en- 
trèrent par  icelle  au  long  delà  rue  Sainct-An- 
toine,  et  cuidoient  bien  leurs  gens  que  tout 
fust  leur,  et  qu'ils  eussent  recouvert  la  ville  : 
mesmes  ils  vinrent  jusques  à  la  porte  Baude- 
loier,  autrement  la  porte  nommée  Bandés  :  au- 
cuns desja  entroient  es  maisons  pour  piller  et 
dérober,  que  s'ils  eussent  esté  tout  droit  au 
Chastellet,  sans  entendre  à  pillerie,  et  délivrer 
les  prisonniers,  qui  leur  Icussent  aidé,  on  disoit 
que  les  Bourguignons  s'en  fussent  fuis  et  issus. 
Et  prenoient  aucuns  desja  la  croix  droite.  Mais 
quand  le  peuple  apperccut  qu'on  entendoit  à 
piller,  ils  se  mirent  et  allièrent  avec  les  Bour- 
guignons, et  rebouterent  les  autres  jusques  à  la 
Bastille.  Il  y  en  eut  de  morts  d'un  costé  et 
d'autre,  spécialement  y  fut  tué  un  vaillant 
homme  breton  ,  nommé  Alain  ,  qui  avoit  es- 
pousc  la  dame  de  Lacy,  lequel  fit  merveilles 
d'armes  avant  qu'il  peust  estre  abattu;  si  s'en 
retournèrent  tous  à  Melun  vers  monseigneur 
le  dauphin. 

La  reyne  et  le  duc  de  Bourgongne  envoyèrent 
à  Paris  un  advocat  du  parlement ,  nommé 
maisire  Philippes  de  Morvillers,  et  un  cheva- 
lier nommé  messire  .lean  de  Ncuchaslcl  sei- 
gneur de  Monlagu,  dont  plusieurs  à  Paris  es- 
toient bien  joyeux.  Car  on  avoit  espérance, 
qu'ils  estoient  venus  pour  mettre  justice  sus, 
et  que  meurtres ,  pilleries  et  roberies  cesse- 
roienl  :  mais  la  chose  fut  bien  autrement ,  car 
le  douziesme  de  juin  aucuns  firent  une  corn- 


:i4i8) 

motion  à  Paris  :  et  estoit  un  des  capitaines,  un 
nommé  Lambert.  Et  si  estoient  retournés  à 
Paris  des  bouchers,  et  autres  du  temps  passé  : 
et  estoit  cedit  Lambert  un  potier  d'estain,  de- 
meurant en  la  cité.  Ils  allèrent  aux  prisons  du 
Palais,  et  entrèrent  dedans  :  et  en  icelles  prirent 
le  comte  d'Armagnac  connestable  de  France, 
messire  Henry  de  Marie  chancelier  de  France, 
et  un  nommé  Maurignon  ,  qui  estoit  audit 
comte.  Ils  les  tirèrent  hors  de  la  Conciergerie 
du  Palais  emmy  la  cour,  et  là  les  tuèrent  bien 
inhumainement ,  et  trop  horriblement,  et  les 
despouillerent  tout  nuds ,  excepté  des  che- 
mises ;  mesme  il  y  en  eut  qui  ne  furent  pas 
content  de  les  voir  morts  et  tués  :  mais  leur 
estoient  cruellement  des  courroyes  du  dos, 
comme  s'ils  les  eussent  voulu  escorchcr.  De  là 
ils  s'en  vinrent  au  grand  Chastellet ,  au  bout 
du  pont  des  changeurs,  où  y  avoit  grande  foi- 
son de  prisonniers  :  les  uns  montèrent  en  haut 
aux  prisonniers ,  les  autres  demeurèrent  en 
bas ,  lendans  leurs  basions ,  javelines,  espieux 
et  espées ,  avec  autres  basions  pointus ,  les 
pointes  contremont  :  or  ceux  d'en  haut  fai- 
soient  saillir  lesdits  prisonniers  par  les  fenes- 
tres ,  sur  iceux  bastons  trenchans  et  pointus, 
et  les  detrenchoient  encores  depuis  qu'ils  es- 
toient morts  ;  de  là  ils  s'en  allèrent  au  petitChas- 
tellet,  où  estoient  l'evesque  de  Constances, 
Tevesque  de  Senlis,  et  plusieurs  autres  no- 
tables gens,  tant  d'église  que  autres ,  lesquels 
pareillement  furent  tous  tués  et  detrenchés  : 
ledit  evesque  de  Constances  avoit  foison  d'or 
sur  luy,  lequel  il  offroit,  cuidant  pour  ce  es- 
chapper  :  mais  rien  n'y  vallut,  et  perdit  sa  vie 
et  son  or.  Semblablement  firent-ils  à  Sainct- 
Martin-des-Champs ,  à  Sainct-Magloire  et  au 
Louvre.  Bref,  il  y  en  eut  bien  de  seize  cens  à 
deux  mille  ainsi  inhumainement  meurtris  et 
tuées  :  par  la  ville  mesmes  en  tuoit-on  beau- 
coup. Mais  ce  fut  grande  pitié  des  pauvres  Ge- 
nevois ,  qui  n'estoient  que  soudoyers ,  qu'on 
chassoit  hors  des  maisons  où  ils  estoient  emmy 
les  rues,  et  là  les  tuoit-on.  Quand  ils  eurent 
fait  lesdits  meurtres,  on  prit  des  charetles  et 
des  tombereaux  ,  et  meltoient  les  corps  morts 
dedans  et  les  menoient  ou  faisoient  mener  aux 
champs.  Mesme  on  en  altachoit  aucuns  par 
les  pieds  à  une  corde ,  et  les  trainoit-on  par  la 
ville  jusques  hors  des  portes,  et  là  on  les  lais- 
soit  :  de  celte  sorte  et  en  ceste  manière  y  fut 
traisné  un  nolnblo  docteur  en  théologie,  eves- 


PAR  JEAN  JL VENAL  DES  URSINS. 


643 


que  de  Senlis.  Et  quiconque  avoit  un  bon  bé- 
néfice et  ofiice,  il  estoit  tenu  Armagnac,  et  mis 
à  mort  incontinent  :  et  le  faisoient  faire  mesme 
ceux  qui  vouloient  avoir  les  bénéfices,  ou  of- 
fices. Or  ne  tuoit-on  passeulementlos  hommes, 
mais  les  femmes  et  enfans  :  mesme  il  y  eut  une 
femme  grosse  qui  fut  tuée  ,  et  voyoit-on  bien 
bouger,  ou  remuer  son  enfant  en  son  ventre, 
sur  quoy  aucuns  inhumains  disoient  :  «  Re- 
))  gardez  ce  petit  chien  qui  se  remue.  »  Que  si 
aucune  femme  grosse  se  delivroit  de  son  en- 
fant, à  peine  trouvoit-on  femme  qui  Tozast  ac- 
compagner, ne  aider,  ainsi  qu'il  est  accouslu- 
mè  en  tel  cas  de  ce  faire  :  et  quand  la  pauvre 
petite  créature  estoit  née,  et  hors  du  ventre  de 
la  mère  ,  il  la  falloit  secrettement  porter  aux 
fonds,  ou  baptiser  par  une  femme  en  l'hoslel. 
ce  qui  est  appelle  ondoyer.  Mesmes  il  y  avoit 
des  prestres  ,  ou  curés  si  passionnés  et  affectés 
à  maudite  inclination ,  que  aucuns  les  refu- 
soient  de  baptiser  :  et  advenoit  aussi  aucunes- 
fois  que  par  faute  de  secours  et  aide,  la  femme 
seule  se  delivroit ,  et  baptisoit  mesme  son  en- 
fant et  que  tous  deux  après  mouroient.  Or  les 
morts  qu'ils  tenoient  Armagnacs,  ils  reputoient 
indignes  de  sépulture.  Des  cy-dessus  tués, 
ainsi  que  dit  est,  la  pluspart  fut  jettée  aux 
champs,  où  là  ils  furent  mangés  des  chiens  et 
oiseaux  ,  mesmes  aucuns  leur  faisoient  avec 
leurs  cousteaux,  de  leurs  peaux,  une  bande 
pour  monstrer  qu'ils  estoient  Armagnacs.  Il  y 
en  eut  plusieurs  qui  estoient  prisonniers  pour 
debtes,  ou  pour  excès  par  eux  faits,  qui  estoient 
bien  joyeux  de  cette  entrée,  afin  qu'ils  fussent 
délivrés  par  ce  moyen.  Aussi  y  en  eut-il  qui 
par  haine  d'aucuns  furent  mis  en  prison  comme 
Armagnacs ,  qui  estoient  toutesfois  aidans  et 
favorisans  le  party  du  duc  deBourgongne,  les- 
quels furent  tous  tués.  Il  n'y  avoit  considéra- 
tion à  personne  quelconque.  Plusieurs  y  eut 
des  prisonniers  desdits  de  Lisle-Adam  ,  Chas- 
telus  et  Veau  de  Bar,  des  plus  grands  et  riches, 
lesquels  furent  sauvés  en  payant  grosses  fi- 
nances :  il  n'y  eut  celuy  desdits  trois  capi- 
taines, qui  de  pilleries  ,  roberies  et  rançons 
n'amendast  de  cent  mille  escus,  et  mieux  : 
mesmement  le  seigneur  de  Lisle-Adam  fit  mer- 
veilles d'y  profiter ,  et  faire  profiter  ses  gens, 
dont  plusieurs  s'armèrent  et  se  montèrent  des 
profits  qu'ils  avoient  eus  en  la  ville  de  Paris, 
et  contre-faisoient  les  gentils-hommes,  etpor- 
toient  leurs  femmes  estât  de  damoiselles,  et 


5^4 


HISTOIRE  DE  CHARLT 


esloient  les  hommes  et  les  femmes  vestus  de 
belles  robbes  :  ainsi  faisoit-on  beaucoup  de 
choses  illusoires  et  dérisoires,  tant  envers  Dieu 
que  le  monde. 

La  vigile  de  Sainct-Jean  les  chaisnes  furent 
remises  par  les  rues  ,  ainsi  qu'elles  souloient 
estre. 

Ledit  cardinal  des  Ursins  en  exécutant  de 
tout  son  pouvoir  ce  que  le  pape  luy  avoit  en- 
chargé  ,  alla  en  ambassade  vers  les  Anglois, 
pour  sçavoir  s'ils  vouloient  entendre  au  faict 
de  la  paix  :  lesquels  il  trouva  bien  hautains  et 
orgueilleux,  et  se  glorifioient  en  leurs  con- 
questes,  joyeux  des  divisions  si  grandes  qui 
estoient  en  ce  royaume.  Or  respondit  et  luy  dit 
le  roy  d'Angleterre,  «que  lebcnoist  Dieu  Ta- 
»  voit  inspiré,  et  donné  volonté  de  venir  en  ce 
»  royaume,  pour  chastier  les  subjets  et  pour  en 
M  avoir  la  seigneurie  comme  vray  roy  :  et  que 
)>  toutes  les  causes  pour  lesquelles  un  royaume 
))  se  devoit  transférer  en  autre  main  ,  ou  per- 
»  sonne ,  y  regnoient  et  s'y  faisoient.  Et  que 
»  c'estoit  le  plaisir  du  benoist  Dieu  que  en  sa 
»  personne  la  translation  se  fist,  et  d'avoir  pos- 
»  session  du  royaume,  et  qu'il  y  avoit  droict.» 
Par  ainsi  ce  cardinal  s'en  retourna  sans  rien 
faire  :  et  s'en  alla  vers  nostre  Saincl  Père  le 
pape  qui  l'avoit  envoyé,  bien  desplaisant  de 
ce  qu'il  n'avoit  peu  rien  faire. 

La  reyne  et  le  duc  de  Bourgongne  délibé- 
rèrent de  venir  à  Paris.  Par  devers  elle  et  le 
duc  de  Bourgongne  avoit  esté  le  cardinal  de 
Castres ,  pour  cuider  ouvrir  matière  de  traité 
avec  monseigneur  le  dauphin  :  lequel  cardinal 
après  fut  vers  mondit  seigneur  le  dauphin  , 
pour  ladite  cause  et  matière  :  et  luy  dit  «que 
»  la  reyne  avoit  intention  d'aller  à  Paris  ,  et 
»  qu'elle  luy  mandoit  et  requeroit  qu'il  la  vint 
))  accompagner  jusques  en  ladite  ville,  et  que 
;)  par  ce  moyen  la  paix  seroit  faite.  »  Lequel 
seigneur  respondit,  «qu'il  luy  vouloit  obeïr, 
»  et  la  servir  en  toutes  manières  ,  ainsi  que 
»  bon  fils  doit  faire  à  sa  mère  :  mais  d'entrer 
»  en  une  cité  ou  maux  si  merveilleux  et  tiran- 
»  niques  avoient  esté  faits  ,  ce  seroit  trop  à  sa 
»  grande  desplaisance,  et  non  sans  cause.» 
Autre  response  n'y  eut  de  faite. 

Le  quatorziesme  jour  de  juillet  la  reyne  elle 
duc  de  Bourgongne  entrèrent  à  Paris,  à  bien 
grande  pompe,  et  si  grande  que  à  peine  pour- 
roit-on  plus,  tant  en  lilticres,  que  chariots, 
hacquenécs  cl  autres  choses.  Ils  furent  receus 


S  VI,  ROI  DE  FRANCE,  (i-il8, 

à  grande  joie  :  et  sonnoient  menestriers  et 
trompettes.  De  ceux  de  la  ville  grande  foison 
estoient  vestus  de  robbes  perses  ou  bleues  :  et 
crioient  les  uns  Noël  et  les  autres  Vive  Bour- 
gongne. 

En  ce  temps  les  seigneurs  de  Gamaches  et 
de  Bloqueaux  ayans  sceu,  que  le  duc  de  Bour- 
gongne avoit  eu  paroles  et  collocution  avec  le 
roy  d'Angleterre,  se  doutant  que  de  ce  ne  vint 
beaucoup  d'inconvénient,  ils  délibérèrent  d'a- 
voir la  ville  de  Compiegne,  dont  avoit  la  garde 
messire  Hector  de  Saveuse  :  et  trouvèrent  les 
moyens  d'y  entrer,  et  d'en  mettre  hors  ledit  de 
Saveuse  :  ce  qu'ils  firent  et  mirent  en  exécu- 
tion :  et  après  furent  advertis  que  combien  qu'il 
y  eust  eu  aucunes  paroles  entre  le  roy  d'An- 
gleterre et  le  duc  de  Bourgongne,  ce  n'estoit 
pas  qu'il  voulust  faire  préjudice  à  la  couronne 
de  France  :  mais  une  manière  d'abstinence  de 
guerre  entre  eux  ;  afin  que  ledit  duc  plus  ai- 
sément peust  subjuguer  ceux  du  royaume  de 
France,  qu'il  tenoit  ses  ennemis,  et  les  nom- 
moit  tels  :  et  toutesfois  tinrent-ils  ladite  ville. 

Le  seigneur  de  Graville  estoit  lors  dans  le 
Pont-de-l'Arche,  souvent  assailly  et  comme  as- 
siégé des  Anglois,  et  leur  porloit  le  plus  de 
dommage  qu'il  pouvoit ,  mais  il  voyoit  bien 
que  veu  leur  puissance,  il  n'y  pouvoit  longue- 
ment durer,  qu'il  ne  fallust  que  la  place  se  per- 
dist,  s'il  n'avoit  aide  et  secours  :  pour  laquelle 
cause ,  diverses  fois  il  envoya  à  Paris  devers  le 
roy,  et  le  duc  de  Bourgongne,  en  le  requérant 
qu'ils  luy  voulussent  envoyer  aide  et  secours  : 
mais  rien  n'en  fut  fait,  ne  semblant  de  faire  :  et 
pource  fut  contraint  d'abandonner  la  place,  et 
de  se  sauver  le  mieux  qu'il  peut:  par  ainsi  y  en- 
trèrent les  Anglois. 

Monseigneur  le  dauphm  mit  grosses  garni- 
sons à  Meaux,  et  à  Melun,  lesquels  faisoient 
plusieurs  courses ,  et  des  mau::  largement  sur 
le  pays. 

Le  vingt  et  uniesme  jour  d'aousi ,  le  roy  ,  la 
reyne  et  le  duc  de  Bourgongne  estant  à  Paris, 
il  y  eut  une  grande  commotion  de  peuple  :  et 
disoit-on  que  Capeluche  le  bourreau  en  esfoit 
le  capitaine  ,  et  tuèrent  plus  de  deux  cens  per- 
sonnes,qu'ils  nommoient  Armagnacs, dontil  yen 
avoit  plusieurs  gens  de  bien.  Et  par  haines  par- 
ticulières tuèrent  plusieurs  des  gens  du  duc  de 
Bourgongne,  qui  mesme  demcuroicnl  en  son 
hostel  soubs  le  gouvernement  desdits  de  Lisle- 
Adam,  Chasielus,  et  Veau  de  fJar.  Et  plusieurs 


(1418) 

fois  venoit  Icdil  Capeluche  parler  au  duc  de 
Bourgnngno  ,  accompagné  do  mcschanlosgens, 
aussi  iiardiinont  quesi  c'euslesléun  seigneur  : 
cl  de  ceux  qui  donnoient  auctorilé  ,  confort  et 
aide,  estoienl  lesGois,  Sainct-Yons,  et  Caboche: 
et  de  ceux  de  l'univcrsilé  des  faux  sernioneurs 
et  prescheurs.  Entre  les  autres  ils  prirent  une 
dainoiselle  de  bien,  et  qui  avoit  bonne  renom- 
mée, mais  pource  que  aucuns  disoient  qu'elle 
estoit  Armagnacque,  il  luy  coupperent  la  leste, 
et  la  laissèrent  emmy  la  rue  :  puis  s'efl  allèrent 
à  rhostel  du  roy  et  de  la  reyne,  et  prirent  deux 
chevaliers,  maislres  d'hostel  du  roy,  dont  Tun 
estoit  nommé  messire  Hector  de  Chartres,  sei- 
gneur de  Lyons  en  Beauvoisis,  père  de  messire 
Regnault  de  Chartres  archevesque  de  Rheims  , 
et  messireLouysdeP/Iançonnet,vieils  et  anciens 
chevaliers,  et  preud'hommes,  qu'ils  menèrent 
emmy  les  rues,  et  là  les  tuèrent  très-inhumai- 
nement. Quand  ladite  commotion  fut  cessée  et 
appaisée,  on  donna  à  entendre  à  ceux  qui  avoient 
fait  ladite  commotion  ,  que  les  Armagnacs  ve- 
noient  par  la  porte  de  Sainct-Jacques,  lesquels 
tous  unanimement  y  furent  :  et  cependant  fut 
pris  ledit  Capeluche  bourreau  ,  qui  beuvoit  en 
la  rappée  es  halles,  et  incontinent  on  luy  coup- 
pa  la  teste  :  et  disoit-on  qu'on  luy  avoit  fait 
coupper,  pource  qu'il  avoit  touché  au  duc  de 
Ijourgongne,  lequel  luy  avoit  baillé  sa  main  , 
non  cuidant  qu'il  fust  bourreau ,  parquoy 
comme  dit  est  il  luy  fit  coupper  la  teste.  Et  fut 
couppée  la  teste  à  un  bon  marchand  de  Paris, 
nommé  Guillaume  d'Auxerre  drappier,  demeu- 
rant en  la  Cité,  plus  à  un  notable  advocat  en 
parlement,  nommé  maistre  Pierre  La  Gode,  et 
à  un  maistre  desrequestes  de  Thostel  du  roY  , 
qu'on  nommoit  maistre  Philippes  de  Corbie, 
pource  qu'on  disoit  qu'ils  estoient  Armagnacs. 
Plusieurs  grandes  inhumanités  et  comme  in- 
nombrables furent  en  ce  lemps  faites  en  ladite 
ville  et  cité,  dont  advint  une  bien  grande  pu- 
nition de  Dieu,  et  bien  apparente.  Car  depuis 
le  mois  de  juin  jusques  en  octobre ,  y  eut 
si  grande  mortalité  que  merveilles  :  et  non  mie 
seulement  à  Paris  ;  mais  es  villages  d'environ, 
et  à  Senlis,  tant  qu'à  peine  le  nombre  en  est 
croyable.  Spécialement  moururent  presque 
tous  ces  brigands,  et  autres  gens  de  commune, 
et  aucuns  comme  soudainement,  sans  contri- 
tion ,  confession  ,  et  repentance  :  el  sceut-on 
par  aucunes  dames  de  riIoslcl-Dieu  de  Paris, 
où  il  en  trépassa  moult  grand  nombre,  qu'il  y 


l»All  JEAN  JUVENAL  DES  UUSINS. 


en  eut  bien  sept  à  liuict  cens  de  morts,  les- 
quels on  exhorloil  ((  de  se  confesser,  et  repentir 
»  des  maux  qu'ils  avoient  faits.  »  Mais  ils  res- 
pondoyent  que  «  ja  n'en  requeroyent  mercy  à 
»  Dieu,  car  ilssçavoyent  bien  que  Dieu  ne  leur 
»  pardonneroit  point.»  Et  quand  on  leur  mons- 
troit  ou  preschoit  la  miséricorde  de  Dieu  ,  ils 
n'en  lenoienl  compte:  et  moururent  comme  gens 
tous  désespérés,  qui  estoit  grande  pitié.  Il  y  eut 
un  notable  homme  de  Senlis,  qui  fut  présent 
ausdits  meurtres,  et  puis  s'en  retourna  à  Senlis  -, 
mais  un  jour  quand  il  eut  pensé  à  ce  qu'il  avoit 
fait,  ou  esté  consentant  de  faire,  soudaine- 
ment il  partit  de  son  hostel,  criant  par  les  rues: 
u  Je  suis  damné  !  »  puis  se  jelta  en  un  puits  la 
teste  devant,  et  ainsi  se  tua.  Es  villages  vers 
les  forests  de  Bondis  ,  et  vers  Montmorency  , 
on  en  Irouvoit  plusieurs  tous  morts  :  ilfautcroirc 
que  leurs  âmes  estoient  en  grand  danger.  Ces- 
toit  moult  grande  pitié  à  Paris  do  voir  tant  de 
mesnages  destruits  de  plusieurs  gens  de  bien  , 
nobles,  bourgeois,  et  marchands.  Les  femmes 
et  enfans  mis  hors  de  leurs  maisons  comme 
tous  nuds ,  qui  souloyent  avojr  grandes  che- 
vances  :  et  ne  sçavoyent  comme  partir  de  Pa- 
ris. Les  unes  s'en  alloyent  en  guise  de  venden- 
geresses,  les  autres  comme  femmes  de  villages. 
Et  sesoutivoit  et  laschoit-on  par  toutes  manières 
de  trouver  manière  de  saillir  hors  de  la  Yille. 

Monseigneur  le  dauphin  alla  en  Touraine, 
et  passa  par  auprès  une  place  nommée  Azay  : 
ceux  qui  estoyent  dedans  estoyent  Bourgui- 
gnons ,  ou  tenans  le  parly  du  duc  de  Bourj:on- 
gne  ,  qui  commencèrent  à  crier  :  «  C'est  le  de- 
»  raeurant  des  petits  pâtés  de  Paris  ,  •»  et  di- 
soient paroles  injurieuses  à  mondil  seigneur 
le  dauphin  ,  et  à  ceux  de  sa  compagnée ,  le- 
quel dit,  «qu'il  falloit  qu'il  eust  la  place.  » 
Les  gens  de  guerre  et  leurs  capitaines  descen- 
dirent et  adviserent  comment  on  la  pourroit 
avoir.  On  sceut  que  dedans  n'estoienl  que  bri- 
gans ,  avec  un  gentil-homme  qui  en  estoit  ca- 
pitaine :  donc  moult  soudainement  fut  ladite 
place  assaillie  bien  chaudement,  courageuse- 
ment, et  trés-vaillamment.  Aussi  ceux  de  de- 
dans sçachans  et  connoissans  que  s'ils  est<>iont 
pris,  ils  seroient  mis  à  mort,  fort  se  defen- 
doient  de  pierres  et  de  traict.  Mais  nonobstant 
leurs  défenses  la  place  fut  prise  d'assaut,  et  le 
capitaine ,  et  tous  ceux  qui  estoient  avec  luy 
pris  :  on  couppa  la  teste  audit  capitaine,  et  si  y 
en  eut  deux  à  trois  cens  de  pendus. 

35 


546 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


Aucun  temps  après  mondit  seigneur  le  dau- 
phin vint  mettre  le  siège  à  Tours,  où  esloil  un 
gentil-homme  nommé  Charles  Labbé ,  lequel 
tout  son  temps  avoit  servy  le  duc  de  Bourgon- 
gne.  Après  que  par  aucun  temps  ladite  place 
eut  esté  bien  battue,  et  les  approches  faites,  il 
se  rendit  du  party  de  monseigneur  le  dauphin, 
fit  le  serment  et  rendit  la  ville.  Par  ce  moyen 
il  eut  une  bien  belle  et  bonne  chastellenie  en  la 
comté  de  Poictou,  nommée  Monstreau-Bou- 
vin,  et  servit  depuis  loyaument. 

L'evcsque  de  Clermont ,  nommé  maislre 
Martin  Gouge ,  lequel  estoit  parly  de  Paris  en 
habit  dissimulé  ,  en  s'en  venant  vers  les  mar- 
ches de  la  rivière  de  Loire,  fut  rencontré  par 
aucuns  des  gens  du  seigneur  de  La  Trimouille, 
qui  le  cognurent ,  le  prirent  et  le  menèrent  à 
Suilly,  où  avoit  intention  ledit  seigneur  de  La 
Trimouille  de  ne  le  point  délivrer  qu'il  ne 
payast  une  grande  finance  :  car  durant  les 
brouillis  il  avoit  eu  le  gouvernement,  et  du 
temps  de  monseigneur  de  Berry,  avoit  esté  en 
elTect  tout  ordonneur  et  distributeur  de  ses  fi- 
nances, et  esté  son  exécuteur,  où  il  avoit  moult 
profité.  Or  estoit  en  la  compagnée  de  monsei- 
gneur le  dauphin  un  vaillant  chevalier  nommé 
messire  .Tean  deTorsay,  seigneur  de  La  Motle- 
Saincte-Eraye  auprès  Saint-Maixent,  maislre 
des  arbalestriers  de  France,  qui  avoit  grande 
charge  de  gens  de  guerre  ,  lequel  estoit  singu- 
lier amy  dudit  evesque  de  Clermont,  et  s'en- 
Ire-aimoient  comme  frères.  Et  si  estoienl  au 
plus  près  de  mondit  seigneur  le  dauphin  mes- 
sire Tanneguy  du  Chaslel  et  le  président  de 
Provence  ,  ausquels  ledit  evesque  avoit  fait 
beaucoup  de  plaisirs,  qui  supplièrent  audit  sei- 
gneur,  quil  voulust  aller  devant  Sully  à  force 
d'armes,  pour  r'avoir  ledit  evesque  de  Cler- 
mont :  surquoy  délibéra  ledit  seigneur  d'y  al- 
ler, non  seulement  pour  la  cause  dessus  dite , 
mais  pour  sçavoir  si  ledit  seigneur  de  La  Tri- 
mouille liendroit  son  party  seurement,  ou 
non  :  partant  il  vint  jusques  à  Gergeau  ,  en  in- 
tention d'assiéger  Sully,  s'il  ne  trouvoit  obeys- 
sance.  Et  avoit  belle  et  grande  compagnée  de 
gens  de  guerre.  Quand  ledit  seigneur  de  La 
Trimouille  vcid  qu'on  Tapprochoit,  il  envoya 
vers  mondit  seigneur  le  dauphin,  et  délivra 
ledit  evesque  de  Clermont  5  et  luy  fit  pleine 
obejssance  et  promit  de  le  servir  loyaument, 
et  ainsi  fit-il. 

Le  duc  de  Bretagne  vint  à  Paris  parler  à  la 


\J,  ROI  DE  FRANCE,  (I418) 

reyne  et  au  duc  de  Bourgongne,  pour  traiter 
de  la  paix.  Et  y  eut  articles  faits  et  comme  ac- 
cordés. 

Le  dix-septiesme  jour  de  septembre  se  fit 
grande  joye  à  Paris ,  pource  qu'on  tenoit  com- 
munément qu'il  y  avoit  paix.  La  plus  grande 
crainte  qui  y  fust ,  «  c'estoit  qu'on  ne  s'ozoil 
fier  les  uns  aux  autres.  »  Et  tousjours  quelques 
paroles  qu'il  y  eust,  guerre  inhumaine  et  mor- 
telle se  faisoit  tant  dun  côté  que  d'autre;  il  y 
avoit  Gascons  et  Bretons ,  spécialement  à 
Meaux  ,  où  estoit  messire  Tanneguy  du  Chas- 
tel  ,  et  à  Melun  ,  où  estoit  le  seigneur  de  Bar- 
basan  ,  qui  souvent  couroient,  et  nuls  prison- 
niers ne  prenoient  à  finance,  mais  tuoienl  et 
pendoient  tous  ceux  qu'ils  prenoient  ;  pareil- 
lement ainsi  faisoit-on  d'eux. 

Le  duc  de  Bretagne,  cependant  qu'il  beson- 
gnoit  pour  la  paix ,  fut  cause  de  beaucoup  de 
bien,  car  il  y  eut  trefves  de  trois  semaines,  du- 
rant lesquelles  plusieurs  prisonniers,  et  autres 
qui  estoient  musses  et  cachés  à  Paris ,  se  sau- 
vèrent et  sortirent.  Aussi  plusieurs  biens  meu- 
bles ,  soubs  ombre  desdites  trefves  furent  sau- 
vés ,  et  menés  jusques  sur  la  rivière  de  Loire. 
Ledit  duc  tira  hors  de  Paris  madame  la  dau- 
phine  ,  et  avec  elle  plusieurs  dames  et  damoi- 
selles  et  autres  personnes.  Par  diverses  fois  l'e- 
vesque  de  Sainct-Brieu,  qui  depuis  fut  evesque 
de  Nanles,  chancelier  dudit  duc  ,  venoit  à  Pa- 
ris ;  et  à  chacun  voyage  qu'il  retournoit ,  tous- 
jours  sauYoit  ou  emmenoit  des  gens,  spéciale- 
ment femmes  et  petits  enfans.  Et  fit  moult 
grand  plaisir  à  plusieurs  personnes. 

Quand  le  roy  d'Angleterre  eut  conquesté  plu- 
sieurs villes,  cités,  et  chasteaux  en  la  duché  de 
Normandie  ,  au  dessus  et  au  dessous  de  la  cité 
de  Rouen,  il  y  mit  le  siège  qu'il  y  tint  longue- 
ment. Dedans  estoient  les  gens  du  duc  de  Bour- 
gongne; ceux  delà  ville  envoyèrent  vers  mon- 
seigneur le  Dauphin  pour  avoir  aide  et  secours, 
mais  il  apparaissoit  bien  que  ce  n'estoit  que  fic- 
tion, car  ceux  de  dedans  faisoient  guerre  mor- 
telle à  ceux  dudit  seigneur.  Le  Dauphin  toutes- 
fois  l'eust  volontiers  fait  ;  mais  il  avoit  assez  à 
faire  à  soy  garder  des  Anglois  d'un  costé,  et  de 
l'autre  des  gens  du  duc  de  Bourgongne.  Tou- 
tesfois  il  vint  à  sa  cognoissance ,  que  le  roy 
d'Angleterre  auroit  plus  volontiers  traité  avec 
luy  qu'avec  ledit  duc  de  Bourgongne,  et  y  eut 
en  suite  ambassadeurs  envoyés  d'un  costé  et 
d'autre.  Monseigneur  le  dauphin  y  envoya  une 


(HI8) 

bien  notable  ambassade,  et  y  cul  aucunes  for- 
mes d'accord  ouverles  et  (laitées  ^  mais  sur 
toutes  choses,  le  roy  d'Anjileterre  vouloit  que 
ledit  seigneur  promist  de  luy  aider  à  conques- 
ter  la  comte  de  Flandres,  et  puis  la  tenir  sans 
liommagc,  ressort,  ne  souveraineté.  Ausquel- 
ics  demandes,  combien  que  ledit  seigneur  fust 
jeune  d'aage,  il  respondit  :  «  Que  jamais  ne  se 
»  voudroit  allier  ny  faire  paix  avec  les  anciens 
»  ennemis  du  royaume  de  France,  pour  des- 
»  truire  son  vassal;  et  qu'il  avoit  lousjours  es- 
))  perance  que  le  duc  de  Bourgongne  se  ravi- 
»  seroit.  »  Ainsi  il  n'y  eut  rien  fait. 

La  guerre  en  Poictou  aussi  estoit  très-forte , 
car  le  seigneur  de  Parthenay  avoit  de  belles 
places  et  fortes  -,  et  le  seigneur  de  Montberon 
tenoit  le  party  du  duc  de  Eourgongne.  Or  le 
seigneur  de  Montberon  prit  les  villes  et  chastel 
de  Montberon. 

Le  siège  fut  longuement  devant  Rouen,  ne 
jamais  ne  l'eussent  eu  sinon  par  famine,  car  il 
y  avoit  de  vaillantes  gens  lenans  le  party  du 
duc  de  Bourgongne  -,  mais  la  famine  fut  si  mer- 
veilleuse et  si  grande,  qu'ils  furent  contraints 
de  se  mettre  en  l'obeyssance  du  roy  d'Angle- 
terre, car  d'un  coslé  et  d'autre  ils  n'eurent  au- 
cun secours. 

Le  dix-neufiesme  jour  dejanvier  le  roy  d'An- 
gleterre entra  à  Rouen  :  et  disent  aucuns  qu'ils 
payèrent  deux  cens  mille  escus.  Les  autres  di- 
sent qu'il  y  entra  à  sa  volonté,  et  qu'ils  furent 
pillés  et  desrobés  bien  piteusement  :  il  fit  oster 
les  chaisnes  des  rues,  et  les  harnois  aux  gens 
de  la  ville.  Seulement  entant  que  touchoit  les 
gens  d'église,  il  voulut  que  ceux  qui  voudroient 
demeurer  en  la  ville,  eussent  leurs  bénéfices 
comme  ils  avoient  auparavant  :  et  les  autres 
non,  lesquels  il  donnoit  à  qui  bon  luy  sem- 
bloit  :  il  eut  de  plus  Mante  et  Vernon  ,  qui  se 
rendirent  en  son  obeyssance:  peu  de  nobles 
s'ymirent:  un  nommé  messire  Guy  Le  Bouleil- 
1er  luy  fit  le  serment. 

Il  y  avoit  unejeune  dame  fille  du  seigneur  de 
La  Rivière,  vefvede  feu  messire  Guy  seigneur 
de  La  Rocheguyon,  lequel  mourut  en  la  bataille 
d'Agincourt  :  elle  avoit  deux  beaux  fils  et  une 
fille  dudit  seigneur  :  laquelle  estoit  dedans  le 
chastel  de  La  Rocheguyon  bien  garnie  de  biens 
meubles,  autant  que  dame  de  ce  royaume  :  et  si 
avoit  tant  à  cause  d'elle  que  de  ses  enfans, 
plusieurs  belles  terres  et  seigneuries  :  devers 
laquelle  le  roy  d'Angleterre  envoya  luy  faire 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


54: 


sçavoir,  que  si  elle  vouloit  faire  le  serment  pour 
elle  et  ses  enfans,  qui  estoient  jeunes,  qu'il  es- 
toit content  que  ses  meubles,  terres,  etseigneu- 
ries  luy  demeurassent,  et  à  sesdits  enfans  :  si- 
non il  auroit  la  place ,  et  tous  ses  biens.  La- 
quelle nieue  d'un  noble  courage,  aima  mieux 
perdre  tout,  et  s'en  aller  desnuée  de  tous  biens, 
et  ses  enfans  que  de  se  mettre,  ni  ses  enfans 
es  mains  des  anciens  ennemis  de  ce  royaume, 
et  délaisser  son  souverain  seigneur  :  ainsi  elle 
en  partit  et  ses  enfans  desnuée  de  tous  biens, 

Les  gens  de  monseigneur  le  dauphin  repri- 
rent Beaumont  sur  Oise  sur  les  gens  du  duc 
de  Bourgongne  :  on  y  envoya  le  bastard  de 
Thien  accompagné  de  gens  de  guerre ,  lequel 
fut  rechassé,  et  y  eut  la  pluspart  de  ses  gens 
morts  et  pris. 

Les  gens  aussi  dudit  seigneur  prirent  Sois- 
sons.  C'estoit  grande  pitié  de  la  fortune  qu'a- 
voit  eu  la  pauvre  cité  de  Soissons. 

Yers  le  pays  du  Mayne  y  avoit  forte  et  as- 
pre  guerre  :  un  jour  le  bastard  dAlenç^n  par- 
tit de  Fresney-le-Vicomte,  accompagné  de  cinq 
à  six  cens  chevaux,  cuidant  trouver  les  Anglois, 
et  aussi  les  trouva-il  :  car  sur  les  champs  es- 
toit un  capitaine  anglois ,  nommé  Haymond 
ILacquet,  qui  avoit  environ  quatre-vingt  che- 
vaux :  ils  se  rencontrèrent  si  bien  ,  que  le  bas- 
tard  d'Alençon  fut  desconfit,  puis  se  retira,  et 
y  eut  de  ses  gens  morts  et  pris  :  la  cause  de 
ces  te  desrou  te  advint  parce  qu'ils  chevauchèrent 
en  desaroy,  et  sans  ordre  ,  car  les  uns  s'enfui- 
rent de  plain  bout  et  d'abord,  et  ceux  qui 
demeurèrent  n'avoient  guieres  veu  du  faict  de 
guerre. 

Le  seigneur  de  Fontaines,  et  messire  Am- 
broise  de  Lore  se  joignirent  ensemble,  et  as- 
semblèrent ce  qu'ils  peurent  de  gens.  Et  re- 
prirent Beaumont-le-Vicomte ,  et  plusieurs 
autres  places ,  qui  avoient  esté  occupées  par  les 
Anglois  :  lesdits  messeigneurs  de  Fontaines,  et 
Lore  portoient  et  faisoient  de  grands  domma- 
gesaux  Anglois:  or  un  jour  advint  que  le  comte 
de  La  IMarche  d'Angleterre,  accompagné  de  six 
à  sept  mille  Anglois,  estoit  es  marches  de  Fres- 
nay-le-Vicomte,  dont  estoit  capitaine  ledit  de 
Lore  :  et  au  pays  du  Maine  fit  maux  innom- 
brables de  mettre  feux,  et  prendre  gens  et  bes- 
tail  :  ne  par  les  François  ne  luy  fut  porté  aucun 
dommage,  sinon  que  en  s'en  retournant  en 
Normandie,  une  partie  de  ses  gens  se  logea  en 
un   village  nommé  Hayes  :  sur  lequel  logis 


548 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


frappa  ledit  de  Lore,  accompagné  de  ses  gens  : 
là  y  eut  deux  à  trois  cens  Anglois  ino-jts ,  et 
plusieurs  pris. 

En  ce  temps  vinrent  deux  chevaliers  d'Es- 
cosse,  pour  servir  monseigneur  le  dauphin  ^ 
l'un  nommé  messire  Thomas  Quelsalry  ,  et 
l'autre  messire  Guillaume  de  Glas  :  et  trois  à 
quatre  cens  combatans  se  mirent  dedans  Fres- 
nay-le-Vicomte,dontestoit  capilame  ledit  de 
Lore, qui  firent  grande resi;)tance  aux  Anglois, 
et  leur  portèrent  dommage  largement. 

Les  Anglois  mirent  le  siège  devant  Sainct- 
Marlin-le-Gaillard  :  la  chose  vint  à  la  cognois- 
sance  du  seigneur  de  Gamaches,  lequel  assem- 
bla des  gens  le  plus  qu'il  peut ,  et  fit  lever  ce 
siège  aux  Anglois,  qui  y  furent  desconfits,  et  y 
en  eut  plusieurs  morts  et  pris. 

A  Sées  en  Normandie,  il  y  eut  des  Anglois 
logés;  or  le  sceut  ledit  messire  Ambroise  de 
Lore,  auquel  on  avoit  rapporté  qu'ils  n'estoient 
que  quatre- vingt  :  mais  le  soir  de  devant,  il 
en  estoit  bien  survenu  huict-vingt  :  à  un  point 
du  jour  il  vint  frapper  sur  eux  ,  descendit  à 
pied,  et  les  assaillit,  lesquels  vaillamment  et 
longuement  se  défendirent  :  enfin  lesdits  An- 
glois furent  desconflts,  et  plusieurs  morts  et 
pris.  Entre  les  autres,  un  capitaine  nommé 
Thomas  de  Gournay  :  puis  s'en  retourna  de 
Lore  à  toute  sa  puissance  à  Fresnay.  Assez 
lost  après  partit  ledit  seigneur  de  Lore  ,  cui- 
dant  trouver  les  Anglois  d'Alençon,  lesquels  il 
trouva  prés  d'un  village  nommé  Mieuxe  :  aus- 
silost  ds  se  retirèrent  en  un  village  nommé 
les  Noues,  fermé  d'eaues,  et  de  faussés,  où  les 
assaillit  ledit  de  Lore,  et  furent  les  Anglois  des- 
confils ,  dont  environ  soixante  restèrent  morts 
sur  la  place,  et  grand  nombre  de  prisonniers. 

En  ce  temps,  se  combattirent  à  outrance  le 
bastard  d'Orenge,  François,  et  Richard  Haa- 
tely,  Anglois  :  lesquels  firent  un  gage  de  ba- 
taille devant  ledit  de  Lore ,  que  le  vaincu  de- 
voit  payer  seulement  un  diamant  :  or  le  Fran- 
çois fut  desconfit.  Ce  jour  mesme,  firent  armes 
à  cheval  Huet  de  Sainct-Barthelemy,  François, 
et  Ivon ,  Anglois  :  lequel  Anglois  fut  frappé 
d'une  lance  parmy  le  visage ,  tant  qu'elle  pas- 
soit  outre  de  deux  pieds.  Ce  fait,  les  Anglois 
s'en  retournèrent  à  Alençon. 

Environ  trois  semaines  après  le  baillif  d'E- 
vreux  ,  nommé  messire  Gilbert  de  Hillefale, 
vint  au  pays  du  Maine  :  ledit  seigneur  de  Lore 
le  fit  sçavoir  au  seigneur  de  Beauveau  ,  gou- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1418) 

verneur  d'Anjou  et  du  Maine  :  lequel  assembla 
gens ,  et  fut  ordonné  ledit  de  Lore  à  frapper 
le  premier  par  manière  d'avant-garde.  Or  es- 
toient  les  Anglois  à  Vienne-la-Juhes  :  et  ainsi 
le  fit,  ils  combatirent  longuement  sans  ce  que 
Beauveau  ny  ses  gens  vinssent  :  les  Anglois  es- 
toient  quatre  contre  un  François  :  pour  conclu- 
sion ledit  de  Lore  y  fut  pris  :  et  plusieurs  de 
ses  gens  morts  et  pris  :  les  autres  vinrent  de- 
puis ,  mais  ce  fut  trop  lard  :  et  fallut  que  ledit 
de  Lore  rendist  la  place  de  Fresnay,  qu'il  avoit 
regagné  sur  les  Anglois ,  et  tenu  an  et  demy. 
Et  quelques  trefves  que  fit  le  roy  d'Angleterre, 
tousjoups  il  exceptoit  Fresnay,  pource  qu'il 
avoit  esté  pris  sur  luy. 

Les  Anglois  vers  les  marches  de  France  mi- 
rent le  siège  à  Monlpillouet  :  le  seigneur  d'Auf- 
femont  lesceut,  et  assembla  des  gens,  et  frappa 
sur  les  assiegeans  :  pour  conclusion  il  y  eut 
plusieurs  Anglois  morts  et  pris  ,  et  fut  le  siège 
levé. 

Audit  an  ,  les  Anglois  et  ledit  messire  Am- 
broise de  Lore  se  cherchoient  les  uns  aux  au- 
tres ,  desirans  se  rencontrer  :  or  advint  que  sur 
la  rivière  de  Sarte  ils  se  rencontrèrent  :  de 
part  et  d'autre  ils  se  mirent  partie  à  pied,  et 
partie  à  cheval  :  ils  combatirent  fort;  enfin  les 
Anglois  y  furent  desconfits,  dont  y  eut  plu- 
sieurs morts  et  pris.  Là  fut  fait  chevalier  le- 
dit messire  Ambroise,  lequel  grandement  et 
vaillamment  s'y  porta. 

Dedans  le  Mans  estoit  le  mareschal  de  Rieux 
et  le  seigneur  de  Mailly,  avec  plusieurs  nobles 
du  pays  d'Anjou  ,  et  du  Maine  :  le  seigneur  de 
Cornouaille  Anglois,  accompagné  de  plusieurs 
Anglois ,  mit  une  embusche  prés  de  la  cité  du 
Mans ,  et  fit  courir  aucuns  de  ses  gens  jusques 
près  des  barrières  :  le  mareschal  saillit  hors  de 
la  ville  bien  indiscrètement,  et  outrepassa  l'em- 
busche  :  aussi-tost  lesdits  Anglois  saillirent,  et 
le  prirent  :  cela  donna  exemple  aux  autres 
François,  lesquels  n'esloient  pas  encores  bien 
experts  en  la  guerre,  de  non  saillir  témérai- 
rement sur  l'entreprise  de  ses  ennemis. 

Connue  dessus  a  esté  touché ,  l'entrée  de  Pa- 
ris faite  par  les  gens  du  duc  de  Bourgongne , 
fut  bien  piteuse  et  cruelle  ,  car  plusieurs  y  de- 
meurèrent morts  et  tués  :  toulesfois  y  en  eut-il 
be;iucoup  de  sauvés  de  notables  gens,  tant  du 
parlement,  du  Chaslelet,  de  l'université,  que 
des  bourgeois  qui  trouvèrent  moyen  de  sortir 
de  Paris,  et  abandonnèrent  [nul.  Du  depuis 


1419)  PAR  JEAN  .TU VENAL  DES  TRSINS 

leurs  femmes  et  enfans,  par  divorsos  subtilités 
trouvèrent  manière  d'aller  après,  (hiolle  pitié 
entre  autres  estoit-ce  dudil  inossire  .ic.in  Juve- 
nal  des  Ursins,  seigneur  de  Traignel,  qui  pos- 
sedoit  bien  deux  mille  livres  de  rente  et  de  re- 
venu, avoil  belles  places  et  maisons  on  France, 
Brie,  et  Champagne,  et  ^;on  hoslel  garny  de 
meubles,  qui  pouvoient  valoii'  de  (juinze  à 
seize  mille  escus  en  toutes  choses  :  ayant  une 
dame  de  bien  et  d'honneur  à  femme,  et  onze 
enfans,  sept  fils  et  quatre  filles,  et  trois  gen- 
dres :  d'avoir  tout  perdu,  et  sadite  femme  avec 
ses  enfans  mis  nuds  pieds  rcvestus  de  pauvres 
robbos,  comn)e  plusieurs  autres  :  et  toutesfois 
tous  vesquirent  bien  et  honorablement.  Or 
pour  le  faict  de  la  justice  souveraine  du  royau- 
me, on  ordonna  un  parlement  à  Poicliers, 
composé  de  presidens  et  conseillers  ^  c'est 
à  sçavoir  de  ceux  qui  estoient  sortis  de  Paris, 
des  plus  anciens  et  notables  de  la  cour  de  par- 
lement, et  du  Chastclcl.  Il  fut  ordonné  pour 
commencement,  et  pour  l'ouverture  de  ce  par- 
lement, que  les  causes  des  grands  jours  de 
Berry,  d'Auvergne,  et  de  Poictou,  fussent  les 
premières  expédiées  :  et  gardoit-on  la  forme,  et 
manieie,  et  slille  qu'on  gardoit  on  la  cour  de 
parlement  à  Paris,  pour  lors  qu'elle  y  estoit  :  il 
yavoit  foison  de  causes  desdits  grands  jours  :  et 
si  evoqua-on  les  causes  qui  estoient  à  Paris , 
celles  (jui  estoient  des  pays  obeyssans  à  mondit 
seigneur  le  dauphin  ,  et  colles  d'appel ,  lesquel- 
les de  nouveau  on  relevoit  à  la  chancellerie  en 
parlement,  dont  il  y  avoit  très-grande  quan- 
tité. Bref  on  y  faisoit  bonne  et  briefve  expédi- 
tion :  là  se  retirèrent  plusieurs  qui  estoient  par'- 
tis  de  Paris  :  et  tous  par  la  grâce  de  Dieu  vi- 
voient  bien ,  et  honorablement 


540 


1419 

L'an  mille  quatre  cens  et  dix-neuf,  monsei- 
gneur le  dauphin  s'appela  et  nomma  régent  du 
royaume  de  France.  Les  guerres  et  divisions 
estoient  moult  merveilleuses,  et  cognoissoient 
évidemment  les  parties  qu'il  falloil  que  tout  se 
destruisist,  et  que  le  royaume  fust  en  la  main 
des  ennemis,  ou  qu'il  y  eusl  paix  :  et  à  ce 
faire,  les  parties  se  disposèrent  par  aucuns 
temps. 

Le  seigneur  de  Parthcnay,  qui  avoit  tous- 
jours  tenu  et  tenoit  le  party  du  duc  de  Bour- 
gongne,  se  réduisit  en  l'obeyssance  de  monsei- 


gneur le  rogenl  :  il  y  cul  Irailé  fait  après  que 
le  siège  ont  osié  devant  Parthcnay,  qui  estoit 
Irés-foi  le  place,  et  repuléc  comme  imprena- 
ble :  car  il  y  avoit  trois  paires  de  fossés,  et 
deux  paires  de  murs  en  la  ville  :  et  si  y  avoit 
un  fort  chastcau,  garny  de  seigle  pour  dix  ans, 
de  sorte  que  par  famine  on  ne  l'eusl  point  eu  : 
de  plus,  il  y  avoit  dedans  de  vaillantes  gens, 
dessoubs  deux  vaillans  chevaliers,  l'un  nommé 
Guichard  de  Pelvoisin,  et  l'autre  messire  Gil- 
les. Au  siège  estoit  pour  chef  le  comte  de  Ver- 
tus frère  du  duc  d'Orléans,  qui  estoit  prison- 
nier en  Angleterre,  comme  lieutenant  du  roy , 
accompagné  du  seigneur  de  Torsay  maislre 
des  arbalestriers,  et  autres  capitaines  et  gens 
de  guerre  :  or  pource  que  entre  ceux  de  de- 
dans y  avoit  plusieurs  gentils-hommes  du  pays 
de  Poictou,  qui  avoient  leurs  maisons  hors  de 
la  ville  audit  pays,  il  fut  ordonné  qu'on  decla- 
reroit  leurs  terres  confisquées,  et  qu'on  abba- 
Iroit  les  granges  et  nraisons,  dont  il  y  en  avoit 
de  moult  belles  :  et  fut  ainsi  procédé  à  l'exécu- 
tion ,  tellement  qu'il  y  en  eut  plusieurs  abba- 
tues.  Cela  en  partie  fut  ce  qui  les  meut  à  trou- 
ver traité  et  moyen  de  se  réduire  en  la  gi-acc 
de  monseigneur  le  regcnt  :  messire  Gilles  des- 
sus dit  tous  les  jours  sailloit  dehors  bien  armé 
et  monté,  pour  sçavoir  si  personne  ne  vouloit 
rompre  lances  :  et  souvent  en  Irouvoit  :  mais 
il  ne  fut  oncqucs  abbalu ,  au  contraire  il  en 
abbalit  aucuns.  Et  jamais  ne  prit  sinon  le  che- 
val, et  un  marc  l'argent  de  celuy  qu'il  abba- 
toit.  Il  y  avoit  un  capitaine  de  brigands  nom- 
mé Levesque,  qui  se  tenoit  es  bois,  lequel 
avec  ses  gens  portoit  de  grands  dommages  h 
ceux  de  l'osl,  spécialement  en  empeschanl  la 
venue  des  vivres,  mais  souvent  il  perdoit  de 
ses  gens  et  compagnons,  lesquels,  quand  on 
les  prenoit,  on  pendoit  aux  arbres. 

Apr'ès  la  réduction  dudit  seigneur  de  Par- 
thcnay, toute  la  comté  de  Poictou,  de  Berry , 
et  d'Aunis  furent  en  l'obeyssance  de  monsei- 
gneur le  régent,  lequel  de  tout  son  pouvoir  ne 
demandoit  que  trouver  moyens  de  paix  :  avec 
lequel  estoient  le  duc  d'Anjou,  et  le  comte  de 
Vertus,  lesquels  de  tout  leur  pouvoir  travail- 
loient  à  trouver  paix,  et  grande  peine  y  met- 
loienf .  Le  mesmc  d'autre  cosié  faisoient  la  reyne 
et  le  duc  de  Bourgongne,  cognoissans  tous  les 
grands  dommages,  et  pertes  irréparables  qui 
csloienl  advenues,  et  estoient  à  advenir  de  plus 
en  plus,  à  la  destruction  et  désolation  totale 


5Ô0 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


de  tout  ce  royaume.  Or  pour  parvenir  à  paix, 
il  fut  advisé  qu'il  estoit  expédient  de  faire  bon- 
nes et  seures  trefves,  durant  lesquelles  on  peust 
converser  les  uns  avec  les  autres  seurement  et 
amiablement  :  mais  il  y  avoit  des  diffîcuUés 
du  temps.  A  ce  subjet  furent  envoyés  ambas- 
s"adeurs  de  par  le  roy  devers  monseigneur  le 
regenl  à  Melun,  et  depuis  à  Orléans.  Les  dé- 
putés de  monseigneur  le  régent  demandoient 
trefves  de  trois  ans  :  et  que  cependant  tous 
unis  et  alliés  ensemble,  ils  pourroient  faire  et 
porter  grand  dom.mage  aux  Anglois,  et  les 
chasser  du  tout  du  royaume  de  France  :  ce  que 
ceux  du  roy  ne  vouloient  accorder,  et  deman- 
doient brief  terme  :  leur  raison  estoit,  qu'il  leur 
sembloit  que  par  là  plustost  on  pourroit  enten- 
dre à  paix  finale  :  veu  que  au  temps  passé  plu- 
sieurs autres  fois  on  avoit  assemblé,  et  esté 
d'accord.  Le  plus  fort  et  difficile  estoit  com- 
ment on  trouveroit  bonne  scureté,  que  ce  qui 
seroit  accordé  seroit  gardé  et  bien  entretenu, 
veu  les  manières  de  procéder  du  duc  de  Bour- 
gongne,  de  la  part  duquel  avoient  tousjours 
esté  rompus  les  accords  qui  se  faisoient.  Tou- 
tesfois  après  plusieurs  difficultés  faites  d'un 
costé  et  d'autre,  le  quatorziesme  jour  de  may 
trefves  furent  faites  et  accordées  de  trois  mois 
seulement  :  plus  n'en  voulut  faire  le  duc  de 
Bourgongne,  car  le  roy  et  luy  avoient  trefves 
avec  le  roy  d'Angleterre  jusques  au  quator- 
ziesme jour  de  may  inclus ,  qui  estoit  le  jour 
que  le  roy  de  France  et  le  roy  d'Angleterre  dé- 
voient convenir  ensemble  pour  s'accorder,  en- 
tre Mante  et  Ponloise,  c'est  à  scavoir  h  Meu- 
lant.  11  estoit  dit  que,  «■  si  audit  jour  le  régent 
»  n'y  envoyoil ,  et  qu'il  ne  tint  l'accord  que  son 
»  père  feroit,  on  pouvoit  (railer  avec  les  An- 
))  glois,  par  le  moyen  du  mariage  de  madame 
))  Catherine,  les  deux  ensemble  pourroient  sub- 
»  juguer  et  destruire  monseigneur  le  régent  : 
))  mais  si  le  roy,  ledit  seigneur  son  fils ,  et  le 
»  duc  de  Bourgongne  estoient  d'accord,  et  de- 
»  venoient  tous  ensemble  bien  unis,  alors  et 
»  en  ce  cas  on  ne  traiteroit  point  avec  les  An- 
))  glois.  ))  Donc  lesdiles  Ircfves  furent  faites, 
scellées,  passées  et  accordées,  et  publiées  en 
plusieurs  lieux,  et  conservateurs  d'icelles  bail- 
lés et  ordonnés.  Elles  estoient  Irés-bien  com- 
pilées cl  dictées,  combien  que  guieres  elles  ne 
durèrent. 

Or  il  fut  délibéré  et  conclud  par  le  roy,  ac- 
compagné du  duc  de  Bourgongne,  qu'il  estoit 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1419) 

expédient  d'essayer  d'avoir  accord  avec  les 
Anglois,  en  leur  laissant  plusieurs  terres  et  sei- 
gneuries du  roy-aume,  et  alliance  par  mariage: 
d'autre  part  aussi  cependant  on  essayeroit  d'a- 
voir paix  avec  monseigneur  le  régent.  Il  n'est 
aucun  doute  que  si  le  duc  de  Bourgongne  eust 
voulu  se  retirer  d'avoir  tout  le  gouvernement, 
et  se  disposer  et  les  siens  à  résister  aux  ennemis 
anciens,  et  laisscrle  fils  avec  le  père  et  la  mère , 
à  faire  aussi  le  mieux  qu'ils  pourroient,  la  paix 
estoit  bien  aisée  à  faire.  Mais  il  vouloil  tout 
faire,  et  avoir  entièrement  le  gouvernement  du 
royaume,  et  des  finances  :  mesmes  il  sembloit 
par  ses  manières  de  faire,  comme  aucuns  di- 
soient, qu'il  se  voulust  faire  roy.  Et  de  faict, 
ils  envoyèrent  une  ambassade  vers  le  roy  d'An- 
gleterre à  Rouen,  sçavoir  messire  René  Pot, 
Raillart  de  Chauffeur,  et  autres,  pour  avoir 
abstinence  de  guerre,  ou  trefve,  avec  les  An- 
glois. Et  estoit  le  moyen  et  médiateur  pf>ur  le 
roy  et  le  duc  de  Bourgongne,  le  duc  de  Breta- 
gne ;  et  pour  la  partie  des  Anglois,  le  comte 
de  Salhery.  Là  ils  trouvèrent  le  roy  d'Angle- 
terre fier  et  orgueilleux  comme  un  lyon,  de 
sorte  qu'ils  s'en  revinrent  sans  rien  faire.  De- 
puis encores  on  y  envoya  une  autre  ambassade, 
le  roy  estant  à  Provins^  c'est  à  sçavoir  messire 
Régnier  Pot,  messire  Jean  Le  Cler,  Guy  Le  Ge- 
limer,  et  autres  à  IMante  et  à  Yerhon,  esquel- 
les  marches  le  roy  d'Angleterre  estoit,  lesquels 
selon  leurs  instructions  exhibèrent  «  lettres  pa- 
»  tentes,  par  lesquelles  ils  avoient  puissance 
»  d'exposer  l'intention  et  volonté  du  roy,  et 
»  puissance  d'accorder  et  picifier  pour  paix 
»  finale  entre  les  roys,  et  de  faire  des  offres 
»  au  roy  d'Angleterre.  »  De  faict  ils  offrirent 
«  le  traité  qui  fut  fait  à  Bretigny  au  temps  du 
»  roy  Jean,  prisonnier  pour  lors  en  Angle- 
»  terre,  avec  les  terres ,  seigneuries ,  et  places 
»  qu'il  avoit  conqueslé  en  la  duché  de  Nor- 
))  mandie  :  et  qu'il  eust  madame  Catherine  de 
»  France  en  mariage,  à  certaines  conditions 
))  qu'on  declareroil  en  temps  et  en  lieu  ;  et  que 
»  pour  la  convention  nmtuellc  qui  se  devoit 
»  faire,  le  terme  de  la  trefve  seroit  prolongé.» 
Ceux  qui  estoient  ordonnés  de  la  part  des  An- 
glois à  communiquer  avec  les  dessusdils  am- 
bassadeurs, monstrerent  semblant  d'y  vouloir 
entendre.  El  firent  aucunes  protestations,  que 
avant  qu'ils  entendissent  à  aucuns  traité,  «  on 
»  leur  baillast  et  delivrast  la  duché  de  Guyenne, 
»  et  la  terre  de  Ponihieu,  avec  les  apparlenan- 


(1419) 

»  ces  et  dépendances.  El  qu'après  cela  fait,  ils 
»  Iraiteroient  volontiers  sur  les  résidus  du 
»  droict  de  la  couronne  de  France.  El  feroienl 
»  lanl  de  leur  pari  qu'ils  y  auroienl  honneur,  el 
))  qu'il  ne  liendroil  pas  à  eux  qu'il  n'y  eusl 
»  bonne  paix  et  accord.  Et  si  toutefois  protes- 
»  toient,  que  par  quelque  chose  qu'ils  dissent, 
»  ou  fissent,  leur  intention  n'esloil  pas  de  se 
))  prejudicier  au  droict  et  titre  qu'ils  prelen- 
»  doient  à  la  couronne  de  France.  »  Pareille- 
»  ment  lesdils  ambassadeurs  du  roy  protestè- 
rent, «  que  par  choses  qu'ils  dissent  ou  ofl'ris- 
»  sent  ils  n'enlendoient  en  rien  prejudicier  au 
»  droict  de  la  couronne,  et  appartenances  d'i- 
»  celle,  ny  à  délaisser  les  choses  offertes,  sinon 
»  la  paix  et  concorde  finale  faite  entre  les  deux 
M  roys,  et  fermée.  »  Or  pource  que  par  le  pou- 
voir des  ambassadeurs  du  roy,  ils  n'avoient 
puissance  el  faculté  que  d'offrir;  il  fut  advisé 
(|ue  le  roy  d'Angleterre  envoyeroit  vers  le  roy 
de  France  son  cousin  et  adversaire,  ses  solem- 
nels  ambassadeurs.  Il  envoya  donc  les  comtes 
de  Warvvic,  de  Kent,  el  autres  pour  la  matière. 
IMais  on  ne  peut  convenir  de  la  prolongation 
du  terme,  que  les  conventions  se  dévoient 
faire.  Les  ambassadeurs  vinrent  à  Prouvins,  où 
ils  firent  ouverture,  que  pour  espérance  d'a- 
voir paix  ferme  entre  les  deux  roys,  ils  de- 
mandoient  à  la  reyne,  et  au  duc  de  Bourgon- 
gne,  en  mariage  pour  le  roy  d'Angleterre  ma- 
dame Catherine,  dont  la  reyne  les  remercia. 
Puis  ils  traitèrent  du  lieu  de  la  convention,  de 
la  forme,  et  du  temps.  Bref  il  fut  dit  que  ce 
seroit  à  Meulant,  le  vingt-lroisiesme  jour  de 
may,  où  seroient  les  deux  roys.  En  suile  ils 
confirmèrent  les  trefves  ou  abstinences  de 
guerre  qui  esloient  entre  eux  jusques  audit 
jour.  Excepté  contre  les  gens  de  monseigneur 
le  regenl,  qu'ils  nommoient  Armagnacs  :  ledit 
seigneur  regenl  désirant  cependant  se  reser- 
ver la  liberté  de  servir  le  roy  son  père. 

Le  vendredy  lendemain  de  l'Ascension,  mes- 
sire  Tanneguy  du  Chastel ,  le  seigneur  de  i>Ion- 
tenay,  et  celuy  de  Trêves  en  Anjou ,  nommé 
maistre  Robert  Le  Masson  chancelier  de  mon- 
dit  seigneur  le  regenl,  envoyèrent  vers  le  roy 
el  le  duc  de  Bourgongne  certains  hérauts ,  qui 
leur  portèrent  les  lettres  des  trefves  dessus 
dites ,  dont  plusieurs  avoienl  copies ,  pour  les 
aller  faire  publier  es  villes  et  places  qui  luy 
obeyssoient.  ]\Liis  ils  trouvèrent  que  la  reyne 
cl  le  duc  de  Bourgongne  esloient  partis  pour 


PAR  JEAN  JLYENAL  DES  URSINS. 


661 


venir  traiter  avec  lesAnglois,  et  ne  faisoient 
aucun  semblant  d'entendre  à  aucun  traité  avec 
monseigneur  le  regenl,  pour  laquelle  cause  les 
dessus  nommés  esloient  à  Melun. 

Or  vint  le  samedy  le  roy  au  giste  au  bois  de 
"Vincennes.  Le  dimanche  avec  toute  sa  compa- 
gnée  il  s'en  vint  h  Pontoise.  Le  lundy  vinrent 
audit  lieu  de  Pontoise  de  par  le  roy  d'Angle- 
terre, l'archevesque  de  Cantorbie,  esleu  de 
Excesler,  el  le  comte  de  Warwich  ,  avec  autres, 
pour  traiter  el  adviser  du  lieu  de  la  conven- 
tion, el  de  la  manière  et  du  temps  ,  et  heure  : 
pour  conclusion  il  fut  ordonné,  qu'il  y  auroil 
»  une  tente  au  milieu  d'un  champ,  où  ils  con- 
viendroient  ensemble.  »  Et  offrirent  les  An- 
glois ,  «  que  là  où  la  lente  seroit  placée  de  la 
»  part  du  roy  d'Angleterre,  et  ainsi  telle  qu'elle 
»  seroit,  il  la  donneroit  à  la  reyne ,  ou  que  la 
»  reyne  en  fist  mettre  une,  qu'elle  donneroit 
))  au  roy  d'Angleterre.  »  Finalement  il  fut  con- 
clud  que  ce  seroit  la  reyne  qui  la  feroit.  Outre 
ce  il  fut  requis  par  les  ambassadeurs  anglois , 
((  qu'ils  fissent  sermens  de  tenir  et  accomplir 
»  les  seurelés  et  promesses,  lesquelles  avoient 
»  esté  ordonnées  estres  faites.  »  El  ainsi  le  fi- 
rent. Pareillement  le  roy  envoya  le  comte  de 
Saincl-Paul,  messire  Régnier  Pot,  et  plusieurs 
autres,  lesquels  firent  semblables  promesses 
qu'avoient  fail  ceux  du  roy  d'Angleterre  à 
Pontoise  :  el  fut  ordonné  pour  garder  le  champ 
de  chacun  costé,  «  qu'il  y  auroit  mille  et  cinq 
»  cens  hommes  armés  :  el  que  entre  les  lices 
))  seroient  de  chacun  costé  soixante  nobles,  et 
»  seize  conseillers.  »  Et  ainsi  fut  fait  et  accom- 
PIv. 

Le  mardy  en  suivant,  qui  fut  le  trentiesme 
jour  de  may,  le  roy  devint  malade,  c'est  pour- 
quoy  il  demeura  à  Pontoise.  La  reyne  et  ma- 
dame Catherine  en  une  licliere  bien  richement 
ordonnée ,  avec  dames  el  damoiseiles,  et  h'  duc 
de  Bourgongne  en  leur  compagnée,  arrivèrent 
aux  tentes  auprès  de  Meulant,  environ  deux 
heures  après  midy  :  il  y  avoit  largement  trom- 
pettes ,  et  meneslriers  jouans  de  leurs  inslru- 
mens.  Près  d'une  heure  auparavant  estoit  arrivé 
en  ses  tentes  le  roy  d'Angleterre  :  car  combien 
qu'il  ne  deust  avoir  qu'une  tente  au  milieu  du 
champ,  où  la  convention  se  devoil  faire,  tou- 
tesfois  de  chacun  costé  il  y  avoit  tentes  pour  se; 
retirer.  Un  peu  après  que  la  reyne  fut  retirée 
en  sa  tente,  vinrent  le  comte  de  VVarwic,  et  au- 
tres nobles  d'Angleterre,  visiter  de  p;ir  le  roy 


552  HISTOIRE  DE  CHARLES 

d'Angleterre  la  rcyne.  Là  il  fut  ordonné  «  que 
»  la  reyne  et  le  roy  d'Angleterre  sortiroient  de 
»  leurs  tentes  en  mesme  temps  l'un  connme  l'au- 
»  trc ,  et  marcheroicnt  lentement  jusques  au 
))  milieu  du  champ ,  où  il  y  avoit  un  pal  fiché , 
»  distant  de  leurs  lentes  et  barrières  du  champ, 
»  autant  et  esgalement  l'un  comme  l'autre,  et 
))  que  de  chacune  partie  enlreroient  seulement 
»  soixante  personnes  nobles  et  seize  conseillers, 
»  et  qu'on  les  appelleroit  singulièrement  par 
»  leurs  noms.  »  De  la  part  de  la  reyne  furent 
eslus  trente  chevaliers,  et  trente  escuyers,  et 
seize  conseillers  ;  c'est  à  scavoir  des  conseillers, 
le  chancelier»  niaistre  Pierre  de  Morvillier  pre- 
mier président ,  maistre  Jea-n  Rapiot  tiers  pré- 
sident, maistre  Henry  de  Savoisy  archevesque 
de  Sens,  maistre  Jean  de  Mailly  doyen  de  Sainct- 
Germain-l'Auxerrois ,  Jean  Le  Clerc ,  Guyot- 
Geviller,  Philippes  de  Rully,  Hue  de  Dicy, 
Guillaume  Colin,  ÎSicolas  Sautereau  ,  Jacques 
Eraulart,  Guillaume  Le  Breton,  et  autres,  jus- 
ques à  seize,  et  secrétaires,  maistre  Jean  Ra- 
mel,  Guillaume  Barraut,  et  Rosay. 

Environ  les  trois  heures  après  midy  la  reyne 
sortit  hors  dos  tentes ,  laquelle  avoit  devant  elle 
les  conseillers  deux  à  deux.  Quand  elle  et  le  roy 
d'Angleterre  arrivèrent  au  pal  dessus  dit,  l'un 
comme  l'autre,  le  roy  d'Angleterre  prit  la  reyne 
par  la  main,  et  la  baisa,  et  après  madame  Ca- 
therine :  pareillenicnt  les  deux  frères  du  roy 
les  baisèrent,  et  en  les  baisant  lesdils  frères 
baissèrent  lesgenouils  jusques  près  de  terre  : 
ce  fait ,  le  roy  d'Angleterre  prit  la  reyne  par  la 
main ,  et  ensemble  par  pareils  pas  vinrent  en 
la  tente,  où  ils  se  debvoient  assembler  :  là  se 
assirent  la  reyne,  et  le  roy,  chacun  en  son 
siège,  lesquels  esloient  ordonnés  et  parés  ,  pa- 
reillement l'un  comme  Tautre  de  drap  d'or, 
ayans  ciel  dessus,  distans  près  de  deux  toises 
l'un  de  l'autre  :  tellement  que  aisément  ils  se 
pouvoient  ouyr  l'un  l'autre,  quand  ils  parloienl  : 
alors  s'agenouilla  le  comte  de  Warwic,  et  com- 
mença à  parler  à  la  reyne  en  François ,  en 
exposant  en  bref  la  cause  de  leur  assemblée  : 
sans  ce  que  rien  fut  conclud ,  sinon  «  la  prolon- 
))  gation  dos  trefves  jusques  à  huict  jours ,  et 
»  que  chacune  des  parties  se  retireroit  es  villes, 
))  dont  elles  esloyent  parties  :  que  le  roy  et  sa 
»  compagnèe  se  tiendroit  à  Ponloise ,  et  le  roy 
)-  d'Angleterre  à  IMante  :  et  si  l'tme  des  parties 
»  ne  vouloit  entendre  à  trailté,  elle  le  fcroit 
»  sçavoir  à  l'autre  dedans  lesdils  huicls  jours. 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1419) 

»  et  que  encores  les  trefves  dureroienl  huicl 
»  jours  après.  »  De  plus  il  fut  appointé  «  que  le 
»  jeudy  d'après,  les  parties  comparoistroient  en 
))  la  forme  et  manière  qu'ils  estoient,  aux  mes- 
»  mes  lieux,  et  places.  »  Ils  furent  audit  lieu 
depuis  trois  heures  jusques  à  sept  heures  après 
midy.  La  chose  conclue,  le  roy  d'Angleterre 
prit  la  reyne  par  la  main ,  et  s'entrebaiserent 
derechef  l'un  l'autre  comme  cy-devant,  puis 
s'en  allèrent  en  leurs  tentes.  Or  estoit  le  lieu 
ordonné  en  la  manière  qui  s'ensuit.  C'est  à  sça- 
voir, auprès  de  la  porte  de  Meulan  du  co.slé  de 
Pontoise ,  y  avoit  un  pré ,  du  costé  de  la  ri- 
vière de  Seine  d'une  part,  et  de  l'autre  part,  y 
avoit  un  eslang,  au  milieu  estoit  comme  un 
chemin  public.  Ce  pré  fut  divisé  en  trois  par- 
ties :  en  la  première  vers  la  ville,  esloient  les 
tentes  du  roy,  de  la  reyne ,  et  du  duc  de  Bour- 
gongne ,  en  grande  abondance  :  d'autre  costé 
aval  la  rivière,  estoyent  les  tentes  du  roy  d'An- 
gleterre :  en  la  tierce  partie  et  moyenne ,  entre 
les  tentes  des  roys  de  France,  et  d'Angleterre, 
y  avoit  un  champ  moyen  clos,  et  fortifié  de 
fossés,  et  palys,  tellement  fait  qu'on  n'y  pou- 
voit  entrer,  que  par  trois  lieux  :  et  à  chacune 
entrée  y  avoit  bonnes  barrières ,  lesquelles  se 
gardoienl  chacune  par  cinquante  hommes  bien 
armés  et  habillés  :  et  la  partie  du  roy  et  de  la 
reyne ,  qui  estoit  droict  regardant  vers  les  An- 
glois ,  estoit  environnée  de  pieux  joints  comme 
une  ville  fermée.  Tellement  que  nul  n'en  pou- 
voit  approcher  de  lance  ne  de  Iraict  :  et  al- 
loienl  les  pieux  jusques  à  la  rivière  de  Seine. 
De  plus  au  travers  de  la  rivière  en  cet  endroit 
et  aspect  estoient  pieux,  tellement  que  les  ba- 
teaux n'eussent  peu  monter  contremont  :  et  ne 
pouvoil  l'une  partie,  ny  l'autre,  approcher 
ensemble  que  par  le  milieu  du  champ.  Aussi 
le  lieu  des  Anglois  estoit  fossoyé,  et  pallissé  : 
mais  non  si  fortement.  Or  au  milieu  du  champ, 
en  la  partie  ayant  regard  aux  barrières,  qui 
estoyent  aux  tentes  tant  du  roy  de  France  ,  que 
d'Angleterre,  par  lesquelles  entroient  au  champ 
la  reyne,  et  sa  compagnèe,  et  le  roy  d'An- 
gleterre, et  les  siens,  estoit  le  pal  ou  pieu 
haut  seulement  d'un  pied,  où  la  reyne,  et 
le  roy  d'Angleterre  se  renconlroretit,  lequel 
pieu  estoit  distaiit  de  six  loises  de  chacune 
tente  :  et  estoit  dressé  le  pavillon  commun,  où 
ils  dévoient  parler,  que  la  reyne  avoit  donné 
au  roy  d'Anglelerre  :  auquel  pavillon,  ou  lente, 
estoyent  attachés  deux  autres  pavillons,  à  cha- 


(1419) 

cun  bout  un ,  esquels  soparemcnl  la  reyne ,  et 
lo  roy  d'AngIcleiTC  se  rcliioienl  quand  l)on 
leur  seuibloif.  Cris  furent  fuils  publiquement 
par  les  maresciiaux  de  chacune  partie,  «  sur 
»  peine  de  perdre  la  leste,  qu'il  ne  l'ust  dit  ou 
»  proféré  aucunes  paroles  injurieuses  les  uns 
»  aux  autres,  ny  que  sous  ombre  de  promesse 
»  de  foy,  ou  deble,  ou  pour  autre  cause  quel- 
»  conque,  on  n'arrestast,  ou  emprisonnasl  per- 
»  sonne  :  qu'on  ne  jouasl  à  jelter  la  pierre,  ou 
»  luiclast ,  bref  qu'on  ne  li^t  chose  dont  la  com- 
»  pagnée  se  peut  lroul)!er  :  de  plus  qu'on  n'en- 
»  Irasl  en  aucune  manière  au  champ,  sinon 
»  ceux  qui  seroienl  ordonnés,  ou  y  seroicnl 
))  appelles.  »  Contre  laquelle  défense  il  y  eut 
un  Anglois,  qui  cuidant  faire  l'habile,  passa 
par  dessus  la  barrière,  et  entra  au  champ  : 
mais  le  mareschal  du  roy  d'Angleterre  le  fit 
prendre ,  et  ordonna  qu'il  fiist  pendu  et  estran- 
glé,  et  ainsi  fut-il  fait  sur-le-champ. 

Par  plusieurs  journées  se  rassemblèrent  les 
parties  :  il  y  eut  aucunes  difficultés  sur  les  of- 
fres autresfois  faites  par  les  ambassadeurs  du 
roy  :  lesquels  disoient,  «  qu'ils  ne  les  a  voient 
»  pas  fait  si  amples  que  les  Anglois  disoient.  » 
Il  fut  requis  que  le  roy  d'Angleterre  declarast 
ce  qu'il  demandoit  et  reqneroit  :  lequel  de  sa 
propre  bouche  le  dit,  et  requit,  et  depuis  le 
bailla  par  escrit.  C'est  à  sçavoir,  k  qu'on  luy 
))  baillast  et  delivrast  ce  qui  fut  accordé  par  le 
»  traitté  de  Bretigny  auprès  de.Chartres,  lequel 
»  trailté  fut  promis  et  juié  :  et  avec  ce  toute  la 
»  duché  de  Normandie,  tant  ce  qu'il  avoitcon- 
»  queslé,  que  tout  le  demeurant  de  ladite  du- 
»  ché,  et  ce  en  effet  sans  hommage ,  ressort  et 
»  souveraineté ,  et  à  les  tenir  comme  voisin  seu- 
»  lemenl  :  et  il  prendroit  à  femme  madame 
»  Catherine.  «  Sur  quoy  il  fut  reparly  de  la 
part  de  la  reyne  :  «  qu'on  luy  rendroit  res- 
»  ponse.  »  Sur  laquelle  response  qu'on  luy  de- 
voit  faire,  il  y  eut  plusieurs  difficultés  :  car  il  y 
avoit  plusieurs  villes  et  seigneuries  contenues 
au  traitté  de  Bretigny,  qu'ils  n'eussent  pas  aisé- 
ment peu  bailler  ;  parce  que  monseigneur  le 
régent  dauphin  les  tenoit,  et  d'autres  sei- 
gneurs. Et  pource  qu'en  ladite  cedule  baillée 
par  le  roy  d'Angleterre,  y  avoit  plusieurs  obs- 
curités ,  et  ambiguïtés,  la  reyne,  et  le  duc  de 
Bourgongne  envoyèrent  ambassadeurs  vers  le 
roy  d'Angleterre,  pour  avoir  plus  amplement 
son  intention  et  déclaration  par  escrit  des  am- 
biguïtés. 


PAR  JEAN  .IL VENAL  DES  LRSINS. 


553 


Cependant  il  fut  advisé  par  aucuns  que  en- 
cores  valloit-il  mieux  avoir  traitté  avec  monsei- 
gneur le  dauphin  régent,  que  acconqjlir  et  oc- 
troyer ce  que  le  roy  d'Angleterre  demandoit  et 
requeroit,  ce  qu'ils  firent  sçavoir  aux  gens 
dudit  seigneur  :  pour  cesle  cause,  vinrent  à 
Pontoise  messire  'i'anneguy  du  Chastel,  le  sei- 
gneur de  Barbasan  ,  et  autres ,  pour  trailter  de 
la  forme  et  manière  de  paix  :  lesquels  y  avoyent 
grande  volonté,  et  disoient  et  aff'ermoient  que 
aussi  avoit  monseigneur  le  régent  dauphin  leur 
maistre,  et  tous  ceux  de  son  conseil.  Or,  no- 
nobstant leur  venue,  il  fut  ordonné  que  la  ma- 
tière seroit  debatue,  A  sçavoir,  u  lequel  valoit 
»  mieux,  ou  (raicler  à  avoir  paix  avec  les  An- 
»  glois,  et  leur  accorder  ce  qu'ils  demandoient 
»  et  requeroient,  ou  non.»  Pour  ce  faire  furent 
ordonnés  deux  notables  clercs  ,  l'un  nommé 
maistre  Nicolas  Baulin ,  et  l'autre  maisire  .lean 
Rapiol.  Et  tint  Baulin,  «  qu'il  valoit  mieux 
»  traicler  avec  les  Anglois  ,  et  que  le  roy  don- 
»  nast  largement  de  son  domaine.»  Et  soustint, 
«  que  le  roy  pouvait  alliener  de  son  domaine. 
»  et  donner  partie  de  son  royaume  poursi  grand 
»  bien,  comme  pour  paix.  «Ce  fait,  il  monstra 
bien  grandement  et  notablement,  «  queaccor- 
»  der  et  avoir  paix  avec  le  roy  d'Anglelerre 
»  estoit  chose  nécessaire,  veu  la  puissance  des 
»  Anglois,  la  non  puissance  pour  résister  du 
»  roy,  et  du  duc  de  Bourgongne,  et  la  division 
»  entre  le  roy  et  son  fils,  laquelle  n'estoit  pas 
»  taillée  de  finir  :  et  qu'autrement  le  royaume 
))  estoit  taillé  de  changer  de  seigneur.  Que  aussi 
))  bien  le  dauphin  tendoit  à  s'accorder  avec  les 
))  Anglois  :  et  que  si  le  roy  y  avoit  accord ,  le 
»  dauphin  plus  volontiers  feroit  accord  avec 
-»  son  père  :  et  que  la  cité  de  Paris,  et  autres 
»  du  royaume,  voyans  qu'ils  n'auroient  aucune 
»  espérance  de  secours,  feroicnt  comme  Rouen. 
»  Et  que  supposé  qu'on  fust  uny  avec  uionsei- 
))  gneur  le  dauphin  ,  et  qu'il  y  eust  bonne  paix, 
»  ce  seroit  toulesfois  traiter  le  roy  d'Angle- 
»  terre  chose  nécessaire^  veu  qu'autresfois  les 
»  Anglois  avoient  tenu  les  mesmes  places  qu'ils 
»  demandoient,  et  estoient  lors  le  royaume  et  les 
»  subjels  riches,  et  en  bonne  paix  et  tranquil- 
»  iilé,  »  avec  plusieurs  autres  raisons.  IMais- 
Ire  .Tean  Rapiot  au  contraire  voulut  mons- 
Irer,  «  que  selon  le  contenu  delà  cedule  on  ne 
»  devoit  ou  pouvoit  traiter  avec  les  Anglois  : 
»  car  c'esloil  aliénation  apparente,  ce  que  le 
»  roy  ne  pouvoit  ou  devoit  faire,  et  qu'il  avoit 


554 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


(1419) 


»  juré  à  son  sacre  de  non  rien  aliéner  :  outre 
»  qu'i!  n'esloit  pas  en  disposition  ,  veu  sa  ma- 
»  ladie  ,  de  rien  aliéner,  non  mie  d'avoir  ad- 
»  minislration  d'aucune  ciiose,  par  plus  forte 
).  raison,  ny  de  faire  aliénation.»  Ne  aussi 
avec  le  roy  d'Angleterre  de  l'autre  part  :  «  car 
»  non  seulement  il  n'a  aucun  droict  au  royaume 
)i  de  France,  mais  mesme  en  celuy  d'Angle- 
»  terre,  ny  en  chose  qu'il  se  die  avoir,  veu  le 
»  meurtre  fait  par  son  père  en  la  personne  du 
»  roy  Richard  II.  Et  si  quelque  autre  ayant 
»  droict  au  royaumed'Anglcterrel'avoitet  pos- 
»  sedoit  quelque  jour,  on  diroit  que  tout  ce  qui 
>)  auroit  esté  faitseroitde  nulle  valeur  et  eflect, 
»  Et  si  on  pou  voit  traiter  valablement,  si  fau- 
»  droit-il  avoir  le  consentement  de  ceux  qui  y 
»  auroient  inlerest ,  comme  des  vassaux,  et  des 
»  détenteurs  et  possesseurs  d'une  partie  des 
»  terres  qu'on  voudroit  bailler  :  de  plus,  qu'il  y 
»  a  plusieurs  terres ,  que  les  prédécesseurs  du 
))  roy  ont  promis  de  non  aliéner,  et  mettre 
M  hors  de  la  couronne  :  et  que  le  traité  de  Bre- 
»  tigny  fust  trouvé  nul ,  et  qu'il  ne  se  pouvoit 
M  souslenir,  »  avec  plusieurs  autres  raisons. 
Nonobstant  lesquelles  il  fut  conclud  et  délibéré, 
qu'on  devoit  entendre  à  traiter  :  il  y  eut  à  ce 
subjet  plusieurs  allées  et  venues  des  uns  vers 
les  autres ,  et  plusieurs  ambassades  envoyées  : 
et  voulut  parler  le  roy  d'Angleterre  à  part  au 
duc  de  Rourgongne  :  lequel  y  alla,  et  furent 
longuement  ensemble,  puis  s'en  retourna  :  et 
leur  fit  sçavoir  le  roy  d'Angleterre  ,  a  qu'il  es- 
»  toit  très-mal  content,  et  qu'on  monstroit  evi- 
»  demment  qu'on  ne  le  vouloit  tenir  qu'en  pa- 
»  rolles ,  et  qu  il  sçavoit  qu'on  vouloit  traiter 
»  avec  le  dauphin  ,  et  qu'il  avoit  bien  sceu  que 
»  les  ambassadeurs  avoient  esié,  ou  estoient  à 
))  Pontoise;  bref,  qu'on  luy  fist  finale  response.» 
Pour  conclusion  il  fut  advisc,  «  qu'on  luy  ac- 
»  corderoit  ce  qu'il  demandoit  :  mais  aussi  luy 
')  feroit-on  plusieurs  demandes,  et  requestes, 
*)  iarit  au  regard  des  choses  contenues  au  traité 
1)  de  Rretigny,  que  autres.  »  Or  de  toutes  ces 
«hoses  i!  n'y  eut  rien  de  parfait  et  accomply,  et 
pource  on  s'en  passe  en  bref.  Et  après  il  fut  de- 
libéré  par  le  conseil  du  roy,  de  la  reine,  et 
du  duc  de  Rourgongne,  «  qu'on  enlendroit  à 
))  paix  avec  monseigneur  le  dauphin  régent.  « 
Pour  liif|U(!lle  fin  il  y  eut  articles  faits  i)ar  les 
conseils  desdeux  parties,  et  futjinéect  promise, 
dont  il  y  eut  grande  joye  faite  ;\  Paris,  et  te- 
noil-on  la  paix  toute  faite  .  mais  elle  ne  dura 


guieres  :  car  des  séditieux  s'esmeurent  derechef 
à  Paris,  où  l'on  faisoil  pilleries  et  roberies 
comme  cy-devant  :  mesme  y  tenoit-on  pour 
Armagnacs  tous  ceux  presques  qu'on  disoil 
avoir  fait  grande  feste  et  joye  de  ladite  paix. 

En  ce  temps  les  villes  d'Avranches  et  Pon- 
lorson  furent  prises  par  les  gens  de  monseigneur 
le  régent  sur  les  Anglois,  dont  leur  roy  fut  fort 
desplaisant  :  et  si  estoit  venu  à  sa  cognoissance 
que  aucunes  gens  de  guerre  du  duc  de  Rour- 
gongne estoient  dedans  les  ville  et  chastel  de 
Gisors,  dont  le  roy  d'Angleterre  fut  mal  con- 
tent, disant  «que  ce  n'estoit  pas  signe  qu'ils  vou- 
»  lussent  avoir  paix.  »  Pour  ce  subjet  il  fit  as- 
siéger ledit  chasteau  de  Gisors,  et  la  ville  :  les 
assiégés  s'y  defendoient  vaillamment  :  mais 
iceux  enfin  voyans  et  considerans  que  du  duc 
de  Rourgongne  ils  n'auroient  aucuns  secours, 
ny  d'autres  aussi,  ils  délibérèrent  d'entendre  à 
composition  :  et  moyennant  certaine  somme 
d'argent,  qu'ils  eurent  du  roy  d'Angleterre,  ils 
rendirent  la  place  ,  et  s'en  allèrent. 

Le  vingl-huictiesmc  jour  de  juillet,  que  les 
jours  estoient  grands ,  par  faute  de  bon  guet,  et 
bonne  garde ,  les  A  nglois  eschellerent  Pontoise, 
et  entrèrent  dedans  en  assez  grande  quantité. 
En  la  ville  y  avoit  garnison  soubs  le  seigneur 
de  Lisle-Adam,  lequel  estoit  dedans  la  ville  : 
quand  il  ouyt  lebruit,  il  assembla  de  ses  gens  : 
et  y  alla,  et  cuida  chasser  les  Anglois  dehors  : 
à  quoy  il  mit  peine  et  diligence,  et  de  sa  per- 
sonne fit  de  belles  armes  :  mais  à  la  fin  il  ne 
peut  résister,  et  pource  trouva  moyen  de  se  sau- 
ver, et  s'en  alla  à  Lisle-Adam.  Ceux  de  la  ville 
aussi ,  et  les  gens  de  guerre  se  portèrent  vail- 
lamment, et  se  sauva  chacun  le  mieux  qu'il 
peut  :  c'est  chose  à  peine  croyable  de  la  ri- 
chesse que  les  Anglois  trouvèrent  dedans  la 
ville ,  qu'on  disoit  monter  à  deux  millions,  qui 
sont  vingt  fois  cent  mille  escus  :  et  disent  quel- 
ques-uns, que  les  Anglois  y  entrèrent  par  le 
moyen  d'aucuns  de  ceux  de  dedans. 

Le  duc  de  Clarence  envoya  prier,  «  qu'il  eust 
»  sauf-conduitpouraller  visiter  les  corps  saincts 
»  de  sainct  Denys.  »  Ce  qu'on  luy  refusa,  dont 
il  fut  très-mal  content  :  il  usa  de  grandes  me- 
naces ,  par  lesquelles  on  pou  /oit  sçavoir,  «  que 
))  sa  volonté  et  intention  estoit  de  trouver  moyen 
M  d'avoir  la  ville  de  Sainct-Denys.  »  Pour  cette 
cause  on  y  envoya  un  vaillant  chevalier,  nom- 
mé messire  Ponce  de  Chastillon  ,  qui  esti)it 
gascon,  accompagné  de  gens  de  guerre.  Toulcs' 


(1419) 

fois  pource  qu'il  estoil  près  de  Hordeaux  ,  on 
s'en  douta  et  deffîa  aucunement,  et  y  en  eut 
qui  eurent  soupçon  sur  liiy,  qu'il  n'y  fust  pas 
bien  séant  :  parquoy  on  Ten  fit  venir,  et  y  en- 
voya-on en  la  place  le  seigneur  de  Chaslolus  , 
qu'on  disoit  niaresclial  de  France,  el  avec  luy 
[)lusieurs  gens ,  qui  pillèrent  et  dérobèrent  tout 
le  pays ,  et  ceux  de  la  ville  mesmes  -,  et  si  firent- 
ds  les  pauvres  religieux,  et  en  leurs  chambres 
mcltoieiil  leurs  fillettes,  et  en  faisoient  comme 
bordeaux  publics. 

Les  gens  de  monseigneur  le  régent  dauphin 
et  du  duc  de  IJourgongnepilloientetderoboient 
l{.ul  le  pays,  et  faisoient  guerre  les  uns  aux 
autres,  sans  nuire  aucunement  aux  Anglois , 
ny  leur  faire  guerre  ou  dommage  aucun.  Tou- 
tesfois  un  nomme  messirc  Jean  Bigot  le  ving- 
liosme  jour  d'aoust,  estant  sur  les  chanqîs  en- 
viron el  proche  la  ville  de  Mortaing,  et  pareil- 
lement les  Aiigioiis  ,  ils  se  rencontrèrent  et 
combatirent  les  uns  contre  les  autres  bien  as- 
premcnt  :  enfin  par  la  vaillance  dudit  I3igot , 
combien  qu'il  n'eust  guieres  de  gens,  les  Anglois 
furent  desconfits,  dont  il  y  eut  plus  de  quatre 
cens  de  morts,  el  plusieurs  pris  :  el  si  curent 
les  François  les  biens  et  chevaux  desdits  An- 
glois :  il  fut  grande  renommée  de  ladite  des- 
confiture ainsi  vaillamment  faite. 

On  traitoit  tonsjours  la  paix  en  effcct  d'entre 
monseigneur  le  régent  dauphin  et  le  duc  de 
lîourgongne  :  car  s'il  n'y  eusl  eu  que  le  père 
et  le  fils,  elle  eusl  esté  tantost  faite,  comme  i! 
esloit  tout  notoire  :  or,  conune  dit  est,  les  ar- 
ticles furent  faits ,  jurés  el  promis ,  el  ne  falloil 
que  convention  à  cstre  enseuible  pour  parfaire 
la  chose,  et  avoir  bon  amour  et  union  par  en- 
semble. Pour  ce  faire  fut  esleu  le  lieu  de  Mons- 
Ircau  où  faut  Yonne,  comme  la  place  plus  con- 
venable pour  les  parties  :  et  fut  ordonné  que  le 
duc  de  Bourgongne  aurait  le  chasteau,  qui  est 
ber.u ,  grand,  et  bien  fort,  pour  sa  retraite,  el 
y  mettre  ses  gens  5  et  que  monseigneur  le  dau- 
phin auroit  pour  sa  demeure  la  ville  :  outre 
cela,  que  sur  le  pont  d'entre  le  chasteau  el  la 
ville  se  feroient  barrières,  et  au  milieu  une 
manière  dun  parc  bien  fermant,  où  y  auroil 
une  entrée  du  coslé  du  chasteau ,  el  aussi  une 
autre  du  coslé  de  la  ville;  à  chacune  desquelles 
entrées  y  auroil  un  huis,  qui  se  fermeroit  cl 
garderoit  par  leurs  gens  :  et  ainsi  fut  conclud 
qu'il  se  feroit  :  de  plus, .il  y  eut  jour  assigné 
que  les  parties  y  dévoient  e-itre.  Il  y  eut  là  des- 


P.viV  JEAN  JL VENAL  DES  URSINS. 


555 


sus  beaucoup  de  divers  langages,  cl  paroles 
merveilleuses  d'un  coslé  et  d'autre  :  el  disoil- 
on  au  duc  de  Bourgongne,  «  qu'il  ne  s'y  devoil 
»  fier,  s'il  n'estoil  mieux  asseuré  :  car  combien 
»  (|ne  d'un  costé  et  d'autre  chacun  deusl  avoir 
»  douze  personnes  telles  qu'ils  esliroienl  :  tou- 
»  lesfois  il  devoil  considérer  que  le  dau|)tiin 
«n'en  pouvoil  avoir  nuls,  sinon  de  ceux  qui 
«avoient  esté  grandement  endommagés  par 
))  luy,  et  ceux  de  Paris,  cl  ses  gens  et  serviteurs, 
))  lesquels  pourroient  avoir  volonté  de  se  venger 
»  de  la  mort  de  leurs  amis,  meurtris  bien  in- 
»  humainement,  mesmemenl  ceux  qui  avoient 
»  esté  serviteurs  du  feu  duc  d'Orléans.»  Il  y 
en  avoit  un  juif  en  sa  compagnée,  nonuné 
maistre  IMousque  ,  le([uel  fort  luy  conseilloit , 
«qu'il  ny  allasl  point,  et  que  s'il  y  alloit , 
"jamais  n'en  retourneroil.  )>  Aussi  faisoient 
plusieurs  autres  (|ui  luy  conseilloient  îa  mesme 
chose.  Il  y  en  avoit  dautres  aussi  qui  luy  con- 
seilloient qu'il  y  allasl  :  et  il  rcspondit  pleine- 
ment «qu'il  iroil,  el  qu'il  devoil  advenlurer  el 
»  bazarder  sa  personne  pour  si  grand  bien 
»  comme  pour  paix  ,  el  que  comme  que  ce  fusl 
»  qu'il  vouloit  paix  :  cl  que  son  intention  es- 
))loil,  la  paix  faite,  de  prendre  les  gens  de 
»  monseigneur  le  dauphin  ,  lequel  avoit  de 
»  vaillans  cl  sïiges  capitaines,  et  gens  de  guerre, 
»  et  qu'il  combalroit  le  roy  d'Angleterre.  »  En 
disant  «que  Ilennoliu  de  Flandres  combalroit 
»  Henry  de  Lanclastrc.  »  De  l'autre  pari  aussi 
plusieurs  faisoient  grande  difTicullé  de  conseil- 
ler à  monseigneur  le  dauphin  «  qu'il  y  allasl, 
)>  craignans  par  là  que  sa  personne  et  toul  le 
»  royaume,  ne  fusl  mis  à  l'advenlure  :  car  par 
»  toutes  les  manières  que  le  duc  de  Hourgongno 
-)  lenoil ,  c'esloi!  en  etTecl  son  intention  de  vou- 
))loir  usurper  ou  occuper  le  royaume;  oulre 
»  que  en  ses  promesses  foy  aucune  ne  devoil 
H  esire  adjoustee,  n'y  devoil-on  avoir  fiance  : 
«qu'on  sçavoit  les  alliances  qu'il  avoit  avec  le 
))  roy  d'Angleterre  dés  l'an  mille  quatre  cens 
»  el  seize  :  et  encores  ny  avoit  guieres ,  avoient 
»  parlé  eux  deux  tous  seuls  ensemble  devers 
»  ]\îante  :  et  quelque  armée  qu'il  eusl  faite,  il 
»  n'avoit  fait  aucun  desplaisir  au  roy  d'Angle- 
))  terre,  ny  à  ses  gens,  mais  leur  avoit  donné 
»  plusieurs  faveurs  ;  et  en  ellecl  leur  avoit 
»  baillé ,  ou  laissé  prendre  Ponloise  :  et  que  aU: 
))  ducdOrleans  mort,  peu  de  tenq)s  avant  qu'it 
»  le  fisl  luer  en  la  manière  dessus  dite,  il  fit  lo 
»  serment  sur  le  corps  de  Noslre-Scijjucur  sacrée 


55C 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


»  d'eslre  son  vray  et  loyal  parent,  et  promit 
wd'cslre  son  frère  d'armes,  porloit  son  ordre, 
))  et  luy  faisoit  bonne  chère  ,  et  disnerent  en- 
»  semble ,  et  ce  nonobstant  le  fit  tuer  en  la 
))  manière  dessus  dite  :  et  depuis  ladite  mort  il 
«y  avoit  eu  plusieurs  traités  de  paix  jurés  et 
))  promis,  mais  oncques  n'en  avoit  tenu  aucun. 
»  Et  mesmement  le  dernier  de  Tan  mille  quatre 
M  cens  et  dix-huict,  qui  esloit  fait ,  conclud  et 
î)  promis  :  et  soubs  ombre  de  ce ,  et  qu'on 
»  avoit  espérance  que  bonne  paix  fust  faite,  ses 
»  gens  entrèrent  à  Paris,  où  furent  faits  les 
))  meurtres  des  conneslabic  et  chancelier  de 
»  France,  et  autres  dessus  déclarés.  »  Toutes- 
lois  monseigneur  le  dauphin  délibéra  et  con- 
clud nonobstant  les  choses  dessus  dites  d'y 
aller. 

Or  fut  journée  prise  au  vingt-sixiesme  jour 
d'aoust  d'estre  à  Monstereau  :  et  ordonna  mon- 
seigneur le  dauphin  ,  que  le  chastel  dudit  lieu 
fust  baillé  et  délivré  au  duc  de  Bourgongne, 
el  à  ses  gens  :  et  fut  ledit  seigneur  et  régent 
précisément  audit  jour  à  IVIonslcreau  ,  mais  le 
duc  de  Courgongnenon,  lequel  avoit  fait  par- 
tir le  roy,  la  reyne,  et  madame  Catherine,  el 
aller  à  Troyes  où  ils  estoient:  après  il  vint  au- 
dit chasiel  de  Monstereau  le  dixiesme  jour  de 
septembre  ,  d'où  il  fil  sçavoir  sa  venue  à  mon- 
seigneur le  dauphin:  après  quoy  chacun  d'eux 
s'en  vint  accompagné  de  dix  seigneurs,  au  lieu 
où  la  convention  se  devoit  faire:  mondit  sei- 
gneur le  dauphin  avoit  avec  luy  messire  Tan- 
neguy  du  Chastel,  les  seigneurs  de  Barbasan 
et  de  Couvillon,  le  vicomte  de  Narbonne ,  Ba- 
taille, et  autres  jusques  audit  nombre.  Pareil- 
lement ledit  duc  de  Bourgongne  avoit  le  sei- 
gneur de  Saint-Georges,  Thoulongeon,  le  sei- 
gneur de  Montagu,deNouaille8  frère  du  cap- 
tai de  Buch,  qu'on  tenoit  Anglois,  Gascon,  et 
autres  Jusques  audit  nombre.  Ils  furent  d'un 
costé  et  d'autre  visités,  et  n'avoient  pas  plus 
l'un  que  l'autre  de  harnois,  ou  armures,  c'est 
i\  sçavoir  seulement  haubergeons  el  espées  : 
(juand  ils  furent  entrés ,  ils  mirent  garde  aux 
deux  huis,  chacun  de  ses  gens.  Monseigneur  le 
dauphin  à  celuy  qu'il  entra  du  costé  de  la  ville, 
el  le  duc  de  Bourgongne  à  celuy  (pii  estoit  du 
r.osté  du  chastel-  puis  quand  l(nis  furent  entrés, 
on  en  dit  et  raconte  diversement  de  plusieurs 
manières  de  paroles  el  de  langages:  car  ceux 
(jui  estoient  allectés  el  attachés  au  party  du 
duc  de  Bourgongne,  disent  que  (pianJ  le  duc 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  {1419; 

de  Bourgongne  veid  monseigneur  le  dauphin, 
il  s'agenouilla  ,  el  luy  fit  la  révérence  et  hon- 
neur qui  lui  apparlenoit,  en  disant:  «  Monsei- 
»  gneur,  je  suis  venu  à  vostre  mandement, 
))  vous  sçavez  la  désolation  de  ce  royaume  ,  el 
»  de  vostre  domaine  à  venir;  entendez  à  la  re- 
»  paralion  d'iceluy  :  quant  à  moi  je  suis  prest 
))  et  appareillé  d'y  exposer  le  corps  et  les  biens 
»  de  nioy ,  et  de  mes  vassaux ,  subjels ,  el 
»  alliés,  M  et  que  lors  monseigneur  le  dauphin 
osta  son  chapeau,  le  remercia,  et  luy  dit  qu'il 
se  levast:  el  qu'en  se  levant  il  fit  un  signe  à 
ceux  qui  esloient  avec  luy  :  et  lors  que  messire 
Tanneguy  du  Chasiel  vint  près  de  luy  el  le 
poussa  par  les  espaules,  luy  disant:  «  Passez 
outre,  »  en  frappant  d'une  hache  sur  sa  teste,  el 
que  de  celle  sorte  il  le  tua.  Si  y  en  eut  un  autre 
nommé  le  seigneur  deKouailles,  qui  fut  aussi 
frappé  h  mort,  tellement  que  au  bout  de  trois 
jours  il  alla  de  vie  à  trespassement.  IMais  d'au- 
tres disent  bien  autrement,  c'est  à  sçavoir  que 
monseigneur  le  dauphin,  quand  ils  furent  arri- 
vés au  parc,  parla  le  premier,  el  dit  au  duc  de 
Bourgongne  :  «  Beau  cousin,  vous  sçavez  que 
»  au  traité  de  la  paix  naguicres  faite  à  IMelun 
»  entre  nous,  nous  fusnies  d'accord  que  dedans 
»  un  mois  nous  nous  assemblerions  en  quel- 
»  que  lieu  ,  pour  traiter  des  besongnes  de  ce 
»  royaume  :  et  pour  trouver  manière  de  résister 
»  aux  Anglois,  anciens  ennemis  de  ce  royaume: 
»  ce  que  vous  jurastes  et  promisles  faire  :  el  fut 
»  esleu  ce  lieu,  où  nou-r.  sommes  venus  au  jour 
»  diligemment,  et  vous  y  avons  attendu  quinze 
»  jours  entiers  :  pendant  lequel  temps  nos  gens 
))  el  les  vostres  font  au  peuple  du  mal  beau- 
))  coup  ,  et  nos  ennemis  tousjours  conqueslcnl 
»  pays  :  si  vous  prie,  que  nous  advisions  re 
»  qu'on  pourra  faire.  Je  tiens  la  paix  de  par 
»  nous  desja  loule  faite ,  ainsi  que  Pavons 
»  ja  juré  et  promis  :  c'est  pourquoy  trouvons 
»  moyen  de  résister  aux  Anglois.  »  Alors  le  duc 
respondil,  «  qu'on  ne  pourroil  rien  adviser  ou 
»  faire  sinon  en  la  présence  du  roy  son  père, 
»  el  qu'il  falloit  qu'il  y  vml.  »  Surquoy  ledit 
seigneur  très-doucement  lui  dit,  «  qu'il  iroit 
»  par  devers  monseigneur  son  père,  quand  bon 
))  luy  sembleroit,  el  non  mie  h  la  volonté  du  duc 
»  de  Bourgongne:  el  qu'on  sçavoil  bien  que  ce 
»  qu'ils  feroienl  eux  deux  que  le  roy  en  scroil 
»  content.  »  Il  y  eut  aucunes  aulros  paroles  en 
suite:  puis  s'approcha  ledit  de  Nouailles d'ice- 
luy duc,  ([ui  r<)Ugiss(iit ,  el  locjucl  dit:  u  IMon- 


(H19) 

«seigneur,  quiconque  le  veuille  voir,  vous 
M  viendrez  à  présent  i\  voshe  père,  »  en  Iiiy 
ouidant  niellre  la  ui;iin  gauche  sur  luy,  el  de 
Taulre  lira  son  C8[)cc  comme  à  nioilié:  mais 
lors  ledit  messire  Tannegny  prit  monseigneur 
le  dauphin  entre  ses  bras ,  et  le  mil  hors  de 
riiuis  de  l'entrée  du  parc.  Puis  y  en  eut  qui 
frappèrent  sur  le  duc  de  IJourgongnc  ,  et  sur 
ledit  seigneur  de  Nouailles,  qui  allèrent  tous 
deux  de  vie  à  Irespassement  :  ceux  du  chastel 
qui  estoicnt  au  plus  prùs  de  Thui's  du  parc , 
onc(pies  ne  s'en  esmeurent,  cuidans  «  que  ce 
»  fust  tnonseigneur  le  dauphin  qu'on  eust  tué.  » 
Là  estoit  Charles  de  IJourbon  avec  le  duc  de 
Bourgongnc,  qui  fut  bien  joyeux  de  s'en  venir 
avec  monseigneur  le  dauphin:  mais  que  ledit 
seigneur  dauphin  en  sceut  rien,  ne  qu'il  y  eust 
entreprise  de  faire  ce  meurtre ,  on  dit  que  ja 
ne  sera  sccu,  ny  trouvé  que  messire  Tanneguy 
du  Chastel  y  mit  oncques  la  main,  lequel  ne 
lascha  que  à  sauver  son  maistre:  de  laquelle 
mort  soudaine  mondit  seigneur  le  dauphin  fut 
au  contraire  tres-desplaisant ,  ainsi  que  plu- 
sieurs autres  gens  lenans  son  parly.  Ceux  tou- 
lesfois  qui  estaient  extrêmes ,  et  passionnés 
pour  le  party  d'Orléans,  disoient  «  que  c'estoit 
»  punition  divine,))  et  plusieurs  autres  choses 
qui  guieres  ne  valloienl,  et  qu'il  ne  faut  ja  re- 
citer: les  autres  donnoient  blasme  à  ceux  qui 
cstoient  avec  le  duc  de  Eourgongne  :  car  il  n'y 
eut  oncques  celuy  qui  se  mit  en  peine  de  dé- 
fendre son  maistre ,  sinon  ledit  seigneur  de 
Nouailles,  qui  y  fut  tellement  blessé  qu'il  en 
mourut.  Ils  estoient  dix  de  son  costé  ,  et  ceux 
qui  demeurèrent  des  gens  de  monseigneur  le 
dauphin  n'estoient  que  quatre:  caries  autres 
se  retirèrent,  et  allèrent  après  leur  maistre,  et 
messire  Tanneguy,  qui  l'emporloit.  Or  il  fut 
nouvelles ,  el  courut  un  bruit  en  la  ville  et  au 
chastel  mesmes  que  c'estoit  monseigneur  le 
dauphin  qui  estoit  mort:  pour  cette  cause  il 
monta  à  cheval,  c-1  se  iiionstra  à  ses  gens  :  el  fu  - 
rent  pris  par  aucuns  compagnons  les  seigneurs 
de  Sainct-Georges,  Thoulongcon,  et  autres  : 
ceux  qui  estoient  au  chastel  s'en  allèrent:  tou- 
lesfois  un  nommé  Pliilippes  Jossequin,  qui  es- 
toit au  duc  de  Bourgongne  des  plus  prochains, 
s'en  vint  avec  monseigneur  le  dauphin,  par  le- 
quel on  sceut  plusieurs  choses  de  la  volonté 
(|u'avoit  le  duc  do  Bourgongne. 

Après  le  Irespassement  dudit  duc  de  Bour- 
gongne arrivé  en  la  manière  dessusdilc,  plu- 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  T  BSL\S. 


557 


sieurs  (pii  estoient  là  venus  de  Paris  s'en  re- 
tournèrent: et  monseigneur  1(^  dauphin  prit  son 
chemin  vers  le  Berry  :  auparavant  il  escrivil  h 
la  ville  de  Paris  «  les  causes  et  manières  comme 
))  le  duc  de  Bourgongne  avoit  esté  tué,  que  no- 
»  nobstiuit  cela,  on  ne  de  voit  pas  laisser  d'en- 
»  tendre  à  paix  ,  et  qu'il  estoit  presl  do  faire 
»  tout  ce  qu'il  conviendrait  lu  dessus.  »  31ais 
ils  n'en  tinrent  compte,  etfurent  en  plus  grande 
rigueur  et  opiniastreté  que  jamais,  mesmes  ils 
conlinuerenl  de  faire  en  la  ville  les  maux  qu'ils 
avoient  accoustumé  de  faire  par  le  passé.  Or 
combien  (]ue,  entant  que  touche  la  mort  dudit 
duc  de  Bourgongne,  plusieurs  ayent  escrit  en 
diverses  manières,  lescpiels  n'en  sçavoienlque 
par  ouyr  dire ,  et  les  presens  mesmes  n'en  eus- 
sent bien  sceu  déposer,  car  la  chose  fut  trop 
soudainement  faite  :  toutesfois  il  n'y  eut  onc- 
ques personne  qui  chargeast  monseigneur  le 
dauphin  qu'il  en  fust  consentant,  n'y  que  avant 
l'entrée  au  parc  y  eut  aucune  délibération  à  ce 
dessein,  ny  que  aucuns  de  ceux  qui  entrèrent 
avec  luy  eussent  volonté  de  faire  ce  qui  fut  fait  : 
et  pource  qu'on  chargea  fort  messire  Tanne- 
guy du  Chastel,  d'avoir  fait  le  coup ,  il  s'en  fit 
excuser  devers  le  duc  de  Bourgongne  ,  Philip- 
pes,  en  allermant  comme  preud'homme  cheva- 
lier doit  faire,  «  que  oncques  ne  le  fit,  ne  fut 
))  consentant  de  faire  :  cl  que  s'il  y  avoit  deux 
»  gentilshommes  qui  le  voulussent  maintenir  , 
))  il  estoit  prest  de  s'en  défendre,  el  de  les  com- 
»  balre  l'un  après  l'autre.  ))  Sur  quoy  il  n'y 
eut  personne  qui  respondit.  Il  est  à  noter  que 
ceux  qui  entrèrent  au  parc  tant  d'un  costé  que 
d'autre  avoient  pareils  harnois,  c'est  à  sçavoir 
espécs  et  haubergeons  :  et  tous  ceux  du  costé 
du  duc  de  Bourgongne  estoient  vaillans  cheva- 
liers ,  et  escuyers  :  aussi  bien  estoient  ceux  du 
costé  de  monseigneur  le  dauphin  :  excepté  son 
chancelier,  maistre  Robert  Le  Maçon,  elle  pré- 
sident de  Provence,  qui  n'avoient  pièce  de  har- 
nois :  et  ledit  messire  Tanneguy ,  et  autres 
excepté  quatre,  ne  tendirent  el  pensèrent  que 
a  sauver  monseigneur  le  dauphin.  Et  ceux  de 
monseigneur  de  Bourgongne  estoient  dix,  qui 
deussent  avoir  revanche  leur  maistre,  ou  vengé 
sa  mort  sur  lesdits  quatre  :  lesquels  quatre  es- 
toient Bataille,  messire  Robert  de  Loire,  le  vi- 
comte de  Narbonnc,  et  Frottier ,  dont  les  trois 
premiers  confessoient  bien  «  qu'ils  avoient  mis 
))  la  main  sur  feu  monseigneur  de  Bourgon- 
»  gne.  ))  Et  quand  on  leur  demanda  pourquoy 


558 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


ils  avjicnl  fait  Iecoup,ilsrespondirent  «  qu'en 
»  leur  conscience  ils  virent  que  le  duc  de  Bour- 
»  gongne  approchoit  de  monseigneur  le  dau- 
»  phin  ,  et  aussi  le  seigneur  de  Nouailles ,  en 
»  tirant  à  moitié  son  espée,  que  lors  Loire  et 
»  Narbonne  frappèrent,  et  que  Bataille  dit:  «Tu 
))  couppas  le  poing  à  mon  maislre,  et  je  te 
»  coupperay  le  lien.  »  Au  regard  du  seigneur 
de  Nouailles,  frère  du  captai  de  Buch,  Frotlier 
le  frappa  et  navra.  Les  aucuns  disent  que  les 
trois  dessus  nommés  avoienl  esté  à  feu  mon- 
seigneur d'Orléans,  etqu  ils  avoient  ensemble 
precogité  et  délibéré  de  le  tuer  s'ils  y  voyoient 
leur  advanlago,  pource  qu'il  avoit  fait  mourir 
leur  maistre.  Quoy  qu'il  en  soit,  il  est  constant 
que  du  cas  advenu  ,  ainsi  que  dit  est,  monsei- 
gneur le  dauphin  en  fut  trôs-desplaisant,  et 
ceux  qui  esloient  en  sa  compagnée  gens  de 
bien ,  cognoissans  qu'il  n'en  pouvoit  venir  que 
tout  mal.  H  fut  demandé  à  Frolticr  pourquoy 
il  s'adressa  plustost  au  seigneur  de  Nouailles  , 
que  à  un  des  autres  :  il  rcspondit  «  qu'il  luy  vit 
»  tirer  l'espée,  en  disant  Sainct-George!  »  qui 
estoit  le  cry  des  Anglois:  ledit  de  Nouailles  es- 
loit  frcrc  du  captai  de  Bucli ,  Anglois  ,  ainsi 
que  dit  est,  combien  qu'il  eust  deux  frères  Fran- 
çois, c'est  à  sçavoir,  le  comte  de  Foix  ,  et  le 
comte  de  Comminge.  Celuy  qui  a  rédigé  par 
escrit  ce  que  dit  est  au  vray  le  mieux  qu'il  a 
peu,  parla  à  un  des  plus  notables  hommes  du 
conseil ,  qu'eut  monseigneur  de  Bourgongne  , 
Jean  ,  en  luy  demandant,  «  comment  son  mais- 
»  tre  alla  à  ladite  assemblée,  qu'il  ne  fut  mieux 
»  accompagné,  et  n'eut  bien  pourveu  à  éviter 
»  tout  inconvénient.  »  H  respondit  en  parlant 
pleinement,  «  que  plusieurs  de  son  conseil  le 
))  induisoient  assez  ,  à  ce  qu'il  n'y  allast  point , 
»  mesmement  qu'il  y  avoit  un  juif  qu'il  luy  dit 
»  (comme  il  vient  d'estre  recité)  que  quoy  que 
))  ce  fust ,  (ju'il  n'y  allast  point,  et  luyaffcrmoit 
»  que  s'il  y  alloit,  qu'il  y  mourroit.  En  outre 
»  qu'il  avoit  avec  luy  un  nommé  Phili|)pes  .Tos- 
Msequin,  lequel  il  croyoiî  fort,  qui  le  induisoit 
»  d'y  aller  :  et  qu'une  dame  nommée  la  dame  de 
))Giac,  avec  ledit  Jossequin  pareillement  luy 
»  donna  principalementmouvementdece  faire: 
»  et  quand  le  duc  eut  ouy  d'un  costé  et  d'autre 
»  tout  ce  qu'on  luy  voulut  dire,  il  conclud  qu'il 
»  iroit:  et  ce  d'un  bien  grand  courage,  et  désir 
»  d'avoir  paix:  parquoy  il  ne  craignoit  point 
»  d'exposer  sa  personne  pour  un  si  grand  bien  : 
))  et  qu'il  disoit  que  quand  monseigneur  le  dau- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (14 18) 

))  phin  cl  luy  seroienl  d'accord,  que  Hennolin 
»  de  Flandres  ozeroit  bien  combatre  Henry  de 
»  Lenclastre  :  et  auroil  en  sa  compagnée  ces 
»  deux  vaillans  capitaines,  le  seigneur  de  Bar- 
))basan,  et  messire  Tanneguy  du  Chastel ,  et 
»  les  autres  tenans  le  party  dudit  monseigneur 
»  le  dauphin  :  et  que  si  on  le  tuoit  en  allant  à  la- 
»  dite  assemblée,  qu'il  se  tiendroit  pour  mar- 
V  tyr  :  et  de  faicl  y  alla ,  et  y  fut  tué  en  la  ma- 
n  niere  dessusdite.  »  Aucuns  autres  disoient 
«  que  veu  aussi  le  meurtre  qu'il  fil  en  la  per- 
»  sonne  du  duc  d'Orléans  ,  et  les  meurtres 
»  faits  à  Paris ,  que  c'estoit  un  jugement  de 
wDieu.  » 

Quand  le  nouveau  duc  de  Bourgongne,  non?>- 
mé  Philippes,  sceut  la  mort  de  son  père,  il 
fut  moult  dolent  et  desplaisanl,  el  non  sans 
cause  :  et  assembla  son  conseil  pour  sçavoir 
ce  qu'il  avoit  à  faire.  De  plus  il  envoya  vers  le 
roy  d'Angleterre,  pour  traiter  de  paix ,  voire 
plus  ample  que  son  père  ne  luy  avoit  offert  : 
et  en  ceste  espérance,  furent  faites  trcfves  entre 
le  duc  de  Bourgongne,  au  nom  du  roy  dont  il 
abusoit,  et  le  roy  d'Angleterre  ;  et  se  tinrent 
leurs  gens  «comme  tous  d'un  nifsme  party 
»  Anglois  el  Bourguignons ,  pour  faire  guerre 
»  mortelle  à  monseigneur  le  dauphin ,  et  à 
»  ceux  qui  tenoienl  son  party,  »  pour  et  afin 
de  se  venger  de  ladite  mort.  Et  esloient  où 
firent  lesdites  trefvcs  jusques  à  Pasques  ensui- 
vant :  et  en  faisant  lesdites  Irefves ,  leur  fut 
baillé  par  les  gens  dudit  duc  de  Bourgongne 
le  pont  de  Beaumont. 

Les  places  de  Dampmartin  el  de  Tremblay 
furent  délaissées  par  les  François ,  el  y  entrè- 
rent les  Anglois  et  Bourguignons. 

Après  le  duc  de  Bourgongne  eut  Crespy  en 
Valois. 

Et  faisoienl  ainsi  le  pis  qu'ils  pouvoient  es 
terres  du  duc  d'Orléans ,  qui  estoit  prisonnier 
en  Angleterre,  et  ne  pouvoit  bonnement  pour- 
voir à  les  défendre  et  garder. 

Nonobstant  les  Irefves  prises  avec  les  An- 
glois, les  vivres  esloient  si  chers  à  Paris  que 
le  sextier  de  fourmont  valoil  onze  francs  d'or, 
et  y  esloient  les  habitans  en  Irés-grande  néces- 
sité. 

En  ce  temps  messire  Robinet  de  Bracque- 
mont ,  admirai  d'Espagne  ,  se  mit  sur  la  mer, 
lequel  avoit  d'assez  grands  navires  garnis  de 
vaillantes  gens  de  guerre  sur  la  mer,  entre  au- 
tres y  estoit  le  baslard  d'Alençon.  Ils  ronron- 


(1419) 

trerenl  les  Anglois  et  conibalirenl  les  uns  contre 
les  autres  assez  asprement  et  longuement  :  fina- 
lement les  François  et  Espagnols  eurent  la  vic- 
toire, et  y  moururent  bien  sept  cens  Anglois , 
outre  plusieurs  de  pris  ,  avec  aucuns  de  leurs 
vaisseaux  qui  furent  amenés  vers  La  Rochelle; 
spécialement  y  fit  grande  occision  d'Anglois 
le  bastard  d'Alençon  ;  auquel  pour  costc  cause 
le  roy  d'Angleterre  manda,  «  qu'il  estoit  bien 
»  esbahy  pourquoy  il  prenoit  plaisir  à  ainsi 
))  tuer  ses  gens  ,  quand  il  les  prenoit.  »  Et  il 
luy  fit  response,  «  que  c'estoit  pour  venger  la 
»  mort  de  son  frère  :  lequel  a  voit  esté  par  eux 
»  occis.  » 

Les  trefves,  comme  dit  est,  estoienl  entre 
les  deux  roys,  sans  v  comprendre  monseigneur 
le  régent,  ny  ses  gens,  lesquels  faisoienl  le 
mieux  qu'ils  pouvoient ,  de  porter  dommage 
aux  Anglois  et  Bourguignons.  Or  en  une  cer- 
taine journée ,  le  comte  de  Willy  fut  envoyé  à 
Paris ,  pour  sçavoir  quel  traitté  on  vouloit 
faire ,  lequel  estoit  en  grande  compagnée  de 
gens,  et  pompe  d'habillemens  tant  de  gens  que 
de  chevaux.  D'advenlure  il  y  avoit  des  gens 
de  monseigneur  le  dauphin  sur  les  champs  qui 
le  rencontrèrent,  et  prirent  luy,  ses  gens  ,  et 
ses  chevaux,  et  biens.  La  chose  vint  à  la  co- 
gnoissance  du  roy  d'Angleterre,  qui  en  fut 
fort  desplaisant,  et  Irôs-impatiemment  le  porta. 
Le  dixiesme  jour  de  février  le  duc  de  Bre- 
tagne s'en  alloit ,  comme  on  disoit ,  par  aucunes 
places  de  sa  duché  :  et  estoit  commune  renom- 
mée qu'il  s'en  alloit  disner  à  Chantoceaux,  et 
y  voir  la  comtesse  de  Poinlievre.  Or  en  allant, 
le  rencontrèrent  le  comte  de  Poinlievre  et  son 
frère  le  seigneur  d'Avaugour,  lesquels  le  pri- 
rent, et  le  menèrent  à  Coudray-Salbart  en 
Poictou.  La  commune  renommée  estoit  que  la 
cause  de  cette  prise  estoit ,  «  pource  qu'ils  le 
))  reputoient  tenanl  le  party  du  roy  d'Angle- 
»  terre  :  car  il  luy  avoit  fait  hommage  et  ser- 
»  ment  :  »  Mais  neantmoins  depuis  il  avoit  en- 
voyé vers  monseigneur  le  dauphin  régent, 
lequel  fut  aucunement  content  de  luy.  Les 
Bretons  aussitost  se  mirent  sus ,  et  «  comme 
»  bons  ,  vrays  ,  et  loyaux  subjets ,  »  abatirent 
les  places  qu'on  disoit  appartenir  audit  comte 
de  Pointievre  :  mesme  ils  prirent  et  emprison- 
nèrent le  jeune  frère  dudit  comte ,  lequel  ils 
mirent  en  bien  dure  prison ,  combien  qu'il  n'en 
sçavoit  rien  ,  et  en  estoit  pur  et  innocent  :  et 
combien  qu'on  veuille  dire  que  la  place  de 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


559 


Chantoceaux  estoit  en  Poictou ,  et  non  point  en 
Bretagne ,  les  Bretons  toutesfois  y  mirent  le 
siège,  et  la  prirent  et  abbatircnt. 

Le  seigneur  de  Legle,  qui  estoit  second  fils 
de  Poinlievre  ,  estoit  lors  en  Limosin  ,  où  ils 
y  avoient  plusieurs  belles  terres  et  seigneuries  : 
auquel  ladite  prise  d'iceluy  duc  despleut  fort , 
et  trouva  manière  par  certains  moyens ,  que  le 
duc  fusl  délivré ,  et  retourna  en  son  pays. 
Neantmoins  retint-on  en  Bretagne  leur  dit  frère, 
tellement  qu'il  en  devint  conrime  aveugle.  Au 
reste  des  choses  promises  par  le  duc  de  Breta- 
gne au  seigneur  de  Legle,  rien,  ou  peu  en 
tint-il,  dif.ant  ce  duc  «que  au  temps  des  pro- 
»  messes  il  estoit  prisonnier,  et  que  toutes  les 
»  promesses ,  qu'il  avoit  faites ,  dévoient  estre 
»  réputées  nulles.  »  Et  disoient  ensuite  là  dessus 
aucuns ,  «  qu'il  estoit  bien  employé ,  veu  qu'on 
l'avoit  délivré  si  légèrement,  m 

En  ce  temps  fut  pris  par  ceux  delà  garnison 
de  Dreux ,  le  cliastel  de  Croisi ,  où  estoit  pri- 
sonnier messire  Ambroise  deLore,  lequel  y 
avoit  esté  détenu  bien  onze  mois.  Il  s'en  alla  en 
après  au  pays  du  Maine ,  où  il  fut  fait  capitaine 
de  Saincte-Susanne ,  qui  estoit  la  place  la  plus 
prochaine  des  frontières  des  Anglois. 

Le  feu  duc  de  Bourgongne  avoit  de  par  le 
roy  envoyé  au  pays  de  Languedoc  le  prince 
d'Orenge  :  mais  quand  monseigneur  le  dau- 
phin fut  party  de  Monstereau  où  faut  Yonne, 
et  venu  ès-marches  de  Berry,  il  envoya  prier 
le  comte  de  Foix,  qu'il  prist  le  gouvernement 
dudit  pays  de  Languedoc  ,  et  qu'il  luy  en  com- 
mettoil  la  garde.  Ce  que  ledit  comte  fit  volon- 
tiers, et  se  mit  sus ,  et  en  chassa  hors  ledit 
prince  d'Orenge.  Or  ce  comte  gouverna  telle- 
ment ledit  pays,  que  monseigneur  le  dauphin 
n'en  avoit  rien ,  ou  peu  de  profil  ;  pource  ledit 
seigneur  délibéra  d'y  aller  en  personne ,  et  de 
faict  y  fut,  et  prit  le  gouvernement  pourluy- 
mesme,  en  l'oslant  audit  comle  de  Foix.  Il 
trouva  neantmoins  résistance  en  deux  places, 
l'une  à  Nismes,  et  l'autre  au  Pont-Sainct-Es- 
prit.  Il  mit  le  siège  devant  Nismes,  qui  se 
défendit  fort  au  commencement  :  mais  eux 
cognoissans  enfin  qu'ils  n'estoient  pas  assez 
puissans  ni  suffisans  d'y  résister,  ils  voulurent 
traiter;  et  à  ce  subjet  essayèrent  et  tentèrent 
plusieurs  moyens ,  finalement  ils  se  rendirent 
à  la  volonté  de  monseigneur  le  dauphin  :  mais 
pour  la  grande  rébellion  qu'il  y  trouva,  une 
grande  partie  des  murs  fut  abbatue  :  et  corn- 


560 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


bien  que  durant  le  siège  y  en  eut  de  morts  et 
de  pris,  loutesfois  on  en  prit  cncores  des  plus 
rebelles,  qui  furent  exécutés  et  mis  à  mort.  Le 
semblable  fut  fait  au  Pont-Saincl-Esprit  :  et 
par  ainsi  tout  le  pays  fut  réduit  en  lobcissance 
de  monseigneur  le  dauphin. 

1420. 

]/an  mille  quatre  cens  et  vingt,  le  duc  Phi- 
lippes  de  Bourgongne  par  mauvais  conseil, 
comme  dessus  a  esté  dit,  délibéra  d'avoir  paix 
avec  le  roy  d'Angleterre,  ancien  ennemy  de  la 
couronne  de  France  et  du  royaume,  bien  mer- 
veilleuse et  honteuse,  et  mesme  de  nulle  valeur, 
utilité  et  profit  pour  luy.  Et  disoient  aucuns, 
que  celuy  qui  a  escrit  sur  ces  matières,  et  dont 
on  a  extraict  les  choses  dessusdites,  et  cy-aprés 
desclarées,  estoit  Armagnac  ,  lequel  y  a  mis 
à  son  pouvoir  la  vraye  vérité.  Fresques  tout 
son  temps  il  avoit  esté  serviteur  du  feu  duc  de 
Bourgongne  :  mais  quand  il  eut  veu  que  son 
fils  vouloit  mettre  le  royaume  et  la  couronne  es 
mains  des  dessusdits ,  il  délaissa  le  service 
coi7ifnensaI  de  sondit  fils,  et  se  retira  en  son 
pays  dont  il  estoit  natif,  sçavoir  au  diocèse  de 
Chaaions ,  où  là  il  a  continué  d'escrire  le  moins 
mai  qu'il  a  peu,  selon  ce  qu'on  luy  a  rapporté. 
En  effect ,  lesdits  roy  d'Angleterre  et  duc  de 
Bourgongne  firent  paix  ferme  ensemble  ;  par 
laquelle  ledit  duc  luy  bailla  la  ville  de  Paris, 
et  bien  seize  cités,  car  quasi  tout  estoit  en  l'o- 
béissance d'iceluy  duc  de  Bourgongne.  Lors  il 
souvint  a  celuy  qui  escrivoit,  de  ce  qu'il  a  cy- 
dessus  escrit  des  visions  veues  par  bonnes  créa- 
tures, recitées  en  la  chambre  de  maistre  Eus- 
taclie  de  Pavilly,  des  trois  soleils  :  car  en  effet 
il  y  eut  trois  roys  en  France,  c'est  à  sçavoir 
France ,  Angleterre  et  monseigneur  le  dau- 
phin :  et  si  portoit  et  excitoit  bien  le  roy  d'An- 
gleterre le  roy  de  France  ,  »  de  vouloir  oster  à 
»  son  seul  fils  le  royaume  :  »  de  sorte  que  par 
là  tout  le  pays  de  par  deçà  la  rivière  de  Loire 
estoit  tout  noir  et  obscur  :  car  ils  se  mirent 
tous  en  l'obeïssance  des  Anglois.  Mais  celuy  de 
delà  demeura  pur  et  net  en  l'obeïssance  de 
monseigneur  le  dauphin.  Or  il  est  bien  à  con- 
sidérer que  ledit  seigneur  ne  fut  oncques  en 
volonté,  que  d'avoir  paix,  et  estoit  tout  son  de- 
sir  que  de  l'avoir  ,  aussi  l'avoit-il  juré  dés  le 
septiesme  jour  de  juillet  de  l'année  passée,  et 
confirmé  le  dernier  jour  -,  mesme  elle  fut  pu- 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (H20) 

bliée  à  Paris:  et  après  ledit  cas  advenu  d'icelle 
mort,  il  escrivit  à  Paris  au  vray  la  manière  et 
occasion  de  ce  meurtre,  en  leur  faisant  sçavoir 
qu'il  esioit  content  de  tenir  le  traité  et  accord  : 
ce  qu'ils  ne  voulurent  faire.  Au  contraire  ledit 
duc  Philippes  de  Bourgongne  et  le  roy  d'An- 
gleterre firent  paix ,  comme  dit  est  :  puis  ledit 
roy  d'Angleterre  envoya  à  Troyes  les  comtes  de 
Kent  et  de  Warwic,  le  seigneur  de  Roberforl, 
et  maistre  Jean  Dole ,  pour  traiter  le  mariage 
de  luy  avec  madame  Catherine  fille  du  roy.  Fi- 
nalement l'accord  fut  fait,  et  le  mariage  accor- 
dé au  \ingt-troisiesme  jour  de  mars,  l'an  mille 
quatre  cens  dix-neuf.  Le  vingliesme  jour  de 
may  entra  et  arriva  ledit  roy  d'Angleterre  à 
Troyes,  armé  et  grandement  accompagné.  Là 
fut  fait  et  parfait  le  traité,  «que,  après  la  mort 
))  du  roy,  il  devoit  avoir  le  royaume  de  France  : 
»  et  que  doresnavant  il  s'appelleroit  régent  et 
»  héritier  de  France.  »  Il  y  eut  en  outre  plu- 
sieurs promesses  faites,  qu'il  ne  faut  ja  reciter 
pour  l'iniquité  et  mauvaisetié  d'icelles  :  et  toutes 
gens  d'entendement  doivent  le  tout  reputerdc 
nulle  valeur  ou  effect. 

Le  deuxiesme  jour  de  juin,  ledit  roy  d'An- 
gleterre espousa  ladite  madame  Catherine ,  et 
voulut  que  la  solemnité  se  fist  entièrement  se- 
lon la  coustume  de  France.  Ils  allèrent  en  la 
parroisse ,  c'est  à  sçavoir  à  Sainct-Jean  de 
Troyes,  où  là  les  espousa  maistre  Henry  de  Sa- 
voisy  ,  soy  disant  archevesque  de  Sens.  Et  au 
lieu  de  treize  deniers  il  mit  sur  le  livre  treize 
nobles.  Et  à  l'offrande,  avec  le  cierge,  ils  of- 
frirent chacun  trois  nobles  -,  de  plus  il  donna  à 
ladite  église  de  Sainct-Jean  deux  cens  nobles; 
et  furent  les  soupes  au  vin  faites  à  la  manière 
accoustumée,  et  le  lict  bénit. 

En  suite  on  fil  crier  publiquement  que  tous 
fussent  prests,  armés  et  habillés  le  lendemain, 
qui  fut  le  Iroisiesme  jour  de  juin.  Auquel  jour 
partirent  de  Troyes  les  roys  de  France,  d'An- 
gleterre etd'Escosse,  et  le  duc  de  Bourgongne, 
avec  plusieurs  autres  ducs  et  comtes.  Ils  vinrent 
à  Hervy-le-Chastel  et  à  Sainct-Florentin  ,  les- 
quelles villes  assez  aisément  se  mirent  en  leur 
obéissance,  c'est  à  sçavoir  des  Anglois,  puis 
devant  Sens  ;  mais  avant  qu'ils  y  arrivassent, 
ceux  de  la  ville  envoyèrent  vers  le  roy  de  France 
cl  le  roy  d'Angleterre,  leur  dire  qu'ils  estoient 
prêts  de  se  mettre  en  leur  obéissance,  combien 
que  les  gens  de  guerre  qui  y  estoient  eussent 
volontiers  par  aucun  temps  tenu.  Toutesfois  il 


(1420) 

lut  accordé,  u qu'ils  s'en  iroient  sauves  leurs 
»  vies  et  biens ,  »  et  ainsi  fut  fait.  Ainsi  ils  se 
mirent  en  robeïssance  Tonziesnie  jour  de  juin  ; 
et  y  entrèrent  les  roys.  Lors  ledit  roy  d'Angle- 
terre appella  ledit  nnaistre  Henry  de  Savoisy, 
et  luy  dit  :  «  Vous  m'avez  espousé  et  baillé  une 
»  femme,  et  je  vous  rends  la  vostre,  c'est  à  sça- 
»  voir  l'archevesché  de  Sens.»  Après  il  vint 
à  Monstereau,  oùesloit  le  seigneur  deGuithcry, 
qui  fit  semblant  de  la  tenir ,  et  y  eut  quelques 
armes  faites.  Mais  quand  il  veid  qu'on  vouloit 
assortir  les  engins  ,  n'ayant  aucune  espérance 
d'avoir  secours,  il  rendit  et  bailla  la  place,  puis 
s'en  alla  avec  ses  gens  de  guerre  sauves  leurs 
vies  et  biens. 

De  là  s'en  allèrent  lesdits  roys  mettre  le  siège 
devant  Melun,  où  estoit  dedans  le  seigneur  de 
liarbasan,  avec  plusieurs  chevaliers  et  escuyers, 
qui  avoient  grande  volonté  de  bien  tenir.  Or 
y  fut  le  siège  clos  et  fermé.  Du  coslé  du  Gasti- 
nois  estoit  le  roy  d'Angleterre  et  ses  frères, 
avec  les  Anglois  en  grande  compagnée  ^  et  du 
costé  de  la  Brie  le  roy  de  France  et  le  duc  de 
Bourgongne.  Les  gens  de  dedans  se  disoient 
bons  et  loyaux  François,  et  au  roy  de  France, 
et  se  préparèrent  le  mieux  qu'ils  peurent  pour 
se  défendre,  et  mestier  leur  en  estoit.  Or  avec 
ledit  seigneur  deBarbasanestoientdevaillantes 
gens,  tant  du  pays  que  d'autres  :  c'est  à  sçavoir 
messire  Nicole  de  Giresme,  un  vaillant  cheva- 
lier de  Rhodes,  messire  Denys  de  Chailly,  Ar- 
nault-Guillon  de  Bourgongne  ,  Louys  Juvenal 
des  Ursins ,  fils  du  seigneur  de  Traignel  dont 
dessus  est  faite  mention ,  Gilles  d'Escheviiler 
baillif  de  Chartres,  et  plusieurs  autres  vail- 
lantes gens.  Ce  siège  estoit  bien  à  priser,  là  où 
il  y  avoit  trois  roys,  et  tant  de  princes  ,  ducs, 
comtes ,  barons  et  nobles.  Les  Anglois  et  Bour- 
guignons fortifioient  leurs  sièges  de  palis,  pieux 
et  fossés  par  dehors.  Ceux  de  dedans  firent 
plusieurs  saillies  à  leur  advantage ,  et  por- 
tèrent de  grands  dommages  à  leurs  ennemis, 
aussi  estoient-ils  assez  grosse  et  puissante  com- 
pagnée, combien  que  de  plain  bout,  et  d'abord 
ils  n'en  monstrerent  pas  le  semblant ,  et  estoit 
advis  à  ceux  de  dehors,  qu'il  n'y  avoit  comme 
personne  :  quand  le  roy  d'Angleterre  vit  comme 
ceux  de  dedans  semaintenoient,  lequel  roy  on 
lenoit  sage  et  vaillant  en  armes ,  il  apperceut 
bien  qu'il  falloit  dire  que  «  c'esloient  vail- 
»  lantes  gens  ,  et  que  aisément  on  ne  les  auroit 
))  pas.  »  Si  furent  d'un  costé  et  d'autre  les 


PAR  JEAN  JLYENAL  DES  URSINS. 


561 


bombardes,  canons,  et  vulgaires  assis  et  or- 
donnés qui  commencèrent  fort  à  jetter  contre 
les  murs  et  dedans  la  ville  :  les  compagnons 
aussi  de  dedans  d'autre  costé  tiroient  pareil- 
lement de  grand  courage  coups  de  canon 
et  d'arbalcstrcs,  et  plusieurs  en  tuoicnt.  Entre 
les  autres  y  avoit  un  compagnon ,  qu'on  disoit 
estre  religieux  de  l'ordre  Sainct-Auguslin, 
très-bon  arbalestrier,  auquel  on  fit  bailler  une 
très-bonne  et  bien  forte  arbaleslre  :  et  quand 
les  Anglois  ou  Bourguignons  venoient  près  des 
fossés,  et  il  les  pouvoit  appercevoir,  il  ne  fail- 
loit  point  à  les  tuer  :  et  dit-on  que  luy  seule- 
ment tua  bien  soixante  hommes  d'armes,  sans 
les  autres.  Monseigneur  le  dauphin  rcgcntfaisoil 
cependant  grande  diligence  d'assembler  gens 
pour  faire  lever  le  siège  des  Anglois,  et  envoya- 
on  en  toutes  les  parties  de  son  obéissance  divers 
commissaires  pour  faire  assembler  gens,  tant 
du  plat  pays,  que  autres.  De  faict,  ils  se  mirent 
sus  bien  de  quinze  à  seize  mille  hommes 
armés,  après  quoy  il  y  eut  capitaines  ordonnés 
pour  les  conduire:  ils  avoient  très-grand  désir 
et  volonté  de  se  trouver  en  besongne  contre 
leurs  ennemis ,  et  vinrent  jusques  vers  les 
marches  deYeure,  et  Chasteau-Regnard,  d'où 
on  trouva  manière  d'envoyer  espies  en  l'ost  des 
Anglois  ,  pour  considérer  le  siège ,  et  adviser 
comme  on  y  pourroit  entrer  et  sur  eux  frap- 
per :  mais  ils  rapportèrent  qu'ils  estoient  tel- 
lement fortifiés,  que  impossible  chose  seroitd'y 
rien  faire,  qui  peust  profiter:  ctpources'en 
retournèrent  sans  rien  faire.  Il  y  avoit  grosses 
garnisons  à  Meaux,  et  autres  lieux  en  Brie  et 
Champagne,  qui  faisoient  forte  guerre  aux  An- 
glois et  Bourguignons,  tant  à  ceux  qui  estoient 
audit  siège,  que  autre  part:  pareille  chose  fai- 
soient ceux  qui  estoient  dedans  Yeure  et  Chas- 
teau-Regnard, et  leur  porloient  de  grands  dom- 
mages, mesmes  ne  s'osoient  bonnement  tant 
soit  peu  escarter  les  Anglois  et  les  Bourgui- 
gnons. D'un  coslé  et  d'autre  ils  faisoient  fort 
battre  ladite  ville  de  Melun  de  gros  engins,  tel- 
lement que  en  plusieurs  lieux  les  murs  furent 
si  battus,  qu'ils  estoient  rasés  quasi  jusques  au 
haut  des  fossés  ;  cela  fit  que  plusieurs  fois  on 
mit  en  délibération  si  on  les  assailliroit,  mais  le 
roy  d'Angleterre  jamais  ne  le  conseilloit ,  veu 
les  vaillances  qu'il  avoit  recognu  à  ceux  de  de- 
dans ,  qui  presque  tous  les  jours  sailloient  et 
faisoient  sorties ,  et  comme  gens  de  bien  se 
maintonoient  et  très-vaillans  estoient. 

36 


562 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  ïHANCE, 


Or  audit  sicgc  survint  un  grand  seigneur 
d'Allemagne,  nommé  le  duc  Rouge  de  Bavière, 
qui  amena  quantité  de  gens,  bien  ordonnés  et 
habillés,  lequel  se  mit  du  costé  du  duc  de  Bour- 
gongne ,  et  advisa  la  ville,  après  quoy,  quand 
il  eut  bien  considéré  comme  elle  estoit  batue, 
il  s'emerveilloit  fort  de  ce  qu'on  ne  l'assailloit 
pas,  et  en  parla  au  duc  deBourgongne,  lequel 
luy  respondit,  «que  autresfois  il  en  avoit  fait 
»  mention  :  mais  que  le  roy  d'Angleterre  n'en 
))  estoit  pas  d'opinion.  »  Et  le  duc  Rouge  res- 
pondit ,  «  qu'il  luy  en  parleroit,  »  de  faict  il  luy 
en  parla  :  le  roy  d'Angleterre  l'ouyt  bien  pa- 
tiemment et  doucement,  et  apperceut  son  af- 
fection et  volonté ,  et  luy  demonslra  la  chose 
estrc  bien  périlleuse ,  et  non  sans  doute  :  mais 
puis  qu'il  y  avoit  son  imagination,  il  dit  «qu'ils 
»  préparassent  leurs  habillemens,  et  fissent  di- 
))  ligence  d'avoir  eschelles  à  assaillir ,  et  bour- 
))  rées  et  fagots,  pour  remplir  partie  des  fossés: 
»  et  quand  du  costé  dont  il  estoit  on  feroit  faire 
))  l'assaut,  de  son  costé  il  feroit  son  devoir.  » 
Dont  ledit  duc  Rouge  fut  bien  joyeux  ,  lequel 
avoit  intention  d'y  faire  merveilles ,  et  avoir 
l'honneur  de  l'assaut  :  ainsi  lesdits  deux  ducs 
Rouge  et  de  Bourgongne  firent  diligence  d'a- 
voir habillemens  propres  et  nécessaires  pour 
assaillir.  Or  de  toute  celte  entreprise  ledit  sei- 
gneur de  Barbasan  ne  se  donnoit  de  garde  : 
bien  est  vray  que  ceux  qui  avoient  la  garde  du 
costé  de  la  ville ,  où  estoit  le  siège  du  roy  de 
France  dessusdit,  un  jour  apperceurent  qu'on 
faisoitamas  d'échelles,  el  autres  choses,  ce  qu'ils 
vinrent  dire  audit  seigneur  de  Barbasan,  lequel 
apperceut  et  veid  leur  manière  de  faire,  et  re- 
cognutpar  les  circonstances,  que  c'estoit  pour 
assaillir  la  ville  de  ce  costé  là  seulement,  car 
il  n'y  avoit  apparence  du  costé  de  Tostdu  roy 
d'Angleterre,  qu'ils  fussent  aucunement  dis- 
posés h  faire  assaut.  Pource  il  ordonna  qua- 
rante ou  cinquante  arbalestriers  avec  fortes  ar- 
baleslres,  et  des  meilleurs  de  la  ville,  d'estre 
sur  les  murs  du  costé  des  Bourguignons,  et  des 
gens  de  guerre  ,  tels  que  bon  luy  sembla,  dont 
il  avoit  ordonné  avec  les  gens  de  la  ville  une 
partie,  à  jetter  grosses  pierres,  eaues,  el  graisses 
bouillantes  :  et  l'autre  partie  des  mieux  armés, 
otplus  vaillans  à  sortir  par  une  fausse  poterne, 
qui  ontroit  de  la  ville  devers  les  fossés  :  de 
l)lns  ii  défendit  qu'on  ne  tirast  ou  enirast  de- 
dans les  fossés  jusques  à  ce  qu'on  ouyt  sonner 
les  Irompelles  eslans  dedans  la  ville.  Enfin  il 


(1420) 

advint  un  jour  que  du  costé  desdits  ducs  de 
Bourgongne  et  Rouge ,  on  commença  à  crier, 
«  A  l'assaut  !  »  et  trompettes  à  merveille  de  son- 
ner, puis  ils  vindrent  tout  baudement'  etale- 
grement  sur  le  bord  des  fossés ,  jetterent  leurs 
eschelles  dedans ,  et  diligemment  y  descen- 
dirent plusieurs  :  lors,  quand  il  sembla  audit 
seigneur  de  Barbasan  ,  que  assez  y  en  avoit,  il 
ordonna  aux  trompettes  de  la  ville  qu'ils  son- 
nassent bien  fort;  ce  qu'ils  firent,  et  desja  y  en 
avoit  qui  montoient  jusques  aux  murs  :  mais 
ceux  de  dedans  vaillamment  se  defendoient,  et 
jettoient  grosses  pierres,  et  plusieurs  de  leurs 
ennemis  cheoient  dedans  les  fossés  :  les  autres 
descendoicnt  tousjours  esdits  fossés ,  qui  es- 
toient  moult  soigneusement  servis  de  grosses 
arbalesîres  de  traict  :  puis  soudainement  les 
François  saillirent  par  ladite  poterne  bien  ar- 
més et  habillés,  pour  combattre  ceux  qui  es- 
toient  au  fond  des  fossés  :  alors  quand  les 
Bourguignons  et  Allemands  virent  la  façon  de 
faire  de  ceux  de  dedans,  ils  cognurent  bien  leur 
folle  entreprise,  el  firent  sonner  la  retraite,  sur 
qUoy  ils  commencèrent  à  se  retirer  et  à  monter 
contre  le  mont  desdits  fossés  ;  mais  en  remon- 
tant, les  arbalestriers  de  la  ville  les  servoient 
de  viretons  par  le  dos,  qui  entrèrent  jusques 
aux  pennons  ' ,  tellement  qu'ils  se  retirèrent  à 
leur  grande  honte,  ce  qui  ne  se  fit  sans  qu'il 
en  demeurast  dedans  les  fossés  plusieurs  morts 
et  navrés  ;  ils  requirent  ensuite  qu'on  souffrist 
qu'ils  les  tirassent  dehors  ,  ce  qu'on  leur  oc- 
troya volontiers  ,  et  aussi  le  firent-ils.  Quand 
la  chose  vint  à  la  cognoissance  du  roy  d'An- 
gleterre et  de  ceux  de  son  siège,  il  ne  leur  en 
desplut  guieres ,  et  disoient  aucuns  d'iceux, 
«  que  ce  avoit  esté  une  folle  entreprise  ,  et  s'il 
n  en  estoit  mescheu ,  qu'il  estoit  bien  em- 
»  ployé.  »  Le  roy  d'Angleterre  de  son  costé  dit, 
<(  que  supposé  que  leur  intention  ne  fust  pas 
M  accomplie  ,  toutesfois  si  avoit  ce  esté  vail- 
»  lamment  fait  et  entrepris:  et  que  en  faict  de 
»  guerre,  fautes  valoient  exploits.» 

Cependant  ils  estoient  de  plus  en  plus  en 
grande  nécessité  de  vivres,  car  pour  leurs  che- 
vaux ils  n'avoient  rien  pour  leur  doimer,  sinon 
qu'ils  hachoient  du  feurre  bien  menu ,  qu'ils 
donnoient  ix  leurs  chevaux  :  et  par  un  long- 
temps ils  en  furent  réduits  à  ne  manger  que 

'  Hardinicnt. 

-  Mol  dérivé  du  latin  penna-,  les  ailes  qui  servent  à 
diriger  les  flèches. 


(1420) 

chair  de  cheval,  nonobstant  quoy  lousjours 
vaillamment  se  defendoient,  el  tenoient  bon, 
iiy  à  aucun  traité  ne  vouloient  entendre  pour 
lors  :  quand  donc  les  Anglois  et  Bourguignons 
virent  et  cognurent  que  par  assaut  on  ne  les 
auroitpas,  ils  firent  miner  en  divers  lieux,  de- 
(juoy  se  doutoient  bien  ceux  de  dedans  :  pour 
laquelle  cause  ils  firent  diligence  d'cscouterès 
caves ,  s'ils  oirroyent  rien  ,  et  s'ils  n'enten- 
droient  point  que  on  frappast  sur  pierres,  ou 
quelque  bruit,  ou  son.  En  ses  entrefaites  de- 
vers la  garde  où  estoit  Louys  Juvenal  des  Ur- 
sins  avec  autres  ,  il  fut  ouy  en  une  cave  quel- 
que apparence  que  prés  de  là  on  besongnoit  : 
pour  laquelle  cause  Louys  dessusdit  se  arma 
très-bien,  et  prit  une  hache  en  son  poing,  en 
intention  d'aller  au  lieu  ,  où  il  luy  sembloit 
que  l'ouverture  de  la  mine  estoit  preste  à  estre 
percée,  pour  y  résister,  afin  que  les  ennemis 
n'y  entrassent  point,  et  en  y  allant,  il  rencon- 
tra le  seigneur  de  Barbasan  ,  lequel  luy  de- 
manda :  «  Louys  ,  où  vas-tu  ?  »  Qui  luy  res- 
pondit:  «Pour  la  cause  dessusdile.  »  Et  lors 
ledit  seigneur  luy  dit  :  «  Frère,  tu  ne  sçais  pas 
))  bien  encores  ce  que  c'est  que  des  mines,  et  d'y 
))  combatre  ,  baille-moy  la  hache,  »  et  luy  fit 
là-dessus  coupper  le  manche  assez  court,  car 
les  mines  se  tournent  souvent  en  biaisant,  et 
sont  cstroites ,  voilà  pourquoy  de  courts  bas- 
Ions  y  sont  plus  nécessaires  :  luy-mesme  il  y 
vint  avec  autres  chevaliers,  et  escuyers,  les- 
quels apperceurent  que  les  mines  de  leurs  en- 
nemis csloient  prestes,  pource  on  fit  hastive- 
ment  faire  manières  de  barrières,  el  autres 
habillemens  et  instrumens  pour  résister  à  l'en- 
trée :  et  pource  que  ledit  seigneur  veid  la  vo- 
lonté dudit  Louys,  il  voulut  qu'il  fut  le  pre- 
mier à  faire  armes  en  ladite  mine  :  ceux  de 
dedans  mesmes  envoyèrent  quérir  manouvriers 
pour  conlreminer ,  lesquels  avoient  torches  et 
lanternes,  aussi  avoient  les  autres.  Quand  ceux 
de  dedans  eurent  contreminé  environ  deux 
toises,  il  leur  sembla  qu'ils  estoient  près  des 
autres  :  si  furent  faites  barrières  bonnes  et 
fortes ,  et  les  attachèrent  :  pareillement  les 
autres  apperceurent  qu'on  contreminoit ,  et 
tant  qu'ils  se  trouvèrent  et  rencontrèrent  l'un 
l'autre,  lors  les  compagnons  manouvriers  se 
retirèrent  d'un  costé  et  d'autre.  Il  y  en  avoit 
parmy  les  ennemis ,  qui  avoient  grand  désir 
d'entrer  les  premiers,  et  se  rencontrèrent,  il  y 
eut  aucuns  coups  frappés,  mais  non  guieres: 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  LRSINS. 


563 


puis  on  se  retira  dun  costé  el  d'autre  :  ceux 
de  dedans  mirent  la  chose  en  telle  disposition, 
qu'on  ne  leur  pouvoit  nuire  :  et  pource  qu'on 
disoit ,  «  qu'en  mines  se  faisoil  de  vaillantes 
»  armes ,))  on  fit  sçavoir  «  que  s'il  y  avoit  per- 
»  sonne  qui  voulust  faire  armes,  qu'il  y  vint,  m 
Dont  ledit  Louys  requit  audit  seigneur  de  Bar- 
basan, «  qu'il  luy  donnasl  congé  d'en  faire  :'» 
ce  qui  luy  fut  octroyé,  mais  qu'il  trouvas! 
partie,  laquelle  il  trouva  assez  aisément,  c'es- 
toit  d'un  bien  gentilhomme  anglois  d'Angle- 
terre :  heure  fut  assignée,  à  laquelle  ils  com- 
parurent, il  y  avoit  torches  et  lumière,  et  com- 
batirenl  l'un  contre  l'autre  une  grosse  demie 
heure,  il  n'y  eut  celuy  des  deux  qui  ne  perdit 
de  son  sang  ;  puis  par  ceux  qui  avoient  les 
gardes  ils  furent  séparés,  et  se  retirèrent.  De- 
puis ce  temps  il  n'y  avoit  guieres  d'heures  au 
jour ,  qu'il  n'y  eusl  en  la  mine  dés  faicls 
d'armes  :  entre  les  autres  Remond  de  Lorc,  qui 
estoit  un  vaillant  escuyer,  entreprinl  armes  de 
deux  contre  deux  ,  et  prit  pour  deuxicsme  le- 
dit Louys  :  ils  comba tirent  contre  deux  An- 
glois bien  et  vaillamment,  et  en  eurent  l'hon- 
neur: là  ne  se  pouvoit-on  prendre  l'un  l'autre: 
car  il  y  avoit  un  gros  chevron  au  travers  de  la 
mine  de  hauteur  jusqucs  à  la  poictrine  :  cl  il 
estoit  défendu  que  nul  ne  passast  par  dessus, 
ne  par  dessous. 

Le  roy  d'Angleterre,  et  le  duc  de  Bourgongne 
firent  plusieurs  chevaliers  et  de  grands  sei- 
gneurs, lesquels  vaillamment  s'estoient  portés 
au  faict  des  armes,  qui  avoient  esté  faites  en  la- 
dite mine  :  et  sonnoicnt  à  ce  sujet  trompettes, 
et  menestriers  en  leurs  sièges,  et  faisoient  une 
grande  joye.  Le  seigneur  de  Barbasan  dit  aussi 
qu'il  en  vouloit  faire  :  et  envoya  quérir  ledit 
Louys,  et  Gilles  d'Escheviller,  et  les  fil  cheva- 
liers ,  et  fit  aussi  sonner  ce  qu'il  y  avoit  de 
trompettes  ,  qui  n'cstoient  pas  à  comparer  en 
nombre  à  celles  de  l'ost  des  ennemis  :  et  pour- 
ce  fil  sonner  les  cloches  de  la  ville,  dont  les  en- 
nemis furent  tousesbahis,  et  cuidoient  qu'ils 
eussent  espérance  d'avoir  aucun  secours,  mais 
après  ils  sceurenl  que  c'esloit  pour  la  cause 
dessusdite.  Or  qui  voudroit  mettre  au  long  les 
vaillances  tant  d'un  costé  que  d'autre,  la  chose 
seroit  trop  longue  :  le  roy  d'Angleterre  mesmes 
approuvoit  fort,  el  louoil  la  vaillance  de  ceux 
de  dedans ,  lesquels  s'ils  eussent  eu  vivres, 
jamais  on  ne  les  eust  eu,  ny  ne  se  fussent 
rendus. 


564 


HISTOIRE  DE  CHARLES  YI 


Le  prince  d'Oronge  vint  au  siège  du  duc  de 
Bourgongne  ,  pour  s'employer  à  son  service, 
contre  ceux  qu'ils  nomnioient  Armagnacs  : 
quand  le  roy  d'Angleterre  le  sceut,  il  luy  en- 
voya dire  ,  «  qu'il  fisl  le  serment  de  garder  le 
»  trailté  de  Troyes  dessus  déclaré.»  Lequel 
respondit,  «qu'il  esloit  prest  de  servir  le  duc 
»  de  Rourgongne,  mais  qu'il  fist  le  serment  de 
»  mettie  le  royaume  es  mains  de  l'ennemy  an- 
»  cien  et  capital  du  royaume  de  France,  jamais 
»  ne  le  feroit .  »  Et  pource  assez  soudainement 
il  en  partit  et  s'en  alla  en  son  pays,  se  doutant 
aucunement  que  le  roy  d'Angleterre  ne  luy  fist 
quelque  dcsplaisir. 

Ceux  de  dedans  Melun  estoient  réduits  à 
grandes  détresses  et  extrémités  de  vivres,  et 
cuidoient  tousjours  avoir  secours,  ou  qu'il  sur- 
vint es  osls  qui  estoient  devant  eux  aucune 
chose,  ou  division  par  laquelle  ils  se  deussent 
lever.  Ils  avoient  esté  bien  un  mois  sans  pain, 
et  ne  mangcoient  seulement  que  chair  de  che- 
val ,  qui  est  une  chose  peu  ou  point  nourris- 
.«;ante  :  et  falloit  que  ceux  qui  en  mangeoient 
allassent  deux  ou  trois  heures  après  à  la  selle, 
cl  comme  en  rien  cette  nourriture  ne  pouvoit 
arrester  au  corps  dune  personne.  Ces  choses 
sçavoient  bien  leurs  ennemis ,  car  aucunes 
pauvres  personnes  qui  n'avoient  plus  que  man- 
ger s'en  alleient ,  spécialement  par  la  rivière  : 
et  si  les  assiegeans  prenoient  aucunes  fois  es 
escarmouches  des  prisonniers,  outre  que  ceux 
de  dedans  volontiers  eussent  trouvé  moyen  de 
saillir,  et  en  sortir  s'ils  eussent  peu  :  mais  le 
siège  estoit  si  fort  et  tellement  fortifié  contre 
la  ville,  qu'il  estoit  impossible  qu'ilsse  peussent 
sauver,  si  non  par  quelque  traité,  lequel  fut 
ouvert,  et  parlementèrent  enfin.  Or  combien 
qu'il  y  eust  diverses  manières  ouvertes,  toutes- 
fois  ceux  de  dedans  furent  contraints  de  faire 
tel  traité  que  leurs  ennemis  vouloient.  Il  fut 
donc  ordonné  et  traité,  «qu'ils  s'en  iroient 
»  sauves  leurs  vies,  et  sans  estre  mis  à  aucune 
»  rançon  ou  finance.  »  Dudit  traité  furent  ex- 
I  eptés  ceux  qui  avoient  esté  consentans  de  la 
mort  du  feu  duc  de  Bourgongne  Jean  :  et  pour 
nstages  furent  baillés  le  seigneur  de  Barbasan 
mesme,  et  douze  desquels  qu'ils  voudroient.  II 
y  avoit  aucuns  seigneurs  de  Bourgongne  et  de 
France,  qui  eussent  volontiers  sauvés  mcssire 
Louys  Juvenal  desL-rsins  :  mais  expressément 
les  Anglois  le  demandèrent  en  oslage.  La  ville 
fut  ainsi  rendue  et  livrée,  laquelle  fut  trouvée 


ROI  DE  FRANCE,  (14'20) 

bien  desgarnie  de  vivres  ,  car  il  n'y  avoit  pas 
une  somme  de  feurre  en  lict,  ne  autrement, 
d'autant  que  tout  avoit  esté  donné  aux  che- 
vaux :  plusieurs  se  sauvèrent,  à  aucuns  on  fai- 
soitvoye,  les  autres  avoient  amis  et  accoin- 
tances du  costé  des  Bourguignons,  et  les  autres 
par  donner  argent.  Or  combien  qu'ils  s'atten- 
doient  «de  s'en  aller  simplement  un  baston  en 
»  leur  poing,  »  toutesfois  les  Anglois  et  leurs 
alliés  autrement  le  interprétèrent  :  c'est  à  sça- 
voir  «  qu'ils  s'en  iroient  sauves  leurs  vies,  non 
»  mie  où  ils  voudroient,  mais  aux  prisons  du 
»  roy  à  Paris.  »  Et  pource  plusieurs  cher- 
chèrent et  trouvèrent  moyen  de  se  sauver  : 
laquelle  interprétation  fut  horde  et  deshonneste 
pour  un  si  vaillant  roy,  qu'on  disoit  estre  le 
roy  d'Angleterre  :  et  la  pourroit-on  comparer 
à  la  volonté  d'un  vray  tyran,  comme  il  pourra 
apparoir  par  ce  qui  sera  dit  cy-après,  et  fort 
desplaisoità  aucuns  Anglois  mesmes.  Entre  les 
autres,  de  ceux  qui  estoient  dedans  ladite  ville 
de  Melun,  y  avoit  trois  vaillans  escuyers^  les- 
quels avoient  servy  monseigneur  d'Orléans  en 
ses  guerres ,  et  ausquels  aucuns  du  party  du 
duc  de  Bourgongne  avoient  grande  volonté  de 
faire  desplaisir,  c'est  à  sçavoir  Raymond  de 
Lore,  le  baslard  de  Ducy  et  le  basfard  de 
Seine  :  et  leur  vouloient  imposer  qu'ils  s'es- 
toient  trouvés  à  la  mort  du  duc  de  Bourgongne, 
qui  esloit  chose  fausse  :  cela  fit  qu'ils  sup- 
plièrent un  qui  estoit  assez  prochain  et  bien- 
aimé  du  roy  d'Angleterre,  qu'il  les  voulusl 
sauver,  lequel  cuidant  bien  faire ,  et  qu'ils  s'en 
deussent  aller  librement  quand  bon  leur  sem- 
bleroit,  les  mis  hors,  et  s'en  allèrent.  Cela  vint 
à  la  cognoissance  du  duc  de  Bourgongne,  qui 
s'en  plaignit  au  roy  d'Angleterre,  lequel  promp- 
tement  sans  autre  procès  luy  fil  coupper  la 
teste,  qui  fut  pitié,  mais  il  estoit  Anglois:  les 
ostagcs  et  aussi  les  autres  qu'on  peut  appré- 
hender ,  furent  menés  en  bateaux  à  Paris,  les 
uns  mis  en  la  bastille  de  Sainct-Antoine,  et  les 
autres  au  Palais,  Chastelet,  le  Temple,  et  en  di- 
verses prisons.  Ce  fut  là  la  manière  abusive 
comme  ils  s'en  allèrent  «  sauves  leurs  vies,  et 
))  sans  les  mettre  à  aucune  finance.  »  Mais  la 
manière  de  sauver  leurs  vies,  fut  d'en  mettre 
plusieurs  en  basses  fosses,  spécialement  au 
(Chastelet ,  et  là  les  laisser  mourir  de  faim  :  et 
quand  ils  demandoient  à  manger  et  crioient  à 
la  faim  ,  on  leur  bailloit  du  foin  ,  et  les  appel- 
K)il-on  chiens,  qui  esloit  grand  deshonneur  au 


(1420) 

roy  d'Anglelerre.  Plusieurs  y  en  eut,  spéciale- 
ment au  Palais,  qui  s'eschapperenl,  et  pas- 
sèrent la  rivière  à  nage  :  et  combien  que  d'eux 
on  n'exigeoit  apparemment  aucune  finance  : 
loutesfois  le  roy  d'Anglelerre  les  doniioit  à 
prisonniers  de  son  party  qui  les  mclloient  à 
finance,  pour  se  racquilter  et  racheter  :  par 
exemple  au  seigneur  de  Chaslillon ,  qui  esloit 
prisonnier  de  guerre  d'un  vaillant  escuyer, 
nommé  Poton  de  Saincte-Traille,  il  donna, 
bailla  et  délivra  le  seigneur  de  Préaux,  messire 
Nicolle  Gemme,  Arnault-Guillon  de  Barbasan, 
et  messire  Louys  Juvenal ,  lesquels  payèrent 
bien  grosses  finances  :  et  loutesfois  ledit  sei- 
gneur de  Chaslillon  estoit  ja  délivré ,  et  hors 
des  mains  dudit  Poton  :  de  plusieurs  autres 
ainsi  fut  fait. 

Les  roys,  ce  fait,  s'en  vinrent  à  Paris  le 
premier  dimanche  de  l'Advenl,  en  grandes 
pompes  :  et  crioit-on  Noël  fort  et  haut  à  Paris, 
en  demonstranl  grand  signe  de  joye  :  le  lende- 
main les  reynes  y  entrèrent. 

Grandes  plaintes  vinrent  à  Paris  de  ceux  de 
Meaux  au  roy  d'Angleterre,  en  luy  disant 
»  qu'ils  faisoienl  guerre  mortelle,  et  boutoient 
»  feux  :  ))  Lequel  respondit  «  qu'il  y  pourvoye- 
»  roit,  y  meltroit  siège,  et  les  auroit  :  et  quant 
»  aux  feux  qu'on  disoil  qu'ils  boutoient  au  plat 
»  pays,  il  respondit  que  ce  n'esloit  que  usance 
M  de  guerre,  et  que  guerre  sans  feu  ne  valoit 
»  rien,  non  plus  que  andouilles  sans  mous- 
»  tarde.  » 

Le  sixiesme  jour  de  décembre  furent  man- 
dés les  trois  estais  à  Paris,  et  furent  assemblés 
à  Sainct-Paul  en  la  basse  salle  :  là  où  proposa 
maistre  Jean  Le  Clerc ,  qui  prit  pour  son  thème 
ces  paroles  :  «  Audita  est  vox  lamentationis  et 
))  planctus  Syon.  »  Ensuite  il  enarra  et  dédui- 
sit «  les  diverses  guerres  qui  avoient  esté ,  la 
»  mort  du  duc  de  Bourgongne ,  et  la  paix  faite 
w  à  Troyes,  avec  les  places  conquestées  en 
»  suite  :  »  en  requérant  «  aide  pour  conduire 
«  le  faicl  de  la  guerre.  »  Il  remonslra  aussi  «  que 
»  la  monnoye  estoit  foible ,  et  altérée  ,  ce  qui 
))  estoit  au  grand  dommage  de  la  chose  publi- 
M  que  :  ausquelles  choses  falloil  prompte  pro- 
»  vision ,  et  qu'ils  y  voulussent  adviser.  »  Après 
quoy,  ceux  qui  estoient  envoyés  comme  par 
les  trois  estais ,  se  retirèrent  à  part  :  puis  par 
la  bouche  de  l'un  d'eux  fut  dit  :  «  Qu'ils  es- 
»  toient  prests  et  appareillés  de  faire  tout  ce 
»  qu'il  plairoil  au  roy  et  à  son  conseil  d'or- 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  URSINS. 


565 


))  donner.  «  En  conséquence  de  quoy  il  fu 
ordonné,  «  qu'on  feroit  une  manière  d'em- 
»  prunt  de  marcs  d'argent,  qu'on  mcUroit  à  la 
»  monnoye  :  et  ceux  qui  les  mellroienl  au- 
»  roient  la  monnoye  au  prix  que  Ton  diroil,  et 
»  de  ce  qui  valoit  huicl  francs  le  marc  d'argent, 
»  et  qui  seroit  mis  en  la  monnoye,  ils  en  au- 
»  roient  sept  francs ,  et  non  plus ,  »  qui  esloit 
une  bien  grosse  taille.  Ladite  conclusion  fut 
exécutée,  et  fit-on  l'impost  des  marcs  d'argent, 
non  mie  seulement  sur  les  bourgeois  et  mar- 
chands, mais  sur  les  gens  d'église.  Ceux  de 
l'université  firent  une  proposition  devant  le  roy 
d'Anglelerre  pour  en  eslre  exempts  :  mais  ils 
furent  bien  rebutés  par  ledit  roy  d'Angleterre, 
qui  parla  trop  bien  et  hautement  à  eux  :  ils 
cuiderent  répliquer,  mais  à  la  fin  ils  se  turen 
et  déportèrent^  car  autrement  on  en  eusl  logé 
en  prison.  Alors  aussi  falloil-il  dissimuler  par 
toutes  personnes ,  et  accorder  ce  qu'on  deman- 
doit,  ou  autrement  assez  légèrement  on  les  eust 
tenu  pour  Armagnacs. 

Le  vingt-lroisiesme  jour  dudit  mois  de  dé- 
cembre, devant  le  susdit  roy  d'Anglelerre 
Henry,  soi  disant  par  usurpation  régent  du 
royaume  de  France ,  fit  faire  le  duc  de  Bour- 
gongne une  proposition  par  maislre  Nicolas 
Raulin  advocat  en  la  cour  du  parlement,  son 
conseiller  :  en  disant  et  alléguant  la  mort  du 
feu  duc  de  Bourgongne  son  père ,  et  declaroil 
ia  manière  comme  elle  avoit  esté  faite ,  ainsi 
que  bon  luy  sembloit  :  et  prenoit  conclusions 
contre  monseigneur  le  régent  dauphin  ,  seul  et 
unique  fils  du  roy,  telles  que  bon  luy  sembla  : 
et  aussi  contre  les  François  qui  l'avoient  servy, 
et  servoient  et  portoient  la  croix  droite  blan- 
che. Puis  après  parlèrent  maislre  Pierre  de 
Marigny  soi  disant  advocat  du  roy,  et  maislre 
Jean  Hacquenin  procureur  du  roy,  lesquels 
prirent  de  grandes  conclusions  :  et  le  jour 
mesme  donnèrent  leur  sentence  telle  quelle, 
inique ,  et  desraisonnable ,  et  nulle  de  toute 
nullité. 

Le  roy  d'Anglelerre  après  ces  choses  deli? 
bera  de  mettre  le  siège  devant  la  cité  de  Meaux, 
et  le  marché  d'icclle  :  en  laquelle  estoient  de 
vaillantes  gens  pour  monseigneur  le  dauphin 
régent  le  royaume,  comme  messire  Louys  Gas 
baillif  d'icclle  ville ,  Guichard  de  Chissay  capi- 
taine ,  Perron  de  Luppe,  le  baslard  de  AVaurru, 
et  messire  Philippes  de  Gamaches  abbé  de 
Saincl-Pharon  de  Maux,  et  depuis  abbé  de 


566 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


Sainct-Denys  en  France  :  et  de  faict,  ledit  roy 
d'Angleterre  envoya  former  et  clore  le  siège 
devant  les  places  de  la  cité  et  d'iceluy  marché  : 
aussitost  saillirent  les  compagnons  de  guerre 
de  la  ville,  et  vaillamment  rechasserent  les 
Anglois ,  dont  y  eut  aucuns  de  morts  et  plu- 
sieurs de  pris  :  mais  la  grande  puissance  des 
ennemis  qui  y  survint  les  fit  retirer.  Or  ceux 
de  dedans  se  comportèrent  si  vaillamment  qu'ils 
tinrent  ladite  cité  et  ledit  marché  sept  mois  du- 
rant :  pendant  la  longueur  duquel  siège  il  y 
eut  foison  d'Anglois  et  Bourguignons  de  morts, 
et  qui  y  périrent  tant  par  les  coups  de  traictet 
saillies  fréquentes  des  assiégés,  que  par  les 
maladies  qui  survinrent  en  leur  camp.  Entre 
les  autres ,  un  jour  que  ceux  de  dedans  tiroienl 
leurs  gros  et  vulgaires  canons,  il  advint  que 
messire  Jean  de  Cornouaille  vaillant  chevalier 
anglois,  fut  frappé  et  blessé  d'un  coup  de  ca- 
non :  or  assez  près  de  luy  il  avoit  son  seul  fils 
et  unique  enfant,  qui  estoit  un  bel  escuyer,  et 
vaillant  selon  l'aage ,  sur  lequel  une  fortune 
advint,  sçavoir  que  un  coup  de  canon  tiré  de 
la  ville,  luy  osta  et  enleva  la  teste  jusques  aux 
espaules  tout  net  :  si  ledit  de  Cornouaille  en  fut 
desplaisant  ce  ne  fut  pas  merveilles,  lequel  con- 
sidérant leur  querelle  estre  damnée  et  desrai- 
sonnable, tout  comme  haut  il  disoit  :  «  Que  en 
))  Angleterre  fut  seulement  conclue  la  conqueste 
1)  de  Normandie,  que  contre  Dieu  et  raison  on 
»  vouloit  priver  monseigneur  le  dauphin  du 
>)  royaume ,  qui  luy  devoit  appartenir.  »  En 
suite  de  quoy  se  doutant,  s'il  persistoit  dans 
cette  malheureuse  guerre ,  d'estre  en  danger  et 
péril  de  corps  et  d'ame ,  et  de  mort  soudaine , 
il  jura  et  promit,  «  que  jamais  contre  les  chres- 
»  tiens  il  ne  porteroit  les  armes,  »  De  faict  il 
partit,  s'en  retourna  en  Angleterre,  d'où  onc- 
ques  depuis  il  ne  sortit. 

Monseigneur  le  dauphin  régent  voyant  ses 
gens  assiégés  par  toutes  manières ,  recherchoit 
tous  moyens  de  leur  donner  secours  :  de  la- 
quelle chose  un  vaillant  chevalier,  noble ,  et  de 
grande  maison ,  nommé  le  seigneur  d'Auffe- 
mont ,  fut  advcrty,  lequel  considérant  que  de- 
dans ladite  cité  et  le  marché  n'y  avoit  point 
gens  sufTisans  à  résister  à  la  grande  puissance 
des  Anglois  et  Bourguignons ,  délibéra ,  s'il 
pouvoit ,  d'y  entrer  etsejetter  dedans  :  à  ce 
subjct  il  assembla  ce  qu'il  peut  de  gens,  et  se 
mit  en  chemin  -,  et  si  bien  vinrent  luy  et  ses  gens 
qu'enfin  ils  se  trouvèrent  proche  du  siège,  à 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (1420) 

l'endroit  d'une  des  portes  :  lors  vaillamment  et 
hardiment  ils  frappèrent  sur  les  Anglois,  les- 
quels lantost s'assemblèrent  pour  leur  résister: 
or  s'estoient  les  Anglois  tellement  fortifiés 
entre  eux  et  la  porte ,  qu'il  n'estoit  pas  possible 
d'y  entrer,  ne  à  ceux  de  dedans  de  sortir  :  cela 
fit  que  ledit  seigneur  d'Auffemont  se  trouva 
avec  ses  gens ,  environné  de  toutes  parts  des 
ennemis  :  comme  gens  de  grand  courage  ils  se 
defendoient  vaillamment,  et  plusieurs  Anglois 
tuèrent  et  navrèrent;  finalement  ledit  d'Auffe- 
mont fut  pris,  et  aucuns  de  ses  gens,  dont  y 
eut  aussi  quelques-uns  qui  se  sauvèrent. 

Quand  les  François  virent  qu'ils  n'avoient 
point  de  secours,  et  que  ledit  seigneur  d'Auf- 
femont avoit  failly  d'y  entrer,  ils  se  retirèrent 
dedans  le  marché  de  Meaux  :  et  disoit-on  que 
ce  fut  Perron  de  Luppe  qui  prit  cette  resolu- 
tion ,  sans  le  sceu  du  bastard  de  Waurru ,  tel- 
lement que  ledit  bastard  et  son  lieutenant  se 
trouvant  abandonnés  furent  pris  dedans  la 
place  :  iceluy  bastard  cuidant  venger  la  mort 
du  feu  comte  d'Armagnac  son  maistre,  souvent 
couroit  par  les  champs,  et  tous  ceux  qu'il 
trouvoit  vers  les  marches  de  Paris,  fussent  la- 
boureurs ou  autres ,  très-inhumainement  les 
traitoit,  et  en  un  grand  arbre  vers  la  ville  les 
pendoit ,  ou  faisoit  pendre ,  dont  plusieurs 
François  estoient  très-mal  contens,  et  non  sans 
cause  :  or  quand  le  roy  d'Angleterre  sceut  qu'il 
estoit  pris,  et  aussi  son  lieutenant,  il  les  fit 
pendre  audit  arbre  mesme  ;  toutesfois  aucuns 
disent  qu'il  fit  coupper  la  teste  au  bastard  ,  et 
la  mettre  au  plus  haut  de  l'arbre  sur  une  per- 
che :  ainsi  combien  qu'il  fust  vaillant  homme 
d'armes ,  et  que  aucuns  disoient,  que  «  ce  n'es- 
»  toit  pas  bien  honorablement  fait  à  un  si  vail- 
))  lant  roy,  comme  le  roy  d'Angleterre,  d'avoir 
»  fait  mourir  un  si  vaillant  homme  d'armes ,  et 
))  gentil-homme,  pour  cause  d'avoir  si  loyau- 
))  ment  servy  son  souverain  seigneur.  «  On  di- 
soit ausi  que  «  ledit  bastard  sans  cause  et  sans 
»  raison ,  avoit  fait  mourir  et  pendre  plusieurs 
))  gens ,  lant  pauvres  laboureurs  que  autres , 
»  partant  que  c'estoit  une  punition  divine  s'il 
»  estoit  puni  de  pareille  mort  comme  il  faisoit 
))  mourir  les  autres.  » 

Après  que  les  Anglois  furent  entrés  en  la 
ville,  ils  se  boutèrent  es  moulins  joignans  la- 
dite ville  près  du  marché  :  mais  en  s'efforçant 
de  les  gagner,  comme  ils  firent  enfin;  ceux  du 
marché ,  d'un  coup  de  pierre  (  aucuns  disoient 


(H21) 

que  c'esloienl  d'un  coup  de  vulgaire)  luercnl  le 
comte  de  Ovcrcestre,  lequel  fut  moult  plaint  de 
tous  ses  gens,  et  de  tous  les  Anglois. 

En  ce  mesme  temps  les  Anglois  et  François 
se  rencontrèrent  un  jour  en  un  champ ,  ils  es- 
toient  assez  grande  gent  d'un  coslc  et  daulrc , 
et  y  fut  fort  et  longuement  combalu  entre  eux, 
tant  deçà  que  delà  :  finalement  les  Anglois  fu- 
rent desconfils ,  et  restèrent  tous  morts  ou  pris, 
excepte  un  qui  s'enfuit,  pour  éviter  la  mort, 
laquelle  chose  fut  signifiée  au  roy  d'Angleterre, 
qui  en  fut  moult  desplaisant,  et  fit  prendre 
celuy  qui  s'en  estoit  fuy,  le  fit  planter  en  terre, 
et  très-inhumainement  liranniser  et  mourir. 

Après  que  les  François  de  dedans  ledit  mar- 
ché assez  longuement  eurent  tenu ,  cognoissans 
et  voyans  enfin  qu'ils  n'auroient  aucun  secours, 
et  que  vivres  leur  failloient,  ils  furent  contraints 
de  se  rendre  et  mettre  à  la  mercy  et  miséri- 
corde du  roy  d'Angleterre,  la  vie  sauve  d'au- 
cuns ;  par  ainsi  les  ennemis  entrèrent  dedans  : 
les  gens  de  guerre  de  la  garnison  y  furent  tous 
pris ,  dont  aucuns  furent  mis  à  mort ,  et  les  au- 
tres envoyés  en  diverses  prisons,  tant  en  An- 
gleterre que  à  Paris,  où  plusieurs  piteusement 
finirent  leurs  jours  :  les  autres  furent  mis  à 
excessives  finances  :  et  entant  qu'il  fouchoit 
messire  Louys  Gas  chevalier  baillif  de  Meaux, 
et  maistre  Jean  de  Rennes  advocat  en  la  cour 
laye,  bien  notable  homme,  ils  furent  par  eaue 
amenés  à  Paris ,  et  aux  halles  eurent  les  testes 
couppées  publiquement. 

C'estoil  grande  pitié  des  prisonniers ,  qui  es- 
loient  en  diverses  prisons  à  Paris  :  car  on  les 
laisso't  mourir  de  faim  es  prisons  où  ils  es- 
toient:  et  l'un  mort,  les  autres  arrachoient  avec 
les  dents  la  chair  de  leurs  compagnons  morts. 
Ils  vouloient  semblablement  faire  mourir  mes- 
sire Philippes  de  Gamaches ,  pour  lors  abbé  , 
comme  dit  est,  de  Sainct-Pharon  de  Meaux  , 
et  depuis  de  Sainct-Denys,  noble  homme,  et 
qui  vaillamment ,  et  de  son  corps,  s'estoit  porté 
à  la  défense  d'icelle  ville,  lequel  avoit  son  frère 
à  Compiegne ,  capitaine  pour  monseigneur  le 
régent ,  auquel  on  fit  sçavoir  qu'on  jetteroit 
son  frère  en  la  rivière,  s'il  ne  rendoit  la  place 
de  Compiegne,  et  qu'on  le  feroit  mourir ,  le- 
quel seigneur  de  Gamaches  nommé  messire 
Guillaume,  voyant  et  considérant  que  si  on 
venoit  devant  luy,  il  faudroit,  voulust  ou  non, 
après  qu'il  auroit  tenu  quelque  temps,  qu'il 
rendist  la  place,  qui  estoit  mal  garnie  de  vi- 


PAR  JEAN  Ji;VFi\AL  DES  URSINS. 


567 


vres  et  de  gens,  pour  éviter  la  mort  de  son 
frère,  il  rendit  la  place,  et  la  mit  es  mains  des 
ennemis,  puis  s'en  alla,  tous  ses  biens  saufs  , 
exceptés  les  habillemens  et  inslrumens  de 
guerre  ,  servant  à  la  forteresse  :  par  ce  moyen 
ledit  messire  Philippes  abbé  fut  heureusement 
délivré  :  en  la  compagnée  duquel  y  avoil  trois 
religieux  de  l'abbaye  de  Sainct-Denys,  lesquels 
avoicnt  aydé  de  tout  leur  pouvoir  à  défendre 
eux  ladite  ville,  ainsi  qu'ils  dévoient  et  pou- 
voient  faire  selon  leur  raison  :  or  ils  furent  pris, 
et  l'evesque  de  Beauvais,  nommémaistre  Pierre 
Cauchon  ,  fils  d'un  laboureur  de  vignes  auprès 
de  Rheims,  faisoit  diligence  de  les  faire  mou- 
rir, et  les  mettre  cependant  en  bien  fortes  et 
dures  prisons,  et  estroitement  garder  et  tenir, 
non  considérant  qu'ils  n'avoient  en  rien  failly  : 
car  «  la  défense  leur  estoit  permise  de  droit 
))  naturel,  civil  et  canonique.  »  Mais  cesteves- 
que  disoit  «  qu'ils  estoient  criminels  de  leze- 
))  majesté,  et  qu'on  les  devoit  dégrader.  »  Ce 
qu'il  faisoit ,  afin  de  monstrer  qu'il  estoit  bon 
et  zélé  Anglois  ;  or  quand  la  chose  vint  à  la 
cognoissance  de  l'abbé  de  Sainct-Denys,  il  fit 
diligence  de  les  avoir,  et  les  requit,  et  reclama 
à  ce  sujet  ;  enfin  après  plusieur  délais,  ils  luy 
furent  baillés  et  délivrés  pour  en  faire  ce  que 
bon  luy  sembleroit,  les  ayant  il  les  fit  mener  à 
Sainct-Denys. 

Le  roy  d'Angleterre,  après  ses  conquestes 
faites,  pour  pourvoir  aux  nécessités  du  royaume 
d'Angleterre,  délibéra  de  repasser  la  mer,  et  d'y 
retourner  :  de  faict  il  y  retourna.  Auparavant  il 
ordonna  et  mit  provisions  en  France,  tant  pour 
la  guerre ,  que  autrement  :  et  en  Normandie 
vers  l'Anjou  et  le  Maine,  laissa  le  duc  de  Cla- 
rence  son  frère. 

Monseigneur  le  dauphin  régent  avoit  en- 
voyé derechef  en  Ecosse  requérir  aide  et  se- 
cours contre  les  Anglois,  lesquels  délibérèrent 
d'y  venir  :  et  arrivèrent  en  France  vers  La  Ro- 
chelle les  comtes  de  Bouquan,  et  Yicton,  avec 
plusieurs  de  la  nation  d'Escosse ,  faisans  envi- 
ron de  quatre  à  cinq  mille  combatans  ,  pour 
s'employer  au  service  dudit  monseigneur  le 
dauphin. 

1421. 

L'an  mille  quatre  cens  vingt  et  un ,  après 
aucun  temps ,  le  duc  de  Clarence ,  frère  du  roy 
d'Angleterre,  accomgagné  des  comtes  de  Hou- 
linton,  de  Sombresset,  et  de  Kent,  du  seigneur 


568 


HISTOIRE  DE  CHARLES  YI ,  ROI  DE  FRANCE, 


de  Ros ,  et  de  plusieurs  grands  seigneurs  ,  et 
barons  du  royaume  d'Angleterre,  et  d'archers, 
jusques  au  nombre  de  six  à  sept  mille  comba- 
tans,  partit  de  Normandie,  en  intention  d'aller 
vers  Angers ,  et  au  pays  d'Anjou  ;  de  faict  ils  y 
allèrent,  tant  qu'ils  arrivèrent  vers  une  place 
nommée  Baugé  en  vallée,  en  Anjou,  et  passè- 
rent quelques  rivières.  Or  la  chose  estant  venue 
à  la  cognoissance  des  seigneurs  de  France  ,  et 
d'Escosse  ,  c'est  à  sçavoir  des  comtes  de  Bou- 
quan ,  et  de  Amidon ,  d'Escosse,  du  bastard  d'A- 
lençon,  des  seigneurs  de  La  Fayette,  mareschal 
de  France,  Fontaines,  Belloy,  et  de  Croix, 
avec  plusieurs  autres  François,  et  Ecossois , 
jusques  au  nombre  de  cinq  à  six  mille  comba- 
tans,  ils  se  vindrent  loger  assez  près  de  Baugé 
en  plusieurs  villages ,  car  tous  ensemble  n'eus- 
sent-ils peu  loger  :  surquoy  les  Anglois  en- 
voyèrent vers  les  Escossois  sçavoir  «  s'ils  ne 
»  voudroient  point  prendre  journée  à  avoir 
»  bataille  entre  eux?  »  Ausquels  les  François, 
et  Escossois  respondirent ,  «  qu'ils  en  estoient 
»  contens.  »  Par  ainsi  d'un  costé  et  d'autre  ils 
pn  furent  également  bien  joyeux ,  et  esleurenl 
place  pour  combatre,  et  fut  jour  assigné  pour 
MO  sujet. 

Le  samedy  sainct  vigile  de  Pasques,  ledit  ma- 
reschal deLaFayette,  et  aucuns  capitaines  d'Es- 
cosse délibérèrent  d'aller  voir  la  place  où  ils 
pourroient  combatre,  mais  en  mesme  temps 
et  ainsi  qu'ils  y  advjsoient,  il  y  eut  de  leurs 
gens  qui  vindrent  dire,  qu'ils  avoient  veu  des 
Angbis ,  qui  s'estoient  assemblés  pour  venir 
combatre  :  lesquels  ,  comme  on  sceut  depuis , 
cuiderent  surprendre  les  François  et  Escossois, 
qui  estoient  descouverts ,  et  frapper  sur  leurs 
logis  :  or  chevauchèrent  tant  lesdits  Anglois  , 
qu'ils  furent  apperceus  :  aussi-tost  on  fit  dili- 
gence d'envoyer  par  les  logis  assembler  gens , 
lesquels  vindrent  de  toutes  parts.  En  ces  entre- 
faites les  Anglois  arrivèrent  à  un  passage,  auquel 
ils  cuidoient  aisément  passer,  où  estoient  logés 
six  à  sept  vingt  archers  escossois ,  qui  com- 
mencèrent fort  à  tirer,  et  longuement  lindrenl 
et  empescherent  le  passage,  tellement  qu'ils 
n'y  peurent  passer.  Tousjours  François  s'as- 
sembloient  de  plus  en  plus,  tellement  que  aisé- 
ment ils  se  pouvoient  assembler  pour  combatre  : 
sur  quoy  Ton  dit  que  quand  le  duc  de  Clarence 
apperceut  que  les  François  n'esloient  guieres, 
et  non  cncores  bien  serrés ,  il  ordonna  que  luy, 
et  les  nobles  d'Angleterre,  qui  faisoient  environ 


(1421) 

mille  à  douze  cens  cottes  d'armes  ,  frapperoient 
les  premiers,  lesquels  mirent  leurs  archers  aux 
aisles  par  manière  d'arriere-garde.  Quand  les 
François  et  Escossois  virent  l'ordonnance  et 
manière  de  leurs  ennemis ,  ils  ne  firent  que 
comme  une  bataille  à  pied  ,  fors  aucuns  qui  se 
mirent  à  cheval  :  puis  s'assemblèrent  les  uns 
contre  les  autres  vaillamment  et  hardiement  : 
et  se  fourrèrent  les  archers  d'Escosse  dedans,  el 
parmy  les  Anglois  :  il  y  eut  là  de  belles  armes 
faites,  et  en  peu  d'heures,  d'un  costé  et  d'au- 
tre plusieurs  bannières  et  estendars  furent  ab- 
battus ,  puis  redressés  ,  mesmement  des  Fran- 
çois et  Escossois  :  mais  enfin  les  Anglois  furent 
assez  soudainement  desconfits,  et  y  moururent 
ledit  duc  de  Clarence,  et  le  comte  de  Kent; 
quant  au  seigneur  de  Ros,  et  messire  Edmond 
de  Beaufort,  ils  furent  pris  avec  grande  quan- 
tité d'autres  :  des  François  il  en  mourut  envi- 
ron vingt-cinq  à  trente  seulement,  et  entre  au- 
tres deux  chevaliers  du  Maine ,  l'un  nommé 
messire  Jean  Evrouin,  l'autre  messire  Floques 
de  Cottereau ,  et  un  escuyer  nommé  Garin  de 
Fontaines  :  en  suite  de  cet  advantageux  ex- 
ploit, les  François  et  Escossois  avec  leur  proye 
retournèrent  en  leurs  logis  :1e  mesme  firent  les 
Anglois ,  qui  estoient  encores  plus  de  quatre 
mille  combatans,  lesquels  dès  le  point  du  jour 
se  mirent  en  chemin ,  mais  non  mie  par  la 
droicte  voye ,  redoutans  les  François ,  et  crai- 
gnans  d'estre  poursuivis  par  eux,  puis  s'en  al- 
lèrent vers  le  Mans,  et  passèrent  le  Loir  près 
de  la  Flèche  :  et  pour  passer  la  rivière  de  Sarte, 
ils  prirent  les  croix  blanches ,  se  feignans  Fran- 
çois, et  assemblèrent  les  bonnes  gens  du  pays, 
qui  les  prenoient  pour  les  gens  du  dauphin,  et 
leur  firent  faire  un  pont  par  où  ils  passèrent , 
mais  quand  ils  furent  passés,  ils  rompirent  ledit 
pont,  tuèrent  traistreusement  les  pauvres  gens , 
et  les  mirent  cruellement  à  mort  :  les  François 
qui  les  syi voient,  apperceurentbienqu'ilsneles 
osoient  attendre,  et  pource  s'en  retournèrent. 
Le  lundy  lendemain  de  Pasques  au  matin  , 
messire  Louys  Boyau,  un  chevalier  de  Sou- 
longne,  fut  par  devers  monseigneur  le  dauphin 
régent,  lequel  chevalier  s'esloit  trouvé  à  la 
besongne,  et  estoit envoyé  par  les  seigneurs  de 
France,  et  d'Escosse,  lequel  luy  dit  les  bonnes 
nouvelles  de  la  susdite  desconfiture.  Quand  le- 
dit seigneur  régent  eut  ouy  ce  chevalier,  il  s'en 
vint  du  chasteau  de  Poictiers  jusques  à  Nostre 
Dame  en  grande  joye  et  diligence,  et  ce  tout  à 


(H21) 


PAR  JEAN  JUVENAL  DES  LKSINS. 


569 


pied,  pour  remercier  et  regracier  Dieu  d'un  tel 
et  si  heureux  advanlage  :  mesme  il  y  eut  une 
belle  et  notable  messe  chantée,  et  un  sermon 
fait  par  un  docteur  en  théologie,  nommé  maistre 
Pierre  de  Versailles  :  cela  fait,  il  s'en  retourna 
au  chasteau  pour  prendre  sa  réfection,  remer- 
ciant Dieu  ,  et  estant  fort  joyeux  de  la  signalée 
victoire  qu'il  luy  avoit  donnée. 

Fortes  guerres  et  merveilleuses  regnoient 
partout ,  et  en  divers  pays  y  avoit  capitaines 
qui  tenoient  le  parti  de  monseigneur  ledauphin 
régent  :  entre  les  autres,  en  Champagne  et 
Picardie,  y  avoit  un  vaillant  homme  d'armes, 
hardy ,  sage,  prudent,  et  subtil  enfaictde 
guerre  ,  nommé  Eslienne  de  Vignoles,  dit  La 
Hire  ,  lequel  faisoit  plusieurs  grandes  diligen- 
ces de  grever  les  Anglois  et  Bourguignons,  et 
souvent  chevauchoit  et  battoit  la  campagne  à 
ce  dessein.Or  un  jour,  luy  estant  sur  les  champs 
il  fit  rencontre  du  comte  de  Vaudcmont,  qui 
cstoit  accompagné  de  plusieurs  gens  de  guerre, 
sur  lesquels  soudain  il  frappa  ;  ils  se  mirent 
aussi-lost  en  grande  défense,  mais  à  la  fin  La 
Hire  eut  la  victoire ,  et  y  fut  pris  ledit  comte 
avec  plusieurs  autres,  et  si  il  y  en  eut  une  grande 
partie  de  tués.  Quivoudroitescrire  les  vaillan- 
ces, entreprises,  et  exécutions  dudit  La  Hire,  ce 
seroit  longue  chose. 

Audit  pays  aussi  de  Champagne,  il  y  avoit  un 
autre  vaillant  homme  d'armes,  escuyer,  et  nota- 
ble du  pays  de  Bretagne  ,  nommé  Pregent  de 
Coilivy,  qui  estoit  comme  lieutenant  de  mon- 
seigneur le  dauphin  régent,  et  avec  luy  estoit 
un  autre  vaillant  homme  dudit  pays  mesme  , 
nommé  Bourgeois ,  lesquels  grevoient  fort  les 
Anglois  et  Bourguignons ,  puis  se  retiroient  en 
une  place  nommée Montaguillon.  Le  comte  de 
Salbery  vaillant  prince  d'Angleterre  délibéra  de 
les  assiéger  :  de  faict  il  y  mit  le  siège,  et  assor- 
tit canons,  vuglaires ,  et  autres  habillemens  et 
instrumens  de  guerre,  pour  avoir  ladite  place: 
ceux  de  dedans  non  esbahys  ny  effrayés  de  tout 
cela,  ayans  bonne  volonté  et  resolution  de  se 
défendre,  souvent  sailloient  sur  leurs  ennemis, 
et  fort  les  grevoient,  tant  de  traict  que  autre- 
ment, dont  ils  luoient  plusieurs  :  bref,  ils  tin- 
rent tellement  et  si  bien,  que  le  comte  délibéra 
de  les  avoir  en  minant  les  tours,  et  les  faisant 
cheoir  :  ceux  de  dedans  s'en  doutèrent,  et  con- 
Iremincrent  ;  il  y  eut  esdites  mines  de  beaux 
faicts  d'armes  faits  :  à  la  fin  il  y  eut  grande 
foison  de  ceux  de  dedans  morts,  et  malades, 


et  si  vivres  leur  failloient:  parlant  ils  furentcon- 
traints  de  rendre  la  place.  Il  y  eut  composition 
faite,  par  laquelle  ils  se  rendirent  sauves  leur  vies 
mais  pour  prisonniers  demeurèrent.  Et  prisoit 
fort  ledit  comte  la  vaillance  de  ceux  de  dedans. 
Monseigneur  le  dauphin  régent  se  mit  sur 
les  champs,  lequel  avoit  en  sa  compagnée  le 
duc  d'Alcnçon ,  les  comtes  de  Bouccan  ,  et  de 
Yicton,  et  plusieurs  vaillantes  gens  :  ils  vinrent 
jusques  es  marches  vers  le  Perche  ,  où  y  avoit 
en  plusieurs  garnisons  Bourguignons ,  faisans 
guerre,  entre  les  autres  en  une  place  nommée 
Mont-IMiral ,  laquelle  fut  assiégée,  et  y  assor- 
tit-on des  engins,  par  lesquels  elle  fut  fort 
battue ,  et  une  partie  des  murs  abattus  :  fina- 
lement ceux  de  dedans  voyans  que  selon  leur 
garnison  qui  n'estoit  pas  sulTisanle ,  ils  n'eus- 
sent peu  résister  plus  long-temps,  et  que  la 
puissance  dudit  régent  estoit  trop  forte  pour 
eux,  ils  rendirent  la  place  à  mondii  seigneur  le 
régent ,  et  si  lui  firent  serment  «  de  le  bien  et 
»  loyaument  servir.  »  Des  deux  capitaines  qui 
estoient  dedans,  l'un  avoit  nom  Fourquet  Pesas, 
et  l'autre  Jannequin,  lesquels  se  tinrent  de  son 
parly.  De  là  se  partit  ledit  régent  avec  son  ar- 
mée, et  s'en  vint  vers  Chartres,  jusques  à  Gail- 
lardon  ,  que  les  gens  du  duc  de  Bourgongne 
tenoient,  et  occupoient ,  et  guerre  y  faisoient. 
Or  en  passantpays  plusieurs  places  se  rendoient 
à  son  obéissance  :  puis  il  envoya  jusques  à  Gail-» 
lardon  ,  les  sommer  qu'ils  fissent  obéissance  , 
lesquels  eslans  mal  conseillés  ne  le  voulurent 
faire.  Pource  le  siège  y  fut  mis  ,  et  les  engins 
assortis,  et  fut  environnée  de  toutes  parts;  après 
quoy  ils  jetterent  des  coups  de  bombardes  et 
canons  tellementquepour  la  plus  grande  partie, 
les  murs  furent  abattus  :  cela  fait ,  huict  jours 
après  que  le  siège  y  eut  esté  mis ,  la  ville  fut 
assaillie  bien  aspremenl  ;  ceux  de  dedans  fort 
se  defendoient  :  finalement  les  François  et  Es- 
cossois  y  entrèrent  qut  y  firent  une  pileuse  oc- 
cision,  et  boucherie;  car  il  y  avoit  un  capitaine 
breton  de  monseigneur  le  régent,  nommé  Char- 
les de  Montfort,  qui  avoit  grande  compagnée 
de  gens  de  guerre  soubs  luy  ,  lequel  fut  tué  de- 
vant la  place,  et  pource  comme  par  vengeance 
ils  tuèrent  tous  ceux  qui  estoient  dedans  la  ville, 
tant  armés  que  non  armés.  Au  dedans  il  y  avoit 
un  compagnon  nommé  Le  Rousselet,  qui  estoit 
baillif  et  capitaine  de  la  place,  lequel  se  cuidant 
sauver  et  résister  à  la  puissance  qui  y  estoit , 
se  jella  en  une  tour  ,  qu'il  tenoit  pour  forte  , 


570 


HISTOIRE  DE  CHARLES 


laquelle  par  force  fut  prise  ,  el  ledit  Rousselet 
aussi ,  auquel  fut  la  teste  tranchée  -,  quoy  fait , 
rnondit  seigneur  le  régent  se  retira  vers  les 
marches  d'Anjou  et  de  Touraine. 

Quand  le  roy  Henry  d'Angleterre  eut  beson- 
gné  en  son  pays  ,  il  s'en  revint  en  France  ,  où 
luy  fut  rapporté  comment  monseigneur  le  ré- 
gent avoit  esté  vers  Chartres  et  jusques  à  Gail- 
lardon  :  pour  cesie  cause  il  s'en  vint  audit  lieu 
de  Chartres  avec  bien  grande  compagnée,  qu'on 
estimoit  se  monter  à  quinze  mille  combatans  : 
de  là  il  partit ,  et  s'en  vint  près  de  Chastaudun, 
où  il  y  avoit  bonne  garnison  de  gens  prests  et 
préparés  de  se  défendre,  et  monstrans  signe  de 
vaillamment  résister.  Pource  le  roy  d'Angle- 
terre passa  outre,  et  s'en  vint  loger  aux  faux- 
bourgs  d'Orléans,  où  les  habitans  de  la  ville 
nullement  esbahis  ,  luy  firent  la  guerre  la  plus 
aspre  qu'ils  peurent  :  pource  luy  voyant  que 
peu  il  profiteroit ,  il  partit  delà,  et  prit  son 
chemin  vers  Beaugency,  Or  il  se  mit  en  son  ost 
une  merveilleuse  pestilence  de  flux  de  ventre, 
et  trouvoit-on  de  ses  soldats  morts  parmy  les 
chemins  en  divers  lieux  ^  tellement  qu'on  dit 
qu'il  en  mourut  bien  de  ladite  maladie  trois  à 
quatre  mille  ;  outre  quoy  dans  les  bois  dOr- 
leans  ,  par  gens  des  villages ,  qui  s'y  estoient 
cachés  et  retirés  ,  il  y  en  eut  foison  de  tués. 
Quand  monseigneur  le  régent  sceut  ces  nou- 
velles, il  assembla  ses  gens  qui  estoient  en  di- 
verses garnisons ,  d'un  vaillant  courage  il  s'en 
vint  à  Vendosme  ,  distant  de  douze  à  quinze 
lieues  de  ses  ennemis,  qui  n'estoient  pas  grande 
distance:  de  là  se  faisoient  plusieurs  et  diverses 
courses,  tant  d'un  costé  que  d'antre,  et  aucunes 
fois  se  rencontroient.Toutesfois  les  deux  armées 
n'approchèrent  point  l'une  de  l'autre,  ne  il  n'y 
eut  aucun  faict  d'armes  digne  dememoire  :  puis 
parlitle  roy  d'Angleterre  sans  autre  chose  faire, 
et  prit  son  chemin  vers  Dreux ,  où  il  y  avoit 
ville  et  chasteau,  dont  estoit  capitaine  un  vail- 
lant chevalier,  nommé  messire  Maurignon,  le- 
quel n'y  estoit  pas  ,  ains  estoit  absent  comme 
aussi  son  lieutenant:  par  ainsi  les  compagnons 
voyans  que  autour  d'eux  il  n'y  avoit  aucune 
place  françoise,  cl  se  doutans  de  n'avoir  aucun 
secours ,  sans  coup  ferir  ils  entendirent  lasche- 
menl  à  composition  ,  et  s'en  allèrent  avec  leurs 
bagages ,  harnois  ,  et  chevaux  :  cela  fait  le  roy 
d'Angleterre  s'en  retourna  à  Paris,  et  se  logea 
au  bois  de  Vincennes  ,  qui  est  un  moult  bel 
phaslcl ,  à  une  lieue  de  Paris. 


VI,  ROI  DE  FRANCE,  (i422^ 

Environ  la  Nativité  de  Nostre-Dame  ,  Tan 
mille  quatre  cens  vingt  et  un,  le  roy  d'Angle- 
terre délibéra  d'envoyer  madame  Catherine  sa 
femme  ,  fille  du  roy  ,  en  Angleterre  ,  laquelle 
estoit  grosse,  et  fut  menée  à  Sainct-Denys,  bien 
grandement  ornée  et  parée  :  de  là  elle  partit 
pour  prendre  son  chemin  vers  la  mer,  et  passa 
parmy  plusieurs  villes  tant  de  France  que  de 
Normandie,  où  elle  fut  grandement  et  honora- 
blement receue ,  et  luy  fit-on  plusieurs  dons  et 
presens  grands  et  notables.  Or  pour  l'accom- 
pagner estoient  les  ducs  de  Bethfort,  deExces- 
tre,  et  autres  grands  seigneurs,  dames  et  damoi- 
selles,  entre  les  autresla  dame  de  Bavière,  sœur 
du  duc  d'Alençon  ,  qui  avoit  esté  mariée  à  feu 
messire  Pierre  de  Navarre  ,  et  depuis  au  duc 
de  Bavière,  frère  de  la  reyne  Isabeau.  Quand 
elle  fut  au  rivage  de  la  mer  elle  trouva  trois 
grands  vaisseaux,  dont  deux  estoient  garnis  de 
gens  de  guerre  grandement  et  notablement 
armés  :  l'autre  estoit  grand  à  deux  mats,  et  par 
dedans  estoit  tout  tendu  de  drap  d'or,  et  paré 
bien  grandement ,  auquel  vaisseau  elle  entra 
avec  une  partie  des  princes  et  seigneurs ,  et 
aussi  des  dames  et  damoiselles  qui  la  condui- 
sirent, et  l'autre  partie  s'en  retourna  en  France. 
Assez  aisément  elle  arriva  en  Angleterre,  car  il 
y  avoit  bon  vent.  Au  port  où  elle  aborda  ja  es- 
toient arrivés  plusieurs  grands  seigneurs , 
princes  ,  barons  ,  chevaliers  ,  et  escuyers  qui 
l'atlendoient  pour  la  recevoir,  et  aussi  dames 
et  damoiselles  ,  avec  tous  les  instrumens  de 
musique  qu'on  eust  peu  souhaiter  :  en  passant 
par  les  villages  et  pays  d'Angleterre  tout  le 
peuple  y  afiluoit ,  et  faisoit-on  jeux  et  esbate- 
mens.  A  Londres  quand  elle  y  entra  ils  firent 
grande  joye,  et  y  fut  honorablement  receue  en 
la  forme  et  manière  qu'on  avoit  accoustumé 
de  faire  aux  autres  reynes  d'Angleterre.  Environ 
le  mois  de  novembre  ladite  reyne  accoucha 
d'un  fils ,  lequel  fut  tenu  sur  les  fonds  par  le 
cardinal  d'Angleterre,  dit  de  Excestre,  nommé 
Henry  et  porta  son  nom ,  et  fut  baptisé  avec 
bien  grande  solemnilé. 

1422. 

L'an  mille  quatre  cens  vingt  et  deux,  au 
commencement  du  mois  d'aoust,  le  comte  d'Au- 
male  ,  vaillant  homme  ,  et  le  vicomte  de  Nar- 
bonne  firent  une  armée  au  pays  du  Maine  , 
d'où  ils  cnlrercnten  Normandie:  ils  estoient  en- 


(1422)  PAR  JEAN  JUVEN 

viron  deux  mille  combatans,  et  chevaucherenl 
par  ledit  pays  ,  en  cuidant  loger  à  Bernay  :  or 
avoientravanl-garde  messireJean  de  La  Haye 
baron  de  Coulonges ,  et  messire  Ambroise  sei- 
gneur de  Lore,  renommés  d'estre  de  vaillans 
courages  et  hardis  entre  les  autres ,  lesquels 
trouvèrent  que  à  Bernay  estoicnt  environ  qua- 
tre à  cinq  cens  Anglois ,  lesquels  se  mirent  aux 
champs  :  et  les  apperceurent  lesdits  de  Coulon- 
ges et  de  Lore,  et  les  suivirent  le  plus  diligem- 
ment qu'ils  pcurent-,  en  mesme  temps  ils  en- 
voyèrent en  hasle  par  devers  lesdits  seigneurs 
d'Aumalle  et  de  Narbonne,  afin  qu'ils  se  ad- 
vançassent,  et  passassent  hastivement  outre  la- 
dite ville  de  Bernay ,  pour  combalre  lesdits 
Anglois,  lesquels  ainsi  le  firent.  Cependant  les- 
dits de  Coulonges,  de  Lore,  et  leurs  gens  sui- 
voient  tousjours  les  Anglois  à  la  piste  et  de  près , 
en  escarmouchant,  jusques  à  ce  que  lesdits 
d'Aumalle  et  Narbonne  passèrent  et  approche- 
ront tant  qu'ils  virent  lesdits  Anglois  en  plain 
champ:  alors  le  vicomte  de  Narbonne  fit  che- 
valier ledit  comte  d'Aumalle.  Et  tousjours  les 
Anglois  chevauchoient  et  se  tenoient  serrés, 
cuidans  se  retirer  sans  rien  perdre  ;  finalement 
lesdits  d'Aumalle  et  Narbonne  très-diligem- 
ment les  chassoient,  de  sorte  qu'avant  qu'ils 
fussent  arrivés,  lesdits  de  Coulonges  et  de  Lore 
frappèrent  sur  iceux  Anglois  à  cheval,  les  mi- 
rent en  desaroy  ,  et  furent  là  tous  desconfits  , 
y  en  ayant  eu  partie  de  morts ,  et  les  autres 
pris:  après  cette  victoire  lesdits  seigneurs  fran- 
çois  s'en  allèrent  avec  leurs  gens  loger  audit 
lieu  de  Bernay  ,  où  ils  trouvèrent  plusieurs 
biens  meubles  appartenans  ausdits  Anglois , 
qu'ils  firent  emporter,  puis  le  lendemain  ils  se 
mirent  en  chemin  pour  s'en  retourner  audit 
pays  du  Maine. 

Audit  an,  le  lundy  dernier  jour  d'aoust , 
Henry  roy  d'Angleterre  alla  de  vie  à  trespasse- 
ment  au  bois  de  Vincennes  prés  de  Paris:  il 
mourut  d'une  maladie  qu'on  nomme  de  Sainct- 
Fiacre ,  c'estoit  un  flux  de  ventre  merveilleux 
avec  hemorrhoïdes.  H  se  disoit  communément 
«  qu'il  avoit  esté  à  l'église  et  chappelle  de  ce 
»  glorieux  sainct,  monseigneur  saint  Fiacre  , 
w  et  que  son  intention  estoit  de  transporter  le- 
«  ditcorpsdulieuoù  il  estoit  en  un  autre  lieu,  » 
et  estoit  voix  et  commune  renommée,  «que 
))  c'estoit  en  son  pays  d'Angleterre  :  »  or  en  tels 
cas  «  souvent,  quant  à  Dieu,  la  volonté  est  re- 
»  putée  pour  le  faicl.  «  A  cette  cause  disoit- 


AL  DES  UBSINS. 


571 


on  «  que  Dieu  l'avoit  osté  de  ce  monde  afin 
»  qu'il  ne  misl  sa  mauvaise  volonté  en  execu- 
»  tion.  ))  Ledit  roy  en  son  temps,  au  moins  de- 
puis qu'il  estoit  descendu  en  France  en  1415, 
avoit  esté  de  haut  et  grand  courage,  vaillant  en 
armes,  prudent,  sages,  et  grand  justicier,  qui 
sans  acception  des  personnes,  fuisoil  aussi 
bonne  justice  au  petit  que  au  grand,  selon  l'exi- 
gence du  cas:  il  estoit  craint  et  révéré  de  tous 
ses  parens ,  subjets ,  et  voisins  :  ny  oncques 
prince  ne  fut  plus  sufiisant  pour  conqiiester  et 
acquérir,  et  aussi  garder  ce  qu'il  avoit  conquis, 
comme  il  estoit ^  ce  qu'il  a  bien  monstre  es 
conquestes  que  durant  sa  vie  il  a  fait  au  royau- 
me de  France  ,  combien  que  la  haute  entre- 
prise qu'il  a  faite,  a  esté  seulement  à  l'occasion 
des  divisions  qui  estoient  entre  les  seigneurs  de 
France,  toutes  notoires.  Comme  on  disoit ,  il 
avoit  grande  volonté  de  faire  de  plus  grandes 
choses  s'il  eust  vescu ,  mais  Dieu  en  disposa 
bien  autrement.  îl  n'avoit  qu'environ  quarante 
ans  quand  il  alla  de  vie  à  trespassement:  son 
corps  fut  mis  par  pièces,  et  bouilly  en  une 
poésie,  tellement  que  la  chair  se  sépara  des  os-, 
l'eau  qui  en  restoit  fut  jettée  en  un  cimetière  , 
et  les  os  avec  la  chair  furent  mis  en  un  coffre 
de  plomb  avec  plusieurs  espèces  d'espices,  de 
drogues  odoriférantes,  et  choses  sentans  bon. 
Après  cela  ledit  coffre  fut  mis  en  un  chariot 
couvert  de  drap  noir ,  puis  mené  à  Sainct- 
Denys:  au  devant  du  chariot,  et  aussi  derrière 
il  y  avoit  deux  lampes  ardentes,  qui  durèrent 
jusques  à  Sainct-Denys,  et  deux  cens  cinquante 
torches  ardentes  continuellement:  et  faisoient 
le  deuil  le  duc  de  Bethforl  son  frère,  et  autres 
prin(îes  d'Angleterre,  vestus  de  robbes  et  man- 
teaux de  noir  :  au  devant  vinrent  l'abbé  de 
Sainct-Denys,  et  les  religieux,  en  habits  bien 
solemnels,  jusques  au'lieu  où  on  avoit  accous- 
tumé  de  tenir  le  Lendict,  et  allèrent  en  cet  es- 
tât jusques  à  l'église  de  Sainct-Denys,  où  on 
avoit  construit  une  charpente  de  bois  en  quarré, 
laquelle  estoit  tout  environnée  de  draps  noirs  -, 
là  demeura  le  corps  toute  la  nuicl,  durant  la- 
quelle les  religieux  dirent  plusieurs  commen- 
daces  et  offices  des  morts.  Le  lendemain  l'e- 
vesque  de  Paris  ,  du  consentement  exprés  de 
l'abbé  (car  autrement  ne  l'eussent-ils  pas  souf- 
fert ,  veu  leur  exemption) ,  y  vint  célébrer  la 
principale  messe  de  Requiem.  Les  exécuteurs  du 
testament  du  défunt  donnèrent  à  l'église  une 
chappelle  vermeille  semée  de  roses  d'or,  garnie 


572 


HISTOIRE  DE  CHARLES  VI,  ROI  DE  FRANCE, 


ûc  deux  pièces  de  drap  d'or  moult  riches,  pour 
parer  l'aulei  au  dessus  et  au  dessous,  avec  une 
croix  d'argentpesant  quatre-vingts  marcs  d'ar- 
gent: et  outre  ce,  à  la  charité  des  religieux  cent 
€scus.  Or  ceux  qui  conduisoient  le  corps  y  pri- 
rent leur  réfection  au  disner:  après  quoy  le 
<;orps  fut  remis  sur  ledit  chariot,  puis  conduit 
jusques  à  la  mer,  et  de  là  transporté  en  Angle- 
terre ,  en  une  abbaye  nommée  Westmonstier. 
Partout  où  il  passoit  tant  en  France,  Norman- 
die, que  en  Angleterre,  grands  honneurs  funè- 
bres selon  le  cas  luy  furent  faits  :  Dieu  en  ait 
l'ame,  et  de  tous  les  autres  trespassés  aussi. 
Quand  ce  duc  de  Belhfort  eut  conduit  ledit 
corps  en  Angleterre,  il  retourna  en  France,  et 
se  porta  et  fit  appeller  «  régent  du  royaume  de 
»  France,  pour  son  neveu  Henry,  qui  n'avoit 
que  un  an  ,  »  et  entreprit  le  gouvernement  de 
tous  les  pays  obeïssans  au  roy  d'Angleterre. 

Audit  an  mille  quatre  cens  vingt  et  deux,  le 
vingtiesme  jour  d'octobre  ,  alla  de  vie  à  Ires- 
passement  très-noble,  et  très-chrestien  prince 
Charles ,  roy  de  France,  sixiesme  de  ce  nom  , 
qui  régna  de  quarante-deux  à  quarante-trois 
ans  :  durant  lequel  temps  il  fut  moult  troublé 
de  maladie  au  cerveau,  et  avoit  mestier  de  bien 
grande  garde  :  il  trespassa  en  l'hostel  de  Sainct- 
Paul  à  Paris ,  où  il  estoit  né.  En  son  temps  il 
fut  piteux,  doux  et  bénin  à  son  peuple,  servant 
et  aimant  Dieu,  et  grand  aumosnier  :  or  com- 
bien que  on  dist,  que  «  au  temps  passé  on  lais- 
»  soit  les  rois  trois  jours  morts  en  leur  lict,  le 
»  visage  descouvert ,  »  toutesfois  on  ne  le  laissa 
que  un  jour  entier,  et  le  voyoit-on  qui  vouloit  : 
il  avoit  le  visage  aucunement  coloré,  les  yeux 
clos,  et  sembloit  qu'il  dormist.  Ledit  jour  après 
midy  les  chanoines  et  ge'ns  d'église,  du  Palais 
vinrent  à  Sainct-Paul ,  et  en  la  présence  du 
corps  dirent  vigiles  des  morts,  et  le  lendemain 
une  messe,  le  plus  solemnellement  qu'ils  peu- 
rent.  Après  il  fut  mis  en  un  coffre  de  plomb, 
garny  de  plusieurs  choses  odoriférantes ,  et  y 
fut  jusques  au  neuviesme  jour  de  novembre  : 
pendant  lequel  temps  les  collèges  des  églises 
de  PariSj  tant  séculiers  que  réguliers,  et  ceux 
de  l'université,  disoient  sans  cesse  messes  tant 
hautes  que  basses,  et  autres  prières  pour  le 
salut  de  son  ame.  Le  neufiesme  jour  il  fut 
porté  de  son  hostel  de  Sainct-Paul  jusques  à 
Nostre-Dame  de  Paris.  En  la  compagnée  es- 
toient  tous  les  gens  d'église  de  Paris ,  tant 
mendians  que  autres .  le  collège  de  Navarre  et 


(1422) 

les  autres  collèges  de  l'université  de  Paris,  avec 
peuple  infiny  faisans  dueil ,  lamentations  et 
pleurs  ,  et  non  sans  cause.  Ce  jour  il  ne  fut 
rien  ouvert,  ny  merceries,  ny  autres  marchan- 
dises, non  plus  qu'en  un  jour  de  grande  feste. 
C'cstoit  grande  pitié  d'ouyr  les  douloureuses 
complaintes  du  peuple.  Ceux  de  l'escurie  le 
portèrent  :  par  dessus  le  corps  y  avoit  un  poile 
ou  dais  noir,  en  forme  de  ciel  quarré  à  pentes 
es  quatre  costés ,  que  portoient  à  chacun  des 
quatre  coins  sur  un  baston  les  eschevins  de  la 
ville  de  Paris.  Autour,  devant  et  derrière  y 
avoit  deux  cens  torches,  pesans  de  cinq  à  six 
livres  chacune  :  le  duc  de  Bethfort  veslu  d'un 
manteau  noir ,  avec  un  chapperon  à  courte 
cornette  l'accompagnoit.  Helas  !  son  fils  et  ses 
parens  ne  pouvoient  estre  à  l'accompagner,  de- 
quoy  ils  estoient  légitimement  excusés  :  «  El 
»  vous,  ducdeBourgongne,quien  savie  l'avez 
»  mis  es  mains  de  ses  ennemis,  vous  avez  sceu  sa 
»  maladie  telle  qu'il  n'en  pouvoit  eschapper,  et 
»  sceustes  bien  sa  mort ,  mesme  delaya-on  le 
»  convoy  funèbre  en  intention  que  y  fussiez  ; 
»  et  encores  eust-on  plus  attendu  si  l'eussiez 
»  mandé  :  et  toutesfois  vous  n'y  vinstes  aucu- 
»  nement  :  par  ainsi  en  sa  vie  et  en  sa  mort 
))  vous  l'abandonnastes  :  »  ce  que  plusieurs 
gens  entre  leurs  dents  disoient,  mesme  aucuns 
assez  hautement,  tellement  que  on  le  pouvoit 
entendre.  Par  les  collèges  de  Paris,  et  en  ladite 
esglise  de  Nostre-Dame  furent  dites  vigiles  so- 
lemnelles,  et  y  vinrent  et  furent  en  procession, 
comme  aussi  le  lendemain  à  la  messe.  Il  y  avoit 
bien  en  luminaire  douze  mille  livres  de  cire, 
tant  en  torches  qu'en  cierges.  Autour  de  la 
chappelle  y  avoit  du  drap  noir  aux  armes  du 
roy  ,  et  aussi  tout  au  tour  de  l'église.  Déplus, 
sur  la  porte  de  l'église  estoient  deux  grandes 
bannières  aux  armes  du  roy.  Après  la  messe 
dite  et  le  service  fait,  on  prit  le  corps  et  le  por- 
ta-on jusques  à  Sainct-Ladre  :  jusques  auquel 
lieu  le  portèrent  ceux  de  l'escurie,  puis  audit 
lieu  d  autres  prirent  le  corps  et  le  portèrent 
jusques  à  la  croix  près  du  Lendict,  nommée  la 
Croix  aux  Fiens.  Or  à  le  convoyer  estoit  ledit 
duc  de  Bethfort,  comme  dessus  veslu,  et  à  che- 
val :  plus ,  ceux  que  on  disoit  de  la  cour  de 
parlement,  de  la  chambre  des  comptes,  les 
eschevins  de  Paris,  et  la  plus  grande  partie  des 
gens  d'église  d'icelle  ville,  avec  foison  de  peu- 
ple. Jusques  là,  de  l'abbaye  Sainct-Denys  vinl 
l'abbé  et  les  religieux ,  vestus  de  très-beau\  ci, 


riches  vestemens ,  la  pluspart  semés  de  fleurs 
de  lys,  qui  avoient  et  portoienl  un  poileen  ma- 
nière de  ciel,  soustenu  sur  six  lances,  pour 
mettre  sur  le  corps.  A  ladite  croix  y  eut  au- 
cunes dinicullés  touchant  Texemplion  de  ceux 
de  Sainct-Denys,  mais  à  la  fin  ils  furent  d'ac- 
cord, et  allèrent  jusqucs  à  l'Hoslel-Dieu  :  lors 
huict  religieux  prirent  le  corps  et  le  portèrent 
jusques  dedans  le  chœur  de  l'église  en  chan- 
tant ii.Libera  me,  Domine ,  etc.  »  (l'estoit  chose 
merveilleuse  du  luminaire,  qui  estoil  depuis  la 
porte  Sainct-Denys  jusques  à  l'église:  et  y  eut 
nouveau  luminaire ,  qui  montoit  jusques  à 
quatre  mille  livres  de  cire,  et  paremens  faits 
comme  à  l'église  de  Paris  aux  armes  du  roy, 
et  bannières  mises  :  en  suite  furent  dites  vigiles 
bien  et  solemnellement  ;  le  lendemain  matin  fut 
dite  et  célébrée  la  messe,  que  chanta  de  la  per- 
mission de  l'abbé,  l'evesque  de  Paris,  à  laquelle 
messe  l'evesque  de  Chartres  fit  oflice  de  diacre, 
et  l'abbé  dudit  lieu  office  de  soubsdiacre.  Il 
n'y  eut  personne  qui  allast  à  l'offrande  sinon 
le  duc  deBethfort,  qui  faisoit  le  dueil.  La 
messe  estant  chantée  et  achevée,  ceux  de  l'es- 
ciirie  prirent  le  corps,  lequel  ils  portèrent  au 
lieu  où  il  devoit  estre  ensepulturé,  sçavoiren 
la  chappelle  du  feu  roy  Charles  cinquiesme  son 
[jore.  Tousjours  le  peuple  se  lamentoit  et  plai- 
gnoit  de  la  petite  compagnée  qu'il  y  avoit, 


PAR  JEAN  JL VENAL  DES  l  RSINS. 


.73 


comme  dessus  est  dit.  Il  fut  ensepulturé  par 
l'evesque  de  Paris.  Quoy  fait,  lesFrançois-An- 
glois  conmiencercntc^  crier  «Viveleroy  Ilenry 
»  de  France  et  d'Angleterre!  »  etcrioienlNoel, 
comme  si  Dieu  fust  descendu  du  ciel.  Toutes- 
fois  plus  y  en  avoit  faisans  dueil  et  lamenta- 
tions que  autres.  Maistre  Philippes  de  Ruilly 
et  Michel  de  Lailler,  exécuteurs  du  testament 
du  roy  mort ,  donnèrent  à  l'église  de  Sainct- 
Denys  chasuble,  tunique,  dalmatique,  et  deux 
draps  de  soye  de  couleur  perse  ou  bleue,  se- 
més de  fleurs  de  lys  d'or,  et  pour  la  charité  des 
religieux  cent  francs,  outre  grande  somme  d(î 
deniers  distribués  aux  pauvres  à  tous  venans  : 
or  combien  qu'il  y  eust  grand  débat  touchant 
le  poile  qui  estoit  sur  le  corps,  disant  plusieurs 
«qu'il  leur  appartenoit,  »  toutesfois  le  grand 
maistre  d'hostel  du  roy  le  prit,  et  le  bailla  aus- 
dits  religieux,  comme  à  eux  appartenant. 

Quand  le  roy  Charles  septiesme  de  ce  nom, 
son  vray  fils  et  héritier,  le  sceut,  il  en  fut  moult 
courroucé  et  desplaisanl,  et  non  sans  cause,  si 
qu'à  peine  le  pouvoit-on  appaiser  :  c'estoil 
pitié  des  regrets  qu'il  faisoit,  comme  pareil- 
lement ceux  de  son  sang.  Il  fit  faire  services, 
prières  et  oraisons  pour  son  père  le  plus  so- 
lemnellement qu'il  peut  :  et  deslors ,  comme 
il  lui  appartenoit  bien  ,  se  nomma  et  porta  roy 
de  France  :  aussi  l'estoit-il  sans  nul  doute. 


Fl\  DF,  1,'HISTOir.E  DK  CHAFJ.ES  VI.